L’Avènement du grand Frédéric

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L’Avènement du grand Frédéric
Revue des Deux Mondes3e période, tome 115 (p. 285-311).

I. Œuvres de Frédéric le Grand, édition Preuss ; Friedrichs Briefwechse mit dem Könige Friedrich Wilhelm I seinem Vater, au t. XXVII, 3e partie ; Correspondance de Frédéric avec sa sœur Wilhelmine, margrave de Baireuth, ibidem, 1re partie ; avec la reine Elisabeth, sa femme, au t. XXVI ; avec MM. de Grumbkow, de Camas, Wolf, Eller, de Suhm, au t. XVI ; avec MM. Jordan et Duhan de Jandun, au t. XVII ; avec le comte Algarotti, au t. XVIII ; avec le baron de La Motte-Fouqué, au t. XX ; avec Voltaire, aux t. XXI et XXII ; avec le comte de Manteufîel, au t. XXV. — II. Politische Correspondes Friedrich’s des Grossen, t. I. — III. Archives du ministère des affaires étrangères (France), Correspondance de Prusse, années 1735-1740. — IV. Aus vier Jahrhunderten, Mittheilungen aus dem Haupt-Staatsarchive zu Dresden, von K. von Weber, Neue Folge, t. I, article Vom berliner Hofe unter König Friedrich Wilhelm I, et t. II, artides Aus der Jugend und Correspondenz Friedrich’s des Grossen, et Die Potsdamer Garde. — V. Notata ex ore Roloffi., au t. II, p. 154 et suiv. de Friedrich Wilhelm I, König von Preussen, par Fr. Förster ; Extrait de la relation des dernières heures de S. M. le roi Frédéric-Guillaume, faite par M. Cochius, son chapelain à Potsdam, en date du 17 juin 1740, aux p. 420 et suiv. de l’Histoire de Frédéric-Guillaume Ier, par M. M. de M. (Mauvillon) ; Instructions de Frédéric-Guillaume Ier sur la manière dont il veut qu’on en use avec son corps, ibid., p. 432 et suiv., et au t. II, p. 317 et suiv. des Mémoires pour servir à l’histoire des quatre derniers souverains de la maison de Brandebourg royale de Prusse, par le baron de Pöllnitz. — VI. Journal secret du baron Christophe-Louis de Seckendorf : Mémoires de Pöllnitz cités plus haut ; Lettres familières et autres de M. le baron de Bielefeld, t. I. — VII. Description poétique d’un voyage à Strasbourg, au t. XIV des Œuvres de Frédéric le Grand (Preuss). — VIII. Correspondance de la reine Elisabeth-Christine, et bibliographie de ses œuvres, où se trouvent la Lettre dédicatoire à mon frère et la Réflexion et méditation à l’occasion du renouvellement de l’année, en appendices à Elisabeth-Christine, Königin von Preussen, par Fr.-W.-M.-V. Hahnke. — IX. Duc de Broglie, Frédéric II et Marie-Thérèse ; Koser, Friedrich der Grosse als Kronprinz ; Hanke, Zwölf Bücher preussischer Geschichte, liv. VII, t. XXVII et XXVIII des Sämmtliche Werke.


I

Depuis que le roi de Prusse et son fils s’étaient séparés et qu’ils avaient pris le parti de se voir le moins souvent possible, ils faisaient quelque effort pour parvenir à s’aimer, mais entre eux s’interposaient un passé de violences et de souffrances et le haineux souvenir de paroles et d’actes irréparables. Aussi bien continuaient-ils d’avoir l’un contre l’autre des griefs graves. Lorsqu’il voyait arriver à Rheinsberg le hussard qui lui apportait l’ordre de se rendre auprès du roi, et qui lui semblait une « préfiguration de la mort, » le prince se demandait en quelle humeur il trouverait son père, et s’il aurait affaire à une divinité bienfaisante ou à Jupiter foudroyant. Le plus souvent, il avait affaire à tous les deux. Le père se montrait d’abord aimable, affectueux même, et le fils se répandait en effusions d’amour filial, mais, brusquement, le vent sautait. Frédéric, accablé de plaisanteries et humilié par des sarcasmes, baissait la tête, exaspéré de ne pouvoir ni répliquer au maître, ni châtier de leur lâcheté les courtisans dont les visages approuvaient ces vilenies. A quoi bon, disait-il, chercher les raisons de choses qui n’en ont aucune autre qu’un caprice arbitraire mêlé d’une opiniâtreté contradictoire ? Résigné à voir en son père son plus cruel ennemi, il regrettait que sa qualité l’empêchât de quitter le service d’une couronne à laquelle il était destiné.

Le roi ne lui donnait pas de quoi vivre à Rheinsberg, et Frédéric, qui était le plus souvent sans un écu dans sa poche, criait misère à tout le monde. Comme un édit avait interdit en Prusse les prêts aux princes de la famille royale, il cherchait de l’argent au dehors. Son ami Suhm était alors ministre de Saxe à Saint-Pétersbourg. Frédéric continuait de correspondre avec lui, et l’on croirait, à les lire, qu’ils s’entretiennent encore de choses intellectuelles. Suhm lui envoie trois volumes de mémoires de l’académie de Pétersbourg ; le prince le remercie de lui avoir procuré ces documens, qui ont éclairé plusieurs points de l’histoire des lettres sur lesquels il était en dispute : les trois volumes étaient trois mille écus, et les points de l’histoire, c’était sa misère, il réclamait de nouveaux envois et se lamentait de ne les pas voir venir : « Comme les bons livres sont rares ! « Il stimulait le pauvre Suhm et lui soufflait des argumens : « Le roi est très mal, servez-vous de cet argument pour qu’on m’avance une bonne somme l’été prochain, car, assurément, si l’on veut m’obliger, il faudra se hâter ! » Il trouvait un malicieux plaisir à emprunter de l’argent à des étrangers, — son prêteur était Biren, le duc de Courlande, — parce que, s’il venait à mourir, le roi serait obligé de les rembourser, ce qui lui serait une occasion de verser au moins quelques larmes sincères.

Le roi était mécontent de toute la façon de vivre du prince. Il le laissait assez tranquille à Rheinsberg, où il ne le visita que deux fois, mais il savait qu’on y dansait, qu’on y donnait la comédie, et que les lettres et la philosophie ajoutaient leurs inutilités à cette frivole existence. Il est vrai que, par un étrange caprice très inattendu, il parut se réconcilier avec la philosophie. On lui démontra que Wolf, le philosophe de Halle, qu’il avait proscrit brutalement, avait été calomnié auprès de lui ; il se fit lire les œuvres de l’exilé, étudia les règles du raisonnement, s’en émerveilla, apprit à construire des syllogismes et pensa tout de suite à mettre la logique au service de l’État. Un soir, à la tabagie, il lut et critiqua en logicien une lettre du général qui commandait à Wesel, et démontra que cet officier « raisonnait comme un coffre ; » sur quoi il lui écrivit pour lui conseiller en ami d’apprendre à penser raisonnablement et à émettre en bon ordre des propositions justes. Frédéric se réjouissait de cette conversion inattendue du « papa, » mais le papa ne s’était réconcilié avec Wolf qu’après la preuve faite que la doctrine de ce professeur n’était pas contraire à la religion, et que même il était utile, pour devenir un bon theologus, d’être un bon philosophus. C’était un des tourmens de sa vie de penser qu’on verrait après lui « l’athéisme sur le trône, » et il suffisait qu’un rapport lui arrivât de quelque parole irréligieuse prononcée par son fils pour que l’entourage redoutât le retour des scènes terribles.

Le prince n’avait pas d’enfans, et son père le lui reprochait perpétuellement. Il n’était pas vrai que Frédéric ne vécût pas en mari avec sa femme, comme le prétendaient les méchantes langues. Le prince ne faisait pas difficulté de s’expliquer sur ce point :

Et, la nuit, nous payons nos tributs à Venus,

écrit-il dans un des poèmes où il chante les charmes de Rheinsberg. Il vantait même à ses amis les agrémens de la princesse royale, qui possédait… mais cela est impossible à répéter ; quand il recourait à des circonlocutions, il disait : « Le moule est fort joli. » Seulement, il avouait qu’il ne mettait pas de passion à son devoir. Ses amis le morigénaient, l’exhortaient et le conseillaient, Manteuffel lui fit un petit cours sur cette matière délicate. Comme la conversation se tenait à Berlin, Frédéric s’excusait de ne pouvoir faire rien de bon, étant toujours regardé de mauvais œil, inquiet et craintif, mais il promettait qu’une fois à Rheinsberg, où il serait tranquille, il penserait aux bons avis de Manteuffel. Le roi ne cessait de l’animer à la procréation, animirt zum kindermachen ; il lui promit de le laisser voyager, s’il avait un enfant, et il lui fit faire un lit superbe en velours vert. Mais les années passaient ; le roi perdait l’espoir de voir naître une recrue dans la famille, et il s’inquiétait à l’avance des intrigues auxquelles ne manquerait pas de donner lieu le mariage de son second fils, Guillaume, qu’il aurait marié sans façons, en cadet, si celui-ci n’était devenu, par la fainéantise de son aîné, l’héritier de la couronne.

