Lélia (1833)/Cinquième Partie/X

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H. Dupuy et L. Tenré (2p. 247-282).


X

LES SÉPULTURES.



Quand le chapitre eut défilé lentement devant Sténio, et que la dernière robe de moine eut disparu derrière les arcades du préau, Trenmor vint rejoindre son ami, et, s’asseyant auprès de lui, il essaya de lire dans ses traits l’impression qu’il recevait des objets extérieurs. Mais l’instant d’exaltation qui avait inspiré à Sténio une fantaisie romanesque s’étant évanoui il était retombé dans son état habituel d’apathie et de froideur. Il se souvint alors des incidens qui l’avaient amené en ce lieu, et dit avec indifférence :

— Vous me disiez donc hier soir que ces religieux étaient de l’ordre des Camaldules ?

— Oui, répondit Trenmor, c’est une des plus riches, des plus paisibles et des moins sévères communautés de l’église romaine. La beauté de leur habitation, l’étendue des terres qu’ils possèdent et la liberté dont ils jouissent, leur permettent de s’adonner aux sciences et aux arts ; on compte parmi eux grand nombre d’excellens musiciens et de savans astronomes. Quelques-uns sont poëtes et peintres, d’autres sont tellement adonnés à la chimie et à la physique qu’ils semblent, aux yeux du vulgaire, perpétuer les anciennes traditions des moines alchimistes et astrologues. Enfin, si la poésie noble et sacrée, si la foi éclairée et puissante, si l’étude patiente et consciencieuse se sont réfugiées quelque part sur la terre, c’est dans ce couvent. N’êtes-vous pas frappé de la magnificence bien entendue qui se déploie dans l’extérieur de cette habitation, du savoir austère et de la naïveté patriarchale qui ont présidé à la culture de ces jardins, à la composition de ces volières ? Ne voyez-vous pas ici la réalisation de tous les désirs légitimes, la satisfaction de tous les besoins honnêtes, de toutes les ambitions nobles, de toutes les innocentes fantaisies ? Pour moi, il me semble qu’une ame agitée doit se calmer à l’approche de ce sanctuaire, et qu’un cerveau fatigué doit se reposer et se rajeunir au sein de ces habitudes paisibles et sages. Qu’en pensez-vous, Sténio ?

— Je pense, répondit Sténio, que l’insatiable désir de l’ame survit à toutes ces satisfactions ; je pense que l’infatigable inquiétude de l’homme rend vains tous ses efforts pour se contenter du possible.

Trenmor, voyant que le moment n’était pas venu de dominer et d’endormir cette raison amère et rétive, l’emmena déjeuner dans la chambre du prieur. Ensuite, il lui proposa de venir avec lui voir le cimetière.

Il était situé sur le versant de la montagne ; d’un côté, il attenait au couvent par une galerie en colonnes torses ; l’autre côté était borné par un ravin nu et sablonneux, au fond duquel un petit lac en entonnoir dormait dans un morne repos. Il n’y avait aucun moyen possible de descendre sur ses bords à cause de la mobilité des sables inclinés qui l’entouraient et de l’absence totale de point d’appui. Aucune roche n’avait trouvé moyen de s’arrêter sur cette pente rapide, aucun arbre n’avait pu enfoncer ses racines dans ce sol friable. En attendant que les avalanches qui l’avaient creusé vinssent le combler, ce précipice nourrissait, au sein de ses ondes immobiles, une riche végétation. Des lotus gigantesques, des polypiers d’eau douce, longs de vingt brasses, apportaient leurs larges feuilles et leurs fleurs variées à la surface de cette eau que ne sillonnait jamais la rame du pêcheur. Sur leurs tiges entrelacées, sous l’abri de leurs berceaux multipliés, les vipères à la robe d’émeraude, les salamandres à l’œil jaune et doucereux, dormaient, béantes au soleil, sûres de n’être pas tourmentées par les filets et les piéges de l’homme. La surface du lac était si touffue et si verte, qu’on l’eût prise d’en haut pour une prairie. Des forêts de roseaux y reflétaient leurs tiges élancées et leurs plumets de velours que le vent courbait comme une moisson des plaines. Sténio, charmé de l’aspect sauvage de ce ravin, voulait y descendre et poser le pied sur ce perfide réseau de feuillage.

— Arrêtez, mon fils, lui dit un moine qui les accompagnait, le capuchon abaissé sur le visage ; ce lac, couvert de fleurs, est l’image des plaisirs du monde. Il est environné de séductions, mais il recèle des abîmes sans fond.

