L'habit vert

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L’Habit vert de Robert de Flers et Gaston Arman de Caillavet


PERSONNAGES :

LE COMTE HUBERT DE LATOUR-LATOUR, 40 ans LE DUC DE MAULÉVRIER, 58 ans PARMELINE PINCHET MONSIEUR DURAND LE BARON BENIN LE VICOMTE DE SAINT-GOBAIN LAUREL MICHEL, Maître d’hôtel LA DUCHESSE DE MAULÉVRIER BRIGITTE TOUCHARD, 26 ans MADAME JEANVRE, 20 ans COMTESSE DE JARGEAU VICOMTESSE DE SAINT-GOBAIN MELANIE


ACTE I

Un manoir aux environs de Deauville. Salon donnant sur une terrasse. Au-delà, un parc. Audelà, la mer. Piano. Au-dessus de la cheminée, un grand portrait en pied du duc de Maulévrier en une pose noble et satisfaite et en tenue d’académicien. Armoiries ducales dans le coin du tableau.


SCENE PREMIERE


Au lever du rideau, un laquais, en grande tenue, culotte de panne, bas de soie, habit à la française, galonné, remet deux fauteuils en place, puis regarde si tout est en ordre en sifflotant très légèrement. LE DUC, entre et l’entend.


LE DUC
froidement

.

Vous vous permettez de siffloter ici !


LE LAQUAIS
balbutiant

.

Que monsieur le duc veuille bien m’excuser. Je croyais qu’il n’y avait personne dans cette pièce.


LE DUC

Il y avait mon portrait. Vous n’êtes plus de ma maison. Allez…

(LE LAQUAIS sort. LE DUC va se placer sous son portrait, dans la même pose ; un temps.)


MICHEL, maître d'hötel
entrant

Le secrétaire de monsieur le duc est là.


LE DUC

Qu’il entre !

(MICHEL s’efface. LAUREL entre.)


LE DUC

Bonjour, monsieur Laurel. Je me porte bien.


LAUREL


Je venais vous rendre compte du courrier, monsieur le duc. Il est arrivé aujourd’hui à Deauville avec un peu de retard à cause de l’accident survenu à Lisieux. Monsieur le duc a dû voir cela dans les journaux ?


LE DUC

Une fois de plus, monsieur Laurel, je vous le répète, je ne lis jamais aucun journal.


LAUREL

C’est vrai, monsieur le duc. Mais il me semble toujours que pour savoir ce qui se passe…


LE DUC

Monsieur Laurel, il ne se passe rien. Il ne s’est rien passé en France depuis quatre-vingts ans, j’entends depuis la chute de la monarchie légitime. Je vous écoute.


LAUREL,
ouvrant son dossier


Voici, monsieur le duc : M. Schelton, le beau-père de monsieur le duc, envoie de New York le chèque de vingt mille dollars qui représente la rente trimestrielle de Mme la duchesse.


LE DUC

C’est sans importance. Vous préparerez un accusé de réception que je signerai. Vous le terminerez par un mot aimable à l’adresse de M. Schelton.


LAUREL

Lequel ?


LE DUC

Celui-ci : je me porte bien.


LAUREL

Autre chose ! Femina désirerait vous interviewer.


LE DUC

Quel est ce mot ?


LAUREL

Ce magazine demande à tous les membres de l’Académie Française et par conséquent, à vous, monsieur le duc, leur sentiment sur l’adultère. C’est pour un numéro spécial destiné aux jeunes filles.


LE DUC

Vous écrirez à cette impertinente gazette que la famille de Maulévrier n’ayant jamais compté d’époux infidèles, je laisse à l’autres le soin de répondre.


LAUREL,
notant à mesure les instructions du duc


Bien, monsieur le duc. Voici maintenant un mot de M. Durand, notre député, vice-président de la Chambre. Il viendra vous voir à cinq heures pour vous présenter un secrétaire archiviste.


LE DUC

Je lui avais demandé en effet de m’en procurer un.


LAUREL

Enfin, le sous-préfet de Bernay vous avise, monsieur le duc, en votre qualité de sénateur du département que toutes les verreries sont en grève, les usines assiégées et qu’il a failli être lapidé hier par la population ouvrière.


LE DUC

Vous lui enverrez ma carte avec ces mots : Je me porte bien. C’est tout ?


LAUREL

C’est tout, monsieur le duc.


LE DUC

Vous voyez bien, monsieur Laurel, qu’il ne se passe rien.

(On entend un coup de timbre.)


LE DUC

Une visite ?


LAUREL,
remontant sur la terrasse

C’est M. le baron Bénin, votre collègue de l’Académie Française.


LE DUC

Fort bien… Vous m’apporterez les lettres à signer ce soir.


LAUREL

Bien, monsieur le duc.

(Il sort.)


SCENE II

LE BARON, BENIN, PINCHET, LE DUC



BENIN

Bonjour, mon cher ami.


LE DUC

Merci. Je me porte bien.


BENIN

Devinez qui je vous amène.


LE DUC

Je ne devine jamais rien.


BENIN

Il est vrai… Eh bien, je vous amène M. Pinchet, secrétaire général de l’Institut, qu’à ma très grande stupeur, je viens de rencontrer sur la plage en chapeau haut de forme et en redingote.


PINCHET
se présentant sur le seuil de la porte

Monsieur le duc…


LE DUC

Comment, mon bon Pinchet, est-il possible ?… Vous, à Deauville !


PINCHET

Oh ! non, monsieur le duc, non pas à Deauville, je ne me permettrais pas. Je suis venu passer quelques jours à Dives, avec Mme Pinchet, M. le baron Bénin m’ayant dit que vous étiez ici, monsieur le duc, je me suis permis…


LE DUC

Vous avez fort bien fait, mon cher Pinchet, je vous tiens en grande estime… Vous avez le sens de la tradition. Nous ne sommes plus guère aujourd’hui à en goûter la noblesse et la beauté.


BENIN

C’est pour moi que vous dites ça, mon cher duc ?


LE DUC

Mon dieu, mon cher ami, vous apportez dans vos propos et d’ailleurs parfois dans vos ouvrages un ton de frivolité dont je m’offusque.


BENIN

Ne me faites pas rougir devant Pinchet, mon ami !


PINCHET

Oh ! Monsieur le baron.


LE DUC

Mais je ne vous ai pas demandé des nouvelles de Mme Pinchet. Se plaît-elle ici ?


PINCHET

Vous êtes trop bon, monsieur le duc. Mme Pinchet aime la mer. Quoique devenue très forte avec l’âge, elle est restée rêveuse. Mme Pinchet est toujours pour les poètes dans nos élections académiques.


LE DUC

Et jusqu’à quand restez-vous sur la côte ?


PINCHET

Jusques à lundi au plus tard. Voyez-vous, monsieur le duc, mon père et mon grand-père qui furent avant moi secrétaires généraux de l’Institut ne s’en sont pas éloignés un seul jour durant trente-sept ans. Depuis vingt ans, je ne l’avais jamais quitté non plus… J’ai essayé, j’ai eu tort.


BENIN

C’est fort touchant.


PINCHET

Non, monsieur le baron, non… c’est de l’égoïsme et aussi un peu d’orgueil. Il me semble que je manque là-bas, qu’en mon absence, il y a de la poussière qui n’est pas à sa place.


LE DUC

Vous avez le mal du pays, Pinchet !


PINCHET

Exactement, monsieur le duc. Ah ! quand je pense que dimanche — car je repartirai dimanche —, au moment où le petit omnibus de la gare passera le pont des Saints-Pères, j’apercevrai la coupole, le quai, la petite place en hémicycle, modeste et si glorieuse pourtant…


BENIN

Les deux braves petits lions de pierre endormis sur notre seuil d’un sommeil de collègues.


PINCHET

Nos voisins les bouquinistes qui vendent des livres qu’ils ont lus à des gens qui ne les liront pas… Ah ! on pourra dire tout ce qu’on voudra, c’est un bel endroit.


LE DUC

A propos, Pinchet, comment va notre collègue Bretonneau ? Il était fort mal quand j’ai quitté Paris.


PINCHET

Oh ! il n’y a plus d’espoir, monsieur, il est tout à fait guéri. En revanche, on croit que M. JarletBrézin ne passera pas l’été. Du reste, je vous tiendrai au courant des nouvelles, monsieur le duc, car mon fils me renseignera par dépêche.


BENIN

C’est lui qui vous remplace en votre absence ?


PINCHET

Oui, je l’ai formé ; je lui ai appris, comme mon père me les avait appris autrefois, les noms de tous les académiciens dont les bustes ornent nos couloirs, nos greniers et nos caves. Il y en a beaucoup.


BENIN

Ah ! il y en a énormément.


LE DUC

Enormément.


PINCHET

Enormément. Ils sont immortels et pourtant personne ne connaît plus rien d’eux. Si bien que ces hommes illustres n’existeraient plus du tout, s’il n’y avait pas toujours un Pinchet pour savoir leur nom.


BENIN

J’espère que ce pauvre jeune homme a d’autres distractions !


PINCHET

Mon Dieu, c’est un garçon très sérieux. Pourtant, monsieur le baron, je lui crois une petite maîtresse.


LE DUC
sévère

Ah !


PINCHET

Mais elle habite quai Conti.


BENIN
souriant

Alors !…


PINCHET

Oui, n’est-ce pas… Mais, je m’excuse, messieurs, d’avoir abusé de vos instants. Mme Pinchet m’attend sur la plage. Elle espérait un peu vous y rencontrer, monsieur le duc.


LE DUC

Je ne vais jamais sur la plage. Mon nom et ma situation ne me permettent pas de fréquenter les endroits où je suis exposé à me voir salué par le premier venu.


PINCHET

Je comprends, monsieur le duc. Si vous avez quelques commissions pour Paris, messieurs, je suis tout à vos ordres.


BENIN

Je vous remercie vous. Je rentre dans trois jours comme vous.


PINCHET

Oh ! moi, mon Dieu, cette conversation m’a beaucoup troublé… beaucoup ému Je crois bien que je repartirai demain matin. A cette heure-ci… je serai à l’Institut… Messieurs.

(Il salue.)


LE DUC

Très bien, mon cher Pinchet, très bien. Plus je vous connais, plus je vous estime : Nous ne sommes que de l’Académie. Vous, vous êtes : l’Académie !


PINCHET
très ému

Monsieur le duc, je pleure.


LE DUC

Je vous accompagne jusqu’à la grille. Venez-vous, Bénin ?


BENIN

Non ! j’attends la duchesse pour lui présenter mes devoirs.

(LE DUC et PINCHET sortent.)


SCENE III



BENIN, seul, puis MADAME JEANVRE, puis MADAME DE JARGEAU, puis le VICOMTE et la VICOMTESSE de SAINT-GOBAIN

BENIN reste seul un instant, remonte vers la terrasse. Entre Mme JEANVRE.

BENIN, saluant

Madame Jeanvré, je crois ?


MADAME JEANVRE

Oui, monsieur.


BENIN

Voulez-vous me permettre, madame, de me présenter moi-même ? La baron Bénin.


MADAME JEANVRE

De l’A. F. !… Oh ! Je vous demande pardon. Je voulais dire de l’Académie Française.


BENIN
souriant

Dites de l’A. F., madame. Les groupements désignés par des initiales sont aujourd’hui les seuls auxquels le public témoigne quelque intérêt.


MADAME JEANVRE

Mme la duchesse n’est pas là ? C’est la première fois que j’ai l’honneur de lui rendre visite.


BENIN
d’un ton pénétré


Vous avez eu raison de venir aujourd’hui, madame… C’est bien.


MADAME JEANVRE
surprise

Ah !

(Mme de Jargeau entre…)


MADAME DE JARGEAU
avec gravité

Cher monsieur… madame.

(Poignées de mains.)

Comment est la duchesse ?


BENIN

Très courageuse… M. de Jargeau se porte bien ?


MADAME DE JARGEAU

Oui, merci. Il a été désolé de ne pouvoir m’accompagner… mais il est en banque et en veine.


BENIN

Alors ! Ah ! voilà les Saint-Gobain.



MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN,
entrant

Chère madame… Baron.


MADAME DE SAIN-GOBAIN
avec émotion

Je pensais bien vous trouver chez la duchesse, c’est en de tels moments que ses amis lui doivent toute leur affection.


MADAME DE JARGEAU
, à Mme Jeanvré

Oui… n’est-ce pas ?


MADAME JEANVRE
étonnée

Ah ?… (Petit froid.) Quel beau concert nous avons eu hier au Casino. J’avais espéré y rencontrer madame la duchesse.


MADAME DE SAIN-GOBAIN
choquée

Oh ! que dites-vous là, madame ?


MONSIEUR DE SAIN-GOBAIN

La duchesse ne pouvait pas paraître hier au Casino !


BENIN

C’était impossible !


MADAME DE JARGEAU

Impossible !


MADAME DE SAINT-GOBAIN
avec un long soupir

Je la plains de tout mon cœur de femme.


MONSIEUR DE SAIN-GOBAIN

Moi aussi !


MADAME JEANVRE
stupéfaite

Ah !


SCÈNE IV

Les mêmes, MICHEL

MICHEL
avec tristesse

Mme la duchesse s’excuse auprès de ces dames ! Mme la duchesse descendra dans un instant.

(Il sort.)


BENIN

Voulez-vous, en attendant, faire un tour dans le jardin, mesdames ?



MADAME DE JARGEAU

Volontiers.


MADAME DE SAINT-GOBAIN

La vue est si belle… Quelle situation merveilleuse !

(Tous remontent, sauf Mme JEANVRE. Celle-ci retient BENIN au moment où il va sortir. Les autres disparaissent par la terrasse.)


MADAME JEANVRE
à mi-voix

Monsieur… Monsieur…


BENIN

Madame…


MADAME JEANVRE

Vous avez l’air si gentil que…


BENIN

Vous me comblez, madame…


MADAME JEANVRE

Je voudrais vous demander…


BENIN

Quoi donc ?


MADAME JEANVRE

Voilà… Je ne sais pas… J’ai l’impression d’avoir fait une gaffe…


BENIN

Mon Dieu !


MADAME JEANVRE

Je ne comprends pas. Il y a ici comme une atmosphère de condoléances. On n’a pourtant perdu personne dans la maison ?


BENIN

Mais si, madame.


MADAME JEANVRE

Oh ! mon Dieu ! qui donc ?


BENIN

On a perdu l’amant.


MADAME JEANVRE

Quoi ?


BENIN

On a perdu l’amant… M. de Vaujours… qui depuis cinq ans était pour la duchesse… vous comprenez ?


MADAME JEANVRE

Oh ! la pauvre femme ! Alors, il est mort, ce monsieur ?


BENIN

Si ce n’était que cela ! Il s’est marié, avant-hier, à Sainte-Clotilde.


MADAME JEANVRE

Avant-hier ! Et moi qui… Oh ! Et alors, toutes ces personnes qui étaient là, venaient pour…


BENIN

Pour prendre discrètement part à sa douleur.


MADAME JEANVRE

Ça, c’est inouï, par exemple !


BENIN

Vous n’habitez pas Paris, madame ?


MADAME JEANVRE

Non, monsieur. Mon mari est officier de dragons. Nous avons habité Lunéville et Chambéry.


BENIN

Voilà !


MADAME JEANVRE

Tout de même, je n’en reviens pas.


BENIN

C’est sans doute que vous ignoriez combien nos mœurs ont changé.


MADAME JEANVRE

A ce point-là ?


BENIN

A ce point-là. La liaison a remplacé le mariage qui, lui, est devenu une sorte de parenté.


MADAME JEANVRE

C’est vrai qu’à côté d’une femme élégante, le mari a bien souvent l’air d’un parent pauvre !


BENIN

Vous voyez.


MADAME JEANVRE

Le plus fort c’est que je croyais la duchesse une très honnête femme !


BENIN

Mais c’est une très honnête femme. Elle a toujours été parfaitement fidèle à ses amants, à Parmeline d’abord.


MADAME JEANVRE

Le grand pianiste ?


BENIN

Lui-même.


MADAME JEANVRE

Et après lui ?


BENIN

Après lui ? A quelques jeunes gens distingués et bien portants qu’elle rendit également heureux. Elle a été pour eux une transition très douce, entre la mère à qui elle les prenait et la fiancée à qui elle les rendait. En somme, c’est une providence que cette bonne duchesse, seulement une providence à qui est survenu ce petit ennui d’avoir un peu trop de tempérament.


MADAME JEANVRE

Et le duc ?


BENIN

(montrant le portrait au-dessus de la cheminée)

Le duc ? Regardez-le. Vous voyez bien qu’il ne sait rien.


MADAME JEANVRE

C’est vrai !


BENIN

Il ne sait rien de son intérieur, rien de son pays, rien de son temps, rien du reste d’aucun autre temps. Il est sénateur et académicien !


MADAME JEANVRE

C’est drôle !


BENIN

Mais non. Songez qu’il porte l’un des plus beaux noms de France et que suivant une pieuse coutume de sa race, il a épousé en Amérique une dot de 400.000 livres de rente. Vous n’avez plus rien à me demander, madame ?


MADAME JEANVRE

Non.


BENIN

Alors. Allons rejoindre ces dames.


MADAME JEANVRE

Allons. Mais comme c’est compliqué la vie de famille !


BENIN

Elle ne l’était pas moins du temps de Salomon qui épousa mille femmes auxquelles il resta d’ailleurs parfaitement fidèle.


MADAME JEANVRE

Dame, à ce chiffre-là !

(Ils sont remontés.)


BENIN

Regardez cette vue… Est-ce beau ?

(Ils sortent.)


SCENE V



MICHEL, puis MELANIE, puis LA DUCHESSE


MICHEL entre, l'air attristé, il porte des coussins, une corbeille à ouvrage et un réticule qu'il dépose près d'une bergère. MELANIE entre à son tour également mélancolique. Elle porte un petit chien havanais, puis paraît LA DUCHESSE. Elle marche à pas lents, languissante et brisée, poussant des soupirs à fendre l'âme. LA DUCHESSE a conservé un accent américain assez prononcé.


LA DUCHESSE

Vous avez mis là tous les bibelotages ?


MICHEL

Oui, madame la duchesse.


LA DUCHESSE

Merci, attentif domestique. M. le duc est-il sorti ?


MICHEL

Il y a un quart d’heure, madame la duchesse.


LA DUCHESSE

Pauvre cher duc si grandiose… En allez-vous dire à toutes ces personnes du jardin que je suis vacante pour les recevoir.


MICHEL

Bien, madame la duchesse.

(Il sort.)


LA DUCHESSE

Mélanie, procurez-moi Bobby. (MELANIE lui donne le petit chien.) O vous Bobby… auriez-vous cru une si cruelle chose elle puisse arriver ? Non vous n’auriez pas, ô Bobby en vérité, chère petite boule.


MELANIE


Madame la duchesse ne veut rien prendre ? Madame la duchesse n’a pas déjeuné !


LA DUCHESSE

Non, merci. Vous êtes une sensible femme de chambre. Retournez… prenez le pauvre cher Bobby et emportez-le dans le soleil.


MELANIE

Comment ?


LA DUCHESSE

Dans le soleil !


MELANIE
effarée

Dans le soleil ?


LA DUCHESSE

Oui, là où il y a par terre de la soleil.


MELANIE

Bien, madame la duchesse.

(Elle sort.)


SCÈNE VI

LA DUCHESSE, puis les SAINT-GOBAIN, MADAME DE JARGEAU, MADAME JEANVRE, qui

rentrent les uns après les autres


BENIN

Chère amie, j’ai voulu venir vous présenter aujourd’hui, mes sympathies respectueuses.


LA DUCHESSE

Merci, amical Bénin, merci.


MADAME DE JARGEAU


Je tiens beaucoup, madame la duchesse à y joindre les miennes.


LA DUCHESSE

Merci, pauvre chère comtesse de Jargeau, merci. Oh ! vous, les Saint-Gobain, vous êtes des personnes tellement affectives.


MADAME DE SAINT-GOBAIN

Croyez bien que nous aussi…


MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN

…nous prenons une grande part…


MADAME JEANVRE

Je me suis permis également, madame la duchesse…


LA DUCHESSE

Je suis touchée, chère petite Jeanvré, presque inconnue.


MADAME JEANVRE

C’était bien naturel.


LA DUCHESSE

Votre cœur est grand.


BENIN

Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?


LA DUCHESSE

Oh ! ma santé est encore bien souffrante mais je suis si soulagée que vous m’environnez, que vous me compatissez…


MADAME DE SAINT-GOBAIN

Vous vous remettrez peu à peu.


MADAME JEANVRE

Cette saison est si belle !


MADAME DE SAINT-GOBAIN

Le ciel était merveilleux ce matin.


MADAME JEANVRE

Oh ! il y avait sur les planches un monde fou.


BENIN

Evidemment, s’il n’était pas fou, il ne serait pas sur les planches !

(Petit rire général. LA DUCHESSE ramène la conversation à son ton normal par un soupir prolongé.)


MADAME DE SAINT-GOBAIN

Oui…


MADAME DE JARGEAU

Pardon…

(MICHEL entre.)


MICHEL

C’est un télégramme pour madame la duchesse.


LA DUCHESSE

(l’ouvrant)

Vous permettez ! Oh ! Michel… Il faut vite précipiter l’auto dans la gare. Le cher grand maître Parmeline, il arrive tout de suite de Paris.


BENIN

Ce cher ami ! Je le croyais absent.


LA DUCHESSE

Oui, il vient de faire un grand voyage dans le pays de l’Italie… Michel, dites au mécanicien, puisqu’il est tout neuf qu’il reconnaîtra M. Parmeline sur le quai.


BENIN

Mais à quoi le reconnaîtra-t-il, chère Madame ?


LA DUCHESSE

Oh ! à la beauté de son cœur… Il a un cœur tellement beau… et un front si inspirationné…

(MICHEL sort.)


MADAME JEANVRE

J’ai vu souvent le portrait de M. Parmeline. Il est très curieux, en effet.


LA DUCHESSE

Il est toujours dans les transports… Il ne vit pas sur la terre… C’est un chef-d’œuvre d’homme.


MADAME DE JARGEAU

Il a été, je crois, votre maître, madame la duchesse ?


LA DUCHESSE

Oui. Il a mis en moi l’harmonie et une grande quantité de talent musical.


MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN

Ah ! vous lui faites honneur. Votre dernière mélodie est d’une grâce, d’un moelleux dans le sentiment !


LA DUCHESSE

Oui, elle est excessivement moelleux.


MADAME DE SAINT-GOBAIN

Oh ! j’en suis folle… Et puis le titre est si joli : « Les Fils de la Vierge. »

(Elle prononce fils, dans le sens d’enfant.)


MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN

(rectifiant)

Les fils… les fils… de la Vierge…


MADAME DE SAINT-GOBAIN

Oh !


BENIN

Plus que jamais vous allez vous donner à votre art… C’est le grand consolateur.


LA DUCHESSE

Oui, je pense aussi… J’ai déjà commencé à constituer un grand opéra très douloureux et si poétique… J’ai fait le parole avec mon cervelle et la musique avec ma cœur.


MADAME DE JARGEAU

Ce sera sûrement une merveille !


LA DUCHESSE

Je pense aussi…


MADAME DE SAINT-GOBAIN

Et peut-on savoir le sujet ?


MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN

Ah ! donnez-nous un aperçu ?


LA DUCHESSE

Eh bien voilà. N’est-ce pas, c’est de l’amour, je voulus qu’il y a de l’amour partout… l’amour c’est une chose si idéale et si pratique, n’est-ce pas… Alors j’ai enfanté une chose sur Napoléon… C’est très joli… c’est une grande frasque.


BENIN

Hein ?


LA DUCHESSE

Oui, vous savez comme les grandes frasques que les peintres ont peintes sur les murs du pays de l’Italie.


MADAME DE SAINT-GOBAIN

Ah ! vraiment !


MADAME DE JARGEAU

Et quel épisode avez-vous choisi dans la vie de Napoléon ?


LA DUCHESSE

Je vais vous le dire… C’est très beau, c’est au moment où il est à la campagne, en Egypte et il se bat comme empereur sur les grandes choses pointues… les pyramides. Alors, il est reçu chez un Pacha qui a deux filles… l’une s’appelle Fatima et l’autre Ernestine… C’est très joli… et toutes les deux, elles sont amoureuses de Napoléon. Mais lui il préfère Ernestine qui est plus excitante. Alors ils s’aiment tous le temps sur les bords du Nil… Un soir, Fatima les surprend… et elle se jette sur Napoléon avec un poignard et elle le tue… Il est mort… (Sensation.) Et c’est fini… C’est une très belle histoire… et puis, n’est-ce pas, ce n’est pas très connu.