Cependant, malgré tout, en dépit des griefs anciens et nouveaux, ces deux hommes, à mesure qu’ils se connaissaient mieux, arrivaient à se rendre justice. Frédéric n’était pas aveuglé par les défauts ridicules ou cruels de son père. Il révérait en lui un créateur de forces. En 1739, au cours d’un voyage en Prusse et en Lithuanie, il admire la prospérité de ces provinces naguère encore barbares et désolées. Dans une lettre en style épique, il raconte à Voltaire le miracle accompli, tout un pays refleurissant, où un demi-million d’êtres pensans doit au roi de Prusse la vie et le bonheur : « N’y a-t-il pas là, dit-il, quelque chose d’héroïque ? » En même temps, sans doute, il écrivait à ses amis, d’un autre style ; il se moquait de l’agitation de son père pour des riens. Il contait à Jordan qu’il était chargé des affaires matrimoniales et des haras, et, oubliant la dignité des êtres pensans dont il parlait, il lui offrait au choix une fille lithuanienne ou une belle cavale, la différence entre fille de ce pays et jument n’étant que de bête à bête. Et il se plaignait d’être obligé de retenir par des boulevards de circonspection, plus forts que les digues hollandaises, une mer d’idées qui l’assiégeaient. Mais, au fond, il admirait l’œuvre paternelle. Toute cette peine que le roi s’était donnée, ces voyages, ces inspections, ces milliers de questions et de réponses marginales sur les affaires lithuaniennes, ces colères contre les résistances, cette impatience des lenteurs, la douleur des dépenses sans fin, tout cela, c’étaient des « préparatifs » dont la Providence réservait à Frédéric le « glorieux usage. » Il ne pouvait s’empêcher de penser déjà ce que plus tard il écrira : « S’il est vrai de dire qu’on doit l’ombre du chêne qui nous couvre à la vertu du gland qui l’a produit, toute la terre conviendra qu’on trouve dans la vie laborieuse de ce prince et dans les mesures qu’il prit avec sagesse les principes de la prospérité dont la maison royale a joui après sa mort. »

Le roi était obligé de reconnaître que son fils remplissait dans la perfection son devoir d’officier. S’il avait su que Frédéric professât une haute et philosophique idée du militaire, et qu’il cherchât « dans une étude constante de l’esprit humain le moyen de rendre sensibles à la gloire les âmes les plus épaisses, de plier sous la discipline des caractères rebelles et de moraliser des libertins et des criminels, » il lui eût reproché cette sottise avec l’habituel accompagnement d’injures, car il avait, lui, une théorie toute contraire, qu’il exposa un jour au ministre de France : « Il ne faut pas que les soldats aient de l’honneur ; cela est bon pour les officiers. Je fais grand cas d’une troupe que la seule crainte fait tenir en place. Je sais bien que vous ne pensez pas comme cela. Le Français n’est pas propre à cette discipline ; un soldat chez vous veut savoir où il va et pourquoi on l’y mène. Moi, je n’aime pas ces raisonneurs… » Mais Frédéric ne prenait pas son père pour confident de ses pensers de philosophe ; il se contentait de lui montrer aux revues de hautes recrues, qu’il appelait des argumens de six pieds, et la perfection de l’exactitude dans les maniemens d’armes et de la précision dans les mouvemens. Chaque année presque, le plus grand succès était pour le régiment du kronprinz. Une fois, le roi embrassa le prince devant la troupe, et la joie se répandit « depuis le cèdre jusqu’à l’hysope, depuis le chef jusqu’au dernier fifre. » S’il ne convenait pas de bonne grâce qu’il s’était trompé jadis en croyant qu’un roi comme Frédéric perdrait la Prusse, il le confessait à demi, quand il disait au vieux Dessau : « Mon fils sera un vaurien ou quelque chose de très bien. » Il savait au reste depuis longtemps que Frédéric avait de l’esprit, qu’il était fort habile et même retors, et pas tendre, et pas bon ; il pressentait qu’il serait un maître dur : « Quand je mourrai, dit-il un jour, on s’écriera : le voilà parti, ce vieux tourmenteur d’hommes ; mais celui qui vient après moi vous enverra tous au diable ; c’est tout ce que vous aurez de lui. » Et la pensée que ceux qui attendaient le nouveau règne pour faire la fête se trompaient lui était très douce. Les ressemblances entre son fils et lui, que l’entourage avait depuis longtemps remarquées, lui apparaissaient enfin. Un jour, dans un diner qui suivit les grandes revues de l’année 1739, devant la famille royale, les princes et les généraux, il félicita Fritz des soins qu’il s’était donnés pour embellir son régiment, et lui dit entre autres paroles flatteuses : « Il y a en toi un Frédéric-Guillaume, Es steckt ein Friedrich Wilhelm in Dir. »

Si bien que le père en venait à se convaincre que Fritz n’était pas le plus mauvais successeur que Dieu pût lui donner, pendant que Fritz avouait que son père était un prédécesseur très estimable. Mais précisément la relation de roi régnant à prince qui régnera empêchait la réconciliation définitive de ces deux hommes. Le prince prenait toutes les précautions imaginables pour dissimuler sa dangereuse qualité d’héritier. Même ses lettres intimes à Grumbkow, qu’il savait devoir rester absolument secrètes, puisque son correspondant eût couru un grand péril à les communiquer au roi, sont encombrées de protestations de dévotion filiale. Il y demande à Dieu la grâce de pouvoir dire toute sa vie comme le grand dauphin : « Le roi, mon père ! » Par momens, triste, surmené de travail, tourmenté d’insomnies, de coliques et de fièvres, il croyait que Dieu exaucerait sa prière : « Je suis, pour ainsi dire, sûr de mourir avant le roi ! » Et certes, il en avait, comme disent les bonnes gens, plus peur qu’envie. Il ne se résignait pas à l’idée de ne pas régner. S’il s’empêchait « de penser aux grandeurs qui peuvent l’attendre un jour, » c’est parce qu’en y pensant « naturellement on ne peut s’empêcher de les désirer. » — « Naturellement ! » Voilà le mot juste et terrible. A ce fils de roi, à la fois tout près et si loin des grandeurs, l’attente était longue naturellement, et d’autant plus qu’il avait devancé l’avenir non point par des rêves vagues, mais par des desseins précis ; dans ses méditations solitaires, si profondes, il avait régné son règne.

Le père avait employé sa vie à préparer les moyens du fils ; les préparatifs étaient terminés ; il n’y manquait plus rien : qu’attendait-il donc ?

Le père se cramponnait à la vie. Il aimait la royauté, comme un artisan son métier. Justement parce qu’il flairait, répandue autour de lui, l’idée qu’il ne durerait guère, parce qu’il était haï et devinait l’empressement de ses peuples à saluer une ère nouvelle, il était jaloux de son fils jusqu’à la souffrance. Un soir du mois de janvier 1740, quelques mois avant sa mort, il avait convoqué à la tabagie les généraux et les colonels de la garnison de Berlin. Il était de bonne humeur et prenait part à la conversation qui était fort animée. Tout à coup, entra le prince royal, qui arrivait de Ruppin, où il avait été voir son régiment. L’assistance, d’un mouvement unanime, se leva, mais c’était une règle de la tabagie que personne ne se levât, même pour le roi : — « Asseyez-vous, au nom du diable ! » cria le roi, qui se fit porter hors de la salle, vomissant des injures sur ces adorateurs du soleil levant. Arrivé dans sa chambre, il envoya l’ordre à la compagnie de sortir du château et de n’y plus reparaître. Il y avait là des hommes considérables, comme le duc de Holstein et le général Schwérin, qui firent porter au roi les protestations de leur attachement à sa personne et l’assurance qu’on avait été fort éloigné de vouloir manquer à sa majesté par ce mouvement involontaire qui avait suivi l’entrée du prince royal. A cet humble message, le roi répondit par l’ordre de se retirer sans tarder ; sinon il trouverait bien les moyens de faire place nette. Quelques jours après, en pardonnant au duc de Holstein, il dit qu’il ne devait pas s’imaginer, parce qu’il était prince, que sa tête ne volerait pas comme celle d’un particulier, s’il continuait à adorer le soleil levant. Toute cette semaine, il parla de faire voler des têtes, « comme des carottes. » Quant au prince royal, il lui tint rigueur jusqu’à ses derniers jours.


II

Depuis l’automne de 1739, le roi n’avait pas cessé de souffrir. L’hydropisie, le reprenant, montait rapidement et l’étouffait. Il ne pouvait demeurer au lit qu’assis et soutenu par des coussins ; à tout moment il se faisait lever et porter sur un siège à roulettes, grossier fauteuil de bois recouvert d’une mince étoffe de velours. Dans les rares instans de calme, il dormait, le menton appuyé sur une barre de bois. Tous ceux qui le voyaient avaient pitié de lui et souhaitaient avec sa mort la fin de ses misères et des leurs, car l’idée qu’il pût guérir semblait intolérable. Le cardinal Fleury ayant envoyé un remède contre l’hydropisie, le ministre de France lui écrivait : — « S’il guérit, beaucoup de gens le maudiront. » — Mais des taches noires apparaissaient sur les jambes, sur le nez, sur le iront ; des pochettes noires se formaient aux joues. Il sentait bien qu’il ne se relèverait pas cette fois. Le prince royal ayant exprimé le désir qu’un célèbre médecin de Halle fût appelé en consultation, le roi répondit qu’Eller, son médecin ordinaire, suffirait à le tuer, et, se tournant vers Eller : « Il sait bien, le bougre, que, si je crève, personne ne lui demandera compte de la façon dont il m’a traité. »