— Et qu’en savez-vous, mon père ? dit Sténio en souriant ; avez-vous sondé cet abîme ? avez-vous marché sur les flots orageux des passions ?

— Quand Pierre essaya de suivre Jésus sur les ondes du Génézareth, répondit le Camaldule, il sentit, au bout de quelques pas, que la foi lui manquait et qu’il s’était trop hasardé en voulant, comme le fils de l’homme, marcher sur la tempête. Il s’écria : Seigneur, nous périssons ! Et le Seigneur, l’attirant à lui, le sauva.

— Pierre était un mauvais ami et un lâche disciple, reprit Sténio ; n’est-ce pas lui qui renia son maître dans la crainte de partager son sort ? Ceux qui ont peur du danger, et qui s’en retirent, ressemblent à Pierre ; ils ne sont ni hommes ni chrétiens.

Le Camaldule baissa la tête et ne répondit rien.

Trenmor, engageant Sténio à se retourner, lui fit admirer l’aspect du cimetière. Des ifs monstrueux, dont la main de l’homme n’avait jamais tenté de diriger la croissance, couvraient les tombes d’un rideau si sombre qu’on y distinguait à peine, en plein jour, le marbre des figures couchées sur les cercueils de la pâleur lugubre des moines agenouillés parmi les sépultures. Un silence terrible planait sur cet asile des morts. Le vent ne pouvait pénétrer l’épaisseur mystérieuse des arbres ; le soleil n’y dardait pas un seul rayon ; la lumière et la vie semblaient s’être arrêtées aux portes de ce chaos, et, si on essayait de le traverser, c’était pour rentrer dans le cloître ou pour s’arrêter au bord de ce ravin plus silencieux et plus désolé encore.

— À la bonne heure, dit Sténio en s’asseyant sur une tombe, ce cimetière me convient mieux que l’intérieur, lambrissé et parfumé du couvent. J’aime chaque chose en son lieu : le luxe et la mollesse chez les courtisanes, l’austérité, la mortification chez les religieux. Mais dites-moi, mon père, pourquoi vous vous obstinez à me cacher votre visage ? Je connais fort bien le son de votre voix, nous nous sommes vus déjà dans des temps meilleurs.

— Meilleurs ! dit Magnus, en laissant tomber lentement son capuchon, et en appuyant son front déjà chauve sur sa main desséchée, dans une attitude de doute mélancolique.

— Oui, meilleurs pour vous et pour moi, répondit Sténio ; car, à cette époque, les roses de la jeunesse s’épanouissaient sur mon visage, et, bien que vous eussiez l’air égaré et le pouls fébrile la dernière fois que je vous rencontrai sur la montagne, votre barbe était noire, mon père, et vos cheveux touffus.

— Vous attachez donc un grand prix à cette vaine et funeste jeunesse du corps, à cette dévorante énergie du sang qui colore le visage et qui brûle le crâne ? dit le moine chagrin.

— Et qu’avons-nous de plus précieux ? repartit le jeune homme ; de quelle autre richesse réelle avons-nous la possession une fois en notre vie ?

— C’est l’âge des dangers et des souffrances, dit le prêtre. Heureux ceux qui l’ont franchi sans y périr !

Sténio arrêta un instant son regard sur le visage blême et creusé de Magnus, puis se tournant vers Trenmor avec un mélange de tristesse et d’ironie :

— Pourquoi m’avez-vous amené ici ? lui dit-il. Pourquoi m’avez-vous mis sous les yeux ce spectre vivant et ces tombes verdoyantes ? Est-ce pour me prouver que la mort est plus heureuse et plus féconde que la vie ? Est-ce pour me donner un avant-goût des douceurs du néant ? Pensez-vous avoir bien choisi votre lieu et votre sujet ? Vous ne savez pas que j’ai plus envie de mourir que de vivre, apparemment ? Quant à cet homme, vous ignorez peut-être que je l’ai rencontré sur le Monte-Rosa un jour qu’il était fou ? Quel courage voulez-vous que je retire de la vue de ces tombeaux où je voudrais déjà être endormi ? Quelle confiance espérez-vous me donner dans la parole de ce prêtre que j’ai vu égaré par les passions ?

