L’Asie à l’Exposition universelle

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L’Asie à l’Exposition universelle
C. de Varigny

Revue des Deux Mondes tome 95, 1889


I

Exactes au rendez-vous donné par la France, l’Europe et la vieille Asie, la jeune Amérique et l’Océanie sont venues dresser sur les bords de la Seine leurs palais regorgeant de richesses, leurs villages et leurs tentes de nomades. Palais d’un jour, villages improvisés comme ceux que Potemkin édifiait sur le passage de sa royale maîtresse, mais d’un grand et puissant effet, éblouissant l’œil, impressionnant l’imagination, transportant le spectateur dans un monde féerique et lointain, aux rives du Gange sacré et de l’Amazone, reine des fleuves.

Elles ont rivalisé de luxe et de goût, et la grande capitale ne leur ménage ni l’admiration reconnaissante ni le sympathique accueil. Fière du résultat de son colossal effort, la France laborieuse et travailleuse salue ces étrangers d’hier, ses hôtes d’aujourd’hui. A leur coopération cordiale est dû, dans une large mesure, l’étonnant succès de sa gigantesque Exposition, ce succès, qui, dès le premier jour, dépassant toute attente, grandit encore, empruntant les mille voix de la renommée, réduisant les détracteurs au silence, entraînant les hésitans ; succès répercuté par l’écho de la presse en tous pays, éveillant au loin les plus paresseuses curiosités et faisant affluer dans nos murs les représentans de cent races diverses. Ils sont venus ; leur attente n’a pas été déçue. Le prodigieux tour de force est accompli, la France a mené à bien sa tâche pacifique. Ni l’hostilité de ses ennemis ni les insinuations perfides de ses envieux n’ont pu faire échouer l’œuvre entreprise. Si les gouvernemens ont douté, les peuples ont cru ; si la date choisie entravait le bon vouloir des cabinets européens, pour qui cet anniversaire, aurore radieuse de la liberté, saluée à son apparition des unanimes applaudissemens d’un peuple entier, réveillait aussi les souvenirs de crimes sanglans et de conquêtes sans pareilles, elle apparaissait aux nations comme la date inoubliable d’une ère nouvelle, entachée comme toute chose humaine de violences et d’excès, mais ère de vie et de prospérité, dont les remords ne sont qu’à nous et les bienfaits à tous.

Ils ont pu venir, souverains et hommes d’État, nobles et bourgeois, industriels, commerçans et prolétaires, ils n’ont rien vu qui insulte leurs souvenirs ou déconcerte leurs espérances. Ils ont vu un peuple qui, après avoir, en un siècle, subi l’épreuve également redoutable de la fortune la plus étonnante et des revers les plus imprévus, vivant et debout, confiant dans l’avenir et le triomphe de l’éternelle justice, poursuit en paix son œuvre de civilisation et de progrès.

Il a trop vécu pour croire aux malheurs irréparables, aux défaites sans lendemain. La fortune inconstante ne lui a ménagé, dans le cours de sa longue existence, ni les élévations vertigineuses ni les épreuves douloureuses. Il sait qu’elle n’abandonne jamais les peuples qui ne s’abandonnent pas eux-mêmes, et, qu’à se rendre compte des fautes commises, on est en bonne voie de les réparer.

La France a conscience des siennes, et, de son mieux, les répare. A ceux qui l’accusent de menacer le repos de l’Europe, elle répond en élevant un palais aux arts de la paix, en conviant l’univers à dresser avec elle le bilan des richesses et des conquêtes scientifiques communes, à mesurer l’étape franchie en un siècle dans tous les domaines de l’intelligence et à se demander quels miracles ne réaliserait pas l’humanité le jour où, affranchie du pesant fardeau de la guerre, elle pourrait consacrer ses milliards et ses bras au bien-être des générations présentes et à venir.

Qu’on le veuille ou non, qu’on l’écoute ou se refuse à l’entendre, c’est là ce que dit cette grande Exposition : ces machines merveilleuses centuplant la puissance créatrice de l’homme, économes de son temps et de ses peines ; ces matières premières accumulées ; ces métaux assouplis et façonnés par son génie ; le temps et l’espace asservis à sa volonté. Les choses ont une voix ; rarement elles ont parlé plus haut, plus intelligiblement à tous, à chacun dans sa langue, empruntant au puissant effort qui rapproche, unit et confond les produits divers des sols, des climats et des races les plus disparates une souveraine éloquence.


II

A nos yeux éblouis, l’Asie, berceau du genre humain, déroule ses splendeurs, splendeurs bizarres, conceptions étranges d’un cerveau et d’un œil autrement conformés que les nôtres, d’une organisation sociale et politique consacrée par des siècles, immuable en apparence, mais dont les sourds craquemens révèlent que les jours sont comptés. Là aussi, l’idée subtile, insaisissable que la France a jetée au vent, idée d’indépendance, de progrès, de vie nationale, germe et grandit. Dans l’Inde, en apparence assoupie sous la pax britannica, soumise à l’Européen invisible et anémique, réfugié dans son bungalow, gouvernant, comme à Calcutta, au nombre de 300, une population de 800,000 Indiens ; à Madras, enfouie sous la verdure ; à Bombay, la Gapoue asiatique, où les femmes parsis à la taille svelte, aux yeux alanguis, rappellent par leurs bras nus et leurs bustes élancés les belles filles de la Grèce ; à Bénarès et à Delhi ; du cap Comorin à l’Himalaya, 260 millions d’êtres humains s’éveillent.

La façade marmoréenne et grandiose de l’imposant édifice construit par l’Angleterre se lézarde de crevasses profondes. Sur ce sol mouvant et tant de fois conquis, que d’établissemens éphémères qui se croyaient éternels et dont les ruines seules subsistent ! Que de dynasties écroulées, que de grands noms dont il reste à peine un souvenir ! Toujours conquise et jamais possédée, l’Inde a subi tous les jougs sans cesser d’être elle-même, souple et résistante, prodiguant à chacun de ses maîtres d’un jour l’antique respect que lui inspire la force et qui ne dure qu’autant qu’elle dure.

Puis les révoltes terribles succédant aux soumissions abjectes, les attentats odieux aux génuflexions serviles ; le viol, la torture, le massacre à des hommages presque divins ; le fauve surgissant dans l’esclave ; le croyant traînant son idole d’hier dans la boue, l’engorgeant et l’y noyant ; Delhi et Cawnpore en feu, les femmes outragées et coupées en morceaux, les enfans jetés par les fenêtres sur la pointe des baïonnettes, les supplices les plus monstrueux infligés à ceux devant qui l’on se prosternait la veille. L’Angleterre a vu cela en 1857. Si la répression a été impitoyable et l’effort prodigieux, si d’une main de fer elle a dompté la brute exaspérée et étouffé l’insurrection dans le sang, les idées, les traditions, les croyances et les passions des Hindous sont restées les mêmes.

Sur ces millions d’hommes l’Angleterre règne encore, et ce miracle est dû à la sagesse et à l’audace de quelques diplomates, à l’intrépidité de quelques milliers de soldats, à l’habileté, à la prudence des fonctionnaires, administrateurs et magistrats. Mais c’est un miracle, et si le prestige de l’Angleterre, un moment ébranlé, semble raffermi, il serait imprudent de se fier à l’apparence trompeuse. Elle ne l’a accompli qu’à la condition d’enrôler les vaincus au service des vainqueurs, d’imiter Rome recrutant parmi, les Barbares les légions qui tenaient les Barbares en échec : conception téméraire, qui, longtemps, réussit à l’empire romain et qui repose tout entière sur le prestige des vainqueurs aux yeux des vaincus. Mais le prestige a deux ennemis à redouter : l’échec, n’importe où, n’importe comment, puis la discussion. La discussion le ruine, l’échec le ruine, et ce prestige, si laborieusement, si péniblement conquis, peut être compromis, perdu par un insuccès sur quelque point du monde que ce soit.

