L’Énéide (trad. Delille) - VI

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Livre V VirgileL’Énéide
Traduction en vers de Jacques Delille
Livre VI
Livre VII




 
Il dit, rend leur essor aux ailes des vaisseaux ;
Et Cume, enfant d’Eubée, a reçu le héros.
L’ancre à la dent mordante en tombant les captive,
Leur bec regarde l’onde, et leur poupe la rive.
Soudain, avec transport, mille jeunes Troyens
Touchent d’un saut léger aux bords ausoniens.
Leurs soins sont partagés : du roc qui le recèle
L’un d’un feu pétillant fait jaillir l’étincelle ;
L’autre parcourt des bois nu des fleuves nouveaux,
Va, d’un œil curieux, reconnaître les eaux.
Cependant le héros, plein d’espoir et de crainte,
Du peuple d’Apollon va visiter l’enceinte,
Et l’antre prophétique où brûlant de son feu,
La prêtresse en fureur se débat sous son dieu,
Et cache sa présence au vulgaire profane.
Ils découvrent déjà la forêt de Diane,

Et son temple, dont l’or relève la beauté.
Dédale, de Minos fuyant la cruauté,
Osa, se confiant à ses rapides ailes,
Tenter un vol hardi dans des routes nouvelles ;
Et, vainqueur fortuné des vents glacés du nord,
Sur les remparts de Cume abattit son essor.
Sitôt que l’a reçu la plage hospitalière,
Il t’élève un beau temple, ô dieu de la lumière,
Et t’offre, heureux nocher d’une nouvelle mer,
L’aile dont il vogua dans l’océan de l’air.

Aplanissez pour nous la mer et les obstacles,
Dégagez, il est temps, la foi de nos oracles !
Et toi, sainte prêtresse, accorde-nous enfin
Ce que depuis longtemps m’accorde le Destin,
Et fixe en ces climats notre fortune errante !
Pour prix de ce bienfait ma main reconnaissante
Bâtira d’un beau marbre un somptueux séjour
A la reine des nuits, au dieu brillant du jour ;
De tes accents sacrés et de tes saints mystères,
Là, des hommes choisis seront dépositaires :
J’en fais ici le vœu. Mais aux vents indiscrets
Ne va pas confier tes éternels décrets,
Graver l’ordre des dieux sur la feuille mobile :
Parle, parle toi-même ! Il dit, et la Sibylle

De son antre profond, terrible, l’œil en feu,
Impatiente encor, lutte contre le dieu.
Plus elle se débat, et plus il la tourmente,
S’imprime dans son cœur, sur sa bouche écumante,
Façonne son maintien, ses paroles, ses traits,
Et lui souffle des sons dignes de ses décrets.
D’elles-mêmes alors les cent portes s’ouvrirent,
Et ces accents sacrés dans les airs retentirent :
« Fais taire tes frayeurs, chef d’illustres bannis ;
Oui, sur les flots enfin tes malheurs sont finis.
Mais que la terre encor te garde de tempêtes !
Oui, je les garantis tes illustres conquêtes :
Les Troyens obtiendront les champs de Latinus,
Mais à quel prix sanglant ils seront obtenus !
Je vois, je vois la guerre et le meurtre et la rage,
Et le Tibre effrayé regorgeant de carnage.
Là de Bellone encor tu verras le drapeau,
Un nouveau Simoïs, un Achille nouveau,
Né, comme le premier, du sang d’une déesse.
Là de Junon encor la haine vengeresse
Des Troyens dévoués suivra partout tes pas.
Contre elle quels secours n’imploreras-tu pas !

Vain espoir ! ton destin poursuit partout sa proie :
Une autre Hélène encor embrase une autre Troie ;
Ton malheur vient encor d’un hymen étranger.
Toi, conserve un cœur ferme au milieu du danger :
Un bonheur imprévu t’attend dans ta détresse,
Tes premiers défenseurs te viendront de la Grèce ».
Ainsi de l’antre saint la prophétique horreur
Trouble sur son trépied la prêtresse en fureur ;
Ainsi le dieu terrible, aiguillonnant son âme,
La perce de ses traits, l’embrase de sa flamme,
Répand sur ses discours sa sainte obscurité,
Et même en l’annonçant voile la vérité.
Enfin sa rage tombe, et son délire cesse.
Enée alors reprend : « O sublime prêtresse !
De mon triste avenir ces terribles tableaux,
Ces aspects menaçants, ne me sont pas nouveaux.
Cent fois, anticipant ma pénible carrière,
J’ai tout prévu ; mais vous, exaucez ma prière ;
Puisque s’ouvre en ces lieux la porte de Pluton,
Que ce lac communique au sombre Phlégéthon,
Que d’un père chéri je revoie au moins l’ombre :
Vous-même guidez-moi dans cet abîme sombre.

Hélas ! parmi les morts, et le fer et les feux,
Tout fier de me courber sous ce poids glorieux,
Et des traits ennemis évitant la poursuite,
A la Grèce en fureur j’échappai par la fuite ;
Et lui, faible et penché sous le fardeau des ans,
Sous un ciel orageux, sur les flot menaçants,
Accompagnant son fils sur des rives lointaines,
Partageait, à la fois, et consolait mes peines.
Son ordre exprès m’envoie à vos sacrés lambris ;
Ayez pitié du père, ayez pitié du fils !
Hécate sur ces lieux vous remit sa puissance,
Ne trahissez donc point ma pieuse espérance.
Orphée a pu jadis, grâce à ses doux accords,
Descendre encor vivant dans l’empire des morts.
Tour à tour revoyant et perdant la lumière,
Pollux aux bords du Styx va remplacer son frère.
Conterai-je Thésée, Alcide, et tous les noms
Des demi-dieux admis dans ces gouffres profonds ?
Comme eux, de Jupiter j’ai reçu la naissance :
Ayant les mêmes droits, j’ai la même espérance ».
Ainsi le fils des dieux, une main sur l’autel,
Demande une faveur au-dessus d’un mortel.

La prêtresse répond : « O l’espoir de ta race !
Sais-tu bien ce qu’ici demande ton audace ?
Il n’est que trop aisé de descendre aux enfers,
Les palais de Pluton nuit et jour sont ouverts ;
Mais rentrer dans la vie, et revoir la lumière,
Est un bonheur bien rare, un vœu bien téméraire.
Le Destin n’accorda ce privilège heureux
Qu’à peu de favoris, issus du sang des dieux.
Le passage est fermé par des forêts profondes,
Le Cocyte à l’entour roule ses noires ondes.
Mais, si tels sont tes vœux, si ton pieux amour
Veut passer l’Achéron, qu’on passe sans retour,
Ecoute mes leçons : dans la cuit ténébreuse
Dont un bois vaste entoure une vallée ombreuse,
D’un rameau précieux se cache le trésor ;
L’or brille sur sa tige, et son feuillage est d’or,
Là préside des dieux l’auguste souveraine ;
Mais nul ne peut percer cette nuit souterraine,
Qu’il n’ait de ce rameau cueilli le riche don
Que demande en tribut l’épouse de Pluton.
On a beau l’arracher au tronc qui le possède,
Soudain un rameau d’or au rameau d’or succède,

Et, toujours reproduit, le précieux métal
Rend à l’arbre immortel son luxe végétal.
Toi donc, perçant des bois la nuit silencieuse,
Va chercher, va cueillir la branche précieuse :
Si dans les sombres lieux t’appelle le Destin,
Docile, d’elle-même elle suivra ta main :
Autrement, aucune arme, aucune main mortelle
Ne pourrait triompher de sa tige rebelle.
C’est peu : tandis qu’ici tu consultes les dieux,
De l’un de tes amis la mort ferme les yeux,
Et souille tes vaisseaux de ses vapeurs funestes.
Dans l’asile des morts va déposer ses restes,
Offre une brebis noire aux noires déités,
Que ces premiers devoirs soient d’abord acquittés :
Alors tu pourras voir, au gré de ton envie,
Ces lieux où la mort règne, et qu’abhorre la vie ».
Elle dit. Le héros, le cœur préoccupé,
D’étonnement, de crainte, et de respect frappé,
Triste, les veux baissés, s’éloignant en silence,
Maudissait la fortune et sa longue inconstance.
A son chagrin profond Achate unit le sien :
Mille discours divers forment leur entretien.