— J’ai voulu te montrer, ô Sténio, répondit le sage, que la vie peut être aussi calme que la mort, et que l’homme peut ressaisir sa raison égarée pour la soumettre à sa volonté toute-puissante. J’ai voulu te montrer quelles sont les forces, les ressources immenses que Dieu a mises en nous, et les biens qui sont à notre portée. Tu vois qu’on peut sans désordre, sans fatigue et sans excès, jouir de ce qu’il y a de plus grand sur la terre : la poésie, la science et les arts. Si tu t’arrêtes ici un instant, tu verras que, dans le sein de cette retraite, les natures les plus puissantes et les plus choisies sont venues se reposer et se retremper en attendant les mystérieux destins de l’autre vie. Tu verras qu’elles y ont trouvé la guérison lente mais certaine de leurs blessures envenimées, l’extension vaste et magnifique de leurs facultés les plus précieuses.

Vous verrez surtout, ajouta le Camaldule, que Dieu est miséricordieux et que son amour est immense, sa pitié infatigable, sa grâce toute-puissante. Vous pleurerez au pied des saints autels, et ces larmes pieuses seront un baume pour les plaies de votre cœur. Jour par jour, vous sentirez les effets salutaires de cette captivité bienfaisante. Vos volontés fougueuses se briseront sous le joug ; les volontés nobles reprendront le dessus ; les joies de la résignation et de la reconnaissance effaceront en vous jusqu’au souvenir des erreurs délirantes et des fureurs maudites de la jeunesse.

— Vous en voulez à la jeunesse, mon frère, dit Sténio ; vous avez pourtant quelques années seulement de plus que moi. Ce matin, vous avez ajouté au cantique de l’ange gardien une strophe qui n’était pas dans la liturgie et qui trahissait plus de jeunesse dans votre imagination qu’il n’y en a maintenant dans tout mon être.

Le prêtre pâlit ; puis il posa sa main jaune et calleuse sur la main pâle et bleuâtre de Sténio.

— Mon enfant, lui dit-il, vous avez donc été malheureux aussi, puisque vous êtes si cruel ?

— La souffrance qu’on a subie, dit Trenmor d’un ton sévère et triste, devrait rendre compatissant et bon. C’est le fait des ames faibles de se corrompre dans l’adversité ; les ames fortes s’y épurent.