Puis, danger plus imminent, l’esprit d’examen et de libre discussion importé ; par elle-même gagne chaque jour du terrain ; l’instruction, largement donnée aux classes moyennes de la population indienne, réveille les souvenirs et éveille des aspirations d’indépendance. L’idée témérairement mise en avant d’une future nation indienne que l’Angleterre aurait pour mission de former, implique l’idée d’émancipation. L’Inde attendra-t-elle d’être mûre pour vouloir se gouverner elle-même, et, le voulant, le pourra-t-elle ? Ce serait la première fois depuis cinquante siècles. Ou bien, suivant son immémoriale tradition, passera-t-elle sous le joug d’un nouveau maître ? Déjà, à l’extrémité de l’Afghanistan, ce champ de bataille de tous les conquérans asiatiques, aux portes d’Hérat, la clé de l’Inde, comme l’appelait lord Wellington, on entend retentir les pas des soldats du tsar. Des steppes des kirghiz à Khiva, à Khokand, à Samarcande, ils avancent et touchent à la frontière scientifique du nord-ouest. Les arrêtera-t-elle, ou, mieux qu’elle, les complications européennes suspendront-elles leur marche ?


III

Dans le frais patio du palais des Indes, sous ce jour tamisé qui, tombant de haut, repose l’œil fatigué de l’éblouissant soleil du dehors, au susurrement léger de l’eau qui s’épanche dans sa vasque de marbre, sur les dalles des larges corridors ombreux, nu-pieds, silencieux comme des fantômes, comme eux vêtus de blanc, les serviteurs hindous passent et repassent. Sous les arcades cintrées, boîtes et coffrets ouvragés, éventails et porte-cartes en bois de santal, sachets de santal, imprègnent l’air de leurs parfums poivrés. Statuettes indiennes, coupes et vases d’argent ciselé, casques de bronze damasquinés d’argent, plats et aiguières de Bénarès, en cuivre repoussé, éparpillent leurs notes blanches, rouges et jaunes. Les meubles en bois noir de Bombay et en bois de teck ; fouillés, sculptés, rappellent l’art chinois ; les riches tapis de Peschwar caressent le regard. Ici les fins coquillages de Madras étalent leurs changeans reflets d’opale, les cuivres de Cachemire leurs teintes rougeâtres, et, dans les devantures, les parures en pierres de Lune évoquent le souvenir d’une Inde ruisselante de diamans, du maharaja de Mysore, du mélancolique et beau Wadyar Bahadour, surchargé de pierreries, idole immobile et muette sur son trône qu’entoure un peuple prosterné.

Les punkahs de Kuss-Kuss secouent dans l’air ces parfums subtils auxquels les Indiens attribuent de mystérieuses influences : leurs paillettes d’or et de soie miroitent, et les aériens tissus de soie des jungles de Tussor, si légers que la main les sent à peine, parlent de journées brûlantes sous un ciel blanc semé de poussière d’or, de longues soirées sur les vérandas embaumées, de nuits étoilées, de contemplation et de repos.

Autour des bras et des chevilles de quelles nautchics, aux seins voilés d’or et de soie transparente, aux larges plis flottans, aux hanches nues, devaient s’enrouler ces bracelets de pierreries, ces topazes de l’Himalaya, ces émeraudes du Malabar, ces saphirs et ces rubis de Ceylan, ces turquoises de Nichàpour, ces cercles d’argent ciselé bruissant aux mouvemens de leurs danses énigmatiques, de leurs poses voluptueuses et extatiques ? Devant quel puissant nizam entouré de statues vivantes, dorées ou argentées, laquées de bleu, de vert ou de rouge, personnifiant les divinités de la mythologie indienne, devaient se dérouler leurs théories onduleuses parées de soies d’un grand prix ?

De Bénarès ; la ville sainte, étagée aux rives du Gange, sont venues ces étoiles brodées qui entourent, sans les cacher, les tailles sveltes et les hanches souples ; ces idoles bouffies et somnolentes ; ces statuettes de fakirs aux cheveux hérissés, aux membres décharnés, immobiles et accroupis sous un ciel de feu, entourés d’un cercle- de charbons ardens d’où, pendant quarante jours, ils ne sortiront pas. De Bénarès, aux quatorze cents temples, ces statuettes de jeunes filles vêtues de rose et de blanc, le iront ceint d’un voile dont les bouts dénoués flottent au vent, de femmes remontant d’un pas léger les roides escaliers, les ghâts qui mènent au Gange sacré, portant sur leurs têtes, comme les antiques canéphores, le vase luisant qui contient l’eau trouble du fleuve.

Madras nous envoie ces effigies de brahmes aux fronts zébrés de raies, ces éléphans lourdement caparaçonnés, ces princes feudataires vêtus de blanc, portant sur leurs noires chevelures des aigrettes de diamans ; Bombay, ces dérviches au regard louche et haineux, voilant de haillons leur maigre nudité ; ces parsis millionnaires, dont les cadavres, hissés sur les tours du silence, serviront de pâture aux vautours hideux, immobiles et noirs, en rangs serrés sur le sommet des tours massives, auxquelles ils font une sinistre couronne ; à l’approche du convoi ils hérissent leurs plumes immondes, et, repus, bavant le sang, s’envolent pesamment.

De Delhi, aux sanglans souvenirs, de Delhi, porte de l’Inde ouverte sur la steppe, viennent ces miniatures d’ivoire où le sculpteur inconnu a reproduit le trône de la dynastie de Timour, ce trône, au socle de marbre lamé d’or, dont le dossier était formé de plumes de paon serties de pierres précieuses d’une valeur fabuleuse ; cette autre où la mosquée des Perles et la mosquée Jama-Merjid dressent leurs éblouissantes coupoles, œuvres immortelles des artistes d’Aurengzeb, le grand empereur.

Reine du Bengale, Calcutta, la ville des palais, qui sommeille dans sa tranquille et nonchalante magnificence sur les rives de l’Hougly, étale ses riches et soyeuses suris, dont le prix atteint des milliers de roupies, parure et seul vêtement des voluptueuses nautchies, qui l’enroulent autour de leurs reins, et, ramenant en arrière ses plis légers, en recouvrent le bizarre échafaudage de leur chevelure.

Sur l’esplanade des Invalides, dans le Palais des colonies, Pondichéry, capitale de l’Inde française, pour qui Dupleix rêva de si hautes destinées ; Pondichéry, prise et reprise par le Hollandais et l’Anglais, débris d’un empire éphémère, pierre d’attente d’un retour possible de la fortune inconstante, dresse, à l’entrée du péristyle, sa collection de divinités indiennes. Dieux farouches ou endormis, monstrueuses et fatalistes conceptions du cerveau asiatique, de l’homme faible et nu sur un continent où tout est mystère et danger, où la vie intense grouille et pullule dans les forêts et les jungles, où les grands pachydermes et les redoutables félins, les serpens au corps visqueux, à la tête aplatie, les crocodiles au museau grêle, allongé, les tortues molles, sans écailles, voraces, insatiables, s’entre-tuent et se dévorent, où le singe d’Amber et le bandar du Gange glissent dans les hautes ramures, où les insectes bruissent comme un vent d’orage, encerclant l’Indien de hordes ailées, menaçantes et redoutables.