Il avait fait passer une table sur son lit, et, à grands coups d’outils, il fabriquait des caisses de bois de tilleul, tapant si fort, de nuit et de jour, qu’on l’entendait de la rue. Il voulait que les personnes, dont sa chambre était constamment remplie, continuassent à parler pendant qu’il travaillait, pendant qu’il dormait même, car le silence le réveillait. Son humeur demeurait atroce, et il n’eut pas un moment la coquetterie de se faire regretter. Une dernière promenade dans les rues de Berlin, un jour qu’il se trouva mieux, fut l’occasion d’une distribution dernière d’injures et de coups. Son avarice inventait de nouveaux raffinemens d’économie : un mois avant sa mort, il réduisit à deux reprises le menu des repas. Jusque-là, ses valets de chambre recevaient leur nourriture de la cuisine ; il ordonna qu’ils la fissent apporter de chez eux et qu’elle lui fût présentée ; il y goûtait et quelquefois échangeait un de leurs plats contre un des siens. Il était toujours prêt à pester contre la prodigalité de la reine et de son fils et contre les délicatesses de leur gourmandise. Il thésaurisait âprement : ses dernières faveurs furent pour un misérable qui lui avait proposé d’odieux moyens d’accroître ses revenus, pour un fabricant de Plus-values, ein Plusmacher, comme on disait, car il avait fallu trouver un nom pour cette industrie. Enfin la manie des grands hommes, cette folie proprement dite de Frédéric-Guillaume, l’induisait toujours aux mêmes violences. Bref, il demeurait fidèle à lui-même, si ce n’est qu’il avait renoncé à la chasse ; il donna ses chiens au vieux Dessau, en accompagnant le cadeau de ce billet mélancolique : « J’ai fini de chasser en ce monde, et mon fils n’est ni ne deviendra un chasseur. »

Croyait-il peut-être que l’on chassait dans l’autre monde ? Et quelle idée se pouvait-il bien faire de la vie future ? Quand il se représentait dans son tombeau, — l’image de la mort lui venait à l’esprit souvent, — ce n’était jamais recueilli, calme et enfin tranquille, mais tantôt éclatant de rire à la vue des sottises de son fils et tantôt les os tressaillans d’aise à la nouvelle de l’humiliation de cette Autriche, qui l’a dupé, méprisé, « prostitué. » Comment aurait-il pu tenir pour une béatitude l’éternel repos dans la lumière éternelle ? Mais il croyait ferme aux tourmens de l’enfer, et il avait peur de la damnation et du diable. Dans les derniers mois de sa vie, il était préoccupé sans cesse du jugement de Dieu.

D’abord, Dieu le jugerait-il, lui, le roi de Prusse, comme n’importe qui du commun des mortels ? Il se refusait à le croire, et pour des raisons très fortes, que lui donnait son ingénuité de primitif, car il était ingénu autant que retors, l’étrange personnage. « Serait-il juste, demandait-il, que Dieu, après m’avoir aimé au point de me laisser gouverner en sa place et à ma fantaisie tant de milliers d’hommes, m’égalât un jour à mes sujets et me jugeât avec la même sévérité ? » L’ecclésiastique auquel il adressa cette question répondit, après avoir fait quelques façons, que, si Dieu mettait une différence entre les rois et les sujets, c’était pour demander aux premiers des comptes plus sévères ; le roi lui déclara qu’il était un ignorant et l’envoya au diable. Il évitait les conversations avec des prédicans trop rigides et cherchait quelque ministre de l’Évangile avec qui l’on pût causer et s’entendre. Il donna sa confiance à un pasteur d’une église de Berlin, Rolof, honnête homme et brave homme, point solennel, auquel il ouvrit son âme en toute confiance :

« Mon pauvre Rolof, je vais mourir. — Votre Majesté ne mourra pas si vite, mais elle fait bien de se préparer, et, avant tout le reste, de se réconcilier avec ses ennemis. — Je n’ai pas d’autre ennemi que mon beau-frère, le roi d’Angleterre, qui m’a fait tous les maux du monde, mais je lui ai pardonné et j’ai tout oublié, et aussitôt que je serai mort, ma femme le lui écrira : — Entends-tu, dit-il à la reine, tu n’oublieras pas, tu écriras à ton frère. — Mais, reprend Rolof, pourquoi Votre Majesté ne fait-elle pas écrire tout de suite à son beau-frère, pendant qu’elle est encore en vie ? — Non, quand je serai mort, la reine écrira. » — Il n’était pas homme à payer d’avance, et ce mot de Rolof, qu’il ne mourrait pas si vite, le taisait réfléchir. Le lendemain, il envoya le portier Eversmann demander au pasteur pourquoi, n’étant pas médecin, il avait dit cette parole. Rolof répondit qu’à la vérité il n’était pas médecin, et que même il n’avait pris une médecine de sa vie, mais qu’il se connaissait assez en figures de malades, depuis trente ans qu’il en voyait, pour affirmer que le roi n’était pas à l’article de la mort : « ce qui était fort heureux, au reste, car Sa Majesté n’était pas encore assurée de son salut. » — Sur quoi il fut mandé de nouveau : — « A ce que j’apprends, tu doutes encore de mon salut, lui dit le roi : qu’est-ce que je fais pour que tu en juges ainsi ? — J’ai souvent dit à Votre Majesté que le Christ est le fondement de notre salut, à deux conditions : la première, que nous croyions en lui ; la seconde, que nous nous réglions sur sa conduite et son exemple et que nous prenions son esprit. Si ce changement d’esprit ne s’opère pas en nous, point de salut à espérer ! Si Dieu, par un miracle dont nous ne connaissons encore aucun exemple, voulait vous sauver, vous auriez, dans l’état où présentement vou3 êtes, bien peu de joie au ciel. Votre armée, votre trésor, vos pays, il faudra quitter tout cela, et vous n’aurez plus de serviteurs sur qui donner cours à la passion de votre colère. Au ciel, il faut penser et sentir célestement. » — Le roi ne répondit rien ; il regardait l’assistance d’un air lamentable, qui semblait dire : — « Personne de vous ne viendra donc à mon secours ? » — Plusieurs fois, Rolof lui demanda de faire sortir les douze ou quinze personnes qui se trouvaient toujours là, mais il refusa, disant que c’étaient de fort honnêtes gens et qui pouvaient demeurer. Peut-être avait-il peur des sévérités du tête-à-tête ; mais, devant tous, humble et pénitent, il parlait du péché et du repentir avec des expressions d’une force admirable, et il énumérait ses péchés avec de tels détails que le pasteur lui reprochait de se confesser à la façon des catholiques. Seulement, il omettait à dessein certains actes, qu’il ne tenait pas pour des péchés. Rolof lui rappelait les condamnations à mort sans jugement, mais lui se justifiait, et, alors, c’étaient des discussions vives : — « Votre Majesté n’a pourtant pas toujours tout fait pour l’amour de Dieu ? — Mais si ! — Mais non ! » Mais quand le pasteur insistait sur la nécessité du changement d’esprit, le pénitent se taisait, d’un profond silence : erat altum silentium. Il sentait qu’il ne pouvait changer son esprit ; il l’avouait ; il remerciait la Providence de lui avoir envoyé cette longue maladie qui l’avait forcé à réfléchir, mais il convenait qu’il ne se guérirait jamais de ses défauts, de son avarice surtout : « Je suis comme cela ; quand j’ai de l’argent, j’en veux avoir davantage ; c’est une vieille habitude ; je n’y puis résister. Je sens bien que, si je guérissais, je retomberais dans mes fautes passées, et c’est pourquoi je prie Dieu qu’il m’enlève de ce monde. »

Il avait choisi Potsdam pour lieu de sa mort. Après avoir fait aux pauvres de Berlin une grosse libéralité, il quitta cette ville le 27 avril 1740 : « Adieu, Berlin, dit-il, c’est à Potsdam que je veux mourir. » Le mal ne cessa d’empirer, et le patient, à qui des douleurs aiguës ne laissaient pas un moment de répit, se soulageait à son ordinaire par des violences. Un jour il souffleta son médecin Eller, et, comme celui-ci était sorti en déclarant qu’il ne reviendrait plus, le roi entra en une si violente colère qu’il fallut aller chercher la reine, qui le menaça de « le laisser pourrir dans ses ordures. »

Le 27 mai, au soir, il fit appeler les deux aumôniers de son régiment, Cochius et Oesfeld : « Hélas ! leur dit-il, je ne puis vivre ni mourir. Je vous ai fait venir pour que vous me disiez des prières ! » Cependant il plaida contre eux la cause de son salut par les mêmes argumens toujours ; à savoir que Dieu, qui l’avait comblé de ses grâces, lui donnerait certainement le paradis ; qu’à la vérité il n’avait pas témoigné à Dieu toute la gratitude qu’il devait, mais que l’homme était impuissant à reconnaître les bontés du Seigneur ; qu’il avait commis des péchés, qu’il était, par exemple, colère et emporté, mais que sa colère s’éteignait aussi vite qu’elle s’enflammait ; que, d’ailleurs, il y avait des péchés qu’il avait évités avec soin, comme l’adultère, et que toujours il avait vénéré le clergé et fréquenté les églises ; qu’enfin, s’il avait sujet de redouter une mort cruelle, il était assuré d’une mort bienheureuse, car il mettait toute sa confiance en Dieu et aux mérites de notre Sauveur. Mais M. Cochius était un homme austère, roide dans sa foi, et implacable en ses propos. Il avait réponse à tout, débusquait le malheureux de toutes ses excuses et de toutes ses espérances, et quand le roi s’y entêtait par trop, se taisait, et ce silence effrayait le moribond. Une seule fois, au cri : Ah ! je suis un méchant homme ! M. Cochius répondit par une approbation : « Sire, voilà un aveu qui m’édifie beaucoup ! » Il ne permit même pas au roi de dire qu’il était las de vivre et qu’il mourrait volontiers. Il le reprit en citant cette parole que « le chrétien sort de ce monde comme un homme sobre et vertueux se lève de table, non par dégoût et par ennui, mais comme satisfait de ce qu’il y a pris. »