— Et ne le sais-je pas bien ? dit Sténio ému enfin et dépouillant toute son ironie pour prendre d’une main le bras du prêtre et de l’autre main le bras de Trenmor. Ne sais-je pas que je suis une ame sans grandeur et sans énergie, une nature infirme et misérable ? En serais-je où j’en suis si j’étais Trenmor ou Magnus ? Mais hélas ! ajouta-t-il en laissant retomber leurs bras et en se rasseyant, avec un mouvement de sombre colère, sur la pierre du sépulcre, pourquoi tenter sur moi de vains efforts ? Pourquoi me donner des conseils dont je ne puis profiter et des exemples qui sont au-dessus de mes forces ? Quel plaisir trouvez-vous à m’étaler vos richesses, à me montrer de quelle puissance vous êtes doués, de quels efforts vous êtes capables ? Hommes forts, hommes héroïques ! vases d’élection ; saints qui êtes sortis d’un galérien et d’un prêtre ; vous, forçat, qui avez assumé sur votre tête tous les châtimens de la vie sociale ; vous, moine, qui avez résumé dans quelques années de votre vie intérieure toutes les tortures de l’ame ; vous deux, qui avez souffert tout ce que les hommes peuvent souffrir, la satiété et la privation, l’un brisé par les coups, l’autre par le jeûne ; vous voici pourtant debout et le front levé vers le ciel, tandis que moi je rampe comme l’enfant prodigue au milieu des animaux immondes, c’est-à-dire des appétits grossiers et des vices impurs ! Eh bien ! laissez-moi mourir dans ma fange, et ne venez pas tourmenter mon agonie par le spectacle de votre ascension glorieuse vers les cieux. C’est ainsi que les amis de Job venaient vanter leur prospérité à la victime étendue sur le fumier. Laissez-moi, laissez-moi ! Gardez bien vos trésors, de peur que votre orgueil ne les dépense. Que la sagesse et l’humilité veillent à la garde de vos conquêtes. Préservez-vous du désir puéril de les montrer à ceux qui n’ont rien ; car, dans sa colère, le pauvre haineux et jaloux pourrait cracher sur ces richesses et les ternir. Trenmor, votre gloire n’est peut-être pas aussi réelle, aussi éclatante que vous l’imaginez ? Ma raison amère pourrait peut-être trouver une explication triviale au triomphe de la volonté sur des passions amorties, sur des désirs effacés ou repus. Magnus, prenez garde, votre foi n’est peut-être pas si affermie que je ne puisse l’ébranler d’un regard moqueur ou d’un doute audacieux. La victoire remportée par l’esprit sur les tentations de la chair n’est peut-être pas si complète que je ne puisse vous faire rougir et pâlir encore en prononçant un nom de femme !… Allez, allez prier ; allumez l’encens devant l’autel de la Vierge, et baissez la tête sur le pavé de vos églises. Allez composer des traités sur la mortification et la résignation, mais laissez-moi jouir des derniers jours qui me restent. Dieu qui ne m’a pas, comme vous, favorisé d’une organisation supérieure, n’a mis à ma portée que des réalités communes, que des plaisirs vulgaires ; j’en veux user jusqu’au bout. N’ai-je pas, moi aussi, fait un pas immense dans le chemin de la raison, depuis que nous nous sommes quittés ? En voyant que je ne pouvais atteindre au ciel, ne me suis-je pas mis à marcher sur la terre, sans humeur et sans dédain ? N’ai-je pas accepté la vie telle qu’elle m’était destinée ? Et lorsque j’ai senti au-dedans de moi une ardeur inquiète et rebelle, des ambitions vagues et fantasques, des désirs irréalisables, n’ai-je pas tout fait pour les éteindre et les dompter ? J’ai pris un autre moyen que vous, mes frères, voilà tout. Je me suis calmé par l’abus, tandis que vous vous êtes guéris par le cilice et l’abstinence. Il fallait, à d’aussi grandes ames que les vôtres, ces moyens violens, ces expiations austères ; l’usage des choses humaines n’eût pas suffi à rompre vos caractères d’airain, à épuiser vos forces surnaturelles. Mais toutes ces choses étaient à la taille de Sténio. Il s’y est livré sans rougir, il s’en est assouvi sans ingratitude, et maintenant, si son corps s’est trouvé trop faible pour ses appétits, si la phthisie s’est emparée de ce chétif enfant du plaisir, c’est que Dieu ne l’avait pas destiné à compter de longs jours sur la terre, c’est qu’il n’était propre à faire ni un soldat, ni un prêtre, ni un joueur, ni un savant, ni un poëte. Il y a des plantes réservées à mourir aussitôt après avoir fleuri, des hommes que Dieu ne condamne pas à un long exil parmi les autres hommes. Voyez, mon père, vous voici chauve comme moi, vos mains sont desséchées, votre poitrine rétrécie, vos genoux débiles, votre respiration courte ; voici votre barbe qui grisonne, et vous n’avez pas trente ans. Votre agonie sera peut-être un peu plus lente que la mienne ; peut-être me survivrez-vous toute une année. Eh bien ! n’avons-nous pas réussi tous deux à vaincre nos passions, à refroidir nos sens ? Nous voici sortis du creuset, épurés et réduits, n’est-ce pas, mon père ? Je suis plus amoindri que vous encore ; c’est que l’épreuve a été plus forte et plus sûre, c’est que je touche au but, c’est que j’ai fini de terrasser l’ennemi. Peut-être eussiez-vous aussi bien fait de prendre les mêmes moyens que moi ; c’étaient les plus courts ; mais n’importe, vous n’en arriverez pas moins à la souffrance et à la mort. Donnons-nous la main, nous sommes frères. Vous étiez grand, j’étais misérable ; vous étiez une nature vigoureuse, moi une nature pauvre ; mais les tombes qui bientôt vont s’ouvrir pour nous n’en hériteront pas moins, l’une et l’autre, d’un peu de poussière.

Magnus, qui pendant les paroles de Sténio s’était troublé plusieurs fois et avait levé les yeux vers le ciel avec une expression d’effroi et de détresse, prit en cet instant une attitude plus calme et plus assurée.

— Jeune homme, lui dit-il, nous ne finirons pas avec cette chétive enveloppe, et notre ame ne sera pas donnée en pâture aux vers du tombeau. Pensez-vous que Dieu tienne un compte égal entre nous ? N’y aura-t-il pas au jour du jugement des miséricordes plus grandes pour celui qui aura mortifié sa chair et prié dans les larmes, une justice plus sévère pour celui qui aura plié le genou devant les idoles et bu aux sources empoisonnées du péché ?

