L’Instruction supérieure en Suède

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L’Instruction supérieure en Suède
Revue des Deux Mondes3e période, tome 9 (p. 424-447).
L'INSTRUCTION SUPERIEURE
EN SUEDE

Au temps de Goethe et de Schiller, quand brillait cette illustre pléiade d’écrivains qui ont marqué l’âge d’or de la littérature germanique, on savait nous rendre justice en Allemagne. Les grands esprits d’alors étaient impartiaux : beaucoup d’entre eux aimaient la France, tous admiraient son génie. Aujourd’hui, orgueilleux de leurs triomphes comme aux plus glorieuses époques de notre histoire nous ne l’avons jamais été, les Allemands s’enivrent de leurs propres louanges, et n’ont que du mépris pour qui n’a pas eu le bonheur de naître entre l’Oder et le Rhin. S’ils daignent s’occuper de la France, c’est pour faire un parallèle blessant entre nos vices et leurs vertus, nos faiblesses et leurs grandeurs, notre ignorance et leur science. Sur ce dernier point surtout, l’orgueil de nos voisins n’a plus de bornes. L’éloge de la science allemande est un lieu-commun qui alterne dans leur bouche avec l’éloge de la vertu ou de la bravoure allemande. A les entendre, il semble que les Français, peuple léger et vaniteux, n’ont pas reçu en partage la puissance intellectuelle nécessaire pour se livrer aux profondes recherches, gründliche Forschungen, dont les savans allemands sont si fiers. Pour apprécier ce que valent ces allégations, il suffit de jeter un coup d’œil en arrière sur l’histoire de notre pays. Ceux qui seraient tentés de croire à l’infériorité de la race latine et particulièrement française verront que jusqu’à la fin du siècle dernier la France tenait le premier rang en Europe, aussi bien pour les sciences que pour la littérature. La décadence des hautes études ne dérive pas de causes essentielles et irrémédiables : les travaux de nos savans d’autrefois et de ceux d’aujourd’hui apportent au contraire la preuve manifeste des aptitudes scientifiques de l’esprit français. Où trouverait-on à un plus haut degré la précision de la pensée, la rigueur de la méthode, la lucidité dans l’expression ? Ce n’est donc point au mérite intrinsèque du génie allemand qu’il faut attribuer la supériorité actuelle de l’Allemagne, c’est plutôt à l’excellente organisation de l’enseignement universitaire en ce pays, ainsi qu’à la situation économique et sociale dans laquelle il se trouve.

Le grand ennemi des hautes études en France, c’est la tendance pratique et utilitaire qui domine de plus en plus dans la société moderne. Avec le développement de l’industrie et du commerce, la richesse publique s’est prodigieusement accrue. Avec l’accroissement de la richesse, la vie matérielle a renchéri et le luxe singulièrement augmenté. De là la préférence que l’on accorde aux carrières lucratives. Pour se vouer à la science pure, il faut une ardeur et une absence d’ambition dont bien peu sont capables ; il faut de plus être dans une situation de fortune indépendante. Les chaires des facultés ne sont pas assez largement rétribuées pour exercer une bien puissante attraction sur l’esprit des jeunes gens. Elles sont du reste peu nombreuses et données pour la plupart à des élèves de l’École normale qui ont commencé par professer dans les lycées : c’est là un stage qui ne plaît pas à tout le monde. Ajoutez à ces considérations qu’il n’y a en France qu’une ville où l’on puisse travailler : c’est Paris, celle où la vie matérielle coûte le plus.

Bien différente est la situation en Allemagne : grâce à l’ancien morcellement de ce pays, la province ne s’est pas éclipsée devant la capitale. Nombre de petites villes paisibles offrent à l’étudiant des ressources suffisantes pour le travail, et lui présentent pour l’avenir la perspective d’une chaire à l’université, position sociale très estimée, susceptible même de devenir un jour assez lucrative par le talent de celui qui l’occupe. Aussi le nombre des jeunes gens qui s’adonnent à l’étude des lettres et des sciences est-il considérable. Tous ne deviennent pas des professeurs de génie : j’en appelle aux rares Français qui ont étudié en Allemagne ; mais de loin en loin il surgit de la foule un homme qui rend service à la science et honore son pays. Que peut-on souhaiter de plus ? Comme résultat de cette accumulation de travail, une multitude de livres nouveaux voient le jour chaque année : les journaux d’outre-Rhin en publient orgueilleusement la statistique. Ce sont pour la plupart des ouvrages médiocrement écrits, mal composés, pleins de redites et de pédantisme ; mais parfois il apparaît un de ces chefs-d’œuvre d’érudition ou de science qui ont illustré les noms des Bopp, des. Mommsen, des Müller, des Helmholz et de tant d’autres. Il suffit qu’il y ait quelques élus parmi beaucoup d’appelés. Ce n’est jamais que par le fait d’un petit nombre d’hommes d’élite que la science et la civilisation progressent ; la multitude suit de loin.

Cet ensemble de conditions favorables à la culture intellectuelle se rencontre au même degré dans les états scandinaves. Ces royaumes du nord, trop peu étudiés en France et pourtant si dignes de nos sympathies, sont les pays de l’Europe où l’instruction est le plus universellement répandue dans toutes les couches de la population, et ils ont depuis deux siècles produit nombre d’hommes éminens, qui se sont illustrés dans toutes les branches des connaissances humaines. Sans parler de Linné ou de Berzelius, dont les noms n’appartiennent pas moins au monde entier, qui les admire, qu’à la Suède, leur patrie, sans parler non plus de ces laborieux déchiffreurs des vieilles inscriptions runiques, dont les travaux ont jeté tant de lumière sur les origines de la race Scandinave, on pourrait, parmi les contemporains, citer des savans du premier mérite, comme l’historien Munk, de Christiania, mort il y a quelques années, l’anthropologiste Nilsson, de Lund, ou le philologue Madvig, de Copenhague. Les universités, non moins florissantes que celles de l’Allemagne, sont de brillans foyers d’où la science rayonne sur le pays tout entier. Le goût des hautes études est si répandu chez les Scandinaves que presque tous les jeunes gens appelés à une situation un peu élevée commencent par mener pendant quelques années la vie d’étudiant. Dispersés ensuite dans les carrières variées de la vie pratique, ils y apportent un fonds de solide instruction et de connaissances qui, une fois acquises, ne se perdent plus. Il en est de même en Allemagne et en Angleterre, et, bien qu’à Oxford ou à Cambridge l’équitation et le canotage occupent la première place dans les études, les Anglais les plus sérieux ne tiennent pas pour perdu le temps qu’ils ont passé à l’université.

C’est là ce qui nous manque le plus. En France, l’enseignement supérieur n’existe pour ainsi dire pas, au moins hors de Paris. On se contente d’avoir fait ses classes ; les dix années qu’on passe sur les bancs du collège ne sont qu’un long entraînement pour arriver au baccalauréat, qui marque la fin des études théoriques. Parmi les facultés, celles de droit et de médecine sont les seules où l’on travaille, parce qu’elles ouvrent la porte de carrières enviées. Les facultés de théologie, si brillantes en Allemagne, ne sont plus chez nous qu’une expression administrative, et cela au grand détriment de l’instruction du clergé. Quant aux facultés des lettres et des sciences, la plupart végètent sans parvenir à grouper autour d’elles des étudians sérieux. D’éminens professeurs voient leurs cours désertés, à moins qu’abandonnant le terrain purement didactique, ils ne prennent le parti d’attirer le public en l’amusant. L’urgence d’une réforme s’impose à tous. Les uns voient le remède dans un retour aux anciennes universités supprimées par la révolution, les autres dans la liberté de l’enseignement supérieur. Quoi qu’il advienne des projets soumis à l’assemblée nationale, il est probable que nous verrons renaître en France des centres d’études plus ou moins semblables à ceux qui existent à l’étranger. A ce titre, il ne saurait être indifférent d’étudier les institutions universitaires des différentes contrées de l’Europe. Les universités d’Allemagne et d’Angleterre, grâce à de récens travaux, sont aujourd’hui bien connues ; celles des états Scandinaves ne méritent pas moins de l’être. En Suède particulièrement, il y a ceci de remarquable que, tandis que le Danemark et la Norvège calquaient absolument les hautes écoles allemandes, Upsal et Lund conservaient leurs institutions spéciales, dans lesquelles on peut discerner encore de lointaines réminiscences de l’université de Paris, la première et la mère de toutes les autres.