Sous ce ciel embrasé, dans ce fourmillement de la vie animale, péril incessant pour la sienne, il se meut avec lenteur, circonspect et prudent, réprimant tout geste d’impatience et de colère qui pourrait déchaîner sur lui des milliards d’insectes insaisissables ou d’irrésistibles adversaires. Patient et résigné, il incarne dans ses dieux et les menaces qu’il sent autour de lui et l’immobilité contemplative qu’elles lui imposent. Observez dans ce char en bois curieusement sculpté, peinturluré, aux tons criards, verts, rouges, jaunes, traîné par quatre chevaux fantastiques, supporté par de hideuses et grimaçantes cariatides, ce Bouddha engourdi dans son triple réduit ombreux qu’entourent de légères colonnettes et des bêtes accroupies. Sur cette face somnolente et béate, pas d’autre sentiment humain que celui du repos, de l’engourdissement de la volonté, de la torpeur intellectuelle. Le dieu digère et sommeille, idéal indien figé en idole.

L’Européen, lui, lutte et travaille. Les sacs de café, les monceaux de vanille, les bois précieux attestent son incessante activité. Etoffes brochées d’or, plateaux et sonnettes de cuivre jaune, aiguières de cuivre rouge brun, lourds bijoux d’argent, poteries et potiches offrent aux regards un ensemble brillant, miroitant, comme caressé par le lumineux soleil de l’Inde.


IV

Quelques pas plus loin, le Palais de la Cochinchine offre aux yeux son gigantesque fronton doré, colorié, fouillé et sculpté. C’est encore l’Asie, mais ce n’est plus l’Inde. Entre l’Inde des védas et la Chine que nous abordons, l’Himalaya, ceinture rocheuse du monde, demeure de Siva, dresse son éternelle barrière, son mur de montagnes dont les cimes altières, les plus hautes de l’univers, défient les efforts de l’homme. Dans les trois défilés qui serpentent entre ces masses énormes, l’air est empoisonné, mortel pour l’Indien comme pour le blanc. Derrière ce mur infranchissable, les hordes jaunes des fils du Céleste-Empire ont passé maintes fois sans que leurs retentissantes clameurs aient réveillé l’Inde assoupie. Par le Turkestan elles se déversaient, refoulant jusque sur l’Europe les peuples éperdus qui se pressaient, à les faire craquer sous leur puissant effort, sur les frontières de l’empire romain. De l’Inde védique ou de la Chine, laquelle voit le plus haut remonter ses annales ? Au seuil de l’histoire ces deux figures apparaissent, agglomérations humaines sans précédons, inépuisables réservoirs de vie, berceaux des antiques traditions. « L’empereur de Chine et moi, disait un vice-roi des Indes, nous gouvernons à nous deux la moitié du genre humain. » Et il disait vrai.

Ici, nous sommes au seuil de ce mystérieux empire ; les produits et l’art de la Cochinchine nous annoncent le voisinage des fils de Han. Dans ce fronton qui couronne si merveilleusement le palais de la Cochinchine se révèle un aspect différent de l’Asie. De ce linteau de terre cuite émaillée qui mesure vingt mètres de longueur sur trois de hauteur surgit une ville grouillante. Les personnages circulent et se croisent devant les maisons aux toits de pagodes, aux extrémités recourbées ; aux étroites fenêtres apparaissent des faces curieuses, l’Asie étonnée, regardant défiler devant elle, dans cette large avenue sablée, ombragée de vélum, l’Européen en costume noir et étriqué, l’Arabe dans son burnous, l’Hindou, blanc fantôme à la ceinture bariolée, le nonchalant l’arsis, le Canaque insouciant, le planteur de l’Amérique du Sud, le yankee affairé, cent races et cent peuples divers.

Sur cette fresque en saillie se déroule un monde nouveau, vivant et agissant, amusant comme un kaléidoscope, étonnant par son infinie variété de costumes, de poses et d’attitudes. Puis, surplombant et encadrant la fresque, couronnant le faîte du palais, des dragons verts et bleus aux croupes relevées, des chimères ailées, des antilopes sacrées et des poissons monstrueux, des dieux, des déesses et des démons, toute une mythologie asiatique, le ciel et l’enfer, s’enlacent dans un étonnant fouillis de formes et de couleurs. Sur les murs, deux panneaux bizarres. Ici, sur un fond blanc où flamboie un ciel de désert, des chevaux affamés sautent pour saisir des feuilles d’arbre et retombent sur le dos agitant leurs sabots dans l’espace ; là, coqs et poules lâchés dans un parterre, voletant comme des papillons, se posent comme eux sur des branches chargées de fleurs. A l’entrée, au centre de la cour, une fontaine égoutte l’eau dans une vasque tumulaire qu’entourent des pylônes coloriés.

Franchissez le seuil où, baïonnette au canon du fusil, sveltes et bien pris dans leurs légères tuniques, les noirs soldats de la France asiatique regardent, immobiles, passer la foule qui les salue d’un sympathique sourire. Tout un ameublement indo-chinois : large lit en bois noir ouvragé comme une dentelle, aux colonnes torses, au sommier de marbre, que recouvre sa fantastique couverture de plumes de paon : tables, armoires, lavabos, un mobilier d’Europe ciselé, travaillé, fouillé par un artiste indien. Dans ces objets, d’un usage familier et banal pour nous, il a mis son inépuisable fantaisie, tordant et contournant le bois, y incrustant ses bizarres conceptions et ses nacres aux reflets changeans. Du meuble, il a fait ce qu’il fait de nos idées, brodanl sur l’un comme sur les autres ses ingénieuses arabesques, le ; métamorphosant à son goût, le façonnant à sa mode, lui donnant l’empreinte de son génie particulier.

Sur les murs, en panoplies, s’étalent des écailles aux reflets verdâtres, tachées de noir, épingles, peignes, agrafes d’un travail achevé et délicat. Observez dans les vitrines les représentans de ce monde d’insectes qui peuplent l’Inde, ces copros colossi, lourds, massifs, aux formes éléphantesques, ces répugnans xylotrapes gédéon, à faire fuir malgré leur taille minuscule, tant en eux se résument et se concentrent des formes hideuses qu’involontairement l’imagination grossit. Sur les étagères d’un merveilleux travail, des potiches de bronze étalent leurs reliefs contournés et les pagodes leurs étages superposées.

Un jour discret, voilé, filtre dans le frais palais, éclairant d’une lueur mystérieuse les salles profondes, et, dans le silence, on entend bruire les sons étouffes et traînans, les mélopées sourdes ou aiguës qui guident les pas des danseuses de Java.

C’est l’extrémité de l’Asie, l’Asie des îles de la Sonde, aux noms sonores et doux, à la flore enivrante, aux forêts vierges, à la faune d’une infinie variété. Le royaume des Épices, cette riche et fertile contrée dont, au XVIe siècle, l’Europe rêva, que ses hardis navigateurs cherchaient par-delà le cap Horn, et dont est sortie la race canaque qui peuple la Polynésie, la populeuse Java, miroir où se reflètent l’Inde et la Chine, étale derrière le palais de la Cochinchine son Kampong exotique, ses cases rudîmentaires. Sur un théâtre improvisé, elle nous montre son gamelang, orchestre bizarre, ses tandaks, danseuses énigmatiques et souriantes.

En file indienne les musiciens parcourent le village, agitant en mesure leurs instrumens criards d’où se dégage une symphonie que l’oreille perçoit avec effort. Immobiles sur l’estrade, les danseuses, tandaks du sultan de Solo ; les jambes, les bras et les pieds nus, le haut du torse découvert, laissent voir une peau de safran, d’un jaune invraisemblable et morbide. Etres inquiétans, leurs yeux obliques dont la courbe remontante va rejoindre l’arc des sourcils dardent des regards perçans sous leurs chaudes paupières orientales ; leurs lèvres pourprées s’entr’ouvrent railleusement. Entre les joues pleines le nez large, épaté, leur donne l’aspect de Bouddhas femelles. Du casque sarrasin ou de la tiare dorée qui, recouvrant leurs têtes, ne laisse voir de leur chevelure que deux mèches noires sur les tempes, des pendeloques descendent ; au cou, une plaque d’or, puis un fouillis d’étoffes éclatantes qu’enserre autour de la taille le kemben, large ceinture lamée d’or aux pans flottans. De cet ensemble où les formes se perdent et se noient, se dégage un être hybride, à l’anatomie d’androgyne, aux membres grêles, mais d’une souplesse merveilleuse, quelque chose d’onduleux et de serpentin.

