L’Anneau d’Amasis

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L’Anneau d’Amasis
Revue des Deux Mondes2e période, tome 48 (pp. 513-555).


L’Anneau d’Amasis [1]

Ulla dilâgâ, to léonga (si Dieu donne, je prendrai).
(Proverbe mahratte. )
I

C’était en 1834, sur le Rhin, entre Mayence et Cologne. Le bateau à vapeur sur lequel j’avais pris passage portait le nom de la Loreley, cette sirène allemande sujet de tant de ballades et de tant de traditions diverses. Nos deux petits canons, qui venaient de saluer le Rheinstein, rechargés à nouveau, allaient rendre hommage à la mystérieuse marraine de notre léger navire, lorsque la conversation des passagers, dans ce moment-là fort animée, fut tout à coup interrompue par un choc bruyant. Ils tournèrent tous la tête, par un même mouvement, du côté où le bruit appelait leur attention, et virent avec surprise qu’il provenait d’une petite table brusquement renversée à terre par le plus grave, le plus silencieux, le plus réservé de la compagnie, — celui qu’on avait baptisé le « gentilhomme noir, » faute de connaître son nom, sa profession et le titre que sans doute il devait porter. Sa physionomie, son aspect général inspiraient le respect et forçaient pour ainsi dire à la déférence. Nulle morgue chez lui, rien qui repoussât la sympathie; mais en même temps rien qui permît de se familiariser, s’il ne vous y conviait lui-même, avec un personnage aussi éminemment distingué. Il était de ceux qui traversent une foule sans être exposés au moindre contact, et la barrière indéfinie qui le rendait inaccessible le dérobait presque aux regards. Personne ne lui parlait, personne ne parlait de lui, bien qu’il eût infailliblement attiré l’attention d’un chacun. Ce fut donc une grande surprise que de lui voir commettre une maladresse et presque une incongruité en renversant le meuble placé devant lui. M. Home, avec ses tables tournantes, n’a jamais plus étonné son monde. Quant au noir gentleman lui-même, il s’éloigna sans paraître avoir pris garde le moins du monde à ce futile incident. Il s’éloigna, et je le suivis comme malgré moi, poussé par une sorte de curiosité magnétique.

Debout, les bras croisés, il contemplait l’eau bouillonnante que faisaient écumer, siffler, rejaillir en blanche écume les rapides évolutions de la roue, et je me demandais, en regardant cette figure impassible, ce que ferait un pareil homme, si quelque désastre le plaçait en face d’un de ses semblables aux prises avec les flots et sur le point de périr. — Sous peine de déchoir à mes yeux, pensai-je, il faudrait même alors que cette physionomie demeurât imperturbable; sans cela, je n’y verrais plus qu’un vain masque à la merci du premier hasard... — Au moment où ces réflexions me préoccupaient, Une cloche retentit du côté de Saint-Goar. Le bateau ralentit sa marche, et nous vîmes une petite nacelle se détacher du rivage pour venir nous accoster : elle n’amenait, en fait de passagers, qu’une femme et un enfant, un petit garçon d’environ six ans, qui semblait endormi sur les genoux de sa mère. Au commandement du capitaine, les aubes avaient cessé de jouer, le bateau s’était mis à la dérive; mais de ses flancs émus se détachaient encore de larges vagues, dont les fortes ondulations faisaient vaciller d’un bord à l’autre la frêle embarcation qui venait à nous. J’avais cessé de la regarder, quand un cri perçant me fit tressaillir : — Jésus Maria! mon enfant, mon enfant! — Et tous les passagers, attirés par cette clameur aiguë, se ruèrent à la fois du côté de l’échelle au sommet de laquelle je me tenais. En essayant de saisir la corde qu’on lui avait jetée du steamer, le batelier, paraît-il, avait perdu rééquilibre et fait chavirer sa misérable nacelle. Au moment où je pus me rendre compte de l’accident, on hissait cet homme le long des flancs du navire, et un de nos matelots, qui du haut de l’échelle s’était précipité dans le fleuve, venait d’arrêter la pauvre femme sous la roue et près de périr. — Mais l’enfant? où était l’enfant? — La force du courant nous avait déjà fait franchir quelques brasses, et c’est à peine si l’on distinguait encore au-dessus du courant un petit chapeau de paille dont les rubans bleus s’agitaient au souffle de la brise. Après un moment de silence absolu, l’anxiété générale se traduisit par Une espèce de gémissement comprimé. Nous venions de voir distinctement les petites mains de l’enfant, qui se débattait en vain, et dont les forces s’épuisaient rapidement. Il enfonça, et nous le perdîmes de vue; mais l’instant d’après la petite tête blonde revint à la surface de l’eau : un même cri partit de toutes les poitrines et salua cette réapparition inespérée. Ensuite chacun demeura muet; tous les visages étaient tournés, tous les regards étaient tendus dans la même direction, car l’on distinguait maintenant de ce côté, coupant l’onde par des mouvemens d’une régularité, d’une précision mathématiques, les deux bras noirs d’un nageur intrépide. On eût dit qu’il était là pour son plaisir, tant il y avait de tranquillité, pour ne pas dire d’indifférence dans ces allures d’où semblait dépendre la vie d’un être humain; aussi le sentiment général était-il celui d’une impatience indignée plutôt que d’une reconnaissante admiration. Cet homme ne déployait évidemment pas la moitié de la force dont il disposait. A une faible distance de l’enfant près de disparaître, et alors qu’un vigoureux élan l’eût mis à même de le saisir, il laissa perdre cette occasion suprême. Les spectateurs poussèrent un cri de réprobation, qu’il n’entendit certainement pas, car il venait de plonger à son tour. Ici nouveau silence, résultat d’une indicible anxiété, silence de mort qu’on eût dit devoir être éternel, mais qui, après quelques secondes, — chacune valait un siècle, — fût rompu par une clameur triomphale. Le nageur et l’enfant venaient de reparaître tous deux : plus de doute, ce dernier était sauvé!

Plus à loisir, plus lentement que jamais, s’abandonnant au courant et poussant devant lui, comme une chose morte, le petit être qu’il venait d’arracher à l’abîme, indifférent à ce résultat de ses efforts, indifférent à l’intérêt dont lui-même il était devenu le centre, le «gentleman noir» regagnait peu à peu le bateau. Je vis descendre la chaloupe qu’on envoyait recueillir l’enfant, je vis l’infatigable nageur refuser le secours que cette chaloupe lui offrait, et alors, seulement alors, je cherchai sur les visages des passagers le reflet des émotions joyeuses qui m’animaient. Toutes les physionomies étaient radieuses; sauf une seule; tous les regards brillaient de la même ardeur, excepté ceux d’une femme que je fus tenté de prendre un moment pour la Loreley elle-même. Belle sans doute, mais de cette beauté pétrifiante qui, comme celle de la Méduse antique, glace le sang dans les veines, calme, indifférente, implacable, elle assistait (et je ne sais depuis combien de minutes) à cette lutte dont une vie était l’enjeu avec le plus complet nonchaloir. Assise sur la plate-forme du couloir près duquel j’étais debout, et de là dominant la foule agitée, elle semblait n’avoir d’autre souci que de réchauffer au soleil le marbre vivant dont elle était faite. Ses bras se dérobaient sous la longue écharpe de soie dont les plis, ramenés autour de sa poitrine, laissaient en relief la perfection sculpturale de ses magnifiques épaules. Je m’étonnais qu’elle m’apparût presque subitement. Quant au «gentleman noir, » je l’avais complètement perdu de vue, et j’étais encore absorbé dans l’intense contemplation où me plongeait cette créature mystérieuse, que mon imagination s’obstinait à confondre avec la Loreley des légendes, quand il parut sur la plate-forme et se dressa soudainement devant elle. Qu’il était changé, ce visage dont j’avais admiré l’immobile beauté! Une supplication muette, mais ardente, se peignait dans ces traits qu’on eût pu croire condamnés à ne rien exprimer. Le frémissement douloureux des lèvres, la prière passionnée qui se lisait dans le regard avaient l’éloquence de ces appels suprêmes qu’un agonisant vous adresse sans prononcer une seule parole, et cependant, du haut de son isolement glacial, la belle Loreley, silencieuse, elle aussi, laissait tomber un regard froid et sans réponse sur cette figure dont chaque linéament l’implorait. Alors une voix profonde et comme brisée, dont l’émission coûtait évidemment un effort inouï, murmura ces paroles inarticulées : — Jamais donc?... — Et la réponse de la Loreley, incisive et pénétrante comme la note la plus aiguë du hautbois, fut une sorte d’écho ironique et funèbre pareil à celui que renvoie une ruine déserte. — Jamais! — avait-elle dit simplement.

Une pâleur cadavéreuse vint blêmir encore le visage livide du malheureux à qui elle notifiait ainsi un immuable arrêt: mais la minute d’après ses traits de marbre avaient repris leur calme habituel, et il disparut dans l’escalier de la cabine avec aussi peu de bruit, avec autant d’impassible sérénité que lorsqu’il avait traversé le pont quelques instans auparavant. La Loreley le suivit presque aussitôt. Revenu près de l’enfant dont l’existence avait été un moment si compromise, je m’assurai que l’accident n’aurait pour lui aucune suite fâcheuse, et je confirmais cette bonne nouvelle à sa mère éplorée, lorsqu’un valet de chambre à cheveux gris vint prier respectueusement la brave femme, au nom du comte et de la comtesse R..., de leur amener elle-même l’enfant malade dans un salon réservé où on venait de tout préparer pour lui donner les soins que réclamait son état.

Lorsque les quatre acteurs de ce petit drame eurent disparu, le steward du bateau fut accablé de questions sur le compte du «gentleman noir. » Les renseignemens qu’il put nous donner se bornaient à peu de chose. Nous apprîmes que l’objet de notre curiosité s’appelait le comte Edmond R..., qu’il possédait un immense majorât dans la Silésie prussienne, et qu’en lui semblait devoir s’éteindre la très ancienne famille dont il était le dernier représentant. Quant à ma mystérieuse Loreley, quant à cette magicienne au front sévère dont les fascinations m’avaient un moment dompté, ce n’était après tout, — il fallut en prendre mon parti, — qu’une comtesse silésienne, la femme du plus excellent nageur que nous eussions vu les uns ou les autres. Autant on exaltait l’humanité de ce dernier, autant la froide impassibilité de la comtesse soulevait de commentaires malveillans, parmi les femmes surtout, car il se trouva bien quelques hommes pour la défendre et pour expliquer sa tranquillité par la certitude où elle était de voir son mari se tirer sain et sauf du danger qu’à nos yeux il semblait courir. Cette interprétation charitable avait toute chance d’être accueillie et ralliait déjà un certain nombre de partisans, lorsqu’un digne conseiller intime, remarquable par son excessif embonpoint, nous déclara qu’au vu et au su de la Silésie tout entière la comtesse avait la tête légèrement dérangée. — Cette affection mentale, ajoutait le Geheimer-Ober-Rath (le haut conseiller intime), devait être réputée incurable, car il n’avait jamais ouï dire qu’on eût essayé de la combattre par aucune espèce de traitement. Le comte et la comtesse R... résidaient presque toute l’année sur le majorât du comte, situé à quelque dix milles de Breslau, dans l’isolement le plus complet, n’allant chez personne et ne recevant personne. De temps à autre ils quittaient l’Allemagne pour venir passer quelques mois à Paris. Il n’existait aucun héritier direct du vaste majorât, qui après le décès du comte devait échoir à une branche collatérale. Aussi personne en Silésie ne s’intéressait à la destinée de ce couple étrange.

Ces détails inattendus mirent fin à la discussion qu’ils étaient venus interrompre. Nous approchions du terme de notre voyage, et le petit groupe de causeurs qui s’était jusque-là maintenu se dispersa petit à petit. Chacun, excepté moi, paraissait avoir pris son parti, de ne plus songer à ce qui venait de se passer sous nos yeux. Penché sur l’avant du bateau et les yeux fixés sur les flots jaunâtres, je sondais par la pensée l’inexprimable douleur que je croyais avoir entrevue derrière la pâle immobilité des traits de la comtesse et la torture morale qui se trahissait dans les éclairs çà et là jetés par les grands yeux noirs de son mari. — Non, me disais-je, quoi qu’il en puisse être du secret de ces deux âmes, j’en ai vu assez pour les savoir unies à jamais dans la commune angoisse d’une destinée irréconciliable.

Le soleil se couchait cependant, et il avait presque disparu lorsque nous longeâmes lentement les murailles noircies de la vieille cité impériale. La tour massive de la lourde cathédrale se profilait en noir sur un horizon teint de pourpre, et quand je levai les yeux sur cette grue gigantesque qui étend son bras de squelette vers l’antique « rocher du Dragon, » il me sembla que peut-être elle l’interpellait en ces termes : — Nul ne peut rappeler le passé; l’interminable retour des ans lasse et attriste le cœur. Des temps qui ne sont plus, il ne reste guère que nous ici-bas. Sachons nous réconcilier l’un et l’autre!...

Et le rocher d’où l’immense fabrique du Dom a été tirée pierre à pierre ne répondait que par un silence obstiné à cette mélancolique adjuration.


II

Je ne sais pourquoi un événement aussi insignifiant que celui dont je viens de donner les détails s’était à ce point emparé de mon imagination. Qu’avais-je vu en somme? Une barque chavirée et un petit garçon sauvé d’un naufragé par un noble silésien qui paraissait fort expert dans l’art de la natation, — celui-ci marié à une femme d’une beauté remarquable, mais sans que le bonheur semblât présider à leur hymen. Rien de merveilleux dans tout ceci. Les bateaux mal dirigés coulent aisément à fond; les gens qui savent nager font ce qu’ils peuvent pour sauver un enfant qui se noie, et il n’est guère besoin d’une intervention spéciale de la destinée pour qu’une belle femme vive en mauvais termes avec son mari ; mais en revanche il y a dans la vie des momens où, sans aucun préliminaire apparent, une puissance invisible écarte le voile qui dérobe à notre œil intérieur tout un monde obscurément entrevu. La vision interne prend alors des facultés surnaturelles. Les barrières du temps et de l’espace sont annihilées. Ce que le télescope nous révèle de l’univers extérieur, ce regard où l’âme se concentre nous le révèle à son tour de cet autre univers que l’homme porte en lui-même. Les poètes dans leurs heures d’inspiration, les amans lorsque la passion les domine, ont de ces clairvoyances passagères. Du même coup d’œil Roméo lit tous les secrets du cœur de Juliette; Shakspeare, du même coup d’œil, pénètre ceux de l’âme universelle. Toutefois ces éclairs d’intuition ne sont point le partage exclusif de l’amour et du génie, puisque sur le pont de la Loreley (et sans que jamais j’aie pu savoir comment) la destinée entière de deux êtres humains m’avait été soudainement révélée par un simple regard jeté sur eux. J’avais lu au plus profond de leur être, j’avais découvert sans effort leurs sentimens les plus intimes, je n’avais eu besoin, pour me guider dans ce labyrinthe obscur d’aucune révélation sur les événemens de leur vie. Je leur pressentais, je leur voyais une pensée commune qui les séparait à jamais, une pensée inconciliable avec toute idée d’union et d’harmonie. Qu’on me pardonne ici le vague des expressions dont je me sers : il répond tant bien que mal à l’indéfinissable conception que je m’efforce de rendre.