— Qu’en savez-vous, mon père ? dit Sténio. Tout ce qui est contraire aux lois de la nature est peut-être abominable devant le Seigneur. Quelques-uns ont osé le dire dans ce siècle d’examen philosophique, et je suis de ceux-là. Mais je vous épargnerai ces lieux communs, contre lesquels vous êtes en garde, comptant que j’aurais le mauvais goût de m’en servir. Je me bornerai à vous faire une question ; la voici : Si demain, au lever du jour, après vous être endormi dans les larmes et la prière, vous veniez à vous réveiller dans les bras d’une femme, apportée à votre chevet par la malice des esprits de ténèbres ; après la surprise, la frayeur, la lutte, la victoire, l’exorcisme, tout ce que vous éprouveriez et feriez, je n’en doute pas, dites-moi, iriez-vous bien dire la messe un instant après, et toucher le corps du Christ sans la moindre terreur ?

— Avec la grâce de Dieu, répondit Magnus, peut-être mes mains seraient-elles restées assez pures pour toucher l’hostie sainte. Néanmoins, je ne voudrais pas l’oser sans m’être auparavant purifié par la pénitence.

— Fort bien, mon père, vous voyez bien que vous êtes moins purifié que moi ; car je pourrais à présent dormir toute une nuit à côté de la plus belle femme du monde sans éprouver autre chose pour elle que du dégoût et de l’aversion. En vérité vous avez perdu votre temps à jeûner et à prier ; vous n’avez rien fait, puisque la chair peut encore épouvanter l’esprit, et que le vieil homme peut encore troubler la conscience de l’homme nouveau. Vous avez bien réussi à creuser votre estomac, à irriter votre cerveau, à déranger la combinaison harmonieuse de vos organes ; mais vous n’avez pas réduit comme moi votre corps à un rôle passif ; vous n’en êtes pas venu au point de subir l’épreuve dont je parle, et d’aller immédiatement communier sans confession ; vous n’avez obtenu pour résultat qu’un lent suicide physique, c’est-à-dire une action que votre religion condamne comme un crime affreux, et vous êtes sous l’empire des mauvais désirs, comme aux premiers jours de votre pénitence. Dieu ne vous a pas bien secondé, mon père !

Le moine se leva, et, se redressant de toute la hauteur de sa grande taille affaissée, il regarda le ciel encore une fois ; puis, posant ses deux mains sur son front dans une affreuse anxiété, il s’écria :

— Serait-il vrai, ô mon Dieu ? M’aurais-tu refusé les secours et le pardon ? M’aurais-tu abandonné à l’esprit du mal ? Te serais-tu retiré de moi, sans vouloir prêter l’oreille à mes sanglots, à mes cris supplians ? Aurais-je souffert en vain, et toute cette vie de combats et de tortures serait-elle perdue ? Non ! s’écria-t-il encore avec enthousiasme en élevant ses longs bras grêles hors de ses manches de bure, je ne le croirai pas ; je ne me laisserai pas décourager par les paroles impies de cet enfant du siècle. J’irai jusqu’au bout ; j’accomplirai mon sacrifice, et si l’Église a menti, si les prophètes ont été inspirés par l’esprit de ténèbres, si la parole divine a été détournée de son vrai sens, si mon zèle a été plus loin que ton exigence, du moins tu me tiendras compte du désir opiniâtre, de la volonté féroce qui m’a séparé de la terre pour me faire conquérir le ciel ; tu liras au fond de mon cœur cette passion ardente qui me dévorait pour toi, mon Dieu, et qui parle si haut dans une ame dévorée d’autres passions terribles. Tu me pardonneras d’avoir manqué de lumière et de sapience, tu ne pèseras que mes sacrifices et mes intentions, et si j’ai porté cette croix jusqu’à ma mort, tu me donneras ma part dans la mansuétude de ton éternel repos !