I

Dès l’âge héroïque de l’histoire Scandinave, Upsal apparaît comme la capitale religieuse des Suédois. La tradition populaire et la littérature des sagas ont perpétué le souvenir de ce merveilleux temple d’Odin où les peuplades riveraines du lac Mâlar venaient célébrer en commun leur culte. L’ancienne ville était assise sur l’emplacement du village appelé aujourd’hui le vieil Upsal (Gamla Upsala), dont l’église, fondée sur les assises du temple païen, s’élève au pied des trois grands tumulus qui, suivant la légende, sont les tombeaux d’Odin, de Thor et de Freya. Quand le christianisme eut remplacé la religion nationale, les nouveaux convertis s’empressèrent de brûler le sanctuaire du dieu détrôné ; mais Upsal devint la métropole catholique de la Suède du nord. Il en est presque toujours ainsi quand une religion succède à une autre : le peuple, qui n’aime point à rompre avec les vieux usages, continue d’offrir ses hommages au dieu nouveau, au lieu même où il était accoutumé d’aller adorer l’ancien.

La science étant au moyen âge l’apanage exclusif du clergé, Upsal devait être la ville savante du royaume par cela même qu’elle en était la métropole religieuse. Avant l’université, elle possédait une école cathédrale où l’on enseignait le latin ; cependant les jeunes’ gens désireux d’une instruction un peu étendue étaient dans la nécessité de l’aller demander aux pays étrangers. Paris attirait un assez grand nombre d’étudians Scandinaves : un riche Suédois nommé And acheta même au XIIIe siècle une maison située rue Serpente pour loger gratuitement douze de ses compatriotes les moins fortunés. Un collège suédois existait aussi à Rome. Cette situation se prolongea jusqu’au jour où le président (förestandare) Stenon Sture, qui administra quelques années le royaume pendant la période de troubles et de guerre qui suivit l’union de Calmar jusqu’à l’avènement de Gustave Vasa, fonda l’Academia upsaliensis, solennellement inaugurée le 21 septembre 1477. Catholique pendant un demi-siècle, puis luthérienne après que l’édit de Vesteraas eut enlevé la Suède à l’influence des pontifes de Rome, la nouvelle académie fit peu parler d’elle avant le XVIIe siècle. A cette époque, elle reçut de Gustave-Adolphe de riches dotations qui lui permirent d’appeler des professeurs étrangers et des savans illustres, et le roi Charles X lui imposa des statuts qui demeurèrent en vigueur jusqu’en 1852, — au moins dans leurs parties essentielles.

Vers le même temps, le gouvernement suédois donnait deux rivales à l’université d’Upsal. La première, l’académie d’Aabo en Finlande, fondée en 1640 par la reine Christine, passa en 1809 sous la domination russe, et fut transférée à Helsingfors, où elle a conservé la langue et les usages de l’ancienne métropole au milieu des Finnois et des Slaves. La seconde est l’université de Lund, créée en 1666 par le roi Charles X, au moment où une guerre heureuse contre le Danemark venait d’ajouter à ses états les trois belles provinces de Scanie, Halland et Blékingie : il s’agissait d’arracher les nouvelles conquêtes à l’influence intellectuelle de Copenhague, dont elles ne sont séparées que par un bras de mer étroit. Comme Upsal, Lund était une ville antique, célèbre dans l’histoire du nord. Située à une faible distance de l’Oeresund, avec lequel elle communique par un petit cours d’eau navigable autrefois, dit-on, pour les barques légères des pirates northmans, Lundinum Gothorum, Londres des Goths, comme on l’appelait au moyen âge, avait été une importante place de commerce. Avec le christianisme, elle devint le siège d’un archevêché. Aujourd’hui c’est une petite cité de 10,000 à 11,000 âmes qui, n’était l’université, ne se distinguerait guère des autres stations du chemin de fer de Malmoe à Stockholm. Le but politique que poursuivait le roi Charles X fut pleinement atteint : malgré la proximité de leur ancienne capitale, les provinces annexées s’assimilèrent de plus en plus au royaume de Suède, dont elles font aujourd’hui partie intégrante au même titre que l’Uppland ou la Dalécarlie. Le patois des paysans de Scanör et de Falsterbo est le seul vestige auquel on pourrait reconnaître de nos jours que les Danois colonisèrent jadis les deux rives de l’Oeresund, et y régnèrent pendant de longs siècles.

Les deux universités de la Suède, quoique ayant un passé bien différent, sont organisées d’une façon presque identique par les statuts de 1852. Il ne faudrait pas croire d’ailleurs qu’une réforme radicale ait été opérée à cette époque. Comme tous les peuples de sang germanique, les Suédois entourent d’un respect presque superstitieux les usages qui ont reçu la consécration du temps : on s’est borné à rajeunir ce qui était trop suranné et à mettre les vieilles institutions en harmonie avec les idées modernes.

Le plus haut magistrat universitaire est le chancelier, nommé par le roi sur la proposition du consistorium academicum majus. La liberté de l’enseignement supérieur n’existe donc pas en Suède, puisque le chef des universités est en définitive un fonctionnaire public ; mais, si l’autorité est au sommet, il règne partout la plus large indépendance. L’état n’exerce qu’un droit de contrôle, l’administration et la direction lui échappent. Le mode de nomination du chancelier prouve déjà combien les susceptibilités des universités sont ménagées, et en fait le roi sanctionne toujours le choix du consistoire, pourvu que ce choix porte sur un homme qui, par sa situation sociale autant que par sa notoriété littéraire ou scientifique, soit digne du poste d’honneur auquel il est appelé. Tel était en 1873 le comte Hamilton, ancien ministre plénipotentiaire, et membre de l’académie suédoise.

Le chancelier peut exercer ses fonctions pour les deux universités simultanément, et par conséquent résider à Stockholm en se bornant à faire quelques visites d’inspection. Au-dessous de lui, un droit de surveillance est conféré à l’évêque de Lund et à l’archevêque d’Upsal (on sait que l’église suédoise a conservé la hiérarchie catholique malgré la réforme), qui portent le titre de pro-chanceliers. De ce qu’un haut dignitaire ecclésiastique occupe ainsi une place importante dans l’administration universitaire, il ne faudrait pas conclure que la liberté de penser n’existe pas en Suède. Dans les pays qui ont une religion d’état, une église établie aussi fortement constituée que les états scandinaves, on trouve le clergé mêlé à tout, les évêques et les pasteurs étant véritablement des fonctionnaires ; mais l’exemple de l’Angleterre prouve que la liberté scientifique n’est point incompatible avec des sentimens religieux bien entendus. On enveloppe d’un grand respect tout ce qui touche à l’église nationale, et celle-ci ne s’ingère point dans les sciences profanes.

L’administration effective de l’université appartient au recteur, assisté des professeurs réunis en conseil sous sa présidence. Dans l’ancienne université de Paris, le recteur était nommé par les facultés et par les délégués des quatre nations qu’on appelait les intrants. Au moyen âge, quand la théorie des universaux passionnait les esprits, au XVIe siècle, lorsque la prononciation de quisquis et de quanquam divisait le monde savant en deux camps ennemis, les élections universitaires donnaient lieu fréquemment à des scènes de violence, tant le titre de recteur était honoré et recherché ! En Suède, le principe de l’élection a été supprimé. Chaque professeur est recteur à son tour pendant une année : aussi le rectorat a-t-il beaucoup perdu de son ancien éclat ; on a même abandonné l’appellation pompeuse de rector magnificus usitée en Allemagne.