Ce phénomène au reste m’avait fortement touché. Je suis convaincu qu’il a imprimé une direction spéciale à mes pensées ultérieures, et qu’il exerça une forte influence sur les études médicales auxquelles j’allais alors me livrer. Elles eurent désormais pour but de me procurer ces leviers à l’aide desquels on forcerait l’accès du mystérieux atelier où s’élabore la pensée humaine. Elles se concentrèrent sur ce point de l’organisme vital où se réunissent pour se séparer ensuite, les deux ordres de facultés qui constituent notre nature. A quoi bon nous le dissimuler en effet? Ni l’intelligence ni le corps ne se peuvent considérer isolément. Vainement combattrons-nous la fièvre à force de quinine, si nous ne trouvons un opiat, un calmant pour le cerveau surexcité. Tout aussi vainement verserions-nous un baume moral sur une plaie de l’esprit, si nous ne pouvons, en guérissant le corps, rendre à la volonté l’énergie propre et les états qui lui manquent. De là une nécessité impérieuse, celle d’étudier à fond les conditions d’alliance qui permettent d’équilibrer les différentes fonctions dynamiques de la vie; allerius sic altera poscit opem...

Mais je m’aperçois que je me laisse envahir par les préoccupations professionnelles qui remplirent à Paris deux années de ma jeunesse. Pendant ces deux ans consacrés à étudier auprès des maîtres de la science, je visitai maint asile d’aliénés, je m’assis mainte fois au chevet des malades torturés par la fièvre, cherchant à surprendre les secrets de leur délire. De mes propres sensations je fis une étude assidue, nonobstant les difficultés que présentent ces opérations métaphysiques où l’intelligence est à la fois le sujet et l’instrument. Ainsi, — qu’on me laisse en donner une idée, — mon domestique avait ordre de m’éveiller la nuit à diverses reprises, pour me mettre à même de surprendre la marche furtive de mes propres rêves. Je voulais constatant mes impressions dans toute leur vivacité, comparer l’influence des différentes heures et des conditions différentes auxquelles le corps est successivement soumis. Ces observations devaient me fournir la matière d’un traité de psychologie que je me réservais de compléter à loisir dans la force et la maturité de l’âge.

Je n’en étais pas moins hanté de temps à autre par le souvenir du mystérieux personnage dont j’ai parlé. Une sorte de rancune bizarre me poussait à vouloir pénétrer dans sa vie intérieure, comme il était lui-même entré dans la mienne. Le tourment qu’il infligeait à ma curiosité se transformait à mes yeux en un droit légitime sur tous les secrets de sa vie, et comme je ne manquais ni de loisirs ni de ressources pécuniaires, je me donnai plus d’une fois la mission de retrouver dans le mondé parisien, qui ne m’était pas entièrement fermé, les traces du comte et de la comtesse R... Mes recherches cependant furent vaines. Je m’informai à toutes les ambassades, je m’enquis dans tous les grands hôtels et chez tous les principaux fournisseurs de la capitale; j’allai même jusqu’à faire prendre des renseignemens aux bureaux de la police. Toutes les tentatives échouèrent également, et je dus renoncer à l’espérance de retrouver le mystérieux voyageur, qui avait depuis longtemps sans doute quitté Paris. Lorsque je m’arrêtai à cette conviction, j’étais moi-même à la veille de mon départ, et, comme il arrive en pareille circonstance, mes amis me pressaient de passer une dernière fois en revue toutes les curiosités de cette ville unique à laquelle j’allais dire adieu pour jamais. Je ne sais comment je me laissai aller à écouter leurs conseils et à mener pendant quelques jours l’existence absurde du sightseer, du chercheur de curiosités, car je n’en connais guère de plus fatigante pour le corps et de plus nulle pour le souvenir. Toujours est-il qu’un beau soir, voulant réaliser le programme arrêté d’avance par ces officieux malavisés, je pénétrai, — c’était la première fois de ma vie, — dans une des maisons de jeu que l’édilité parisienne tolérait encore à cette époque. Le tableau qu’elle m’offrit d’abord ne fut pas exactement celui que je m’attendais à y trouver. Sur aucun de ces visages plombés et flétris que je voyais se grouper autour des tables de jeu ne se traduisait en signes extérieurs cette monomanie fiévreuse qu’on exalte infiniment, selon moi, lorsqu’on la classe parmi les passions; mais ce calme de commande, cette froideur affectée, ce front impassible que le joueur veut offrir aux coups du sort, perdent tout leur prestige quand on songe à la cupidité qui l’agite. Rien n’est répugnant pour un esprit sain comme ces parades d’héroïsme à propos d’une râtelée d’or ou d’argent, ces grands airs à propos de gros sous. Le dégoût allait donc me chasser de ce salon splendide, lorsque mon attention fut attirée par les remarques qu’échangeaient à voix haute un certain nombre de spectateurs comme moi réunis autour du trente-et-quarante. Elles étaient motivées par la singulière persistance d’un joueur qui, laissant toujours sa mise sur la rouge, avait gagné quinze fois de suite. Je me faufilai dans le groupe afin de contempler, moi aussi, tout à mon aise l’heureux champion qui venait de voir si magnifiquement récompensée sa merveilleuse fidélité à une seule couleur. Il m’était désigné de reste par le tas de pièces d’or, de rouleaux et de billets de banque accumulés en face de lui, et c’est tout au plus si je pus retenir un cri de surprise lorsque dans ce favori de la fortune je reconnus le comte R...

L’impression que sa vue produisit sur moi me rappela vivement celle que j’avais ressentie jadis en le voyant sur le pont du bateau à vapeur contempler d’un œil calme et froid le bouillonnement des eaux tumultueuses. Un contraste analogue existait maintenant entre le flegme imperturbable empreint sur le visage de cet homme et l’orage de passions que déchaînait sur les vagues humaines dont il était entouré le succès inouï de son insolente combinaison. On venait de battre les cartes pour une nouvelle taille. Bien convaincue désormais que la fortune ne pouvait faire divorce avec celui qu’elle protégeait si évidemment, la majorité des pontes se réglait sur lui, et comme il semblait ne pas vouloir empocher son gain, de nouveaux enjeux couvrirent cette partie de la table qui avait été jusque-là si étrangement favorisée par le sort; mais tout à coup, au moment précis où le croupier s’écriait : « Le jeu est fait, rien ne va plus, » la pile d’or et de billets qui, par une espèce d’attraction irrésistible, avait appelé sur la rouge les mises de presque tous les joueurs présens, se trouva transportée, — par un mouvement imperceptible, tant il fut rapide, — du côté de la chance opposée. Pris complètement à court par ce brusque changement, les autres pontes laissèrent échapper l’instant décisif où ils auraient pu suivre le drapeau victorieux sur le nouveau terrain où il allait se planter, car cette fois ce fut rouge qui perdit et noire qui gagna. Par une de ces inspirations instantanées que rien ne saurait expliquer, le joueur dont la bonne chance était déjà l’objet de tant d’admiration venait pour la seizième fois de dompter la fortune, et ce coup final mettait la banque tout à fait à sec.

La stupéfaction se lisait sur tous les visages. Quant à moi, qui n’avais pas perdu de vue un seul instant cette scène étrange, je ne pouvais rien comprendre à ce qui venait de se passer. Mes yeux n’avaient pas quitté le comte une seule seconde; aussi étais-je confondu, paralysé, par le témoignage contradictoire de mes sens. D’une part, ils m’affirmaient que l’enjeu avait changé de place, et de l’autre, avec non moins de certitude, que le joueur sur lequel mon attention se portait aussi intense que possible n’avait pas quitté, fût-ce un instant, la position où je le voyais encore, assis et les bras croisés, ayant l’air de ne prendre au jeu aucune sorte d’intérêt quelconque. Il paraissait impossible qu’il eût touché lui-même à sa mise sans que je m’en fusse aperçu. Et pourtant, si ce n’était lui, qui donc avait pu changer son enjeu de place? Parmi les assistans, nul ne doutait que le coup ne fût l’œuvre du joueur lui-même. Personne effectivement n’éleva la moindre objection, et les croupiers, qui passent pour avoir les cent yeux d’Argus, ne songèrent pas à contester la loyauté de cette manœuvre, si funeste aux intérêts qu’ils représentaient. Pour tout dire, je dois ajouter que j’étais si occupé à contempler le visage du comte, que je prêtais peu d’attention à ce qui se passait sur la table. Je me souviens seulement du jet de lumière violette mêlé au reflet du métal fauve, et qu’on eût pris pour l’étincelle de quelque joyau rapidement agité dans le voisinage du tas d’or.

Je ne saurais du reste rendre un compte exact des impressions confuses qui m’assaillirent en ce moment, car aussitôt après il se fit un grand tumulte. Les croupiers se levèrent à la hâte, les joueurs mécontens, qui déjà s’éloignaient de la table, s’arrêtèrent court, et tous dirigèrent vers le Silésien des regards où se peignait l’effroi le plus vif. Son visage couvert d’une pâleur livide n’était plus reconnaissable, ses yeux grands ouverts semblaient prêts à sortir de leurs orbites, ses lèvres bleuâtres avaient un aspect hideux. Je vis son corps, dans un état de rigidité cadavérique, vaciller pesamment et quitter, par un mouvement de projection en avant, le fauteuil sur lequel il était assis. La seconde d’après, il gisait à nos pieds privé de tout sentiment.

On porta le comte dans une chambre voisine où je le suivis aussitôt. Dès que j’eus décliné ma qualité de médecin, chacun s’empressa de me faire place. L’apoplexie me semblait à craindre, et je jugeai qu’une saignée devait être pratiquée à l’instant même. Heureusement ma lancette ne me quittait jamais; l’opération put donc avoir lieu sans retard. Lorsqu’elle fut achevée, on nous laissa seuls, mon client et moi. Sa physionomie était redevenue calme; son visage, quoique pâle encore, avait repris sa teinte naturelle et cette noble expression qui chez lui semblait être un don de nature plutôt que le résultat d’un effort quelconque. A mesure que je le contemplais ainsi plongé dans un sommeil aussi paisible que celui de l’enfance, je sentais prévaloir en moi de plus en plus un sentiment de respectueuse, commisération. Un profond soupir, un faible mouvement, m’indiquèrent bientôt que le malade reprenait ses sens. Je m’écartai doucement ; le silence dont nous étions enveloppés me semblait auguste à certains égards, et je n’osais pas y porter atteinte.

Après une courte pause, soulevant le bras que mes ligatures ne retenaient point captif, le comte me fit signe d’approcher. J’obéis à l’instant même. Il prit ma main dans la sienne et me regarda longuement avec une sorte de mélancolie. Quel qu’en pût être l’objet, cet examen lui donna sans doute des résultats satisfaisans, car un faible sourire éclaira ses traits, et sans aucune affectation d’embarras, sans cordialité trop accentuée, il m’adressa la parole en ces termes : — Ce n’est pas, je crois, la première fois que nous nous voyons; certains pressentimens m’avertissent que cette rencontre ne sera pas la dernière. Je ne vous remercie pas : l’observance d’une vaine étiquette me paraît déjà trop peu de vous à moi, et il me semble, d’un autre côté, que j’irais trop loin, si dès à présent je vous accordais davantage. Je me bornerai donc à vous prier de venir compléter chez moi le traitement dont je puis encore avoir besoin et que vous avez si bien commencé. Je suis, ne le croyez-vous pas, en état de me mettre en route?...

Un serrement de main fut échangé entre nous, et je le quittai sans ajouter un mot pour faire avancer une voiture de remise. Au moment où je remontais pour l’avertir qu’elle était prête, le banquier m’arrêta sur le seuil même de la chambre où était le comte : — Pardon, docteur,... veuillez m’excuser;... mais l’argent?... Que ferons-nous de l’argent?

A travers la porte, légèrement entre-bâillée, le comte avait sans doute entendu la question, car il parut aussitôt, et après s’être excusé poliment sur le trouble qu’il avait pu causer dans la maison : — Vous voudrez bien, dit-il conserver en vos mains le montant de mes bénéfices... Monsieur que voici, ajouta-il en me montrant, viendra demain en prélever la moitié pour en disposer selon mes ordres; quant au surplus,: je vous prierai de vouloir bien le distribuer au personnel de votre établissement comme compensation de l’embarras et des craintes que j’ai pu donner.

Je montai naturellement en voiture avec le comte, que j’accompagnai jusqu’à son hôtel, situé dans le faubourg Saint-Germain. C’était une magnifique maison meublée dont il occupait tout le premier étage, et au seuil de laquelle vint le recevoir le même valet de chambre à cheveux gris que je me rappelais avoir vu sur le pont du bateau à vapeur. C’est entre ses mains que je laissai le comte avec toutes les recommandations nécessaires et la promesse formelle de revenir le voir dès le lendemain matin. Quant à la comtesse, il n’en fut pas question ce soir-là, et une sorte de pressentiment intérieur m’avertit que je ne reverrais plus ses nobles traits, sa physionomie implacable. La Loreley avait disparu de ma vie.

Le comte, à notre seconde entrevue, m’accueillit avec une exquise bienveillance. Le prompt rétablissement qu’il s’obstinait à me devoir convenait tout à fait, me dit-il, aux nécessités de sa situation présente, qui exigeait son départ immédiat pour la Silésie; il se sentait assez bien pour ne pas redouter la fatigue du voyage, et se mettrait en route dès le soir même... Mais auparavant il avait une requête à me présenter... Ces derniers mots me firent dresser l’oreille, car ils pouvaient être le point de départ de cette intimité croissante qui peut-être à la longue me livrerait un jour le secret dont la possession était devenue peu à peu, presque à mon insu, l’un des principaux buts de mon existence. Je fus toutefois déçu dans mon attente. — Vous savez, me dit le comte que j’ai disposé de vous hier au soir sans vous en demander la permission, et que vous devez vous présenter aujourd’hui même chez le banquier de la rue *** pour y recevoir une somme dont je ne connais pas le chiffre exact; elle ne doit pas laisser d’être assez importante. Cet argent. dont l’origine me fait honte, il me serait pénible d’y toucher. Je ne suis pas un joueur, monsieur, faites-moi l’honneur de le croire. La curiosité seule m’avait attiré, comme vous peut-être, dans cette maison où nous nous sommes retrouvés. Il m’a paru convenable d’y payer mon admission au moyen d’une mise insignifiante, et je ne l’avais laissée sur la table avec tant de persistance que pour en venir à mes fins premières. Vous savez comment les choses ont tourné...