— Est-ce que le repos est dans le système de l’univers ? dit Sténio. Espérez-vous être assez grand pour mériter que Dieu crée pour vous seul un univers nouveau ? Croyez-vous qu’il y ait aux cieux des anges oisifs et des vertus inertes ? Savez-vous que toutes les puissances sont actives, et qu’à moins d’être Dieu, vous n’arriverez jamais à l’existence immuable et infinie ? Oui, Dieu vous bénira, Magnus, et les saints chanteront vos louanges là-haut sur des harpes d’or. Mais quand vous aurez apporté, vierge et intacte, aux pieds du maître, l’ame d’élite qu’il vous a confiée ici-bas ; quand vous lui direz : — Seigneur, vous m’aviez donné la force ; je l’ai conservée, la voici, je vous la rends ; donnez-moi la paix éternelle pour récompense ; — Dieu répondra à cette ame prosternée : — C’est bien, ma fille, entre dans ma gloire et prends place dans mes phalanges étincelantes. Tu accompliras désormais de nobles travaux, tu conduiras le char de la lune dans les plaines de l’éther, tu rouleras la foudre dans les nuées, tu enchaîneras le cours des fleuves, tu monteras la tempête, tu la feras bondir sous toi comme une cavale hennissante, tu commanderas aux étoiles ; substance divine, tu seras dans les élémens, tu auras commerce avec les ames des hommes, tu accompliras, entre moi et tes anciens frères, des missions sublimes, tu rempliras la terre et les cieux, tu verras ma face et tu converseras avec moi. — Cela est beau, Magnus, et la poésie trouve son compte à ces sublimes aberrations. Mais quand il en serait ainsi, je n’en voudrais pas. Je ne suis pas assez grand pour être ambitieux, pas assez fort pour vouloir un rôle, soit ici, soit là-haut. Il convient à votre orgueil gigantesque de soupirer après les gloires d’une autre vie ; moi, je ne voudrais pas même d’un trône élevé sur toutes les nations de la terre. Si je doutais de la bonté divine au point d’espérer autre chose que le néant, pour lequel je suis fait, je lui demanderais d’être l’herbe des champs que le pied foule et qui ne rougit pas, le marbre que le ciseau façonne et qui ne saigne pas, l’arbre que le vent fatigue et qui ne le sent pas. Je lui demanderais la plus inerte, la plus obscure, la plus facile des existences, et je le trouverais trop exigeant encore s’il me condamnait à revivre dans la substance gélatineuse d’un mollusque. C’est pourquoi je ne travaille pas à mériter le ciel ; je n’en veux pas, j’en crains les joies, les concerts, les extases, les triomphes. Je crains tout ce dont je puis concevoir l’idée ; comment désirerais-je autre chose que d’en finir avec tout ? Eh bien ! je suis plus content que vous, mon père ; je m’en vais sans inquiétude et sans effroi vers l’éternelle nuit, tandis que vous approchez, éperdu, tremblant, du tribunal suprême où le bail de vos souffrances et de vos fatigues va se renouveler pour l’éternité. Je ne suis pas jaloux, j’admire votre destinée, mais je préfère la mienne.

Magnus, effrayé des choses qu’il entendait et ne se sentant point la force d’y répondre, se pencha vers Trenmor, et de ses deux mains serrant avec force la main de l’homme sage, ses yeux, pleins d’anxiété, semblèrent lui demander l’appui de sa force.

— Ne vous troublez point, ô mon frère, reprit Trenmor, et que les souffrances de cette ame blessée n’altèrent point la confiance de la vôtre. Ne vous lassez point de travailler, et que la tentation du néant s’émousse comme une caresse menteuse. Vous auriez plus de peine à devenir incrédule qu’à garder le trésor de la foi. Ne l’écoutez point, car il se ment à lui-même et craint les choses qu’il affirme, bien loin de les désirer. Et toi, Sténio, tu travailles vainement à éteindre en toi le flambeau sacré de l’intelligence. Sa flamme se ranime plus vive et plus belle à chacun de tes efforts pour l’étouffer. Tu aspires au ciel malgré toi, et ton ame de poëte ne peut chasser le souvenir douloureux de sa patrie. Quand Dieu, la rappelant de l’exil, l’aura purifiée de ses souillures et guérie de ses maux, elle se prosternera avec amour, et le remerciera d’avoir fait luire pour elle son éternelle lumière. Elle regardera derrière elle s’effacer comme un nuage ce rêve effrayant et sombre de la vie humaine, et s’étonnera d’avoir traversé ces ténèbres sans songer à Dieu, sans espérer le réveil. — Où étais-tu donc, ô mon Dieu ? dira-t-elle, et que suis-je devenue dans ce tourbillon rapide qui m’a entraînée un instant ? — Mais Dieu la consolera et la soumettra peut-être à d’autres épreuves, car elle les redemandera avec instance. Heureuse et fière d’avoir retrouvé la volonté, elle voudra en faire usage, elle sentira que l’activité est l’élément des forts ; elle s’étonnera d’avoir abdiqué sa couronne d’étoiles ; elle demandera son rôle parmi les Dominations célestes et le reprendra avec éclat ; car Dieu est bon et n’envoie peut-être les rudes épreuves du désespoir qu’à ses élus, pour leur rendre plus précieux ensuite l’emploi de la puissance. Va, la plus divine faculté de l’ame, le désir, n’est qu’endormie en toi, Sténio. Laisse reprendre à ton corps quelque vigueur, donne à ton sang quelques jours de repos, et tu sentiras se réveiller cette ardeur sainte du cœur, cette aspiration infinie de l’intelligence qui font qu’un homme est un homme, et qu’il est digne de commander aux choses ici-bas, aux élémens là-haut.

