Lélia (1833)/Quatrième Partie/VI

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H. Dupuy et L. Tenré (2p. 167-177).


VI



Eh bien ! soyez maudite ! car je suis maudit, et c’est vous dont la froide haleine a flétri ma jeunesse dans sa fleur. Vous avez raison, et je vous entends fort bien, Madame ; vous avouez que j’ai besoin de vous, mais vous déclarez que vous n’avez pas besoin de moi. De quoi puis-je me plaindre ? Ne sais-je pas bien que cela est sans réplique ? Vous aimez mieux rester dans le calme où vous prétendez être, que descendre à partager mes ardeurs, mes tourmens, mes orages. Vous avez beaucoup de sagesse et de logique en vérité, et, loin de discuter avec vous, je fais silence et vous admire.

Mais je puis vous haïr, Lélia, c’est un droit que vous m’avez donné et dont je prétends bien user. Vous m’avez fait assez de mal pour que je vous consacre une éternelle et profonde inimitié ; car, sans avoir eu aucun tort réel envers moi, vous avez trouvé le moyen de m’être funeste et de m’ôter le droit de m’en plaindre. Votre froideur vous a placée, vis-à-vis de moi, dans une position inattaquable, tandis que ma jeunesse et mon exaltation me livraient à vous sans défense. Vous n’avez pas daigné avoir pitié de moi, cela est simple ; pourquoi en serait-il autrement ? Quelle sympathie pouvait exister entre nous ? Par quels travaux, par quelles grandes actions, par quelle supériorité vous avais-je méritée ? Vous ne me deviez rien et vous m’avez accordé cette facile compassion qui fait qu’on détourne la tête en passant auprès d’un homme saignant et blessé. N’était-ce pas déjà beaucoup ? N’était-ce pas du moins assez pour prouver votre sensibilité ?

Oh oui ! vous êtes une bonne sœur, une tendre mère, Lélia ! Vous me jetez aux bras des courtisanes avec un désintéressement admirable, vous brisez mon espérance, vous détruisez mon illusion avec une sévérité vraiment bien majestueuse ; vous m’annoncez qu’il n’est point de bonheur pur, point de chastes plaisirs sur la terre, et, pour me le prouver, vous me repoussez de votre sein qui semblait m’accueillir et me promettre les joies du ciel, pour m’envoyer dormir sur un sein encore chaud des baisers de toute une ville. Dieu a été sage, Lélia, de ne point vous donner d’enfant ; mais il a été injuste envers moi, en me donnant une mère telle que vous !

Je vous remercie, Lélia. Mais la leçon est assez forte, il ne m’en faut pas une de plus pour atteindre à la sagesse. Me voici éclairé, me voici désabusé de toutes choses. Me voici vieux et plein d’expérience. Au ciel sont toutes les joies, tous les amours. À la bonne heure. Mais en attendant, acceptons la vie avec toutes ses nécessités, la jeunesse inquiète et fébrile, le désir fougueux et maladif, le besoin brutal, le vice effronté, paisible, philosophique. Faisons deux parts de notre être : l’une pour la religion, pour l’amitié, pour la poésie, pour la sagesse ; l’autre pour la débauche et l’impureté. Sortons du temple, allons oublier Dieu sur le lit de Messaline. Parfumons nos fronts et vautrons-nous dans la fange. Aspirons, dans le même jour, à l’immaculation des anges et résignons-nous à la grossièreté des animaux. Mais moi, Madame, je l’entends mieux que vous, je vais plus loin : j’adopte toutes les conséquences de votre précepte. Incapable de partager ainsi ma vie entre le ciel et l’enfer, trop médiocre, trop incomplet pour passer de la prière à l’orgie, de la lumière aux ténèbres, je renonce aux joies pures, aux extases divines, je m’abandonne au caprice de mes sens, aux ardeurs de mon sang embrasé. Vivent la Zinzolina et celles qui lui ressemblent ! Vivent les plaisirs faciles, les ivresses qu’il n’est besoin de conquérir ni par l’étude, ni par la méditation, ni par la prière ! Vraiment oui, ce serait folie que de mépriser les facultés de la matière. N’ai-je pas goûté dans les bras de votre sœur un bonheur aussi réel que si j’avais été dans les vôtres ? Ai-je reconnu mon erreur ? M’en suis-je seulement douté un instant ? Par le ciel, non ! Rien ne m’a retenu au bord de ma chute ; aucun secret pressentiment ne m’a averti du perfide échange que vous faisiez en riant sous mes yeux aveuglés. Les grossières émanations d’une folle joie m’ont enivré autant que les suaves parfums de ma maîtresse. J’ai senti l’odeur d’une femme, et, dans ma brutale ardeur, je n’ai pas distingué Pulchérie de Lélia ! J’étais égaré, j’étais ivre, j’ai cru presser contre ma poitrine le rêve de mes nuits ardentes, et loin d’être glacé par le contact d’une femme inconnue, je me suis abreuvé d’amour ; j’ai béni le ciel, j’ai accepté la plus méprisante substitution avec des transports, avec des sanglots ; j’ai possédé Lélia dans mon ame, et ma bouche a dévoré Pulchérie, sans méfiance, sans dégoût, sans soupçon.