L’orchestre revient. Accroupi devant ses instrumens d’airain, il prélude, et, debout, rejetant les voiles dont elles couvrent leurs épaules, les tandaks s’avancent. Elles ne dansent ni ne marchent. Elles glissent, lentement, ondulant du torse, agitant en cadence leurs bras nus et leurs doigts effilés. Etrange mimique que la leur, d’une décence apparente et d’une irréprochable correction, Rien qui puisse choquer les regards les plus sévères, rien que l’œil inhabile de l’Européen puisse saisir et comprendre. Et, sous cette mimique savante tout un drame de passion se déroule qu’à Java les indigènes suivent haletans, perdus dans une muette contemplation. Pour eux parlent ces doigts effilés, ces bras sveltes, ces tailles souples. En un langage mystérieux, ils redisent le poème éternel de l’amour et de la passion, des coquettes hésitations et des ardens désirs, pendant qu’en une mélopée tour à tour traînante et précipitée le violoncelle à deux cordes, le tambourin d’écorce et les sons de l’airain martelé vibrent et soulignent les gestes des tandaks et le monologue du chanteur nasillant son incompréhensible récit.

Des vêtemens aromatisés de fleurs sauvages, des écharpes pliées et dépliées, des corps maquillés de boreh et enduits d’essence, émane un parfum étrange, pendant que les bijoux, les soies lamées d’or, les kotang à boutons brillans, miroitent aux yeux. La danse finie, les tandaks regagnent leurs sièges, promenant sur la foule qui les applaudit leur indéfinissable regard. A quoi rêvent-elles ? A Java embaumée, au Dalem de leur prince, aux longues heures somnolentes des chaudes journées, aux nuits étoilées ou aux fêtes brillantes ? Peut-être à l’étrange destinée qui, des mers bleues de l’archipel d’Asie, les a transportées sur les rives de la Seine où la mystérieuse pagode d’Angkor profile sur leur Kampong ses sept étages superposés, ses éventails d’or et ses massives pierres rouges ?


V

Hameaux détachés du tronc mongolique, l’Annam et le Tonkin abritent dans la cour centrale d’un palais-pagode aux tous crus et violens le colossal Bouddah d’Hanoï. Moulé sur la statue enfouie dans une grotte où l’obscurité la soustrait aux regards des profanes incapables d’en soutenir l’éclat, le masque du dieu s’épanouit dans sa puissante obésité sous un riche baldaquin formant dais. Décalque fidèle des pagodes tonkinoises, le palais reproduit, en les agrandissant, les formes architecturales en usage pour les édifices religieux, empruntant au temple de Quan-Yen sa porte centrale et aux plus curieux spécimens tonkinois ses portes latérales. Sur les hauts plafonds soutenus par des traverses curieusement sculptées, des nattes peintes par des artistes indigènes ; sur les façades extérieures, des peintures, des incrustations de faïences, des motifs de sculpture moulés sur ceux des palais de Tu-Duc et de Gia-Long, sur les tombeaux de Minh-Mauh, nous initient à cet art composite où se fait sentir, à des degrés divers, l’influence du royaume de Siam et de l’empire de la Chine. C’est Siam que nous retrouvons dans ces panoplies d’armes et ces longs boucliers, dans ces peaux de tigres et ces bizarres parasols. C’est la Chine qui apparaît dans cet autel des ancêtres en bois rouge incrusté de cuivre, dans ces écrans de marbre aux teintes vagues et noyées d’ombre, dans ces lanternes emmanchées, dans ce Siva hindou aux bras multiples, idole antique, présent de la Chine à l’Annam, dans cette cloche d’airain, envoi de M. Herminier.

Grêle et petite, maigre et glabre, cette race, dont la langue dérive de celle du Céleste-Empire, n’a emprunté au Chinois ni sa prodigieuse âpreté au gain, ni sa passion pour le commerce. Agriculteur par instinct, l’Annamite a peu créé, peu inventé dans le domaine artistique. Copiste ingénieux, il a reproduit ce qu’il voyait chez ses voisins, qui d’ailleurs ne lui laissaient guère à innover.

Limitrophe à la Chine, dont le séparent des pentes douces, peu élevées, sillonnées de riches vallées, voies ouvertes et naturelles qui débouchent sur le Kwang-si et le grand réseau de la rivière de Canton, le Tonkin est la tête de ligne indiquée de la voie ferrée qui donnerait accès dans la Chine méridionale, voie ferrée que les Anglais rêvent d’établir par la Birmanie en escaladant des massifs montagneux de 2,000 mètres d’attitude et en effectuant un parcours de 1,500 kilomètres. Par le Tonkin, un tracé de 200 kilomètres sur des pentes de 600 mètres au maximum permettrait d’atteindre les mêmes points et de déverser dans le golfe français les produits d’un sol peuplé de 80 millions d’habitans, produits qui mettent aujourd’hui, par la Chine, de soixante à quatre-vingts jours pour gagner la mer. En exposant, il y a quelques jours, aux applaudissemens d’un auditoire d’élite réuni dans la salle des conférences de la Société de géographie, ce projet grandiose et les moyens de le réaliser, M. le marquis de Mores a bien mérité de la France. Laissant de côté des récriminations intempestives et vaines, le jeune et hardi explorateur, le vaillant officier a relevé, par son éloquente plaidoirie, bien des espérances défaillantes ; il a montré le rôle que la France est appelée à jouer et la place qu’elle peut occuper dans cette Indo-Chine dont l’évolution du Céleste-Empire va prochainement et profondément modifier les destinées.


VI

Aux derniers rayons du soleil couchant, les civilisations vieillies empruntent d’étranges reflets. Du choc des antiques traditions et des idées nouvelles l’éclair jaillit, donnant, à ce qui fut et va cesser d’être une intensité de vie et de lumière, à ce qui vient les formes indécises, les contours vagues d’une ébauche inachevée. Ainsi, dans sa lente évolution commencée il y a plus de trente années et dont la marche chaque jour s’accélère, apparaît la Chine. Non qu’elle soit menacée de disparaître ; aucune race ne saurait et ne pourrait remplacer la race prolifique des fils de Han sur ce sol, depuis tant de siècles pétri et façonné par elle, imprégné de son odeur et de ses traditions.

Mais, au travers de la brèche ouverte par les canons de l’Europe, les idées de l’Europe pénètrent et, si réfractaire que soit ce peuple à l’influence d’un génie aussi profondément différent du sien, il est trop sagace observateur et les faits parlent trop haut pour qu’il ne cherche pas à s’expliquer et à s’assimiler les procédés industriels, les conquêtes scientifiques de ces diables étrangers, parvenus intelligens, qu’il méprise en tant que parvenus et dont il admire le savoir. Arrachés à leur séculaire isolement, les Chinois émigrent, et leurs masses profondes de laborieux prolétaires débordent sur l’Océanie et sur l’Amérique. Les représentans des classes élevées viennent, eux aussi, étudier les institutions politiques, les mœurs, les lois, les coutumes et les sciences de l’Europe. Une lueur s’est faite dans leur esprit ; une évolution dont on ne saurait encore mesurer les conséquences est en voie de s’accomplir dans ce vaste empire. Sorti de sa torpeur, il vient apporter sa quote-part à l’inventaire des richesses de l’univers.

