Lélia (1833)/Quatrième Partie/IV

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H. Dupuy et L. Tenré (2p. 129-143).
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IV



Lélia, vous m’avez cruellement trompé ! Vous vous êtes jouée de moi avec un sang-froid que je ne puis comprendre. Vous avez allumé dans mes sens un feu dévorant que vous ne vouliez pas éteindre. Vous avez appelé mon ame sur mes lèvres, et vous l’avez dédaignée. Je ne suis pas digne de vous, je le sais bien ; mais ne pouvez-vous m’aimer par générosité ? Si Dieu vous a faite pareille à lui-même, n’est-ce pas pour que vous suiviez son exemple sur la terre ? Si vous êtes un ange envoyé du ciel parmi nous, au lieu d’attendre que nos pieds gravissent les sommets où vous marchez, votre devoir n’est-il pas de nous tendre la main, et de nous enseigner la route que nous ignorons ?

Vous avez compté sur la honte pour me guérir ; vous avez cru qu’en me réveillant dans les bras d’une courtisane, je serais éclairé d’une soudaine lumière. Vous espériez, dans votre sagesse inexorable, que mes yeux se dessilleraient enfin, et que je n’aurais plus qu’un dédaigneux mépris pour les joies que vos bras m’avaient promises, et que vous avez remplacées par les caresses lascives de votre sœur. Eh bien, Lélia ! votre espérance est déçue. Mon amour est sorti victorieux et pur de cette épreuve. Mon front n’a pas gardé l’empreinte des baisers de Pulchérie, il ne rougira pas. Je me suis endormi en murmurant votre nom. Votre image était dans tous mes rêves. Malgré vous, malgré vos mépris, vous étiez à moi tout entière : je vous ai possédée, je vous ai profanée. Mes étreintes convulsives, le frémissement voluptueux de ma bouche, tout cela était pour vous. Votre sœur ne l’ignore pas, car plusieurs fois je l’avais repoussée.

Pardonne à ma douleur, ô ma bien-aimée ! pardonne à ma colère sacrilége. Ingrat que je suis, ai-je le droit de t’adresser un reproche ? Puisque mes baisers n’ont pas réchauffé le marbre de tes lèvres, c’est que je ne méritais pas un pareil miracle. Mais au moins, dis-moi, je t’en conjure à genoux, dis-moi quelles craintes ou quels soupçons t’éloignent de moi ? Crains-tu de m’obéir en me cédant ? Penses-tu que le bonheur fera de moi un maître impérieux ? Si tu doutes, ô ma Lélia ! si tu doutes de mon éternelle reconnaissance, alors je n’ai plus qu’à pleurer et à prier Dieu pour qu’il te fléchisse ; car ma langue se refuse à de nouveaux sermens.

Tu me l’as dit souvent, et je n’avais pas besoin de tes révélations, je l’avais deviné : les hommes ont éprouvé sévèrement ta confiance et ta crédulité. Ton cœur a été sillonné de profondes blessures. Il a saigné long-temps, et ce n’est pas merveille si tes plaies en se refermant l’ont recouvert d’insensibles cicatrices. Mais tu ne sais donc pas, mon amour, que je t’aime pour les souffrances de ta vie passée ? Tu ne sais donc pas que j’adore en toi l’ame inébranlable qui a subi sans plier les orages de la vie ? Ne m’accuse pas de méchanceté ; si tu avais toujours vécu dans le calme et la joie, je sens que je t’aimerais moins. Si quelqu’un est coupable de mon amour, c’est Dieu sans doute ; car c’est lui qui a mis dans ma conscience l’admiration et le culte de la force, la dévotion pour le courage ; c’est lui qui m’ordonne de m’incliner devant toi. Tes souvenirs expliquent assez ta défiance. En m’aimant, tu crains d’aliéner ta liberté : tu crains de perdre un bien qui t’a coûté tant de larmes. Mais dis-moi, Lélia, que fais-tu de ce trésor dont tu es si fière ? Depuis que tu as réussi à concentrer en toi-même l’activité dévorante de tes facultés, es-tu plus heureuse ? Depuis que l’humanité n’est plus rien à tes yeux qu’une poussière à qui Dieu permet de s’agiter quelque temps sous tes pieds, la nature est-elle pour toi un plus riche et plus magnifique spectacle ? Depuis que tu t’es retirée des villes, as-tu découvert dans l’herbe des champs, dans la voix des eaux, dans le pas majestueux des fleuves, un charme plus puissant et plus sûr ? La voix mystérieuse des forêts est-elle plus douce à ton oreille ? Depuis que tu as oublié les passions qui nous agitent, as-tu surpris le secret des nuits étoilées ? Converses-tu avec d’invisibles messagers qui te consolent par leurs confidences de notre faiblesse et de notre indignité ? Avoue-le, tu n’es pas heureuse. Tu te pares de ta liberté comme d’un joyau inestimable, mais tu n’as pour te distraire que l’étonnement et l’envie de la foule qui ne te comprend pas. Tu n’as pas de rôle à jouer parmi nous, et cependant tu es lasse d’oisiveté. Tu ne trouves pas autour de toi une destinée à la taille de ton génie, et tu as épuisé toutes les joies de la réflexion solitaire. Tu as franchi sans trembler les plaines désolées où le vulgaire ne pouvait te suivre : les montagnes que nos yeux osent à peine mesurer, tu en as touché le sommet, et voici que le vertige te prend, tes artères se dilatent et bourdonnent. Tu sens tes tempes se gonfler, tu n’as plus que Dieu où te réfugier ; tu n’as plus que son trône où t’asseoir : il faut que tu sois impie ou que tu retombes jusqu’à nous.