L’assemblée générale des professeurs, réunis sous la présidence du recteur, forme le consistorium academicum majus, de qui relève l’administration générale de l’université. Quand le consistoire veut discuter des questions de finances ou prendre des mesures concernant les bibliothèques et les autres collections scientifiques, il appelle à lui le trésorier ou le bibliothécaire. Le consistorium academicum minus, comité de professeurs nommés par l’assemblée générale, est chargé d’exercer les pouvoirs disciplinaires que la loi confère à l’université sur les étudians, — pouvoirs qui d’ailleurs ont été beaucoup restreints.

Les revenus des universités suédoises consistent principalement en redevances seigneuriales, dîmes, loyers d’immeubles affermés, intérêts de capitaux, etc., à quoi l’état ajoute une subvention de 183,000 couronnes [1] pour Upsal et 126,000 pour Lund. Les frais d’examen et d’inscriptions sont si minimes que les Suédois peuvent presque se glorifier d’avoir établi la gratuité de l’enseignement supérieur. En 1871, l’université d’Upsal a dépensé 375,000 couronnes, celle de Lund 261,000. En somme, la Suède consacre chaque année à la haute instruction 636,000 couronnes, environ 890,000 francs, pour une population qui ne dépasse pas 4,200,000 habitans. Dans la même proportion, la France devrait dépenser 8 millions de francs ; au lieu de cela, un rapport officiel de 1868 constate que les dépenses de l’enseignement supérieur, déduction faite des recettes correspondantes, n’excédaient pas alors 221,000 francs !

Les quatre facultés d’autrefois existent encore à Upsal et à Lund : jusqu’à présent, on n’a pas senti le besoin de dédoubler la faculté des arts qui, sous le nom de filosofiska fakullet, comprend tout ce qui n’est ni théologie, ni droit, ni médecine. On voit qu’il faut entendre le mot de philosophie dans sa plus large acception, comme au temps d’Anaxagore ou de Thalès de Milet. Chaque professeur est alternativement et pendant une année doyen de la faculté à laquelle il appartient. Les facultés fixent elles-mêmes l’ordre et le sujet des cours sans avoir besoin d’en référer au département de l’instruction publique à Stockholm. Elles font subir les examens, et sont compétentes pour faire des propositions au roi en vue de remplir les chaires vacantes.

A côté des professeurs titulaires nommés ainsi par le gouvernement, mais sur présentation, les facultés suédoises comptent un nombre assez considérable de professeurs adjoints (adjuncter) nommés par le chancelier. Les premiers reçoivent un traitement d’environ 6,600 francs ; toutefois, pour les professeurs de théologie, le traitement est remplacé par les revenus d’une cure de la ville ou de la banlieue, dans laquelle ils sont suppléés pour le service quotidien par des vicaires. Les adjoints n’ont que la moitié du traitement des professeurs : ils ne peuvent être ni doyens, ni membres des consistoires académiques ; leur rôle est à peu près celui des agrégés de nos facultés de droit. Un certain nombre de chaires sont dues à la générosité de riches particuliers désireux de faire passer leur nom à la postérité en l’attachant à une fondation utile : telle est à Upsal la chaire d’éloquence et de statistique (union assez bizarre), créée en 1709 par le conseiller d’état Skytte. Le titulaire, qui est aujourd’hui l’éloquent professeur Svedelius, « un des dix-huit de l’Académie suédoise, » habite une maison léguée à cet effet, ainsi que l’indique une inscription gravée sur la muraille.

Au-dessous des professeurs et au-dessus des étudians, dans une situation intermédiaire, se placent les docenter, qui correspondent aux privat-dozenten de l’Allemagne. Ce sont des jeunes gens qui, après avoir subi certains examens, obtiennent de la faculté la permission d’enseigner à leur tour sans recevoir aucun traitement de l’état. Ils font ainsi une sorte de stage pour arriver à devenir adjoints, puis professeurs. Grâce à ces trois classes de professeurs, le personnel enseignant en Suède est beaucoup plus considérable que dans nos facultés françaises. Il y avait à Upsal, en 1873, 34 professeurs titulaires, 27 adjoints, 46 docenter, et à Lund 28 professeurs titulaires, 21 adjoints et 12 docenter, — en tout 107 professeurs à Upsal et 61 à Lund ! Il faut aller dans les grandes universités d’Allemagne pour retrouver de pareils chiffres, qui sont singulièrement éloquens.


II

J.-J. Ampère, qui visita les pays Scandinaves vers la fin de la restauration et passa quelque temps à Copenhague, qualifie d’effrayant le programme des connaissances exigées pour suivre les cours de l’université danoise. Ce qui était vrai alors à Copenhague ne l’est pas moins aujourd’hui à Upsal et à Lund. Le titre de citoyen académique n’est donné qu’à la suite d’examens difficiles qui couronnent les études classiques.

L’enseignement secondaire est libre à peu près comme en France, c’est-à-dire que des établissemens privés font concurrence aux lycées de l’état (elementarlöroverk). Ces lycées ne sont d’ailleurs que des collèges d’externes (l’internat semble aux Suédois quelque chose de monstrueux), dont on peut suivre les classes presque gratuitement. La bifurcation est établie aussi largement que possible : sur neuf classes, la première seule est commune, on bifurque à la deuxième, — la huitième en notre langage. Après s’être élevés de classe en classe avec un examen à chaque échelon, les élèves subissent, soit dans la section littéraire, soit dans la section scientifique, une épreuve définitive qui leur ouvre la porte des universités. L’université était autrefois juge des candidats qui demandaient à suivre ses cours : elle doit aujourd’hui accepter tous les jeunes gens qui ont subi l’examen de sortie dans un collège de l’état. Les collèges ont acquis par là ce qu’on appelle le droit de dimission, privilège qui a été aussi accordé par le gouvernement à cinq ou six établissemens privés présentant des garanties suffisantes. On a ainsi débarrassé les villes universitaires de la foule des preliminaristes ou examinandi qui attendaient parfois plusieurs années avant d’être admis à la dignité d’étudiant. Les examens de sortie sont subis devant les professeurs mêmes du lycée, sous la surveillance de censores nommés par l’état. Dans une étude publiée ici même, M. Bréal a montré les avantages de ce système, qui est aussi celui de l’Allemagne [2].

L’immatriculation à l’université confère le titre de citoyen académique ; autrefois elle enlevait complètement l’étudiant à la juridiction de droit commun pour le soumettre à celle de l’université. Ce privilège, peu en harmonie avec les idées de notre temps, a été restreint en 1852, si bien qu’il n’en reste plus qu’un droit d’infliger aux étudians quelques peines disciplinaires. L’expulsion temporaire ou définitive peut être prononcée pour punir la paresse ou pour réprimer certains délits, comme l’ivresse ou l’inconduite : encore faut-il que ces délits aient été commis dans la ville ou dans un rayon d’un mille, sinon l’autorité judiciaire est seule compétente. L’immatriculation donne le droit de suivre les cours et de travailler dans les bibliothèques, collections scientifiques et laboratoires universitaires.

Les étudians immatriculés à Upsal en 1873 étaient au nombre de 356. Le nombre total des « citoyens académiques » étant de 1,500 à 1,600, le temps moyen des études est d’environ cinq ans. A Lund, les étudians ne sont pas plus de 500 à 600. L’admission des femmes à l’université, tolérée depuis longtemps surtout dans la faculté de médecine, a été autorisée en 1873 de la manière la plus libérale dans toutes les facultés.

Au moyen âge, les étudians faisaient volontiers bande à part. A Paris surtout, peu mêlés au reste de la population, ils étaient souvent en rixe avec elle : que de fois ne voit-on pas dans notre histoire des luttes entre les escholiers et les Parisiens ensanglanter la capitale ! Dès le XIIIe siècle, la reine Blanche était obligée de sévir contre ces artiens belliqueux et vagabonds, dont parle le vieux Rutebœuf, qui

Au lieu de haires, hauberts vestent
Et boivent tant qu’ils s’entestent.

