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Balthasar (recueil)/Læta Acilia

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BalthasarCalmann-Lévy (p. 88-107).







LÆTA ACILIA



À Ary Renan.






LÆTA ACILIA


I

Læta Acilia vivait à Marseille, sous Tibère empereur. Mariée depuis plusieurs années à un chevalier romain nommé Helvius, elle n’avait point encore d’enfant et elle souhaitait ardemment d’être mère. Un jour qu’elle se rendait au temple pour adorer les dieux, elle vit le portique envahi par une troupe d’hommes demi-nus, décharnés, rongés de lèpre et d’ulcères. Elle s’arrêta effrayée sur le premier degré du monument. Læta Acilia n’était point impitoyable. Elle plaignait les pauvres, mais elle en avait peur. Or, elle n’avait jamais vu de mendiants aussi farouches que ceux qui se pres saient en ce moment devant elle, livides, inertes, leurs besaces vides jetées à leurs pieds. Elle pâlit et porta la main à son cœur. Incapable d’avancer ni de fuir, elle sentait ses jambes fléchir, lorsqu’une femme d’une beauté éclatante, se détachant du groupe des malheureux, s’avança vers elle.

— Ne crains rien, ô jeune femme, dit cette inconnue d’une voix grave et douce, ceux que tu vois ici ne sont point des hommes cruels. Ils apportent, non la fraude et l’injure, mais la vérité et l’amour. Nous venons de Judée, où le fils de Dieu est mort et ressuscité. Quand il fut remonté à la droite de son père, ceux qui croyaient en lui souffrirent de grands maux. Étienne fut lapidé par le peuple. Quant à nous, les prêtres nous mirent dans un navire sans voiles et sans gouvernail, et nous fûmes livrés aux flots de la mer afin d’y périr. Mais le Dieu qui nous aimait en sa vie mortelle nous conduisit heureusement au port de cette ville. Hélas ! les Massaliotes sont avares, idolâtres et cruels. Ils laissent mourir de faim et de froid les disciples de Jésus. Et si nous n’étions réfugiés dans ce temple, qu’ils tiennent pour un asile sacré, ils nous auraient déjà traînés dans de sombres pri sons. Pourtant il conviendrait de nous souhaiter la bienvenue, puisque nous apportons la bonne nouvelle.

Ayant ainsi parlé, l’étrangère étendit le bras vers ses compagnons, et, désignant chacun d’eux tour à tour :

— Ce vieillard, dit-elle, qui tourne vers toi, femme, son regard lumineux, c’est Cédon, l’aveugle de naissance que le maître a guéri. Cédon voit aujourd’hui avec une égale clarté les choses visibles et les choses invisibles. Cet autre vieillard, dont la barbe est blanche comme la neige des monts, c’est Maximin. Cet homme jeune encore et qui semble si las, c’est mon frère. Il possédait de grandes richesses à Jérusalem ; près de lui se tiennent Marthe, ma sœur, et Mantille, la fidèle servante qui, dans les jours heureux, cueillait les olives sur les collines de Béthanie.

— Et toi, demanda Læta Acilia, toi, dont la voix est si douce et le visage si beau, quel est ton nom ?

La juive répondit :

— Je me nomme Marie-Madeleine. J’ai deviné aux broderies d’or de ta robe et à l’innocente fierté de ton regard que tu étais la femme d’un des principaux citoyens de cette ville. C’est pourquoi je suis venue à toi, afin que tu émeuves le cœur de ton époux en faveur des disciples de Jésus-Christ. Dis à cet homme riche : « Seigneur, ils sont nus, vêtons-les ; ils ont faim et soif, donnons-leur le pain et le vin, et Dieu nous rendra dans son royaume ce qui nous aura été emprunté en son nom. »

Læta Acilia répondit :

— Marie, je ferai ce que tu demandes. Mon mari se nomme Helvius, il est chevalier et c’est un des plus riches citoyens de la ville ; jamais il ne me refuse longtemps ce que je veux, car il m’aime. Maintenant tes compagnons, ô Marie, ne me font plus peur, j’oserai passer tout près d’eux, bien que des ulcères dévorent leurs membres, et j’irai dans le temple prier les dieux immortels, afin qu’ils m’accordent ce que je désire. Hélas ! ils me l’ont refusé jusqu’à ce jour !…

Marie, de ses deux bras étendus, lui barra le chemin.

— Femme, garde-toi bien, s’écria-t-elle, d’adorer de vaines idoles. Ne demande pas à des simulacres de marbre les paroles d’espérance et de vie. Il n’y a qu’un Dieu, et ce Dieu fut un homme, et mes cheveux ont essuyé ses pieds.