Longtemps inconnus des masses, appréciés d’un petit nombre de connaisseurs qui s’en procuraient avec peine quelques rares échantillons, aujourd’hui leurs objets d’art, leurs bibelots ont envahi l’Europe. Ils affluent, et, dans toutes les villes on les trouve, à tout prix, de toutes qualités. Pas de demeure si modeste qui n’en possède, où l’on ne rencontre les plateaux de laque, les éventails, les dessins bizarres, les bambous travaillés, les bronzes, les potiches du Céleste-Empire. Par cargaisons entières il déverse sur le monde les innombrables productions de sa main-d’œuvre ingénieuse, ne lui demandant guère que son or en échange, se suffisant à lui-même, appréciant peu nos arts, ne goûtant pas notre peinture, dédaignant notre sculpture, leur préférant ses images aux couleurs éclatantes, ses ivoires minutieusement sculptés.

C’est au Champ de Mars, à l’entrée de la rue du Caire, que le pavillon chinois, improvisé à la dernière heure, étale sur ses murs extérieurs ses panneaux de bois sculptés et enguirlandés, où un fouillis de personnages circulant dans les rues étroites reproduit fidèlement l’aspect bariolé de leurs grandes villes. Entrez, et dans l’allée transversale du bazar vous retrouvez les mêmes personnages, dans les mêmes attitudes et le même costume. Ouatés de soie, ils passent sans bruit dans leurs épaisses babouches feutrées ; si, d’aventure, vous les heurtez, vous éprouvez la sensation que donne un corps mou, rembourré, sans résistance et sans consistance. Leur regard oblique, en se croisant avec le vôtre, vous laisse l’impression de quelque chose de glissant et de fuyant, d’un œil qui voit et se dérobe. Parlez-leur, et dans leur irréprochable courtoisie asiatique perce une nuance de dédain pour la curiosité banale dont ils se sentent l’objet. Ne vous y trompez pas : nous les étonnons plus qu’ils ne nous étonnent. Ils ne comprennent et ne comprendront jamais nos costumes qu’ils trouvent hideux, incommodes et bêtes, celle livrée démocratique qui n’est un vêtement ni de travail ni d’apparat, qui n’est appropriée à aucun usage pratique, à aucun climat spécial. En tant qu’Asiatiques, c’est par les yeux surtout que le respect pénètre dans leur esprit, et, à leurs yeux, nous manquons de prestige.

Le peu qu’ils savent de nous et de notre histoire n’est pas pour le faire naître. Ils ne comprennent et ne comprendront jamais rien à nos incessantes agitations politiques, tressauts d’écureuils en cage. Fatalistes, ils s’inclinent devant le succès et devant lui se courbent aussi longtemps qu’il dure, soumis à leur empereur parce qu’il représente la Divinité et que la Divinité l’a fait empereur, bon ou mauvais, puis parce que la rébellion est un crime. Mais si la rébellion réussit, si un usurpateur s’assied sur le trône et s’y maintient, c’est que le ciel l’a voulu, et le succès qui vient du ciel confère du même coup l’indiscutable légitimité. Aux faits accomplis, soumission immédiate et passive obéissance.

Superstitieux sans être fanatiques, ils admettent toutes les religions dans la même tolérance sceptique, et, s’ils ont persécuté les chrétiens, ce n’était pas en tant que chrétiens, mais en tant que sectateurs d’une religion étrangère, professée par l’Europe, importée par elle et dans laquelle ils voyaient un instrument politique, menaçant pour leurs institutions sociales. Disciples de Confucius, taoïstes ou bouddhistes, ils vivent paisiblement les uns auprès des autres, indifférens aux controverses théologiques, déclinant poliment, comme Confucius, leur apôtre, toute discussion sur un monde futur.

Dans les statues et les images de leurs divinités, aucun idéal ne se révèle. Sous ces pagodes découpées à jour, incrustées de nacre, d’un travail fantastique, l’idole joufflue, repue, accroupie, étale son large ventre et ses riches draperies. Dans sa pose béate, dans ses yeux clignotans et bridés, dans sa bouche largement entr’ouverte, rien que l’animal satisfait qui digère dans une somnolente tranquillité. Les chimères et les monstres aux yeux saillans, aux gueules sanguinolentes, aux griffes recourbées se déroulent ou se dressent en tortueux replis, conceptions monstrueuses d’un art dont les traditions se perdent dans un obscur lointain et qui n’a conservé des grandes époques de son passé que la beauté du coloris et le minutieux fini du travail.

C’est surtout dans leurs merveilleux écrans que ces qualités se révèlent. Tout un monde de fleurs et d’oiseaux s’épanouit et flotte dans un indescriptible pêle-mêle de couleurs. Les paons, les ibis, les hérons se détachent en relief, brodés sur un fond blanc satiné. Un cadre en bois de noyer découpé en feuilles, fleurs, fruits, animaux de toute sorte, argentés ou dorés, entoure le tissu aérien dont il rehausse le coloris. C’est aussi dans ces potiches merveilleuses qui défient le temps, dans ces terres cuites qui, plus durables que l’or et le fer, que le bronze et le marbre, ont transmis jusqu’à nous l’art étrusque et égyptien, que l’art chinois brille d’un incomparable éclat. Art symbolique par excellence, exprimant sous des formes multiples un sens abstrait ; art libre, affranchi de toute convention, ne s’immobilisant dans aucune formule ni dans aucun moule, laissant libre carrière à la fantaisie de l’artiste, donnant un corps au rêve, à la vision entrevue, au cauchemar subi. Dans ces potiches aux surfaces tournantes et fuyantes, l’artiste, préoccupé avant tout de l’harmonie de son œuvre, évite les saillies qui accrochent l’œil, les modelés en relief ; il s’en tient aux teintes plates et au dessin sommaire qui, se prêtant aux courbures, ne faussent pas les lois de l’optique. Son œil oblique embrasse un champ plus vaste et lui donne une plus nette appréciation de l’effet à obtenir et des proportions à observer.

Est-ce à cette vision particulière qu’est dû ce sentiment exquis des courbures et des rondeurs qu’il imprime à l’ivoire, au bois, aux métaux, au granit même ? Avec quelle habileté il découpe, taille et polit le jade aux arêtes aiguës, si résistant qu’il ne cède qu’à des outils d’une trempe exceptionnelle, avec quelle dextérité il met en pleine valeur par ses sinuosités savantes le velouté de ses teintes vert pâle ! Son étonnante fantaisie semble se jouer de toutes les difficultés ; du rapprochement des tous les plus variés et les plus inattendus, de l’imprévu des lignes, des combinaisons les plus singulières d’êtres ou de matériaux les plus disparates, il excelle à faire jaillir sa pensée capricieuse.

Sur ce papier de moelle de sureau du Yunnan, sur cette surface d’un blanc d’ivoire, doux à l’œil, qui met si bien en valeur leur coloris éclatant, personnages, oiseaux, fleurs se détachent, lumineux et clairs, amusans à voir, curieux à détailler, d’une vérité parfaite. Dans le goût que l’Europe témoigne pour ces manifestations d’un art si différent du sien, dans la vogue dont jouissent les productions chinoises et japonaises, même auprès des masses, il y a plus qu’un engouement passager pour une civilisation qui se révèle à nous, plus qu’une curiosité éphémère pour ce qui contraste si étrangement avec nos traditions artistiques. Il y a la sensation de l’imprévu, de l’exubérante fantaisie, de la nature et de la vie vues, interprétées et rendues par des yeux, des cerveaux et des mains autres que les nôtres, non plus expérimentés et plus habiles, mais différens. Leurs notes gaies et brillantes chantent aux regards ; jusque dans leur grotesque, la pensée se fait jour, violente et outrée, mais vraie malgré son exagération ; dans leurs paysages, l’observation reste exacte, et, si quelques-unes de leurs œuvres amènent un sourire sur les lèvres des blasés, elles parlent à l’imagination de la foule, sensible à la fidélité des détails, séduite par l’harmonie des couleurs et la note claire qui s’en dégage.