Les étudians vivaient alors en communauté dans les collèges. Cependant cette réclusion ne leur était pas imposée : ceux qu’on appelait les galoches ou les martinets étaient libres et vivaient à leur guise ; mais ils ne furent jamais qu’à l’état d’exception. Les collèges, dont le nombre alla jusqu’à 29 au XVIIIe siècle et dont plusieurs ont survécu aux grandes percées qui ont transformé la montagne Sainte-Geneviève, les collèges avaient été fondés, pour la plupart, par les générosités des particuliers ou des villes : ils s’ouvraient en général aux jeunes gens de la même province ; plusieurs avaient des ressources suffisantes pour offrir une hospitalité absolument gratuite. Groupés en outre suivant leur origine, les étudians formaient les quatre nations de France, Angleterre, Normandie et Picardie. A la suite de la guerre de cent ans, pendant laquelle le rôle de l’université de Paris ne fut pas toujours irréprochable, la nation d’Angleterre prit le nom de nation d’Allemagne. Les procureurs des nations se joignaient aux doyens des facultés pour représenter l’université dans les cérémonies officielles.

Il est curieux et intéressant de rechercher dans les pays étrangers ce que sont devenues les institutions empruntées jadis à la France : l’on y voit à quoi elles auraient abouti chez nous, si les bouleversemens, si fréquens dans le cours de notre histoire, n’en avaient entravé ou arrêté le développement régulier. La tradition de la vie en commun s’est perpétuée chez les étudians anglais jusqu’à nos jours ; mais entre les anciens collèges de Paris, tristes maisons d’aspect monacal, et les splendides palais d’Oxford et de Cambridge, il n’y a pas une moindre distance qu’entre le pauvre artien, qui suivait les leçons de la rue de Fouarre assis sur une botte de paille, et le riche pensionnaire de Christ Church College, qui assiste à un cours entre deux parties de chasse. — L’université de Copenhague possède aussi quelques collèges : les étudians pauvres y sont logés gratuitement et reçoivent une petite pension mensuelle qui leur permet de vivre : le plus important est le Regentsen, vieil édifice en brique, souvent célébré dans les chansons populaires de la jeunesse danoise. Beaucoup d’Islandais y sont admis.

En Suède, les étudians logent dispersés dans la ville ; mais on retrouve parmi eux des associations formées entre les enfans de la même province, qui portent encore le nom français de nations en souvenir de leur origine parisienne. Cette institution, archaïque à nos yeux, est si profondément entrée dans les mœurs que tout fait supposer qu’elle vivra longtemps encore. Elle repose d’ailleurs sur une idée juste et vraie, sur le patriotisme provincial, sentiment qui se meurt en France, mais qui s’est conservé très vif en Suède, sans préjudice pour l’amour de la grande patrie.

Tout étudiant est tenu de faire partie d’une nation : la loi lui ordonne, après qu’il a été immatriculé au secrétariat de l’université, de se faire inscrire parmi ses compatriotes, ses landsmän. Cette obligation légale marque immédiatement la différence qui sépare les nations suédoises des associations d’étudians en Allemagne. Celles-ci, qu’on appelle des corps, portent quelquefois aussi des noms de provinces, mais elles ne remplissent pas un rôle sérieux et ne poursuivent pas un but élevé : de la bière et des duels, c’est tout ce qu’elles peuvent offrir à leurs membres. Les étudians allemands qui travaillent fréquentent peu les corps et méprisent les casquettes aux couleurs variées qui en sont les drapeaux : ils vont au cours en chapeau, dussent-ils être confondus avec de vulgaires philister ! Les bursche qui composent un même corps tiennent leurs séances dans une salle de brasserie où des pots à bière s’alignent sur les tables, tandis que des trophées d’épées et des râteliers de pipes tapissent la muraille. C’est là qu’on se rassemble le soir pour boire, fumer et chanter. Pour les grandes fêtes, on convoque le ban et l’arrière-ban des anciens membres, qui viennent se joindre aux nouveaux : le kneip dure pendant la nuit tout entière. C’est alors que reparaît le vieux Germain de Tacite, qu’une couche de civilisation dissimule sous l’Allemand moderne. La bière coule à flots, les lourds pots de grès s’entre-choquent, la fumée obscurcit l’air, les toasts se succèdent avec des hoch gutturaux, les chants retentissent, tandis que le président, en grand costume, frappe la table de sa longue flamberge. On songe au paradis d’Odin, à cet enviable séjour du Walhalla, où, pour parler comme Rabelais, « ce n’est que éternité de beuverye et beuverye de éternité ! » Ajoutez à cela la manie des duels : de corps à corps, on vit sans métaphore à couteaux tirés. Ce sont des querelles de casquettes : on se provoque sans raison, presque sans se connaître, pour le brutal plaisir de se battre. Les champions désignés des corps ennemis arrivent au petit jour au lieu du rendez-vous, et là, tout cuirassés de façon à ne laisser que le visage exposé aux coups, ils dégainent leurs rapières et se taillent dans les joues et le nez de longues estafilades, qu’ils promènent ensuite fièrement dans la ville. Quel philister ou quelle philisterin pourrait contenir son admiration en voyant passer, escorté d’un énorme boule-dogue et coiffé d’une petite toque brodée d’or, un bursche orné de lunettes, emblème de la science, et couvert de balafres, marques de son courage ? Quand, malgré toutes les précautions, un pauvre étudiant est tué en duel, on lui fait des funérailles pompeuses ; tous ses comilitones l’accompagnent jusqu’au cimetière ; les bourgeois sont partout aux fenêtres, et au retour on se console en chantant le traditionnel

Gaudeamus igitur, juvenes dum sumus !

Rien de commun entre ces corps et les nations d’Upsal. Nous sommes ici en présence d’une institution qui, grâce au sérieux et à la gravité du caractère suédois, exerce une action véritablement utile sur les études et sur la vie universitaire. Dans un très beau discours sur ce sujet, M. Svedelius disait, en répétant les paroles d’un vieil évêque de son pays : « Quand les parens envoient leur enfant à l’académie (c’était le nom reçu il n’y a que cinquante ans), c’est comme s’ils le jetaient à la mer. Ils ne savent pas si les bons vents et les vagues paisibles le ramèneront au rivage, ou si les tempêtes l’entraîneront dans l’abîme. » Cet appui dont il a besoin, le jeune étudiant le rencontrera dans la société de ses compatriotes. Il trouvera auprès des anciens de sages conseils. L’esprit de corps le soutiendra, et au besoin le pouvoir disciplinaire donné à ses pairs l’arrêtera. Voilà ce que tout le monde pense en Suède.

Les nations sont à Upsal au nombre de treize. La plupart rappellent les noms des anciennes provinces historiques, qui ont fait place à de nouvelles divisions administratives dans la géographie officielle : ce sont les nations de Uppland, Gestricie et Helsingie, Ostrogothie, Westrogothie, Sudermanie et Nerike, Westmannie et Dalécarlie, Smaaland, Wermland, Norrland, Gothland ; les trois autres portent des noms de villes : Stockholm, Gothembourg, Kalmar. Chaque nation forme une petite république qui organise elle-même les détails de sa constitution, sauf à se conformer à certaines règles établies par la loi. Les statuts de la nation de Gothembourg, que je résumerai brièvement, pourront donner une idée assez exacte de ce que sont ces sortes de règlement. Outre les membres honoraires, qui sont des professeurs de l’université ayant fait partie autrefois de l’association, les landsmän (mot à mot les nationaux) se divisent en trois classes. Les nouveau-venus sont appelés recentiores jusqu’à ce qu’un vote de leurs camarades les fasse passer au rang de juniores. Ceux-ci peuvent ensuite, par un nouveau vote, être élevés à la dignité de seniores. Le stage dans la première classe est d’au moins un an, et de deux ans dans la seconde. Le pouvoir souverain appartient à l’assemblée générale de la nation : dans les votes, les recentiores ont un suffrage, les juniores en ont deux et les seniores trois. Tous les fonctionnaires de la nation sont électifs et annuels. Le pouvoir exécutif appartient au premier curateur, qui convoque les assemblées générales et les préside. Il est choisi parmi les plus anciens des seniores, et souvent parmi les docenter, dont il a été parlé plus haut, et qui, bien que faisant partie du corps enseignant, ne cessent pas d’appartenir à leur nation. Les autres magistrats élus sont le second curateur, chargé des affaires de finances, le bibliothécaire et un quatrième fonctionnaire appelé familièrement le magister bibendi, préposé à l’organisation des fêtes. Un droit de surveillance est conféré à un inspecter, choisi par la nation parmi les professeurs titulaires de l’université, avec approbation du consistoire académique.