— Un homme est un homme, dit Sténio, tant qu’il peut gouverner son cheval et résister à sa maîtresse. Quel plus bel emploi de la force voyez-vous que le ciel ait départi à d’aussi chétives créatures que nous ? Si l’homme est susceptible d’une certaine grandeur morale, elle consiste à ne rien croire, à ne rien craindre. Celui qui s’agenouille à toute heure devant le courroux d’un Dieu vengeur, n’est qu’un esclave servile qui craint les châtimens d’une autre vie. Celui qui se fait une idole de je ne sais quelle chimère de volonté, devant laquelle s’éteignent tous ses appétits, se brisent tous ses caprices, n’est qu’un poltron qui craint d’être entraîné par ses fantaisies et de trouver la souffrance dans ses plaisirs. L’homme fort ne craint ni Dieu, ni les hommes, ni lui-même. Il accepte toutes les conséquences de ses penchans, bons ou mauvais. Le mépris du vulgaire, la méfiance des sots, le blâme des rigoristes, la fatigue, la misère, n’ont pas plus d’empire sur son ame que la fièvre et les dettes. Le vin l’exalte et ne l’enivre pas, les femmes l’amusent et ne le gouvernent pas, la gloire le chatouille au talon quelquefois, mais il la traite comme les autres prostituées et la met à la porte après l’avoir étreinte et possédée, car il méprise tout ce que les autres craignent ou vénèrent ; il peut traverser la flamme sans y laisser ses ailes comme un phalène aveugle, et sans tomber en cendres devant le flambeau de la raison. Éphémère et chétif comme lui, il se laisse comme lui emporter à toutes les brises, allécher à toutes les fleurs, réjouir par toutes les lumières. Mais l’incrédulité le préserve de tout, le vent de l’inconstance l’entraîne et le sauve, aujourd’hui des vains météores, illusions menteuses de la nuit, demain de l’éclatant soleil, triste délateur de toutes les misères, de toutes les laideurs humaines. L’homme fort ne prend aucune sûreté pour son avenir, et ne recule devant aucun des dangers du présent. Il sait que toutes ses espérances sont enregistrées dans un livre, dont le vent se charge de tourner les feuillets, que tous les projets de la sagesse sont écrits sur le sable, et qu’il n’y a au monde qu’une vertu, qu’une sagesse, qu’une force, c’est d’attendre le flot et de rester ferme tandis qu’il vous inonde, c’est de nager quand il vous entraîne, c’est de croiser ses bras et de mourir avec insouciance quand il vous submerge. L’homme fort, selon moi, est donc aussi l’homme sage, car il simplifie le système de ses joies. Il les resserre ; il les dépouille de leur entourage d’erreurs, de vanités, de préjugés. Sa jouissance est toute positive, toute réelle, toute personnelle ; c’est sa divinité naïve et belle, cynique et chaste. Il la met toute nue et foule aux pieds les vains ornemens qui la lui dérobaient : mais plus fidèle et plus sincère que les hypocrites docteurs de son temple, à toutes les heures de sa vie, il plie le genou devant elle au mépris des vains anathèmes d’un monde stupide. Il est martyr de sa foi. Il vit et souffre pour elle. Il meurt pour elle et par elle, en niant ou en bravant cet autre Dieu absurde et méchant que vous adorez. L’homme qui tire son épée pour combattre la tempête est impie et téméraire, mais il est plus courageux et plus grand que le Dieu qui remue la foudre. Moi je l’oserais, et vous, Magnus, vous ne l’oseriez pas. Trenmor qui nous entend, Trenmor qui est, ne vous trompez pas, mon père, plus philosophe que chrétien, plus stoïque que religieux, et qui estime la force plus que la foi, la persévérance plus que le repentir, Trenmor, en un mot, qui peut et qui doit s’estimer plus que vous, mon père, peut être juge entre nous et voir lequel de nous deux a le mieux défendu et conservé la plus haute de ses facultés, l’énergie.