LE BARON

En effet !


MADAME JEANVRE

C’est d’un inattendu !


MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN

Une pareille œuvre va vous accaparer, madame la duchesse, et je me demande si je vais oser vous présenter ma requête.


LA DUCHESSE

Quoi ?… Dites quoi ?


MADAME DE SAINT-GOBAIN

Eh bien, mon mari vous a apporté quelques vers, madame la duchesse… et il serait au comble de ses vœux si ce petit poème pouvait vous inspirer une mélodie.


LA DUCHESSE

Y a-t-il de l’amour dans l’intérieur ?


MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN

Jugez-en. Voici le refrain :

(Il met son lorgnon et lit.)

« Oh ! donne-moi tes lèvres. Ah ! ne comprends-tu pas, Eh bien ne comprends pas, Mais donne-moi tes lèvres. »


TOUS

Charmant !… délicieux !… exquis !…


BENIN

Et comme c’est humain !


SCENE VII



Les mêmes, PARMELINE

Il entre en coup de vent. Tenue de voyage très élégante. Belle tête d’artiste, abondante chevelure à mèches blanches. Il donne une impression de génie, de folie et de magnificence.



PARMELINE

(il tient son chapeau d’une main, un bouquet de fleurs de l’autre)

Le voilà. Le voilà ! C’est lui ! C’est Parmeline ! Il arrive tout couvert des lauriers de gloire et de la poussière des routes. Ne vous dérangez pas… C’est lui ! C’est lui !


BENIN,

(à Mme Jeanvré)

Comme il est simple !


PARMELINE

Voici, madame la duchesse qui vous prouvera que j’ai pensé à vous.

(Il pose son bouquet sur une chaise et tend son chapeau à LA DUCHESSE.)


LA DUCHESSE

Pourquoi ce gris chapeau ?


PARMELINE

Oh ! Excusez-moi.

(Il lui donne le bouquet et reprend le chapeau.)


LA DUCHESSE

Ah ! cher désiré maître, comme vous êtes bon d’être venu.


PARMELINE

Parmeline vient toujours quand sa duchesse l’appelle.

(Il lui baise la main.)


LA DUCHESSE

(sonne)

Pourquoi ne sert-on pas le thé du maestro ? D’abord, je vais vous introduire : Mme la comtesse de Jargeau, la femme du Conseil d’Etat. Mme Jeanvré, de l’armée de la province. Le vicomte de Saint-Gobain, ancien diplomatique et sa vicomtesse.


PARMELINE

(avec un sourire très aimable)

Ciel ! dans quel guêpier me suis-je fourré ?

(Rire général.)


MADAME JEANVRE

Mais c’est un fou !


BENIN

Non, c’est un musicien !


MADAME DE JARGEAU

Et vous avez fait bonne route depuis Paris, cher maître ?


PARMELINE

Oh ! atroce !… chère Madame… atroce. Je me suis trouvé d’abord dans un wagon encombré. Des âmes épaisses… des visages fermés. J’ai senti que ces gens-là n’aimaient pas ce que je fais… Cette pensée m’a été intolérable… J’ai passé dans un autre compartiment : deux voyageurs seulement ; à côté de moi, un homme jeune, distingué, très bien, enfin un de ces hommes dont on sent qu’ils ont fait leur première communion et qu’ils savent monter à cheval. En face de moi… une dame…


MADAME JEANVRE

Jolie ?


PARMELINE

Laide. Ah ! qu’elle était laide cette dame !… elle était laide… si laide que cela me devint une torture. La laideur a toujours été pour moi une injure personnelle. Je me penchai donc vers mon voisin et je lui dis tout bas : « Je ne peux plus, je ne peux plus… cette dame est trop laide. Tirez la sonnette d’alarme !… » « Mais, Monsieur, me répondit-il, on s’expose à une amende de trois cents francs et à un emprisonnement de quinze jours à trois mois. » « Je le sais, répliquai-je, et c’est pour ça que je ne veux pas la tirer moi-même. » Je regardai de nouveau la dame et je m’aperçus d’une chose prodigieuse ! Sa laideur s’accentuait de station en station. A un instant précis, elle devint tellement affreuse… que soudain je compris…


LA DUCHESSE

Quoi ?…


PARMELINE

Je compris que c’était une fée !


LA DUCHESSE

Oh !… quel grand artiste…


PARMELINE

Oui… Cette idée m’envahit tout entier sous sa forme la plus musicale. Des rythmes s’éveillèrent, des mélodies s’épanouirent et j’entendis distinctement une admirable voix de ténor qui chantait… en moi : « Seul… un baiser lui rendra sa beauté… » Brusquement, je m’approchai d’elle et je posai mes lèvres sur les siennes en lui disant : « Sois belle ! » A ma grande surprise, un torrent d’injures accueillit cette injonction. Le croiriez-vous, ce n’était pas une fée !


LA DUCHESSE

Ah ! quel dommage !


PARMELINE

C’est ma destinée. Mon malheur est de ne jamais pouvoir rencontrer sur ma route, des gens de bon sens, des gens équilibrés.


BENIN

Voilà…

(MICHEL entre portant un plateau avec une tasse et un sucrier.)


LA DUCHESSE

Prenez votre thé ! Et le distingué monsieur, votre compagnon, qu’a-t-il pensé ?


PARMELINE

Il n’a pas cessé d’être distingué. Il m’a approuvé par un silence très correct, nous nous sommes liés, il m’a remis sa carte. (Il tire la carte de sa poche.) Le comte Hubert de Latour-Latour.

(MICHEL s’approche avec le plateau à thé. PARMELINE prend le sucrier dans ses mains.)


PARMELINE

Rien qu’un morceau. (Il plonge ses doigts dans la tasse et pousse un cri.) Ah ! je me suis cruellement brûlé.


LA DUCHESSE

Oh !


PARMELINE

(désespéré)

Les choses elles-mêmes me sont hostiles. Elles n’aiment pas ce que je fais.


MADAME DE JARGEAU

Oh ! que dites-vous ?


MADAME DE SAINT-GOBAIN

Tout le monde vous admire !


PARMELINE

Pas assez… pas assez… Et puis, Parmeline ne tient pas à ce qu’on l’admire… Il veut qu’on l’aime… Il a besoin d’être aimé… On ne l’aime pas… Je suis un malheureux, mesdames, je suis un écorché.

(Il remonte.)


MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN

Que dites-vous là, cher Monsieur ?


BENIN

Mais vous avez été acclamé à Naples.


PARMELINE

(épanoui)

Oui. J’ai plu, beaucoup !… beaucoup, enfin vraiment beaucoup…


LA DUCHESSE

Oh ! vous deviez rester quelques jours seulement, et vous vous êtes allongé jusqu’à un mois…


PARMELINE

Oui…


MADAME DE JARGEAU

Ce séjour ne vous a pas paru trop monotone ?


PARMELINE

(suffisant)

Non… non… non… (Un temps.) Elle s’appelait la comtesse Camerino !


TOUS

Ah !


PARMELINE

Mais je vous supplie de ne jamais dire son nom… soyez discrets.


BENIN

Nous, oui… mais vous ?…


PARMELINE

Ah ! moi, je ne peux pas… Alors, comment me le reprocher ? Mais vous ce serait très mal.


MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN

Comptez sur notre silence.


MADAME JEANVRE

(à BENIN)

Moi je commence à l’aimer !


PARMELINE

D’ailleurs, je faillis préférer à Bianca — c’est la comtesse Camerino — Angelica, — c’est la comtesse Andrioli. — En Italie, les femmes qui vous aiment sont toujours comtesses.


LA DUCHESSE

C’est un miracle de l’amour !


MADAME DE JARGEAU

Peut-on vous demander quelle était la plus belle de ces deux dames ?


PARMELINE

On peut tout me demander… je dis tout, moi… je ne suis pas un ingrat… Certainement Bianca était plus… elle avait… ce… enfin cette… Voilà… je ne peux pas… je ne peux pas..


MADAME DE SAINT-GOBAIN

Qu’est-ce que vous avez ?


PARMELINE

J’ai… que je ne peux pas m’exprimer avec des mots… les mots, ce sont des pauvres gens, ils sont trop vieux, trop usés… Je voudrais cependant vous montrer… Bianca. (Il fait le geste de jouer du piano dans le vide.) Tenez, vous allez comprendre, la voilà. (Il se jette au piano et joue quelques mesures très ardentes.) Angelica, au contraire, c’était… c’était… Tenez, regardez-la… (Il joue quelques mesures très langoureuses.) Alors, moi, n’est-ce pas… (Il joue quelques notes.) l’hésitation… la perplexité… enfin, j’ai préféré… (Il rejoue les quelques mesures ardentes.)


BENIN

Vous avez préféré Bianca !


PARMELINE

Voilà !… Eh bien ! je n’aurais jamais pu vous faire comprendre ça avec des mots ! Ah ! cette nuit, à Sorrente, où, pour la première fois, elle tomba dans mes bras !… Quelle atmosphère… émouvante… embaumée… Comment vous dire, cette ambiance… cette troublance… Tenez., tenez… (Il se met à jouer une musique lascive.) Une symphonie de parfums… les orangers… les tubéreuses… les verveines… (Il insiste sur une petite note grêle.) Et le jasmin… Sentez-vous le jasmin ?…


LA DUCHESSE

Quel charme sensuel !…


PARMELINE

Et partout les étoiles… (Série de notes tendres.) Dont quelques-unes… (Il fait un arpège rapide.) Filantes !


TOUS et TOUTES

C’est inouï !… C’est d’une vérité… On y est… Exquis !… Admirable !…


PARMELINE

Et ce fut notre première nuit d’amour… (Il joue un hymne triomphal.) Excusez-moi, Mesdames, ces trois dernières mesures étaient d’une indécence !…


LA DUCHESSE,

(baissant les yeux)

Oui. Vous n’auriez pas dû les jouer devant elles.


TOUTES LES FEMMES

Mais non… mais non… continuez… c’est délicieux !…


MADAME JEANVRE

Et après… après…


PARMELINE

Je ne la revis que huit jours plus tard car la carrière de son mari ne laissait à la comtesse qu’une nuit de liberté par semaine.


MADAME DE JARGEAU

Que fait donc le comte Camerino ?


PARMELINE

Il est employé à l’octroi… Et ce fut notre seconde nuit d’amour.

(Il joue le même hymne, mais moins triomphal.)


MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN

Tiens… Tiens…


PARMELINE

Evidemment : n’est-ce pas, il y avait moins de surprise.


LA DUCHESSE

… Moins de jasmin…


PARMELINE

Et le samedi suivant ce fut notre troisième nuit d’amour.

(Il attaque l’hymne triomphal mais d’une façon de plus en plus languissante, les notes s’espacent… deux ou trois fausses notes… il n’achève pas.)


BENIN

Hein ?


PARMELINE

Le lendemain, la comtesse me témoigna quelque mauvaise humeur. Froideur de sa part… irritation de la mienne… On en vint à des mots. Elle me dit : (Musique.) Je lui répondis : (Musique.) Elle ajouta : (Musique.) Je lui jetai au visage : (Musique.) Je pris mon chapeau. (Musique.) Je pris la porte… et je sortis en la faisant claquer. (Il ferme violemment le piano.) Et je n’ai jamais revu ni la porte, ni la comtesse… Je revins à Paris il y a trois jours. J’y trouvai une dépêche de la duchesse m’appelant auprès d’elle et voilà pourquoi, mesdames, Parmeline est au milieu de vous, très simple, très modeste, inaperçu… (Coup de canon, au dehors.) Le canon ! Je me trompais. On sait mon arrivée…


MICHEL,

(entrant)

Madame la duchesse a entendu… On vient de donner le signal du départ pour les régates du Havre.


PARMELINE

(déçu)

Ah !… soit…


BENIN

Cela intéresserait peut-être ces dames de regarder la course ?…


LA DUCHESSE

Oh ! il faut aller… chères petites mesdames… Au bout de la grande allée, on voit très bien…


MADAME JEANVRE

Oui, ce serait très amusant.

(Elles remontent toutes. — PARMELINE retenant BENIN.)


PARMELINE

Mon cher baron, un mot. Je voudrais aller faire un tour au Casino. Je suis arrivé sans argent. Voulez-vous me prêter vingt-cinq louis ?


BENIN

Mais je crois bien… les voilà.


MADAME JEANVRE

Vraiment, madame la duchesse, vous ne voulez pas venir avec nous ?


LA DUCHESSE

Non… Je ne suis pas possible. Rien que de voir les bateaux, ça me rend malade à cause du roulage et du tangui. Et puis j’ai besoin de parler avec Parmeline.


MADAME DE JARGEAU

revenant

Mon cher maître… très heureuse de vous avoir rencontré… Vous me permettez de vous demander votre concours pour la matinée du 18 au profit des naufragés ?


PARMELINE

Je ne puis, chère Madame : naufragé moi-même, je ne serai sans doute plus ici… Mais je tiens à contribuer pour une modeste part. Voici cinq cents francs. (Il lui donne le billet que vient de lui remettre BENIN.)


MADAME DE JARGEAU

Oh ! comment vous remercier. (Elle se tourne vers BENIN.} Voilà qui doit vous faire honte, baron… vous qui ne m’avez donné que quarante francs !


PARMELINE

(à BENIN)

Oh ! cher ami… mesquinerie… oh !… fi, fi.


BENIN

Oh ! ça !…


LA DUCHESSE

Baron, il faut aller mener ces dames dans la régate…


BENIN

Voilà… je suis à vous, mesdames, je suis à vous… A tout à l’heure, duchesse.

(Ils sortent.)


SCENE VIII



LA DUCHESSE, PARMELINE

LA DUCHESSE

Enfin, je suis solitaire avec vous… Oh ! cher maître aimé… je vais vous dire enfin pourquoi je vous ai fait venir. C’est un affreux secret.


PARMELINE

Je le connais.


LA DUCHESSE

Est-il possible ?


Les mêmes, PARMELINE

Il est. Depuis un certain nombre d’années, c’est la troisième fois que vous m’envoyez cette même dépêche : « Considérable chagrin. Je suis dans le calice. Venez. »


LA DUCHESSE

Cela est véridique.


PARMELINE

Alors, j’ai compris tout de suite, j’ai ouvert le Figaro, j’ai été tout droit à la rubrique « Mariages », et j’y ai vu que Monseigneur de Persépolis avait béni la veille l’union de M. de Vaujours et de mademoiselle Iscariote.


LA DUCHESSE

Oui, j’ai une grande peine.


PARMELINE

Moi aussi… Et pourtant…


LA DUCHESSE

Pourtant ?


PARMELINE

Pourtant, vous m’avez causé la même peine, à moi… à Parmeline ! Quand la plus belle aventure de ma vie a été brisée… quand nous nous sommes quittés… Comment a-t-elle pu quitter Parmeline !… C’était il y a…


LA DUCHESSE

(l’interrompant)

Oui, il y a…


PARMELINE

Exactement.


LA DUCHESSE

Et vous êtes resté mon ami.


PARMELINE

Votre grand ami.


LA DUCHESSE

Le seul. Et il y en a qui disent qu’on ne peut pas faire de l’amitié avec les résidus de l’amour !…


PARMELINE

Ceux qui disent ça ne sont pas des artistes… Ce sont des gens qui ne savent pas transposer.


LA DUCHESSE

Vous, vous avez su si bien.


PARMELINE

J’ai su. Et depuis ce jour-là, j’ai été de tous vos chagrins… Quel métier ! Chaque fois que vous avez aimé quelqu’un, je m’attachais à lui, et quand vous le quittiez… il ne me plaisait plus. Je le quittais aussi. J’ai eu ainsi deux ou trois amitiés charmantes brisées du jour au lendemain.


LA DUCHESSE

C’est très beau de votre part.


PARMELINE

Oui, c’est beau… c’est musical…


LA DUCHESSE

Ah ! cher !… (Avec désespoir.) Mais, dites-moi, pourquoi se marient-ils toujours ?


PARMELINE

Toujours !


LA DUCHESSE

C’est comme une sorte de fatalité.


PARMELINE

Oui. Et ce n’est pas la seule. Pourquoi, après chaque rupture, est-ce l’infortuné Parmeline qui vous a toujours présenté celui qui devait être le… le… le suivant ? Il y a là une malchance, qui revient dans ma vie avec la cruauté d’un leitmotiv.


LA DUCHESSE

C’est vrai, cher dévoué…


PARMELINE

Bien plus : j’ai toujours su, avant vous-même, ce qui allait arriver. Il est un signe auquel je ne me suis jamais trompé.


LA DUCHESSE

Quel ?…


PARMELINE

Votre voix… votre accent…


LA DUCHESSE

Mais je n’ai plus d’accent !…


PARMELINE

Presque plus ; mais, toutes les fois que vous vous trouvez en présence d’un homme que vous allez aimer, il revient, cet accent, il grandit, il devient prodigieux, vous passez insensiblement du français à l’anglais et de l’anglais à une sorte de dialecte inarticulé qui est chez vous le langage de la passion naissante.


LA DUCHESSE

Est-ce possible ?


PARMELINE

Oh ! je l’ai entendu trop de fois, j’en ai trop souffert. Je ne veux plus en être la cause et désormais, je vous jure que j’aimerais mieux être roué vif, j’aimerais mieux être joué à l’Opéra que de vous présenter qui que ce soit.


LA DUCHESSE

N’ayez plus de la panique. Tout cela est envolé, emballé… Mon âme n’aura plus de la frisson que dans l’art… Tout de suite, je me suis donnée à lui.


PARMELINE

C’est bien, ma duchesse. L’art, c’est grand ; l’art, c’est beau ; l’art, c’est tout ; l’art, c’est moi.


MICHEL,

(entrant)

La chambre de monsieur Parmeline est prête.


PARMELINE

Eh bien, allez le lui dire, mon ami.


MICHEL

Mais je le dis à Monsieur.


PARMELINE

(se frappant le front)

Ah ! Parmeline !… Quelle chambre est-ce ?


MICHEL

C’est la chambre Louis XV, monsieur.


PARMELINE

Je m’en contenterai… (Il remonte.) Non lamento, ma duchesse allegretto !


SCÈNE IX



LA DUCHESSE, puis HUBERT de LATOUR-LATOUR, puis PARMELINE

LA DUCHESSE,

(pousse un long soupir)

Oui, il faut que je projette en moi de l’oubli et que je m’évapore dans la musique.

(Elle prend la poésie de Saint-Gobain et, d’un air inspiré, la relit.)

« Ah ! donne-moi tes lèvres !… (Bis.) Ah ! ne comprends-tu pas ?… Eh bien ! ne comprends pas, Mais donne-moi tes lèvres !… Donne-les moi ! » (Avec âme.) C’est confortable, l’amour !… Voyons… (Elle se met au piano et commence à chercher une mélodie qui s’adapte à ces paroles dont elle répète plusieurs fois chaque vers en s’accompagnant au piano et en chantonnant.) « Ah ! donne-moi tes lèvres !… Ah ! donne-moi tes lèvres !… »

(Successivement elle essaie les paroles sur un rythme de gigue, sur un boléro et sur une valse lente.)

J’aimerais quelque chose d’un peu plus chaud. Non, je ne suis pas inspirationnée…

(Elle joue de nouveau mais sans chanter. MICHEL introduit le comte HUBERT de LATOUR LATOUR qui lui remet sa carte en disant : « Pour M. PARMELINE. » LA DUCHESSE, assise au piano, lui tourne le dos. — MICHEL sort. — HUBERT salue LA DUCHESSE qui ne le voit pas, puis s’assied et écoute la musique avec plaisir.)


LA DUCHESSE,

(cessant de jouer)

Ah ! il faut que je me pénètre avec les paroles.

(Elle relit d’une voix passionnée.)

« Ah ! donne-moi tes lèvres !… Ah ! donne-moi tes lèvres !…

(HUBERT est fort surpris.)

Ah ! donne-moi tes lèvres !…. Ah ! ne comprends-tu pas ?… Eh bien ! ne comprends pas, Mais donne-moi tes lèvres. Donne-les moi ?… (Bis.) »

(HUBERT, stupéfait, puis flatté, se demande, par un geste, si c’est bien à lui que cette phrase s’adresse ; mais, comme LA DUCHESSE continue à la répéter, il s’approche vivement d’elle et l’embrasse sur la bouche.)


LA DUCHESSE

(se lève, indignée, et le gifle)

Oh !


HUBERT

Madame… je…


PARMELINE

(entrant et apercevant HUBERT)

Ah ! mon compagnon de voyage… Permettez-moi de vous présenter : M. le comte de LatourLatour… Madame la duchesse de Maulévrier…


HUBERT

, (à part)

Nom d’un chien !

(Grande gêne, LA DUCHESSE gagne l’extrême gauche.)


PARMELINE

Mais que faites-vous ici, cher monsieur ?


HUBERT

(effaré)

Mon Dieu, je me suis permis de venir pour une chose… oh ! sans grande importance…


LA DUCHESSE

(, à part)

Oh !


HUBERT

Par distraction, sans doute, vous avez laissé dans le wagon tout ce qui vous appartenait : un sac, un violon, un rouleau de manuscrits.


PARMELINE

Ah ! je reconnais bien là Parmeline !


HUBERT

Rassurez-vous. Tout cela est dans l’antichambre… Vous m’aviez donné votre adresse et j’ai cru pouvoir…


PARMELINE

Je suis confus… Merci… de tout cœur, merci.


HUBERT

Du tout, du tout… Et maintenant, je me retire.


PARMELINE

Non, non. Prenez la peine de vous asseoir.


HUBERT

Mais…


PARMELINE

Mais si… mais si… madame la duchesse ne vous le pardonnerait pas.

(Il le fait asseoir.)


HUBERT

Mon Dieu, je vous l’avoue… je suis un peu timide…


LA DUCHESSE

(à part, indignée)

Oh !


PARMELINE

Moi aussi, je suis toujours gêné quand j’entre dans un salon.


HUBERT

Oui, n’est-ce pas ?… On ne sait que faire…


LA DUCHESSE

Oh !


HUBERT

Et le salon de madame la duchesse est le plus fermé qui soit. Je sais quel honneur c’est d’y être admis et que les plus beaux noms de France y donnent le bras à la littérature.

(Il se lève.)


PARMELINE

Vous vous exprimez parfaitement bien.

(Il force HUBERT à se rasseoir. — Un temps.)

Vous êtes à Deauville pour quelques jours ?


HUBERT

Pour la grande semaine de golf… Je suis de très bonne classe… Je bats généralement la moyenne d’un trou…


PARMELINE

Ah ! d’un trou ?


HUBERT

Oui, d’un trou !…


PARMELINE

Quel trou ?


HUBERT

Mais… un trou !… J’adore les sports… le grand air, la chasse, le polo, la boxe…


LA DUCHESSE

(radoucie, à part)

Ah !


HUBERT

( avec force)

Enfin, tout ce qui développe l’âme et le muscle et porte la nature de l’homme à son complet épanouissement.


LA DUCHESSE

(émue)

Ah !


HUBERT

(se levant)

Je crois être en ce moment dans le plein de ma forme.


LA DUCHESSE

(langoureuse)

Voulez-vous avoir une tasse de thé ?


HUBERT

(refusant)

Oh ! merci…


LA DUCHESSE

Alors, voulez-vous prendre cette petite peine de vous asseoir ?


HUBERT

Merci, madame la duchesse.

(Très gêné, il obéit et s’assied à côté de LA DUCHESSE.)


PARMELINE

Vous habitez Paris ?


HUBERT

J’y fais de courts séjours. Malgré une belle fortune et un grand nom, l’occasion ne s’est pas encore offerte à moi d’y prendre la place que je me dois d’y tenir. Je vis donc, pendant la plus grande partie de l’année, dans ma terre.


LA DUCHESSE

(avec intérêt)

Oh ! vous vivez dans la terre ?…


HUBERT

Ma mère aussi…


LA DUCHESSE

Comment ?


HUBERT

Oui, je vis auprès de ma mère, la comtesse de Latour-Latour.


LA DUCHESSE

(dont l’émotion commence à paraître)

Cela est très bien.


PARMELINE

Et où est votre résidence ?


HUBERT

Au château de Latour-Latour.


PARMELINE

Près de quelle ville ?


HUBERT

Près de la ville de Latour-Latour.


PARMELINE

Et vous vous y reconnaissez dans tout ça ?