Ici le comte s’interrompit. Il me sembla que son regard évitait le mien et que ses lèvres frémissaient légèrement ; mais il se remit bien vite, et abrégeant ce qu’il avait à me dire : — Votre nom, poursuivit-il, ne m’est pas étranger; il a été plus d’une fois mentionné devant moi par des amis de la famille de votre mère avec lesquels le hasard m’avait mis en rapport. Je sais à quelle noble tâche vous avez consacré votre vie, et je me suis parfois senti jaloux du dévouement qui est devenu votre premier mobile. Permettez-moi donc de m’y associer, et veuillez accepter la somme en question, qui peut devenir, employée par vous, l’utile auxiliaire des soins que vous prodiguez à tant de misères cachées. Quand vous en aurez disposé, souvenez-vous encore que vous avez un banquier en Allemagne. Deux lignes de vous adressées au château de L..., près de Breslau, et auxquelles vous prendrez soin de joindre le nom de la personne que vous regarderez comme digne de quelques secours, y trouveront toujours un accueil favorable... Et maintenant adieu!... Nous nous retrouverons un jour, j’en suis convaincu, bien que je ne sache encore ni comment ni à quelle époque le sort nous réunira.

Ce fut ainsi que nous prîmes congé l’un de l’autre, et que l’énigme à la solution de laquelle j’avais cru toucher se déroba une fois encore à mon impatiente curiosité. Pour le coup en revanche, je sentais qu’un lien venait de se former entre cet homme et moi, un lien que le temps et la distance pourraient atténuer, mais qu’ils ne parviendraient pas à détruire.


III

En quittant Paris quelques semaines plus tard, j’allai m’établir à Berlin, où je comptais passer un certain temps au sein de cette atmosphère intellectuelle, plus subtile, dirait-on, dans la capitale de la Prusse que dans tout le reste de l’Allemagne. Ce fut là que je publiai presque immédiatement après mon arrivée, et pour me produire dans le monde littéraire allemand, une brochure dont l’éditeur n’eut guère à se louer. C’était un Traité des apparitions, destiné à éclaircir certains points de la phénoménologie du cerveau. Bien qu’assez froidement accueillie du public, cette œuvre, incomplète à trop d’égards, me valut une des chaires de médecine à l’université de Breslau, et, grâce au crédit que trouve partout la robe du professeur, je parvins à me créer dans cette ville des relations qui me promettaient une carrière facile, sinon brillante. J’avais presque entièrement perdu de vue mon début dans la publicité et les déboires d’amour-propre qu’il m’avait valus, lorsqu’un incident tout particulier vint me le remettre en mémoire.

Certain soir où j’étais rentré plus tard que de coutume et où je travaillais après minuit dans mon cabinet, une visite me fut annoncée. La lueur incertaine de ma lampe ne me laissa tout d’abord entrevoir qu’un homme de haute taille dont les épaules voûtées et l’attitude souffrante m’inspirèrent une sorte de compassion; aux premiers mots qui sortirent de ses lèvres, je reconnus sa voix. Ce grand vieillard était le comte Edmond R... En le revoyant après tant d’années (car ceci se passait en 1842), je fus affecté comme on l’est à l’aspect d’une belle statue brisée. Ses cheveux étaient encore abondans, mais blancs comme la neige; son visage était labouré de rides profondes; une sorte de découragement et de désespoir s’accusait dans le contour atténué de ses lèvres flétries. Il avait encore cette pose de tête altière, cette majesté d’attitude qui le caractérisaient jadis; mais c’était la majesté de la résignation, la dignité qui survit à la défaite. L’ensemble de ses traits et de sa tournure n’exprimait en somme que ceci : une fatigue indicible.

Les premières paroles échangées entre nous se ressentirent de notre mutuel embarras; mais le comte, bientôt rendu à son sang-froid ordinaire : — Je ne suis pas venu, dit-il, je ne suis pas venu cette fois pour vous échapper comme jadis. Lors de notre première rencontre, la curiosité obstinée de votre regard m’avait déplu, j’en conviens, et presque irrité. Si accoutumé que je fusse à ne pas permettre que de pareilles impressions vinssent troubler mon égalité d’âme ordinaire, je m’étonnai en cette circonstance de me voir imposer malgré moi un souvenir pénible, — celui de la sensation toute particulière, quoique indéfinie, que j’avais éprouvée en me voyant devenu l’objet de votre attentif examen. Plusieurs années après, un nouveau hasard vous rendit pour la seconde fois le témoin d’une de ces crises rares où l’émotion me domine complètement, et alors il me fut impossible de ne pas voir dans cet arrangement providentiel autre chose qu’un jeu du hasard et un accident simplement fortuit. Depuis lors, une impulsion intérieure m’a plusieurs fois porté vers vous, et je ne sais encore si je dois y reconnaître la voix même de ma destinée ou le vulgaire désir de vous détromper sur mon compte. Quoi qu’il en soit, j’ai longtemps résisté, craignant de détruire par cette démarche compromettante une dernière espérance, la seule qui me reste, et à laquelle me rattache la routine de mes pensées plutôt qu’un calcul de ma raison. Ma présence ici ce soir vous prouve que toutes mes résistances ont été, vaincues. J’ai dû céder à un ascendant supérieur, et me voici...

Je ne saurais décrire l’espèce de tremblement intérieur dont je me sentis saisi en écoutant ces paroles, prononcées avec l’accent de la simplicité la plus vraie. Un aveu pareil, fait par un homme que je savais à la fois doué d’un orgueil très susceptible et fort habile à déguiser, à réprimer les plus vives émotions, modifia brusquement le cours de mes pensées. Les confidences qu’il m’annonçait, et dont j’avais eu soif si longtemps, m’inspiraient maintenant une véritable répugnance. Je me refusais intérieurement à la responsabilité qu’elles allaient faire peser sur moi, et mon silence gêné, mon air contraint, le firent sans doute comprendre au comte, qui reprit après une pause momentanée : — Je ne crois pas me tromper; trop de circonstances diverses ont pesé sur ma résolution pour qu’elles ne soient pas l’œuvre du destin. Pendant ces dernières années, votre nom a été sans cesse ramené sous mes yeux, sans cesse il retentissait à mes oreilles. Dernièrement encore, enveloppant je ne sais, quelles nouveautés futiles que mon libraire m’avait fait passer, un lambeau de papier imprimé arrêta tout à coup mes regards; j’y lus ces mots, qui m’apparurent comme un oracle écrit sur la muraille en caractères flamboyans, et qui depuis lors n’ont cessé de me hanter : « La vision existe pour le voyant, mais pour lui seul. Elle présuppose son action. Isolée, toute une série de pensées criminelles, sans résultante dans l’ordre des faits, ne saurait produire des apparitions permanentes ou périodiques. Du moins n’ai-je rien connu de pareil. » Peut-être avez-vous sondé assez avant les secrets, de ma vie pour deviner l’impression que ce passage produisit sur moi. Je me hâtai de demander l’ouvrage auquel appartenait le fragment que j’avais sous les yeux. A peine me fut-il arrivé que j’en interrogeai avidement le titre. Le nom de l’auteur s’y trouvait, et ce nom était le vôtre... Maintenant, recommença-t-il après s’être interrompu tout à coup et voyant que je continuais à me taire, nous aborderons, s’il vous plaît, le sujet de ma visite. Ce, cas, particulier dont, votre expérience médicale ne vous fournit aucun exemple, c’est moi… moi, vous dis-je,... qui vais vous l’offrir....

Tout en parlant ainsi, le comte avait porté la main à son front comme s’il redoutait que ce front n’éclatât sous l’effort d’une pénible révélation. — Je n’ai plus longtemps à vivre, poursuivit-il, et je dois me mettre en règle vis-à-vis de tous. S’il est vrai que la connaissance du mal importe à ceux qui veulent faire le bien, vous avez droit à cette confession suprême. Épargnez-moi seulement ce qu’elle aurait de trop pénible, et ne me demandez pas d’être votre guide sur cet épineux sentier où les traces sanglantes d’un voyageur fatigué suffiront à vous montrer la voie... Prenez ces papiers, vous les lirez à loisir...

Se levant à ces mots, il plaça devant moi un pli cacheté sur l’enveloppe duquel était son adresse, puis, après un profond salut, se dirigea rapidement vers la porte. — Une question, une seule, m’écriai-je. La comtesse, qu’est-elle devenue?

La haute stature du comte sembla grandir encore au moment où il se retournait pour me faire face dans une attitude imposante et presque redoutable. Désignant de la main un point de l’espace vide et avec une singulière expression de physionomie : — La comtesse est là, me dit-il, là, debout, à la droite de son mari!...

Resté seul, j’ouvris l’espèce de dossier que le comte m’avait laissé. J’éprouvais alors un peu de cette émotion qu’a dû connaître tout juge chargé de statuer sur une question de vie ou de mort. N’étais-je pas à moi seul, le jury convoqué par le comte Edmond R..., pour prononcer sur toute sa vie un verdict définitif ? Des lettres, des fragmens de journal, tels étaient les documens qu’il m’avait remis, et où je cherchai curieusement la réponse aux doutes qui m’obsédaient depuis si longtemps. Le résumé que j’en fis alors et que je complétai ensuite par quelques citations donne, telle que j’ai cru la trouver, l’explication de cette destinée mystérieuse.


IV

En glissant sur les eaux rapides de la Weidnitz, on n’aperçoit qu’un instant, derrière d’épais massifs, l’antique château de L... C’est là qu’après un mariage d’amour devenu, par exception, un heureux mariage, le comte Arthur R... était venu se fixer définitivement. Edmond, le premier né de ses trois enfans, fut longtemps investi des privilèges d’un fils unique, car il avait quatorze ans à l’époque où son frère Félix vint au monde. A Félix, deux ans plus tard, succédait une sœur du nom de Marie, douée d’une santé fort délicate, et qui mourut à l’âge de trois ans. Plus le bonheur de la comtesse avait été complet jusque-là, plus lui fut sensible ce premier coup du destin, la perte de sa fille unique; mais le ciel lui réservait une compensation. La plus ancienne et la meilleure amie de la comtesse, la compagne de son enfance, avait été mariée très jeune, en Bohême, au prince G..., si connu à Vienne par ses folles prodigalités et par les désordres de sa vie. Elle était morte dans la première année de son mariage, donnant le jour à une fille, et sa prière suprême, adressée à l’époux qui allait la perdre, le conjurait de confier l’éducation de leur enfant à l’amitié dévouée de la comtesse Arthur.

Ce ne fut pas sans regret que le prince C... put se résoudre à tenir la promesse obtenue par la mourante. La petite Juliette cependant fut conduite au château de L..., et prit dans la famille du comte la place que la mort de Marie avait laissée vide. Quant à son père, il eut bientôt oublié dans le tourbillon de sa vie de plaisirs la double perte qu’il venait de faire. Son immense fortune fut dissipée en peu d’années, et, se trouvant alors presque insolvable en face de créanciers pressans, il conclut avec eux des arrangemens par suite desquels il fut réduit à prendre du service actif dans l’armée impériale. Ce fut ainsi qu’il joua son rôle à la bataille d’Aspern, où une balle vint l’étendre mort à la tête de son régiment.

Tuteur désigné de l’orpheline, le comte Arthur parvint à sauver quelques débris de la fortune dont elle était frustrée, et Juliette grandit dans le château de L..., entre les deux fils du comte, admise dans la famille au même titre qu’eux, les regardant comme ses frères, et portant à ses parens adoptifs une affection toute filiale sur laquelle aucun souvenir étranger n’avait jamais fait planer le moindre nuage. Aimée de chacun parce qu’elle était essentiellement aimante, tout contribuait à développer en elle ce qui était le trait caractéristique de sa belle nature, cette croyance en autrui, cette confiance généreuse, apanage de toute âme sincère.

L’éducation d’Edmond s’était faite sous les yeux de son père et l’avait mis à part de tout contact avec les enfans de son âge; il lui devait des habitudes d’esprit prématurément sérieuses, qui, jointes à sa supériorité d’âge, lui donnaient vis-à-vis de son frère et de sa sœur adoptive, dont il protégeait les jeux sans s’y mêler, une sorte d’autorité paternelle. Félix et Juliette regardaient avec une espèce de vénération ce jeune savant ambitieux, strictement docile à toutes les inspirations du devoir, et qui n’avait pas voulu laisser tomber dans des mains étrangères l’éducation de ces deux petits êtres, ses élèves dès le berceau. Son ascendant sur eux était immense. Félix se sentait fier d’avoir un pareil frère, et Juliette regardait Edmond avec cette ardeur romanesque à laquelle s’abandonnent si volontiers les jeunes filles naturellement enthousiastes. Les années s’écoulaient cependant, années de paisibles études et d’innocentes joies sur lesquelles nous ne nous arrêterons pas. Le jour vint où Félix, qui se destinait à la carrière militaire, dut entrer dans une des écoles où l’on s’y prépare. Edmond profita de la liberté qui lui était ainsi rendue pour commencer une série de voyages dont celui d’Angleterre fut en quelque sorte la préface. C’était le moment où les merveilles du monde oriental commençaient à exciter la curiosité des savans d’Europe. Admis à visiter les riches collections du British Museum, Edmond ne se trouva pas impunément face à face avec les mystiques souvenirs de l’ère égyptienne. Il entrevit au bord du Nil le berceau probable de toutes les connaissances humaines, et conçut un ardent désir d’aller scruter de près les vestiges de ce monde à jamais évanoui. A Paris, où il se rendit après avoir quitté Londres et où Champollion lui-même lui expliqua les divers monumens que le général Bonaparte avait rapportés de la terre des Pharaons, il sentit son désir s’accroître encore, et quelques semaines après il remontait le Nil à bord d’une cange équipée à ses frais, en compagnie d’un drogman que le consul d’Angleterre lui avait recommandé, avec son Hérodote, son Strabon, et un firman tout spécial obtenu à Constantinople. Du journal de ses explorations scientifiques, tenu sans doute avec l’exactitude la plus scrupuleuse, quelques pages seules avaient été détachées pour moi par le comte R..., et l’analyse en doit trouver place ici.

Le voyageur est à Thèbes, sur cette immense terrasse de brique où se dresse, faisant face au Nil, le temple d’Ammon Chnouphis, colossale construction à laquelle on arrive par une avenue bordée de six cents sphinx énormes, et dont chaque salle, supportée par cent trente-quatre colonnes, renfermerait aisément une cathédrale du moyen âge. En vertu du firman qui autorisait ses fouilles, le comte Edmond avait réparti plusieurs escouades d’ouvriers sur divers points des catacombes voisines du temple. Lui-même, pour travailler plus à son aise, s’était retiré sur la terrasse, et du byssus qui la protégeait contre l’outrage des siècles il venait de dégager la momie d’un jeune homme, de quelque rejeton royal, selon toute apparence. La conservation de cette relique était aussi parfaite qu’on la pût souhaiter, et ce fut quelque chose d’étrange à voir que le tête-à-tête silencieux de ces deux jeunes gens, l’un mort depuis trois mille ans peut-être, l’autre dans tout l’éclat de la vie, qui semblaient s’interroger du regard, surpris de se trouver en présence. De même que dans la fleur flétrie un botaniste exercé retrouve l’élégance de type et la richesse de coloris qui la caractérisèrent autrefois, de même, par l’effet d’un instinct particulier que des études assidues commençaient à développer en lui, Edmond en était venu à pouvoir reconstituer dans son imagination, devant une momie desséchée, l’être vivant qu’elle fut jadis. Ce fils de roi qu’il venait d’arracher aux ténèbres d’une crypte égyptienne lui apparaissait dans toute la mélancolique beauté de la jeunesse moissonnée avant terme.