— Je ne serai pas juge entre vous, dit Trenmor, le ciel vous a départi des qualités diverses, mais chacun de vous reçut une belle part. Magnus fut doué d’une plus grande persistance dans les idées ; et si vous voulez faire abstraction des vôtres, Sténio, pour contempler sérieusement le beau spectacle d’une volonté victorieuse, vous serez frappé d’admiration à la vue de ce moine qui fut impie, amoureux et fou, et qui est ici maintenant calme, fervent et soumis à la régularité des habitudes monastiques. Où a-t-il pris la force de résister si long-temps à ces luttes épouvantables et de se relever après avoir été maudit et brisé ? Est-ce le même homme que vous avez entendu nier Dieu au chevet de Lélia mourante ? Est-ce le même que vous avez vu courir égaré sur la montagne ? C’est un homme nouveau, et pourtant c’est la même ame orageuse, ardente, les mêmes sens fougueux, terribles, toujours neufs et toujours vierges ; le même désir toujours intense, mais jamais assouvi ; s’égarant malgré lui à la poursuite des choses humaines, mais revenant toujours à Dieu par la réaction d’une inconcevable vigueur et d’un foyer d’espérance sublime. Ô mon père ! quand même il serait vrai que nous n’avons pas le même culte et que nous invoquons Dieu dans des rites différens, vous n’en êtes pas moins à mes yeux trois fois saint, trois fois grand ! Car vous avez combattu, vous vous êtes relevé de dessous le pied de votre ennemi, et vous combattez encore, vaillant, infatigable, sillonné de blessures, épuisé de sueur et de sang, mais décidé à mourir les armes à la main. Continuez, au nom de Jésus, au nom de Socrate. Les martyrs de toutes les religions, les héros de tous les temps vous regardent, et du haut des cieux applaudissent à vos efforts. — Mais toi, Sténio, enfant qui naquis avec une étoile au front, toi dont la beauté faisait concevoir la forme des anges, toi dont la voix était plus mélodieuse que les voix de la nuit qui soupirent sur les harpes écossaises, toi dont le génie promettait au monde une jeunesse nouvelle, toute d’amour et de poésie, car les chanteurs et les poëtes sont des prophètes envoyés aux hommes pour ranimer leurs esprits énervés, pour rafraîchir leurs fronts brûlans ; toi, Sténio, qui, dans tes jeunes années, marchais revêtu de grâce et de pureté comme d’une robe sans tache et d’une auréole lumineuse, je ne saurais m’effrayer de tes destins ; je ne puis pas désespérer de ton avenir. Comme Magnus, tu subis la grande épreuve, la terrible agonie réservée aux puissans ; mais dès cette vie tu t’en relèveras comme lui. Tu luttes encore, et, tout saignant de la torture, tu méconnais la main qui t’essaie ; mais bientôt nous te verrons, étoile obscurcie, briller plus blanche et plus belle à la voûte des cieux.

— Et que faudra-t-il faire pour cela, Trenmor ? demanda Sténio.

— Il faudra te reposer seulement, répondit Trenmor, car la nature est bonne à ceux qui te ressemblent. Il faudra laisser à tes nerfs le temps de se calmer, à ton cerveau le loisir de recevoir des impressions nouvelles. Éteindre ses désirs par la fatigue, ce peut être une bonne chose ; mais exciter ses désirs éteints, les gourmander comme des chevaux fourbus, s’imposer la souffrance au lieu de l’accepter, chercher au-delà de ses forces des joies plus intenses, des plaisirs plus aiguisés que la réalité ne le permet, remuer dans une heure les sensations d’une vie entière, c’est le moyen de perdre le passé et l’avenir ; l’un par le mépris de ses timides jouissances, l’autre par l’impossibilité d’y surpasser le présent. Vous n’êtes pas aujourd’hui disposé à recevoir d’autres conseils ; mais en tout temps, je me flatte, mon fils, que vous êtes prêt à me donner une preuve d’affection.

— Toujours, dit Sténio en lui serrant la main.

— Eh bien ! dit Trenmor, promettez-moi, jurez-moi de rester ici jusqu’à mon retour. Si au bout de trente jours je ne suis pas revenu, vous serez délié de votre serment.

Ils se levèrent et rentrèrent dans le couvent. Le lendemain, Trenmor partit, après avoir obtenu, non sans peine, la parole de Sténio.