III

A l’heure même où se tenait cette conversation, un courrier expédié à Rheinsberg annonçait à Frédéric que l’heure était proche, et qu’il fallait qu’il se hâtât de venir, s’il voulait trouver son père vivant. Ce n’est pas le roi qui avait envoyé ce message. Il avait écrit l’avant-veille à son fils une lettre affectueuse, il préparait la transmission du règne : un de ses ministres s’était rendu par son ordre auprès du prince, pour lui parler finances ; deux autres étaient chargés de lui rapporter l’état des affaires extérieures ; mais il ne semble pas qu’il ait désiré voir Frédéric. Celui-ci savait la gravité de l’état de son père. Il tenait Voltaire au courant de la maladie dans des lettres où l’on trouve des « bagatelles en vers » à côté de lamentations sur « les souffrances du roi, » et, après un programme de gouvernement, le regret de quitter les douceurs de la vie privée. Pour être plus exactement informé, Frédéric s’était mis en correspondance avec Eller. Il lui exprimait l’espoir que cette alerte passerait comme les précédentes : « J’avais fait fond de passer ici tranquillement et en toute liberté cinq ou six semaines, et, tant par rapport au roi que par rapport à moi-même, je serais bien fâché de voir mes plans dérangés. » Souffrant lui-même, il profitait de l’occasion pour consulter Eller sur la façon de soigner sa rate et son foie, monsieur mon foie, comme il disait : « Ma santé est un point où je vous avoue que je suis fort sensible, » et il répétait que le roi se tirerait d’affaire une fois encore. Il ne le croyait pas pourtant, puisqu’il écrivait à sa sœur pour la préparer à la mort prochaine de leur père, et la prier de ne point s’en troubler : « Tenez-vous tranquillement et ne vous chagrinez pas trop, car, ces choses faites, il n’y a pas de remèdes. »

Le 28 au matin, il se mit en route, et d’un tel train qu’il faillit abîmer son attelage dans les mauvais chemins entre Rheinsberg et Ruppin. Arrivé à Potsdam, il vit une foule rassemblée sur la place de la Parade, et au milieu de laquelle il reconnut son père. Le roi s’était fait porter là et regardait poser la première pierre d’une maison qu’il faisait bâtir pour un maréchal-ferrant anglais, dont il appréciait fort le savoir-faire. Sans doute le cœur du prince battit à tout rompre en ce moment : il venait sans être appelé ; quel accueil l’astre redoutable qui s’éteignait allait-il faire au soleil levant ? Le roi tendit les bras à son fils qui s’y jeta en pleurant. Après un long silence, ils se parlèrent avec une grande affection, et ensemble ils se rendirent au palais. Pendant deux heures, le roi exposa ses affaires à son fils, devant un de ses ministres qui a noté ce discours. Avec une lucidité parfaite, il fit le tour de l’Europe, et raconta l’histoire de ses relations extérieures depuis la conclusion de la ligue de Hanovre jusqu’à la signature du récent traité avec la France. Il lui recommandait de se défier de l’Europe entière, excepté de quelques petits États de l’Allemagne du Nord et du Danemark, et de garder la neutralité avec la Russie, parce que, de ce côté-là, il y a plus à perdre qu’à gagner à la guerre. En l’empereur, il distinguait le chef de l’empire, auquel était dû le respect, de l’Autrichien dont la visée constante était de rapetisser la maison de Brandebourg. Aux Hollandais, vieux alliés et amis, il reprochait l’œil jaloux dont ils regardaient tout agrandissement de la Prusse. Il se montra fort sceptique à l’endroit des alliances : — « Les alliances, c’est fort agréable pour les ministres qui s’y emploient, à cause des présens qu’ils reçoivent, mais cela ne sert guère à leurs maîtres, car les traités qu’on observe sont rarissimes. » Mais il prévoyait que son fils aurait le choix de s’engager avec l’Angleterre ou avec la France. Il rappelait ses démêlés avec son beau-frère d’Angleterre, auquel il avait pardonné, mais seulement comme chrétien, et qui, en ce moment même, prévoyant le changement de règne en Prusse, venait d’arriver à Hanovre, avec l’espoir d’entraîner le nouveau roi dans une alliance contre la France. Il fallait que le prince se tînt en défiance et ne conclût rien sans savoir le fin du fin de l’affaire, et surtout sans être traité d’égal à égal par l’Angleterre. Quant à la France, s’il avait eu recours à elle, c’était après avoir éprouvé le mauvais vouloir des autres puissances ; elle paraissait souhaiter une alliance plus étroite : il n’y fallait entrer qu’après avoir obtenu des concessions nouvelles dans l’affaire des duchés. Par-dessus tout, le roi adjurait son successeur de ne jamais entrer dans une alliance qui l’obligeât à disloquer son armée pour fournir des troupes auxiliaires ; la Prusse, en de pareilles conditions, descendrait aussi bas qu’un duché de Gotha ou de Wurtemberg. Il termina en disant qu’il ne faut jamais commencer une guerre légèrement, puisqu’on n’est pas le maître de la terminer à sa volonté, mais qu’une fois la résolution prise, après mûre réflexion et avec l’assistance et la bénédiction de Dieu, il ne restait plus qu’à tenir toute sa force en mains et à soutenir fermement le parti qu’on aurait pris.

Prudence, méfiance, fierté, sentiment de la grandeur possible de la Prusse et de ses périls certains, espoir, anxiété, se succédaient dans ce discours, que les crises d’étouffement interrompaient. Le fils, qui en savait aussi long que le père sur la politique et, bien mieux que lui, était capable de s’y conduire, écoutait pieusement ce testament, qui était tout son programme. Le discours fini, le roi appela les officiers de sa maison : « Dieu ne m’a-t-il pas fait une grande grâce, leur dit-il, de me donner un si bon et si digne fils ! » Le prince lui baisa la main, en la mouillant de ses larmes. Le roi passa les bras autour du cou de son fils en murmurant : « Je meurs content d’avoir un si digne fils et successeur. » Le père, devant la certitude de la mort prochaine, résigné à l’inéluctable, le fils, apaisé par cette même certitude, se réconciliaient enfin. Ils s’aimèrent du moins in extremis.

Le lendemain, 29 mai, le roi fit porter dans sa chambre le cercueil de chêne à poignées de cuivre qu’il s’était destiné. La mort approchante semblait lui donner du calme : pour la première fois, il parla, en regardant le cercueil avec un air de satisfaction, de la tranquillité du sommeil éternel. Il dit ensuite au prince qu’il avait mis par écrit comment il voulait qu’on en usât avec son corps, après que Dieu l’aurait tiré hors de cette temporalité, et il fit faire la lecture de ce règlement.

Comme il avait toujours été très propre, il commandait que son corps fût lavé, revêtu de linge blanc et couché sur une table ; là, son visage sera rasé, et le corps, après un nouveau nettoyage, enveloppé d’un drap. Curieux du pourquoi des choses, il voulait qu’après quatre heures écoulées, le corps fût ouvert, en présence de personnes qu’il nommait, et qu’on examinât soigneusement l’état des parties internes pour découvrir la cause de sa mort. Très ordonné, aimant que chaque objet demeurât en sa place, il détendait de rien ôter de lui, excepté l’eau et les flegmes qui s’y pourraient trouver. Il réglait et se représentait avec la précision la plus minutieuse la parade funèbre : son régiment s’assemblera, vêtu d’un uniforme neuf, le premier bataillon devant le château, l’aile droite à la rivière, là où les murailles commencent ; le second à côté, sur la gauche, et le troisième derrière le second ; les tambours seront recouverts de drap noir, et les fifres et les hautbois garnis de crêpe ; les officiers porteront le crêpe au chapeau, au bras, à l’écharpe et à la dragonne ; le drapeau sera voilé de crêpe. Le carrosse sera mené au pied de l’escalier vert, les chevaux la tête tournée vers la rivière ; le cercueil y sera porté par huit capitaines, qui aussitôt après iront se ranger à leur poste ; puis le régiment se mettra en marche, les soldats tenant le fusil renversé sous le bras gauche, les tambours battant la marche funèbre et les fifres jouant l’air du cantique : « O tête, pleine de sang et de blessures. » A l’arrivée devant l’église, les huit capitaines prendront le cercueil et le porteront par la porte où le roi avait accoutumé d’entrer. Alors les hautbois se feront entendre, et Ludovic, maître de la chapelle, jouera de l’orgue. Le roi voulait être descendu au caveau par des officiers-généraux, et il espérait, disait-il, qu’il s’en trouverait bien quelques-uns qui lui viendraient rendre les derniers devoirs. Il n’avait jamais aimé l’éloquence et il détestait les mensonges solennels ; il défendait donc que l’on lit la harangue funèbre et militaire que l’on a coutume d’adresser aux troupes en ces sortes d’occasion. Point de discours ! mais vingt-quatre pièces de campagne de six livres de balles chacune feront douze décharges successives ; puis les bataillons feront feu l’un après l’autre, et l’artillerie tirera de nouveau. Après les décharges, les bataillons se sépareront ; chaque compagnie sera conduite devant le quartier de son capitaine, et chaque grenadier recevra une étrenne, comme cela se pratique dans le temps des exercices. Enfin le roi, donnant un dernier souvenir à sa cave, prescrivait qu’au souper servi le soir dans la grande salle aux officiers, on donnât de bon vin : « Je veux qu’ils soient bien traités, et qu’on mette en perce le meilleur tonneau de vin du Rhin que j’aie dans ma cave, et qu’en général il ne se boive ce jour-là que de bon vin. » Ainsi finira la journée, mais, quinze jours après, dans toutes les églises seront prononcées des oraisons funèbres sur ces paroles : « J’ai combattu le bon combat ; » seulement, ajoutait-il, « on ne parlera ni en bien ni en mal de mes actions, de ma conduite, ni de rien de ce qui me regarde ; on se contentera de dire à l’assemblée que je l’ai défendu, en ajoutant que je suis mort en me reconnaissant pécheur, et ayant recours à la miséricorde de Dieu et de mon Sauveur. » Enfin, comme c’était assez de cérémonies déjà et de dépenses, il ne voulait pas que ses domestiques fussent vêtus d’habits noirs ; ils garderont leur livrée avec un simple crêpe noir au chapeau : « En un mot, je prétends qu’on ne fasse pas tant de façons avec moi. »