Leur architecture est à la nôtre ce que leur costume est au costume européen. Rien de plus caractéristique, rien qui s’harmonise mieux avec eux-mêmes. On ne se la figure ni ailleurs ni autre. Puis cette architecture, logique en tous ses détails, proclame son antique origine. Quel autre qu’un descendant des Touraniens nomades eût aussi fidèlement assis sur des piliers de bois sans chapiteaux ni bases, représentant les pieux primitifs d’une tente, cette toiture à forme convexe qu’affectent les peaux de bêtes ou les toiles étendues sur des cordes, soutenues par des bambous ? Jusque dans les saillies recourbées des angles de leurs toits, on retrouve le retroussis que formaient les crochets retenant les peaux déployées. Leurs palais eux-mêmes, par leur construction centrale, rappellent un campement de nomades autour de la tente du chef, et, dans les pagodes et les tours élevées l’œil devine encore des tentes superposées, étagées en pyramides.

Si dans leurs peintures et leurs écrans, dans leurs potiches et dans leurs fresques, ils se montrent admirateurs passionnés de la nature, c’est à la condition qu’elle aussi se ploie à leurs modes d’expression, qu’elle désapprenne sa langue et parle la leur, que ses chênes séculaires n’aient qu’un pied ou deux de hauteur, que leurs branches noueuses, tordues, ombragent de leurs feuilles minuscules un sol de pygmées, que le règne végétal capricieusement taillé, bizarrement forcé, affecte les formes du règne animal et donne aux sens l’impression de plantes ailées, de chimères et de dragons feuillus ondulant au vent, battant l’air de leurs croupes fleuries.

Il semble que, chez ces races asiatiques, courbées depuis des siècles sous un joug pesant, enfermées dans un cercle étroit de traditions et de rites, la pensée et le besoin inné de l’exprimer n’aient trouvé d’autre issue que le domaine de l’art. Là, leur libre fantaisie s’est donné carrière, d’autant plus exubérante qu’en tout autre domaine elle était plus comprimée. Le symbolisme est devenu pour ces peuples, non ce qu’il est pour d’autres : un langage d’initiés parlant à des initiés, mais une langue usuelle, exprimant des idées intelligibles à tous, d’autant plus éloquente qu’elle paraît plus compliquée à nos yeux habitués à des formes plus simples. Ce qui nous étonne a un sens pour eux, ce qui ne fait que distraire et amuser nos regards, ce que nous estimons la conception d’un cerveau opiacé ou fumeux, hanté de rêves, de cauchemars et de visions, n’est que l’impression voilée de la pensée humaine qu’aucune force ne saurait étouffer et qui, dans tous les temps, chez toutes les races, défiant barrières et lois, a su trouver, à défaut des modes usuels : la parole et l’écriture, des formules nouvelles.

Ces temps ne sont plus et ces barrières croulent, moins encore sous les coups répétés de l’Europe que sous l’irrésistible pression des idées modernes. La France, par l’Annam et le Tonkin, l’Angleterre par la Birmanie, la Russie par la Sibérie, sont venues successivement se heurter à ce grand corps immobile, à cet empire du Milieu qui leur barrait la route. Par le nord et le sud, par terre et par mer, par les brèches ouvertes de ses frontières démantelées, l’idée a pénétré, insaisissable et subtile, échappant aux douanes et aux fonctionnaires. Idée de progrès, de civilisation, d’émancipation ; idée de solidarité des peuples, de libre circulation des produits, d’association contre la faim, la misère, l’ignorance, la maladie ; idée religieuse et morale, intellectuelle et scientifique, aspiration à réunir en un faisceau commun les forces vives de l’humanité pour les opposer aux forces destructrices, à rendre impossibles les famines qui tuent des millions d’êtres sur un point donné, en faisant refluer par le commerce sur ce point menacé le surplus des récoltes du monde entier. Si réfractaire que soit une nation aux idées du dehors, elle est sans force contre la logique des faits et des intérêts. Vaincue par l’Europe, la Chine demandait à l’Europe des moyens de résistance autres que ceux dont l’impuissance lui était, démontrée ; mais, en lui empruntant ses armes, elle lui empruntait aussi ses moyens de locomotion rapide, ses navires à vapeur et ses voies ferrées, et l’inconsciente évolution s’accélère d’autant. Le jour est proche où, officiellement admis et représenté dans le concert européen comme il l’est au pacifique tournoi auquel la France l’a convié, le Céleste-Empire, entraîné, lui aussi, par l’irrésistible mouvement qui emporte le monde vers un avenir meilleur, s’y associera dans la mesure de ses forces et de son génie. Cet appoint d’un quart du genre humain rallié à l’œuvre commune constituera l’une des étapes les plus importantes que le monde ait franchies ; mais l’exode de ces masses profondes, laborieuses, économes et sobres présage une évolution économique dont les redoutables conséquences se dressent, comme le Sphinx antique devant Œdipe, posant à nos hommes d’état et à nos économistes un problème de vie ou de mort.


VII

A quelques pas du pavillon de la Chine, nous abordons l’exposition japonaise. Si tout d’abord l’œil est frappé par une certaine analogie extérieure, autant dans la forme des objets que dans la nature des matériaux employés, cette impression superficielle s’évanouit à l’examen. Si le cadre demeure, si la race et le milieu se ressemblent, si les grandes lignes asiatiques persistent, autre est le portrait, bien différent est le peuple.

Peuple arrivé à l’âge d’homme et gardant les traits caractéristiques de l’éternelle jeunesse, passionnément épris de l’art, passablement dédaigneux de la science, qu’il n’a jamais acceptée pour guide, si peu réfractaire à l’influence du dehors, à la civilisation extérieure, qu’il accepte tout et de toute main, greffant sur la souche primitive les plus hétérogènes rejetons. Ils ont grandi, détournant à eux la sève. Retirez au Japonais ce que, depuis trente ans, l’Europe a superposé d’idées et de faits sur le fond primitif de la race, et vous aurez son ancêtre, le Japonais d’il y a un siècle, bien différent de celui d’aujourd’hui, s’assimilant rapidement, reproduisant fidèlement, mais être composite sur qui le Coréen, le Chinois, l’Européen, ont laissé une empreinte indélébile, être intelligent et souple, d’une exquise courtoisie et d’une gaîté d’enfant, sympathique, épris de tout ce qui est nouveau. Être impersonnel s’il en fut. Tracez sur la mappemonde deux lignes parallèles entre le vingtième et le soixantième degré de latitude nord, et vous observerez, tout d’abord, que, dans cette zone étroite, vous aurez enfermé toutes les nations qui, jusqu’à ce jour, ont joué un rôle important dans l’histoire de l’humanité ; puis qu’à mesure que vous progressez vers l’est, la personnalité humaine va décroissant. Elle atteint, de nos jours, son maximum d’intensité dans la grande république des États-Unis ; plus pondérée et mieux équilibrée en Europe, elle faiblit dans le Levant, diminue encore en Perse et aux Indes, subsiste à peine en Chine et semble disparaître dans le Japon. L’impersonnalité est la marque distinctive de l’habitant de l’Empire du soleil levant.