Suivant un usage universellement adopté, un papyrus était joint à la momie, et ce papyrus, Edmond travaillait à le déchiffrer. Il lui était souvent arrivé, par intuition plutôt que par un travail assidu, d’interpréter avec succès les images hiéroglyphiques où se trouvait, symbolisée sous des formes qui varient peu, l’histoire de la migration de l’âme après la mort à partir du moment où elle quitte la dépouille charnelle jusqu’à celui où elle se présente, escortée de deux génies, devant la mystique balance du suprême jugement. L’un des plateaux, on le sait, supporte le vase d’iniquités qu’on suppose rempli de tous les péchés imputés à l’âme, et sur l’autre est placée une plume qui, par une subtile ironie, représente les bonnes actions dont l’âme coupable pourra se prévaloir en face de l’œil qui voit tout. Assis entre deux sphinx, symboles de sagesse, Hélios et Amasis président au jugement; Thoth, qu’on reconnaît aisément a sa tête d’ibis, est en quelque sorte le greffier du redoutable tribunal; Harpocrate, le dieu du silence, un doigt sur les lèvres, étayé de la baguette divinatoire, est assis en face de Thoth. Enfin du haut de son trône le maître universel, le divin Osiris, siégeant devant les portes du monde inférieur, s’apprête à prononcer la sentence suprême.

Telle est en général la forme extérieure de ces passeports délivrés à l’âme pour son voyage éternel; mais sur celui qu’examinait Edmond une longue série d’images, précédant le tableau que nous venons de décrire, semblait raconter certains incidens remarquables de la vie que le défunt avait menée ici-bas. — La première représentait un homme dans la maturité de l’âge, revêtu des insignes de la royauté, debout entre deux jeunes gens. Sa main droite levée tenait un anneau, et d’un geste impérieux désignait un trône grossièrement esquissé dans le même compartiment du tableau. Les noms des trois personnages étaient inscrits au-dessus de leurs têtes en caractères hiéroglyphiques qu’Edmond n’eut aucune peine à déchiffrer. Ce roi qu’il avait sous les yeux était le dernier souverain de la dix-neuvième dynastie, le Thôuoris dont par le Manéthon, et qui est aussi mentionné quelquefois sous le nom de Rhamsès IX. Les deux figures placées à droite et à gauche devaient être sans doute Sethos et Amasis, les deux fils de Thôuoris, à qui le prince ne transmit pas la couronne. — Sous ce premier compartiment une seconde série d’images montrait Amasis, le plus jeune des deux princes, inscrivant sur un papyrus certains caractères en écriture cursive, tandis que de la main gauche il tenait à la hauteur de ses yeux le même anneau qu’on avait vu aux mains du roi dans l’image précédente. Amasis, bien évidemment, reproduisait ou interprétait les caractères gravés sur l’amulette de l’anneau. Sethos, le frère aîné, tournant le dos au trône, était représenté s’éloignant. — Le troisième dessin, occupant comme les autres un compartiment séparé, représentait les deux frères, chacun dans une barque et voguant sur un cours d’eau, probablement le Nil. — Dans le quatrième et dernier tableau, on ne voyait plus que Sethos, debout, les bras croisés, à la proue de la barque. L’autre nacelle allait sombrer. L’eau du fleuve recouvrait à demi la quille renversée. Amasis avait disparu. On apercevait seulement au-dessus de l’eau une main qui s’agitait, et à l’annulaire de cette main la même bague qui figurait d’une manière si importante dans les trois tableaux précédens.

Venaient ensuite les symboles relatifs à la migration de l’âme d’Amasis. On la voyait s’envoler du cœur du défunt sous la forme d’un oiseau [2] portant à son bec la clé sacrée des mythes religieux. Anubis, le messager des dieux, reconnaissable à sa tête de chacal, venait devant le tribunal d’Osiris, déposer dans le plateau des bonnes actions, à côté de la plume symbolique, l’anneau royal auquel faisaient allusion tous les tableaux antérieurs. Sous ce poids inusité, le plateau du bien s’affaissait, celui du mal s’élevait d’autant, et l’âme sortait victorieuse de l’épreuve décisive.

Une circonstance particulière ajoutait à l’intérêt avec lequel notre jeune égyptologue s’efforçait de pénétrer le sens du mystérieux papyrus. A l’index de la main droite, la momie qu’il avait devant lui portait un anneau dans lequel était incrustée une améthyste d’une grandeur et d’une beauté remarquables, et on retrouvait sur cette améthyste des caractères exactement semblables à ceux dont Thoth se servait sur le papyrus pour enregistrer l’arrêt des dieux.

L’attention du jeune comte était si fortement engagée plans le travail auquel il se livrait, que les objets extérieurs semblaient avoir perdu toute prise sur ses sens. Il ne s’aperçut donc pas, qu’un homme survenu à petit bruit et débouta côté de lui le contemplait d’un air triste, les bras croisés sur sa poitrine, dans un silence profond. Il ne s’en aperçut du moins que lorsque le soleil, en s’abaissant à l’horizon, projeta sur le papyrus l’ombre allongée du nouveau-venu. Levant alors les yeux, il vit en face de lui, drapé dans son burnous blanc à larges plis, un de ces jeunes cheiks kabyles dont les audacieuses razzias inspirent tant de craintes aux voyageurs du désert. Dans son immobilité sculpturale, et grâce au contraste de son visage fauve sur la blancheur du tissu qui l’encadrait, on eût dit une statue de marbre et de bronze. Le premier mouvement du comte fut de porter vivement la main vers la carabine à deux coups dont il ne se séparait guère pendant ses expéditions en pays perdu; mais il ne put s’empêcher de rougir en voyant la physionomie du jeune Arabe exprimer à l’instant même, un tranquille dédain. Au fait, si ce dernier eût nourri des projets hostiles, rien ne l’eût empêché de les réaliser par surprise, avec toute chance de succès. Pour toute réponse à cette méfiance irréfléchie, et plutôt avec l’accent du conseil que celui du reproche, le Kabyle, s’exprimant en langue franque, prononça ces simples paroles :

— Tu ne devrais pas, étranger, porter atteinte au repos de la tombe. Les vivans ne peuvent rien gagner à converser avec les morts...

Secrètement charmé que cette interpellation directe le dispensât d’expliquer un mouvement dont il avait honte, Edmond se hâta d’y répondre.

— Vous auriez peut-être raison, dit-il, si cette tombe gardait moins bien ses secrets, et encore ne lui réclamais-je pas ceux du monde où les morts habitent, je lui demandais simplement de rendre à notre existence terrestre ce qu’elle paraît lui avoir dérobé.

— Comment sais-tu, reprit l’Arabe, si la révélation des secrets confiés à la tombe peut en quoi que ce soit profiter aux vivans?... Aussi longtemps qu’une force est cachée, aussi longtemps qu’elle dort, comment te faire une idée de son action, bonne ou mauvaise?

— Après un sommeil si démesurément prolongé, murmura Edmond qui se parlait à lui-même, je ne connais pas de force dont l’action puisse subsister encore.

— Vraiment! reprit l’Arabe après un instant de silence. Que dis-tu donc d’un grain de blé ramassé aujourd’hui dans un de ces tombeaux que tu fouilles, semé demain dans quelque sillon, et qui n’en germera pas moins, contemporain des Pharaons, sur cette terre d’où le dernier d’entre eux a disparu depuis des milliers d’années? Comment supposes-tu que l’effort des siècles, impuissant à détruire les facultés fécondantes d’un grain de blé, puisse prévaloir contre l’invisible germe des passions humaines?

Edmond resta frappé d’une argumentation si subtile, appuyée sur un fait dont il avait par lui-même expérimenté l’exactitude. Son interlocuteur au surplus ne semblait pas attendre de lui une réponse catégorique; il s’était rapproché de la momie, qu’il examinait avec un regard scrutateur et passionné. Tout à coup, étendant son bras basané, il saisit la main du mort et retira l’anneau que le doigt desséché gardait encore, puis, fixant son œil brillant sur la pierre violette aux reflets lumineux et traduisant les caractères qui s’y trouvaient gravés : — Oui, murmura-t-il à part lui, dans une sorte de dialogue intérieur, voilà bien les paroles fatidiques de Seb-Chronos, celui qui détruit et qu’on ne détruit pas!... Le monde m’appartient, et vers moi convergent toutes choses. A moi seul je crée, à moi seul je détruis. Je veux ce que je veux. Je donne et enlève. Je distribue, je retire aux mortels leur félicité passagère. Sorti de la poussière terrestre, l’homme ne doit pas faire obstacle à la main du sort. Qu’il ne touche jamais de son doigt de fange à l’œuvre d’en haut!

— Est-ce donc là le sens exact de cette amulette? s’écria tout à coup le comte Edmond,

— Ce sont les paroles qu’elle porte, répliqua le Kabyle, posant la bague dans la main du comte... Puisses-tu n’en jamais vérifier le sens par toi-même! Celui qui en a expérimenté le premier la terrible signification est maintenant étendu devant toi, Voici la première victime de l’oracle.

Et l’Arabe désignait du doigt la momie couchée à ses pieds. Prenant alors le papyrus étalé devant Edmond : — Tu vois ici, continua-t-il, Thôuoris et ses deux enfans, — Sethos l’aîné, Amasis le plus jeune. Méconnaissant les prérogatives de l’âge, le roi désigne comme successeur celui de ses fils qui interprétera l’énigme de l’anneau. En cherchant ainsi à donner le sceptre au plus sage, il manqua lui-même de sagesse, car il portait atteinte à l’ordre établi par la nature. Quoi qu’il en soit, Amasis se trouve doué du génie le plus pénétrant, et c’est lui qui dégage, pour son malheur, le sens précis de l’amulette. « L’homme ne doit pas faire obstacle à la main du sort. — Qu’il ne touche jamais de son doigt de fange à l’œuvre d’en haut. » De ces maximes qui lui coûtent un trône, Sethos garde un souvenir profond. Elles ne sont pas mieux gravées sur la pierre de l’anneau que dans l’âme du jeune prince. Amasis, son père une fois mort, monte sur le trône qui lui est assigné. Sethos courbe la tête et s’incline devant les décrets rendus par l’oracle. Ils représentent à ses yeux la volonté du Dieu tout-puissant; mais jamais il n’oubliera les paroles sacrées, et vienne le jour où son frère, sur le point de disparaître dans les flots du Nil, lui tendra une main suppliante, Sethos se gardera d’intervenir entre lui et le destin. Telle fut la fin d’Amasis. Sous les yeux mêmes de son frère Sethos, les eaux le prirent vivant et ne restituèrent que son cadavre.

— Sethos lui-même, que devint-il? s’écria Edmond, que cet étrange récit, éclairant tout à coup l’obscurité d’un drame antique, avait vivement ému. Un sourire amer crispa les lèvres du chef kabyle. — Ne disais-tu pas, répondit-il, — et ces paroles lentement prononcées semblaient empreintes d’une inexprimable ironie, — ne disais-tu pas que tu ne demandais jamais à la tombe les secrets du monde qui n’est pas le nôtre?...

Edmond, pris à court par ce sarcasme inattendu, baissa les yeux sous le regard du Kabyle. Ils s’arrêtèrent sur l’améthyste qu’il tenait à la main. La pierre mystique semblait darder, par tous les angles de ses facettes lumineuses, des feux irrités, des éclairs sacrilèges. Le soleil s’était caché cependant, sans qu’il s’en aperçût, derrière le noir rideau des montagnes libyennes; le large disque de la pleine lune inondait de ses clartés d’argent l’atmosphère encore brûlante et l’immensité des plaines arides. Lorsque le comte releva les yeux, le mystérieux habitant du désert n’était plus à ses côtés. De même qu’il s’était approché, de même il s’éloignait sans que sa marche laissât, le moindre bruit. Edmond vit cette espèce de muet fantôme s’éloigner et se perdre dans l’obscurité parmi les colonnes énormes du temple d’Ammon Chnouphis.

Appelés aussitôt et lancés à la poursuite du chef arabe, les serviteurs d’Edmond ne purent lui en rapporter aucune nouvelle. Vainement dès le lendemain explora-t-on les villages environnans; personne n’avait vu arriver ni repartir ce personnage aux allures fantastiques. Aucune tribu kabyle ne s’était montrée dans le voisinage, ce qui s’expliquait du reste par l’effroi que devait inspirer aux maraudeurs une escorte aussi nombreuse et aussi bien armée que celle du comte Edmond.

Plus ce dernier y songeait, moins son entrevue avec le chef arabe lui paraissait devoir être classée parmi les faits certains ou même probables. Pour le confirmer dans ses souvenirs, si précis qu’ils fussent, le témoignage d’un tiers aurait été nécessaire, et encore, à l’encontre de ce témoignage, s’il eût existé, la nature elle-même semblait vouloir produire le sien. Tout autour du temple d’Ammon, et notamment aux endroits où l’apparition s’était montrée, un sable abondant et fin recouvre le sol. Le plus léger poids laisse son empreinte sur cette poussière subtile, et nulle trace pourtant n’accusait le passage du chef arabe. De là mille doutes, mille scrupules. Ne se pouvait-il pas que l’imagination du jeune comte, surexcitée par l’étude assidue des symboles peints que lui offrait le papyrus, eût évoqué ce fantôme, arrivé tout exprès pour résoudre l’énigme, jusque-là impénétrable? Restait, il est vrai, l’interprétation de l’anneau; mais cette interprétation était-elle exacte? Ne pouvait-elle être sortie de son cerveau comme l’apparition elle-même? Et l’améthyste? Pour s’expliquer comment elle était venue dans sa main sans qu’il eût conscience de l’avoir enlevée au doigt de la momie, il fallait trouver une hypothèse satisfaisante. N’arrive-t-il donc jamais que, sous l’empire d’une préoccupation idéale, le sentiment du réel s’efface en nous? Il y avait là néanmoins un véritable mystère que l’esprit du jeune Allemand se fatiguait à sonder. Rebuté à la fin par l’inutilité de ses efforts, il laissa ce fait inexplicable dans les régions crépusculaires du doute : le temps atténuait d’ailleurs la vivacité des images conservées par un souvenir de plus en plus vague, et l’apparition du chef kabyle, chassée à la longue du domaine des faits extérieurs, devint peu à peu une simple idée...