C’est là un document sincère, où tout l’homme se retrouve avec ses habitudes d’ordonnateur, sa précision dans les arrangemens, sa franche manière de voir le réel, et le naturel humour qui naissait de cette franchise, avec la modestie dont il usait envers sa personne. Il n’avait fait qu’une concession à sa dignité royale : il voulut que l’on mît sur son cercueil, à côté de sa meilleure épée de munition, de sa meilleure écharpe et de sa meilleure dragonne, un casque et des éperons dorés à prendre dans l’arsenal de Berlin. A la modestie du roi pauvre et du roi chrétien s’ajoutait quelque chose comme la modestie d’un roi mort. Il ne commande qu’à son régiment. Quand il compose le cortège qui suivra le carrosse, il y marque une place pour « les officiers qui ne sont pas de mon régiment, mais qui pourront toutefois se trouver ici, s’ils le veulent bien. » Il ne croit pas que des capitaines suffisent pour descendre au caveau le corps d’un roi de Prusse, et il fait appel à la bonne volonté d’officiers-généraux, sans donner d’ordre. On dirait qu’il lui semble qu’après sa mort, il peut compter encore comme un colonel, mais pas plus. Après les décharges, quand les bataillons se sépareront, il commande qu’un détachement de grenadiers emporte les drapeaux, mais ces drapeaux ne sont déjà plus à lui. Il dit donc au prince : « Un détachement de grenadiers portera les drapeaux où vous l’ordonnerez. » Et la pièce se terminait par une sorte de prière : « Je ne doute pas, mon cher fils, que vous n’observiez exactement mes volontés. Je suis jusqu’au tombeau votre père affectionné. »

Cependant la journée du 29 et celle du 30 passèrent. « La maladie m’a la mine de traîner en longueur, » écrivait Frédéric à Wilhelmine, mais il croyait que la mort pouvait se présenter à l’improviste, et il rassurait sa sœur sur le compte des survivans : « Ne craignez rien ni pour la constance de la reine, ni pour mon stoïcisme ; nous ne nous démentirons ni les uns ni les autres, si le cas arrive. » Le 31 mai, à une heure du matin, le roi fit appeler M. Cochius. Dans les intervalles d’un râlement qui empêchait toute conversation, le pasteur l’exhortait à souffrir avec patience : « Plus votre travail est rude, sire, plus vous avez à souffrir, et plus grande sera la récompense. » Le roi l’assura qu’il avait détaché son cœur de tous les objets de son affection, de son épouse, de ses enfans, de son armée, de son royaume, du monde entier, et qu’il se trouvait allégé pour jamais de l’embarras de ces vanités, mais il se lamentait d’avoir perdu la mémoire : il cherchait ses prières et ne les trouvait plus. Il congédia le pasteur, car il avait beaucoup à faire dans sa dernière journée. Il avait convoqué pour cinq heures du matin le prince royal, les ministres, les officiers de l’état-major et les capitaines de son régiment. Il se fit d’abord conduire chez la reine, qu’il éveilla par ces mots : « Lève-toi, je vais mourir ; » puis dans les chambres des enfans ; Pöllnitz le rencontra, au moment où il en sortait : « Cela est fini, » lui dit le roi, qui, enveloppé d’une redingote blanche, et la tête enfoncée dans un bonnet, faisait peine avoir, tant il était abattu. Arrivé dans son antichambre, ceux qu’il avait mandés n’étant pas tous arrivés, il s’arrêta près d’une fenêtre dont la vue donnait sur les écuries, et ordonna qu’on fit sortir les chevaux afin que le vieux Dessau et le général Hacke en choisissent chacun un, qu’ils garderaient comme la dernière marque de son amitié. Dessau désigna un cheval : « Vous prenez le plus mauvais, lui dit le roi, » et, lui montrant un autre : « Prenez celui-là ; il est bon, je vous le garantis tel. » Il commanda de harnacher les chevaux, et, s’apercevant que les palefreniers mettaient une selle de velours bleu avec une housse jaune : « Ah I dit-il, si je me portais bien, comme je rosserais mes palefreniers ! » Il dit à Hacke, au grand et brutal Hacke, qui avait l’habitude de ces commissions : « Hacke, descendez et rossez ces misérables ! »

L’assemblée était enfin complète. Le roi fit approcher le prince royal, qui s’assit, pendant que l’assistance demeurait debout. Incapable de se faire entendre, il pria Bredow, le major de son régiment, d’annoncer qu’il remettait à son fils son royaume, son électoral ses États, son trésor et son armée, et qu’il chargeait le ministre Podevils de notifier l’abdication aux cours étrangères ; mais, comme Podevils faisait remarquer qu’il était nécessaire que l’acte en fût dressé et signé par le roi, celui-ci, sans répondre, commanda qu’on le menât dans sa chambre. Que signifiait donc cette cérémonie et quelle en était l’intention ? Frédéric Guillaume voulut-il prouver à Dieu qu’il était en effet détaché de son royaume, tout en se réservant d’annuler, d’un mot, cette déclaration verbale, s’il guérissait ? Le refus de signer l’acte donne à penser qu’il rusait peut-être avec Dieu lui-même. Mais plutôt il se donna la satisfaction de voir commencer le règne nouveau, car il ordonna au prince d’aller travailler dans son cabinet avec un des ministres, et sans doute, il se dit : Il y a quelqu’un là, et la machine ne s’arrêtera pas.

Dans sa chambre, il s’évanouit. Cochius rappelé récita les dernières prières à voix si haute que le roi, revenant à lui, le pria de ne pas crier si fort. Tout à coup, il se souvint que la livrée de ses domestiques venait d’être renouvelée. Il fit comparaître tous ses gens, et voyant leurs habits neufs qui, pourtant n’étaient guère magnifiques, il soupira : « O vanité ! vanité ! » Il interrogeait son chirurgien qui lui tâtait le pouls ; il discutait avec lui ; et, les yeux fixés sur un miroir, il se regardait attentivement mourir. Enfin on l’entendit prononcer ces paroles : « Je suis déjà mort, » sur quoi M. Cochius lui appliqua ces paroles du Seigneur à ses disciples : « Quand vous verrez ces signes, réjouissez-vous, car votre délivrance approche ! » Alors le roi : « Seigneur Jésus ! je vis en toi, je meurs en toi ; tu m’es gain et dans la vie et dans la mort ! » Sur un signe d’Eller, le prince royal emmena la reine ; à peine étaient-ils sortis, le roi expira. Le nez aminci, la bouche resserrée, le froncement du sourcil et les ravines des rides autour de l’œil perpétuaient la douleur sur son visage. Le tourmenteur d’hommes apparut tourmenté jusque dans la mort.


IV

« L’ère nouvelle,.. la grande époque, » comme disait Wilhelmine, était ouverte enfin. Une heure ne s’était pas écoulée, et déjà le roi Frédéric II donnait à son règne une première épigraphe très claire. Le vieux Léopold de Dessau, le conseiller et l’ami, l’inspirateur de Frédéric-Guillaume Ier, se jeta aux pieds du nouveau roi, dont il embrassa les genoux et, après une longue effusion de larmes, il lui dit qu’il espérait bien que lui et ses fils seraient maintenus dans leurs emplois, et qu’il conserverait l’autorité qu’il avait eue sous le feu roi : « Je tâcherai de vous faire plaisir en tout ce que je pourrai, répondit Frédéric, et je ne toucherai pas à vos emplois ni à ceux de vos fils ; quant à l’autorité dans laquelle vous souhaitez d’être maintenu, je ne sais ce que vous voulez dire ; je suis devenu roi ; mon intention est d’en faire les fonctions et d’être le seul qui ait autorité. »

Pour se soustraire aux importuns et se recueillir, il partit le soir même, alla passer la nuit à Berlin, et, le lendemain, se rendit à Charlottenbourg, dans ce joli château un peu solennel, illustré par le souvenir de sa grand-mère, Sophie-Charlotte, la reine philosophe, et que son père avait délaissé pour la rusticité de Wusterhausen. Tout de suite, dans le cabinet solitaire, commença l’énorme travail de ces journées auxquelles le jeune roi reprochait « d’être trop courtes de vingt-quatre heures. » Toute la matinée, — depuis quatre heures, — était donnée aux affaires de l’État, affaires de toute sorte, très grandes ou très petites. Vers midi, le roi et ses adjudans couraient à Berlin pour y assister à des exercices militaires et à la parade, puis, au galop, ils retournaient à Charlottenbourg. Le dîner réunissait les amis accoutumés, les amis « conversables ; » tous les soirs, il y avait concert, où la flûte royale jouait sa partie. Mais ces délassemens du sérieux laissaient le sérieux dominer : pendant la plus grande partie de la journée, Charlottenbourg, comme autrefois Rheinsberg, avait un air de couvent ; dans la cellule de l’abbé, personne ne pénétrait que par son ordre et pour affaire. Charlottenbourg était plus austère que Rheinsberg : les dames n’y étaient pas admises, pas même la reine, la pauvre reine.