Les produits de son art, comme sa pensée, comme son langage écrit ou parlé, reflètent cette étonnante impersonnalité. Lisez ou écoutez, et ce qui vous frappera tout d’abord, c’est l’absence de pronoms ; le moi n’existe pas plus que le vous ou le lui, et c’est par le contexte de la phrase que vous comprendrez s’il est question de lui, de vous ou d’un autre. Vous devinerez qu’il parle de sa maison, de sa famille ou de ce qui lui appartient par les termes dédaigneux dont il fera usage : de vous et de ce qui est à vous par l’emphase complimenteuse des qualificatifs : d’un tiers, présent ou absent, par la formule méprisante, simple ou exaltée, suivant son rang, dont il le désignera. Le « père imbécile, » le « fils bon à rien, » le « marchand incapable, » c’est lui, en tant que père, fils ou commerçant ; « le père vénérable, le fils désirable, l’homme intègre, » c’est vous à qui il s’adresse, de même que « ce personnage auguste, cet être honorable, ou ce rebut de l’humanité bon à mettre au coin, » c’est autrui.

Examinez maintenant les merveilleux produits que le Japon étale à nos yeux, interrogez les voyageurs, ils vous diront, les uns et les autres, que l’art est universel au Japon, que le Japonais, d’instinct, embellit ce qu’il touche, insouciant de la personnalité matérielle ou morale à rendre, préoccupé avant tout et surtout de la forme gracieuse, indifférent à ce que voile cette forme. Ce n’est pas que la raison des choses lui échappe, il ne la cherche pas, n’y applique pas son intelligence et n’a cure de pénétrer au-delà de la surface. L’art est pour lui la langue universelle, entendue de tous, mais une langue impersonnelle ne s’adressant ni à un initié ni à un érudit, ne transmettant à personne en particulier une sensation individuelle, personnelle à l’artiste. Il contemple plus qu’il n’observe, et la Muse dont il s’inspire ne revêt pas, comme la Muse antique, les traits d’un être humain, d’une femme, mais l’aspect essentiellement impersonnel de la nature. Ce qu’elle lui dicte, il l’écrit, sans que « le méprisable artiste, » comme il se désigne, songe un instant à faire intervenir dans son œuvre son moi intellectuel ou moral. Le paysage revit sous son pinceau docile sans qu’aucun de ses détails lui serve à rendre autre chose que ce qu’il voit, sans que l’idée lui vienne d’imprimer à l’ensemble une note individuelle, reflet de son état d’âme. Ainsi que lui, son originalité demeure impersonnelle ; elle est dans son amour ardent de la nature qui charme ses yeux, à laquelle il rend caresse pour caresse. Comme le Chinois, mais amoureusement et non brutalement, il la façonne, l’assouplit ; parla culture savante il la ramène à sa taille, à son niveau. Dans l’enceinte de bambous qui entoure, sur les pentes du Trocadéro, l’exposition d’horticulture japonaise, regardez ces jardins minuscules dessinés dans une île artificielle, ces ponts d’un seul tronc jetés sur un mince filet d’eau, ces cèdres et ces sapins séculaires de 0m,50 de hauteur, rochers moussus, grottes ombreuses, kiosques, arbres de pygmées surgissant d’une potiche vert pâle, donnant l’illusion d’arbres géans, nature bizarre et contournée, docile à la main de l’homme qui comprime son effort et se fait un jouet d’enfant des forces qu’elle met en œuvre, enfermant une forêt dans quelques pieds carrés, mais lui conservant et se donnant à lui-même l’illusion d’une exubérante végétation. Dans ces cadres de bois vermoulu auxquels il donne les formes les plus fantaisistes, les fougères s’enlacent, ouvrant leurs feuilles délicates, dessinant, autour du bois humide où elles puisent leur sève, les plus charmantes arabesques.

Dans la section japonaise, au Champ de Mars, vous retrouverez cette faune et cette flore miniature sur les hautes potiches de porcelaine, sur ces vases aux teintes perlées, à fonds laiteux semés de poussière d’or d’où se détache dans un étonnant fouillis de fleurs la face torse des singes grimaçans. Vous les retrouverez sur ces laques d’un noir profond et velouté. L’une d’elles étale aux yeux éblouis toute une forêt d’or ; entre les troncs et les feuilles dorés, des lianes d’or s’épanouissent en fleurs aux nuances exquises ; elles jaillissent en relief adouci sur la laque polie, s’y reflétant comme dans un miroir. Plus loin, sur les hauts panneaux de laque formant écran, des cavaliers chevauchent des buffles impatiens, ramassés sur eux-mêmes ; les membres vigoureux, les muscles tendus se dessinent en saillies puissantes.

Ici tout est symbolique : ces monstrueux yémas, ces tortues et ces grues, emblèmes de longévité, ces foôs, oiseaux mythologiques personnifiant le bonheur éternel, ces fleurs empruntées au poétique almanach féminin et représentant chacune un jour de l’année. Sur les riches étoffes brodées d’or, d’argent et de soie, chefs-d’œuvre des ouvriers de Kioto, l’iris, le nénuphar et le lotus entrouvrent leurs corolles parlantes ; sur les plaques d’or, d’argent, de bronze ou de métal Siwa, dont les bijoutiers décorent les poignées et les fourreaux de sabre des yakonnines, sur les selles et les harnais, les écritoires portatives et les pipes, sur les meubles usuels, plateaux de laque, vaisselle et porcelaines, les symboles s’unissent et se mêlent, accentuant et soulignant l’idée par leur imprévu rapprochement. Ils excellent à la rendre tangible, même à nos yeux et jusque dans leurs modes. Ces riches poupées vêtues de brocart d’or, aux cheveux dénoués, flottant sur leurs épaules, aux longs pans de robe qui dépassent à droite et à gauche les plis ondoyans du manteau, obéissant aux mouvemens cadencés de deux petits pieds invisibles, semblent marcher à genoux, nonchalamment balancées sur leurs hanches souples. Cette bizarrerie est voulue ; il faut que, debout en présence du mikado, elles paraissent agenouillées devant sa majesté sainte.

Il faut aussi que les objets usuels évitent de heurter l’œil par de vives arêtes ; cette préoccupation est surtout sensible dans les objets d’art ancien. La forme quadrangulaire en était rigoureusement bannie ; nos angles droits blessent leurs yeux obliques qui se plaisent aux lignes ondoyantes ; ils éveillent en eux la sensation pénible d’un contour brutalement interrompu dont le regard ne peut suivre le tracé ; ils éveillent aussi l’impression physique d’une arête aiguë, d’un contact désagréable, d’un choc douloureux entre le corps humain et l’objet usuel. Plateaux, écrins, étagères, boîtes, cabinets offrent les angles rabattus, légèrement arrondis qu’ils affectionnent, et empruntent au règne végétal ou animal leurs motifs d’ornementation. Les oiseaux et les fleurs leur inspirent des compositions ravissantes de vérité, de grâce et d’harmonie, qualités qu’ils ne retrouvent plus dans la conventionnelle expression de la figure humaine. Sous leurs mains agiles le bronze s’anime et vit ; sur sa surface unie, courent de légers dessins de fleurs, de capricieuses arabesques en fil d’or incruste au marteau, et les vases de bronze niellés d’argent, couronnés de feuilles de lotus, façonnés avec un art savant, captivent les yeux par leur incomparable fantaisie.