HUBERT

C’est une affaire d’habitude… D’ailleurs, s’il y a en France plusieurs Latour-Maubourg, plusieurs Latour-du-Pin et quelques Latour-d’Auvergne… (Il se lève.) Il n’y a qu’un seul Latour-Latour, c’est moi.


LA DUCHESSE

(très agitée)

Cela est touchant. Mais, je le crois bien, j’ai vu votre nom récemment imprimé dans le journal…


HUBERT

En effet, je viens de publier le second volume des souvenirs de mon bisaïeul, qui fut grand écuyer du roi Charles X.


LA DUCHESSE

Ah ! que cela doit être difficile de publier les souvenirs de l’écuyer !…


HUBERT

Oui, il faut tout recopier…


PARMELINE

Quel travail !


LA DUCHESSE

(avec une volubilité et un accent qui vont s’accroissant)

Moi aussi, je suis très bien disposée à accueillir les souvenirs de la famille… parce que moi, j’ai une famille — dear family — so dear family…


HUBERT

(étonné)

Evidemment… Evidemment…

(PARMELINE commence à regarder LA DUCHESSE avec inquiétude.)


LA DUCHESSE

Je ne peux pas dire dans le détail… I cant say a word… parce que moi, je suis naquis dans l’autre côté de l’eau, et dans l’autre côté de l’eau, il n’y a pas l’ancienneté de la famille dans le château.


PARMELINE

(avec épouvante)

Ça recommence !


LA DUCHESSE

(bafouillant complètement)

C’était un petit home dans l’Etat de Virginie, avec le dear papa, le dear maman et les petits enfants qui jouaient avec la bille ou le cerceau et qui n’étaient pas du tout grands… parce qu’ils étaient tout petits… so little boys, so little girls… Et alors, j’ai de la grande dreadful émotion dans le souvenir de la Virginie qui me remplit tout le cœur de l’émotion de la Virginie…


PARMELINE

(sanglotant)

Madame la duchesse, je vous demande la permission de me retirer…


HUBERT

(affolé)

Qu’est-ce que vous avez ?


PARMELINE

(lui serrant la main avec effusion)

Je ne vous en veux pas… Nous serons amis… Ça recommence ! Fatalité ! Fatalité !

(Il sort.)


SCÈNE X



HUBERT, LA DUCHESSE

HUBERT

Qu’est-ce qu’il a ce monsieur ?


LA DUCHESSE

(le retenant vigoureusement)

Laissez… laissez… le pauvre cher maître… elle est malade…


HUBERT

Il est malade ?


LA DUCHESSE

Oui, mais ça ne fait rien ! Vous, vous n’êtes pas malade.


HUBERT

Je me porte très bien.


LA DUCHESSE

Il faut même que vous ayez un véritable santé pour avoir été avec moi aussi familial.


HUBERT

Mais…


LA DUCHESSE

Eh bien ! laissez-moi vous dire que quand on n’a pas été présenté à une personne, cela est très méchant.


HUBERT

J’ai pourtant une excuse : j’ignorais qui vous étiez. Je n’ai donc pas manqué de respect à la duchesse de Maulévrier, mais j’ai été un peu trop empressé auprès d’une femme charmante qui jouait du piano… et dont les paroles…


LA DUCHESSE

Je composais…


HUBERT

Je n’avais pas compris… Je suis un homme du monde.


LA DUCHESSE

Ça, j’ai senti tout de suite. Mais après cette toupet, nous ne pouvons plus, je crois, nous rencontrer.


HUBERT

Vous êtes sévère.


LA DUCHESSE

Non ! je ne suis pas sévère… mais j’ai envisagé cette chose : si vous recommencez sur moi ce que vous avez fait tout à l’heure, vous vous conduisez comme un grossier…


HUBERT

(protestant)

Oh ! soyez assurée…


LA DUCHESSE

(vivement)

Et si vous ne recommencez pas, vous vous conduisez comme une goujate !


HUBERT

(navré)

C’est vrai…


LA DUCHESSE

(se levant)

Vous voyez… on ne peut pas sortir de cet embrouillage.


HUBERT

Je n’y avais pas songé… Il y a là pour un gentleman une situation… tout à fait nouvelle… Je dirai même angoissante.


LA DUCHESSE

Alors, il faut partir… il faut vous évanouir pour toujours.


HUBERT

(avec émotion, se levant)

Je vous obéirai si vous l’exigez, madame la duchesse. Mais je suis profondément affligé. Car enfin, pourquoi vous cacher combien l’honneur de vous approcher m’avait été sensible ? Votre nom, si souvent lu dans les comptes rendus mondains, toujours à la première ligne, tout de suite après les altesses royales !


LA DUCHESSE

(souriant)

C’est vrai.


HUBERT

… Votre charme… votre grâce… votre prestige… Je ne puis songer à tout cela sans être véritablement troublé…


LA DUCHESSE

Oh !


HUBERT

(s’emballant)

Et puis, il me semble, à présent, que nous devions nous rencontrer, qu’une Maulévrier et un Latour-Latour face à face, — n’ayons pas peur des grands mots — c’est épatant !…


LA DUCHESSE

Oui, c’est une chose épatante…


HUBERT

(romantique)

Et en nous voyant ici tous les deux, si près l’un de l’autre, madame la duchesse, dans ce paysage délicieux, près de la mer, à l’heure où le soleil va tomber dans les flots, savez-vous à quoi je pense ?…


LA DUCHESSE

(rougissante et un peu choquée)

Oh ! voyons…


HUBERT

(avec éclat)

Je pense que votre aïeul, Odet-Pierre de Maulévrier, entra à Jérusalem avec Godefroy de Bouillon, que son fils fut amiral des galères du roi, qu’Odet-Hyacinthe de Maulévrier fut grandveneur et maréchal de France… Et je pense que pour ma part, j’apporte Sifrain de Latour-Latour, lieutenant-général qui pilla et brûla la Franche-Comté ; Hugues de Latour-Latour qui fut gouverneur de Guyenne et rédigea les règles du jeu de billard, et par-dessus tous, le cardinal Cyprien Gaspard de Latour-Latour qui faillit être pape !…


LA DUCHESSE

(défaillante)

Oh ! comme vous êtes polisson !


HUBERT

Et dire que sans ce malheureux incident, je ne vous aurais peut-être pas déplu…


LA DUCHESSE

Je crois aussi…


HUBERT

… que peut-être, même, je vous aurais plu…


LA DUCHESSE

Je crois aussi…


HUBERT

Et un jour, qui sait, si touchée par mon dévouement, par mon admiration, vous n’auriez pas consenti à réaliser le rêve de toute ma jeunesse, celui que ma mère a si souvent prié Dieu d’exaucer : une grande liaison mondaine !


LA DUCHESSE

(minaudant)

Mais comme vous êtes entrepreneur !


HUBERT

Je ne vous ai pas offensée ?


LA DUCHESSE

Si. Mais ce n’est pas détestable.


HUBERT

Oh ! Madame la duchesse… Madame la duchesse… Ainsi, vous ne m’en voulez plus ?


LA DUCHESSE

(souriant)

Je suis occupée à ne plus être fâchée.


HUBERT

Vous ne pensez pas trop de mal de moi ?…


LA DUCHESSE

Je pense que vous êtes un charmant homme du monde… seulement un peu inopiné…


HUBERT

(voulant lui prendre la main)

Oh ! merci, madame la duchesse, merci… Comment vous dire… vous exprimer.


LA DUCHESSE

N’exprimez pas… Il faut que vous saviez que je suis avant tout une femme idéale. Je recherche exclusivement la poésie de l’amour… Jamais je ne pourrai être attendrie que pour un monsieur délicat qui aurait fait la cour avec moi d’une façon consécutive.


HUBERT

C’est bien naturel !


LA DUCHESSE

Mais vous, polo, chasse, boxe, vous ne sauriez pas piétiner si longtemps !


HUBERT

Vous vous trompez, madame la duchesse !


LA DUCHESSE

(soupirant)

Oh ! que dit-il ?


HUBERT

(fiévreusement)

Oui, pourquoi ce jour ne serait-il pas le premier du temps d’épreuve que vous réclamez si noblement ?


LA DUCHESSE

Oui, pourquoi ne serait-il pas ?


HUBERT

Alors ?


LA DUCHESSE

(lui abandonnant sa main)

Alors… peut-être !


HUBERT

Ah ! madame la duchesse, merci ! Vous avez un grand cœur !


LA DUCHESSE

(faiblissant)

Oui, j’ai un grand cœur. J’ai aussi un grand parc… Tous les jours, je me promène au bord de la mer. Cette soir, j’y serai aussi, après le dîner. Venez au bout de la grande allée, et nous parlerons de la poésie de l’amour sur le banc des clématites.


HUBERT

Oh ! madame la duchesse, quel honneur vous me faites ! Quel honneur et quelle joie… Une fois de plus n’ayons pas peur des grands mots : ce qui m’arrive est fantastique.


LA DUCHESSE

Taisez-vous… Le duc.


SCENE XI



LA DUCHESSE, LE DUC, HUBERT

LA DUCHESSE

Mon ami… j’introduis M. le comte Hubert de Latour…


LE DUC

(s’incline froidement)

Je me porte bien.


HUBERT

(bas, à LA DUCHESSE)

Latour… Latour.


LA DUCHESSE

J’ai dit…


HUBERT

Non, deux fois.


LA DUCHESSE

Oh ! oui, double… M. le comte Hubert de Latour-Latour…


LE DUC

(souriant)

Ah ! c’est bien différent. Enchanté, monsieur, de faire votre connaissance… Je sais votre lignée…


HUBERT

Et moi, monsieur, j’admire la vôtre…

(Ils se serrent la main.)


LA DUCHESSE

(à part)

Ça va très bien, très bien… je suis très contente…


SCENE XII



Les mêmes, Monsieur DURAND

MICHEL

( annonçant)

M. Durand, vice-président de la Chambre des Députés.


DURAND

(entrant)

Mon cher duc…


LE DUC

Je me porte bien. (Poignée de main.) Vous connaissez la duchesse…


DURAND

J’ai cet honneur…

(Il salue. MICHEL apporte au-dehors, sur la terrasse, une table anglaise avec des rafraîchissements.)


LE DUC

(présentant)

M. le comte de Latour-Latour, M. Durand, vice-président de la Chambre, député du Calvados, mon collègue au Conseil général. Je ne partage pas ses opinions, mais comme je ne suis pas sûr qu’il les partage lui-même… je fais de lui le plus grand cas… et je ne lui reproche qu’une chose : son goût pour le peuple.


DURAND

(souriant)

Dites au moins pour la démocratie !


LA DUCHESSE

Quelle est la différence des mots ?


DURAND

Mon Dieu, madame la duchesse, la démocratie est le nom que nous donnons au peuple toutes les fois que nous avons besoin de lui…


LE DUC

On ne saurait mieux dire.


LA DUCHESSE

Voulez-vous avoir un rafraîchissoir, cher monsieur Durand ?


DURAND

Non, merci, madame la duchesse.


LA DUCHESSE

Et vous, cher comte Hubert de Latour-Latour ?


HUBERT

Volontiers.


LE DUC

Moi aussi, je vous prie…

(LA DUCHESSE et HUBERT remontent à la table que MICHEL a placée au fond. LE DUC et DURAND sont au premier plan.)


DURAND

Vous savez, mon cher duc, ce qui m’amène…


LE DUC

J’ai reçu votre mot… et je vous en remercie…


DURAND

Je crois que j’ai trouvé exactement ce qu’il vous fallait. C’était assez difficile…


LE DUC

En effet… Je vous l’ai dit, je veux une personne instruite, discrète, de tenue parfaite, capable d’étudier des documents, de les classer, de les résumer et qui puisse au besoin faire à la duchesse des lectures qu’elle aime et qui sont généralement d’un caractère romanesque et puéril…


DURAND

Ma protégée répond absolument à votre désir.


LE DUC

A merveille. Son nom ?


DURAND

Brigitte Touchard… C’est la fille d’un de mes vieux camarades, l’archiviste départemental de Caen et ma filleule. C’est vous dire combien je m’intéresse à elle.


LE DUC

Cela va de soi. Son âge ?


DURAND

Vingt-six ans.


LE DUC

Sa moralité ?


DURAND

Oh ! irréprochable,..


LE DUC

Quand la verrai-je ?


DURAND

Tout de suite, elle est dans la galerie.


LE DUC

(sonne, MICHEL paraît)

Michel, faites entrer la jeune fille qui attend…


DURAND

Seulement, je vous préviens qu’elle ne paye pas de mine… Elle est un peu fruste d’aspect, un peu gauche, affreusement timide… Sa couturière est en même temps concierge de la gendarmerie… Vous voyez ça d’ici.


LE DUC

Je vois…


DURAND

Viens, mon enfant, n’aie pas peur.

(BRIGITTE entre, elle est un peu ridicule. Elle a les pommettes rouges, un chapeau démodé avec une malheureuse petite fleur, une robe prune, un corset mal fait, une jupe trop courte, de gros souliers. Elle a les cheveux très tirés, des gants de fil et un parapluie. Au moment où elle entre, HUBERT descend apportant au duc un lemon-squach. BRIGITTE le heurte. Le verre se renverse à demi.)


BRIGITTE

Oh !


HUBERT

(furieux)

Ah !


DURAND

Oh ! Brigitte, petite maladroite, va !

(BRIGITTE, sans rien répondre, suit HUBERT des yeux.)


DURAND

Veuillez excuser, monsieur, cette enfant… Elle n’était jamais entrée dans un salon.


HUBERT

(s’épongeant)

Ça n’a aucune importance !…


LE DUC

Aucune !…

(Pendant ce temps, BRIGITTE a dévisagé HUBERT.)


DURAND

Monsieur le duc, je vous présente mademoiselle Brigitte Touchard.

(BRIGITTE fait une révérence et laisse tomber son parapluie.)


LE DUC

Je vous salue, mademoiselle… Veuillez prendre la peine de vous asseoir.


BRIGITTE

(qui pendant toute la scène répond par des petits ricanements niais et gênés)

Heu… heu…


LE DUC

Votre parrain, mademoiselle, m’a dit votre mérite.


BRIGITTE

Heu… heu…


DURAND

Brigitte a son brevet supérieur et elle a été souvent pour son père une collaboratrice très utile.


LE DUC

Vraiment, mademoiselle ?


BRIGITTE

Heu… heu…


LE DUC

Il va donc vous falloir quitter cette bonne ville de Caen…


BRIGITTE

Heu… heu…


LE DUC

Vous ne la regretterez pas trop ?


BRIGITTE

(riant)

Oh ! oh !


DURAND

Je suis sûr que l’idée d’habiter Paris doit lui faire plaisir.


BRIGITTE

(approuvant)

Oh ! oh !


LE DUC

(à part)

C’est une idiote. (Haut.) Appartenant à ma maison, vous y mènerez une existence qui, sans être mondaine, exigera un peu de toilette…


BRIGITTE

(contente)

Oh ! oh !


LE DUC

La duchesse vous aidera de ses conseils.


BRIGITTE

(confuse)

Oh ! oh !


LE DUC

Quant aux travaux que je vous confierai et qui touchent à la statistique et à l’économie politique, j’espère qu’ils sauront vous intéresser.


BRIGITTE

Oh ! oh !

(Elle fait une grimace sous cape.)


DURAND

Je suis ravi, mon cher duc, car pour l’avenir de cette enfant, c’est une chose inappréciable que de vivre dans un milieu tel que le vôtre, où elle se polira, où elle s’affinera…


LE DUC

Je n’en doute pas…


DURAND

Et qui sait… peut-être habitant Paris, rencontrera-t-elle un jour, un brave garçon modeste et sincère, qui sera un mari possible.


BRIGITTE

(faisant signe que non)

Oh ! oh !


LE DUC

Quoi, mon enfant, vous n’avez jamais pensé à vous marier.


BRIGITTE

(faisant signe que si)

Oh ! oh !


DURAND

Comment ?… Alors tu as donc une idée en tête.


BRIGITTE

(faisant signe que oui)

Oh ! oh !


LE DUC

C’est parfait, pourvu que l’idée soit bonne…


LA DUCHESSE

(paraissant au fond)

Mon ami… les messieurs et les dames de visite s’en vont…

(LE DUC remonte vers BENIN, MADAME DE JARGEAU et MADAME JEANVRE qui sont arrivées sur la terrasse quelques répliques plus tôt et auxquelles LA DUCHESSE a présenté HUBERT.)


DURAND

(à BRIGITTE)

Ah çà ? qu’est-ce que ça veut dire… tu penses réellement à quelqu’un ? (BRIGITTE fait signe que oui.) Quelqu’un que tu aimes ? (BRIGITTE fait signe que oui.) Depuis longtemps ? (BRIGITTE fait signe que non.) Que tu veux épouser ? (BRIGITTE fait signe que oui.) Et je le connais ? (BRIGITTE fait signe que non.) Qui est-ce ? Je veux absolument savoir qui c’est… (HUBERT descend au premier plan pour prendre son chapeau.)


BRIGITTE

(le montrant du doigt)

C’est celui-là !


RIDEAU.



ACTE II

Une bibliothèque dans la propriété du duc de Maulévrier, à Louveciennes. Décor donnant sur un très beau parc qu’on aperçoit à travers les deux portes du fond séparées par un corps de bibliothèque. Tout le mur de gauche est couvert de livres et comporte une petite porte dissimulée sous de fausses reliures.


SCÈNE PREMIÈRE

(Muette)

Au lever du rideau, LE DUC, BENIN et PARMELINE lisent les journaux ou fument. HUBERT et LA DUCHESSE sont assis près l’un de l’autre. Elle le regarde avec langueur en soupirant. HUBERT sourit bêtement. Ennuyé par le regard insistant de LA DUCHESSE, il tire un Figaro de sa poche droite et se met à lire. LA DUCHESSE le lui retire avec des mines de victime. Un temps. HUBERT tire un second Figaro de sa poche gauche. Même jeu. Coup de timbre au-dehors. Tous se lèvent brusquement et se précipitent au-dehors par toutes les portes. La scène reste vide.


SCÈNE II



DURAND, LE GENERAL Roussy des Charmilles, puis LE DUC et LA DUCHESSE, puis BENIN, puis HUBERT, puis PINCHET



DURAND

Entrez, général… Personne ?


LE GENERAL

Ils ont tous foutu le camp, ma parole !…


DURAND

Ne vous en offensez pas… C’est toujours comme ça, dans les châteaux : quand on arrive, les maîtres de la maison…


LE GENERAL

… Foutent le camp !…


DURAND

Mais ils reviennent, un instant après, vous dire les choses les plus charmantes…

(LE DUC et LA DUCHESSE rentrent.)


ENSEMBLE: LE DUC

(au général)

Comme c’est aimable à vous de venir nous voir !…


ENSEMBLE: LA DUCHESSE

(à DURAND)

Comme c’est aimable à vous de venir nous voir !…


DURAND

Voilà !


LE DUC

(à DURAND)

Mon cher voisin, je me porte bien… Mais au fait, chère amie, je crois que vous ne connaissez pas encore le général Roussy des Charmilles, notre confrère de l’Académie Française.


LA DUCHESSE

Ah ! c’est vous, monsieur, le général de l’Académie… En vérité, je suis très excitée de vous connaître.


LE GENERAL

(surpris)

Ah ! moi aussi, madame la duchesse…


LA DUCHESSE

J’ai rencontré souvent votre charmante fille qui a marié avec l’officier. Elle va bien ?


LE GENERAL

A merveille !


LA DUCHESSE

Et leur ravissant baby ?


LE GENERAL

Mais ils n’en ont pas encore, madame la duchesse !…


LA DUCHESSE

Oh ! j’espère donc que l’officier fécondera bientôt votre charmante fille.


LE GENERAL

(estomaqué)

Je le lui dirai, madame la duchesse.


DURAND

Le général déjeunait dans mon ermitage de Marly, et comme il tenait à causer un peu avec vous de la situation académique…


LE GENERAL

L’élection du successeur de Jarlet-Brézin me préoccupe beaucoup !


LE DUC

Et moi aussi ! J’attends justement tout à l’heure Pinchet qui nous donnera des nouvelles. Notre confrère Bénin est allé au-devant de lui.


LE GENERAL

Parfait !

(Pendant ces répliques, PARMELINE et HUBERT sont entrés et ont serré la main de DURAND.)


LA DUCHESSE

Mais je veux vous introduire, monsieur le général de l’Académie… Monsieur Parmeline…


LE GENERAL

(lui serrant la main)

Je connais de nom… l’illustre maestro…


PARMELINE

Illustre ! Pourquoi cette restriction ?


LE GENERAL

Quoi…


PARMELINE

Je vois… vous n’aimez pas ce que je fais…

(Il s’éloigne et va serrer la main à DURAND.)


LE GENERAL

(à part)

J’ai horreur des musiciens !


LA DUCHESSE

(qui est allée chercher HUBERT)

Maintenant, le général, voici M. Hubert de Latour-Latour… depuis hier membre du JockeyClub…


LE GENERAL

Je l’avais appris par le Figaro de ce matin, monsieur.


DURAND

Il y a une colonne sur vous, mon cher !


LA DUCHESSE

Oh ! lisez, lisez…


HUBERT

(trop surpris)

Je ne savais pas du tout…


DURAND

(qui a pris le Figaro sur la table)

Tenez…


HUBERT

(tire un autre Figaro de sa poche intérieure et lit)

« Le duc et la duchesse de Maulévrier, installés dans leur belle propriété de Louveciennes depuis leur retour de Trouville, ont en ce moment pour hôte le comte de Latour-Latour, qui fut élu hier au Jockey-Club et qui a fait récemment paraître le troisième volume de son remarquable ouvrage : Histoire d'une très grande famille... Le comte de Latour-Latour qui, jusqu'ici, vivait surtout dans ses terres va se fixer à Paris... (HUBERT quitte peu à peu des yeux le journal, les lève au ciel, laisse tomber le journal sur ses genoux et continue en récitant par cœur.) Il occupera dans la plus haute société la place la plus brillante. Qu'il conduise un cotillon ou un mail-coach, qu'il fasse œuvre d'historien ou de maître d'équipage, on peut dire que le nouveau membre du Jockey possède un joli brin de plume au bout de sa trompe de chasse... »

(PARMELINE et DURAND se sont avancés un peu et ont vu qu’HUBERT récitait.)


DURAND

(à part)

Ah !


LA DUCHESSE

Quelle beauté !…


HUBERT

Je suis confus… et surpris… (Qui a repris le journal.} Comme je vais demain à Paris, j’en profiterai pour aller remercier ce journaliste.


LA DUCHESSE

(bas, venant à lui)

Non, vous n’irez pas demain à Paris.


HUBERT

Mais…


LA DUCHESSE

Non, vous n’irez pas demain à Paris !


HUBERT

(à part)

C’est embêtant !… Qu’est-ce qu’elle a ?…


DURAND

(à HUBERT)

Je suis ravi, cher monsieur, de ce que monsieur le duc m’apprend ! Ma petite filleule vous aide dans vos recherches ?…


HUBERT

Oui, le duc a bien voulu l’y autoriser et nous travaillons ensemble chaque après-midi dans cette bibliothèque.


DURAND

Elle est intelligente, instruite…


PARMELINE

Elle adore ce que je fais !…


HUBERT

Et d’une discrétion, d’une éducation parfaite.


DURAND

Je suis enchanté de ce que vous me dites car j’ai une grande affection pour cette petite.


PARMELINE

Eh bien ! vous la marierez à quelque sous-préfet de province, quand vous serez Président de la République…


DURAND

Quelle plaisanterie !


LE DUC

Mais, mon cher, n’en rougissez pas… on parle beaucoup de vous pour ce petit poste…


PARMELINE

Je vous ai pris l’autre jour à cinq contre un.


DURAND

Vous perdrez. Je sais bien que des amis ont mis mon nom en avant… Certaines choses m’ont valu des sympathies… Ainsi, j’ai été très souffrant, il y a quelques années, d’une maladie de la volonté, ce n’est pas mauvais.


LE DUC

C’est excellent ! J’espère, mon cher Durand, que vous restez dîner avec nous.


LA DUCHESSE

A la richesse du pot. Vous aussi, général ?


LE GENERAL

(s’inclinant)

Madame la duchesse…


DURAND

Très volontiers.


LA DUCHESSE

Avant, nous avons un petit tournoi de bridge au profit de l’œuvre de la propagation de la foi dans l’aristocratie.


DURAND

Vous attendez beaucoup d’invités ?


LA DUCHESSE

Trois douzaines.