Quel est ce malheureux, quelle est cette ombre chère,
Pour qui Pluton demande un tribut funéraire ?
Quand leurs tristes regards, ô coup inattendu !
Reconnaissent Misène à leurs pieds étendu,
Miséne dont l’airain, cher au dieu de la Thrace,
Echauffait la valeur et rallumait l’audace.
Jadis, du grand Hector illustre compagnon,
Il portait près de lui la lance et le clairon.
Mais, quand Hector perdit la vie et la victoire,
Sous un autre héros gardant la même gloire,
Du vaillant fils d’Anchise il suivit le destin.
Un jour qu’il embouchait l’harmonieux airain,
Provoque par les sous de sa conque sonore,
Un des Tritons jaloux, qu’un noir dépit dévore,
Si le dépit est fait pour les aines des dieux,
Saisit dans sa fureur ce rival odieux,
Le plonge entre les rocs, sous la vague écumeuse ;
Tous pleurent sa vaillance et sa trompe fameuse.
Et le héros surtout, du sommet d’un rocher,
Veut porter jusqu’aux cieux son superbe bûcher.
De l’antique forêt déjà les chênes tombent ;
Les sapins orgueilleux sous la hache succombent :

Ils déchirent leurs troncs, ils coupent leurs rameaux,
Et du sommet des monts font rouler des ormeaux.
Enée est à leur tête ; il médite en silence ;
Et, plongeant ses regards dans la forêt immense :
« Oh ! dans son vaste sein si ce bois spacieux
Me montrait le rameau que demandent les dieux !
La Sibylle l’annonce ; et ta mort, ô Misène !
Me prouve trop combien sa parole est certaine ;
Et le Destin, toujours trop fécond en douleurs,
Ne m’a jamais en vain annoncé des malheurs ».
Comme il disait ces mots, deux colombes légères,
De la belle Cypris agiles messagères,
S’abattent sur la terre ; et son regard surpris
Reconnaît de Vénus les oiseaux favoris,
Aussitôt il s’écrie : « Oiseaux de Cythérée,
Si vous venez vers moi de la volte éthérée,
Volez ; que votre vol me guide vers ces lieux
Où ma main doit cueillir le rameau précieux :
Et toi, ma mère ! et toi, conduis-moi sur leur trace ».
Le couple alors s’envole, et, d’espace en espace,
Autant que l’œil de loin peut suivre leur essor,
S’élève, redescend, et se relève encor.

Mais de l’affreux Averne et de ses lacs immondes
A peine ces oiseaux ont reconnu les ondes.
Ils détournent leur course, et, d’un vol assuré,
Vont se poser tous deux sur l’arbre désiré.
Son or brille à travers une sombre verdure.
Tel, quand le pâle hiver nous souffle la froidure,
Le gui sur un vieux chêne étale ses couleurs,
Et l’arbuste adoptif le jaunit de ses fleurs :
Tel était ce rameau ; tel, en lames bruyantes,
S’agite l’or mouvant de ses feuilles brillantes.
Au doux frémissement, à l’éclat de cet or,
Le héros court, saisit, emporte son trésor,
Et vole triomphant l’offrir à la déesse.
  Cependant les Troyens, accablés de tristesse,
Debout près de Misène, objet de leurs douleurs,
L’entouraient en silence, et répandaient des pleurs.

D’abord, de troncs fendus, de rameaux sans verdure,
Ils dressent du bûcher l’immense architecture ;
Et, du triste édifice entourant les apprêts,
En cercle sont penchés de lugubres cyprès ;
Au-dessus du héros on a placé les armes.
Pour en baigner ce corps, digne objet de leurs larmes,
Les uns versent les flots bouillonnants dans l’airain,
Et de riches parfums s’épanchent de leur main.
On gémit, on le met sur le lit funéraire,
De ses restes chéris triste dépositaire ;
On étend au-dessus des habits précieux :
Celui qui les portait les rend chers à leurs yeux.
D’autres, le regard morne, et l’âme désolée,
Triste et lugubre emploi, portent le mausolée,
Suivent l’usage antique, et, tremblant d’approcher,
En détournant les yeux allument le bûcher.
L’encens, l’huile, les mets, les offrandes pieuses
Que jettent dans le feu leurs mains religieuses,
Brûlent avec le corps ; un parfum précieux
Arrose les débris qu’épargnèrent les feux ;
La douleur les confie à l’urne sépulcrale ;
Le rameau de la paix répand l’onde lustrale.

On pleure encor Misène, on l’appelle trois fois,
Et les derniers adieux attendrissent leur voix.
Enée à cet honneur en joint un plus durable,
Sur un mont il élève un trophée honorable,
Y place de sa main la lance et le clairon ;
Et ces bords, ô Misène ont conservé ton nom.
Mais il est d’autres soins qu’exige la prêtresse ;
En un lieu sombre où règne une morne tristesse,
Sous d’énormes rochers, un antre ténébreux
Ouvre une bouche immense : autour, des bois affreux,
Les eaux d’un lac noirâtre, en défendent la route :
L’œil plonge avec effroi sous sa profonde voûte.
De ce gouffre infernal l’impure exhalaison
Dans l’air atteint l’oiseau frappé de son poison,
Et de là, par les Grecs, il fut nommé l’Averne.
Avant que d’affronter son horrible caverne,
La prêtresse d’abord, sous les couteaux sanglants,
De quatre taureaux noirs a déchiré les flancs,
Les baigne d’un vin pur, et pour premier hommage,
Brûle un poil arraché de leur tête sauvage,
L’offre à la déité qui, du trône des airs,
Etend son double empire au gouffre des enfers.

D’autres frappent du fer les victimes mourantes,
Et reçoivent le sang dans des coupes fumantes.
Un glaive au même instant, dans les mains du héros,
A la terre, à la nuit, vieux enfants du chaos,
Immole une brebis, dont la couleur rappelle
La noire obscurité de la nuit éternelle.
La fille de Cérès, Proserpine, à son tour,
Stérile déité d’un stérile séjour,
En hommage reçoit une vache inféconde ;
Puis il consacre au roi de ce lugubre monde
L’offrande funéraire et ces tristes autels
Que dans l’ombre des nuits invoquent les mortels.
Lui-même il abandonne aux flammes dévorantes
Des taureaux égorgés les entrailles sanglantes.
Vulcain en fait sa proie, et du gras olivier
L’onctueuse liqueur arrose le brasier.
Voilà qu’au jour naissant mugissent les campagnes ;
La cime des forêts tremble au front des montagnes ;
La terre éprouve au loin d’affreux ébranlements,
Et les chiens frappent l’air de leurs longs hurlements.
Soudain à son approche ont tressailli les mânes :
« Loin de ce bois sacré ! loin de mes yeux, profanes !