C’est surtout par la distribution des stipendia et la délivrance des certificats que la nation devient un rouage important dans le mécanisme universitaire. Chaque nation possède en plus ou moins grande abondance des capitaux qui lui ont été légués à charge d’en répartir les revenus entre les étudians pauvres : quelques-unes doivent des fortunes considérables aux donations accumulées pendant plusieurs siècles. Ces subventions, accordées par le premier curateur sur l’avis conforme des seniores, permettent à beaucoup de jeunes gens sans fortune de faire les longues études qui conduisent au professorat et aux autres carrières libérales, et l’appui réciproque que se donnent ainsi les landsmän développe entre les enfans de la même province un vif sentiment de solidarité. Enfin un comité, présidé par le premier curateur, délivre un certificat de travail et de bonne conduite aux étudians qui. veulent subir un examen devant l’université. Chacun est jugé par ses pairs. Pas de certificat, pas d’examen. On conçoit quelle puissance un droit aussi important confère aux autorités de la nation. Toutefois, en cas de refus, le requérant peut en appeler à l’assemblée générale de la société. Hâtons-nous d’ajouter que, dans la pratique, il est assez rare que le certificat ne soit pas accordé : un refus ne pourrait être motivé que sur une faute grave dont on craindrait que l’éclat ne compromît la bonne réputation de l’association. Le certificat portait autrefois des mentions variées qui pouvaient susciter des récriminations et des jalousies. Depuis quelques années, on a simplifié les notes, il n’y a plus de mention au-dessus de bien ; la conduite est qualifiée de satisfaisante, assez ou médiocrement satisfaisante, et le travail est indiqué comme bon, assez bon ou médiocre.

Les étudians de la même nation ont la jouissance d’un lokal plus ou moins opulent, où ils se réunissent comme dans un cercle. Le moins qu’ils y trouvent est une grande salle pour les assemblées générales et les fêtes, une bibliothèque, un cabinet de lecture où l’on reçoit, outre les principales publications périodiques de la Suède, des journaux et revues d’Allemagne, d’Angleterre et de France. Certaines nations sont fort riches : celle d’Ostrogothie par exemple possède au milieu de la ville d’Upsal une maison, on devrait dire un château, entouré d’un jardin où, pendant les quelques semaines de l’été, la nature septentrionale revêt toutes ses splendeurs : beaux et grands arbres, parterres de fleurs et vertes pelouses où se dressent çà et là de ces blocs de granit couverts d’inscriptions runiques qui sont l’ornement habituel des parcs du nord. La salle des fêtes de la nation de Vermland et Dalécarlie est une vaste galerie de tableaux où l’on peut voir les portraits des hommes marquans de ces deux provinces. Le plus connu est le fameux Rydbek, auteur de l’Atlantica, colossal ouvrage d’érudition que tout le monde admire de confiance ; mais je n’ai jamais rencontré personne qui l’ait lu jusqu’au bout. Au fond de la salle est une statue de marbre de Byström, une Iduna, l’Hébé Scandinave, qui paraît étendre sa protection sur ses jeunes adorateurs. Outre les réjouissances patriotiques et les fêtes particulières, dans lesquelles les toasts alternent avec les chants nationaux, les nations ont souvent des représentations théâtrales et des concerts. On n’a pas oublié le succès des chœurs d’étudians upsaliens à l’exposition universelle de 1867. Le goût de la musique est inné chez les Scandinaves ; outre un certain nombre de compositeurs de talent, la Suède possède d’inappréciables trésors de cette ravissante musique populaire, dont quelquefois de lointains échos se sont fait entendre jusqu’à Paris. Les folksvisor (chansons populaires) tiennent une grande place dans les concerts de Stockholm et d’Upsal. Ces mélodies douces, mélancoliques et langoureuses qui accompagnent des paroles gaies ou des hymnes patriotiques sont en quelque sorte l’image du caractère national des hommes du nord et en particulier des Suédois, chez lesquels un extérieur doux, calme, réservé, presque triste, n’exclut ni la gaîté ni le plus mâle courage.

Les nations, pour penser aux vivans, n’oublient pourtant pas les morts. Si l’on parcourt le cimetière d’Upsal, on rencontre des monumens de granit noir qui marquent le petit coin de terre réservé aux membres d’une même nation. Les landsmän que la mort a surpris loin de leur famille reposent sous de paisibles ombrages, et leurs successeurs entretiennent leurs tombes.

A Lund, le lien des nations m’a paru être moins intime qu’à Upsal ; les étudians, qui d’ailleurs sont beaucoup moins nombreux, forment une grande association dite Société académique, où ils trouvent tout ce que les nations leur pourraient offrir. Fondée en 1830, la Société académique (Academiska Föreningen) a construit un vaste et bel édifice de brique, qui s’élève au milieu de la ville, en face de la statue de Tegner et de la vieille cathédrale. Les solennités universitaires se tiennent dans une magnifique aula centrale ; dans les étages supérieurs sont de petites chambres qu’on loue pour un prix modique aux étudians pauvres. — A Upsal, il existe une association analogue, mais à qui les nations font une redoutable concurrence. Le Corps des étudians (Studentkaaren) délivre aussi des stipendia ; il est représenté par une assemblée de tous les curateurs des nations, qui nomment l’un d’eux pour président.

Ce sont ces délégués qui représentent officiellement les étudians vis-à-vis des autres universités, ce sont eux qui préparent ces fêtes périodiques qui réunissent alternativement à Copenhague, à Christiania, à Lund et à Upsal la jeunesse universitaire Scandinave. L’objet de ces réunions est de resserrer les liens qui unissent tous les Scandinaves, et de développer entre les trois royaumes-frères (broderrigerne) le sentiment d’une solidarité que la langue, sinon l’histoire, peut justifier. On peut dire en effet que les idiomes des Danois, des Suédois et des Norvégiens ne sont que des dialectes d’une même langue, qu’on peut désigner du nom de langue Scandinave, de même qu’en parlant de la langue grecque on comprend les dialectes ionien, dorien et attique ; mais historiquement, si les Scandinaves sont frères, il faut convenir qu’ils ont été le plus souvent des frères ennemis. Ce n’est que de notre temps que leurs relations réciproques ont pris un caractère de cordialité véritable. Le panslavisme et le pangermanisme, — deux spectres, dont le second est devenu une douloureuse réalité, — sont les prototypes du scandinavisme. Toutefois les difficultés sont ici plus grandes qu’ailleurs, car chaque état a ses prétentions bien arrêtées ; aucun d’eux n’a pris sur les deux autres une influence comparable à celle de la Prusse en Allemagne, ou même de la Russie sur les Slaves. Causez avec un Norvégien dont l’ombrageux patriotisme ne place rien au-dessus de la « vieille Norvège, » avec un Suédois qui parlera avec émotion de l’époque où Gustave-Adolphe, avec 6,000 hommes, a fait trembler le saint-empire romain, avec un Danois qui dira qu’au temps de Valdemar le Grand la Baltique était un lac danois, — et vous arriverez bientôt à penser qu’un Scandinave n’acceptera jamais l’union des trois royaumes qu’à la condition que son pays soit le premier dans la confédération. Il y a en outre un précédent peu encourageant : l’union de Calmar, qui fut suivie d’un siècle de guerre civile et de troubles. Jusqu’à présent d’ailleurs, le scandinavisme n’existe qu’à l’état de rêve et seulement dans l’esprit des lettrés. C’est un sentiment savant fondé sur des considérations philologiques et anthropologiques peu accessibles à la foule : c’est affaire aux étudians et aux professeurs, et matière de toasts !


