L’Aveugle et le Paralytique

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Fables de FlorianLouis Fauche-BorelVolume 9 (p. 63-64).

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FABLE XX.

L’Aveugle & le Paralytique



Aidons-nous mutuellement,
La charge des malheurs en sera plus légère ;
Le bien que l’on fait à son frère
Pour le mal que l’on souffre est un soulagement.
Confucius l’a dit ; suivons tous sa doctrine.
Pour la persuader aux peuples de la Chine,
Il leur contoit le trait suivant.

Dans une ville de l’Asie
Il existoit deux malheureux,
L’un perclus, l’autre aveugle, & pauvres tous les deux.
Ils demandoient au Ciel de terminer leur vie ;
Mais leurs cris étoient superflus,
Ils ne pouvoient mourir. Notre paralytique,
Couché sur un grabat dans la place publique,
Souffroit sans être plaint : il en souffroit bien plus.
L’aveugle, à qui tout pouvoit nuire,
Était sans guide, sans soutien,
Sans avoir même un pauvre chien
Pour l’aimer & pour le conduire.
Un certain jour, il arriva

Que l’aveugle à tâtons, au détour d’une rue,
Près du malade se trouva ;
Il entendit ses cris, son âme en fut émue.
Il n’est tels que les malheureux
Pour se plaindre les uns les autres.
J’ai mes maux, lui dit-il, & vous avez les vôtres :
Unissons-les, mon frère, ils seront moins affreux.
— Hélas ! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,
Que je ne puis faire un seul pas ;
Vous-même vous n’y voyez pas :
À quoi nous serviroit d’unir notre misère ?
— À quoi ? répond l’aveugle ; écoutez. À nous deux
Nous possédons le bien à chacun nécessaire :
J’ai des jambes, & vous des yeux.
Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide :
Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ;
Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez.
Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.


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