(Coup de timbre au-dehors.)


LE DUC

Ah ! voici notre excellent Pinchet !

(Il remonte et sort un instant, restant en vue. LE GENERAL et DURAND remontent un peu.)


LA DUCHESSE

(s’approchant d’HUBERT)

Pourquoi, depuis tout à l’heure, vous faites cette méchante figure ?


HUBERT

Mais, madame la duchesse, parce que, vraiment… vous me couvez… J’ai l’impression d’être couvé… Quelle raison avez-vous de m’empêcher d’aller à Paris demain ?


LA DUCHESSE

Vous allez trop souvent. J’ai peur que vous allez y faire libertinage.

(Elle remonte.)


HUBERT

(à PARMELINE)

Qu’est-ce qu’elle a ?


PARMELINE

Je vous parlerai tout à l’heure.

(LE DUC reparaît au fond et entre avec PINCHET et BENIN.)


LA DUCHESSE

Bonjour, monsieur Pinchet.


PINCHET

Madame la duchesse…


LA DUCHESSE

Il faut laisser conciliabuler ces messieurs… Voulez-vous, mon cher vice-président des députés, avoir une petite marche dans le parc ?


DURAND

Avec grand plaisir !…


PARMELINE

Je vous suis… Je suis hanté de la cantate que je rêve pour votre sacre.


LA DUCHESSE

(venant à HUBERT qui se repose dans un fauteuil et lui saisissant violemment le bras)

Certainement… Vous pouvez venir aussi, Hubert de Latour-Latour.


HUBERT

(à part, sortant derrière eux)

Je suis couvé !



SCENE III



LE DUC, PINCHET, BENIN, LE GENERAL



LE DUC

Eh bien, Pinchet… quoi de nouveau à l’Académie ?


PINCHET

Hélas ! rien, monsieur le duc ! Les cinq candidats que vous connaissez déjà — les habitués — restent seuls en ligne pour le fauteuil de M. Jarlet-Brézin.


LE DUC

Et aucun de ceux-là, messieurs, je vous le rappelle, ne saurait agréer au parti bien pensant, à notre parti, qu’il est pourtant indispensable de renforcer.


BENIN

N’avait-on pas parlé du général Baringer ?


LE GENERAL

Ah ! non, pas de général ! Un général à l’Académie, c’est bien : Deux, de quoi ça a-t-il l’air ?


LE DUC

Evidemment, mes chers amis, cette situation est, ne nous y trompons pas, très sérieuse.


PINCHET

Elle est plus que cela, messieurs, elle est grave.


LE DUC

Comme vous dites cela !


BENIN

Expliquez-vous !


LE GENERAL

Qu’y a-t-il ?…


PINCHET

Messieurs, puisque vous me faites l’honneur de m’interroger… Mais, non, je n’ose pas…


LE DUC

Dites, dites.


PINCHET

Permettez-moi donc de vous le dire, messieurs, depuis quelque temps, je ne suis pas content de l’Académie.


BENIN

Pourquoi donc ?


PINCHET

Mon Dieu, messieurs, l’esprit qui y règne, certains petits détails, certaines innovations… Un autre ne les remarquerait pas sans doute, mais moi qui sers votre compagnie depuis trois générations, je suis inquiet.


LE DUC

Précisez… Asseyez-vous et précisez !


PINCHET

Hélas, c’est facile… Tenez, le dernier jeudi de janvier fut une date dans notre histoire. Vous n’assistiez pas, messieurs, à la séance. Elle était consacrée au dictionnaire… Les trois académiciens présents discutaient d’une façon très intéressante… très approfondie, le mot camomille… A ce moment, votre collègue, M. Rébeillard est arrivé. Ah ! dans quel état !


BENIN

Quoi ? Il était saoul ?


PINCHET

Si ce n’était que ça, il y a des précédents ! Non, messieurs, il est entré dans la salle avec des bottines jaunes.


BENIN

Des bottines jaunes !


PINCHET

Oui, monsieur le duc, des bottines jaunes !


LE DUC

Je connais Rébeillard. Il devait aller en soirée.


PINCHET

Voilà un petit indice. Hélas ! il y en a tant d’autres.


LE DUC

Allez, allez…


PINCHET

Savez-vous, monsieur, ce que vous réserve M. Poudrier, professeur d’histoire religieuse au Collège de France, M. Poudrier qui occupe le fauteuil de M. de Viel-Castel ?


LE DUC

Dites !


PINCHET

Il va avoir un enfant !

(Un temps.)


LE DUC

Eh bien ?


PINCHET

Eh bien, c’est un désastre ! Autrefois, messieurs, quand on était entré à l’Académie, on n’avait plus d’enfants. On ne s’amusait pas à des niaiseries pareilles.


LE DUC

En effet, c’est indécent !


BENIN

Moi je trouve ça plutôt gentil.


LE DUC

Et vous ?


LE GENERAL

Moi, c’est bien simple : Pas de général !


PINCHET

Autre symptôme ; celui-ci, tout à fait confidentiel. Un de ces messieurs, un élu déjà ancien, a surpris récemment sa femme en flagrant délit.


BENIN

Tiens, tiens…


LE DUC

Oh !…


PINCHET

Et ce qu’il y a d’abominable, c’est qu’il l’a surprise un lundi… oui, messieurs, un lundi…


BENIN

Eh bien ?


PINCHET

Eh bien, messieurs, voilà encore un fait nouveau, un fait unique. Depuis trois siècles, lorsqu’il arrivait qu’un membre de l’Académie Française fût… trompé par sa femme, il ne l’était que le jeudi, de même que, les membres de l’Académie des Sciences ne l’étaient que le samedi… Enfin le jour de la séance… Et, tout de même, il faut le reconnaître, cette régularité dans la faute gardait je ne sais quoi d’assez respectable. C’était une tradition.


LE DUC

Et elle s’en va ! Triste époque.


BENIN

Enfin, mon cher Pinchet, à quoi attribuez-vous ce relâchement des mœurs académiques ?


PINCHET

Oh ! à bien des choses, monsieur, à bien des causes.


BENIN

Le scepticisme !


PINCHET

L’irréligion !


LE DUC

La lecture !


PINCHET

Et tenez, messieurs, au sein même de votre compagnie, j’aperçois un danger qu’hélas, je ne saurais trop vous signaler.


LE DUC

Lequel ?


PINCHET

Eh bien, messieurs, ce sont les auteurs dramatiques ! Il vous en faut bien quelques-uns, évidemment, mais croyez-moi, messieurs, le moins possible… Ah ! si vous les connaissiez comme moi… Ils sont exagérés, nerveux, susceptibles, lascifs. Ils sont pleins de petits secrets qu’ils confient à tout le monde. Ils racontent des histoires inconvenantes devant les bustes ! J’en sais même qui donnent aux plus respectés d’entre vous des adresses de jeunes personnes. Oh ! messieurs, prenez garde aux auteurs dramatiques : ce sont des gens épouvantables !


LE DUC

Vous avez raison, Pinchet, il vaut encore mieux accueillir les romanciers.


PINCHET

Mais, monsieur le duc, maintenant les romanciers font tout de suite du théâtre !


BENIN

Rejetons-nous donc sur les historiens.


PINCHET

Mais, monsieur le baron, aujourd’hui, les historiens ne font plus que des espèces de romans…


LE DUC

Alors, les hommes du monde ?


PINCHET

Mais, monsieur le duc, les hommes du monde font tous de l’histoire !


LE DUC

C’est effrayant !


BENIN

Mais enfin, quel est pour vous le candidat idéal ?


PINCHET

Le candidat idéal, messieurs, c’est celui qui n’a rien fait, qui n’a pas cédé à cette manie d’écrire, qui perd tant d’hommes remarquables. C’est celui que personne ne connaît et qui, en entrant à l’Académie, lui doit tout, car sans elle, il ne serait rien. Ça, c’est beau, ça, ça a de la grandeur !


LE DUC

Pinchet, voilà qui est parler.


PINCHET

Messieurs, j’ai rempli mon modeste devoir. A vous d’aviser. Je vous demande la permission de prendre congé.

(Il se lève.)


LE DUC

A jeudi, Pinchet. D’ici là, nous chercherons. (Il lui serre la main.) Merci.


PINCHET

Messieurs…

(Il salue.)


BENIN

Au revoir, Minerve.


PINCHET

Vous êtes trop bon, monsieur le baron.

(Ils remontent.)


LE GENERAL

(lui serrant la main sur le pas de la porte)

Pas de général !

(PINCHET sort à droite, PARMELINE qui vient d’entrer à gauche, descend en scène.)



SCÈNE IV



LE DUC, BENIN, LE GENERAL, PARMELINE



PARMELINE

Messieurs, la duchesse m’envoie sur vous du fond de l’horizon. Elle va montrer la forêt à M. Durand, et j’ajouterai assez drôlement, qu’elle va par la même occasion montrer M. Durand à la forêt. (Il attend un rire. On ne rit pas.) Soit ! Et elle vous offre, messieurs, de l’accompagner.


BENIN

Vous nous suivez, mon cher artiste ?


PARMELINE

Non. Je reste avec Parmeline.

(Ils sortent.)


SCÈNE V



PARMELINE, HUBERT, puis BRIGITTE



PARMELINE

(seul. Il prend un cigare et l’allume. HUBERT entre.)

Tiens, vous voilà, vous ?


HUBERT

Oui, c’est l’heure de mon travail avec mademoiselle Brigitte qui doit me rapporter des documents de Paris. Elle est en retard.


PARMELINE

Tant mieux. J’ai à vous parler.


HUBERT

Ah !


PARMELINE

Mais d’abord un mot ! Prêtez-moi donc cinquante louis.


HUBERT

Mais…


PARMELINE

Ça ne vous gêne pas ?… Non, non, évidemment. C’est ce que je me suis dit. Pourquoi ça le gênerait-il de me les donner, puisque ça ne me gêne pas de les lui demander.


HUBERT

Les voici.


PARMELINE

Merci.


HUBERT

N’en parlons plus…


PARMELINE

Oui, c’est ça ! N’en parlons plus… n’en parlons plus et venons au fait… Encore une question cependant.


HUBERT

J’écoute.


PARMELINE

M’aimez-vous ?


HUBERT

Quoi ?


PARMELINE

J’ai peur que vous ne m’aimiez pas… pas follement, enfin, qu’il y ait des jours où vous ne pensez pas à moi.


HUBERT

Mais si, mais si, après ?


PARMELINE

Eh bien… Oh ! c’est délicat ! Parmeline hésite, il balance. C’est une démarche toujours gênante pour un galant homme…


HUBERT

Voyons !


PARMELINE

Eh bien, mon ami, pouvez-vous me prêter mille francs ?


HUBERT

Comment… encore ?


PARMELINE

Pourquoi dites-vous encore ?


HUBERT

Parce que je viens de vous les donner.


PARMELINE

A moi ? Quand ça ?


HUBERT

A l’instant !


PARMELINE

Où sont-ils ?


HUBERT

Dans votre poche.


PARMELINE

Dans ma poche !… (Il y porte la main.) C’est vrai… C’est vrai… Ah ! vous ne m’aimez pas !


HUBERT

Quoi ?


PARMELINE

Non, non, vous ne m’aimez pas. Si vous m’aimiez vous auriez compris que ce n’était pas le même homme qui vous demandait ces deux sommes d’ailleurs insignifiantes. Elles n’ont entre elles aucun rapport. Voyons, cinquante louis, c’est l’homme de plaisir, c’est pour une femme ! Et mille francs, c’est l’artiste, c’est pour un fournisseur…


HUBERT

Ah ! oui…


PARMELINE

Mais, bien entendu, si vous avez la moindre arrière-pensée j’aime mieux reposer là ce billet. (Il fait mine de le mettre sur la table et le remet dans sa poche.) Et m’en aller d’un pas rapide. (Il remonte.)


HUBERT

Mais non… Je vais vous faire un chèque.

(Il se met à écrire.)


PARMELINE

(épanoui)

C’est ça !

HUBERT, (écrivant)

Alors, mon cher maître, les concerts ne vont pas bien, en ce moment ?…


PARMELINE

Comment ne vont pas ?… c’est-à-dire, mon pauvre ami, que je ne sais plus où donner de la tête… Je n’en peux plus… Je suis demandé de tous les côtés.. !.


HUBERT

Mais alors…


PARMELINE

Tenez, j’ai reçu, ce matin même, une lettre d’un imprésario qui m’offre cent mille francs pour trois mois en Australie.


HUBERT

C’est vrai ?… Vous avez accepté, je pense ?…


PARMELINE

Non, j’ai refusé !…


HUBERT

Vous avez eu tort !


PARMELINE

Pourquoi ?… Je suis très heureux ici. Je vis d’une façon très large, très agréable… J’ai tout ce qu’il me faut… je n’ai besoin de rien… ni de personne… je ne vois pas pourquoi j’irais m’éreinter à jouer chez des nègres… (HUBERT lui tend le chèque.) Et maintenant, comme un service en vaut un autre, j’arrive à l’objet de cet entretien.


HUBERT

Oh !… Eh bien ?


PARMELINE

Mon cher ami, il est des sujets que deux hommes d’honneur tels que nous, ne peuvent qu’effleurer. Il faut en parler comme d’une aile de papillon. Comprenez-moi à demi-mot. J’ai été autrefois l’amant de la duchesse et elle est aujourd’hui votre maîtresse..


HUBERT

(vivement)

Monsieur !…


PARMELINE

Chut !… Toute allusion plus directe serait déplaisante… Mais ce lien me permet de vous dire avec une autorité affectueuse : « Mon ami, prenez garde ! »


HUBERT

A quoi donc ?


PARMELINE

Soyez prudent, Hubert, et Dieu fasse que la duchesse ne soupçonne jamais les petits séjours que vous faites dans les bras de Mlle Ariette Mareuil !


HUBERT

C’est faux !


PARMELINE

Allons donc !… Il paraît qu’elle est gentille ?


HUBERT

(après une hésitation)

Eh bien ! oui… Elle est très gentille… Elle se destine à l’Opéra-Comique, vous savez ?… et, en attendant, elle a un triomphe dans la revue des Folies-Bergère… Elle joue le « désarmement » c’est assez drôle, et puis, il y a vraiment une idée… Tenez, elle chante : (Il fredonne.) Qu’on m’prenn’mon fusil qui tire, Mon quart, mon sac, mon polochon, Mais moi, j’veux pas qu’on m’le r’tire Mon p’tit bibi, mon p’tit bibi ! Ah ! mon petit bidon ! Evidemment, ça n’est pas du Lamartine…


PARMELINE

Non…


HUBERT

Mais, si vous voyiez Ariette là-dedans ! Elle est ravissante !


PARMELINE

(attendri)

Oh ! vous me rappelez Parmeline ! Comme il a été aimé celui-là… Ah ! le bougre !… Tenez, je voudrais vous raconter des choses confidentielles…

(Il cherche des yeux et des doigts le piano. HUBERT l’arrête.)


HUBERT

Non, ça m’amuse plus de parler de moi… Vous comprenez… ma vie s’arrange merveilleusement comme ça… Ariette d’un côté, la duchesse de l’autre… le théâtre… le monde… enfin, l’équilibre… Il ne me manque rien… rien !…

(La petite porte de gauche s’ouvre. BRIGITTE entre.)


BRIGITTE

Oh ! pardon, messieurs…


PARMELINE

Ah ! voici mademoiselle Brigitte… je vous laisse travailler. Moi, je vais essayer de vibrer un peu au fond du parc. J’ai besoin de ce que recherchent par-dessus tout les grands musiciens, le silence ! Et je ne le trouve jamais, car, dès que je l’ai trouvé, je le trouble par mes cris. Ah ! c’est affreux d’être artiste à ce point-là !… Oh ! le silence ! le silence !…

(Il sort et on entend au-dehors les éclats de sa voix.)



SCENE VI



HUBERT, BRIGITTE


BRIGITTE a une serviette de cuir sous le bras. Elle a perdu sa rusticité du premier acte. Elle est habillée très modestement d’un petit tailleur foncé. Son aspect est celui d’une institutrice bien tenue. Elle se sert d’un lorgnon pour travailler.


BRIGITTE

Puis-je m’installer, monsieur ?


HUBERT

Certainement.


BRIGITTE

Bien, monsieur.

(Elle se met à la table de travail, ouvre sa serviette, met des petites manches de satinette et s’installe.)


HUBERT

Vous venez des archives ?


BRIGITTE

Oui, monsieur.


HUBERT

(prenant une cigarette, s’installe dans un fauteuil)

Travaillons.


BRIGITTE

Oui, monsieur. (Elle ouvre un manuscrit.) Ah ! Monsieur, voici une lettre personnelle — sur papier mauve — que vous avez oubliée dans ces notes et qui n’a aucun rapport avec nos travaux.

(Elle lui tend du bout des doigts une enveloppe.)


HUBERT

(très gêné)

Ah !… Je sais… merci… Vous avez trouvé quelque chose d’intéressant ?


BRIGITTE

Oh ! oui, monsieur, grâce à M. Pellisson, le directeur, je me suis présentée à lui de votre part.


HUBERT

Mais je ne le connais pas.


BRIGITTE

Si, monsieur.


HUBERT

Non, mademoiselle.


BRIGITTE

Si, monsieur ; vous avez dîné avec lui chez M. le duc le 3 septembre.


HUBERT

(étonné)

Fichtre, vous avez une bonne mémoire.


BRIGITTE

Oh ! ça dépend, monsieur… Grâce à ces documents, je vais pouvoir finir l’introduction de votre quatrième volume qui comprendra votre arbre généalogique.


HUBERT

Ah ! oui, mon arbre !,.. Montrez-le-moi donc… Ça m’intéresse toujours.


BRIGITTE

Bien, monsieur.

(Elle déploie un grand dessin qui représente l’arbre généalogique des Latour-Latour. Elle le fixe avec deux épingles au dossier d’un grand fauteuil.)


HUBERT

(l’admirant)

Plus haut !… encore !… encore !… J’aime beaucoup mon arbre… C’est un très joli arbre. Ça fait plaisir à voir… Tous mes compliments !…


BRIGITTE

Vous êtes bien bon, monsieur… (Elle tire de sa serviette des épreuves d’imprimerie sur papier rose.) Voici tout un dossier… Ah ! non, ça, ce sont des épreuves pour M. le duc… (Elle tire d’autres papiers.) Voici tout un dossier sur Thibaut de Latour-Latour — 1649-1720 — qui fut nommé archevêque de Bordeaux à vingt-quatre ans.


HUBERT

C’est magnifique !


BRIGITTE

(souriant)

Oui, monsieur.


HUBERT

Pourquoi souriez-vous ?


BRIGITTE

Parce qu’il le devint d’une façon si curieuse…


HUBERT

Ah ! Comment ?


BRIGITTE

Eh bien, un jour, ce devait même être un soir, dans un bosquet de Versailles, l’abbé de Latour-Latour qui avait servi au Royal-Anjou et ne portait le petit collet que depuis deux ans, fut surpris aux pieds de Mme de Montespan par le Roi…


HUBERT

Quel Roi ?


BRIGITTE

Mais… Louis XIV…


HUBERT

Naturellement !


BRIGITTE

Celui-ci allait faire un éclat, mais Mme de Montespan qui à aucun moment ne perdait son sang- froid, se leva aussitôt : « Sire, dit-elle, l’abbé de Latour-Latour me suppliait d’intercéder auprès de Votre Majesté, pour qu’elle daignât lui accorder l’archevêché de Bordeaux. » Et le roi qui avait eu peur que le petit abbé fût sur le point d’obtenir bien davantage, lui accorda aussitôt la mitre avec une bonne humeur qu’il n’avait pas tous les jours…


HUBERT

Tiens, tiens… Et où avez-vous déniché cette histoire-là ?…


BRIGITTE

Dans le journal de Danjeau, monsieur.


HUBERT

Ah ! dans le journal de… c’est inouï tout de même, la presse !


BRIGITTE

N’est-ce pas, monsieur, que c’est une jolie anecdote ?…


HUBERT

Oui… certainement… mais, n’est-ce pas, je viens d’entrer au Jockey… alors, cette femme, cet archevêque, non… non… nous couperons ça !


BRIGITTE

Bien, monsieur… Je le regrette un peu…


HUBERT

Pourquoi ?


BRIGITTE

Oh ! parce que… oh ! c’est une chose un peu puérile…


HUBERT

Dites…


BRIGITTE

J’ai trouvé le portrait de ce Thibaut de Latour-Latour, gravé par Drevet, et il me semble qu’il vous ressemble un peu.


HUBERT

A moi ?


BRIGITTE

Oui !… Regardez, monsieur.

(Elle lui tend le portrait.)


HUBERT

C’est vrai qu’il est très bien…


BRIGITTE

(avec admiration)

Oh ! bien sûr, vous avez le front moins large… les yeux plus ronds… plus en boule… et la figure plus… plus étonnée… mais tout de même… il y a… quelque chose… Enfin, je trouve…

(Un temps.)


UN DOMESTIQUE

(entrant)

C’est une dépêche, monsieur le comte.


HUBERT

Tiens ?… Donnez… (BRIGITTE se met à remuer ses feuillets avec une grande agitation. HUBERT lit.) Ah ! ça, c’est extraordinaire, par exemple ! (Il lit.) « Très touchée, mon fils, du télégramme si affectueux m’annonçant ta réception au Jockey-Club. Je remercie Dieu. » C’est incroyable, je n’ai pas du tout télégraphié à ma mère ! Je lui ai écrit seulement ce matin… qui diable a pu… Ah ! parbleu ! c’est la duchesse, c’est cette excellente duchesse.


BRIGITTE

(vivement se levant)

Oh ! non !

(Elle se replonge dans ses manuscrits.)


HUBERT

(surpris)

Pourquoi dites-vous : non ?


BRIGITTE

(même jeu)

Parce que c’est moi, monsieur.


HUBERT

Vous !


BRIGITTE

Enfin, oui, je me suis permis…


HUBERT

Ça, c’est inouï, par exemple !…


BRIGITTE

J’ai pensé que vous n’auriez peut-être pas le temps de télégraphier vous-même hier soir… Alors…


HUBERT

C’est possible !… Mais je regrette d’avoir à vous dire que vous vous êtes mêlée là de choses qui ne vous regardaient pas. Vous avez étrangement dépassé vos attributions, mademoiselle !


BRIGITTE

(très nerveuse, se levant)

Vous avez raison, monsieur.

(Elle se met à retirer ses manchettes.)


HUBERT

Qu’est-ce que vous faites ?


BRIGITTE

Monsieur j’ôte mes petites manches de satinette.


HUBERT

Pourquoi ôtez-vous vos petites manches de satinette ?


BRIGITTE

Parce que… Monsieur, après ce que vous venez de me dire, je ne resterai pas une minute de plus… (Avec des larmes dans la voix.) Vous m’avez outragée !


HUBERT

Mais non, mademoiselle, je ne vous ai pas outragée… J’ai peut-être été un peu vif… J’ai eu tort, là… (Gentiment.) Remettez vos petites manches de satinette, je vous en prie… Remettez vos petites manches de satinette !…

(Elle hésite un instant, puis les remet.)


BRIGITTE

Soit, monsieur, je vais remettre mes petites manches de satinette.


HUBERT

A la bonne heure. Qu’est-ce que vous voulez ? Je ne me doutais pas que vous me fussiez aussi attachée…


BRIGITTE

(vivement)

Mais, monsieur, ce n’est pas à vous !


HUBERT

A qui donc, alors ?


BRIGITTE

Je ne sais pas… à vos aïeux… Je les aime tant, vos aïeux…


HUBERT

Vraiment !


BRIGITTE

Oui, il y en a pas mal que j’ai retrouvés… Alors, ce sont vos ancêtres à vous, mais c’est un peu mes enfants à moi… Et j’en suis très fière ! Ils sont si chics !… Ah ! ce ne sont pas des hommes… (Un grand geste.) Oh ! non, bien sûr !… Mais ils ont une allure… une carrure… Et puis surtout, une chose qui me plaît… une chose épatante… comme vous dites.


HUBERT

Laquelle ?


BRIGITTE

Ils ont de la chance… c’est joli d’avoir de la chance !


HUBERT

Oui, c’est bien…


BRIGITTE

Tout leur a réussi… Ils ont eu de grands emplois, de grandes épées, de beaux châteaux, de beaux costumes. Leurs femmes ont été fidèles.


HUBERT

Pas toutes.