Dieu te punit, Lélia, d’avoir convoité sa puissance et sa majesté. Il t’inflige l’isolement pour châtier la témérité de tes ambitions. Il agrandit de jour en jour le cercle de ta solitude pour te rappeler ton origine et ta mission. Il t’avait envoyée pour bénir et pour aimer ; il avait répandu sur tes blanches épaules les tresses parfumées de tes cheveux pour essuyer nos larmes ; il avait surveillé d’un œil jaloux la fraîcheur veloutée de tes lèvres qui devaient sourire, l’humide éclat de tes yeux qui devaient réfléchir le ciel et nous le montrer. Tous ces dons précieux que tu as détournés de leur usage, il t’en demande compte aujourd’hui. Qu’as-tu fait de ta beauté ? Crois-tu donc que le Créateur t’ait choisie entre toutes les femmes pour pratiquer la moquerie et le dédain, pour railler les amours sincères, pour nier les sermens, pour refuser les promesses, pour désespérer la jeunesse crédule et confiante ?

Vous êtes fière, Lélia, du sommeil de vos sens, et vous dites hardiment : — Je puis défier les hommes. Je ne crains plus les serremens de main, ni les regards amoureux. Je puis sentir sur mes lèvres leurs baisers brûlans sans que ma raison se trouble ou s’égare. Je puis sans inquiétude me donner le spectacle de leurs tourmens sans jamais les partager. — Mais ne craignez-vous pas le réveil de vos sens ? Ne craignez-vous pas que votre maître, pour dompter l’orgueilleuse révolte de son esclave, ne vous envoie un jour le désir effréné, et qu’il ne dise au marbre de s’embraser ? Si cette prophétie terrible venait à s’accomplir, les victimes suppliantes que vous avez immolées sur l’autel de votre orgueil seraient bien vengées ! Vous seriez réduite à implorer la pitié de ceux que vous dédaignez. Vos lèvres se souilleraient au point de mendier les regards qu’aujourd’hui vous n’apercevez point. Quelle humiliation, n’est-ce pas ? Vous ne descendrez jamais si bas.

Ah ! plutôt revenez à nous. Ouvrez-moi vos bras, et ne désespérez pas de vous-même. Laissez-moi éprouver sur vos sens engourdis la puissance de mes caresses. Laissez-moi vous rajeunir et vous ranimer. Laissez-moi vous étreindre et vous arracher des cris de souffrance. Venez à moi, Lélia, je serai patient et résigné. J’attendrai sans colère que votre sang se réchauffe et que votre cœur se dilate. Je ne vous commanderai pas une joie aussi prompte que la mienne. Je me dévouerai à votre bonheur, et, j’en suis sûr, un moment viendra où nos larmes se mêleront. Nos ames, confondues dans une commune félicité, remercieront Dieu. Je vivrai en vous. Vous retrouverez l’ivresse des jeunes années, plus vive peut-être et moins passagère.

Vous riez de mes espérances. Vous prenez en pitié ma confiance ambitieuse qui veut rallumer les cendres. Mais, ma pauvre Lélia, tant que le vent n’a pas balayé les cendres, ce n’est pas folie d’y chercher quelque tison enfoui qui n’attend que l’air pour se ranimer. Peut-être, ô ma Lélia, il y a dans ton cœur une partie ignorée de toi-même, qui n’a pas encore saigné, et que l’amour peut atteindre. Qui sait ce que renferme de puissance une passion sincère ? Et qui peut se vanter d’avoir épuisé les facultés que le ciel t’a données ?

Si tu me confiais ta destinée, à peine aurais-tu compris le bonheur que j’attends de toi, qu’aussitôt tu reprendrais à la vie pour me faire des jours meilleurs ; tu te sentirais enflammée d’une émulation généreuse, et, jalouse de me surpasser en dévouement et en abnégation, tu oublierais les malheurs de tes jeunes années en t’efforçant comme un pilote habile de m’indiquer du doigt les écueils où ton navire s’est brisé. Ce rapide et continuel échange de protection maternelle et de piété filiale t’aurait bientôt régénérée en même temps qu’il me fortifierait contre les dangers de l’avenir.