III

Les professeurs suédois, comme ceux des universités allemandes, ne font pas ce qu’à proprement parler nous appelons des cours ; ils évitent d’improviser, ils lisent. Leurs leçons sont appelées föreläsningar, mot dans lequel on reconnaît l’allemand vorlesung, qui signifie lecture à haute voix. Une pareille méthode exclut l’éloquence professorale, si répandue en France depuis que les illustres professeurs de la restauration, les Cousin, les Guizot, les Villemain, les Saint-Marc Girardin, ont mis ce genre à la mode. Notre enseignement y gagne d’être singulièrement plus attrayant ; mais peut-être y perd-il un peu de sa valeur didactique.

Les professeurs suédois lisent quatre fois par semaine, les adjoints deux fois. Quant aux docenter, leur enseignement consiste en des leçons particulières, pour lesquelles un certain nombre d’étudians se groupent et se cotisent. A côté des cours, les étudians trouvent toutes les ressources possibles pour le travail personnel. A Upsal surtout, la bibliothèque est magnifique, et elle est tenue au courant de toutes les publications importantes des pays étrangers ; 150,000 volumes et 7,000 manuscrits sont classés dans les vastes rayons de la Carolina rediviva : c’est là que l’on conserve le célèbre Codex argenteus, traduction de la Bible en vieux gothique par l’évêque Ulphilas, le plus ancien monument de la langue germanique. Derrière la bibliothèque, sur une colline, s’élève, entouré de verdure, un grand laboratoire, vrai temple élevé à la chimie, tout à fait digne de la patrie de Berzelius. La plupart des cours se font au Gustavianum, et plusieurs autres établissemens scientifiques s’ouvrent aux divers exercices universitaires. A Lund, lors de la fondation de l’université, les professeurs enseignèrent pendant plusieurs années dans l’église : vers 1680, on affecta à cette destination un vaste édifice appelé alors du nom de son ancien propriétaire palatium vinstrupianum, aujourd’hui le Lundagaard. Les nations à Upsal ont aussi des bibliothèques et parfois même des collections scientifiques qui peuvent servir à l’étude. Autrefois les landsmän se réunissaient souvent en conférences pour lire et discuter en commun. Les anciens faisaient subir des examens d’essai aux nouveaux, il y avait entre eux des disputations en latin ou en suédois. Ces usages sont maintenant perdus. Les étudians qui se livrent aux mêmes études forment des sociétés dites scientifiques (Vetenskapliga föreningar) qui ont des bibliothèques et des salles de travail. Upsal compte treize associations de ce genre, et Lund dix. L’une d’elles, — à Upsal, — désignée sous le nom français de Société des langues modernes, a pour but d’exercer ses membres à parler les langues vivantes. Aucune de ces sociétés n’est consacrée à ce qui fait chez nous l’objet de la plupart des réunions de jeunes gens : l’art de bien dire, l’éloquence. Telle est la différence des caractères des deux races : le Français, héritier de ces Gaulois à la parole brillante dont parle César, ne se contente pas d’exprimer sa pensée ; il veut la bien exprimer, il veut parler avec chaleur, entraîner, convaincre. Dans les pays Scandinaves, il n’y a pas d’avocats, sinon auprès d’un très petit nombre de juridictions supérieures. Au parlement, on converse et on discute gravement ; on est souvent verbeux, mais l’éloquence est un don exotique infiniment rare. On essaya, il y a trente ans, d’organiser à Upsal une conférence pour l’improvisation ou au moins pour l’exercice de la parole (for fria föredrag) : elle ne dura que deux ans. J’ai sous les yeux une page où le professeur Svedelius déplore l’abandon où l’art oratoire est tombé dans son pays, et pourtant la langue suédoise, si belle et harmonieuse, serait singulièrement propre à l’éloquence.

Telles sont les ressources offertes aux étudians qui se préparent à subir les examens universitaires, — sujet aride sur lequel on nous pardonnera de ne pas trop insister. On a vu qu’en Suède la bifurcation est établie sur de larges bases dans l’enseignement secondaire. A l’université, il y a une règle inverse : avant de se renfermer dans une spécialité, tous les étudians doivent faire un stage dans la faculté de philosophie pour compléter leur instruction générale. La première épreuve à laquelle ils sont soumis est un thème latin (c’était autrefois une dissertation) destiné à prouver leur connaissance de cette langue ; puis ceux qui doivent étudier plus tard le droit, la médecine ou la théologie subissent, toujours devant la faculté de philosophie, un examen dont les matières sont une préparation générale aux études spéciales qu’ils entreprendront ensuite. Cet examen, purement oral, mais fort sérieux, est appelé selon les cas medico-philosophicum (portant sur la botanique, la zoologie, la chimie, la physique, les mathématiques, le latin), ou juridico-philosophicum (histoire, statistique, philosophie théorique et pratique, mathématiques), ou enfin theologico-philosophicum (latin, grec, hébreu, histoire, philosophie théorique et pratique).

Le principe de la publicité des examens oraux, qui est la meilleure garantie de justice, mais qui présente aussi ses dangers, est tempéré en Suède par une institution tout à fait particulière : ce qu’on appelle les tentamina. Les étudians qui connaissent bien l’une des matières de l’examen demandent au professeur compétent à être interrogés sans publicité. Le professeur se rend compte, en faisant un grand nombre de questions, du niveau exact des connaissances du candidat et lui donne une note. Arrive le jour de l’examen public et officiel : le candidat n’est plus interrogé que pour la forme, parfois même il ne l’est pas du tout ; les examinateurs lui donnent les notes dont il a été jugé digne dans le tentamen. Il ne faut pas toutefois laisser écouler un temps trop long entre le tentamen et l’examen : la note laudatur (très bien) vaut pendant une année, un simple approbatur vaut pendant six mois. Si l’on attend davantage, il faut courir les chances de l’examen public. Le professeur reste pourtant libre dans tous les cas d’interroger sérieusement, s’il a des doutes dans l’esprit ; mais en fait le candidat est à peu près assuré de conserver sa note. Les grades académiques que l’on peut acquérir dans chaque faculté sont ceux de candidat, licencié et docteur.

Les études médicales peuvent s’achever dans les universités, mais la plupart des étudians, après avoir pris le grade de candidat, viennent travailler à Stockholm. Il existe en cette ville une école de médecine, l’institut Carolin, qui pour les cliniques et les dissections présente plus de ressources que les facultés d’Upsal ou de Lund, Stockholm ayant une population douze ou quinze fois plus considérable que Lund ou Upsal. Dix ans environ après leur entrée à l’université, les étudians en médecine deviennent licenciés et sont autorisés, comme tels, à exercer leur profession. Pour devenir docteur, il faut soutenir une thèse ; mais souvent le roi ou même la faculté dispense de cette formalité.

Dans la faculté de droit, il y a deux lignes à suivre. Les étudians qui aiment le droit pour lui-même ou bien qui ont l’ambition de succéder un jour à leurs professeurs peuvent subir des épreuves théoriques, au moyen desquelles ils s’achemineront vers le doctorat en devenant successivement candidats et licenciés ; mais la plupart étudient le droit dans un intérêt purement pratique et pour s’ouvrir certaines carrières. Ceux-ci subissent des examens professionnels (embetsexamina) au nombre de deux : les aspirans à la magistrature se soumettent à des épreuves écrites et orales sur le droit civil et criminel, militaire, maritime, la procédure, etc. ; les aspirans à la diplomatie ou à l’administration sont interrogés sur l’économie politique, le droit des gens, le droit public suédois, le droit administratif et les parties les plus importantes du droit civil. Le droit romain, qui occupe une si grande place dans les études juridiques en France, est réservé pour l’enseignement purement théorique.