BRIGITTE

Presque. Et quand je pense que pendant des siècles, ils ont gagné des batailles, conquis des provinces, emporté des places fortes, pressuré des populations, tout ça pour aboutir à vous… à vous tout seul qui ne faites rien et qui êtes là dans un grand fauteuil, en train de fumer une toute petite cigarette… Eh bien, voyez-vous, monsieur… je trouve ça extraordinaire et assez émouvant.


HUBERT

Vous êtes vraiment très gentille… Je ne suis pas sûr que ce que vous venez de me dire soit tout à fait agréable, mais enfin…


BRIGITTE

Oh ! monsieur, comment pouvez-vous douter… Je ne souhaite que de vous servir, que de vous être utile… Evidemment, ce que je peux pour vous, moi, c’est bien peu de chose… Mais si j’étais une fée, ah ! vous n’auriez rien à désirer.


HUBERT

Mais, mademoiselle, qu’est-ce que je peux avoir à désirer ?


BRIGITTE

Mais tout, monsieur, tout. Toutes les ambitions vous sont permises, sociales, mondaines, littéraires. Votre ouvrage a partout le plus grand succès et même auprès des gens les plus ennuyeux. Votre éditeur m’a demandé de le traduire en anglais. Malheureusement, je ne sais pas l’anglais. Il y a des gens à l’Institut qui n’en ont pas fait tant que vous.


HUBERT

Oh !


BRIGITTE

Tenez : M. Pertuiset n’a publié que deux volumes. Tandis que vous, je suis en train de vous finir votre quatrième. Eh bien ! M. Pertuiset est de l’Académie Française !


HUBERT

Oh ! voyons, mademoiselle, vous m’achetez… Pas de folies.


BRIGITTE

Mais non, monsieur, je ne vous achète pas… Il se peut très bien qu’un jour… Oh ! ça, j’aimerais.



HUBERT

Vous êtes trop bienveillante, mademoiselle, mais ça ne me déplaît pas. On est vraiment bien tous les deux. La vie est quelquefois si compliquée…


BRIGITTE

Ah !…


HUBERT

Ici, on est calme… On est bien tous les deux… (Un temps.) Aussi, remarquez-le, quand nous travaillons ensemble, je m’arrange toujours pour être là…


BRIGITTE

C’est vrai !


HUBERT

Allons ! à l’ouvrage !… Pourvu qu’on ne nous dérange pas !


BRIGITTE

Oh ! oui, pourvu ! Je reprends, monsieur. En 1722, le chevalier Sifrain de Latour-Latour… (Le téléphone sonne. BRIGITTE se lève.) Vous permettez, monsieur ? (Elle prend l’appareil.) Oui, madame — Oui, madame — Non, madame — Non, madame — Bien, madame — Oui, madame — Non, madame — Bien, madame — Oui, madame — Oh ! madame, je vous défends de parler comme ça ! Eh bien, je le lui dirai ! Bon voyage, madame ! (Elle raccroche avec colère.)


HUBERT

Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qui se passe ? C’était pour le duc ?


BRIGITTE

Non, monsieur, c’était pour vous.


HUBERT

(bondissant)

Comment pour moi ? C’est moi qu’on demandait ?


BRIGITTE

Oui, monsieur.


HUBERT

Qui ça ?


BRIGITTE

Mlle Ariette Mareuil.


HUBERT

(avec éclat)

Et vous ne m’avez pas prévenu ? Vous ne m’avez pas passé l’appareil ?


BRIGITTE

Vous venez de me dire que vous ne vouliez pas qu’on vous dérange.


HUBERT

Mais non, mais non ! C’est fantastique. Qu’est-ce qu’elle vous a dit ?


BRIGITTE

Elle a demandé si vous étiez là.


HUBERT

Et qu’est-ce que vous avez répondu ?


BRIGITTE

Je lui ai répondu : Oui, madame.


HUBERT

Et qu’est-ce qu’elle a dit ?


BRIGITTE

Elle a demandé que vous veniez vous-même à l’appareil.


HUBERT

Et qu’est-ce que vous avez répondu ?


BRIGITTE

Je lui ai répondu : Non, madame.


HUBERT

Et qu’est-ce qu’elle vous a dit ?


BRIGITTE

Qu’elle ne pouvait pas vous voir demain.


HUBERT

Et qu’est-ce que vous avez répondu ?


BRIGITTE

J’ai répondu : Bien madame.


HUBERT

Et qu’est-ce qu’elle a dit ?


BRIGITTE

Elle a dit qu’il fallait que vous y alliez absolument aujourd’hui.


HUBERT

Qu’est-ce que vous avez répondu ?


BRIGITTE

J’ai répondu : Non, madame.


HUBERT

Oh ! Et qu’est-ce qu’elle vous a dit ?


BRIGITTE

Elle a dit que si vous ne veniez pas elle ne vous reverrait de sa vie.


HUBERT

(affolé)

Et qu’est-ce que vous avez répondu ?


BRIGITTE

J’ai répondu : Bien, madame.


HUBERT

(furieux)

Qu’est-ce que vous avez fait là !… C’est effrayant ? Et qu’est-ce qu’elle a dit, à la fin, cette pauvre petite ?


BRIGITTE

La pauvre petite, elle a dit qu’elle se foutait de vous, que dans ces conditions, elle partait dans une heure, pour Biarritz avec l’Argentin et que, du reste, sa mère lui avait toujours dit que vous étiez un pignouf…


HUBERT

(indigné)

Ah !… et j’étais là, à côté de vous, je pouvais tout arranger d’un mot ! Et vous, vous parliez pour moi, devant moi, sans que je le sache. Quel toupet ! Mais pourquoi avez-vous fait ça ? Enfin, pourquoi ?


BRIGITTE

Pour simplifier votre vie !


HUBERT

Est-ce que vous la connaissez ma vie ?


BRIGITTE

Très bien.


HUBERT

Hein ?… Mais c’est à se taper la tête contre les fauteuils ! Je croyais avoir affaire à une personne modeste, effacée. Et elle a fourré son nez partout. Elle télégraphie pour moi. Elle téléphone pour moi… mes secrets se baladent… Je suis mis à nu… et par qui ? Par une jeune fille de Caen !


BRIGITTE

(se levant, outrée)

Jeune fille de Caen ! Oh !


HUBERT

Quoi ? Vous n’êtes pas de Caen ?


BRIGITTE

Si, mais vous l’avez pris dans un sens péjoratif !


HUBERT

Ah ! pas de gros mots !


BRIGITTE

(qui a arraché ses manchettes)

Je vous les rends, mes petites manches de satinette !

(Elle les arrache et les lui jette.)


HUBERT

Tant mieux ! J’en ai plein le dos de vous et de vos petites manches de satinette !

(Il les jette par terre.)


BRIGITTE

(bondissant)

Oh ! Et moi, j’en ai par-dessus les yeux de vous et de vos aïeux !…


HUBERT

Mes aïeux ?


BRIGITTE

(vidant sa serviette et lui lançant les dossiers)

Ah ! une jolie société !… Un tas de pillards, de brigands, de généraux félons, de diplomates gaffeurs, de chanoinesses dévergondées, sans compter votre archevêque qui a eu quatre enfants, qui n’étaient même pas de lui ! Dire que je me suis donné tant de mal pour retaper cette galerie de fripouilles !… Ah ! oui, je vous les donne !


HUBERT

(chargé de papiers)

Ah ! si je n’avais pas toute ma famille sur les bras, je la tuerais !


BRIGITTE

Quant à votre arbre généalogique, voilà ce que j’en fais !…

(Elle se précipite vers le dessin et veut le déchirer.)


HUBERT

(s’élançant sur elle)

Oh !… Voulez-vous laisser ça ! Voulez-vous laisser ça ! Rendez-moi mon arbre !…


BRIGITTE

Non ! non !


HUBERT

Rendez-moi mon arbre !

(Ils se battent. Elle pousse un grand cri.)


BRIGITTE

Oh !… Vous m’avez cassé le bras gauche !


HUBERT

Oh ! (Il la lâche. Elle brandit la feuille de la main gauche et la déchire.) Elle a déchiré mon arbre ! Elle a déchiré mon arbre !

(Il ramasse les lambeaux. Elle va reprendre sa serviette et la retourne.)


BRIGITTE

Et maintenant, je n’ai plus rien à vous… (Une photographie tombe de la serviette.) Ah !… si !… j’oubliais la photographie de votre bonne amie, Mlle Ariette Mareuil… Elle m’a coûté vingt sous… Je ne vous les réclame pas… assassin !

(Elle s’élance dehors. LA DUCHESSE est entrée à temps pour entendre le nom de Mlle Ariette Mareuil… Elle reste au fond.)


HUBERT

(sans la voir, au public)

Non, non !… Croyez-vous !… (Il se retourne pour reposer les dossiers.) Croyez-vous !… (Il voit LA DUCHESSE.) Croyez-vous !…


SCÈNE VII



LA DUCHESSE, HUBERT



HUBERT

(continuant)

Oh ! cette petite ! Elle peut finir mon livre toute seule, si elle veut, quant à moi, je n’y remettrai plus les pieds !


LA DUCHESSE

Vous préférez mettre les pieds dans Mlle Ariette Mareuil ?…


HUBERT

C’est faux !


LA DUCHESSE

Hubert, vous êtes chipé.


HUBERT

Oh !


LA DUCHESSE

Vous m’avez trahite ! moi une femme si élevée, moi qui l’autre jour vous écrivais encore… « Vous êtes mon idéal coco ! » O Hubert, je dis : « Vous êtes vraiment de la camelote ! »


HUBERT

Ecoutez-moi ! C’est une calomnie abominable.


LA DUCHESSE

Vous osez démentir ?


HUBERT

Je suis un gentilhomme. Ce que vous savez, je l’avoue, mais le reste, je le nie absolument !


LA DUCHESSE

Alors, allez, débitez. Quelles preuves donnez-vous pour votre chasteté ?…


HUBERT

Mais toutes… toutes… C’est un flirt, sans conséquences… Ma parole, si vous n’étiez pas au courant, je n’aurais même pas eu l’idée de vous en parler le premier.


LA DUCHESSE

Voulez-vous me laisser gober que vous n’avez pas fait volupté avec cette dame ?


HUBERT

Mais certainement !… Si vous saviez comment ça s’est fait ? Un jour, j’avais besoin de voir le directeur de la Bibliothèque Nationale. On me dit : « Il est aux Folies-Bergère. » J’y vais : Je tombe sur cette petite… car elle est toute petite, vous savez… mais là, toute petite ! rien du tout ! Etre jalouse d’une femme si petite que ça !… c’est fantastique !


LA DUCHESSE

Alors pourquoi cette intimité ?


HUBERT

Eh bien, parce que j’ai été ému, ma foi oui, ému un instant… Elle chantait un couplet sur le désarmement… un couplet très bien fait. Ecoutez plutôt : « Qu’on me prenne mon fusil qui tire… »


LA DUCHESSE

Oh ! cessez cette poésie insultante !


HUBERT

C’est dommage !… parce qu’il y a une idée… bref, j’ai tenu à la féliciter… J’étais très ému… une grande émotion artistique. Et c’est cela que vous me reprochez ? Ah ! Madame la duchesse, vous me faites beaucoup de peine !


LA DUCHESSE

Hubert, ne dites pas cette chose !…


HUBERT

(avec gravité)

Beaucoup de peine.


LA DUCHESSE

(désolée)

Hubert !…


HUBERT

(avec dignité)

Si…


LA DUCHESSE

Hélas ! si seulement vous pouviez me faire croire que vous êtes un peu innocent… et que vous ne reverrez jamais cette dame patriotique.


HUBERT

Mais, la revoir ! Vous ne savez pas ce qui s’est passé tout à l’heure ?


LA DUCHESSE

Quoi ?


HUBERT

Mlle Ariette Mareuil a téléphoné.


LA DUCHESSE

Quelle indécence !


HUBERT

C’est ce que j’ai trouvé ! Aussi, savez-vous ce que j’ai fait, moi ?


LA DUCHESSE

Non ?


HUBERT

Je ne suis pas allé à l’appareil. J’ai repoussé le récepteur. Oui, malgré ses cris, malgré sa pâleur… Et désespérée, elle quitte Paris ce soir même avec un Argentin de mes amis que j’ai chargé de veiller sur elle.


LA DUCHESSE

Cela est donc véridique ?


HUBERT

Et ce n’est pas tout. Sachez encore…


LA DUCHESSE

Non, ne dites pas plus… Ne dites pas trop. Je veux vous croire. Vous êtes de votre pays. Vous autres, on ne peut jamais vous aimer sur les deux oreilles. D’ailleurs, j’ai remarqué cette chose : Quand une Américaine et un Français sont en rapports d’amour, toujours c’est l’Américaine qui est l’homme et le Français qui est la femme. Il faut être indulgent pour les femmes… Alors, je vous pardonne…


HUBERT

Et vous n’êtes plus fâchée ?


LA DUCHESSE

Mettez-vous d’abord à genoux comme dans les romans anglais. (Il s'agenouille) C’est poétique. Prenez ma main et jurez que vous ne serez plus jamais un homme aussi friable.


HUBERT

(lui baisant la main et restant à genoux)

Je le jure.


LA DUCHESSE

(pâmée)

Ah ! ce sont là des minutes vraiment consécutives ?


SCENE VIII



Les mêmes, LE DUC, BRIGITTE


LE DUC entre suivi de BRIGITTE qui porte un paquet d’épreuves. Il allume l’électricité et aperçoit HUBERT aux pieds de LA DUCHESSE.


LE DUC

Oh !


LA DUCHESSE et HUBERT

Oh !


BRIGITTE

Oh !


HUBERT

(se relevant précipitamment)

Monsieur le duc… comment allez-vous ?


LE DUC

(avec violence)

Je ne me porte pas bien, monsieur. Quant à vous, madame, vous allez me dire, je pense, ce que signifie cette posture indécente ?


LA DUCHESSE

(en anglais)

Oh ! I cant answer. (D’une voix aiguë.) I am awfully frightened. You have such a voice and such a face ! What a dreadful thing : this man seems to be quite out of temper. Oh dear me, dear me, dear me…


HUBERT

J’espère, monsieur le duc, que cette explication vous suffit.


LE DUC

(exaspéré)

Non, monsieur, car je ne sais pas l’anglais.


HUBERT

(avec dignité)

Moi non plus !


LE DUC

(menaçant)

Alors monsieur…


BRIGITTE

(s’élançant entre eux)

Je vais traduire, monsieur le duc, je vais traduire !


LE DUC

Allez ! Allez !…


BRIGITTE

Eh bien voilà !… voilà !… Quand vous êtes entré, M. le comte de Latour était aux pieds de Mme la duchesse, car vous avez bien vu n’est-ce pas qu’il était aux pieds de Mme la duchesse ?


LE DUC

Mais oui ! Après ? après ?


BRIGITTE

Eh bien voilà ! Et il la suppliait, car vous avez bien vu qu’il la suppliait ?


LE DUC

Mais oui ! De quoi ?


BRIGITTE

Il la suppliait d’obtenir de vous…


LE DUC

Quoi ?


BRIGITTE

(hésitant encore)

Que vous posiez sa candidature…


LE DUC

Où ça ?


BRIGITTE

(avec éclat)

A l’Académie Française.


LE DUC

A l’Académie Française ?


LA DUCHESSE

(mourante)

A l’Académie Française !


LE DUC

Il serait vrai, monsieur ?


HUBERT

(que LA DUCHESSE supplie du geste)

Il est vrai.


LE DUC

(s’inclinant)

Mais alors pourquoi ne m’avoir pas dit tout de suite ?…


LA DUCHESSE

Parce que vous êtes entré d’une façon si exubérante que je suis restée figée. Oh !


LE DUC

(à LA DUCHESSE)

Excusez-moi, ma chère, mais convenez qu’en apercevant un homme à vos pieds…


HUBERT

(avec noblesse)

Je comprends votre surprise, monsieur le duc, et je la partage. Mais je suis d’une race où depuis huit cents ans, on n’a jamais rien demandé à une femme sans plier le genou devant elle.


LE DUC

Voilà qui est bien parlé, monsieur ! Depuis dix siècles aussi, tous ceux de mon sang ont eu le genou facile : l’habitude de la prière… Votre main ?


HUBERT

La voici !


BRIGITTE

(à part)

Ils sont ridicules !


LA DUCHESSE

(les regardant)

Quelle beauté !


BRIGITTE

Je vous demande la permission de me retirer, madame la duchesse. Il faut que je m’habille tout de suite pour pouvoir m’occuper des tables !…


LA DUCHESSE

Oui, allez Brigitte… chère petite Brigitte.


BRIGITTE

Monsieur le comte n’a plus besoin de moi ?


HUBERT

Non, merci ! merci !


BRIGITTE

(sortant)

Ce sont des enfants !


LE DUC

(se frottant les mains et souriant)

Ah ! ah ! Et maintenant nous allons causer un peu de votre projet académique.


HUBERT

(vivement)

Oh ! je vous en prie, monsieur le duc !… Oui, j’avais fait ce rêve dans un moment d'exaltation,mais je comprends maintenant combien il est exagéré… audacieux… j’y renonce, je suis enchanté d’y renoncer et je vous promets qu’il n’en sera plus jamais, jamais question… jamais !


LE DUC

Halte-là ! Vous ne pouvez imaginer combien cette candidature imprévue surgit à propos…


LA DUCHESSE

Que dit-il ?


LE DUC

Nous constations tout à l’heure ici même, ma chère, que nous n’avions pas pour succéder à Jarlet-Brézin l’homme qu’il nous fallait.


LA DUCHESSE

Eh bien ?


LE DUC

Je m’en inquiétais, je m’en affligeais, je ne me doutais pas que la candidature rêvée se préparait dans l’ombre et qu’une fois de plus la Providence allait me marquer sa bonne grâce !


LA DUCHESSE

Oh ! oui, sa grâce si bonne.


LE DUC

Tout vous désigne, parbleu ! Votre attachement aux bonnes idées, votre obscurité, l’insignifiance de votre bagage, le caractère un peu terne de votre personnalité…


HUBERT

Mais…


LA DUCHESSE

(au duc)

Oh ! je suis contente. Vous lui parlez déjà comme si vous le receviez sous la coupole.


LE DUC

Bref, vous êtes notre homme !


HUBERT

(protestant)

Cependant…


LE DUC

(l’interrompant)

Laissez-moi faire. Je vais me concerter avec Bénin et le général. A tout à l’heure. (Il sort en répétant) Intéressant, tout à fait intéressant…


SCÈNE X



HUBERT, LA DUCHESSE



LA DUCHESSE

Oh, cher Hubert de Latour-Latour ! nous sommes sauvés !


HUBERT

Vous, oui. Mais moi, je suis dans les choux…


LA DUCHESSE

Quels choux ?


HUBERT

Enfin, je veux dire que me voilà lancé dans une aventure inouïe, stupide…


LA DUCHESSE

Comment ?…


HUBERT

Moi à l’Académie !… Cette candidature qui tombe du ciel, à laquelle personne ne pouvait s’attendre, moi surtout : c’est une histoire à me faire fiche de moi par tout Paris. Et au Jockey je n’oserai pas y reparaître ! Ils vont me prendre pour un homme de lettres… C’est extrêmement désagréable. Ah ! je suis joli… je suis joli…


LA DUCHESSE

Ne soyez pas énervé.


HUBERT

Je serai blackboulé comme à mon baccalauréat.


LA DUCHESSE

Que dites-vous ? Ce n’est pas pareil. Pour le baccalauréat on demande de savoir certaines choses…


HUBERT

Voyons, je n’ai pas l’ombre d’une chance.


LA DUCHESSE

Vous avez. Je connais cette commerce. Je sais si bien comment se dévideront les choses…


HUBERT

Vous savez ?…


LA DUCHESSE

Sitôt votre nom jeté, les gens s’habitueront très vite, et vous encore plus vite… Alors, vous mettrez vos gants, et vous commencerez les courses… les visites. Partout, vous serez accueilli très bien.


HUBERT

(s’adoucissant)

Vous croyez ?…


LA DUCHESSE

Oui, parce que vous avez une bon figure. Cela est très rare, un candidat qui a une bon figure… Vous, vous sourirez dès le concierge… dès le valet qui ouvrira la porte… Vous aurez tout de suite les domestiques dans votre parti, cela est important.


HUBERT

Et après… après…


LA DUCHESSE

(souriant)

Hubert, je sens : vous êtes mordu !


HUBERT

Je ne suis pas mordu, mais enfin… continuez, continuez…


LA DUCHESSE

Après, on vous fera entrer dans le cabinet de l’Académicien…


HUBERT

Et qu’est-ce que je lui dirai à l’Académicien ?…


LA DUCHESSE

Rien du tout… Je vous connais, Hubert ! Vous ne lui direz aucune chose… aucun mot… Alors, il parlera constamment de lui, et quand vous quitterez, il pensera : « Quel charmant causeur ! »


HUBERT

(modestement)

Oh ! Il est trop gentil !


LA DUCHESSE

Ainsi, à force de visites, de bons figures et de silence vos chances feront des petits. Le soir, nous marquerons des pointages et alors vous commencerez de penser à votre bel habit vert.


HUBERT

(très ému)

L’habit !


LA DUCHESSE

Au chapeau avec ses petites plumages frisés.


HUBERT

Le chapeau !


LA DUCHESSE

Et à la poignée de l’épée !


HUBERT

L’épée !


LA DUCHESSE

Enfin, un jeudi, vers une heure, vous serez dans un coin d’un petit café sur la rive gauche, blotti dans l’anxiété, attendant les résultats… A la table, à côté, je suis sûre, il y aura des petits bourgeois du quartier qui joueront les dominos et vous les regarderez, stupéfait… que des gens puissent jouer les dominos dans un tel jour… Des amis feront navette pour vous… Ils porteront les nouvelles. Premier tour : huit voix. Deuxième tour : dix voix.


HUBERT

(qui prend part)

Oui…


LA DUCHESSE

Troisième tour : neuf voix.


HUBERT

Pourquoi ?


LA DUCHESSE

Parce que toujours il y a un ami qui vous lâche.


HUBERT

(indigné)

Je saurai qui c’est !…


LA DUCHESSE

Quatrième tour, treize voix. Cinquième tour, dix-sept. Elu !…


HUBERT

Eh !…


LA DUCHESSE

Tout bêtement… Et, en cette moment-là, vous aurez beau faire le superbe, vous ne sourirez plus et vous penserez tout d’un coup à des choses très simples, très touchantes, un peu rococo, à votre enfance, à votre vieux maison… à votre vieux maman… et vous serez très émute… Moi, je suis déjà !


UN DOMESTIQUE

(entrant)

M. le duc fait dire à Mme la duchesse que M. Champlain est là !


LA DUCHESSE

(remontant)

Oh ! M. Champlain ! Je vais vite…


HUBERT

Qui est-ce donc ?


LA DUCHESSE

C’est le secrétaire continuel de l’Académie française.


HUBERT

Oh ! alors, allez !… allez !…


LA DUCHESSE

Oh ! Hubert, mon idéal coco !…

(Elle sort.)


SCÈNE XI



HUBERT, puis BRIGITTE



HUBERT

(seul)

C’est trop beau ! C’est trop beau ! Je sens en moi une espèce d’ovation, d’apothéose ! Et dire que c’est à cause de cette petite, c’est admirable !

(BRIGITTE entre par la porte du second plan à gauche, elle est suivie de trois domestiques qui portent des tables de bridge.)


BRIGITTE

(sans écouter)

Mettez cette table, là… l’autre ici, plus loin…


HUBERT

Mademoiselle…


BRIGITTE

(elle se retourne vers lui, très dégagée)

Je vous demande pardon… Je suis occupée.


HUBERT

(remarquant sa robe, qui est simple mais très élégante et un peu décolletée)

Oh !…


BRIGITTE

Qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne va pas ?

(Deux domestiques sont sortis.)


HUBERT

Je ne vous avais jamais vue comme ça ?


BRIGITTE

C’est tout ?


HUBERT

Non, ce n’est pas tout. Oh ! Mademoiselle… Mademoiselle, il faut que je vous dise. Vous venez de me rendre là, tout à l’heure, un service inouï.


BRIGITTE

Oh ! cher monsieur, il n’y avait pas moyen de faire autrement. Il suffisait de regarder votre tête.


HUBERT

Ma tête !


BRIGITTE

Elle était navrante ! Je me disais, c’est pas possible, il va trouver quelque chose. Ce ne sera pas de premier ordre, mais ce sera tout de même quelque chose. Mais non, rien ! Vous étiez là, les pieds en dedans. Vous aviez l’air d’un orphelin sous la pluie. On ne pouvait pas vous laisser comme ça… Je me suis rappelé votre aïeul… aux pieds de Mme de Montespan. Et voilà, monsieur ! (Elle s’évente.)