Lorsque Frédéric avait quitté précipitamment Rheinsberg, le 28 mai, il y avait laissé sa femme et la plupart de ses amis, qui attendaient avec anxiété des nouvelles de Potsdam, hésitant à espérer, retenus dans la terreur qui empoisonnait la joie de ces amis des muses, et leur faisait souhaiter quelquefois, comme dit Bielefeld, d’avoir le Pégase à leur disposition pour se sauver au besoin. Ils interrogeaient l’horizon, émus dès qu’ils apercevaient un cheval, un mulet ou même un bœuf. Dans la nuit du 31 mai au 1er juin, Bielefeld fut réveillé par le bruit d’une cavalcade qui passait sur le pont de bois. Quelques minutes après, Knobelsdorf entrait dans sa chambre : « Lève-toi, Bielefeld, le roi n’existe plus ! » Mais Bielefeld témoignait quelque doute : « Non ! non ! reprit Knobelsdorl ; il est mort et très mort. Jordan a ordre de faire disséquer et embaumer le cadavre. Tu sais bien qu’une fois entre ses mains, il n’en reviendra plus. » Bielefeld, en sautant à bas du lit, renverse une table où se trouvait de la petite monnaie, et se baisse pour ramasser son argent ; mais Knobelsdorf s’indigne : « Ramasser des sous, tandis qu’il va pleuvoir sur nous des ducats ! » Tous deux se rendirent ensuite dans l’antichambre où la petite cour délibérait sur la façon d’avertir la princesse. Une des demoiselles entra d’abord dans la chambre, ouvrit les volets, et, comme sa maîtresse s’éveillait : » Je demande pardon à Votre Majesté, dit-elle. — Pourquoi m’appelez-vous majesté ? extravaguez-vous ? » Mais la grande-maîtresse, Mme de Katsch, était entrée à son tour : elle fit d’abord prendre à la princesse « une poudre contre la frayeur, » qu’elle tenait toute prête, puis elle la salua comme reine. La reine de Prusse eut vite fait de vêtir un négligé noir et blanc, qui était fort joli, et de passer dans la salle d’audience où elle reçut les hommages de sa cour. Jamais elle n’avait paru si belle. Elle annonça qu’elle partirait pour Berlin à dix heures. L’ambition lui était-elle venue tout à coup de faire grande figure ? Elle dit qu’il lui fallait à chaque station de relais quatre-vingts chevaux. Au déjeuner, qui fut splendide, les cuisiniers s’étaient surpassés : Mme de Katsch se fit donner un grand verre et porta les santés des nouvelles majestés, auxquelles elle souhaita un règne aussi long que fortuné. Et c’étaient des : « Votre Majesté, » dits et prodigués avec joie, entendus avec plaisir dans le charme de leur nouveauté. Aussitôt levée de table, la reine partit avec sa suite pour Berlin « comme un éclair. »

Elle n’y trouva plus son mari, qui, en partant pour Charlottenbourg, lui avait laissé un billet glacial, terminé par ces lignes : « Vous pouvez encore rester ici, votre présence étant encore nécessaire, jusqu’à ce que je vous écrive. Voyez peu ou point de monde. Demain, je réglerai le deuil des dames et je vous l’enverrai. Adieu, j’espère avoir le plaisir de vous revoir en bonne santé. » La jeune reine n’osa point aller à Charlottenbourg, si près pourtant, à une heure de carrosse, et si naturel que fût son désir de revoir son mari devenu Majesté ! Elle envoya seulement son maréchal de cour prendre des nouvelles du roi. Certainement elle comprit que la séparation était commencée. On s’attendait, d’ailleurs, à voir Frédéric poursuivre l’annulation de son mariage, et il dut y penser ; dans une lettre de ce temps-là, il compare la persistance de la fièvre à la constance assommante d’un hymen mal assorti ; de ces deux maux, il préfère le premier :

D’avec la fièvre un docteur nous sépare,
Mais de l’hymen une loi plus barbare
Veut que ce soit en révérend congrès
Qu’on examine une si triste histoire…

L’ennui d’une procédure en consistoire, l’inutilité de se donner l’embarras de ce scandale, puisqu’il ne se serait pas remarié, peut-être enfin un reste de pitié le retinrent. Mais une étrange existence commença pour Elisabeth Christine, veuve d’un mari vivant et glorieux, et qu’elle adorait. Très rarement elle se retrouvera sous le même toit que son mari ; jamais elle ne l’accompagnera dans ses voyages ; elle habitera l’hiver à Berlin, l’été à Schönhausen, château tout voisin de la ville ; elle n’ira point à Potsdam ; elle ne verra jamais Sans-Souci. Elle est reine pourtant, honorée comme telle, par ordre du roi ; elle a une cour, qu’elle entretient tant bien que mal, plutôt mal, car sa dotation n’est pas large, et elle s’endette, et elle joue ou met à la loterie pour s’enrichir, mais elle est aussi malheureuse au jeu qu’en ménage. De temps en temps, le roi lui donne quelque argent qui l’aide à se libérer. Pendant un demi-siècle à peu près, elle vivra ainsi très dignement, noblement, et le roi, ni personne, ne l’entendra se plaindre. Une fois pourtant, un cri de douleur lui échappera. Un de ses frères, Albert de Brunswick, a été tué à l’ennemi ; elle a su la nouvelle par son autre frère Ferdinand, mais, du roi, pas un mot n’est venu. Enfin arrive ce billet : « Madame, vous saurez apparemment ce qui s’est passé avant-hier. Je plains les morts et les regrette ; mes frères et Ferdinand se portent bien. On dit le prince Louis blessé. Je suis, avec bien de l’estime, madame, votre très humble serviteur. » Quelques jours après, le roi lui veut bien exprimer sa condoléance : « J’ai déploré la mort de votre frère, mais il est mort en brave homme, quoiqu’il se soit tait tuer de gaîté de cœur et sans nécessité. Il ne suivait que sa tête, et je m’étonne qu’il n’ait pas été tué il y a longtemps. » La reine confia sa douleur à son frère Ferdinand : « Je suis accoutumée à ses manières, dit-elle, mais cela ne laisse pourtant pas que j’y suis sensible ; c’est trop cruel d’avoir ses manières. Patience, je n’ai rien à me reprocher et fais mon devoir ; le bon Dieu aidera à me faire supporter ceci comme bien d’autres choses. » Dieu en effet, lui donna la grâce de la patience, et je ne sais pas s’il est une lecture plus touchante que celle des écrits de sa vieillesse. Je recommande aux âmes délaissées et qui veulent se résigner « la lettre dédicatoire à mon frère, » préface a la traduction faite par elle en notre langue, d’un traité dont le titre l’avait séduite : le Chrétien dans la solitude, et aussi quelques pages intitulées : Réflexion et méditation à l’occasion du renouvellement de l’année. Toute l’histoire de sa vie y est dite en quelques confidences très douces : « Souvent, j’ai été séduite ou par un feu follet, ou par un esprit raffiné, ou je me suis égarée dans l’obscurité de la mélancolie… Il y a eu dans mon cœur toutes sortes de choses que je me suis proposées. Mon cœur s’est laissé séduire par des imaginations et par un faux amour-propre, par la vanité et la fragilité de ses souhaits, et il s’est embrouillé dans des buts obstinés. » Elle demande pardon à Dieu de n’avoir pas vu tout de suite que, s’il l’a « très souvent menée par des voies inconnues et merveilleuses, toujours il l’a bien menée, » et que « ces voies de la croix ont été les moyens immédiats pour son amélioration et pour son vrai bonheur. » Dieu lui a montré qu’il veut qu’on s’attache à lui seul : « C’est en lui que j’aurai toujours recours ; il sera toujours mon secours, mon parent, mon soutien, jusqu’à la fin de ma vie, et il me recevra dans la bienheureuse éternité. Sans lui, je serais comme seule, abandonnée et isolée dans le monde. »

Ainsi Frédéric avait tenu la promesse qu’il s’était faite de se débarrasser de sa femme aussitôt que le roi serait mort : « Bonjour, madame, et bon chemin ! » Il reconnaissait pourtant qu’il n’avait rien à lui reprocher. Une fois, dans sa cruelle correspondance avec elle, il laisse échapper cet aveu : « Madame, il faut vous aimer, et la bonté de votre cœur mérite qu’on l’estime ; » mais, du parti qu’il a pris, il ne démordra point. L’histoire ne doit pas tenir pour détails inutiles la vie privée des grands hommes, car ceux-ci n’ont pas deux façons de vivre ; et ils traitent d’une même âme leurs affaires particulières et les affaires publiques. Ici, l’âme est d’airain.