Les yeux d’Edmond, les yeux de son corps, n’avaient peut-être jamais eu devant eux le visage du chef arabe; mais ne se pouvait-il pas également que devant son regard intellectuel, — devant les yeux de son esprit, si l’on peut risquer ce mot, — eût passé l’âme de Sethos l’Égyptien?-

V

Il y ici une lacune dans le journal du comte Edmond, et nous le retrouvons en Silésie, dans le vieux château de ses pères, entouré de la même tendresse et des mêmes respects qui faisaient jadis de lui une sorte d’idole. Juliette, parvenue à cet âge charmant où s’opère la transformation qui investit la jeune fille des plus beaux privilèges de la femme, ne voit rien au monde de plus attachant et de plus imposant à la fois que cet ami d’enfance si intelligent, si studieux et si grave. Il n’aurait qu’à vouloir pour devenir l’arbitre de ses destinées. Une seule de ces paroles que la passion inspire éveillerait aisément dans ce jeune cœur les premières vibrations de l’amour; mais Edmond n’a rien de passionné : chaque page de son journal nous le montre enfermé en lui-même, ermite ou plutôt prisonnier dans la demeure à part que lui fait sa réserve habituelle. Nul ne sait ce qui s’y passe, et les sentimens de tendresse qui peuvent y pénétrer ne s’en exhalent jamais. On dirait une de ces églises sombres où tout est silence et majesté. Il est changé cependant; à l’égard de Juliette, son attitude n’est plus la même. Sa voix, quand il lui parle, prend un accent plus pénétrant et plus doux; mais s’il l’aime, cet amour farouche, au lieu de s’attester, s’oublie : au lieu de sortir aux champs, bannière, déployée, animé d’un désir de conquête, il se dissimule à lui-même, et plane vaguement dans la région des rêves ébauchés, des aspirations incomplètes.

Depuis le retour d’Edmond, le vieux château silésien s’est transformé en une espèce de musée archéologique. Dans les salles voûtées, les maçons du voisinage sont venus dresser parmi les arceaux en ogives des pylônes et des chapiteaux égyptiens. Piédestaux et statues, sarcophages et papyri, scarabées, crocodiles empaillés, tupinambis et pierres précieuses, sans parler de quelques beaux sphinx aux membres de granit poli, aux regards d’enfant étonné, emplissent mainte chambre où Edmond et Juliette travaillent de concert à classer, à disposer dans un ordre harmonieux ces richesses venues du fond de l’Orient et pour ainsi dire du fond des âges.

— La belle bague ! s’écria un jour Juliette, retirant de son enveloppe d’ouate et portant près d’une haute fenêtre, pour l’examiner plus à l’aise, une superbe améthyste aux reflets de pourpre.

L’étude assidue d’un papyrus lacéré en plusieurs endroits absorbait pour le moment toute l’attention du jeune comte : — Je suis ravi, dit-il d’un air distrait, que vous ayez trouvé quelque chose à votre goût parmi ces curiosités baroques !

— Et vous me l’offrez, Edmond?... Merci mille fois!... Voyez comme cet anneau me va bien !... Vous l’aurez commandé tout exprès pour moi chez quelque orfèvre de Sarastro.

Juliette, elle, n’était pas savante. Ses notions sur l’Egypte ancienne se bornaient, on le voit, à quelques souvenirs confus du libretto de la Zauberflüte.

Maintenant, reprit-elle avec une pétulance joyeuse en faisant scintiller au soleil le joyau dont elle venait de s’emparer, qu’on vienne me disputer ma conquête ! je la défendrai envers et contre tous... Gare à qui la touche! On ne l’aura qu’avec ma vie!

Remarquez, reprit Edmond sans lever la tête, que vous prenez là, sans y songer, un engagement solennel vis-à-vis de celui à qui vous vous donnerez un jour tout entière... L’anneau lui revient de droit d’après vos paroles... Puisse-t-il comprendre la valeur du double cadeau que vous lui ferez ainsi !

Soit, répondit Juliette en riant, ce sera donc là mon anneau de fiançailles; je n’en aurai certainement pas d’autre, et je suis sûre qu’il me portera bonheur, car c’est une amulette, un talisman, n’est-il pas vrai?.. Voyez plutôt les merveilleux caractères qui s’y trouvent gravés!... Je voudrais bien savoir ce qu’ils disent...

Edmond, vers qui la jeune fille se penchait et qui commençait à craindre pour son frêle papyrus, effleuré çà et là par de belles boucles brunes, le replaça soigneusement sous verre avant de se décider à relever la tête; mais alors une sensation de malaise, une sorte de frisson le prit aussitôt, car l’antique anneau qu’il voyait au doigt de Juliette n’était autre que celui de Seb-Chronos, ou, pour mieux dire, celui d’Amasis. Une secousse violente, subitement imprimée à son imagination, le transporta parmi les ruines de Thèbes, en face du temple d’Ammon. Il revit devant lui le jeune chef kabyle et se sentit sous son regard étincelant de haine; en même temps les caractères gravés flamboyèrent sur le fond lumineux de l’améthyste, et à leurs vibrations radieuses un faible bruit se mêla, venu, semblait-il, d’une incalculable distance. Cet étrange son, pénétrant les rayons violets et leur prêtant pour ainsi dire une âme, un langage, se changea peu à peu en paroles distinctes. Comme dans un rêve, la lumière se faisait voix, l’éblouissement se faisait oracle. Les paroles issues de la flamme étaient précisément celles de Seb-Chronos, le destructeur éternel : — Je distribue, je retire aux mortels leur félicité passagère. Ne faites pas obstacle à la main du sort

— Eh bien! finirez-vous par me traduire ces hiéroglyphes?... C’était la douce voix de Juliette qui venait ainsi, fort à propos, rompre le charme du talisman et rappeler Edmond aux réalités de la vie. Honteux de lui-même et de ses visions, il allait essayer de les expliquer à Juliette, lorsque le cor d’un postillon fit retentir dans la cour du château ses notes aiguës. C’était peut-être là le secret des vibrations lointaines qui se mêlaient tout à l’heure aux rayonnemens de l’améthyste. Qu’on adopte ou non cette hypothèse, une calèche de poste venait de s’arrêter sous la fenêtre auprès de laquelle Edmond et Juliette se tenaient debout; des voix confuses s’élevèrent de toutes parts; un pas agile, un bruit d’éperons et de sabre traînant se firent entendre sur l’escalier; la porte de la galerie égyptienne fut brusquement poussée, et un jeune officier, tapageur et rieur, se précipita dans les bras d’Edmond... C’était son frère Félix.

Ils se revoyaient pour la première fois depuis le retour du jeune comte. Félix en effet n’avait pu quitter l’école militaire de M..., où le retenait l’approche des examens; mais fort heureusement pour lui, — car son application n’avait jamais été remarquable, — la marche rapide des événemens, l’impérieuse nécessité des circonstances venaient d’abréger ses études et de faciliter singulièrement son admission dans les rangs de l’armée prussienne. On était alors au mois de mars 1813, au lendemain de la défection du général Yorke. La Prusse tout entière se levait à l’appel de son roi. Universités et lycées peuplaient à l’envi les régimens; les écoles militaires naturellement marchaient en tête, et c’est ainsi qu’après un semblant d’épreuves le bouillant, l’étourdi Félix avait pu se faire admettre comme officier dans le fameux corps franc des hussards de Lutzow. — Mais ce n’est pas tout, ajouta-t-il, pressant la main de son frère; vous êtes, sans vous en douter, mon compagnon d’armes et mon collègue. J’ai là-bas, dans mon portemanteau, votre commission toute scellée... Allons, Edmond, la chasse commence, les limiers sont déchaînés de toutes parts, et ce vieux renard de Bonaparte sera bien habile s’il échappe à la meute lancée sur lui...


VI
L... 14 juin 1814.

…… Ils sont revenus, chère Teresa. Tous deux ont échapper à la mort. Que de soucis ils nous ont causés! Combien de dangers courus et de fatigues subies ! Les voilà cependant tous deux et toujours les mêmes, Edmond plus grave et plus réservé que jamais, Félix plus impétueux et plus brouillon. Le premier partage sa vie entre ses études favorites et les soins du domaine, que notre père lui a délégués en partie, l’autre fume et chasse tout le jour; mais là-dessus, Teresa, n’allez pas vous le figurer sous les dehors d’un rustre égoïste. Un mot d’Edmond suffit pour arrêter au plus vif de ses folies cet affectueux étourdi. Edmond est pour lui comme un second père. Et que ne lui doit-il pas en effet ! Sans ce prudent et zélé protecteur, dans le cours de cette campagne qu’ils viennent de faire à deux, notre bouillant cadet eût péri vingt fois. Quel rare jeune homme, cet Edmond! quelle âme sublime! quelle intelligence profonde! Ce qui m’attriste, c’est que ces dons extraordinaires ne donnent pas le bonheur; Félix est heureux, lui; l’ambition ne le dévore pas, et dans sa sphère inférieure, plus rapprochée de nous, il répand autour de lui les trésors d’une inaltérable gaîté. Qui faut-il envier ? qui faut-il plaindre ?...

Autre Fragment
21 juillet 1814.

Que de sages avis perdus, ma Teresa! Vous ne vous rendez pas compte de nos relations. Chacun d’eux séparément pourrait troubler mon repos; réunis, ils se font pour ainsi dire équilibre et se neutralisent. Entre eux deux, je suis en paix, parce que je suis à ma vraie place : ma vie est le complément nécessaire des leurs. A nous trois, nous ne faisons qu’un. Deux de nous, sans l’autre, ne formeraient que la moitié d’une individualité mutilée. Absolument séparés l’un de l’autre, je n’imagine pas comment un de nous pourrait vivre... Edmond cependant, à la rigueur, se passerait peut-être de nous. Edmond est notre règle, notre appui, le centre vers lequel nous gravitons. Je n’ai jamais rencontré de caractère aussi complet. Chez Félix et chez moi, le bonheur est en quelque sorte un instinct; nous nous y laissons aller sans calcul, sans effort pour l’atteindre, comme deux cygnes se laissent aller côte à côte au fil de l’eau...

Il m’arrive, Teresa, une aventure terrible. Mon sort est fixé à jamais. Je mourrai fille, ceci est certain. J’ai perdu mon anneau de mariage. Voici le désastre en quelques mots.

Une partie de balle était organisée. Pour mieux tenir ma raquette, je retirai l’anneau de mon doigt et le plaçai, bien roulé dans mon mouchoir, sur le piédestal du grand sphinx qu’Edmond a fait ériger à l’extrémité du jeu de boule. Nous fîmes ensuite une promenade en bateau et revînmes par les bois au clair de lune. Dans le cours de la soirée et quand nous fûmes réunis au salon, je m’aperçus pour la première fois que la bague n’était plus passée à mon doigt, et je montai immédiatement dans ma chambre pour y prendre le mouchoir où je me rappelais parfaitement l’avoir nouée. Je le retrouvai où je l’avais laissé, sur la table de toilette, et je le déroulai avec grand soin. De ses plis s’échappa un petit papillon de nuit qui s’en alla tout effarouché brûler ses ailes de velours à la flamme de ma bougie. C’était, je pense, un de ces jolis sphinx que nous avons tant pourchassés, vous et moi, dans les prairies du château. Malgré cette conjecture essentiellement probable, je n’en suis pas moins convaincue que le papillon était mon fiancé. L’anneau magique, secrètement métamorphosé, sera devenu cet amant téméraire que le désespoir a conduit au suicide; dans tous les cas, il avait disparu de mon mouchoir et n’a pas été retrouvé depuis lors... Pleurez sur le malheur qui m’arrive! je suis veuve d’tin papillon...

……. Je t’écris, ma Teresa, le cœur plein de joie, mais d’une joiecalme parce qu’elle est complète. A toi, mon amie, ma sœur d’adoption, je dois faire partager, si je puis, ce bonheur, auquel je ne saurais trouver un nom dans aucune langue connue.

Ne raillons plus l’anneau magique : je dois tout à cette puissante amulette. Tu ne saurais lire la page que je vais tracer sans partager la reconnaissance que m’inspirent ce vieux talisman oriental et sa bénigne influence.

Le lendemain du jour où je fis partir ma dernière lettre à ton adresse, nous fûmes réveillées, ma mère et moi, par de joyeuses fanfares. Une vingtaine de chasseurs arrivaient chez nous à l’improviste; il fallut se lever en toute hâte pour leur faire accueil. Pendant le déjeuner, dans cette salle d’armes que tu connais, les yeux des convives s’arrêtèrent sur ce portrait de famille où sont représentés deux personnages d’autrefois, un cavalier et une châtelaine, celle-ci remettant au premier, qui les reçoit avec toute la déférence de l’ancienne galanterie, sa ceinture et son cor de chasse. La ressemblance de Félix et de son aïeul fut généralement remarquée, et l’un des convives voulut absolument trouver quelques rapports entre ma figure et celle de la grande dame d’autrefois. De ces rapprochemens naquit l’idée, assez naturelle, de nous faire exécuter, à Félix et à moi, une espèce de tableau vivant, représentation plus ou moins fidèle de l’image encadrée dans les lambris de chêne. Au moment où Félix, se prêtant à la plaisanterie, venait s’agenouiller devant moi, je lui fis remarquer en riant que le vent, engouffré dans la cheminée, avait chassé sur le parquet maintes cendres mêlées de menus charbons. Il risquait donc, à ce jeu, la blancheur immaculée de son vêtement de chasse. Pareil obstacle n’était pas fait pour l’arrêter un instant : il prit son mouchoir, l’étala sur les cendres éparses et se mit à genoux avec sa vivacité accoutumée; mais au même moment je vis se contracter son visage sous l’influence d’une douleur poignante. En essayant de se relever, il étendit machinalement les bras, et ses mains, qui cherchaient un point d’appui, rencontrèrent un léger guéridon chargé de fragiles curiosités, cristaux et porcelaines pour la plupart. La chute du meuble fut immédiate, et il s’ensuivit un affreux dégât, durant lequel Félix eut la main profondément entamée par un fragment de cristal. Edmond releva son frère, étancha son sang, qui coulait à flots, et, lui recommandant de rester auprès de nous, partit à sa place pour guider les chasseurs.

Après leur départ, Félix tomba peu à peu dans une espèce de somnolence, et, tout en causant à voix basse avec ma mère auprès du fauteuil où il était étendu, je ne sais quel hasard de conversation me fit prononcer, à propos de la bague perdue, le mot de fiançailles ou plutôt celui de fiancé. Félix ouvrit les yeux aussitôt : — Fiancé? répéta-t-il avec un accent fiévreux ; de qui s’agit-il, je vous prie?