Brava ! Madame, vous avez réussi, vous m’avez convaincu. Le plaisir des sens peut exister isolé de tous les plaisirs du cœur, de toutes les satisfactions de l’esprit. Pour vous, l’ame peut vivre sans l’aide des sens. C’est que vous êtes une nature éthérée et sublime. Mais moi, je suis un vil mortel, une misérable brute. Je ne puis rester près d’une femme aimée, toucher sa main, respirer son haleine, recevoir au front ses baisers, sans que ma poitrine se gonfle, sans que ma vue se trouble, sans que mon esprit s’égare et succombe. Il faut donc que j’échappe à ces dangers, que je me soustraie à ces souffrances. Il faut aussi que je me préserve des mépris de celle que j’aime d’un amour indigne et révoltant. Adieu, Madame, je vous fuis pour jamais. Vous ne rougirez plus d’inspirer les ardeurs dont j’étais consumé à vos pieds.

Mais comme mon ame n’est pas dépravée, comme je ne puis porter, dans les bras des infâmes débauchées que vous me donnez pour amantes, un cœur rempli d’un saint amour, comme je ne puis allier le souvenir des voluptés célestes au sentiment des terrestres voluptés, je veux désormais éteindre mon imagination, abjurer mon ame, fermer mon sein aux nobles désirs. Je veux descendre au niveau de la vie que vous m’avez faite et vivre de réalités, comme jusqu’ici j’ai vécu de fictions. Je suis homme maintenant, n’est-ce pas ? J’ai la science du bien et du mal. Je puis marcher seul. Je n’ai plus rien à apprendre. Restez dans votre repos, j’ai perdu le mien.

Hélas ! il est donc bien vrai ? J’étais donc un puéril insensé, un misérable fou quand je croyais aux promesses du ciel, quand je m’imaginais que l’homme était aussi bien organisé que les herbes des champs, que son existence pouvait se doubler, se compléter, se confondre avec une autre existence et s’absorber dans les étreintes d’un transport sacré ! Je le croyais ! Je savais que ces mystères s’accomplissaient à la chaleur du soleil, sous l’œil de Dieu, dans le calice des fleurs ! et je me disais : — L’amour de l’homme pur pour la femme pure est aussi suave, aussi légitime, aussi ardent que ceux-là. — Je ne me souvenais plus des lois, des usages et des mœurs qui dénaturent l’emploi des facultés humaines et détruisent l’ordre de l’univers. Insensible aux ambitions qui tourmentent les hommes, je me réfugiais dans l’amour, sans songer que la société avait aussi passé par là, et qu’il ne restait pas d’autre ressource aux ames ardentes que de s’user et de s’éteindre par le mépris d’elles-mêmes au sein de joies factices et d’arides plaisirs.

Mais à qui la faute ? N’est-ce pas à Dieu avant tout ? Il ne m’était jamais arrivé d’accuser Dieu, et c’est vous, Lélia, qui m’avez appris à m’épouvanter de ses arrêts, à lui reprocher ses rigueurs. Voilà qu’aujourd’hui cette confiante superstition qui m’éblouissait se dissipe. Ce nuage d’or qui me cachait la Divinité s’évanouit. Descendu dans les profondeurs de moi-même, j’ai appris ma faiblesse, j’ai rougi de ma stupidité, j’ai pleuré de rage en voyant la puissance de la matière et l’impuissance de cette ame dont j’étais si fier, dont je croyais le règne si assuré. Voilà que je sais qui je suis, et que je demande à mon maître pourquoi il m’a fait ainsi, pourquoi cette intelligence avide, pourquoi cette imagination orgueilleuse et délicate sont à la merci des plus grossiers désirs ? Pourquoi les sens peuvent imposer silence à la pensée, étouffer l’instinct du cœur, le discernement de l’esprit.

Ô honte ! honte et douleur ! Je croyais que les baisers de cette femme me trouveraient aussi froid que le marbre. Je croyais que mon cœur se soulèverait de dégoût en l’approchant, et j’ai été heureux auprès d’elle, et mon ame s’est dilatée en possédant ce corps sans ame !

C’est moi qui suis méprisable, et c’est Dieu que je hais, et vous aussi, vous, le phare et l’étoile qui m’avez fait connaître l’horreur de ces abîmes, non pour m’en préserver, mais pour m’y précipiter ; vous, Lélia, qui pouviez me fermer les yeux, m’épargner ces hideuses vérités, me donner un plaisir dont je n’aurais pas rougi, un bonheur que je n’aurais pas maudit et détesté ! Oui, je vous hais comme mon ennemi, comme mon fléau, comme l’instrument de ma perte. Vous pouviez au moins prolonger mon erreur et m’arrêter encore quelques jours aux portes de l’éternelle douleur, et vous ne l’avez pas voulu ! Et vous m’avez poussé dans le vice sans daigner m’avertir, sans écrire à l’entrée : — Laissez l’espérance aux portes de cet enfer, vous qui voulez en franchir le seuil, en affronter les terreurs ! — J’ai tout vu, tout bravé. Je suis aussi savant, aussi sage, aussi malheureux que vous. Je n’ai plus besoin de guide. Je sais de quels biens je puis faire usage, à quelles ambitions il me faut renoncer ; je sais quelles ressources peuvent repousser l’ennui qui dévore votre vie. J’en userai puisqu’il le faut. Adieu donc ! Tu m’as bien instruit, bien éclairé ; je te dois la science ; maudite sois-tu, Lélia !