Tu me l’as dit souvent, et je le crois. Il y a dans ton ame des mystères que je ne puis pénétrer, des replis obscurs que mon œil ne peut sonder. Mais du jour où tu m’aimeras, Lélia, je te saurai tout entière, car tu ne l’ignores pas, et si jeune que je sois dans la vie, j’ai le droit de l’affirmer, l’amour comme la religion révèle et illumine bien des voies cachées que la raison ne soupçonne pas. Du jour où nos deux ames s’uniraient dans une sainte communion, Dieu nous montrerait l’un à l’autre ; je lirais dans ta conscience aussi clairement que dans la mienne, je te prendrais par la main, et je redescendrais avec toi dans tes jours évanouis ; je compterais les épines qui t’ont blessée, j’apercevrais sous tes cicatrices le sang qui a ruisselé, et je les presserais de mes lèvres comme s’il coulait encore.

Gardez votre amitié pour Trenmor, votre amitié lui suffit ; car il est fort, il est purifié par l’expiation, il marche d’un pas ferme et sait le but de son pélerinage. Mais moi, je n’ai pas la volonté qui fait la grandeur et l’énergie du rôle viril, je n’ai pas l’égoïsme invulnérable qui soumet à ses desseins les passions qui le gênent, les intérêts qui l’embarrassent, les destinées jalouses qui encombrent sa route. Je n’ai jamais nourri au fond du cœur que des désirs élevés, mais irréalisables. Je me suis complu dans le spectacle des grandes choses, et j’ai souhaité que leur société intime et familière ne manquât jamais à mes rêveries. J’ai vécu dans l’admiration assidue des caractères supérieurs, et j’ai senti frémir au-dedans de moi-même le besoin impérieux de les imiter et de les suivre. Mais errant sans relâche de désir en désir, mes solitaires méditations, mes prières ferventes, n’ont jamais obtenu du Dieu qui m’a créé la force d’accomplir ce que j’avais convoité, ce que j’avais couvé sous l’aile de mes rêves.

Eh bien ! Lélia, c’est pour cela que je vous aime, vous avez pris mon rôle, que les hommes vous refusaient. Loin de répudier le vôtre, je vous le demande à genoux. J’en suis sûr d’avance, vous voudrez tous mes désirs, et mes désirs ne franchiront jamais les limites augustes de votre volonté.

Si j’avais reçu du ciel une nature ordinaire, j’aurais trouvé, chemin faisant, bien des cœurs à qui donner mon amour, bien des affections dociles où planter mon espérance et mon ambition ; la première épaule venue m’eût été bonne pour reposer ma tête, mon front se serait rafraîchi à toutes les lèvres. J’aurais pétri d’une argile commune le bonheur de mes années. Mais Dieu m’a placé plus haut ou plus bas que tous ceux-là. Mes pieds saigneraient à marcher dans le sentier frayé devant eux ; et pourtant aux premiers pas que je veux faire, je trouve devant moi des ronces qu’il me faut arracher, et la solitude du voyage ne me sauve pas des cuisantes blessures.

C’est donc vous, ô Lélia, qui devez être et qui serez, je l’espère encore, mon guide et mon appui. C’est vous qui serez ma lumière et mon conseil. C’est vous dont la main sévère et constante me montrera tous les jours le but où mon cœur aspire et que mon esprit ne sait pas distinguer. C’est en vous, ô ma bien-aimée, que je me confie et me repose. C’est votre voix grave et calme qui doit imposer silence au bruit discordant de mes pensées, aux combats tumultueux de mes folles fantaisies. Une autre femme, vous ne l’ignorez pas, belle et jeune, mais faible et chancelante, ne trouverait pas dans mon amour ignorant le bonheur et la sécurité qu’elle mériterait ; vainement demanderait-elle à ma pensée haletante la sagesse que je n’ai pas, la fermeté que je cherche encore. Ses caresses naïves m’affligeraient au lieu de me consoler, ses baisers seraient des plaintes, et ses larmes de joie des reproches sans réponse. Chaque fois qu’elle me dirait : — Va, et je te suivrai ! — je serais prêt à lui demander pardon.

C’est pourquoi, ô Lélia, je ne puis douter sans impiété, je ne puis nier sans blasphême, que Dieu ne vous ait créée pour éclairer ma route, qu’il ne vous ait choisie parmi ses anges de prédilection pour me conduire au terme marqué d’avance dans ses décrets éternels.

Je remets entre vos mains, non pas le soin entier de ma destinée, car vous avez la vôtre à réaliser, et c’est pour vos forces un assez lourd fardeau ; mais ce que je vous demande, ô Lélia, c’est de me laisser vous obéir, c’est de souffrir que ma vie se modèle sur la vôtre, c’est de permettre à mes journées de s’emplir de travail ou de repos, de mouvement ou d’étude, au gré de vos desseins qui, je le sais, ne seront jamais de frivoles caprices.

À ces humbles prières que vous aviez devinées cent fois dans mes regards, vous avez répondu par la raillerie et la déception. C’est à vous que je ralliais mes dernières espérances, c’est en vous que je m’étais réfugié. Si vous me manquez, ô Lélia ! que deviendrai-je ?