— De personne, répondis-je un peu contrariée; mais cette simple assurance ne parut pas l’avoir calmé, car, la comtesse ayant quitté la chambre peu d’instans après, il se mit à me regarder avec de grands yeux hagards pendant que je lui racontais l’histoire du cadeau d’Edmond, de la destination qu’il avait reçue et de l’embarras où me jetait la perte de ce bijou, combinée avec l’espèce de serment que j’avais prêté. Félix, de plus en plus rêveur, écoutait à peine ces niaiseries par lesquelles je cherchais à l’amuser. — Fiancée ! répéta-t-il enfin. A ce compte, vous ne seriez plus ma sœur?... — Je ne sais comment cette parole m’attrista tout à coup et me rendit muette. Un silence pénible s’établit entre nous, et, voulant le rompre à tout prix, je lui demandai quelques détails sur la cause de cette chute étrange qu’il avait faite à mes pieds. — En vérité, me dit-il, je l’ignore moi-même; mon genou, en se posant sur le parquet, a dû rencontrer une pierre, un clou quelconque, car j’ai ressenti à l’instant même une douleur pénétrante qui n’est pas encore tout à fait dissipée.

— Venez avec moi, lui dis-je, nous allons rechercher ensemble l’origine de cet accident...

Dans la salle où le déjeuner avait été servi, tout se retrouvait encore en place, les domestiques n’y étant pas entrés depuis lors. Les cendres blanchissaient toujours le parquet, le mouchoir de Félix restait étalé au même endroit, c’est-à-dire en face de la cheminée, et, tandis qu’il se baissait pour le ramasser, je m’étais inclinée, moi aussi, cherchant à retrouver parmi les débris de verre et de porcelaine l’objet dont le contact avait pu lui causer une douleur si poignante au moment où il mettait genou en terre.

— Ne cherchez plus, je le tiens! s’écria-t-il, explorant du pouce et de l’index tous les plis du mouchoir. Et juge de notre surprise lorsque, l’ouvrant tout à fait, il eut mis à découvert... l’anneau mystérieux, l’anneau d’Egypte!...

Nous nous regardions l’un l’autre en silence, et Dieu seul peut savoir ce qui se passait alors au fond de nos cœurs... Comment tout cela peut-il s’expliquer? Nous ne nous le sommes demandé que bien plus tard en nous promenant, appuyés l’un à l’autre, dans cette allée à l’extrémité de laquelle se dresse le sphinx providentiel. Félix s’est souvenu alors qu’il avait, lui aussi, placé son mouchoir sur le piédestal, pendant la partie de balle; l’étourdi, en s’éloignant, aura pris le mien à la place, et l’entraînement du jeu m’aura empêché de remarquer l’échange. Plus tard, bien persuadée que l’anneau avait dû se perdre dans les bois ou dans l’allée, je n’ai pas songé à vérifier s’il se trouvait dans un autre mouchoir que le mien, où j’étais bien sûre de l’avoir caché...

Au retour des chasseurs, mon second père, tout heureux de l’union projetée, voulait la leur annoncer sans retard. La comtesse n’a pas jugé qu’il fût convenable de communiquer cette nouvelle à personne avant qu’Edmond, le chef futur de la famille, eût connu et ratifié l’engagement mutuel qui nous lie désormais, son frère et moi.

Edmond cependant n’avait pas reparu. Le retour de nos hôtes, les apprêts du souper, le tumulte et le désordre qui régnaient dans le château n’avaient pas tout d’abord permis qu’on fît attention à son absence. Quand on s’informa de lui, aucun domestique ne put fournir le moindre renseignement, sauf un jardinier qui prétendait l’avoir aperçu derrière les charmilles du jeu de boule. Un des chasseurs raconta qu’Edmond, immédiatement après l’hallali, s’était éloigné au petit galop, prétextant quelque chose à voir dans les environs, et, pomme on fait en ce moment le cadastre du domaine, cette excuse n’avait rien que de plausible. Elle nous rassura tous, et les chasseurs affamés se mirent à manger comme des ogres. Le comte était tout entier aux devoirs de l’hospitalité, mais notre mère conservait une physionomie soucieuse qui me parut de mauvais augure. Vers la fin du repas, une certaine agitation se manifesta parmi les valets, et l’un d’eux vint parler bas à l’oreille du comte, qui, devenu tout à coup fort pâle, voulut se lever pour quitter la table. Quand il vit la comtesse déjà debout se disposer à le suivre, il se rassit et fit comparaître devant lui le groom d’Edmond, qui entra tout effaré, porteur des plus tristes nouvelles. Le cheval de son maître venait, disait-il, de rentrer à l’écurie selle vide, brides rompues et les flancs couverts d’écume. A peine eus-je le temps de recevoir dans mes bras la comtesse évanouie. Félix, tête nue, s’élança hors de la salle. Les chasseurs le suivirent en courant, et quelques minutes après une trentaine de cavaliers, maîtres et serviteurs, chacun portant une torche allumée, s’éparpillaient autour du château dans toutes les directions. On les voyait au loin parmi les bois ténébreux passer, disparaître, se montrer à nouveau comme autant de feux follets. Quelle nuit, Teresa ! quelle nuit affreuse!

Au point du jour, quelques-uns revinrent, pâles de fatigue, hâves et défaits, sans rapporter aucune nouvelle satisfaisante. Tout ce qu’ils savaient de certain, c’est qu’Edmond ne s’était pas rendu à l’endroit où devaient commencer les travaux de triangulation. Quelque accident avait dû l’arrêter sur la route. Félix d’ailleurs n’était pas rentré. Après quelques instans de repos, on se remit en quête de plus belle, et le comte cette fois, prenant mon bras sans articuler un seul mot, se traîna péniblement du côté d’une éminence qui domine la Weidnitz. Il y a là un petit banc de bois sur lequel nous nous assîmes tous deux, lui cachant sa figure dans ses mains, moi baignant ses cheveux blancs de larmes amères. Je ne saurais te peindre, ma bien-aimée Teresa, le désordre de mes pensées et l’espèce d’inertie morale où il m’avait jeté dans ces heures fatales, alors que tout semblait s’écrouler autour de moi. Figure-toi les angoisses du cauchemar mêlées, je ne sais comment, à la perception des choses réelles, et l’éblouissement des larmes transformant en chimères hideuses tout ce qui se passait sous mes yeux.

Nous avions devant nous une grande nappe d’eau blanche sur laquelle flottait au loin, parmi les brouillards livides, une barque noire. Pour moi, cet esquif était un cercueil découvert que la mer emportait lentement et au fond duquel je croyais discerner le cadavre du malheureux Edmond. Ses traits rigides étaient plus tranquilles et plus sévères que jamais. Je le vis tout à coup se redresser sur son séant et tendre vers moi des mains suppliantes. Je m’élançais pour voler à son secours, mais une invisible main me retenait en place... Le rêve cessa, la vision s’évanouit. Au lieu de cette mer et de ce cercueil, je ne vis plus que la barque, lentement amenée par le courant vers une des anses de la rivière. Un homme assis à la proue de la nacelle se leva dès qu’elle eut touché terre, et mit le pied sur la berge. Cet homme, c’était Edmond.

Il a fallu le harceler de questions pour savoir au juste ce qui lui est arrivé. — L’accident de Félix lui avait, paraît-il, laissé quelques inquiétudes, et c’est pour cela qu’il abandonna la chasse immédiatement après la mort du cerf. La nuit le surprit au moment où il pénétrait dans la forêt, et ne lui permit pas de retrouver son chemin. Pendant que, descendu de cheval, il cherchait à se reconnaître dans les taillis, sa monture, attachée à un arbre, s’effraya de quelque bruit, rompit ses rênes et partit au galop. Edmond erra toute la nuit dans diverses directions et ne se retrouva qu’à l’aurore sur les bords de la Weidnitz, dont il suivit d’abord les méandres sinueux jusqu’au moment où, parmi les roseaux du rivage, il aperçut une nacelle vide appartenant probablement à l’un de nos gardes. C’était là pour sa fatigue un secours inespéré dont il se prévalut à l’instant même, quand il se fut assuré que la barque ne faisait pas eau. Une branche de sapin, la plus droite et la plus forte qu’il put couper à l’aide de son couteau de chasse, devait lui servir à se diriger; mais les eaux avaient grossi, ce gouvernail incomplet devint bientôt inutile, et il, ne lui resta plus d’autre ressource que de se laisser aller à la dérive. Couché au fond de la barque, le froid l’avait engourdi peu à peu, et il n’était sorti de sa torpeur qu’en éprouvant le contre-coup du choc subi par la nacelle au moment où elle touchait le rivage...

Tel a été le récit d’Edmond. Après toutes les craintes qu’il nous avait données, tu comprends les transports de joie qu’a fait éclater son retour. Le comte pleurait en silence; notre mère ne pouvait se lasser d’embrasser Edmond. Félix avait perdu la tête. Quant au pauvre Edmond lui-même, il semblait brisé de fatigue, et la tête basse, l’œil éteint, la voix altérée, restait étranger à ces transports causés par sa présence.

Après de telles crises, le bonheur se goûte mieux encore, et, je te le répète, ma Teresa, il n’en est pas de pareil au mien.

Je suis ravie de pouvoir te dire que la santé d’Edmond cesse de nous donner de graves inquiétudes. Il était dans un état alarmant; une fièvre violente ne lui laissait presque aucun répit, et, parmi les incohérentes divagations qu’elle lui dictait, il en était de bien étranges, de bien effrayantes, surtout pour une âme chrétienne. Sans être positivement athée, notre aîné ne croit à rien que sa raison ne sanctionne, et cette orgueilleuse raison n’admet que ce que l’esprit peut démontrer à l’esprit. Pour toute religion, il a celle du devoir. La vie est à ses yeux une tâche perpétuelle et sans autre récompense qu’elle-même, une lutte où l’athlète victorieux ne reçoit pas de couronne, mais à laquelle on ne saurait se refuser sans encourir une déchéance morale mille fois pire que la mort physique. Se laisser dominer et vaincre par une passion terrestre équivaut pour lui à se laisser rouler dans la boue par un adversaire de chair et d’os. Une partie de son infaillibilité tient, je crois, à ce qu’il ne comprend pas qu’une faute soit pardonnable. Son austère croyance bannit du ciel la miséricorde infinie.

On a beau l’aimer, on le craint toujours un peu, et je ne puis attribuer qu’à cette crainte déraisonnable la répugnance que j’éprouvais à lui laisser notifier par ses parens les promesses échangées entre son frère et moi. C’est tout au plus si j’osais lever les yeux sur lui et soutenir la sombre fixité de son regard, tandis que notre père, le voyant en état de supporter l’émotion inséparable d’une pareille nouvelle, la lui communiquait devant nous. Edmond l’a reçue avec un sourire. — Eh quoi! mes amis, nous a-t-il dit aussitôt, pensiez-vous donc que votre secret ne m’eût pas été révélé depuis longtemps?... Il m’appartenait avant que vous en eussiez conscience, et le parti que vous prenez comble tous mes vœux... Je n’attendais que ce moment pour vous apprendre que, moi aussi, j’ai fait choix d’une compagne. D’ici à quelque temps, trois heureuses familles habiteront ensemble notre vieux château...

Il se marie, ma Teresa ! Edmond se marie ! et, bien que le secret m’ait été demandé, je ne saurais, sans faire outrage à notre amitié, te cacher de quoi il s’agit. Tu connais de longue date cet éternel procès au sujet du domaine de Rosenberg, près d’Oëls? Le possesseur actuel, à qui mes chers protecteurs en disputent la propriété, paraît devoir mourir sans enfans. Son héritière présomptive est une nièce qu’on dit charmante. Tu comprends qu’un mariage avec Edmond serait la solution naturelle d’un litige où l’orgueil des deux familles est encore plus engagé que leur intérêt pécuniaire. Edmond a vu cette jeune personne lors de sa dernière excursion à Breslau; elle lui plaît, il l’épouse : quoi de plus simple? Et pourtant il y a là quelque chose qui me répugne : je ne m’attendais pas à voir Edmond se marier par calcul, par transaction, si tu veux, et cette pauvre enfant, dont les dix-huit ans, le frais visage, la grâce candide, se transforment ainsi en un appoint nécessaire pour qu’un vilain procès s’éteigne à la satisfaction des deux parties, cette pauvre enfant me semble vraiment à plaindre...

Au moment où Juliette écrivait ces lignes, Edmond traçait sur les pages de son journal une véhémente imprécation contre lui-même et son misérable amour. « Comment se fait-il, y est-il dit entre autres choses, comment se fait-il que ni eux, ni personne à côté d’eux, — pas même ma mère, — n’ait deviné les angoisses de mon cœur, la torture qui m’est infligée? Comment Juliette ignore-t-elle ce que je souffre? Comment, devant moi, peut-elle lui prodiguer ainsi les sourires les plus doux, les paroles les plus caressantes? Je suis donc investi d’une rare puissance de dissimulation, et mon masque est bien impénétrable!... Il m’étouffe, ce masque, mais je ne saurais le détacher... Ah ! tant mieux, tant mieux mille fois!... Le jour viendra peut-être où j’aurai mis le pied sur l’hydre aux âpres morsures, étouffé des ardeurs indignes de moi, et où je pourrai reconstruire l’édifice de ma vie, cet édifice qu’un souffle du printemps, un tour de valse, un baiser furtif sous quelque tonnelle du jardin, viennent de faire écrouler autour de moi.

« Le destin l’a voulu. L’anneau fatal a décidé; mais l’arrêt qui semble irrévocable l’est-il en effet? N’existe-t-il plus de ces chances inattendues que la sagesse antique signalait sur le chemin de la coupe remplie aux lèvres altérées du buveur?... Un crime? Allons donc !... Une fatalité tout au plus... L’invoquer serait infâme, l’espérer serait coupable, l’attendre est permis... Lutter contre elle, l’anneau le défend. »

Ici est intercalée une lettre de l’intendant du comte, l’honnête Joachim Furchtegott Schumann, adressée à l’honorable baronne Thérèse N...-, l’amie et la correspondante de Juliette. Cette lettre est datée du 15 septembre et raconte en termes diffus le terrible événement de la veille. La voici par extraits et considérablement abrégée.