À ces mots, des éclairs et des larmes jaillirent ensemble de ses yeux, plus sombres qu’un ciel d’orage, et Læta Acilia se dit en elle-même :

« Je suis pieuse, j’accomplis exactement les cérémonies que la religion prescrit, mais il y a en cette femme un étrange sentiment de l’amour divin. »

Et la Madeleine poursuivit dans l’extase :

— C’était le Dieu du ciel et de la terre, et il disait des paraboles, assis sur le banc du seuil, à l’ombre du vieux figuier. Il était jeune et beau ; il voulait bien être aimé. Quand il venait souper dans la maison de ma sœur, je m’asseyais à ses pieds, et les paroles coulaient de ses lèvres comme l’eau du torrent. Et quand ma sœur, se plaignant de ma paresse, s’écriait : « Nabi, dites-lui qu’il est juste qu’elle m’aide à préparer le souper », il m’excusait en souriant, me gardait à ses pieds et me disait que j’avais pris la bonne part. On eût cru voir un jeune berger de la montagne, et pourtant ses prunelles jetaient des flammes pareilles à celles qui sortaient du front de Moïse. Sa douceur ressemblait à la paix des nuits et sa colère était plus terrible que la foudre. Il aimait les humbles et les petits. Les enfants couraient au-devant de lui sur les routes et s’attachaient à sa robe. C’était le Dieu d’Abraham et de Jacob. Et de ces mêmes mains qui avaient fait le soleil et les étoiles, il caressait sur la joue les nouveau-nés que lui tendaient, au seuil des cabanes, les mères joyeuses. Lui-même, il était simple comme un enfant et il ressuscitait les morts. Tu vois ici, parmi nos compagnons, mon frère qu’il a tiré du tombeau. Regarde, ô femme ! Lazare conserve sur son front la pâleur de la mort et dans ses yeux l’horreur d’avoir vu les limbes.

Mais depuis quelques instants Læta Acilia n’écoutait plus.

Elle leva vers la juive ses yeux candides et son petit front poli :

— Marie, lui dit-elle, je suis une femme pieuse, attachée à la religion de mes pères. L’impiété est mauvaise pour mon sexe. Et il ne conviendrait pas à l’épouse d’un chevalier romain d’embrasser des nouveautés religieuses. J’avoue pourtant qu’il y a dans l’Orient des dieux aimables. Le tien, Marie, me semble de ceux-là. Tu m’as dit qu’il aimait les petits enfants, et qu’il les baisait sur la joue dans les bras des jeunes mères. À cela, je reconnais qu’il est un dieu propice aux femmes, je regrette qu’il ne soit pas en honneur dans l’aristocratie et parmi les fonctionnaires, car je lui ferais volontiers des offrandes de gâteaux au miel. Mais, écoute, Marie la Juive, invoque-le, toi qu’il aime, et demande-lui pour moi ce que je n’ose lui demander et ce que mes déesses m’ont refusé.

Læta Acilia avait prononcé ces paroles en hésitant. Elle s’arrêta et rougit.

— Qu’est-ce donc, demanda vivement la Madeleine, et que manque-t-il, femme, à ton âme inquiète ?

Se rassurant peu à peu, Læta Acilia répondit :

— Marie, tu es femme, et, bien que je ne te connaisse point, il m’est permis de te confier un secret de femme. Depuis six ans que je suis mariée, je n’ai point encore d’enfant et c’est un grand chagrin pour moi. Il me faut un enfant à aimer ; l’amour que j’ai là au cœur pour le petit être que j’attends et qui ne viendra peut-être jamais m’étouffe. Si ton dieu, Marie, m’accorde, par ton entremise, ce que mes déesses m’ont refusé, je dirai qu’il est un bon dieu, et je l’aimerai et je le ferai aimer par mes amies, qui sont comme moi jeunes, riches, et des premières familles de la ville.

Madeleine répondit gravement :

— Fille des Romains, quand tu auras reçu ce que tu demandes, qu’il te souvienne de la promesse que tu viens de faire à la servante de Jésus !

— Il m’en souviendra, répondit la Massaliote. En attendant, Marie, prends cette bourse et partage avec tes compagnons les pièces d’argent qu’elle renferme. Adieu, je retourne dans ma maison. Dès que j’y serai, je ferai envoyer à tes compagnons et à toi des corbeilles pleines de pains et de viandes. Dis à ton frère, à ta sœur, à tes amis qu’ils peuvent quitter sans crainte l’asile où ils se sont réfugiés et se rendre dans quelque hôtellerie des faubourgs. Helvius, qui est puissant dans la ville, empêchera qu’on leur fasse aucun mal. Que les dieux te gardent, Marie-Madeleine ! Quand il te plaira de me revoir, demande aux passants la maison de Læta Acilia ; tous les citoyens te l’indiqueront sans peine.