S’écria la prêtresse. Et toi, qui suis mes pas,
Enée, arme ton cœur ; Enée, arme ton bras ».
Elle dit, et s’élance au fond de l’antre sombre ;
Et lui, d’un pas hardi, vole, et la suit dans l’ombre.
  Tristes divinités du gouffre de Pluton !
Toi, lugubre Chaos ! et toi, noir Phlégéthon !
Permettez qu’un mortel de vos rives funèbres
Trouble le long silence et les vastes ténèbres,
Et sonde dans ses vers, noblement indiscrets,
L’abîme impénétrable où dorment vos secrets.
  Tous les deux, s’avançant dans ces tristes royaumes
Habités par le vide, et peuplés de fantômes,
Marchaient à la lueur du crépuscule obscur :
Tel, lorsqu’un voile épais du ciel cache l’azur,
Au jour pâle et douteux qu’épargne un ciel avare,
Dans le fond des forêts le voyageur s’égare.
  Devant le vestibule, aux portes des enfers,
Habitent les Soucis et les Regrets amers,
Et des Remords rongeurs l’escorte vengeresse ;
La pâle Maladie, et la triste Vieillesse ;

L’Indigence en lambeaux, l’inflexible Trépas,
Et le Sommeil son frère, et le dieu des Combats ;
Le Travail qui gémit, la Terreur qui frissonne,
Et la Faim qui frémit des conseils qu’elle donne ;
Et l’ivresse du Crime, et les Filles d’enfer,
Reposant leur fureur sur des couches de fer ;
Et la Discorde enfin, qui soufflant la tempête,
Tresse en festons sanglants les serpents de sa tête.
  Au centre est un vieil orme où les fils du Sommeil,
Amoureux de la nuit, ennemis du Réveil,
Sans cesse variant leurs formes passagères,
Sont les hôtes légers de ses feuilles légères.
Là sont tous ces fléaux, tous ces monstres divers
Qui vont épouvanter l’air, la terre et les mers :
Géryon, de trois corps formant un corps énorme ;
Le Quadrupède humain, fier de sa double forme ;
L’Hydre, qui fait siffler cent aiguillons affreux ;
La Chimère, lançant des tourbillons de feux ;
Briarée aux cent bras, levant sa tête impie ;
Et l’horrible Gorgone, et l’avide Harpie.
Enée allait sur eux fondre le fer en main :
« Arrête ! tu ne vois qu’un simulacre vain.

Marchons, dit la prêtresse, et quittons ces lieux sombres :
Ce n’est pas aux héros à combattre des ombres ».
  De là vers le Tartare un noir chemin conduit ;
Là l’Achéron bouillonne, et roulant à grand bruit,
Dans le Cocyte affreux vomit sa fange immonde.
L’effroyable Caron est nocher de cette onde.
D’un poil déjà blanchi mélangeant sa noirceur,
Sa barbe étale aux yeux son inculte épaisseur ;
Un nœud lie à son cou sa grossière parure.
Sa barque, qu’en roulant noircit la vague impure,
Va transportant les morts sur l’avare Achéron ;
Sans cesse il tend la voile ou plonge l’aviron.
Son air est rebutant, et de profondes rides
Ont creusé son vieux front de leurs sillons arides ;
Mais, à sa verte audace, à son œil plein de feu,
On reconnaît d’abord la vieillesse d’un dieu.
  D’innombrables essaims bordaient les rives sombres,
Des mères, des héros, aujourd’hui vaines ombres,
Les vierges que l’hymen attendait aux autels,
Des fils mis au bûcher sous les yeux paternels,
Plus pressés, plus nombreux que ces pâles feuillages
Sur qui l’hiver naissant prélude à ses ravages,

Ou que ce peuple ailé, qu’en de plus doux climats,
Exile par milliers le retour des frimas,
Ou qui, vers le printemps, aux rives paternelles,
Revole, et bat les airs de ses bruyantes ailes.
  Tels, vers l’affreux nocher ils étendent les mains,
Implorent l’autre bord. Lui, dans ses fiers dédains,
Les admet à son gré dans la fatale barque,
Reçoit le pâtre obscur, repousse le monarque.
A cet aspect touchant, au tableau douloureux
Du concours empressé de tant de malheureux,
Le héros s’attendrit : « Prêtresse vénérable !
Pourquoi vers l’Achéron cette foule innombrable ?
Pourquoi de ces mortels, sur la rive entassés,
Les uns sont-ils reçus, les autres repoussés ?
Quel destin les soumet à ces lois inégales ?
— O prince ! devant vous sont les ondes fatales,
Le Cocyte terrible, et le Styx odieux,
Par qui jamais en vain n’osent jurer les dieux.
  Ce vieillard, c’est Caron, leur nautonier horrible,
Qui sur les flots grondants de cette onde terrible
Conduit son noir esquif. De ceux que vous voyez,
Les uns y sont admis, les autres renvoyés :

Les premiers ont reçu les funèbres hommages ;
Les autres, sans cercueil, ont vu les noirs rivages.
Tant qu’ils n’ont pas reçu les honneurs dus aux morts,
Durant cent ans entiers ils errent sur ces bords ;
Enfin leur exil cesse, et leur troupe éplorée
Atteint au jour prescrit la rive désirée ».
Le héros est ému d’un sort si rigoureux.
Oronte et Leucaspis frappent soudain ses yeux :
Tous deux ils avaient fui les murs fumants de Troie,
Et des flots mutinés tous deux furent la proie.
Palinure comme eux avait fini ses jours :
Des astres de la nuit il observait le cours,
Lorsqu’il tomba plongé dans la liquide plaine :
Le héros l’aperçoit, le reconnaît sans peine :
« Palinure, est-ce toi ? Comment t’ai-je perdu ?
Apollon, qui jamais en vain n’a répondu,
Pour la première fois dément donc ses oracles.
Tu devais, avec nous forçant tous les obstacles,
Aux bords tant désirés conduire tes amis ;
Et voilà comme il tient ce qu’il avait promis.
  — Les dieux, dit le nocher, que votre plainte cesse,
N’ont ni causé ma mort, ni trahi leur promesse.

La main au gouvernail, l’œil tourné vers les cieux,
Tandis que j’observais leur cours silencieux,
Par un sort imprévu précipité dans l’onde,
J’entraînai le timon dans ma chute profonde.
Mais, j’en atteste ici le terrible élément,
J’ai moins tremblé pour moi, dans ce fatal moment,
Que pour mes compagnons, pour vous, pour votre flotte,
Surtout pour mon vaisseau, privé de son pilote.
Durant trois longues nuits j’ai, d’un bras courageux,
Lutté contre les vents et les flots orageux ;
Enfin mon œil, du haut d’une vague écumante,
Vit de loin cette terre, objet de notre attente.
Sous le poids dont les eaux chargeaient mon vêtement,
Vers le bord désiré je nageais lentement :
Du bord que j’invoquais une vague m’approche,
Je m’élance, et saisis les pointes d’une roche.
J’aperçois des humains, j’implore leur secours,
Et leur lâche avarice a terminé mes jours !
Depuis, mon triste corps est le jouet de l’onde.
Voilà mon sort. Mais vous, par le flambeau du monde,
Par sa douce clarté que je ne verrai plus,
Par votre cher Ascagne et ses jeunes vertus,

Par les mânes d’Anchise, abrégez ma misère.
Un peu de terre, hélas ! suffit à ma prière.
Veline de mon corps vous rendra les débris ;
Ou, s’il se peut, au nom de la belle Cypris,
D’accord avec les dieux, qui vous guident sans doute,
Sur ce fleuve fatal favorisez ma route ;
Que je trouve un asile au-delà de ces flots,
Et que mon ombre au moins obtienne le repos.
— Téméraire mortel ! lui répond la Sibylle,
Où t’égare un désir, un espoir inutile ?
De quelle vaine ardeur ton cœur est consumé !
Quoi ! sans l’ordre des dieux, quoi ! sans être inhumé,
Tu crois franchir le Styx et ses ondes sévères !
Le Destin ne sait pas entendre les prières ;
Cesse de t’en flatter. Ecoute toutefois
De ce même Destin la consolante voix :
Les peuples, redoutant les vengeances célestes,
Par des tributs vengeurs consacreront tes restes,
Et ton nom à jamais consacrera les lieux
Qui doivent recevoir et ta cendre et leurs vœux ».
  Ce discours le console ; et sa gloire future
Calme un peu la douleur de sa triste aventure.