« ...Hier donc, très honorée madame, vers huit heures du matin, et par un temps fort couvert, nos deux jeunes seigneurs se mirent en campagne pour aller sur la Weidnitz tuer des canards sauvages. Le fils du garde-chasse était avec eux dans la barque, et ils n’avaient emmené qu’un chien d’arrêt, lequel, resté au rivage, les accompagnait en chassant. Monseigneur Félix était encore plus gai que de coutume, ainsi que l’a remarqué dans sa déposition le jeune garçon qui était de la partie. Assis sur l’avant, tandis que son frère était au gouvernail, et chaussé d’énormes bottes de marais, il s’amusait à faire pencher la nacelle tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, ce que lui fit remarquer monseigneur Edmond, ajoutant que, s’il tombait à l’eau, ses lourdes bottes l’empêcheraient de nager, à quoi monseigneur Félix répondit en riant que ses bottes lui semblaient une paire d’escarpins. Sur ces entrefaites, le chien dont j’ai parlé vint à faire partir une biche, et, rappelé à plusieurs reprises, — c’est un animal tout jeune, imparfaitement dressé, — continua de suivre la piste. Messeigneurs débarquèrent le fils du garde, chargé de leur ramener le chien, et cet enfant raconte qu’en s’éloignant du rivage il entendit encore pendant quelques minutes les éclats de rire de monseigneur Félix. Le chien ne fut rattrapé qu’au bout d’un quart d’heure, et lorsque le fils du garde revint de cette poursuite, il retrouva la barque fort au-delà du point où on lui avait donné rendez-vous. Elle était vide et nageait à la dérive, ce qui l’étonna tout d’abord. Il fit cependant cette réflexion que ses maîtres avaient pu descendre à terre, la barque mal attachée se remettre à flot, et dans cette supposition il appela de tous côtés, déchargeant aussi son fusil à plusieurs reprises. Aucune réponse à tous ces signaux. Ses perplexités lui revinrent alors, d’autant plus pressantes qu’il vit, accroché après une branche de saule, le bonnet du comte Félix. Le chien, devant ce bonnet, se mit à hurler, et l’honorée madame sait bien que c’est là un présage funèbre. L’enfant effarouché vint donner l’alarme au château, et dans l’espace de trois quarts d’heure les bords de la rivière furent littéralement couverts de gens accourus pour aider aux recherches et prêter secours. Quelques-uns s’étaient mis dans l’eau jusqu’au cou, et ce fut un de ceux-là qui découvrit au bout de quelque temps, dans un retrait du fleuve, à dix pas environ de l’extrême berge, le comte Edmond à moitié enfoui dans une vase marécageuse. Les mains de sa seigneurie, ramenées violemment derrière sa tête et crispées dans sa chevelure, montraient qu’elle avait obéi, en se précipitant, à un mouvement de désespoir. Quant à monseigneur Félix, si parfaitement digne de toute espèce de regrets, on n’a pu retrouver jusqu’à présent aucune trace de son cadavre. Il a dû tomber du bateau par suite des mouvemens désordonnés qu’il lui imprimait, et monseigneur Edmond aura tout hasardé pour le tirer d’affaire, ce qu’indiquent l’état de ses vêtemens saturés d’eau et celui de ses bottes, qu’il a fallu fendre du haut en bas pour pouvoir le déchausser, ainsi que le sable dont il était couvert et les fragmens d’herbes qui se sont attachés après lui pendant qu’il plongeait au secours de son malheureux frère.

« Humble prière à l’honorée-baronne de partir à lettre vue pour le château de L... J’écris par le même courrier afin qu’elle trouve des relais préparés sur toute la route. »


VII

La baronne Thérèse ne put passer que quelques jours auprès de ses amis. Après son départ, sa correspondance avec Juliette redevint plus active que jamais. C’est de leurs lettres à l’une et à l’autre que j’ai pu dégager le sommaire des événemens postérieurs à la mort du comte Félix.

Edmond demeura plongé pendant plusieurs semaines dans un désespoir sombre et farouche, qui ajoutait une anxiété de plus aux regrets amers de ses parens et de Juliette. On eût dit qu’il se croyait responsable de la mort de son frère et que cet événement tragique le laisserait à jamais inconsolable. Un jour cependant, et sans qu’on pût s’expliquer ce phénomène, le profond chagrin auquel il était en proie sembla s’apaiser soudain. Il reprit une sorte de sérénité, s’occupa plus assidûment que jamais de l’administration du domaine et se hâta de tout mettre en ordre, de régler ce qui concernait l’avenir, comme on le fait à la veille d’un départ prochain. Ses parens un matin le virent partir pour Breslau sans se douter de ses projets ultérieurs; mais il leur écrivit, une fois là, qu’il se rendait à Saint-Pétersbourg pour y demander à faire partie d’une expédition russe préparée contre les montagnards du Caucase. Cette brusque détermination ne surprit aucun de ceux qu’elle intéressait le plus directement. Les lettres que le jeune comte écrivit ensuite, empreintes d’une tranquillité singulière, ne renfermaient que des descriptions du pays où il se trouvait, des observations curieuses sur les mœurs tcherkesses, et ne faisaient aucune mention des événemens de la campagne. Ce fut par une autre source, et principalement par les bulletins officiels envoyés à Saint-Pétersbourg, qu’on apprit à quels dangers quotidiens avait échappé le jeune comte, qui s’exposait toujours au premier rang et semblait se précipiter aveuglément au-devant des balles.

La lettre qui annonçait son retour au foyer domestique est datée du mois de mai 1817. Son père la lut avec un frémissement de joie et sans se douter que ses bras ne s’ouvriraient plus à ce fils exilé depuis deux ans. Tel était cependant l’arrêt du destin, et quand le comte Edmond rentra dans le château de ses pères, la propriété de l’immense domaine, l’autorité du chef de famille reposaient désormais sur sa tête. L’antique race des R... n’avait plus que lui pour représentant. Deux années de fatigues guerrières avaient fortifié son corps, bruni son visage, donné à sa voix je ne sais quel accent impérieux, à sa démarche certaines allures martiales qui augmentaient encore l’ascendant de son intelligence supérieure et de son rang élevé. Il était d’ailleurs de ces soleils-nés auxquels naturellement tout se subordonne, autour desquels tout gravite. Il ne faut donc pas s’étonner que, moins d’un an après le retour d’Edmond, la comtesse douairière étant allée rejoindre son époux, Juliette se soit trouvée sans défense contre les graves supplications du jeune comte, qui lui demandait humblement de confondre à jamais leurs tristes souvenirs, d’associer à jamais leurs destinées douloureuses, qui semblaient marquées au même sceau. Peut-être eût-elle mieux résisté, s’il n’eût mis une extrême délicatesse à solliciter pour lui ce qui était pour elle un immense avantage social. Au lieu de lui représenter qu’elle était orpheline et sans fortune, il réclamait, lui, comme orphelin, les consolations et l’appui moral de la jeune fille. Au lieu de s’offrir à elle comme un dédommagement, il lui demandait des secours, une force, sans lesquels il ne pouvait manquer de fléchir, de se décourager et de succomber à la longue.

Ces mélancoliques appels à la pitié de Juliette empruntaient à certaines circonstances particulières une irrésistible influence. Elle avait vu plus d’une fois Edmond en proie de singuliers accès d’humeur noire, attribués par lui aux suites d’une fièvre violente qui avait failli l’emporter pendant ses campagnes du Caucase et que les chirurgiens russes avaient combattue par des remèdes excessivement énergiques. De temps en temps, à des intervalles qui semblaient s’éloigner, le jeune comte blêmissait tout à coup, ses yeux s’arrêtaient avec une fixité vitreuse sur un point déterminé de l’espace; ses traits, d’ordinaire impassibles, se contractaient sous l’action d’un affreux spasme. Les lèvres serrées et inspirant avec peine, il avait tous les dehors d’un homme frappé d’horreur, et tout cela sans motif apparent, sans cause appréciable, sans le moindre symptôme précurseur qui laissât pressentir la crise et permît de se prémunir contre elle. La dernière de ces attaques, antérieure d’un mois à la mort de la comtesse douairière, avait eu lieu sous ses yeux et sous ceux de Juliette pendant une promenade en voiture où Edmond les escortait à cheval. « Nous étions, écrivait-elle à son amie, sur la route du vieux moulin et près de l’endroit où elle rejoint la nouvelle chaussée qui longe la hauteur, appelée chez nous le Banc du Géant. Au détour de la vallée, au point même de la jonction des deux routes, s’élève un poteau indicateur dont la branche horizontale, — le bras, si tu l’aimes mieux, — tournée de notre côté, semblait nous défendre d’aller plus loin. C’est tout au moins ce que je me suis figuré depuis lors. Edmond se trouvait juste en face du poteau, et il allait tourner l’angle de la route, lorsque tout à coup il poussa un faible cri. Je vis les rênes glisser de ses mains, je le vis jeter ses bras en avant et ramener ensuite ses mains sur ses yeux, puis il vacilla sur sa selle comme si une balle fût venue l’atteindre, et le moment d’après il gisait à terre dans un état de complète insensibilité. Nous nous jetâmes aussitôt hors de la voiture pour courir à son secours, et nous étions encore penchées sur lui, cherchant à le faire revenir, lorsqu’un bruit épouvantable nous força de lever les yeux. Le moulin, que nous avions tout à l’heure en vue, venait de disparaître. Un énorme fragment de roc, autour duquel essaimaient des nuages de poussière blanche, était tombé sur la route et nous barrait Je passage. Les chevaux prirent peur, s’emportèrent, et je ne sais comment le cocher les eût arrêtés, si la voiture n’avait chaviré fort à propos. Personne au surplus n’était blessé. L’écroulement d’un mur mal étayé par les maçons a déterminé la chute de ce rocher, qu’on avait déplacé en faisant la route et qui, sans l’accident arrivé à Edmond, nous aurait infailliblement écrasés tous. »

On lit à la même date dans le journal du jeune comte : « Comment faire pour douter de ce qui s’affirme ainsi? De même que j’ai vu, dans le désordre de cette embuscade où les Tcherkesses nous avaient attirés, la main fatale détourner un fusil braqué sur ma poitrine, de même j’ai reconnu à l’extrémité de ce bras, qui nous défendait de passer outre, l’anneau flamboyant que je sais au fond de la Weidnitz. Dans cette protection invisible dont je suis ainsi entouré, mon âme pressent une menace. Quand doit-elle se réaliser? Ces apparitions ne frapperont-elles jamais d’autres yeux que les miens?... Après tout, pourquoi des remords?... L’action seule engendre des conséquences... Ce qui n’est pas fait, réellement fait, n’existe point... Ce qui n’existe point ne saurait avoir de résultat. Tous les actes de ma vie, et jusqu’aux mouvemens de ma pensée, scrupuleusement pesés par moi, ne me donnent pas une somme de causes égale à la somme des effets produits. Cette équation dégage ma responsabilité, rassure ma conscience et me cuirasse contre les fantômes ennemis... Je ne reconnais pour loi de ma nature que la loi de mon intelligence, et selon cette loi, inscrite il y a vingt siècles sur l’anneau d’Egypte, je suis pur de toute souillure. Courage donc et marchons en avant! »


VIII

Le mariage allait s’accomplir devant un petit nombre de témoins dans la chapelle particulière du château. Edmond était au pied de l’autel, à côté de sa belle fiancée; mais ses pensées flottaient hors du sanctuaire : il ne voyait ni le prêtre, ni Juliette, ni les regards sympathiques des amis qui l’entouraient; il attendait le spectre, il se préparait au combat surhumain dont la menace planait sur lui. Chacune de ses facultés, sentinelle vigilante, guettait l’approche de l’ennemi. Ses nerfs tendus à l’excès développaient en lui une sorte de sixième sens dont les perceptions subtiles étaient à la hauteur de cette tâche nouvelle qui consistait à voir l’invisible, à repousser l’impalpable. Rien au reste ne trahissait son angoisse intérieure. Son maintien était assuré, son attitude était imposante, et son regard limpide, son affable sourire, n’exprimaient qu’une joyeuse sérénité. Au moment où le prêtre se tournait pour bénir les jeunes époux, Edmond crut avoir victoire gagnée. Le gant jeté au fantôme n’avait pas été relevé. Dans la citadelle de l’âme, gardée de tout point, la vision hideuse n’avait pu pénétrer par aucune issue. Ce fut donc avec un geste d’orgueilleux triomphe qu’il étendit la main pour saisir celle de Juliette et cimenter ainsi leur union à jamais indissoluble...

Le fantôme l’attendait là : dans la main de Juliette, il vit celle de son frère Félix.

Ce n’était pas le moment de faiblir. Il voulut dégager la main de sa fiancée, ouvrir de force ces doigts de mort qui l’enveloppaient de leur étreinte; mais ceci lui fut impossible. L’améthyste le repoussait, l’améthyste dardait sur lui mille rayons haineux. Avec le sifflement du serpent et la vibration de ses brillantes écailles, l’améthyste lui disait tout bas : Ne fais pas obstacle à la main du sort. Vainement sa volonté se révoltait-elle. Frappés d’une sorte de paralysie, ses membres lui refusaient service. Le prêtre à ce moment prononça les paroles sacrées. Edmond entendait et voyait tout; il articula machinalement l’inviolable vœu. Il l’articula, chose horrible, au nom du mort...

La cérémonie avait pris fin; le mariage était accompli. Edmond, resté fidèle à la promesse qu’il s’était faite, avait maintenu, sous le contrôle de sa volonté de fer, ses muscles et ses nerfs profondément ébranlés; mais il se sentait à bout de forces. Une espèce de marée montante faisait affluer le sang sous son crâne. Sa cervelle bouillonnait, il se sentait au bord de l’abîme, il prévoyait un accès terrible. Toutefois une certaine lucidité lui restait encore; il put calculer, à une minute près, combien de temps il pourrait rester maître de lui-même au prix d’un suprême effort qui lui coûterait sans doute la perte de sa raison. Ce fut ainsi qu’il conduisit la jeune épousée à la salle des banquets, où ils reçurent tous deux les félicitations de leurs hôtes. Chacun obtint de lui un regard amical, une parole courtoise. Toujours calme, toujours avec les formes de l’urbanité la plus exquise, ils le virent ensuite se dérober à leurs empressemens.

Le valet de chambre du comte Edmond, averti par un signe de son maître, le suivit dans l’appartement qu’il occupait à l’extrémité du château. Une fois là, sans que sa tranquillité parût troublée, sans que sa voix attestât la moindre agitation : — Je vous donne cinq minutes, lui dit le comte. Allez me chercher parmi les gens de livrée ou les garçons d’écurie quatre hommes des plus robustes; qu’ils se munissent, et en quantité, des longes, des cordes, des courroies les plus solides... Maintenant faites diligence!...

Dressé depuis longtemps à une obéissance passive, le valet de chambre salua et sortit. Avant le terme fixé, il était de retour, suivi de l’escouade requise. Chacun des cinq hommes avait sa provision de cordes. Le comte ordonna de fermer la porte en dedans, ce qui fut fait à l’instant même. Il était debout au pied de son lit; son bras droit, enlacé autour d’une des massives colonnes qui supportaient le ciel de ce meuble gothique, s’y cramponnait avec énergie. Une pâleur livide avait envahi son visage : — Vite! vite!... Les pieds, les mains! attachez tout!... Cet ordre étrange fut articulé d’une voix sèche et brisée, mot par mot, avec un effort évident. Les domestiques stupéfaits le contemplaient bouche béante, sans pouvoir trouver une seule parole. Quant à lui, ses yeux parlaient encore, et avec une éloquence menaçante, mais ses lèvres ne s’ouvraient plus. Pas un des valets n’osait bouger. L’épaisse charpente du lit sculpté se mit alors à craquer dans toutes ses membrures, la lourde spirale de chêne à laquelle Edmond semblait collé, arrachée soudain de ses mortaises, et tournant en l’air comme une massue, fut lancée contre une énorme glace, dont les menus éclats volèrent de toutes parts, et le ciel du lit s’affaissa bruyamment... Suivit une lutte horrible que nous ne décrirons pas. Les cinq athlètes en sortirent mutilés, mais vainqueurs. Au milieu des meubles renversés et brisés, le pauvre fou gisait pantelant comme une bête fauve prise dans les toiles du chasseur. L’impassible valet de chambre, devinant les intentions de son maître et dans quelle pensée il avait choisi pour théâtre de ce hideux conflit la partie la plus reculée du château, recommanda expressément le silence à ses subordonnés. Alors seulement il alla prévenir la jeune comtesse...