II


Or, à six mois de là, Læta Acilia, couchée sur un lit de pourpre dans la cour de sa maison, murmurait une chanson qui n’avait point de sens et que sa mère chantait autrefois. L’eau de la vasque d’où s’élevaient de jeunes tritons de marbre chantait gaiement, et l’air tiède agitait avec douceur les feuilles bruissantes du vieux platane. Lasse, alanguie, heureuse, lourde comme l’abeille au sortir du verger, la jeune femme, croisant les bras sur sa taille arrondie, ayant cessé son chant, promena ses regards tout autour d’elle et soupira de joie et d’orgueil. À ses pieds, ses esclaves noires, jaunes ou blanches s’empressaient à manier l’aiguille, la navette et le fuseau, et travaillaient à l’envi au trousseau de l’enfant attendu. Læta, allongeant le bras, prit le petit bonnet qu’une vieille esclave noire lui présentait en riant. Elle en coiffa son poing fermé et rit à son tour. C’était un petit bonnet de pourpre, d’or, d’argent et de perles, magnifique comme les rêves d’une pauvre Africaine.

En ce moment une femme étrangère parut dans cette cour intérieure. Elle était vêtue d’une robe d’une seule pièce, semblable par sa couleur à la poussière des chemins. Ses longs cheveux étaient couverts de cendre, mais son visage, brûlé par les larmes, rayonnait encore de gloire et de beauté.

Les esclaves, la prenant pour une mendiante, se levaient déjà pour la chasser, quand Læta Acilia, la reconnaissant du premier coup d’œil, se leva et courut à elle en s’écriant :

— Marie, Marie, il est vrai que tu fus la préférée d’un dieu. Celui que tu aimas sur la terre t’a entendue dans son ciel et il m’a accordé ce que j’avais demandé par ton entremise. Vois ! ajouta-t-elle.

Et elle montra le petit bonnet qu’elle tenait encore dans sa main.

— Comme je suis heureuse et combien je te rends grâce !

— Je le savais, répondit Marie-Madeleine, et je viens, Læta Acilia, t’instruire dans la vérité du Christ Jésus.

Alors la Massaliote renvoya ses esclaves et tendit à la juive un fauteuil d’ivoire dont les coussins étaient brodés d’or. Mais Madeleine, repoussant ce siège avec dégoût, s’assit à terre, les jambes croisées, au pied du grand platane, que les souffles de l’air remplissaient de murmures.

— Fille des gentils, dit-elle, tu n’as pas méprisé les disciples du Seigneur. Ils avaient soif et tu leur as donné à boire ; ils étaient affamés et tu leur as donné à manger. C’est pourquoi je te ferai connaître Jésus comme je l’ai connu, afin que tu l’aimes comme je l’aime. J’étais une pécheresse quand je vis pour la première fois le plus beau des fils des hommes.

Et elle conta comment elle s’était jetée aux genoux de Jésus, dans la maison de Simon le Lépreux, et comment elle avait versé sur les pieds adorés du nabi tout le nard contenu dans un vase d’albâtre. Elle rapporta les paroles que le doux maître avait prononcées alors, en réponse aux murmures de ses disciples grossiers.

— Pourquoi reprenez-vous cette femme ? avait-il dit. Ce qu’elle m’a fait est bien fait. Car vous aurez toujours parmi vous des pauvres ; mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. Elle a d’avance parfumé mon corps pour ma sépulture. En vérité, je vous le dis, dans le monde entier, partout où sera prêché cet Évangile, on racontera ce qu’elle a fait et elle en sera louée.

Elle expliqua ensuite comment Jésus avait chassé les sept démons qui s’agitaient en elle.

Elle ajouta :

— Depuis lors, ravie, consumée par toutes les joies de la foi et de l’amour, j’ai vécu dans l’ombre du maître comme dans un nouvel Éden.

Elle parla des lis des champs qu’ils contemplaient ensemble et du bonheur infini, du seul bonheur de croire. Puis elle dit comment il avait été trahi et mis à mort pour le salut de son peuple. Elle rappela les scènes ineffables de la passion, de la mise au tombeau et de la résurrection.