Cependant à grands pas s’avance le héros.
Le nocher, qui du Styx fendait alors les flots,
De loin le voit marcher vers la rive odieuse,
Et traverser du bois l’ombre silencieuse.
A l’aspect du guerrier, de son casque brillant,
Le terrible nocher, de colère bouillant,
Gourmande le héros, et de loin le menace :
« Qui que tu sois, dit-il, que veux-tu ? Quelle audace
Te présente à mes yeux contre l’ordre du sort ?
Arrête ! c’est ici l’empire de la mort ;
Nul n’y paraît vivant ; et de mon indulgence
Je me rappelle trop la triste expérience ;
Je me rappelle trop ce couple suborneur
Qui du lit de Pluton voulut souiller l’honneur.
D’Alcide ai-je oublié l’audace téméraire,
Qui, sous l’œil de Pluton, s’empara de Cerbère,

L’arracha tout tremblant du palais des enfers,
Dompta sa triple tête, et le chargea de fers ? »
  La prêtresse répond : « Bannissez vos alarmes,
Et voyez sans effroi ce guerrier et ses armes :
Pluton n’a rien à craindre, et le gardien des morts
D’aboiements éternels peut effrayer ces bords.
Que, sans craindre un rival, le roi de ces lieux sombres
Règne sur Proserpine ainsi que sur les ombres.
Fameux par ses vertus, fameux par ses exploits,
Enée est devant vous ; et, respectant vos droits,
A son père, habitant des fortunés bocages,
De l’amour filial il porte les hommages :
Si tant de piété ne peut vous émouvoir,
Voyez ce rameau d’or, et sachez son pouvoir ».
Il voit, il reconnaît ce précieux feuillage,
Que, depuis si longtemps n’a vu le noir rivage.
Il s’apaise, en grondant, s’avance au bord des flots,
En écarte la foule, et reçoit le héros.
Trop faible pour le poids, la nacelle fatale
Gémit, chancelle, et s’ouvre à la vague infernale.
Enfin sur l’autre rive, au bord fangeux des eaux,
Tous deux posent le pied parmi de noirs roseaux.

Là ce monstre à trois voix, l’effroyable Cerbère,
Sans cesse veille au fond de son affreux repaire :
Il les voit, il se lève et, déjà courroucés,
Tous ses hideux serpents sur son cou sont dressés,
La prêtresse, apaisant sa fureur rugissante,
Lui jette d’un gâteau l’amorce assoupissante.
Le monstre, tressaillant d’un avide transport,
Ouvre un triple gosier, le dévore, et s’endort ;
Et, dans son antre affreux, sa masse répandue,
Le remplit tout entier de sa vaste étendue.
Le héros part, le laisse en son hideux séjour,
Et s’éloigne des eaux qu’on passe sans retour.
Tout à coup il entend mille voix gémissantes ;
C’étaient d’un peuple enfant les ombres innocentes ;
Malheureux ! qui, flétris dans leur première fleur,
A peine de la vie ont goûté la douceur,
Et ravis, en naissant, aux baisers de

leurs mères,
N’ont qu’entrevu le jour et fermé leurs paupières :
Il se souvient d’Ascagne, et s’émeut à leurs cris.
Près d’eux sont les mortels injustement proscrits ;
Mais l’enfer ne voit point de jugement injuste ;
Minos y tient ouvert son tribunal auguste ;

Il tient l’urne terrible en ses fatales mains,
Et juge sans retour tous les pâles humains.
Non loin sont ces mortels qui, purs de tous les crimes,
De leurs propres fureurs ont été les victimes,
Et, détournant les yeux du céleste flambeau,
D’une vie importune ont jeté le fardeau.
Qu’ils voudraient bien revivre et revoir la lumière !
Recommencer cent fois leur pénible carrière !
Vains regrets ! Par le Styx neuf fois environnés,
L’onde affreuse à jamais les tient emprisonnés.
Ailleurs, dans sa profonde et lugubre étendue,
Le triste champ des pleurs se présente à leur vue.
Là ceux qui, sans goûter des plaisirs mutuels,
N’ont connu de l’amour que ses poisons cruels,
Dans des forêts de myrte, aux plus sombres retraites,
Vont nourrir de leurs cœurs les blessures secrètes :
Là le trépas n’a pu triompher de l’amour.
Là se voit rassemblé dans le même séjour
Tout ce qu’il eut de noble et ce qu’il eut d’infame,
Cette Evadné qui suit son époux dans la flamme ;
Phèdre, brûlant encor d’illégitimes feux ;
Procris, mourant des mains d’un époux malheureux ;
Et toi, qui te perdis par ton amour extrême,
Tendre Laodamie ! et Pasiphaé même.
Eriphyle à son tour montre aux yeux attendris
Les coups, les coups affreux que lui porta son fils ;
Cénis enfin, Cénis, tour à tour homme et femme,
Et tour à tour changeant et de sexe et de flamme.
Triste et sanglante encor des traces du poignard,
Didon, au fond d’un bois, errait seule à l’écart.
Comme on voit ou croit voir, sous des nuages sombres,

L’astre naissant des nuits poindre parmi les ombres,
Son fantôme léger apparaît au héros.
Il vient, il s’attendrit, pleure et lui dit ces mots :
« Est-ce vous que je vois ? ô reine malheureuse !
Elle est donc vraie, hélas ! cette nouvelle affreuse
Qui m’a dit votre mort et votre désespoir ?
Hélas ! et j’en suis cause, et n’ai pu le prévoir !
Non, je n’ai pu prévoir qu’un destin si sévère
Suivrait de votre amant la fuite involontaire.
Qu’il m’en coûta de fuir des rivages si chers !
Oui, j’atteste les dieux, les astres, les enfers,
Que de ces même dieux, dont la loi souveraine
Entraîne ici mes pas dans la nuit souterraine,
L’ordre sacré, lui seul, put m’arracher à vous.
Arrêtez ! pourquoi rompre un entretien si doux ?
Laissez-moi prolonger cette douce entrevue ;
Pour vous pleurer encor mes yeux vous ont revue,
Et je vous entretiens pour la dernière fois ! »
Ainsi, mêlant de pleurs sa douloureuse voix,
Il parlait. Didon garde un farouche silence,
Se détourne en fureur de l’objet qui l’offense ;
Et ses yeux, d’où partaient des regards courroucés,
Demeurent vers la terre obstinément baissés :
Le marbre de Paros n’est pas plus inflexible.
Enfin elle s’échappe, et son âme sensible
Retourne au fond des bois, à ses douleurs si doux,
Jouir des tendres soins de son premier époux.
Le héros plaint tout bas sa triste destinée,
Et suit longtemps des yeux cette ombre infortunée.
Mais il reprend sa route ; il arrive en ces lieux
Où la valeur jouit d’un repos glorieux.
Il y voit Parthénope et le vaillant Tydée,
L’ombre du pâle Adraste encore intimidée.
Il reconnaît surtout ces généreux Troyens
Que moissonna le fer dans les champs phrygiens,

Glaucus avec Médon, Thersiloque son frère,
Les trois fils d’Anténor, si dignes de leur père ;
Polyphète, jadis ministre de Cérès,
Idée enfin qu’on voit, pour charmer ses regrets,
A ses premiers travaux trouver encor des charmes,
Conduire encor des chars, tenir encor des armes.
De ces guerriers fameux en foule environné,
De leur nombreux cortège il s’arrête étonné ;
Mais à peine ils ont vu son armure guerrière,
Les Grecs épouvantés reculent en arrière.
Les uns, glacés d’effroi, vont fuyant devant lui,
Tels que dans leurs vaisseaux jadis ils avaient fui ;
D’autres veulent crier, et leurs voix défaillantes
Expirent de frayeur sur leurs lèvres béantes.
  Déiphobe soudain frappe ses yeux surpris,
De la race des rois misérable débris,
Sanglant, percé de coups, reste affreux de lui-même,
A qui le fer ravit, dans son malheur extrême,
L’organe de l’ouïe et l’usage des yeux.
Son corps tout mutilé n’est plus qu’un tronc hideux,
Et son nez, disparu de son affreux visage,
Du fer déshonorant y marque encor l’outrage.