HUBERT

Oui, , mais ce n’est pas tout… Car enfin… si je suis élu à… je ne veux pas dire le mot. (Il va toucher du bois.) C’est à vous que je le devrai ! Je vous ai une reconnaissance infinie.


BRIGITTE

(sèchement)

Vous ne me devez aucune reconnaissance.


HUBERT

Comment après une telle preuve d’amitié ?


BRIGITTE

Je n’ai pour vous aucune amitié.


HUBERT

Allons donc !


BRIGITTE

Aucune !


HUBERT

Alors pourquoi auriez-vous fait tout ça ? Je ne comprends pas !


BRIGITTE

N’essayez pas… il y a une petite chose que vous ne comprendrez jamais.


HUBERT

Laquelle ?


BRIGITTE

L’ensemble, la vie.


HUBERT

Tout ça c’est des mots. Mais vous voyez bien : vous ne pouvez pas répondre !


BRIGITTE

Ça serait facile !


HUBERT

Je vous en défie !


BRIGITTE

(outrée)

Vous m’en défiez ?…


HUBERT

Oui…


BRIGITTE

Vous voulez le savoir ?


HUBERT

Oui, je veux le savoir.


BRIGITTE

Vous n’avez pas peur ?


HUBERT

Non, je n’ai pas peur.


BRIGITTE

Et bien, tout ce que j’en ai fait, je l’ai fait par amour !


HUBERT

Quoi ! qu’est-ce que ça veut dire ? par amour pour qui… par amour pour quoi…


BRIGITTE

(avec fureur)

Par amour pour vous !


HUBERT

(médusé)

Pour moi !


BRIGITTE

Oh ! tenez, vous êtes l’homme le plus bête que j’aie jamais vu ! (Un temps.)


HUBERT

(à mi-voix)

Par amour pour moi ?


BRIGITTE

(changeant de ton)

Adieu, monsieur.


HUBERT

Quoi ?


BRIGITTE

(avec gentillesse)

Je vous ai dit tout à l’heure un mot qu’il ne fallait pas dire… ou bien c’était le dernier.


HUBERT

Mais pourquoi ne l’avez-vous pas dit plus tôt ?


BRIGITTE

Je ne sais pas… si je sais… c’est parce que je n’avais jamais eu la robe qu’il fallait pour ça.


HUBERT

Mais ça ne faisait rien…


BRIGITTE

Oh ! que si… alors, je vais partir.


HUBERT

Quand ?


BRIGITTE

Tout à l’heure.


HUBERT

Pour longtemps ?


BRIGITTE

Pour tout à fait…


HUBERT

Où allez-vous ?


BRIGITTE

Très loin, dans de la province.


HUBERT

(très ému)

Alors je ne vous reverrai plus ?


BRIGITTE

Non… mais moi je vous reverrai une fois…


HUBERT

Une fois ?


BRIGITTE

Une seule… le jour… où vous…


HUBERT

Quel jour ?…


BRIGITTE

Non… ça c’est mon affaire. Seulement, avant de partir, je voudrais vous demander quelque chose.


HUBERT

Quoi donc ?


BRIGITTE

C’est une idée que j’ai eue tout de suite en vous voyant pour la première fois à Trouville. Oh bien sûr, ce n’est pas une idée extraordinaire, ça ne casse rien…


HUBERT

Dites… dites ?


BRIGITTE

(d’une voix qui tremble un peu)

Eh bien, je voudrais vous demander la permission de vous embrasser…


HUBERT

M’embrasser ?


BRIGITTE

Oui, si ça ne vous dérange pas ?


HUBERT

Pas du tout… C’est une très bonne idée. (Un temps très long.)


BRIGITTE

Est-ce que vous venez ou aimez-vous mieux que je vienne ?


HUBERT

Je crois que c’est plus convenable que ce soit moi… (Il s’approche d’elle.)


BRIGITTE

Je peux !


HUBERT

Oui !… (Elle se dresse sur la pointe des pieds et va l’embrasser sur les joues, mais il tourne la tête vers elle et brusquement leurs lèvres se rencontrent.)


BRIGITTE

(s’enfuyant brusquement)

Adieu !


HUBERT

(voulant la rattraper)

Brigitte !… Brigitte !…


SCÈNE XII


La porte du fond s’ouvre ; arrivent LA DUCHESSE, LE DUC, LE GENERAL, BENIN, M. CHAMPLAIN


LA DUCHESSE

(entrant, suivie du DUC, de CHAMPLAIN et du GENERAL)

Hubert ! Stoppez !


HUBERT

Mais…


LE DUC

(s’avançant, gravement)

Mon cher ami, au nom de mes collègues et de notre parti, au nom de M. Champlain, secrétaire perpétuel de l’Académie Française, ce m’est une profonde satisfaction de vous annoncer que vous être notre candidat ! Dans un mois, peut-être, vous serez Immortel.


HUBERT

Immortel… pour toute ma vie !

LA DUCHESSE, (défaillant)

Ah !… Ah !…


LE DUC

Qu’avez-vous ?… (Mouvement général.)

LA DUCHESSE

Ce n’est rien… l’émotion, la joie… Je suis dans un état complet de prostitution. (Emotion générale.)


LE DUC

(avec dignité)

La duchesse est étrangère…


RIDEAU



ACTE III


La salle des séances de l’Académie, le jour où l’on reçoit HUBERT de LATOUR-LATOUR. — Pendant toute la première partie de l’acte jusqu’au roulement de tambours qui annoncera le bureau, le public entre continuellement par les premiers plans droite et gauche et par les deux portes du fond droite placées derrière le bureau du président. Des membres de l’Institut arrivent également, s’asseyent, causent. Murmure léger qui s’accentue pour certaines entrées. Des huissiers à chaîne se tiennent à droite, à gauche et au fond. — Au lever du rideau, un certain nombre d’assistants sont installés déjà. Des membres de l’Institut sont à leurs places, des invités au centre et sur les gradins. PINCHET est à l’entrée de gauche, en habit. Il reçoit les arrivants. — Il fait très chaud. Les femmes s’éventent. Un rayon de soleil violent tombe de la coupole.


SCÈNE UNIQUE



PINCHET

(à plusieurs arrivants)

Par ici, non, madame, c’est une carte de tribune ! Escalier B. Par ici, monsieur et madame. (Entrée de M. et de Mme de Saint-Gobain.) Bonjour, monsieur le baron, madame la baronne…

(Entrée de Mme de Jargeau et de Mme Jeanvrê. Le secrétaire du duc va à elles.)


LE SECRÉTAIRE

Mesdames, madame la duchesse m’a prié de vous retenir ces deux places…


MADAME DE JARGEAU

Mille fois merci, monsieur.


MADAME JEANVRE

Quel est ce jeune homme ?


MADAME DE JARGEAU

C’est M. Laurel, l’ancien secrétaire du duc… qui l’a repris après le départ de mademoiselle Brigitte.


MADAME JEANVRE

Qu’est-ce qu’elle est devenue, cette petite Brigitte ?


MADAME DE JARGEAU

Elle a quitté les Maulévrier brusquement il y a huit mois. Depuis, on n’a plus entendu parler d’elle… (Les Saint-Gobain s’approchent.) Bonjour, mon cher baron… chère amie…


MADAME DE SAINT-GOBAIN

Quelle température !… C’est épouvantable !…


MADAME DE JARGEAU

On étouffe, monsieur Pinochet !


MADAME DE SAINT-GOBAIN

C’est effrayant ! Si on ouvrait des fenêtres ?…


PINCHET

(avec dignité)

Madame, il n’y a pas de fenêtres à l’Académie.


MADAME JEANVRE

Mais alors, comment fait-on pour changer l’air ?


PINCHET

On ne l’a jamais changé, madame.


MADAME DE JARGEAU

Ah !… (A Saint-Gobain.) Cher monsieur, qu’est-ce que c’est que ces deux petites loges, là-haut ?


SAINT-GOBAIN

Celle-ci, à droite, est réservée à la famille du défunt. Celle-ci, à gauche, est celle du Président de la République.


MADAME JEANVRE

Alors, c’est là que monsieur Durand va venir ?


PINCHET

Non, madame, le chef de l’Etat ne vient jamais à l’Académie et je ne pense pas que notre nouveau Président, M. Durand, change cette coutume.


MADAME DE SAINT-GOBAIN

Ah ! voilà la duchesse !

(Tous vont au-devant d’elle. Vif mouvement de curiosité dans l’assistance.)


SAINT-GOBAIN

(à LA DUCHESSE)

Madame la duchesse…


MADAME DE SAINT-GOBAIN

Chère amie…


MADAME DE JARGEAU

C’est un grand jour pour nous.


PINCHET

Madame la duchesse, je vous présente mes respects…


LA DUCHESSE

(répondant aux saluts)

Merci… merci… Oh ! oui, si contente !… Je suis dans les anges !…


MADAME JEANVRE

Quel succès pour M. de Latour-Latour !


SAINT-GOBAIN

Etre élu ainsi à la première fois qu’il se présente !…


PINCHET

M. Victor Hugo ne l’a été qu’à la quatrième.


LA DUCHESSE

Il fait si torridement chaud !… Oh ! Dites-moi, n’avez-vous pas déjà vu M. Parmeline ?


MADAME DE JARGEAU

Non.


LA DUCHESSE

Si vous l’apercevez, jetez-le vers moi ; j’ai si besoin de lui parler…


MADAME JEANVRE

Que je vous suis reconnaissante, madame la duchesse, de m’avoir envoyé cette place !…


LA DUCHESSE

N’est-ce pas la première fois que vous supportez une réception académique ?


MADAME JEANVRE

Mais oui… et je suis très heureuse… Quels sont ces messieurs… là, sur ces bancs ?


LA DUCHESSE

Ce sont des académiciens de l’Institut.


MADAME JEANVRE

Et qui est cet évêque ?


PINCHET

Monseigneur de Tarentaise, un de nos derniers élus.


MADAME JEANVRE

Il cause avec une bien jolie femme.


PINCHET

C’est mademoiselle Maréchal de la Comédie-Française.


MADAME JEANVRE

De quoi peuvent-ils parler ?… De Marie-Madeleine ?


PINCHET

Mademoiselle Maréchal est des fidèles de l’Académie. Elle a bien voulu nous pardonner Molière et elle ne manque pas une de nos séances de réception.


LA DUCHESSE

C’est sa meilleure rôle.


MADAME JEANVRE

Où se placera M. de Latour-Latour ?


PINCHET

Là, entre ses deux parrains.


MADAME JEANVRE

Il n’y a pas de marraine ?


LA DUCHESSE

Il y en a toujours, mais on ne les nomme pas. (LA DUCHESSE s’élance vers PARMELINE qui vient d’entrer.) Ah ! c’est Parmeline !… Oh ! vite, approchez. (Elle l’entraîne à droite.)


PARMELINE

Madame la duchesse, j’arrive plein d’enjouement, et…


LA DUCHESSE

Qu’avez-vous fait avec la lettre ?


PARMELINE

(sans comprendre)

La lettre ?


LA DUCHESSE

Ma lettre, que je vous ai confiée hier d’une façon clandestin ?


PARMELINE

A moi ? Vous êtes sûre ?


LA DUCHESSE

Oh ! rappelez-vous !… Après dîner, dans le boudoir… Vous étiez à côté de moi, lisant le propre discours que le cher duc va prononcer tout à l’heure. Moi, à la veille de ce jour grandiose, j’ai eu le besoin d’écrire à Hubert, puisque je le vois si peu maintenant. Alors, j’ai écrit sur mon grand papier bleu.


PARMELINE

Ah ! un papier bleu…


LA DUCHESSE

Oui, bleu ! Et ma lettre commençait par « Mon coco, my dear Hubert coco ». Et après, je récapitulais tout mon amour…


PARMELINE

(se frappant le front)

Attendez…


LA DUCHESSE

A cette moment, le duc est entré, inopiné…


PARMELINE

Et vous m’avez brusquement passé la lettre.


LA DUCHESSE

Oui, pour le dissimuler. Et ce matin seulement, je me suis souvenue… Où l’avez-vous mis ? Qu’avez-vous fait avec ?


PARMELINE

Mais… voyons… voyons… J’ai dû la jeter dans la cheminée, dans le feu.


LA DUCHESSE

Il n’y avait pas de cheminée dans le feu !


PARMELINE

Alors, je ne sais plus… C’est affreux !


LA DUCHESSE

Oh ! quelle angoisse !


PARMELINE

Rassurez-vous ! Elle ne peut être que chez moi… chez Parmeline…


LA DUCHESSE

Alors, courez vérifier… courez brusquement !…


PARMELINE

J’y vais, j’y vais !…

(PARMELINE s’élance vers la sortie de gauche, au milieu des protestations des gens qu’il bouscule. La salle est complètement pleine. Brouhaha confus, puis on entend au-dehors, à droite, un roulement de tambours… Deux huissiers se placent aux portes, derrière la tribune. On entend le commandement « Présentez… armes ! », le choc des crosses.)


MADAME JEANVRE

Qu’est-ce que c’est ?


LA DUCHESSE

Ce sont eux ! (Un huissier entre suivi des académiciens, LE DUC, HUBERT, etc.) Voilà les secrétaires… et ça, c’est le bureau…


MADAME JEANVRE

Le voilà !


LA DUCHESSE

Comme elle est pâle !

(Tous vont s’asseoir à leurs places. Murmure sympathique.)


LE DUC

(tousse et prononce les paroles sacramentelles)

La séance est ouverte. La parole est à M. le comte de Latour-Latour.


HUBERT

(se lève, nouveau murmure. Il prend son manuscrit à la main et commence d’abord d’une voix émue et bientôt raffermie, lisant :)

« Messieurs, tout pénétré de gratitude et tout ému encore de la bienveillance que vous m’avez témoignée en m’accueillant dans votre compagnie, je ne crois pouvoir mieux le reconnaître que par une franchise qui a son élégance. Je vous l’avouerai donc tout d’abord, messieurs : c’est la première fois que j’assiste à une réception académique. Il est vrai de dire que celle-ci n’aurait pu que malaisément se passer de ma présence. Pardonnez-moi ce trait d’esprit échappé à mon émotion. En vérité, messieurs, à la vue de cette réunion illustre et choisie où la grâce tend une main à la gloire et l’autre à la postérité, je cherche vainement à dépeindre l’impression distinguée que je ressens. Et pour l’exprimer, je ne puis mieux faire que de reprendre le mot si fin et si spirituel que mon aïeul, le lieutenant-général de Latour-Latour répondit au roi Charles X qui lui faisait visiter les jardins de Saint-Cioud : « C’est charmant ! » Admirable compagnie que la vôtre, messieurs. En jetant les yeux autour de moi, je discerne avec quel art vous l’avez composée. Ne semble-t-il pas que vous ayez voulu tout y prévoir ? Avec quelle sérénité je considère désormais l’existence : Suis-je inquiet de ma santé ? J’aperçois parmi vous un savant physiologiste. Souhaitai-je d’obtenir un sursis pour l’un de mes serviteurs ? Voici un général. Rêvai-je d’une croisière en yacht, au cours de l’été ? Voici un amiral. Ai-je des difficultés d’argent ? Voici un économiste. Suis-je aimé ? Voici un poète. Suis-je trompé ? Voici un philosophe. Ai-je commis un acte délictueux ? Voici un grand avocat. Ai-je besoin de scepticisme ? Voici un homme politique. Ai-je le désir de me venger d’un ennemi ? Voici un célèbre philanthrope. Ai-je envie de me confesser ? Voici un évêque ! Cette conception assez neuve, mais assez profonde, je pense, du rôle de l’Académie Française, fut, je le crois fermement, celle du cardinal de Richelieu, lorsqu’il eut l’idée, de derrière la pourpre, de fonder votre compagnie. C’est en méditant sur ce thème, messieurs, que j’ai été amené à découvrir les raisons qui vous ont déterminés à m’accueillir. Vous avez voulu, une fois de plus, appeler à vous une personnalité représentative de toute une classe sociale. Oui, messieurs, je le proclame avec un piquant mélange de modestie et de fierté, ce que vous avez élu en moi, c’est l’homme du monde ! Qu’est-ce qu’un homme du monde ? (Petit frémissement dans le public.) Que représentent ces deux mots : homme et monde, qui, considérés séparément, n’offrent aucun intérêt et qui prennent tant de profondeur et de noblesse lorsqu’ils s’associent dans cette expression : un homme du monde ? L’homme du monde, messieurs, c’est l’être choisi, formé lentement, par le travail des siècles. Les âges préhistoriques l’ignorent. En fouillant les terrains quaternaires, les savants ont pu retrouver des fragments de mammouths et d’aurochs. Mais aucun fragment d’homme du monde. Il n’apparaît que dans les civilisations raffinées. Alors il se nomme Alcibiade dans Athènes, il s’appelle Pétrone dans Rome. Mais les invasions barbares le submergent et c’est justement parce qu’il a disparu qu’elles sont barbares. Imaginez, messieurs, ce qu’eût pu faire Attila, si, au lieu de n’être qu’un guerrier redoutable, il eut été en outre un parfait homme du monde ? Il reparaît au temps de la Renaissance, avec les lettres et les arts, la grâce et l’infidélité. Il reçoit le coup de soleil du dix-septième siècle, le coup de poudre du dix-huitième, pour atteindre enfin le maximum de sa forme dans la société moderne qui le porte, si j’ose ainsi parler, comme une orchidée à sa boutonnière. Pardonnez-moi ce trait d’observation dont la justesse m’a charmé ! L’homme du monde ne fréquente que peu de gens et peu d’idées. C’est sa faiblesse aux yeux de certains, aux miens, c’est son honneur. Brummel disait que l’homme parfaitement bien habillé est celui dont nul ne peut remarquer qu’il est bien habillé. De même, l’homme parfaitement spirituel est à mes yeux celui dont personne ne peut apercevoir qu’il est spirituel. Tel a été l’idéal où j’ai sans cesse tâché d’atteindre. Y ai-je réussi ? (Applaudissements.) J’en arrive, messieurs, puisqu’il faut vous parler de lui, à l’éminent polygraphe auquel je succède ici. C’est à moi qu’échoit l’honneur de vous entretenir de M. Jarlet-Brézin. Cela est, à vrai dire, d’autant plus singulier que vous l’avez tous connu, tandis que je ne l’ai jamais rencontré. C’est là une des bizarreries les plus respectables de vos illustres usages. Jarlet-Brézin naquit à Lille. Le journalisme, le roman, le théâtre l’attirèrent mais ne le retinrent pas. Je crois avoir démêlé les raisons profondes de ces échecs répétés qui appelèrent sur lui votre attention bienveillante. Dans son œuvre comme dans sa vie, Jarlet-Brézin ignora la femme ! »


LA DUCHESSE

(interrompant)

Pauvre homme !


HUBERT

« Ah ! plaignons-le, messieurs ! La femme, je ne crains pas de le dire, c’est la grâce, c’est la pitié, c’est l’harmonie, c’est la tendresse de l’amour, et l’amour de la tendresse. Et admirez combien elle est diverse ! La femme ! c’est l’épouse, c’est l’amante, c’est la mère, c’est la fille, c’est la sœur, c’est la grand-mère, c’est la petite-fille, c’est la tante, c’est la belle-sœur, c’est la belle-mère, c’est la belle-fille, c’est la cousine à la mode de Bretagne !… La femme, elle est partout : Regardons vers le peuple. C’est l’ouvrière, c’est la paysanne, c’est la servante, c’est la modiste, c’est la cantinière, c’est la fleuriste. Levons les yeux. C’est la reine, c’est la princesse, c’est la duchesse, c’est la marquise, c’est la comtesse, c’est la baronne ! Messieurs, au nom de la France, je salue la femme et au nom de la femme, je salue la France. Jusqu’à l’âge de cinquante ans, messieurs, la vocation de Jarlet-Brézin est incertaine. Il avait échoué comme chroniqueur, il avait échoué comme romancier, il avait échoué comme auteur dramatique. Il avait échoué partout. En lui, s’était accumulée une force peu commune d’amertume et de sévérité. Il songea alors que de telles qualités ne pouvaient rester sans emploi, et il entra dans la critique. Ah ! la critique, messieurs. Jamais nous ne ferons assez son éloge ! Combien d’écrivains qui ne trouveraient rien à écrire s’ils n’avaient pu se donner à la critique ? Combien d’excellents esprits qui auraient dû, si cette carrière ne s’était ouverte à eux, borner leur mérite aux soins d’un petit commerce, ou aux plus minces emplois de l’administration ? Jarlet-Brézin fut l’honneur de ce genre éminent. Pendant vingt ans il jugea les œuvres littéraires et dramatiques. Il jugea passionnément, évitant de comprendre pour être mieux compris, fidèle à sa mission qui était d’abattre des talents et d’en décourager d’autres. C’était au demeurant le meilleur et le plus doux des hommes ! » (Attendrissements de l’auditoire. Bravos. HUBERT boit. Pendant cette petite pause, PARMELINE est entré en dérangeant plusieurs personnes qui protestent. Il va s’asseoir à côté de LA DUCHESSE.)


LA DUCHESSE

Eh bien ?


PARMELINE

J’ai tout fouillé chez moi… Rien.


LA DUCHESSE

Peut-être dans l’auto, vite… allez voir.

(PARMELINE sort de nouveau en dérangeant les mêmes personnes, qui commencent à être exaspérées.)


HUBERT

(reprenant son discours)

« Tel est l’écrivain considérable, messieurs, dont je suis appelé à tenir parmi vous la place. Certains folliculaires s’en sont montrés surpris. Pour moi, je ne l’ai pas été. La destinée semblait avoir, dès longtemps, préparé le choix que vous avez fait. Permettez-moi, à ce propos, d’évoquer un souvenir puéril, mais gracieux. Et ce sera l’anecdote inutile et touchante qu’il est coutume de placer en tout discours de réception académique. Vous n’ignorez point, messieurs, que l’on offre souvent aux petits garçons des panoplies de cuirassiers, d’artilleurs ou de garde-chasse. Ils en conçoivent une juste fierté. Or, lorsque j’atteignis six ans, mon grand-oncle qui peut-être avait rêvé l’honneur qui m’échoit aujourd’hui, eut l’idée de faire exécuter pour ma fête, une petite panoplie d’académicien. Quelle ne fut pas mon ivresse, messieurs, en revêtant le petit habit vert, en coiffant le petit chapeau à plumes, en ceignant la petite épée. Je m’élançais dans le jardin, désireux d’éblouir une petite cousine dont j’étais éperdûment épris. Mais elle me regarda sans admiration et s’éloigna en disant simplement « J’aime mieux les zouaves. » Et le soir de ce jour, le jardinier de ma famille eut la stupéfaction de trouver sous les groseilliers du potager un tout petit académicien qui pleurait. »

(L’auditoire applaudit. Petits murmures. Charmant ! Ravissant ! HUBERT boit. PARMELINE rentre, même jeu. Il fait de grands gestes à LA DUCHESSE par-dessus le public qui les sépare.)


PARMELINE

Rien…


LA DUCHESSE

Oh !


HUBERT

(continuant)

« Voilà, messieurs, comment naquit en moi la haute ambition de siéger un jour parmi vous. Le prestige et la vertu de votre compagnie sont tels qu’ils transfigurent tous ceux que vous y admettez. Déjà je distingue en moi des symptômes inconnus. Il me semble éprouver les premières atteintes de l’immortalité ! Je ne sais quoi de nouveau s’éveille en moi : Depuis que je suis académicien. J’ai envie d’écrire ! » (Il s’assied. Bravos prolongés. Tout le monde s’évente et s’éponge. Petit remue-ménage. Les parrains serrent la main d’HUBERT. On félicite LA DUCHESSE.)


MADAME DE SAINT-GOBAIN

Quelle température !


MADAME JEANVRE

Il paraît que le discours que va prononcer le duc est admirable aussi.


PINCHET

Admirable ! dans le grand style… du Louis XIV.


LA DUCHESSE

Oui. Tout à fait un pistache du XVIIe siècle.

(Sonnette à la tribune. LE DUC se lève. Mouvement général. LE DUC tousse et commence à lire son discours.)