Toute cette partie de l’exposition japonaise est merveilleuse, du goût le plus fin et le plus délicat, le plus sobre et le plus épuré. On ne peut qu’applaudir aux efforts de ce peuple si profondément sympathique. Dans la vieille Asie, il personnifie le mouvement et la vie, la civilisation de l’Europe, qu’il s’assimile avec une prodigieuse souplesse, ses idées et ses mœurs, ses coutumes et son costume, qu’il adopte au détriment de son originalité. Au Japon moderne, impatient de progrès, ses détracteurs reprochent de marcher trop vite dans une voie nouvelle. Il cède au courant qui l’emporte en le rapprochant de nous, et, sur les ruines d’un régime féodal qui a fait son œuvre et son temps, d’une théogonie usée, d’un dualisme despotique écroulé, un nouvel empire du Soleil Levant apparaît, ambitieux d’apporter son concours à l’œuvre commune, plus fier de son évolution rapide, de l’avenir qu’il entrevoit, que des trésors d’art que lui a légués le passé.


VIII

Au sortir de l’exposition japonaise on entre, sans transition, dans la section réservée au royaume de Siam. Ici, l’or et l’ivoire, le cuivre et la soie dominent. L’œil est ébloui par les notes jaunes et blanches, par les couleurs éclatantes. Le fantastique pavillon que le souverain a fait ériger au dehors, à l’intérieur, ces meubles dorés, ajourés, fouillés, sur lesquels défilent en fresques d’or des guerriers aux mines farouches, aux poses d’acrobates, fantoches équilibristes en costumes dorés, constellés de pierreries, ces chaises, ces fauteuils, bureaux, tables, étagères, scintillans, éveillent l’idée d’un rêve des Mille et une nuits. Tout cela flamboie, rutilant, reflétant une lueur d’or dans laquelle apparaissent des figures peintes, vertes, rouges, brunes, aux yeux saillans de langoustes.

Sur des socles dorés, de fantastiques guerriers d’or, dans des poses de clowns, enlèvent des femmes revêtues de cottes de mailles, écailles squameuses d’or qui moulent leurs formes. Elles se débattent aux bras de leurs ravisseurs ; leurs bustes sveltes se tordent en replis serpentins qui contrastent avec les attitudes funambulesques des saltimbanques qui les étreignent. Ces panungs de soie aux vives couleurs, ce luxe asiatique, ces conceptions bizarres aveuglent nos yeux, déroutent notre goût et nos idées. En revanche, le cuivre tordu, repoussé, ciselé, revêt sous les doigts des artistes de Siam les formes les plus étonnantes ; les détails, fins et déliés, en sont d’une rare perfection. S’ils excellent dans la fabrication des tissus d’or et de soie, ils déploient dans le travail de l’ivoire une habileté égale, sinon supérieure, à celle des Chinois qui ne font plus que reproduire leurs anciens modèles sans en créer de nouveaux. Les Siamois, d’autre part, semblent leur avoir emprunté leurs divinités cornues, crochues, chevelues, leurs gigantesques idoles dont une, entre autres, retrouvée dans les ruines de l’antique Ajuthia, avait exigé pour sa confection 25,000 livres de cuivre, 2,000 d’argent et 400 d’or. Dans Bangkok, aux pagodes élancées, aux dômes arrondis, aux maisons flottantes qui voguent sur le Mé-Nam, aux magasins dont les panneaux mobiles, chaque matin démontés, laissent plonger la vue dans les salles ouvertes, bazars des produits de l’Indo-Chine, où, sur les théâtres innombrables, acteurs et actrices poudrés de blanc, aux bonnets pointus, aux costumes de polichinelles asiatiques, débitent d’une voix nasillarde d’interminables récits, 600,000 habitans travaillent les métaux, étirent les fils d’or et de soie, confectionnent ces somptueux mobiliers. Epris des formes laborieuses, complexes et tourmentées, leurs ancêtres ont fait surgir du sol ces prodiges de l’art khmer, dont la porte d’angle de la pagode d’Angkor-Wat peut, sous sa forme réduite, nous donner une idée. Le Champ de Mars eût à peine suffi à une reproduction exacte de l’étonnant monument. Sur ce fragment de l’œuvre gigantesque, il faudrait le soleil de l’Inde pour mettre en relief ces effets alternatifs de clair et de sombre qui s’harmonisent si heureusement avec la lumière intense et l’intense végétation des tropiques. Il faudrait, par l’imagination, recréer cette forêt de 1,800 colonnes monolithes couvertes de sculptures, ces 24 coupoles, puis ces palais, ces harems, ces jardins, ces pièces d’eau, sanctuaires, forts, édicules de tout genre, pagodes à tours dentelées, pyramides étagées, surmontées de flèches sans nombre.

Une civilisation gît sous ces ruines dont nous admirons a l’esplanade des Invalides l’un des plus beaux débris, civilisation qui se survit à elle-même dans les produits que Siam étale à nos yeux et dont les Thaïs disparus ont transmis la tradition à leurs descendais. De ce passé qui a jeté tant d’éclat que ses lueurs illuminent encore l’Indo-Chine, que sortira-t-il au contact de la civilisation européenne ? Par l’Annani et la Birmanie, par le Mé-Nam, mère des eaux, des idées nouvelles pénètrent. Les Amazones, gardes-du-corps du roi, déposent leurs arcs et leurs carquois pour se livrer à la culture du mûrier et à l’éducation des vers à soie ; l’esclavage fait place au demi-servage, le commerce à l’isolement, et les produits abondans d’un sol fertile prennent rang parmi les richesses de l’Asie. Ici encore, d’un pas plus lent, d’une allure moins impétueuse, la civilisation en marche s’avance dans ces régions lointaines dont les ambassadeurs apportaient à Louis XIV l’hommage de leur souverain. Doux siècles se sont écoulés depuis lors, et le successeur de Piatak, tenant à honneur d’inscrire le nom de Siam parmi ceux qui figurent à l’Exposition du centenaire, a pris sur lui tous les irais d’organisation et d’installation de la section siamoise.

Par sa tonalité plus discrète, par ses teintes plus adoucies, la Perse repose les yeux qu’ont éblouis les richesses du royaume des Thaïs. Ici, tout est plus sobre, moins éclatant. C’est encore l’Asie, mais une Asie voisine de l’Europe, une Asie islamite, belliqueuse et brave. Aussi nous montre-t-elle ses armes damasquinées, ses cimeterres recourbés, ses yatagans, cottes de mailles, casques, qui, involontairement, nous reporteraient à l’époque des Croisades, n’étaient ces longs fusils à pierre et à bassinet. Sur les étagères en bois sculpté, les belles aiguières de cuivre profilent leurs formes élancées, et sur les murs les riches tapis déploient leurs dessins harmonieux.

De cette revue rapide des merveilles que l’Asie déroule à nos regards, de cette fête des yeux et de l’imagination, de cette évocation vivante et brillante d’un monde lointain si différent du nôtre, il nous reste un regret et un espoir. Ce regret, c’est l’éparpillement de toutes ces belles choses, disséminées ici et là, séparées, sans lien entre elles, sans lien avec ce qui les avoisine ; c’est aussi l’espoir de voir un jour réunis dans un palais d’Asie ces produits de l’art asiatique, ces éblouissantes féeries. Quel magicien de génie élèvera, dans une de nos futures Expositions, un de ces temples de l’Inde, étrange comme le gynécée des princes de Marvar, fantastique et grandiose comme Darbar-Sahil, le temple d’or du Pendjab, ou comme Jama Mesjid, la mosquée d’Aureng-Zeb ? Sous ces voûtes profondes, sous le jour tamisé, tombant de haut, quel charme de rassasier ses yeux des richesses de l’Inde et de la Chine, du Japon et des îles de la Sonde, de la Perse, de Siam et de la Cochinchine, de remonter sans interruption le cours des siècles, de voir revivre dans son cadre la mystérieuse et contemplative Asie, berceau de l’humanité, dont le nom éveille le souvenir d’un monde féerique entrevu, l’écho mélancolique d’un grand passé qui luit !


C. DE VARIGNY.