Tout honteux, il recule ; et, détournant son front,
De ses mains qu’il n’a plus en veut cacher l’affront.
Le héros effrayé le reconnaît à peine,
Et la voix d’un ami console ainsi sa peine :
« Noble fils de Priam, ah ! parle, réponds-moi,
Quel féroce ennemi s’est acharné sur toi ?
Quel monstre a pu sur toi, signalant sa furie,
A cet excès d’horreur porter sa barbarie ?
Est-ce un tigre ? est-ce un homme ? Hélas !on m’avait dit
Que dans la nuit qui fut notre dernière nuit,
Sanglant et fatigué d’un immense carnage,
Toi-même avais péri dans ce confus ravage.
J’honorai ta mémoire ; et, d’une triste voix,
Auprès d’un vain tombeau je t’appelai trois fois.
Ton nom y vit encor ; mais tes amis fidèles
N’ont pu mêler ta cendre aux cendres paternelles.
Je n’ai pu découvrir tes restes malheureux ! »
Déiphobe répond : « Ami trop généreux,
Tes soins compatissants (pouvais-je plus attendre ?)
Ont honoré mon ombre, ont protégé ma cendre.
Hélas ! c’est mon destin, c’est un monstre odieux,
Hélène, à qui je dois ce traitement affreux :

Voilà les monuments de sa tendresse extrême.
Dans notre nuit fatale, à notre heure suprême,
Quand ce colosse altier apportant le trépas,
Entrait gros de malheurs, d’armes et de soldats,
Lorsque tous les fléaux allaient fondre sur Troie,
Vous n’avez pas sans doute oublié quelle joie
Enivrait nos esprits ; et comment l’oublier !
Hélène secondait ce colosse guerrier.
Pour mieux dissimuler sa barbare allégresse,
D’une trompeuse orgie elle échauffait l’ivresse,
Secouait une torche, et, des tours d’Ilion,
Appelait et la Grèce et la destruction.
Je sommeillais alors : ce sommeil homicide,
Du repos de la mort avant-coureur perfide,
A mes vils ennemis livrait un malheureux.
Ma digne épouse alors, ce cœur si généreux,
Ecarte du palais les armes qu’il recèle,
Dérobe à mon chevet ma défense fidèle,
Ce glaive qui, la nuit, protégeait mon sommeil,
Appelle Ménélas à mon affreux réveil :
Il entre, et dans l’instant sa lâche perfidie
Lui livre mon palais, mes armes et ma vie,

Sans doute se flattant, par cette lâcheté,
D’expier envers lui son infidélité.
Que vous dirai-je ? On entre, on fond sur la victime ;
Ulysse les suivait, cet orateur du crime ;
Vous voyez son ouvrage. O toi, qui sais mes maux,
Dieu ! venge l’innocence, et punis mes bourreaux !
Mais vous, fils de Vénus ! quel malheur, quel naufrage,
Ou quel dieu vous conduit sur cet affreux rivage,
Dans ce séjour de deuil, de trouble et de terreur,
Dont le soleil jamais ne vient charmer l’horreur ? »
L’Aurore au teint de rose avançait sa carrière ;
Déjà du temps prescrit fuyait l’heure dernière ;
Tous deux ils s’oubliaient dans ce doux entretien :
« C’est trop, dit la prêtresse au monarque troyen ;
Prince, l’heure s’envole, et vos regrets stériles
Consument un temps cher en larmes inutiles :
Avançons. C’est ici qu’en deux chemins divers
Se sépare, pour nous, la route des enfers.
A gauche des tourments c’est le séjour barbare,
Le séjour des forfaits, l’inflexible Tartare ;
A droite est de Pluton le superbe palais :
Là l’heureux Elysée étale ses attraits,

C’est là qu’il faut marcher. - O divine prêtresse !
Dit alors Déiphobe, excusez ma tendresse.
Je pars ; vous, prince illustre autant que généreux,
Adieu ; plaignez mon sort, et soyez plus heureux ».
Il dit, et dans la foule en pleurant se retire.
Enée alors regarde, et de ce sombre empire
A gauche il aperçoit le séjour odieux,
Que d’un triple rempart enfermèrent les dieux.
Autour le Phégéthon aux ondes turbulentes,
Roule d’affreux rochers dans ses vagues brillantes.
La porte inébranlable est digne de ces murs :
Vulcain la composa des métaux les plus durs.
Le diamant massif en colonnes s’élance ;
Une tour jusqu’aux cieux lève son front immense ;
Les mortels conjurés, les dieux et Jupiter,
Attaqueraient en vain ses murailles de fer.
Devant le seuil fatal, terrible, menaçante,
Et retroussant les plis de sa robe sanglante,
Tisiphone bannit le sommeil de ses yeux ;
Jour et nuit elle veille aux vengeances des dieux.
De là partent des cris, des accents lamentables,
Le bruit affreux des fers traînés par les coupables,

Le sifflement des fouets dont l’air au loin gémit.
Le fils des dieux s’arrête, il écoute, il frémit :
« O prêtresse ! dit-il, quelles sont ces victimes ?
Qui prononça leur peine, et quels furent leurs crimes ?
Parlez, instruisez moi. - Prince religieux,
Répond-elle, gardez d’approcher de ces lieux.
La vertu doit de loin voir le séjour des vices ;
Mais je puis des méchants vous tracer les supplices :
Diane à sa prêtresse a tout dit, tout montré.
Rhadamanthe en ces lieux juge, absout à son gré :
Terrible, il interroge, il entend les coupables,
Les contraint d’avouer les forfaits exécrables
Qu’ils ont cachés dans l’ombre, et qu’au sein de la mort
Ne peut plus expier un stérile remords.
Tisiphone aussitôt, vengeresse des crimes,
Prend ses fouets, ses serpents, et poursuit ses victimes,
Tonne, frappe, redouble ; et, lassant ses fureurs,
Appelle à son secours ses effroyables sœurs ».
Elle parlait : soudain, avec un bruit terrible,
Sur ses gonds mugissants tourne la porte horrible ;
Elle s’ouvre : « Tu vois dans ce séjour de deuil
Quel monstre épouvantable en assiége le seuil.

Plus loin, s’enflant, dressant ses têtes menaçantes,
Une hydre ouvre à la fois ses cent meules béantes.
L’œil n’ose envisager ses antres écumants.
Enfin l’affreux Tartare et ses noirs fondements
Plongent plus bas encor que de leur nuit profonde
Il ne s’étend d’espace à la voûte du monde.
Là, de leur chute horrible encore épouvantés,
Roulent ces fiers géants par la terre enfantés.
Là des fils d’Aloüs gisent les corps énormes ;
Ceux qui, fendant les airs de leurs têtes difformes,
Osèrent attenter aux demeures des dieux,
Et du trône éternel chasser le roi des cieux.
Là j’ai vu de ces dieux le rival sacrilège,
Qui, du foudre usurpant le divin privilège,
Pour arracher au peuple un criminel encens,
De quatre fiers coursiers aux pieds retentissants
Attelant un vain char dans l’Elide tremblante,
Une torche à la main y semait l’épouvante :
Insensé qui, du ciel prétendu souverain,
Par le bruit de son char et de son pont d’airain,
Du tonnerre imitait le bruit inimitable !
Mais Jupiter lança le foudre véritable,

Et renversa, couvert d’un tourbillon de feu,
Le char, et les coursiers, et la foudre, et le dieu.
Son triomphe fut court, sa peine est éternelle.
Là, plus coupable encore, est ce géant rebelle,
Ce fameux Tityus, autre rival des dieux,
De la terre étonnée enfant prodigieux :
Par un coup de tonnerre aux enfers descendue,
Sur neuf vastes arpents sa masse est étendue.
Un Vautour sur son cœur s’acharne incessamment,
De sa faim éternelle éternel aliment ;
Contre l’oiseau rongeur en vain sa rage gronde ;
Il habite à jamais sa poitrine profonde ;
Il périt pour renaître, il renaît pour souffrir ;
Il joint l’horreur de vivre à l’horreur de mourir ;
Et son cœur, immortel et fécond en tortures,
Pour les rouvrir encor referme ses blessures.
Rappellerai-je ici le superbe Ixion,
Le fier Pirithoüs, et leur punition ?
Sur eux pend à jamais, pour punir leur audace,
D’un roc prêt à tomber l’éternelle menace ;
Tantôt, pour irriter leur goût voluptueux,
S’offrent des mets exquis et des lits somptueux :