La reine Elisabeth fut à peu près la seule victime de l’avènement. Des serviteurs du roi défunt, dont la disgrâce était attendue par tous et par eux-mêmes, s’étonnèrent de demeurer en place. Des amis du roi, et des plus intimes, les compagnons de la vie de Rheinsberg, furent surpris de ne pas tout de suite monter aux grands honneurs. C’est, dit un d’eux, la journée des Dupes. Avec une merveilleuse sûreté de conduite, Frédéric mit chacun en son juste lieu. À son ancien maître, Duhan de Jandun, qui avait souffert de la colère du roi Frédéric-Guillaume ; à Keith, cet officier, complice autrefois de son projet de fuite et qui s’était sauvé en Angleterre, il témoigna de la bonté, dans la mesure qui convenait. Il s’empressa d’appeler ceux de ses amis qui se trouvaient loin de lui par des billets charmans : « Mon sort est changé, mon cher, ne me faites pas languir. » Il voulut rassembler pour le garder auprès de lui « éternellement le troupeau des amis. » Mais, en échange de leur amitié, il ne leur offrait que son amitié. Bielefeld a bien fait de ramasser sa petite monnaie dans la chambre de Rheinsberg ; s’il eût attendu la pluie de ducats prédite par Knobelsdorf, il se fût trouvé pris au dépourvu ; les ducats de Frédéric II, pas plus que ceux de Frédéric-Guillaume, ne tomberont du ciel ; le cours ne sera point interrompu des années de pécuniaire sécheresse. Mais Bielefeld attendait au moins des honneurs, n’importe lesquels ; quand le roi lui eut dit qu’il le destinait aux affaires étrangères, il rêva sans doute d’une ambassade ; mais sa majesté ajouta que ces affaires demandaient une routine et un apprentissage, et qu’à cet effet il l’avait choisi pour accompagner M. de Truchsess, dans la mission diplomatique que celui-ci allait remplir à Hanovre. C’est commencer bien petitement, dit le pauvre Bielefeld, mais il ne méritait pas et il n’eut pas davantage. Il était jaloux de l’éclatante faveur de Keyserlingk, qui avait les airs d’un grand favori. Sur les portes de son appartement, le roi avait écrit de sa main le petit nom d’amitié qu’il lui avait donné : Césarion. On voyait partout Césarion, dans le château, dans les jardins, voltigeant avec un petit flageolet d’ambre à la boutonnière, chantant, riant, badinant, récitant des vers, qui coulaient en torrens de « son Hippocrène débordée. » Son appartement ne désemplissait pas ; il recevait par jour cinquante lettres de félicitations ou d’affaires, auxquelles répondaient ses secrétaires. Si bien qu’il trouva tout naturel de parler un jour politique avec le roi et de risquer des avis. « Écoute, Keyserlingk, lui dit le roi, tu es un brave garçon, j’aime à t’entendre chanter et rire, mais tes conseils sont d’un fou. » Césarion dut se contenter d’une promotion dans l’armée ; encore ne l’aurait-il pas obtenue, si le roi n’avait pas jugé qu’il la méritât. Frédéric n’avait pas le droit de disposer en faveur de ses amis de l’argent ni des honneurs appartenant au roi de Prusse.

Avec la même régularité que jadis, la machine fonctionnait. MM. les ministres auraient bien voulu se réunir en conseil pour y délibérer sous la présidence de sa majesté, mais Frédéric aimait moins encore que son père les discours et les débats. Il déclara qu’il s’en voulait tenir aux usages du règne précédent ; les ministres lui firent leurs rapports et leurs propositions individuellement, de bouche ou par écrit, et il y répondit, comme avait fait son père, et ses ordres furent recueillis, à la suite de ceux de Frédéric-Guillaume, sur le gros registre, où on lit, à la date du 1er juin 1740 : « Ici Sa Royale Majesté, Frédéric, roi de Prusse, a commencé à signer. » Ils sont souvent donnés du même style que ceux du père, brefs, durs, tranchans. MM. les ministres trouvèrent sur le gros registre, le mois même de l’avènement, en regard d’une de leurs propositions, cette réponse : « Lorsque les ministres raisonnent des négociations, ils sont d’habiles gens ; mais lorsqu’ils parlent de la guerre, c’est comme quand un Iroquois parle de l’astronomie. »


V

Ainsi, point de victimes, point de favoris, point de nouveautés dans le régime. Qu’y a-t-il donc de changé ? Rien et tout.

Se succèdent : l’abolition de la torture ; la suppression des dispenses ecclésiastiques pour mariages entre parens éloignés ; la déclaration que, dans les États du roi de Prusse, chacun est libre de faire son salut comme il l’entend ; la tenue solennelle d’une loge maçonnique où sa majesté elle-même occupe la chaire ; le rappel de Wolf exilé, et dont le retour semble à Frédéric une conquête dans le pays de la vérité ; la restauration de l’Académie des sciences ; l’appel à S’Gravesande, à Euler, à Maupertuis, que Frédéric supplie « d’enter sur ce sauvageon d’académie la greffe des sciences afin qu’elle fleurisse ; » les offres à des peintres, à des musiciens, à des comédiens et à des chanteurs, afin de « recueillir à Berlin tout ce que ce siècle a de fameux ; » l’interdiction des mauvais traitemens infligés aux soldats, des brimades de casernes, des violences dans le recrutement, et cet ordre aux généraux de renoncer à la dureté, à l’avarice et à l’orgueil, attendu qu’un bon soldat doit être humain et brave ; la suppression de la contrainte à bâtir, qui a ruiné tant de bourgeois à Berlin ; le massacre en masse des cerfs des chasses royales, et la conversion de terrains de chasse en prairies et terres de labour ; la préférence donnée pour l’adjudication d’un fermage à celui des concurrens qui se contentera des redevances en argent des paysans, sans exiger d’eux aucuns services de corps, etc. Tout cela, c’est l’esprit du temps, l’esprit du siècle « éclairé ; » c’est la lumière entrant tout à coup dans la sombre officine de la force prussienne et y éclatant, vive et comme impatiente.

Le caractère même de l’institution royale semble changé. Le feu roi avait gouverné le royaume comme on exploite un domaine ; il était un propriétaire en perpétuelle contestation avec les fermiers, ses sujets, rusant avec eux, comme il croyait que toujours ils rusaient avec lui. Le pays était d’un côté, le roi de l’autre, l’un et l’autre chicanant et luttant à qui ferait ses affaires au mieux. Le surlendemain de l’avènement, Frédéric donna aux ministres assemblés une petite leçon de philosophie politique : « Vous avez mis jusqu’ici de la différence entre les intérêts du maître et ceux de son pays ; vous avez cru faire votre devoir en ne vous appliquant qu’à bien veiller aux premiers, sans songer aux autres. Je ne vous en blâme pas, sachant que le roi défunt avait ses raisons de ne pas le désapprouver, mais j’ai les miennes pour penser autrement là-dessus. Je crois que l’intérêt de mes États est aussi le mien, et que je n’en peux avoir qui soit contraire au leur. C’est pourquoi ne faites plus cette séparation, et soyez avertis une fois pour toutes que je ne crois de mon intérêt que ce qui peut contribuer au soulagement et au bonheur de mes peuples. » Voilà bien le pays et le roi confondus en un être de raison, l’État. Conséquent avec son principe, Frédéric condamne les fantaisies que son père s’était permises, en vertu de ses principes à lui. Un être personnel et passionnel, comme Frédéric-Guillaume, pouvait avoir d’énormes caprices, la passion de la chasse, la passion des fous de cour, la ruineuse manie des recrues géantes ; un être de raison se les devait interdire. C’est pourquoi les cerfs ont été massacrés ; l’ordre que Frédéric-Guillaume avait donné à l’Académie des sciences de prélever sur ses maigres revenus deux cents thalers pour les fous de sa majesté est révoqué ; il n’y aura plus à la cour d’autres fous que ceux qui donneront au roi, comme Keyserlingk, des conseils qu’on ne leur demande pas. Le régiment des géans est licencié, ce régiment que Frédéric-Guillaume aima plus qu’aucun roi de France n’aima jamais une maîtresse, et qui lui coûta presque aussi cher qu’une maîtresse au roi de France.

Cet être de raison, gouverné par la raison froide, est sans piété, sans pitié pour la poésie du passé. Frédéric n’a pas même eu l’idée de se faire couronner à Kœnigsberg, bien entendu ; il ne donne pas dans « la superstition » de l’huile sainte ; il s’est rendu à la ville royale, en plus maigre équipage encore que n’avait fait son père, trois voitures en tout ; dans sa voiture, Algarotti et Keyserlingk lui tenaient compagnie ; il philosophait avec le premier, plaisantait avec le second, et il brûlait la route, refusant les entrées solennelles, les fêtes, les discours et toute la pompe des inutilités magnifiques. Kœnigsberg et la Prusse, c’était le pays des vieux souvenirs chevaleresques ; le royaume avait de vénérables privilèges qui remontaient au temps de l’ordre teutonique. C’était, à chaque événement, matière à discussions sans fin, à notes et contre-notes, répliques, dupliques et tripliques. Mais tout se passa très simplement ; le maître réclama l’hommage en sa qualité de maître et il le reçut comme il le demandait. Sur les monnaies frappées à l’occasion de l’hommage, le titre de roi de Prusse, rex Borussiœ, fut changé en celui de roi des Prussiens, rex Borussorum. Les Prussiens étaient substitués à la Prusse, les hommes au sol, l’imperium exercé par un homme sur des hommes à la propriété d’une terre, la monarchie moderne à la monarchie féodale.