Il y a également deux voies à suivre dans la faculté de théologie : l’une conduit au doctorat par la science pure ; l’autre est choisie de préférence par les jeunes gens qui se destinent au ministère ecclésiastique. Ceux-ci passent successivement deux examens, l’un de théologie pratique, l’autre de théologie théorique. Au nombre des épreuves sont des sermons prononcés par les postulans devant leurs juges. Au sortir de l’université, il ne manque plus que l’ordination canonique pour faire de l’étudiant un pasteur. La faculté de théologie remplace donc le séminaire dans la formation des jeunes prêtres : de même que le clergé protestant en France, le clergé de Suède se recrute exclusivement parmi des hommes préparés par de fortes études aux graves fonctions qu’ils auront à remplir ; aussi exerce-t-il sur la société tout entière une légitime et salutaire influence.

La faculté de philosophie est de beaucoup la plus importante : plus des deux tiers des étudians en font partie. Cet empressement s’explique par plusieurs motifs : les uns font un stage de deux ou trois ans avant d’entrer dans une des trois facultés spéciales ; d’autres travaillent en vue du professorat, pour gagner un grade qui les mette en mesure d’obtenir une chaire dans un lycée ; enfin le goût de l’étude attire et retient à l’université nombre de jeunes gens qui, sans avoir en vue une carrière précise, complètent longuement leur instruction. Ajoutez à cela que beaucoup se plaisent à la vie d’étudiant et ne sont nullement pressés de la voir finir ; il n’est pas rare de rencontrer à Upsal des hommes de trente-cinq ans et plus portant encore la petite casquette blanche qui distingue les citoyens académiques, et cela ne paraît point trop extraordinaire. Quant aux professeurs, la faculté de philosophie à Lund en compte 39 et à Upsal 73. Il est vrai que tous n’enseignent pas régulièrement : un grand ouvrage a achever, un voyage scientifique en France ou en Allemagne, sont les causes les plus ordinaires qui les enlèvent à leurs cours. Ainsi à Upsal, pendant le semestre de printemps 1873, — l’année universitaire se divise en deux semestres, dits d’automne et de printemps, — 58 professeurs seulement sur 73 étaient en activité ; sur ce nombre, 21 ont fait des leçons correspondant aux cours de nos facultés des sciences, et 37 des leçons que nous nommerions littéraires. On voit que nous sommes loin des facultés françaises. Parmi ces nombreux professeurs, il est vrai, sont compris des docenter qui n’ont pas une grande expérience de l’enseignement ; mais il ne faut pas oublier que l’ardeur avec laquelle un jeune savant fait part à ses auditeurs des notions qu’il vient lui-même d’acquérir peut souvent compenser les avantages d’une longue pratique.

Presque toutes les branches des connaissances humaines figurent au programme des cours d’Upsal : d’une part, les mathématiques pures et appliquées, la physique, la chimie, l’astronomie, les sciences naturelles ; d’autre part, la philosophie, l’histoire universelle, la philologie comparée, les langues orientales, les langues classiques et les plus importans idiomes de l’Europe moderne. Au nombre de ces derniers est le provençal, non pas le provençal de Bertrand de Born, — il n’y a pas une université allemande où l’on ne l’enseigne, — mais le provençal moderne qu’on parle de nos jours à Avignon et à Arles, la langue des félibres. M. Hagberg, auteur d’un intéressant travail sur la Résurrection de la littérature provençale, et qui a fait, un long séjour dans le midi de la France, expliquait en 1873 à ses élèves le deuxième chant de Mireille. Assurément un pareil enseignement ne saurait s’adresser à un public nombreux ; mais n’est-ce pas un phénomène tout à l’honneur du peuple suédois que quelques-uns s’y intéressent ?

Parmi les langues anciennes, dont l’étude est poussée très loin dans le nord, il faut compter le norrois, antique idiome des Eddas et des Sagas, encore aujourd’hui parlé en Islande. C’est par patriotisme que les efforts des savans se tournent vers les recherches historiques et préhistoriques de nature à éclairer les origines de leur pays. Chez beaucoup de Scandinaves, en Danemark et en Norvège plus encore peut-être qu’en Suède, l’amour des antiquités nationales est devenu une nouvelle religion. Nous pouvons difficilement concevoir avec quel soin et quelle ardeur on rassemble les débris souvent informes du passé, outils de silex, armes rouillées, bijoux, fibules, grossiers ustensiles de ménage. Tous les objets ayant un intérêt archéologique quelconque, si minime soit-il, doivent être offerts en vente à l’état par celui qui en fait la découverte : des lois sévères défendent de les garder ou de les vendre à des particuliers. Ils sont classés dans les collections publiques, dont quelques-unes sont devenues de magnifiques musées. C’est en comparant ces débris plus ou moins mutilés avec les renseignemens que fournit l’ancienne littérature islandaise que les savans scandinaves sont arrivés, l’imagination aidant, à reconstituer la civilisation de leurs premiers ancêtres. Les études d’archéologie préhistorique n’ont nulle part été poussées si loin, et c’est un service rendu à la science générale et non-seulement à l’histoire locale. La langue norroise, instrument de première nécessité pour ces sortes de travaux, est enseignée aujourd’hui dans les écoles secondaires ; elle fait même partie des connaissances exigées pour l’admission à l’université de Christiania, et il est probable qu’il en sera bientôt de même en Suède. On étudiera le vieux scandinave à côté du grec et du latin comme langue classique. Il s’est même trouvé en Danemark un homme d’une haute intelligence, Grundtvig, à la fois historien, théologien et poète, sorte de réformateur religieux dont les doctrines ont été adoptées par une importante fraction de la population danoise, qui a soutenu avec éloquence la cause du norrois contre le latin et le grec, et proposé de substituer à Homère et à Virgile, comme modèles offerts à la jeunesse, les Sagas et les Eddas. Pour Grundtvig et ses partisans, il importe avant tout de donner une instruction et une éducation nationales et purement Scandinaves. Ces ardens patriotes n’ont pas assez d’invectives contre le droit romain et toute la latinerie, oubliant que sans l’influence de la civilisation latine ils seraient encore à l’âge de pierre, vivant de chasse et de pêche dans ces grossiers villages dont les kjökkenmäddinger marquent aujourd’hui la place. Heureusement ces exaltés sont en minorité, même dans le « vieux Danemark, » leur patrie, et n’ont aucune action sur la Suède, où le grundtvigianisme ne compte presque pas d’adhérens. Le pays par excellence des savans en us n’aurait garde de dédaigner les études grecques et latines, qui ont illustré un si grand nombre de ses enfans.

Quoi qu’il en soit, l’ancienne langue Scandinave est en grande faveur à Upsal, et une ordonnance royale du 16 avril 1870, qui apporte quelques modifications aux examens de la faculté de philosophie, l’a inscrite au programme de l’examen de candidat. Cet examen, écrit et oral, porte sur la philosophie, l’histoire, le latin, le norrois et les mathématiques (ou l’une des sciences naturelles), comme matières obligatoires : l’étudiant peut être interrogé en outre sur tout ce dont il aura fait la demande. Comme on le voit, l’examen de candidat est encore une épreuve d’un caractère général, c’est quelque chose comme notre licence es-lettres avec une légère addition scientifique. Avant 1870, on donnait ce nom à un examen plus difficile, mais moins général, à la suite duquel on pouvait aspirer directement à la maîtrise (magisterium) en philosophie : il n’y avait donc que deux grades académiques dans la faculté de philosophie, candidature et maîtrise ou doctorat. La réforme de 1870 a consisté à intercaler entre ces deux grades celui de licencié en instituant une nouvelle épreuve pour laquelle les candidats doivent se spécialiser selon leurs aptitudes et leurs goûts. Au moyen âge, il n’était pas difficile de tout embrasser : à l’époque de la renaissance, il y avait encore des hommes qui, comme Pic de La Mirandole, possédaient l’ensemble des connaissances de leur temps. De nos jours, les sciences déjà connues ont pris une extension immense, et des sciences nouvelles, comme la linguistique et la géologie, sont venues s’ajouter aux anciennes ; dès lors il devient nécessaire de restreindre le champ de ses études, si l’on ne veut pas perdre sa peine en un travail stérile. En France, on a tenu compte de cette nécessité dans les concours d’agrégation, et aussi pour la licence ès-sciences, qui a été dédoublée. En Suède, l’examen de la licence se présente aux candidats sous sept formes différentes : la loi leur permet de choisir entre sept groupes formés parmi les sciences exactes et les belles-lettres. L’examen consiste en la présentation d’un travail écrit sur un sujet laissé au choix du candidat, et en interrogations orales.