Vain espoir ! Des trois sœurs la plus impitoyable
Est là, levant sa tête, et sa voix effroyable
Leur défend de toucher à ces perfides mets,
Qui les tentent toujours sans les nourrir jamais.
Là sont ceux dont le cœur a pu haïr un frère ;
Ceux dont la main impie ose outrager un père ;
Ceux qui de leurs clients ont abusé la foi ;
Celui qui, possédant, accumulant pour soi,
Aux besoins d’un parent ferme son cœur barbare,
Et seul couve des yeux son opulence avare.
Ce nombre est infini. Vous nommerai-je ceux
Qu’un amour adultère a brûlés de ses feux,
Et ceux qui, se rangeant sous les drapeaux d’un traître,
Désertent lâchement la cause de leur maître ?
Chacun d’eux, dans les fers, attend son châtiment,
Et cette attente horrible est leur premier tourment,
Ne me demandez pas les peines innombrables
Que partage le ciel à tous ces misérables :
A rouler un rocher l’un consume ses jours ;
L’autre, toujours montant, et retombant toujours,
Voyage avec sa roue. Un destin tout contraire
De Thésée a puni l’audace téméraire ;

De ses longues erreurs revenus désormais,
Sur sa pierre immobile il s’assied pour jamais.
C’est là son dernier trône : exemple épouvantable !
Là sans cesse il redit d’une voix lamentable :
« Par le destin cruel que j’éprouve en ces lieux,
Apprenez, ô mortels ! à respecter les dieux ».
Ils ont leur place ici, ces lâches mercenaires,
Qui vendent leur patrie à des lois étrangères.
La peine suit de près ce père incestueux
Qui jeta sur sa fille un œil voluptueux,
Et, jusque dans son lit, portant sa flamme impure,
D’un horrible hyménée outragea la nature.
Ils sont jugés ici tous ces juges sans foi,
Qui de l’intérêt seul reconnaissaient la loi,
Qui mettant la justice à d’infames enchères,
Dictaient et rétractaient leurs arrêts mercenaires,
Et de qui la balance, inclinant à leur choix,
Corrompit la justice, et fit mentir les lois ;
Tous ces profanateurs des liens légitimes,
Tout ce qui est coupable, et jouit de ses crimes.
Non, quand j’aurais cent voix, je ne pourrais jamais
Dire tous ces tourments, compter tous ces forfaits.

Mais c’est trop de discours ; ranime ton courage,
Suis-moi : je vois d’ici ce magnifique ouvrage,
Ce palais de Pluton, noble rival des cieux,
Et du dieu de Lemnos chef-d’œuvre audacieux.
Voici bientôt la porte où la branche divine
Doit par sa riche offrande apaiser Proserpine ».
Elle dit : et tous deux, par des sentiers obscurs,
Ils poursuivent leur route, et marchent vers ces murs.
Le héros, le premier, touche au bout de sa course,
Se baigne en des flots purs, tout récents de leur source,
Et suspend son hommage au palais de Pluton.
Ils avancent : au lieu de l’ardent Phlégéthon
Et des rocs que roulait son onde impétueuse,
Des vergers odorants l’ombre voluptueuse,
Les prés délicieux et les bocages frais,
Tout dit : voici les lieux de l’éternelle paix !
Ces beaux lieux ont leur ciel, leur soleil, leurs étoile.
Là de plus douces nuits éclaircissent leurs voiles ;
Là pour favoriser ces douces régions,
Vous diriez que le ciel a choisi ses rayons.
Tantôt ce peuple heureux, sur les herbes naissantes,
Exerce, en se jouant, des luttes innocentes ;

Tantôt leurs pieds légers sur de riants gazons,
Bondissent en cadence au doux bruit des chansons ;
D’autres touchent la lyre ; à leur tête est Orphée,
Tel qu’il charma jadis les sommets du Riphée.
Son luth harmonieux, qu’accompagne sa voix,
Ou frémit sous l’archet, ou parle sous ses doigts.
L’œil suit les plis mouvants de sa robe flottante,
L’oreille est suspendue à sa lyre touchante,
Et, sur sept fils divins où résonnent sept tons,
Son doigt léger parcourt l’intervalle des sons.
Là brillent réunis, dans des scènes champêtres,
Les héros des Troyens, leurs princes, leurs ancêtres ;
Tous, conservant les goûs dont ils furent épris,
Dans ce séjour de paix offrent aux yeux surpris
Des ombres retraçant les scènes de la guerre.
Ici des javelots enfoncés dans la terre ;
Là des coursiers sur l’herbe errant paisiblement ;
Des armes et des chars le noble amusement,
Ont suivi ces guerriers sur cet heureux rivage,
Et de la vie encore ils embrassent l’image,
Du tranquille bonheur qui règne dans ces lieux
Une scène plus douce attire encor ses yeux.

Plusieurs, couchés en paix sur l’épaisseur des herbes
Où l’Eridan divin roule ses eaux superbes,
Sous l’ombrage odorant des lauriers toujours verts,
Joignent leur douce voix au doux charme des vers.
Là règnent les vertus ; là sont ces cœurs sublimes,
Héros de la patrie ou ses nobles victimes ;
Les prêtres qui n’ont point profané les autels ;
Ceux dont les chants divins instruisaient les mortels ;
Ceux dont l’humanité n’a point pleuré la gloire ;
Ceux qui, par des bienfaits, vivent dans la mémoire,
Et ceux qui, de nos arts utiles inventeurs,
Ont défriché la vie et cultivé les mœurs.
De festons d’un blanc pur leurs têtes se couronnent ;
Avec eux est Musée, en cercle ils l’environnent.
Il les domine tous d’un front majestueux.
La Sybille l’aborde : « O chantre vertueux,
Qui charmas les humains, la terre et l’Elysée,
De grâce, apprenez-moi, vénérable Musée,
Où d’Anchise est fixé le paisible séjour ?
C’est pour lui qu’exilés de l’empire du jour,
Nous avons des enfers franchi les rives sombres.
— Nul espace marqué n’enferme ici les ombres,

Dit le vieillard ; le sort abandonne à leur choix
Ces coteaux enchantés, ces ruisseaux et ces bois,
Mais suivez-moi, venez ; sur ce coteau tranquille
Je conduirai vos pas ; le chemin est facile ».
Après avoir de loin contemplé ces beaux lieux,
Dont Anchise foulait les prés délicieux,
Ils descendent : Anchise, au fond de ces bocages,
De ses neveux futurs contemplait les images ;
D’un regard paternel il fixait tour à tour
Ce peuple de héros qui doivent naître un jour ;
Il remarquait déjà les mœurs, les caractères,
Les vertus, les exploits des enfants et des pères.
Son fils sur les gazons vers lui marche à grands pas ;
Anchise, plein de joie, accourt, lui tend les bras ;
Et l’œil baigné de pleurs, d’une voix défaillante :
« Te voilà donc ! dit-il ; ta tendresse constante
A donc tout surmonté ! je puis donc, ô mon fils !
Ouïr ta douce voix, fixer tes traits chéris !
Hélas ! en t’espérant dans ces belles demeures,
Mon amour mesurait et les jours et les heures,
Il ne m’a point trompé ; mais que de maux divers,
O mon fils ! t’ont suivi sur la terre et les mers !

Combien j’ai craint surtout le séjour de Carthage !
— O mon père ! c’est vous, c’est votre triste image
Qui, de tous les devoirs m’imposant le plus doux,
Du séjour des vivants m’a conduit près de vous.
Pour moi, pour mes vaisseaux, bannissez vos alarmes.
Donnez-moi cette main ; que je goûte les charmes
D’un entretien si doux. Ah ! ne m’en privez pas :
Laissez-moi vous tenir, vous presser dans mes bras !
De ce dernier adieu ne m’ôtez point les charmes ! »
Il dit, et de ses yeux laisse tomber des larmes ;
Trois fois, pour le saisir, fait de tendres efforts,
Trois fois l’ombre divine échappe à ses transport,
Tel fuit le vent léger, tel s’évapore un songe.
Cependant du héros l’œil avide se plonge
Au fond d’un bois profond, plein de verts arbrisseaux
Dont le doux bruit s’accorde au doux bruit des ruisseaux,
Le Léthé baigne en paix ces rives bocagères,
Là des peuples futurs sont les ombres légères,
Tel aux premiers beaux jours un innombrable essaim
Sort, vole autour des fleurs, se pose sur leur sein ;
Dans les airs, sur les eaux, le peuple ailé bourdonne,
Et de leur vol bruyant la plaine au loin résonne.