LE DUC

« Monsieur… Après m’être mêlé aux approbations qui ont accueilli votre harangue, je me plais à songer que ce jour est proprement pour moi de ceux dont on peut dire qu’ils sont marqués d’une pierre blanche. Comment ne me plairai-je pas, monsieur, à voir l’amitié que je vous porte s’accorder si parfaitement avec l’estime où je vous tiens, à rappeler en cet instant les liens affectueux qui nous unissent, et à vous dire comme Epictète à ses disciples préférés : « Mon coco… My dear Hubert coco… »

(Il vient de tourner une page et on aperçoit entre ses mains une grande feuille bleue. Sensation. LE DUC tient à la main la feuille trouvée dans son discours. Il répète avec fureur : « Mon coco… My dear Hubert coco… » Mouvement général. Cris divers. On se lève. LE DUC lâche son discours, passe la main sur son front. Le chancelier et le secrétaire perpétuel se lèvent. Brouhaha général. PARMELINE s’élance vers LA DUCHESSE.)


LA DUCHESSE

Ma lettre !…


PARMELINE

Catastrophe ! Cinq bémols.


PINCHET

Qu’est-ce qui se passe ?


LE DUC

De l’air ! de l’air !… Mon coco !…


VOIX DIVERSES

Il est malade. C’est cette température… Qu’est-ce qu’on va faire ?


LE DUC

(se débattant et retenu par ses deux collègues qui essaient de couvrir sa voix)

Laissez-moi !… Laissez-moi ! Ça ne se passera pas comme ça !


LE GENERAL CHANCELIER

(qui a regardé la lettre)

Messieurs… notre collègue est subitement souffrant… la chaleur… La séance est suspendue pour quelques instants.


CHAMPLAIN, secrétaire perpétuel

Huissiers, faites évacuer la salle.


PINCHET

(désespéré)

C’est sans précédent !,.. Par ici, messieurs… par ici mesdames.

(Les huissiers font évacuer la salle.)


PARMELINE

(frappant le sol du pied)

Je suis un misérable ! Terre ! ouvre-toi ! Elle ne s’ouvre pas !

(Pendant ces dernières répliques et le tumulte général, LE DUC est descendu de la tribune suivi par LE GENERAL et CHAMPLAIN. PARMELINE s’efforce de réconforter LA DUCHESSE qui s’est effondrée sur une chaise. PINCHET revient également vers elle.)


LE DUC

(allant à LA DUCHESSE, brandissant la lettre bleue)

Madame…


LA DUCHESSE

Odet !


LE DUC

Madame !…


LA DUCHESSE

Cher Odet, ne m’écrasez pas. Je suis saccagée !


LE DUC

Monsieur Parmeline, je vous prie d’offrir votre bras à madame la duchesse, de lui prodiguer vos soins respectueux et de ne la point quitter. Allez.


PARMELINE

(offre son bras à LA DUCHESSE. LA DUCHESSE a un mouvement de recul)

Oh ! vous pouvez accepter, madame la duchesse. C’est un cadavre qui vous tend la main. Je me tuerai dès demain matin, dès mon réveil. (Ils sortent.)


HUBERT

, (qui a été retenu un instant au fond de la scène par les derniers sortants, descend près du duc)

Monsieur LE DUC…


LE DUC

Vous, monsieur !


HUBERT

Je tiens à dire bien haut tout ce qu’un homme du monde doit dire en pareil cas.


LE DUC

Vous l’avez dit. Sortez.


HUBERT

Mais…


LE DUC

Sortez !


CHAMPLAIN

Venez ! Venez ! (Il l’emmène.)


HUBERT

(en sortant)

Eh bien ! c’est amusant les réceptions à l’Académie !…


LE GENERAL

Ce n’est pas toujours comme ça ! (Ils sortent, mais entendent encore les trois répliques suivantes.)


LE DUC

Mon manteau, ma voiture ! immédiatement !


PINCHET

Que dites-vous, monsieur le duc ? Et la séance ?


LE DUC

Elle ne reprendra pas !


PINCHET

Mais ce serait un scandale sans exemple depuis que l’Académie existe !


LE DUC

Alors, vous vous imaginez que je vais, pendant une heure, couvrir ce monsieur de compliments et d’éloges, le féliciter devant cinq cents personnes… Moi, lui !… Ah ! non ! Vous êtes extraordinaire !… Je m’en vais.


PINCHET

Je vous en supplie, monsieur le duc, songez à notre fondateur, songez au cardinal de Richelieu !…


LE DUC

Monsieur Pinchet, au moment où l’on vient d’apprendre que l’on est cocu, le cardinal de Richelieu est la dernière personne à qui l’on pense !


PINCHET

Jamais je n’ai souffert comme ça, monsieur le duc… ne dites pas des choses pareilles ici… Souvenez-vous de l’endroit où nous sommes… cette salle, ces bancs… Voici la place où s’asseyait M. de Lamartine ! Et ces statues qui nous contemplent : Fénelon, Bossuet, demandez-vous ce que ces grands hommes auraient fait dans la situation où vous vous trouvez ?


LE DUC

Ils s’en fichaient bien. C’étaient des évêques. Ma résolution est inébranlable : je ne lirai pas mon discours !

(BENIN rentre, suivi du général et du doyen,)


LE GENERAL

Mon cher ami, dans cette situation désespérée, nous avons cru devoir faire appel à la plus haute autorité qui soit ici… Voici monsieur le doyen des cinq académies.


BENIN

(à PINCHET)

Veuillez bien mettre monsieur le doyen au courant.


PINCHET

Ah ! il ne sait pas !… Voici ce qui se passe, monsieur le doyen.


LE DOYEN,

(tend l’oreille. Il est très âgé et un peu croulant)

Quoi ?


BENIN,

Un peu plus fort !


PINCHET

Ah ! oui… Votre confrère… a cru s’apercevoir tout à l’heure que madame la duchesse…


LE DUC

(furieux)

Comme c’est agréable !


PINCHET

Et votre nouvel élu.


LE DOYEN,

Heu ! Heu ! Heu ! Heu !


PINCHET

… Entretenaient des rapports injurieux pour son hon...


LE DOYEN,

Heu ! Heu ! Heu ! Heu ! Cocu ! Cocu !


LE DUC

(outré)

Oh ! Emmenez-le, emmenez-le !… Emmenez-le !…


BENIN,

Oui… oui… évidemment… Le doyen était inutile….

(LE GENERAL et BENIN emmènent LE DOYEN dont le rire aigu exaspère LE DUC.)


PINCHET

(barrant le chemin au duc qui veut sortir aussi)

Non, monsieur le duc… non… non… jamais, jamais.


LE DUC

Monsieur Pinchet !


PINCHET

Oh ! monsieur le duc, je sais que c’est bien de l’audace de ma part d’intervenir auprès de si hautes personnalités. Excusez-moi.


LE DUC

Je vous excuse… parce que vous ne pouvez pas comprendre.


PINCHET

Si… très bien.


LE DUC

Non, monsieur Pinchet, pour cela, il faudrait avoir été à ma place.


PINCHET

J’y ai été, monsieur le duc.


LE DUC

Vous !


PINCHET

Oui, c’est des choses qui arrivent aussi aux petites gens. Je ne croyais pas que je révélerais jamais cela à personne mais il me semble que je le dois en ce moment… Il y a quinze ans, monsieur le duc, c’était un jour de réception comme celui-ci. Madame Pinchet venait à peine d’entrer dans sa maturité… Elle avait une assez jolie taille, elle luttait encore… La séance avait été plus courte qu’on ne le pensait, enfin je remontai plus tôt qu’on ne m’attendait dans le petit appartement que j’habite à l’Institut. J’y trouvai dans une attitude qui ne permettait aucun doute sur leurs sentiments, madame Pinchet et un jeune homme de province dont j’appuyais moi-même la candidature pour un prix de vertu. Oh ! je vous jure, monsieur le duc que je fus sur le point de faire un éclat et de chasser l’épouse infidèle. Heureusement, j’étais placé près de la fenêtre, dans le jour qui tombait j’aperçus… la Coupole !… Alors, j’eus une lueur, je compris que je n’étais pas seul en cause ; que le fait s’était passé à l’Institut, qu’un scandale, même modeste, rejaillirait un peu sur la grande maison à laquelle j’avais l’honneur d’appartenir. Oh ! ce fut dur, mais je me maîtrisai… et je dis à ma femme : « Madame Pinchet, je te pardonne. » Ça n’était pas vrai, je ne lui ai pardonné que plusieurs années après. Eh bien, monsieur le duc, je crois que j’ai eu raison, et il me semble, permettez-moi de vous le dire bien respectueusement, que ce qu’un pauvre homme a fait pour l’honneur de l’Académie Française, le duc de Maulévrier ne peut pas ne pas le faire !


LE DUC

(très ému)

Pinchet, vous êtes un brave homme. Votre main…


PINCHET

Oh !… Alors ?


LE DUC

(se maîtrisant)

Alors… Alors… je vais reprendre mon discours. (BENIN, le secrétaire perpétuel et LE GENERAL rentrent de gauche.)


PINCHET

(avec ivresse)

Messieurs, la séance continue !

(Il s’élance vers la tribune, prend la sonnette et l’agite. Le public commence aussitôt de rentrer par les quatre entrées dans un brouhaha général.)


BENIN,

(au duc)

C’est bien ce que vous faites.


CHAMPLAIN

C’est beau, c’est très beau !


LE GENERAL

C’est superbe.

(LE DUC remonte vers la tribune tandis que la salle continue à se remplir. Plusieurs académiciens s’informent de sa santé. Au second plan viennent reprendre place M. et madame SAINT-GOBAIN, MADAME DE JARGEAU. Les répliques suivantes s’échangent pendant que la salle achève de se remplir.)


LE GENERAL

Mesdames, messieurs, monsieur le directeur de l’Académie remis d’un malaise passager va reprendre son discours.

(LE DUC se lève. Applaudissements.)


LE DUC

(reprenant son discours. Il se contient, mais ses yeux menaçants et ses gestes violents contrastent avec ses paroles.)

« Comment ne me plairai-je pas, monsieur, à voir l’amitié que je vous porte, s’accorder si parfaitement avec l’estime où je vous tiens, et à vous dire comme Epictète à l’un de ses disciples préférés : Vous êtes aimé des Dieux. Vous êtes chéri des Muses ! Vous êtes un homme heureux ! Et ma main vous couronnera de fleurs ! »


(Pendant qu’il poursuit, le RIDEAU tombe.)



ACTE IV

Le cabinet du Président de la République, à l’Elysée.

SCÈNE PREMIÈRE



MOURIER, L’HUISSIER, LE COMMANDANT du palais

(Un huissier apporte des papiers, puis MOURIER entre.)


MOURIER

(entrant)

Monsieur le Président de la République n’est pas encore là ?


L’HUISSIER

Non, monsieur le secrétaire général.


MOURIER

(regardant sa montre, avec une nuance de blâme)

Dix heures… Ah !…

(LE COMMANDANT du palais entre.)


LE COMMANDANT

Mon cher secrétaire général…

(L’HUISSIER sort.)


MOURIER

Bonjour, monsieur le commandant du Palais… (Poignée de mains.)


LE COMMANDANT

Je suis un peu en retard. J’attendais le rapport de la commission chargée de l’achat de deux foxterriers pour les écuries.


MOURIER

A quoi conclut-elle ?


LE COMMANDANT

A une enquête.


SCENE II



Les mêmes, LE PRESIDENT de la République



L’HUISSIER

(annonçant)

Monsieur le Président de la République.


LE PRESIDENT

(entrant)

Bonjour, colonel, bonjour, Mourier. (A L’HUISSIER.) Dites-moi, Louis, ma filleule n’est pas encore descendue de sa chambre ?


L’HUISSIER

Monsieur le président, mademoiselle Touchard est sortie depuis longtemps déjà. Elle a dit qu’elle viendrait voir M. le président à onze heures, et elle a demandé qu’on descende ses valises.


LE PRESIDENT

Ah !


L’HUISSIER

Seulement, nous n’avons personne pour ça. Ça ne rentre pas dans le service du personnel de l’Elysée… et comme il est syndiqué…


LE PRESIDENT

C’est effrayant… Ah ! nous ne sommes pas gouvernés !


L’HUISSIER

Alors, j’ai référé au directeur du matériel.


LE PRESIDENT

Et qu’a-t-il décidé ?


L’HUISSIER

Il a envoyé un garde municipal à cheval à Auteuil pour demander un homme de peine qui a été recommandé par M. le rapporteur du budget.


MOURIER

Cela va nécessiter une ouverture de crédit.


LE PRESIDENT

Inutile, vous direz qu’on laisse les valises de mademoiselle BRIGITTE où elles sont. Si on les descendait, j’ai l’impression qu’il faudrait les remonter.


L’HUISSIER

Bien, monsieur le président. (Il sort)


LE PRESIDENT

Eh bien, colonel, quoi de nouveau ?


LE COMMANDANT

Je venais vous demander, monsieur le président, quel est le service du jour pour la maison militaire ?


LE PRESIDENT

Vous prierez le commandant Montagnac de me représenter au mariage de mademoiselle Isaac Lévi, la fille du sénateur socialiste unifié.


LE COMMANDANT

Où a lieu le mariage ?


LE PRESIDENT

A Saint-Thomas d’Aquin.


LE COMMANDANT

Et le capitaine Froment ?


LE PRESIDENT

Vous l’enverrez au banquet annuel des fils des amis de Gambetta.


LE COMMANDANT

Bien, monsieur le président, et l’attaché naval ?


LE PRESIDENT

Ah diable… ah oui… l’attaché naval. C’est curieux, je ne sais jamais qu’en faire de l’attaché naval. C’est un garçon très gentil. Ah ! eh bien ! qu’il aille assister à la séance d’ouverture de la Société de musique symphonique.


LE COMMANDANT

Bien, monsieur le président. (Il sort.)


LE PRESIDENT

Et nous, Mourier, qu’est-ce que nous avons ?


MOURIER

Voici, monsieur le président, le rapport de police de la journée d’hier. Ah ! puis, j’ai à vous soumettre le texte de la dépêche officielle que vous devez adresser à Sa Majesté le Tzar en l’honneur de son anniversaire. (Il lui tend un papier.)


LE PRESIDENT

(parcourant des yeux)

« Au nom du Gouvernement, j’ai l’honneur d’exprimer à Votre Majesté… » Très bien. Dites au chef du protocole que j’approuve la rédaction et qu’il peut envoyer la dépêche.


MOURIER

Oh ! Elle est déjà partie, monsieur le président.


LE PRESIDENT

(étonné mais résigné)

Ah ! bien ! bien ! Y a-t-il des audiences, ce matin ?


MOURIER

Rien de particulier, monsieur le président, mais je vous rappelle qu’à midi le nouvel académicien, M. de Latour-Latour dont la réception a eu lieu hier, sera présenté à votre agrément par le directeur de l’Académie et ses parrains.


LE PRESIDENT

A propos, on m’a dit que le duc de Maulévrier s’était trouvé un peu souffrant au cours de la séance ?


MOURIER

Un très léger malaise… la chaleur… cela n’a eu aucune suite.


LE PRESIDENT

Tant mieux. J’ai prié ces messieurs, ainsi que madame la duchesse de Maulévrier, de déjeuner à l’Elysée après la présentation, je les plains !


MOURIER

Pourquoi, monsieur le président ?


LE PRESIDENT

Mais, mon ami, parce que la cuisine de l’Elysée est infâme. Il faut absolument changer le chef.


MOURIER

Oh ! Monsieur le président, ce serait une grosse affaire politique…


LE PRESIDENT

Politique ?


MOURIER

Le cuisinier chef de l’Elysée fait partie de la loge maçonnique « Les Inséparables de l’Arc-en-ciel ». Il y est 33e Honneur, c’est-à-dire qu’il a un grade supérieur à celui du ministre actuel de la Justice.


LE PRESIDENT

Alors, je ne vais pas pouvoir mettre à pied ce gargotier avant sept ans ! C’est charmant !


UN SECRÉTAIRE PARTICULIER

(entrant)

Monsieur le président, on téléphone des Affaires étrangères pour savoir si vous avez signé le décret de mise en disponibilité de l’Ambassadeur de France à Stockholm.


LE PRESIDENT

Oui, oui, voilà. (Il signe. A MOURIER :) C’est plus facile que pour le cuisinier ! (Il lui donne un papier) A propos, est-ce qu’on vous a donné les renseignements que j’ai demandés sur les affaires de Perse ?


LE SECRÉTAIRE PARTICULIER

Monsieur le président, le ministre a répondu qu’il ne pouvait rien vous dire.


LE PRESIDENT

Ah ! bien… bien !… (Le secrétaire particulier sort.) Et vous, Mourier, avez-vous demandé à l’Intérieur où en étaient les grèves du Nord ?


MOURIER

J’ai demandé, monsieur le président, mais le ministre a fait répondre qu’il valait mieux que vous ne vous en occupiez pas.


LE PRESIDENT

Ah ! bien ! bien ! Dites-moi, vous me ferez envoyer les journaux que je sache un peu ce qui se passe ?


MOURIER

Bien, monsieur le président. (Il remonte.)


LE PRESIDENT

(seul, s’enfonce dans son fauteuil et réfléchit)

Déjà dix heures et demie. Cette petite Brigitte…

(L’HUISSIER entre.)


SCÈNE III



LE PRESIDENT, L’HUISSIER, LE DUC


(L’HUISSIER apporte une carte qu’il présente.)


L’HUISSIER

Ce monsieur demande à être reçu, monsieur le président.


LE PRESIDENT

Oh ! comment donc !


L’HUISSIER

(remonte, s’efface et annonce)

M. le duc de Maulévrier !


LE DUC

(entrant)

Monsieur le président !…


LE PRESIDENT

Très heureux, mon cher duc, de vous voir… et de vous voir ici.


LE DUC

Je vous entends. Le duc de Maulévrier chez le premier magistrat du régime, c’est en effet une chose assez immense. Soyez assuré que je ne m’y fusse point risqué si tout autre que vous eût occupé les fonctions de Président de la République.


LE PRESIDENT

Très touché, mon cher duc.


LE DUC

Vous plaisent-elles toujours ?


LE PRESIDENT

Mais oui…


LE DUC

Tant mieux, elles sont, en somme, des plus honorables. Malheureusement, aucun avenir…


LE PRESIDENT

(souriant)

Oh ! aucun ! mais asseyez-vous, je vous prie.


LE DUC

Merci. Si j’ai ce matin devancé l’heure où vous m’avez convié, c’est que j’y ai été incité par une circonstance de quelque intérêt que je dois vous communiquer. (Il s’assied.)


LE PRESIDENT

Je vous écoute.


LE DUC

Mon cher Président, voici : Je suis cocu.


LE PRESIDENT

(sursautant)

Voyons, c’est une plaisanterie.


LE DUC

N’en croyez rien…


LE PRESIDENT

C’est que vous prenez la chose d’une telle façon.


LE DUC

Mon cher, Chamfort s’est plaint fort justement jadis qu’on eût laissé tomber l’état de cocu. Il regrettait avec bon sens de le voir désormais accessible aux plus petites gens. J’ai formé le dessein de le relever.


LE PRESIDENT

Voilà une idée charmante. D’ailleurs, mon cher duc, n’estimez-vous pas qu’un homme de votre qualité est au-dessus de tout ce qui peut lui arriver ?


LE DUC

Je l’estime, en effet, et considère qu’il y aurait de ma part une condescendance vraiment excessive à me mettre de niveau avec les événements… Celui-ci n’apportera donc aucun trouble à mon foyer.


LE PRESIDENT

A la bonne heure !


LE DUC

Je compte n’en marquer nul dépit, ni à la duchesse que je n’ai point cessé d’estimer, ni même à celui par qui je suis ce que je viens de dire.


LE PRESIDENT

Mon cher duc, vous avez beaucoup d’allure.


LE DUC

Je l’ai toujours pensé, néanmoins comme il convient de garder quelque mesure dans la grandeur d’âme, j’assisterai au déjeuner auquel vous m’avez convié, mais prendrai congé sitôt levé de table. C’est pour que vous ne vous en étonniez point que je suis venu vous faire ma confidence.


LE PRESIDENT

Je m’incline devant votre désir, mon cher duc, mais croyez bien que je suis désolé…


LE DUC

Ne vous montrez point plus affecté que moi-même, ce serait indiscret… (Il se lève.} Sur ce, je vous quitte pour revenir tout à l’heure. On aura vu deux fois, en une seule journée, le duc de Maulévrier chez le premier magistrat de ce régime. C’est une chose immense.


LE PRESIDENT

Et dont je sens tout le prix.


LE DUC

(remontant)

Palsembleu ! Vous êtes fort bien logé à l’Elysée-Bourbon.


LE PRESIDENT

Bourbon ?


LE DUC

N’est-ce point le nom de ce palais ? Monseigneur le duc de Berry qui y résidait l’appelait ainsi.


LE PRESIDENT

En effet, mais maintenant nous disons tout simplement l’Elysée. Le mot Bourbon a disparu… à l’usage.


LE DUC

(avisant le buste de la République)

Ah, ah ! Sur ma foi, vous avez là un beau buste. Quelle est cette personne ?


LE PRESIDENT

C’est la République.


LE DUC

Ah ! connais pas ! Elle n’est pas laide ! Ressemblante ?


LE PRESIDENT

(souriant)

Un peu rajeunie.


LE DUC

Souffrez qu’en amateur, je vous signale ici une légère fissure qui pourrait s’aggraver.


LE PRESIDENT

Sans doute, mais j’ai consulté un spécialiste ! Rien à craindre avant sept ans…


LE DUC

Je comprends votre sentiment. Ah ! pas un mot de cette visite, n’est-ce pas ?


LE PRESIDENT

Entendu. A tout à l’heure, mon cher duc.


LE DUC

(s’inclinant)

Monsieur le président ! (Il remonte. A part.) Ce régime est badin ! (LE DUC sort.)


SCÈNE IV



LE PRESIDENT, LA DUCHESSE



L’HUISSIER

(entrant avec une carte)

Cette dame attend depuis un moment, monsieur le président.


LE PRESIDENT

Tiens, tiens… Faites entrer !…


L’HUISSIER

(annonçant)

Mme la duchesse de Maulévrier !


LE PRESIDENT

Madame la duchesse ! !


LA DUCHESSE

(très agitée)

Oh ! Monsieur le Chef du Gouvernement de la République, je me présente ici comme une femme tout à fait confidentielle pour vous demander un service très grand.


LE PRESIDENT

A vos ordres.


LA DUCHESSE

Mais avant il faut que je vous fasse comprendre.


LE PRESIDENT

Asseyez-vous donc, je vous en prie.


LA DUCHESSE

Voilà… Monsieur le président… Je suis bigame.


LE PRESIDENT

(sursautant)

Hein !… Je vous demande pardon, Madame la duchesse, mais j’ai vraiment aujourd’hui une matinée extraordinaire !… Enfin, expliquez-vous, je vous en prie…


LA DUCHESSE

Oui. Je ne parle pas tout à fait juste… Je veux dire que deux hommes à la fois m’ont appartenu.


LE PRESIDENT

Oh ! oui ! oui !


LA DUCHESSE

Par malheur, je suis une femme d’une si grande sensibilité que lorsque je suis sur le bord de l’amour, tout de suite je tombe dedans. Alors il est arrivé que j’ai été particulièrement sensible avec M. de Latour-Latour qui est un gentleman tellement confortable.


LE PRESIDENT

Je n’en doute pas.


LA DUCHESSE

Et c’est la cause de la tragédie d’hier à l’Académie.


LE PRESIDENT

Une tragédie, mais j’ignore tout à fait ?


LA DUCHESSE

Vous ne savez pas… Oh ! cela me gêne de vous détailler…


LE PRESIDENT

Je comprends, madame la duchesse. Mais j’ai là le rapport de police qui me renseigne fort exactement chaque jour et qui va me mettre au courant. (Il prend le rapport de police.)


LA DUCHESSE

Alors… lisez…


LE PRESIDENT

Voyons !… (Il feuillette le rapport de police.) Ah !… Académie Française… Voilà… « La séance est ouverte… le récipiendaire… à deux heures un quart… M. le Directeur de l’Académie a dû s’interrompre à la suite d’une légère syncope. On a attribué ce malaise à la chaleur, mais je suis parvenu à en connaître la cause exacte. Le duc qui depuis quelque temps s’adonne à la boisson… »


LA DUCHESSE

(se levant)

Oh !


LE PRESIDENT

Je vous demande pardon… (Il poursuit.) « Venait d’apercevoir aux places du centre le fils naturel qu’il eut autrefois de la femme d’un garde-chasse. »


LA DUCHESSE

Oh ! qu’est-ce que c’est que ça ?