Reste le doctorat, ce titre si envié dans tous les pays germaniques. Pour devenir docteur en philosophie, — philosophiez magister, — le licencié doit soutenir une thèse à peu près comme en France. La soutenance était autrefois une brillante solennité universitaire à laquelle les assistans prenaient part avec ardeur : le respondens peut maintenant encore choisir deux opponentes pour l’appuyer dans son argumentation ; mais les seuls juges sont le doyen de la faculté et un professeur désigné par lui. Une fois la thèse admise, il faut encore attendre la promotion solennelle, qui n’a lieu que tous les trois ans. Depuis le commencement du siècle dernier, cette cérémonie s’est renouvelée périodiquement à Upsal, comme les jeux qui marquaient chez les Grecs le renouvellement des olympiades. Les vieux usages se sont presque intégralement conservés : les promovendi, revêtus du costume traditionnel et couronnés de lauriers, entrent en procession dans la cathédrale, entendent le discours du promotor et prêtent un serment en latin qui contient une profession de foi très nette en faveur de l’église suédoise : c’est sans doute pour ne pas violenter les consciences que le recteur accorde fréquemment à ceux qui en font la demande l’autorisation de se soustraira à la solennité publique et leur délivre le diplôme en particulier.

Le nombre des docteurs en philosophie promus tous les trois ans à Upsal est de 90 à 100, et pour les deux universités de 120 à 130, Un pareil chiffre, pour une population si peu considérable, montre combien l’instruction supérieure est en faveur en Suède. Il en est ainsi du reste depuis longtemps : l’érudition et la haute science sont d’ancienne tradition dans le nord Scandinave ; il y a juste cent ans, les promotions triennales étaient déjà si considérables à Upsal qu’une ordonnance essaya de limiter à 75 le nombre des maîtres en philosophie qui pourraient être promus en même temps ; mais cette restriction demeura lettre morte, et le maximum fut vite dépassé. C’est sous les règnes de Gustave-Adolphe et de Christine que les savans suédois commencèrent à faire parler d’eux ; en même temps l’université upsalienne, qui avait subi une longue éclipse pendant le XVIe siècle, était réorganisée, et faisait ses premiers pas dans la brillante carrière qu’elle devait parcourir. C’est l’époque où Messenius publiait sa Scandia illustrata, où les frères Petrus et Olaus Magni composaient leurs vastes ouvrages sur l’antique histoire Scandinave. Un peu plus tard, Rudbeck, étendant le champ de ses recherches mythologico-historiques, enfantait sa vaste Atlantica. Tout en protégeant les savans nationaux, les souverains de la Suède attiraient à eux les étrangers illustres. Descartes mourut à Stockholm. Saumaise et Naudé, deux érudits français, furent appelés par la reine Christine. Sous Charles XI, l’Allemand Puffendorf, le rival de Grotius et l’un des fondateurs de la science du droit des gens, occupa une chaire à l’université alors naissante de Lund. Au XVIIIe siècle, une grande intelligence semble avoir concentré en soi tout le génie scientifique de la Suède : Linné, le père de la botanique. En même temps l’influence française s’affermissait de plus en plus. Déjà Stockholm comptait une académie des sciences et une autre qui correspond à notre Académie des inscriptions et belles-lettres ; Gustave III, prince éclairé et ami aussi ardent des choses de France qu’il allait devenir ennemi déclaré de notre révolution, fonda en 1786 une académie suédoise à l’imitation de l’Académie française. Pourtant cette époque, sans doute à cause d’un engouement mal raisonné pour le goût français, n’a pas laissé d’œuvres littéraires durables ; parmi les écrivains contemporains de Gustave III, on ne trouve guère à citer que Bellman, le joyeux chansonnier de Stockholm. Une réaction puissante marqua le commencement de notre siècle : le signal fut donné par un professeur à Upsal, Atterbom. Les phosphoristes, ainsi appelés du nom de leur journal le Phosphorus, allèrent puiser leurs inspirations aux sources alors peu explorées des antiquités Scandinaves. Ils renouvelèrent ainsi leur littérature, jusque-là condamnée à la stérilité ; ils eurent même une influence considérable en répandant parmi le peuple le goût de l’histoire nationale, ce qui est le plus grand aliment du patriotisme. Les grands écrivains d’alors furent Tegner, évêque de Vexiö, longtemps professeur à Lund, Franzen, évêque, lui aussi, à Hornösand en Norrland, et enfin le Finlandais Runeberg, le plus grand poète de langue suédoise, le chantre national de la triste Suomi. Tous aujourd’hui sont morts, à l’exception du dernier, et n’ont pas été remplacés. Des romans, dont beaucoup dans le genre honnête et tempéré de Mme Bremer, et quelques pièces de théâtre, c’est tout ce que produit pour le moment la Suède littéraire. La palme de la littérature en Scandinavie appartient actuellement aux Norvégiens, peuple jeune et plein de sève. Dans les sciences au contraire, la Suède n’a rien à envier à personne ; Berzelius est mort depuis vingt-cinq ans, mais il a fait école, et dans toutes les branches des connaissances humaines on trouve des savans de grand mérite qui sont l’honneur de leur patrie.

Des hautes régions universitaires, l’instruction descend par degrés dans les différentes couches de la population. En se répandant, elle perd de sa profondeur ; mais on la rencontre encore jusque dans les chalets des paysans. A Upsal et à Lund, on forme des hommes qui en formeront d’autres au-dessous d’eux, et ainsi de suite jusqu’au maître d’école de village qui apprend à l’enfant à épeler les lettres de l’alphabet. Il n’est personne dans le royaume de Suède qui n’ait reçu les bienfaits de l’enseignement primaire, et cela malgré la difficulté des communications et la dispersion des habitans, qui pouvaient paraître des empêchemens insurmontables. Seules quelques parties de la Scanie sont peuplées comme la France et l’Italie ; il y a telle commune dans le Norrland aussi étendue qu’un duché d’Allemagne. On a multiplié le nombre des instituteurs, créé des écoles mutuelles et organisé des écoles ambulatoires dont le maître se déplace quand les élèves ne peuvent aller jusqu’à lui ; bref, on a résolu le grand problème de l’instruction obligatoire, qui passionne les esprits chez nous, mais que nous n’avons pas osé encore aborder sérieusement.

La situation prospère de l’instruction publique à tous ses degrés est la meilleure preuve de l’excellence de l’organisation scolaire en Suède. Il n’est pas inutile de tourner un instant ses regards vers ce pays à un moment où la France aborde en tâtonnant des projets de réforme de l’enseignement supérieur, et n’a que trop besoin de guides et de modèles. Assurément il faut se garder des emprunts précipités et d’une imitation servile. La plupart des états possèdent des institutions traditionnelles, appropriées aux mœurs, au Caractère, aux usages locaux, inapplicables partout ailleurs que sur le sol où elles ont pris naissance et se sont lentement développées ; mais à côté de ces plantes délicates, qui, transplantées au loin, périraient infailliblement, il s’en rencontre d’autres qui sont de tous les temps et de tous les lieux ; c’est parmi ces dernières que l’on peut utilement choisir.


GEORGE COGORDAN.

  1. La couronne de Suède, qui a remplacé l’ancien rixdaler, vaut 4 franc 40 centimes de notre monnaie.
  2. Voyez la Revue du 15 novembre 1873.