Le héros veut savoir quels sont ces lieux si beaux,
Quels peuples ont couvert ces rives, ces coteaux.
« Mon fils, dit le vieillard, tu vois ici paraître
Ceux qui dans d’autres corps un jour doivent renaître,
Mais, avant l’autre vie, avant ces durs travaux,
Ils cherchent du Léthé les impassibles eaux,
Et dans le long sommeil des passions humaines
Boivent l’heureux oubli de leurs premières peines.
Dès longtemps je voulais à ton œil enchanté
Montrer ce grand tableau de ma postérité ;
De ses brillants destins ton âme enorgueillie
S’applaudira d’avoir abordé l’Italie ».
Alors, le cœur encor tout rempli de ses maux :
« O mon père ! est-il vrai que, dans des corps nouveaux,
De sa prison grossière une fois dégagée,
L’âme, ce feu si pur, veuille être replongée ?
Ne lui souvient-il plus de ses longues douleurs ?
Tout le Léthé peut-il suffire à ses malheurs ?
— Mon fils, dit le vieillard, dans leur source profonde
Tu vas lire avec moi ces grands secrets du monde.
Ecoute-moi : d’abord une source de feux,
Comme un fleuve éternel répandue en tous lieux,
De sa

flamme invisible échauffant la matière,
Jadis versa la vie à la nature entière,
Alluma le soleil et les astres divers,
Descendit sous les eaux, et nagea dans les airs :
Chacun de cette flamme obtient une étincelle.
C’est cet esprit divin, cette âme universelle,
Qui, d’un souffle de vie animant tous les corps,
De ce vaste univers fait mouvoir les ressorts,
Qui remplit, qui nourrit de sa flamme féconde
Tout ce qui vit dans l’air, sur la terre et sous l’onde.
De la Divinité ce rayon précieux,
En sortant de sa source, est pur comme les cieux.
Mais, s’il vient habiter dans des corps périssables,
Alors, dénaturant ses traits méconnaissables,
Le terrestre séjour le tient emprisonné :
Alors des passions le souffle empoisonné
Corrompt sa pure essence ; alors l’âme flétrie
Atteste son exil, et dément sa patrie.
Même, quand cet esprit, captif, dégénéré,
A quitté sa prion, du vice invétéré
Un reste impur le suit sur son nouveau théâtre ;
Longtemps il en retient l’empreinte opiniâtre,
Et, de

son corps souffrant éprouvant la langueur,
Est lent à recouvrer sa céleste vigueur.
De ces âmes alors commencent les tortures ;
Les unes dans les eaux vont laver leurs souillures ;
Les autres s’épurer dans les brasiers ardents ;
Et d’autres dans les airs sont le jouet des vents.
Enfin chacun revient, sans remords et sans vice,
De ces bois innocents savourer les délices.
Mais cet heureux séjour a peu de citoyens :
Il faut, pour être admis aux champs élysiens,
Qu’achevant mille fois sa brillante carrière,
Le soleil à leurs vœux ouvre enfin la barrière.
Ce grand cercle achevé, l’épreuve cesse alors.
L’âge ayant effacé tous les vices du corps,
Et du rayon divin purifié les flammes,
Un dieu vers le Léthé conduit toutes ces âmes ;
Elles boivent son onde, et l’oubli de leurs maux
Les engage à rentrer dans des liens nouveaux... »
Il dit ; et, devançant Enée et la prêtresse,
De ce peuple bruyant il a fendu la presse ;
De là gagne un coteau, d’où leurs yeux satisfaits
De ses neveux futurs distinguent tous les traits.
«

Tu vois, dit le vieillard, dans ces ombres légères
Les héros renommés dont nous serons les pères ;
Ces princes, que les chefs du peuple ausonien
Se plairont à former de leur sang et du mien.
Le premier que le sort appelle à la naissance,
C’est ce jeune guerrier, appuyé sur sa lance,
Doux fruit de tes vieux ans, roi, père et fils des rois ;
Enfant de Lavinie, il naîtra dans les bois ;
Il leur devra son nom, et sa race aguerrie
Longtemps dominera dans Albe sa patrie.
Après lui vois Procas prendre son noble essor,
Le généreux Capys devancer Numitor.
Nul ne démentira sa noble destinée.
Parmi tes descendants je vois un autre Enée :
Vaillant comme son père, et comme lui pieux,
Il aimera la gloire, il servira les dieux ;
Mais, hélas ! repoussé par les destins contraires,
Il montera trop tard au trône de ses pères.
Admire la vigueur de ces jeunes guerriers ;
Leur front paisible encor n’est pas ceint de lauriers,
Mais d’un feston plus doux le chêne les couronne.
Ils partent : de ses tours Nomente s’environne ;

Ils forment vingt cités pour vingt peuples heureux,
Et Gabie, et Fidène, et ce séjour fameux
Où de la chasteté brillera le modèle,
D’autres, pour augmenter leur puissance nouvelle,
Bâtiront Pommetie et les remparts d’Inus,
Lieux célèbres un jour, maintenant inconnus.
Voyez-vous ce guerrier, l’honneur de l’Italie,
Ce demi-dieu mortel, qui, dans le sein d’Ilie,
Pour venger son aïeul, achevé par son bras,
Naîtra du sang de Troie et du dieu des combats ?
Voyez-vous sur son front ces aigrettes flottantes,
De la faveur du ciel ces marques éclatantes,
Cet aspect vénérable et cet air de grandeur,
Où Jupiter lui-même imprime sa splendeur ?
C’est Romulus, c’est lui, par qui Rome immortelle
Du haut de ses sept monts rassemblés autour d’elle,
Portera notre gloire à nos derniers neveux,
Son sceptre au bout du monde, et son nom jusqu’aux cieux ;
Rome, reine des rois, Rome en héros féconde,
La terreur, la maîtresse et l’exemple du monde.
Telle aux jours glorieux de ses solennités,
Fière et s’environnant de cent divinités,

Sur son char triomphant la féconde Cybèle
Contemple avec orgueil une race aussi belle,
Et dans ses petits-fils embrasse autant de dieux,
Tous buvant le nectar, tous habitants des cieux.
Tourne les yeux : cc peuple où tes destins prétendent,
Ces fiers Romains, regarde, ils sont là qui t’attendent ;
Voilà César, voilà ces héros triomphants,
Du noble sang d’Iule innombrables enfants.
Mais celui que le ciel promit par cent oracles,
Pour qui seront les dieux prodigues de miracles,
Le second des Césars, le premier des humains,
C’est Auguste, c’est lui, dont les puissantes mains
Rendront au Latium, heureux par son génie,
Ce brillant âge d’or de l’antique Ausonie ;
Et le noir Garamante, et l’Africain brûlant,
Et l’Atlas qui soutient le ciel étincelant,
Les lieux où le jour meurt, où l’aurore commence,
Ajoutent leur empire à son empire immense ;
Et son char, loin du cercle où Phébus fait son tour,
Atteindra des climats que n’atteint pas le jour.
Déjà, de l’avenir perçant la nuit profonde,
Les oracles sacrés le promettent au monde.

Déjà les froides mers des peuples caspiens,
Et les vastes marais des champs méotiens,
Et le Nil aux sept bras, dont l’Egypte se vante,
Au bruit de ce grand nom frémissent d’épouvante.
Non, Hercule, vainqueur de ses fameux rivaux,
Dont la terre vengée admira les travaux,
Hercule triomphant du monstre d’Erymanthe,
Qui de Lerne à ses pieds foula l’hydre écumante,
Dont la flèche atteignit la biche aux pieds d’airain ;
Non, le dieu de Nysa, qui sut plier au frein
Des tigres asservis à ses mains souveraines,
Qui, de festons de pampre entrelaçant leurs rênes,
Jusqu’aux portes du jour a fait voler son char,
N’ont point vu tant de lieux qu’en a conquis César.
Le monde nous attend, et ton grand cœur balance !
Et l’Ausonie encor n’est pas sous ta puissance !
Mais quel noble vieillard paraît dans le lointain,
L’olivier sur le front, l’encensoir à la main ?
A cette barbe blanche, à ce maintien auguste
Je reconnais Numa, prêtre saint et roi juste,
Qui, créateur du culte, et fondateur des lois,
Passa d’un toit obscur dans le palais des rois.