La cérémonie de l’hommage des États de Brandebourg fut célébrée très simplement aussi à Berlin ; on n’y vit paraître ni le chapeau d’électeur, ni le bâton d’archichambellan de l’empire. Vieux objets à mettre dans un musée de curiosités, ce chapeau et ce bâton ! Le roi des Prussiens ne regardait pas dans la vieille histoire : il regardait dans le réel et il voyait vrai. D’être électeur du saint-empire, il ne se souciait guère, et quelle drôlerie que ce titre d’archichambellan d’un fantôme, d’un fantoche ! Frédéric-Guillaume, dans sa dernière conversation politique, recommandait encore à son fils le respect du u chef de l’empire. » Ce que Frédéric II pensait du chef de l’empire, les ministres l’apprirent par la suite de la note marginale où ils étaient traités d’Iroquois : « L’empereur est le vieux fantôme d’une idole qui avait du pouvoir autrefois et qui était puissant, mais qui n’est plus rien à présent ; c’était un homme robuste, mais les Français et les Turcs lui ont donné la v.., et il est énervé à présent. »

Ce rejeton d’une vieille race arrivait donc au pouvoir avec la pleine liberté d’esprit d’un homme nouveau et une merveilleuse fraîcheur de forces. Il régnait avec allégresse ; ses lettres, ses billets et ses notes trahissent sa joie intime. La grandeur et la diversité de ses occupations l’amusent : « Adieu, écrit-il à Jordan. Je vais écrire au roi de France, composer un solo, faire des vers à Voltaire, changer les règlemens de l’armée et faire encore cent choses de cette espèce. » Avec Voltaire, il continue de jouer le philosophe, et de regretter sa liberté de suivre sa fantaisie, de penser, de rêver et d’écrire. Il plaisante même sur son avènement : « J’étais en train de composer une épître sur les abus de la mode et de la coutume, lorsque la coutume de la primogéniture m’obligea de monter sur le trône ; » mais en même temps il énumérait ses labeurs auxquels ne suffit pas le jour : « Je travaille des deux mains, d’un côté à l’armée, de l’autre au peuple et aux beaux-arts… Je suis à la veille d’un enterrement (celui de son père), d’une augmentation de troupes, de beaucoup de voyages ; » et il dépeignait joliment son activité fiévreuse.

Il a la fièvre en effet presque constamment, et il la promène avec lui :

La fièvre et moi, nous voyageons ensemble…

A peine arrivé de Kœnigsberg, il se met en route vers le Rhin, avec l’intention de pousser plus loin, jusqu’à Paris peut-être ; mais il s’en tient à la gaminerie de la visite incognito à Strasbourg. A Wesel, il reçoit Voltaire, et il est content : « J’ai vu deux choses qui m’ont toujours tenu au cœur, savoir Voltaire et les troupes françaises. » Il est content, parce que la visite à Strasbourg l’a désenchanté de la France ; les officiers et Monsieur le maréchal gouverneur lui ont paru très ridicules, et il s’est donné la joie d’envoyer à Voltaire une méchante satire contre nous, contre

Le peuple fou, brusque et galant,
Chansonnier insupportable,
Superbe en sa fortune, en son malheur rampant,
D’un bavardage impitoyable
Pour cacher le creux d’un esprit ignorant.

Il est content, parce que ce Voltaire admirable, ce Cicéron, ce Pline, cet Agrippa, cette gloire du siècle et de la France, lui a envoyé le compte des frais de sa visite, et que c’est un compte d’apothicaire, 1,300 écus, soit 550 écus pour chacune des journées par lui passées à Wesel : « C’est bien payer un fou, écrit Frédéric ; jamais bouffon de grand seigneur n’eut de pareils gages. » C’est pour les âmes dures des pessimistes un si doux plaisir que l’amer plaisir de mépriser autrui ! A Wesel encore, il a vu Maupertuis, qui lui a bien parlé de la figure du monde et de l’aplatissement delà terre aux pôles. Enfin, à Wesel toujours, il a préparé un esclandre à M. de Liège. M. l’évêque de Liège était en contestation avec le roi de Prusse, au sujet de droits qu’il prétendait sur la seigneurie de Herstall, que Frédéric-Guillaume avait héritée. Depuis des années, l’affaire traînait ; les pièces s’entassaient dans les dossiers à Liège, à Bruxelles, à Vienne ; à Berlin, elles remplissaient déjà vingt volumes. Le procès était si compliqué qu’il aurait duré des siècles, si un jour M. Rambonnet, conseiller secret de S. M. le roi de Prusse, ne s’était présenté chez M. de Liège et ne l’avait prié de lui donner une réponse satisfaisante dans les quarante-huit heures. « Quarante-huit heures ! s’écria M. de Liège. Mais je n’aurai pas le temps de consulter mes conseillers. Je suis prince de l’empire. Jamais on n’a vu traiter un prince de l’empire de cette façon ! » Quarante-huit heures après, douze compagnies de grenadiers et un escadron de dragons pénétraient dans l’État de Liège, y levaient des contributions sur les biens de Monseigneur et s’installaient comme s’ils étaient chez eux. Cette façon de se faire justice à soi-même scandalisa l’empire, l’empereur et l’Europe, mais il plaisait à Frédéric de montrer qu’il ne permettait pas qu’on méprisât sa puissance, et aussi d’étonner le monde et de lire « son nom dans les gazettes. » C’était le commencement de la gloire.

Pour s’élever à la vraie gloire, il comptait sur une des deux occasions depuis longtemps attendues, la mort de l’électeur palatin ou la mort de l’empereur. L’une lui serait aussi bonne que l’autre, et il était résolu à saisir la première qui se présenterait. Depuis la seconde semaine après son avènement, il négociait avec l’Europe entière. Presque en même temps partirent de Berlin, munis d’instructions secrètes, trois ambassadeurs, tous les trois colonels, le colonel de Münchow pour Vienne, le colonel de Camas pour Paris, le colonel comte de Truchsess pour Hanovre, où était le roi d’Angleterre. C’est sans doute pour l’acquit de sa conscience que Frédéric faisait valoir à Vienne le mérite et la nécessité d’une alliance comme la sienne. Il n’espérait pas que l’orgueilleuse maison voulût s’abaisser à reconnaître qu’elle avait besoin de lui ; l’eût-elle fait, il aurait mis à ses services un prix inacceptable, car depuis longtemps il considérait l’Autriche comme sa carrière. Au contraire, assuré qu’il était d’une guerre prochaine entre la France et l’Angleterre, il était certain de s’entendre avec l’une des deux puissances. Il avait plus de penchant pour la France, qui pouvait lui être plus utile, mais aucun préjugé en sa faveur. Il s’offrit donc aux deux rivales en même temps. « J’envoie Truchsess à Hanovre, dit-il à Camas dans l’instruction secrète. Il doit tenir en échec la politique du Cardinal (Fleury), et vous parlerez de Truchsess comme d’un homme que j’estime beaucoup, et qui a le secret, afin que, pour ne pas me laisser échapper des mains, on me fasse de meilleures offres qu’au roi mon père. » — « Vous ferez beaucoup valoir l’envoi de Camas en France, dit-il à Truchsess dans l’instruction secrète. Vous direz avec un air de jalousie que c’est un de mes intimes, qu’il possède ma confiance et qu’il ne va pas en France pour enfiler des perles. » Pendant la négociation, il avertit Camas des bonnes dispositions des Anglais, Truchsess de la bonne volonté de la France. Il mettait aux enchères sa force et son génie, avec une effronterie joyeuse. A ce moment-là, il écrivait à Algarotti que, démasqué comme auteur de l’Anti-Machiavel, après avoir été démasqué à Strasbourg, il voyait bien qu’il était né pour être découvert, et il concluait : « Il n’y a plus de ressource pour moi que dans un fonds inépuisable d’effronterie. »

Cependant les vieilles puissances écoutaient très prudemment les avances de cette jeune puissance et de ce jeune homme. Soit ! dit-il. « Le temps et les conjonctures vous feront peut-être changer d’avis. » Il avait annoncé avant son avènement qu’il commencerait par un grand coup ; il le répétait, à présent qu’il était roi. « Parlez, écrivait-il à Camas, de ma façon de penser vive et impétueuse : vous pouvez dire qu’il est à craindre que l’augmentation de mes troupes ne produise un feu qui mette l’incendie dans toute l’Europe ; que le caractère des jeunes gens est d’être entreprenant, et que les idées d’héroïsme troublent et ont troublé dans le monde le repos d’une infinité de peuples. » Il augmentait en effet ses forces, méditait des plans de campagne en vue de telle ou telle conjoncture, calculait, prévoyait et prédisait.

L’automne venu, il voulut revoir Rheinsberg et se « recogner » une dernière fois dans sa chère solitude. Un matin de la fin d’octobre, un courrier arriva au château, porteur d’une dépêche et d’une grande nouvelle. Le roi était en proie à un accès de fièvre violente ; après avoir hésité un moment, un de ses officiers entra dans la chambre où il était couché et lui tendit la dépêche. Sans dire un mot ni manifester l’émotion la plus petite, le roi de Prusse apprit la mort de l’empereur Charles VI. Pourquoi se serait-il ému ? Comme il en avait l’habitude dans les grandes circonstances, il écrit à Voltaire un peu solennellement que cette mort, c’est « le rocher détaché qui roule sur la figure des quatre métaux que vit Nabuchodonosor et qui les détruisit tous.., » mais à son ami Algarotti, il disait : « Une bagatelle comme la mort de l’empereur ne demande pas de grands mouvemens. Tout était prévu, tout était arrangé… » Cinq semaines après, comme il l’avait prévu et arrangé, hardi comme un héros, tranquille comme un philosophe, le roi de Prusse incendiait l’Europe.


ERNEST LAVISSE.