Les médecins déclarèrent, après plusieurs jours de traitement, durant lesquels la maladie avait pris un cours régulier, que le soin de veiller sur le comte Edmond pouvait être laissé à sa jeune femme. Thérèse et Juliette s’établirent aussitôt près du malade; mais la première dut s’éloigner peu après, et Juliette demeura seule dans l’espèce de cachot qu’elle partageait avec son mari. Toute sorte de lumière blessant les yeux du malade, on maintenait autour de lui une obscurité complète. Dans la pièce voisine, où se tenait sa femme, une lampe aux rayons atténués, brûlant du matin au soir, remplaçait la lumière extérieure. Entre les deux chambres, aucune autre barrière qu’une tenture mobile, derrière laquelle Juliette se tenait fréquemment aux écoutes, et qu’elle soulevait de temps à autre pour jeter un regard furtif sur le malheureux, dont les apostrophes incohérentes, les sourdes imprécations, les prières passionnées arrivaient tour à tour jusqu’à son oreille. Plus d’une fois, dans ce torrent désordonné de paroles confuses, il s’en trouva qui jetaient sur le passé, comme par éclairs, une lumière terrible. Juliette les recueillait en frémissant. Concentrant peu à peu, par un effort de son intelligence, ces rayons épars, elle eut devant elle, comme en dépit d’elle-même, la vérité tout entière. Cette vérité formidable, pareille au masque hideux de la Méduse antique, fît de ce jeune être vivant une statue implacable, dont le froid regard, l’immuable rigidité, s’imposaient par la terreur à la mémoire étonnée, et lorsque le malade se réveilla un matin, après quelques heures d’un sommeil paisible, maître de lui-même et de ses pensées, — lorsqu’avec ces perceptions vagues d’une convalescence pressentie il se rendit compte de tout ce qui l’entourait, — lorsqu’il leva sur la femme qui lui avait prodigué tant de soins ses yeux chargés de reconnaissance, l’idole de sa jeunesse lui apparut transformée. C’était encore un ange, il est vrai; mais c’était l’ange du jugement.

Elle savait tout, et il vit qu’elle savait tout.

— Pourquoi ne lui as-tu pas tendu la main ? disait-elle.

Son crime était debout devant lui, crime étrange, auquel la passion n’avait eu aucune part, issu d’une pensée-démon, produite elle-même par cette faiblesse superstitieuse qu’on a si souvent remarquée chez les hommes dépourvus de foi.

Dans une crise décisive de sa vie, alors que, déçu dans toutes ses espérances, il avait vu cette volonté si ferme sur laquelle il comptait impuissante à dominer les orages du cœur, la maxime fataliste inscrite sur l’anneau égyptien était tout à coup devenue sa devise et sa règle. Bien décidé à subir son destin, quel qu’il fût, il l’était également à ne point repousser les chances favorables que l’inconstance du sort amènerait devant lui. Au prix d’un acte criminel, toute félicité humaine lui aurait semblé trop chèrement payée; mais il croyait pouvoir caresser impunément le rêve et la chimère d’un désir coupable.

Telles étaient ses dispositions, lorsque, assiégé de pressentimens sinistres, il monta dans la barque où son frère l’appelait. Plus il était sombre et pensif, plus Félix donnait carrière à sa pétulance folle, à son exubérante vivacité. Il le raillait impitoyablement d’avoir choisi avec tant de prudence l’héritière de Rosenberg. — Vous serez riche, très riche, lui disait-il, et avec l’argent épargné sur les procès à venir vous aurez de quoi donner à votre comtesse une tiare de diamans... Mais, si riche que cet hymen vous fasse, jamais vous n’aurez de quoi me payer ceci... — Et le malheureux jeune homme, en prononçant ces dangereuses paroles, s’amusait à faire scintiller par manière de défi la mystérieuse améthyste. Edmond, taciturne et sombre, avait cessé de répondre autrement que par quelques monosyllabes à ses insolentes saillies.

On sait comment ils restèrent seuls après le départ de leur jeune compagnon. A droite et à gauche, ils avaient les hautes berges de la rivière; au-dessous d’eux, le courant profond et rapide. Félix, averti à plusieurs reprises par son frère, n’en continuait pas moins à faire pencher la barque par vaine bravade tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Edmond n’ouvrait plus la bouche. Au dedans de lui commençait à fermenter une vie nouvelle, où se confondaient une sorte d’espoir craintif, une angoisse mêlée de joie. Un brusque mouvement de Félix mit soudain la proue de la barque en opposition directe avec le courant; l’un des côtés s’enfonça jusqu’à fleur d’eau. Félix perdit l’équilibre, et, après quelques efforts pour se retenir, glissant malgré lui, disparut sous l’onde. Quand il revint à la surface, l’impulsion de sa chute avait déjà fait avancer la nacelle, et il se trouvait dans le sillage à quelques pas en arrière. Il s’efforça de l’atteindre, mais l’impétuosité du courant la faisait voguer assez vite, et sur cette nacelle rapidement entraînée, pas une main ne se levait pour lui venir en aide, pas une rame ne lui était tendue. Sous les coups réitérés de ses bras, une sorte de tourbillon s’était formé où il se débattait péniblement. Ses habits trempés, ses lourdes bottes pleines d’eau gênaient ses mouvemens et l’entraînaient au fond. La barque légère voguait toujours.

— Assez, Edmond ! Arrêtez-vous, pour l’amour du ciel!... Je suis assez puni comme cela... Ma force est à bout... J’enfonce!... Je n’en puis plus!...

Devant les yeux d’Edmond se dressa dans ce moment une image depuis longtemps familière, une image plus vieille que lui de plusieurs siècles, celle-là même que sa curiosité mondaine était allée disputer aux ténèbres de la nécropole égyptienne, et qu’il avait conservée depuis lors au fond de son cœur, l’honorant d’un culte silencieux. A sa place et à celle de Félix, il n’y avait plus que deux ombres, deux fantômes impalpables, — Sethos, le prince déshérité, en face de l’usurpateur Amasis. Et alors, aussi froid que le spectre de ses rêves, sans émotion et sans mouvement, debout, les bras croisés, il regarda.

Il regarda son frère aux prises avec la mort. Une terreur indéfinissable en cet instant fatal passa dans les yeux et sur le visage de Félix. Ce n’était pas l’horreur du trépas imminent, ce n’était pas le saisissement hagard de l’homme qui va sombrer, c’était une peur spéciale, aux étreintes plus poignantes. Félix venait de lire sur la physionomie de son frère Edmond une pensée qui suffit, en moins d’une seconde, pour geler comme un froid subit l’essence même de son être. Il frissonna, comme frissonnent les anges quand leur regard descend au fond du gouffre infernal. Ses illusions fraternelles, sa confiance presque filiale s’éteignirent du même coup avec un cri d’agonie. Quant à l’aîné des deux frères, il demeura debout, impassible, à la pointe de son esquif, tandis que l’autre continuait à se débattre dans le souple réseau liquide qui montait peu à peu autour de lui. Leurs regards échangeaient un dialogue qui ne sera jamais écrit dans aucune langue humaine. Ce duel de leurs yeux, au sein de cette solitude où tout se taisait, entouré d’un affreux silence que ne venait pas même interrompre le cri plaintif de l’oiseau des marais, avait quelque chose qui serrait le cœur.

Ce fut à une brassée de la barque tout au plus que Félix épuisé se laissa couler. Au moment où le flot passa sur sa tête, sa longue chevelure brune s’épandit et surnagea un moment. Comme le bouquet sombre de quelque plante aquatique, elle allait et venait, chose déjà morte, au gré du flot capricieux.

Le bras droit étendu, la main qui, toujours agitée, appelait encore à l’aide, s’élevèrent une fois de plus. Par un mouvement involontaire, Edmond se pencha pour les saisir. Il n’avait qu’à étendre le bras, et son frère était sauvé;... mais sur la main droite de l’homme qui se noyait un pâle rayon de soleil vint se jouer au hasard, et les reflets d’une flamme violette arrivèrent droit aux yeux d’Edmond. Une voix intérieure s’éleva, qui lui disait : Ne touche jamais de ton doigt de fange à l’œuvre d’en haut !

Il se rejeta en arrière... La main de Félix avait disparu.

Il la revit encore une fois, mais elle n’avait plus ni mouvement ni prière. L’agonie la raidissait déjà, et, tendue ainsi vers le ciel, à qui elle semblait demander vengeance, elle menaçait l’immobile meurtrier. Le flot inclina bientôt cette main crispée et la recouvrit de sa nappe sombre... Cette fois tout était dit.

Combien de temps Edmond resta-t-il les yeux fixés sur le flot mobile, sans la complicité duquel les perfides insinuations de son mauvais ange n’eussent jamais prévalu? C’est ce que lui-même n’aurait pu dire. Les aboiemens d’un chien le tirèrent de cette contemplation où il s’abîmait. Il se réveilla tout à coup, trempé de sueur, comme au sortir d’un rêve pénible. Remords et craintes, il n’avait plus d’autres compagnons. Son isolement le terrifia. Un gémissement aigu sortit de sa poitrine, et, se prenant la tête à deux mains, il se précipita dans le fleuve...

Jamais Edmond n’obtint le pardon de Juliette. On a vu quelquefois l’amour survivre à l’estime. L’amour est à lui-même sa propre excuse : il ne s’explique pas, il est, comme Dieu, parce qu’il est; mais Juliette n’aimait pas Edmond, elle l’honorait d’une espèce de culte. Or, en trompant sa confiance, il s’était profané lui-même. En manifestant sa faiblesse, il avait encouru ce mépris que la femme la moins forte éprouvera toujours en face d’une défaillance virile, et surtout lorsque cette défaillance la frappe dans ce qui est le plus noble attribut de la nature féminine : — la confiance en autrui implicite et sans réserve.


IX

J’avais passé toute la nuit en face de ce formidable dossier. L’aube pointait à l’horizon quand je me levai, juge sévère, pour prononcer sur le coupable une condamnation sans appel. Plus il y avait en lui de noblesse native et de facultés puissantes, moins je me sentais porté à l’absoudre. Je multipliais son crime par la somme de ses vertus. Comment avait-il pu être dupe de cette erreur grossière qui établit une différence entre le bien qu’on ne fait pas et le mal qu’on pourrait faire, entre les souhaits coupables et le bien qu’on n’a pas voulu? Comment avait-il oublié que dans toute existence il peut se présenter un moment suprême où les matériaux dont un homme est fait, prenant feu tout à coup et se consumant, laissent voir à nu les élémens constitutifs de sa véritable nature?

Irrité, méprisant, je me sentais inflexible, quand une main douce et fraîche se posa sur mon front brûlant. Une voix bien connue m’interpellait avec l’accent du reproche le plus tendre : — Pourquoi, mon cher cœur, cette longue veille? Combien de fois ne m’avez-vous pas dit vous-même que la nuit n’est pas l’amie de l’homme...

— Cette parole vient du ciel, m’écriai-je en pressant sur mon cœur ma pauvre femme effrayée.

— Non, me répétais-je, la nuit n’est pas l’amie de l’homme. — Et à mesure que je voyais croître au dehors la lumière du jour, je me sentais plus rapproché de cette clémence infinie qui fait luire le même soleil sur les bons et sur les méchans.

— Attelez sur-le-champ, m’écriai-je en dépit des supplications de ma douce Gretchen. Je ne serais pas digne du titre de médecin si, avant de songer à mon repos, je n’allais rendre à ce malheureux la paix à laquelle il aspire...

Le comte me reçut debout. Nous nous regardâmes. Mes bras s’ouvrirent, il se laissa tomber sur ma poitrine. — Enfin! s’écria-t-il avec un soupir de délivrance. — Sur cette âme aride et pour la première fois depuis tant d’années venaient s’abattre les douces rosées de la pitié humaine.

Glissons sur les tristes journées qui suivirent. Cette vieillesse précoce déclinait rapidement. Un jour vint, — le dernier de l’année 1842, le jour de la Saint-Sylvestre, — où je m’assis au chevet du comte Edmond R... pour assister à son agonie. Depuis la confession que j’avais reçue, cette âme naturellement haute avait repris son vol peu à peu vers les régions épurées. Elle se rendait à elle-même le témoignage que, si le crime avait été grand, l’expiation avait été cruelle.

J’avais la main sur le poignet gauche du mourant, et je notais l’affaiblissement graduel de son pouls. Les battemens s’arrêtèrent, et je crus que le comte avait passé; mais il se souleva au contraire et put se tenir assis sur son lit. Le regard de ses yeux largement ouverts s’élevait dans la direction du ciel. Sa main droite, elle aussi, semblait chercher en l’air un objet invisible dont elle voulait se saisir. Tout son corps était agité à intervalles inégaux par des convulsions spasmodiques. Soudain, avec un accent passionné : — Frère! frère! s’écria-t-il, au nom du Dieu de clémence, sauve mon âme immortelle!... Ta main, frère! ta main!... Ne la retire pas, ou je suis damné!...

Je me sentis frémir de la tête aux pieds. C’était là, presque mot pour mot, l’adjuration suprême du malheureux Félix au moment où la vie se dérobait à lui, et je crus que l’heure du châtiment final était arrivée.

Je me trompais, car un sourire céleste vint éclairer les traits du mourant. De cette main qu’il avait tendue, il attira vers ses lèvres un je ne sais quoi sans nom qu’il couvrit de fervens baisers... Puis, retombant à la renverse, le comte Edmond exhala son dernier soupir.

Espérons qu’il est entré dans la paix de Dieu.


E.-D. FORGUES.


  1. The Ring of Amasis (2 vol., Chapman et Hall, Londres), c’est le titre d’un roman qui vient d’obtenir en Angleterre un succès général et légitime. Cette composition originale, qui montre sous une face nouvelle le talent d’Owen Meredith, le fils de Bulwer, nous a paru mériter d’être connue en France, et le cadre du récit où nous essayons de la reproduire permettra mieux qu’une simple analyse d’en apprécier la valeur.
  2. Cet oiseau est une espèce de faucon, le baith des Égyptiens, appelé baz dans les autres langues de l’Orient. Il est assez curieux que les Allemands de nos jours aient encore le mot de beize pour désigner la chasse au faucon.