LE PRESIDENT

(souriant)

C’est un rapport de police.


LA DUCHESSE

Oh ! indignité ! le boisson est faux et l’enfant aussi. Le duc n’a rien fait, je jure, avec le garde-chasse. Car il est stérile, je sais.


LE PRESIDENT

Je n’en doute pas, je n’en doute pas.


LA DUCHESSE

Et s’il a fait cette petite évanouissement, c’est qu’il a trouvé subitement dans son discours, une lettre… de moi, adressée à…


LE PRESIDENT

Ah !… j’ai compris !


LA DUCHESSE

Merci. Et après cet incident, le cher duc a eu avec moi une attitude vraiment héraldique. Alors, vous comprenez combien j’ai été touchée. Je ne pense plus qu’à lui. Déjà, je suis tremblante en songeant qu’ils se rencontreront ici tout à l’heure, figure à figure. Surtout qu’ils seront en uniforme avec les épées. Oh ! monsieur le gouvernement, quelle frayeur !


LE PRESIDENT

Soyez tranquille, madame la duchesse, je serai là…


LA DUCHESSE

Oui, mais pas toujours… Eh bien, je ne veux pas que ce cher Odet soit moqué. Je ne veux pas qu’on le quolibète… Alors, c’est pour cela que je suis venue vous voir.


LE PRESIDENT

Mais que puis-je ?


LA DUCHESSE

Il faut me faire l’amitié de supprimer M. de Latour-Latour.


LE PRESIDENT

Hein ?


LA DUCHESSE

Oui, pendant quelque temps. Comme Président de la République, vous avez le droit de l’exiler ?


LE PRESIDENT

Mon Dieu, vous savez… Madame la duchesse, ça ne se fait plus beaucoup.


LA DUCHESSE

Alors, vous ne pouvez rien !


LE PRESIDENT

Mais je ne vois pas… Oh ! à moins que je ne le fasse déléguer à un congrès. Il y en a un à Bucarest.


LA DUCHESSE

Qu’est-ce que c’est « congrès » ?


LE PRESIDENT

Ce sont des réunions que les gouvernements organisent pour faire voyager gratuitement leurs amis et pour éloigner leurs adversaires. C’est très utile.


LA DUCHESSE

Oh ! c’est un parfait stratagème.


LE PRESIDENT

Oui, mais M. de Latour-Latour consentira-t-il ?


LA DUCHESSE

Ça, je me charge… Je suis un peu rassérénée, mon cher gouvernement. Comme vous avez gentiment écouté toutes ces choses intimes.


LE PRESIDENT

Mais vous m’avez ravi, madame la duchesse ! Songez donc, notre constitution présente cette particularité qu’on ne dit jamais rien au Président de la République. On ne le consulte jamais sur rien. Alors, aujourd’hui, pour la première fois, j’ai l’impression d’être mêlé à quelque chose, d’avoir un peu d’influence… Oh ! je suis bien content.


L’HUISSIER

(entrant)

Monsieur le président, il y a là M. le directeur des douanes et M. le Préfet de la Seine.


LE PRESIDENT

Ah !


L’HUISSIER

Il y a aussi M. le comte de Latour-Latour de l’Académie.


LE PRESIDENT

Déjà…


LA DUCHESSE

Hubert !


LE PRESIDENT

(à L’HUISSIER)

Faites passer mes visiteurs officiels dans la bibliothèque, je les y recevrai. Vous ferez ensuite entrer ici, M. de Latour-Latour… Allez ! (L’HUISSIER sort. LA DUCHESSE fait un mouvement pour sortir.) Restez, madame la duchesse… Vous allez pouvoir décider tout de suite M. de Latour-Latour… et je dirais même si je n’étais pas président de la République que c’est le bon Dieu qui l’envoie !


LA DUCHESSE

Vous avez raison… Comme vous êtes bon et inoffensif !


LE PRESIDENT

(lui montrant un fauteuil)

Mettez-vous là… et bonne chance. (Il sort.)


SCÈNE V



HUBERT,LA DUCHESSE

HUBERT

(entre et ne voit tout d’abord pas LA DUCHESSE)

Monsieur le Président. (LA DUCHESSE se lève.) Vous ici !…


LA DUCHESSE

Oui, vous saurez pourquoi tout à l’heure !…


HUBERT

(très ému)

Oh ! je suis bien heureux de vous voir. Oh ! quelles heures j’ai passées. Heureusement, le mot que vous m’avez envoyé hier soir m’a rassuré. Le duc a été vraiment d’une mansuétude…


LA DUCHESSE

Oui, il a été tout à fait mansuet.


HUBERT

Quelle journée ! Et encore vous ne savez pas tout.


LA DUCHESSE

Quoi ?


HUBERT

Oh ! c’est à n’y pas croire !


LA DUCHESSE

Mais quoi ?


HUBERT

(avec éclat)

Mlle Brigitte assistait hier à ma réception.


LA DUCHESSE

(après un temps)

Ah ! Eh bien ?


HUBERT

(gêné)

Eh bien… voilà… c’est tout… Mais vous-même, madame la duchesse ?


LA DUCHESSE

Vous allez connaître pourquoi je suis ici en ce moment, Hubert, il est arrivé depuis hier une chose épouvantable.


HUBERT

(terrifié)

Pour moi ?


LA DUCHESSE

Non.


HUBERT

(rasséréné)

Pour vous alors ?


LA DUCHESSE

Non, pour notre amour.


HUBERT

Comment ?


LA DUCHESSE

Il est fini.


HUBERT

Que dites-vous ?


LA DUCHESSE

Oui… ce pauvre enfant, il est terminé. Il n’a plus rien à faire avec nous… Il peut se croiser les ailes.


HUBERT

Mais non. Non.


LA DUCHESSE

Mais si… Il faut m’écouter. Vouyez-vous Hubert, notre sentiment mutuel aurait pu continuer encore si nous avions éprouvé l’un par l’autre une grande douleur, mais nous avons eu seulement un grand embêtement… Ça, l’amour ne comporte pas… Alors, nous allons nous disloquer…


HUBERT

Mais…


LA DUCHESSE

(avec un peu de mélancolie)

Ne protestez pas. Depuis quelque temps, vous n’êtes plus pareil. Vous aviez pour moi cette gentillesse d’un homme qui n’est plus tout à fait à vous. Mais il ne faut rien regretter à cause des bonnes petites heures que nous avons eues ensemble. Je vous ai connu avec un bleu costume, je vous quitte avec un vert habit. Je vous ai conduit par la main du banc des clématites jusqu’au bois des lauriers… Et pourtant, et cela est très gentil, vous avez gardé vos yeux tout ronds et votre figure étonnée…


HUBERT

Ah ! on m’a déjà dit ces mots-là.


LA DUCHESSE

Qui ?


HUBERT

(ému)

Une personne…


LA DUCHESSE

(avec intention)

Peut-être, je devine !… Maintenant, écoutez : Le cher Président, sur ma prière, il va vous supprimer…


HUBERT

(effrayé)

Quoi ?


LA DUCHESSE

Oui, il va vous envoyer pour quelque temps à l’étranger faire une commission… et je vous prie d’accepter.


HUBERT

Mais…


LA DUCHESSE

Il faut, à cause du cher duc…


HUBERT

Alors, je m’incline.


LA DUCHESSE

Et quand vous reviendrez, je suis sûre que vous vous marierez…


HUBERT

Oh !


LA DUCHESSE

Si… D’abord, ils se marient toujours…


HUBERT

(étonné)

Qui ça ?


LA DUCHESSE

Ne vous occupez pas. A présent, il faut se dire adieu…


HUBERT

Oui, mais pas ce mot-là…


LA DUCHESSE

Si… parce que quand on l’a dit, plus tard on se souvient toujours de l’accent avec laquelle on l’a dit… et c’est la dernière chose agréable… Dites-le…


HUBERT

Adieu !


LA DUCHESSE

Adieu… Vous penserez à moi un peu…


HUBERT

Oh !


LA DUCHESSE

Oui… il faudra… comme à une personne bonne… oui, très bonne, qui avait de la tendresse à donner beaucoup et qui, à cause de cela, était un tout petit peu ridicule.


HUBERT

Oh ! Madame la duchesse…


LA DUCHESSE

Si… si… Je sais. (Un temps. LE PRESIDENT entre.) Oh ! cher monsieur, j’ai parlé à M. de Latour Latour.


LE PRESIDENT

Cher monsieur, Mme la duchesse m’a appris que vous désiriez représenter la France au Congrès des langues romanes.


HUBERT

Ah ! oui… oui !… Oui… Monsieur le Président… c’était en effet le rêve de toute ma vie…


LE PRESIDENT

C’est entendu. (Il sonne. — L’HUISSIER entre.)


LE PRESIDENT

Je vais vous faire conduire au secrétariat général où l’on vous remettra la lettre qui vous accrédite, et où l’on vous demandera quelques renseignements officiels, c’est-à-dire insignifiants. Je vous attends ici.


LA DUCHESSE

Mais qu’est-ce que c’est les langues romanes ?


LE PRESIDENT

M. de Latour-Latour va vous le dire…


HUBERT

Vous êtes trop aimable… Je vais au secrétariat… (Il sort précédé par L’HUISSIER.)


LA DUCHESSE

Merci de tout mon cœur, cher ami présidentiel ! Je viendrai tout à l’heure avec le duc. Il faut qu’on nous voie ensemble. (Elle remonte un peu.) Mais, dites-moi… J’ai entendu que votre filleule, cette petite Brigitte, est revenue à Paris hier pour l’Académie.


LE PRESIDENT

En effet, madame la duchesse… mais comment savez-vous ?…


LA DUCHESSE

Par M. de Latour-Latour. Il me l’a dit avec de l’émotion.


LE PRESIDENT

Ah !…


LA DUCHESSE

Avec beaucoup de l’émotion.


LE PRESIDENT

(avec intention)

Ah !…


LA DUCHESSE

Elle est gentille…


LE PRESIDENT

Oui.


LA DUCHESSE

(très affectueusement)

Elle est excessivement gentille.


LE PRESIDENT

Et vous, madame la duchesse, vous êtes délicieuse. (Il lui baise la main.)


LA DUCHESSE

(remontant)

Oh ! c’est tout naturel… Voyez-vous, monsieur le Président, je remarque qu’en France, il vous manque un ministère.


LE PRESIDENT

Lequel ?


LA DUCHESSE

Le ministère de l’amour.


LE PRESIDENT

Je vous l’offre.


LA DUCHESSE

(souriant)

Oh ! moi, je viens de donner ma démission.


LE PRESIDENT

(lui baisant la main)

Vous êtes charmante ! (LA DUCHESSE sort.)


SCÈNE VI



LE PRESIDENT, BRIGITTE, MOURIER



MOURIERC

Monsieur le président, voici quelques décrets à signer.


LE PRESIDENT

Mettez ça là.

(MOURIER sort, BRIGITTE entre.)


LE PRESIDENT

Ah ! te voilà enfin, toi ?


BRIGITTE

Oui, mon parrain. (Elle lui tend le front. — Il l’embrasse et la regarde dans les yeux.)


LE PRESIDENT

Tu n’as pas changé d’avis depuis notre grande conversation d’hier soir ?…


BRIGITTE

Oh ! non ! Vous comprenez, je croyais ne plus aimer du tout ce monsieur ; il a suffi que je le revoie en laurier, pour être de nouveau toute… toute barbouillée… alors, non, j’en ai assez ! Je ne veux plus le revoir !


LE PRESIDENT

Soit… Mais, ma petite fille, est-ce que tu es bien fixée sur les sentiments de « ce monsieur » pour toi ?


BRIGITTE

Oh ! parrain, je vous en prie… Vous êtes chimérique comme tous les hommes d’Etat. Où ça me mènerait-il ? pas à un mariage, bien sûr. Alors, l’autre chose ? Evidemment, l’autre chose, c’est toujours plus facile… Mais une liaison avec un homme aussi en vue… pas possible à cause de vous ! Voyez-vous cette manchette dans les journaux du soir : « La chute de la filleule du Président de la République ! ! ? » Quelle histoire !


LE PRESIDENT

Alors ?


BRIGITTE

Alors, je retourne à La Rochelle. Je viens d’y passer huit mois très acceptables… Mon patron, votre ami, M. Barbotte, armateur, est très gentil…


LE PRESIDENT

Mais tu n’as là aucun avenir, ma pauvre petite !…


BRIGITTE

Ça ne dépend que de moi. M. Barbotte, votre ami, m’a proposé de m’installer, de me donner une petite maison de campagne, une petite voiture, une petite femme de chambre…


LE PRESIDENT

Hein ?


BRIGITTE

C’est un homme très bien, marié, considéré, protestant… et si craintif !… Quand il me fait la cour, on dirait qu’il pense à la Saint-Barthélémy. Ça m’a touchée. Alors, je verrai.


LE PRESIDENT

Ah çà ! tu es folle !


BRIGITTE

Mais parrain, vous ne vous rendez pas compte… Etre cocotte à La Rochelle, c’est très convenable. C’est à peu près aussi convenable que d’être honnête femme à Paris.


LE PRESIDENT

(regardant sa montre)

Oui… Oui… Ce projet est en effet respectable et… (Sonnerie au petit téléphone de table. Il prend le récepteur.) Les décrets ?… Oui… oui… Je vais les apporter moi-même… J’ai à vous parler… (Il se met à signer.) Je te demande pardon.


BRIGITTE

(s’approche et le regarde)

Oh ! c’est drôle ; vous ne lisez pas ce que vous signez.


LE PRESIDENT

Mais, ma petite fille, si je lisais, peut-être que je ne signerais pas… Là, c’est fini… Attends-moi un instant…


BRIGITTE

(allant pour sortir)

Mais je vais…


LE PRESIDENT

Non, non, reste là, j’ai mes raisons, des raisons d’Etat. Je reviens. (Il sort. BRIGITTE reste seule et s’assied dans le fauteuil.)


SCENE VII



BRIGITTE, HUBERT



HUBERT

(entre en tenant une grande enveloppe blanche à la main)

Monsieur le Président…


BRIGITTE

(se levant)

Oh !


HUBERT

Vous !… C’est tout de même curieux l’Elysée !…


BRIGITTE,

Ah ! ça, c’est trop fort !… Oh ! par exemple !…


HUBERT

C’est vous !…


BRIGITTE,

Vous entrez comme ça sans vous gêner…


HUBERT

(d’une voix brisée)

Mais c’est bien naturel. Je croyais ne trouver là que le président de la République…


BRIGITTE,

Oh !… Tout de même…


HUBERT

Mademoiselle, vous ne pouvez pas vous figurer avec quelle émotion je vous revois.


BRIGITTE,

(d’une voix tremblante)

Moi, monsieur… je ne suis pas émue du tout…


HUBERT

Vous avez de la chance… J’ai tant de choses à vous dire, et je suis là… je cherche mes mots… je cherche mes mots… dans ce costume !…


BRIGITTE,

Il vous va bien…


HUBERT

Il a été fait à Londres.


BRIGITTE,

Et puis, il y a l’épée, c’est joli.


HUBERT

Oui, c’est gênant mais c’est joli. Oh ! Brigitte, si vous saviez depuis huit mois comme j’ai pensé à cette petite figure-là… Et c’était pas commode, allez, au milieu de toutes ces démarches…


BRIGITTE,

Ah ! oui ! vous avez ramé !…


HUBERT

Bien sûr… vous, vous étiez à l’écart, tranquille… vous pouviez penser à moi… tout à votre aise, tout le temps.


BRIGITTE,

Mais je ne pensais pas à vous !


HUBERT

Allons donc !


BRIGITTE,

Ah ! vous n’avez pas changé !


HUBERT

Non. Peu à peu, j’ai compris que tout ce qui m’était arrivé d’heureux c’était vous qui m’y aviez conduit par la main… Brigitte. (Elle lève la tête vers lui.)


BRIGITTE,

Quoi ?


HUBERT

(lui prenant la main)

Laissez-la-moi.


BRIGITTE,

(sursautant et retirant sa main)

Qu’est-ce que vous dites ?


HUBERT

Vous comprenez, je ne peux plus me passer de vous, moi ! Comment est-ce que je ferais sans vous pour tenir mon personnage ? Tout le monde me croit un homme épatant, moi aussi je le crois un peu. Il n’y a que vous qui sachiez que je suis un pauvre type… Si vous m’abandonnez tout le monde le saura… Brigitte, il faut que vous soyez ma femme…


BRIGITTE,

Je vous défends de dire des choses pareilles ! C’est imbécile de dire des choses pareilles. Et puis d’abord, je refuse !


HUBERT

Vous n’en avez pas le droit.


BRIGITTE,

Et pourquoi ça ?


HUBERT

Parce que vous m’aimez ! Oh ! et puis ne dites pas non ! Vous savez… J’en suis sûr, pas parce que vous me l’avez dit mais à cause de ce qui s’est passé à Louveciennes au moment où nous nous sommes quittés. Rappelez-vous ?


BRIGITTE,

Je ne sais pas du tout à quoi vous faites allusion.


HUBERT

A quoi ? à quoi ? je fais allusion à… à ça ! (Il la prend brusquement dans ses bras et l’embrasse longuement sur les lèvres.)


BRIGITTE,

(se dégageant lentement)

Oh !… je me souvenais bien que c’était agréable… mais je ne me souvenais pas que ça l’était tant que ça !


HUBERT

Moi non plus…


BRIGITTE,

( baissant la tête)

C’est épatant !


HUBERT

Oui !


BRIGITTE,

Eh bien, nous voilà jolis !…


HUBERT

Et dire que je pars demain pour Bucarest !…


BRIGITTE,

(inquiète)

Vous partez ?


HUBERT

Oui… on m’envoie au Congrès des langues romanes.


BRIGITTE,

Seul ?


HUBERT

Non, avec un secrétaire.


BRIGITTE,

Qui est-ce ?


HUBERT

Je ne l’ai pas encore choisi.


BRIGITTE,

Emmenez-moi.


HUBERT

Vous !… Oh ! oui !… Mais non, ça n’est pas possible… Vous comprenez… un académicien… un délégué officiel arrivant avec une jeune fille.


BRIGITTE,

Oui. Vous avez raison. Le congrès ne s’occuperait plus que de ça. Il ne s’occuperait plus du tout des langues romanes !


HUBERT

Ah ! s’il y avait une façon d’éviter les potins… Je vous en prie, trouvez quelque chose… vous avez trouvé plus difficile !


BRIGITTE,

Hum !… (Elle réfléchit longuement.) Mon Dieu ! à la rigueur, il y aurait peut-être un moyen…


HUBERT

Dites !…


BRIGITTE,

Eh bien ! ce serait, le jour même de notre arrivée — dans le cas où nous arriverions là-bas ensemble — d’aller faire tout de suite un petit tour dans la ville…


HUBERT

Vous croyez que ça suffira ?


BRIGITTE,

Non… Attendez… Forcément, vous ferez quelques visites.


HUBERT

Forcément.


BRIGITTE,

Vous irez voir le Consul de France ?


HUBERT

Oui.


BRIGITTE,

Eh bien ! je pourrais vous accompagner…


HUBERT

Bien sûr…


BRIGITTE,

Vous causeriez un moment avec lui… Il pourrait nous lire deux ou trois formules très banales, nous demander de signer un bout de papier, et, vraiment, nous n’aurions aucune raison de le lui refuser… jusque-là, c’est assez simple…


HUBERT

Oui, mais je ne vois pas…


BRIGITTE,

Attendez !… Après, nous irions nous promener, visiter les monuments… ça se fait toujours… il est très probable que nous tomberions sur une petite église… vous savez une de ces petites églises en bois peint, avec un de ces clochers découpés qui ont l’air de joujoux…


HUBERT

Oui…


BRIGITTE,

Nous entrerions… nous nous trouverions nez à nez avec un brave homme de prêtre, barbu, marié, père de famille, pas tout à fait de notre religion, mais quoi ? le bon Dieu est très indulgent pour les Français à l’étranger… Il y en a si peu !… Nous ferions une petite prière, nous recevrions une petite bénédiction… et puis nous continuerions notre promenade… et personne ne pourrait plus rien nous dire.


HUBERT

Pourquoi ?


BRIGITTE,

(baissant les yeux)

Parce que nous serions mariés !


HUBERT

(épanoui)

Oh !… mais alors… vous voulez bien ?


BRIGITTE,

Oui… je veux bien, mais comme ça… très loin… dans un pays à costumes… où ça n’a presque pas l’air vrai… comme ça, je veux bien.


HUBERT

(la prenant dans ses bras)

Oh ! ma petite… ma petite… vous êtes mon bonheur, vous êtes ma chance… Vous verrez !… je ferai de vous une vraie femme du monde !…


BRIGITTE,

Une vraie femme du monde ?… Oh ! non, je veux vous rester fidèle ! (Il lui prend les mains qu’il couvre de baisers.)


SCENE VIII



LE PRESIDENT, HUBERT, BRIGITTE, puis LE DUC, LA DUCHESSE, LE GENERAL, et BENIN

LE PRESIDENT

(entre, les voit. Ils se séparent brusquement)

Je vous demande pardon…


HUBERT

(il s’éloigne de BRIGITTE)

Oh ! Monsieur le Président…


LE PRESIDENT

Mais non… restez tout près l’un de l’autre, n’ayez pas honte, la République en a vu bien d’autres !… Quant à moi mes fonctions m’obligeant à ne prononcer que des paroles insignifiantes, je vous dirai comme dans les contes de fées : « Mariez-vous, soyez heureux et ayez beaucoup d’enfants ! »


BRIGITTE,

Oh ! oui, ils auront des petites figures étonnées.


L’HUISSIER,

(annonçant)

Monsieur le président, les parrains sont là…


BRIGITTE,

(épouvantée)

Déjà !


LE PRESIDENT

(à HUBERT)

Allez vite… faites le tour… (HUBERT sort. A BRIGITTE :) Et toi, veux-tu te sauver !…


BRIGITTE,

(très tranquille)

Non. Je reste là.


L’HUISSIER

(annonçant)

M. le duc de Maulévrier, directeur de l’Académie Française… M. le Baron Bénin, de l’Académie Française… M. le Général Roussy des Charmilles, de l’Académie Française… M. le comte de Latour-Latour, de l’Académie Française ! (LA DUCHESSE entre à la suite des académiciens sans être annoncée. HUBERT qui a couru pour faire le tour est entré très essoufflé.)


LE PRESIDENT

Madame la duchesse !…


LE DUC

Monsieur le Président de la République, j’ai l’honneur de présenter à votre agrément, M. le comte de Latour-Latour qui prit séance hier dans notre compagnie.


LE PRESIDENT

(à HUBERT)

Je suis charmé, monsieur, de faire votre connaissance.


LE DUC

(avec noblesse)

Je me félicite d’autant plus de la mission qui m’incombe que M. de Latour-Latour est de mes amis.


BENIN,

Je soumets le décret, monsieur le Président, à votre signature…


LA DUCHESSE

(s’approchant du duc)

Oh ! cher Odet, vous avez été un magnifique homme, je suis fascinée !…


LE DUC

Je ne vous comprends pas.


LA DUCHESSE

( bafouillant, puis passant à l’anglais)

Oh ! je vois véritablement dans cette confection de l’événement… la noblesse du sang… de la grandeur qui… really oh ! yes, truly… tout entière… I can’t explain. So sorry so… You are a beautiful man !


LE DUC

Nelly, y pensez-vous !…


LA DUCHESSE

(bas, baissant les yeux)

Je le médite.


LE PRESIDENT

Permettez-moi, monsieur le duc, et vous, madame la duchesse de vous annoncer une nouvelle qui m’emplit de joie : Ma chère petite Brigitte se marie.


LE DUC

Mes compliments !


LA DUCHESSE

Oh ! je suis très pénétrée de satisfaction, car je sais très bien avec qui vous allez faire matrimonio…


LE DUC

Qui est-ce donc ?


BRIGITTE,

(désignant HUBERT comme au premier acte)

Celui-là !


LA DUCHESSE

Je vous félicite avec toute ma cœur !


LE DUC

Aucune nouvelle ne pourrait me réjouir davantage.


LE PRESIDENT

Mais je suis bien plus heureux encore que vous tous !


LE DUC

Pourquoi ?


LE PRESIDENT

Parce que enfin, il vient de se passer quelque chose à l’Elysée !…


LE DUC

Ce régime est badin !


UN MAITRE D’HOTEL

(ouvrant les portes)

Monsieur le Président est servi !


FIN