— C’est moi, s’écria-t-elle, c’est moi qui l’ai vu la première. J’ai trouvé deux anges vêtus de blanc, assis, l’un à la tête, l’autre aux pieds, là où l’on avait porté le corps de Jésus. Et ils me dirent : « Femme, pourquoi pleures-tu ? » — « Je pleure parce qu’ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l’ont mis. » Ô joie ! Jésus vint à moi et je crus d’abord que c’était le jardinier. Mais il m’appela « Marie » et je le reconnus à sa voix. Je m’écriai : « Nabi ! » et j’étendis les bras ; mais il me répondit doucement : « Ne me touche point, car je ne suis pas encore monté vers mon père. »

En écoutant ce récit, Læta Acilia perdait peu à peu sa joie et sa quiétude. Faisant un retour sur elle-même, elle examinait sa vie, et elle la trouvait bien monotone auprès de la vie de cette femme qui avait aimé un dieu. Les jours qui marquaient pour elle, jeune et pieuse patricienne, étaient ceux où elle mangeait des gâteaux avec ses amies. Les jeux du cirque, l’amour d’Helvius et les travaux d’aiguille occupaient aussi son existence. Mais qu’était-ce que tout cela auprès des scènes dont la Madeleine échauffait ses sens et son âme ? Elle se sentit monter au cœur d’amères jalousies et d’obscurs regrets. Elle enviait les divines aventures et jusqu’aux douleurs sans nom de cette juive dont l’ardente beauté brillait encore sous les cendres de la pénitence.

— Va-t’en ! juive, s’écria-t-elle en retenant les larmes dans ses yeux avec les poings, va-t’en ! J’étais si tranquille tout à l’heure ! Je me croyais heureuse. Je ne savais pas qu’il y eût au monde d’autres bonheurs que ceux que j’ai goûtés. Je ne connaissais pas d’autre amour que celui de mon excellent Helvius et pas d’autre joie sainte que de célébrer les mystères des déesses à la mode de ma mère et de mon aïeule. Oh ! c’était bien simple. Méchante femme, tu voulais me donner le dégoût de la bonne vie que j’ai menée. Mais tu n’as pas réussi. Que viens-tu me parler de tes amours avec un dieu visible ? Pourquoi te vantes-tu devant moi, d’avoir vu le nabi ressuscité, puisque je ne le verrai pas, moi ? Tu espérais me gâter jusqu’à la joie d’avoir un enfant. C’était mal ! Je ne veux pas connaître ton dieu. Tu l’as trop aimé ; il faut pour lui plaire se prosterner échevelée à ses pieds. Ce n’est pas là une attitude convenable à la femme d’un chevalier. Helvius se fâcherait si j’étais jamais une telle adorante. Je ne veux pas d’une religion qui dérange les coiffures. Non, certes, je ne ferai pas connaître ton Christ au petit enfant que je porte dans mon sein. Si ce pauvre petit être est une fille, je lui ferai aimer nos petites déesses de terre cuite, qui ne sont pas plus hautes que le doigt et avec lesquelles elle pourra jouer sans crainte. Voilà les divinités qu’il faut aux mères et aux enfants. Tu es bien audacieuse de me vanter tes amours, et de m’inviter à les partager. Comment ton dieu pourrait-il être le mien ? Je n’ai pas mené la vie d’une pécheresse, je n’ai pas été possédée de sept démons, je n’ai pas erré par les chemins ; je suis une femme respectable. Va-t’en !

Madeleine, voyant que l’apostolat n’était point dans ses voies, se retira dans une grotte sauvage qui fut dite depuis la Sainte-Baume. Les hagiographes pensent unanimement que Læta Acilia ne fut convertie à la foi chrétienne que de longues années après l’entretien que j’ai fidèlement rapporté.



NOTE SUR UN POINT D’EXÉGÈSE



Quelques personnes m’ont reproché d’avoir confondu dans ce conte Marie de Béthanie, sœur de Marthe, et Marie-Madeleine. Je dois convenir tout d’abord que l’Évangile semble faire de la Marie qui répandit du parfum de nard sur les pieds de Jésus et de la Marie à qui le Maître dit : Noli me tangere, deux femmes absolument distinctes. Sur ce point je donne satisfaction à ceux qui m’ont fait l’honneur de me reprendre. Il se trouve dans le nombre une princesse attachée à l’orthodoxie grecque. Je n’en suis pas surpris. Les Grecs ont de tout temps distingué deux Marie. Il n’en fut pas de même pour l’Église d’Occident. Là, au contraire, l’identification de la sœur de Marthe et de Madeleine la Pécheresse se fit de bonne heure. Les textes s’y prêtaient assez mal, mais les difficultés opposées par les textes ne gênent jamais que les savants ; la poésie populaire est plus subtile que la science ; rien ne l’arrête, elle sait tourner les obstacles devant lesquels la critique vient se heurter. Par un tour heureux de son imagination, le populaire fondit ensemble les deux Marie et créa ainsi le type merveilleux de la Madeleine. La légende l’a consacré, et c’est de la légende que je m’inspire dans mon petit conte. En cela, je me crois absolument irréprochable. Ce n’est pas tout. Je puis encore invoquer l’autorité des docteurs. Sans me flatter, j’ai pour moi la Sorbonne. Elle déclara, le 1er décembre 1521, qu’il n’y a qu’une Marie.