Mais de l’art des combats il négligea la gloire :
L’aigle oublia son vol, et Rome la victoire.
Sors, ô brave Tullus ! sors de ce long repos :
Le dieu de Romulus veut revoir ses drapeaux.
Vois Ancus, que déjà l’ambition dévore,
Flattant tous ces Romains qui ne sont pas encore ;
Vois ces Tarquins si fiers, ces tyrans des Romains,
Et Brutus arrachant les faisceaux de leurs mains,
Brutus, des saintes lois vengeur inexorable :
Le premier tient en main la hache redoutable ;
Des Romains le premier il affermit les droits,
Et gouverne en consul où commandaient des rois.
Mais contre son pays sa famille conspire ;
Ses deux fils au tyran veulent rendre l’empire :
Tous deux sont immolés. 0 père malheureux !
Quoi que doivent un jour en penser nos neveux,
La nature gémit, mais la gloire est plus forte,
Le père en lui se tait, et le Romain l’emporte.
Tu marches sur ses pas, sévère Torquatus,
Et Rome, en frémissant, admire vos vertus.
Regarde ces Drusus s’élançant vers la gloire,
Ces Décius mourant pour vivre en la mémoire,

Et Camille aux Gaulois, vaincus de toutes parts,
Arrachant nos drapeaux, et sauvant nos remparts.
Puisse l’étranger seul exciter nos alarmes !
Vois-tu ces deux guerriers couverts des mêmes armes ?
Tous deux s’aiment encor dans cet heureux séjour ;
Mais que d’affreux combats ils livreront un jour !
Du roc sacré d’Alcide et de la Ligurie
Le beau-père descend enflammé de furie ;
Le gendre joint l’Asie à ses nobles Romains.
Malheureux ! désarmez vos parricides mains ;
C’est notre sang, hélas ! que vous allez répandre.
Et toi, mon fils, tu dois cet exemple à ton gendre ;
Il est beau de le suivre, et grand de le donner :
Fils des dieux, c’est à toi, César, de pardonner !
Celui-ci (sur son front quelle gloire est empreinte !)
A son char triomphant enchaînera Corinthe.
Digne du sang de Troie et digne de son nom,
Cet autre détruira les murs d’Agamemnon :
La fière Argos n’est plus, et Mycènes en flamme
Acquitte enfin les pleurs des veuves de Pergame ;
Et, de nos fiers vainqueurs rejeton odieux,
Le dernier Eacide a satisfait aux dieux,

Satisfait à Pallas, qui, sur ses murs en cendre,
Venge enfin ses autels teints du sang de Cassandre.
Parais, brave Cossus ; parais, brave Caton.
Des illustres Gracchus qui ne connaît le nom ?
Et ces deux Scipions, ces deux foudres de guerre,
Qui deux fois de l’Afrique ont désolé la terre ;
Et toi, Fabricius, fier de ta pauvreté,
Et Serranus si grand dans sa simplicité,
Passant de la charrue aux rênes de l’empire ?
  Race des Fabius, souffrez que je respire.
Te voilà, toi que Rome élève au-dessus d’eux,
Toi, qui, te refusant des succès hasardeux,
Seul vers nous à pas lents ramènes la victoire !
D’autres avec plus d’art (cédons-leur cette gloire)
Coloreront la toile, ou d’une habile main
Feront vivre le marbre et respirer l’airain,
De discours plus flatteurs charmeront les oreilles,
Décriront mieux du ciel les pompeuses merveilles :
Toi, Romain, souviens-toi de régir l’univers ;
Donne aux vaincus la paix, aux rebelles des fers ;
Fais chérir de tes lois la sagesse profonde :
Voilà les arts de Rome et des maîtres du monde ».

D’autres ombres passaient comme il disait ces mots,
Anchise alors reprend : « Regarde ce héros,
C’est Marcellus : son front paré par la victoire
Domine tout ce peuple orgueilleux de sa gloire ;
Seul des malheurs de Rome il soutient tout le poids ;
Il arrête Annibal, enchaîne les Gaulois,
Présente à Jupiter de ses mains triomphantes
D’un chef des ennemis les dépouilles sanglantes :
C’est lui qui le troisième au monarque des dieux
Offrira de ses mains ces dons victorieux ».
Alors s’offre à leurs yeux un guerrier plein de charmes,
Joignant l’éclat des traits à l’éclat de ses armes :
Tout respire dans lui la grâce et la vertu,
Mais son regard est triste et son front abattu :
« O mon père ! excusez ma vive impatience,
Auprès de Marcellus quel jeune homme s’avance ?
Mon père, est-ce son fils, ou quelqu’un de son sang ?
Que ce nombreux cortège annonce bien son rang !
Entre ces deux guerriers quel air de ressemblance !
Mais seul, parmi ce bruit, il garde le silence ;
La nuit autour de lui jette son crêpe affreux.
— Mon fils, dit le vieillard d’un accent douloureux,

Ces traits de Marcellus sont la brillante image.
— Mais pourquoi sur son front ce lugubre nuage ?
Lui seul à tant d’honneur demeure indifférent.
— Ah ! que demandes-tu ? dit Anchise en pleurant ;
Cette fleur d’une tige en héros si féconde,
Les destins ne feront que la montrer au monde.
Dieux, vous auriez été trop jaloux des Romains,
Si ce don précieux fût resté dans leurs mains !
Pleure, cité de Mars ; pleure, dieu des batailles.
O combien de sanglots suivront ses funérailles !
Et toi, Tibre, combien tu vas rouler de pleurs,
Quand son bûcher récent t’apprendra nos malheurs !
Quel enfant mieux que lui promettait un grand homme ?
Il est l’orgueil de Troie, il l’eût été de Rome.
Quelle antique vertu ! quel respect pour les dieux !
Nul n’eût osé braver son bras victorieux,
Soit qu’une légion eût marché sur sa trace,
Soit que d’un fier coursier il eût guidé l’audace.
Ah ! jeune infortuné, digne d’un sort plus doux,
Si tu peux du Destin vaincre un jour le courroux,
Tu seras Marcellus ! Ah ! souffre que j’arrose
Son tombeau de mes pleurs. Que le lis, que la rose,

Trop stérile tribut d’un inutile deuil,
Pleuvent à pleines mains sur son triste cercueil,
Et qu’il reçoive au moins ces offrandes légères,
Brillantes comme lui, comme lui passagères ! »
  Ainsi tous deux erraient aux bois élysiens,
Tels tous deux parcouraient ces champs aériens.
Quand les grandeurs de Rome et toutes ses merveilles
Du héros des Troyens ont charmé les oreilles,
Et rempli tout son cœur de ses nobles destins,
Anchise offre à ses yeux les rivages latins ;
Les peuples, les combats, les assauts qui l’attendent ;
Ce que le sort, les dieux et sa gloire demandent.
  Deux portes du sommeil, deux passages divers,
Aux songes voltigeants s’ouvrent dans les enfers :
L’une, resplendissante au sein de l’ombre noire,
Est formée avec art d’un pur et blanc ivoire ;
Par là montent vers nous tous ces rêves légers,
Des erreurs de la nuit prestiges mensongers :
L’autre est faite de corne, et du sein des lieux sombres
Elle donne passage aux véritables ombres.

Tel Anchise longtemps par de sages avis
Se plaît à diriger la prêtresse et son fils ;
Ainsi, le cœur rempli de sa future gloire,
Le héros part, et sort par la porte d’ivoire.
Pensif, et méditant ces nobles entretiens,
Il marche, et va trouver sa flotte et les Troyens.
La voile est déployée ; et, sans quitter la plage,
De Caïète bientôt il touche le rivage :
L’ancre tombe ; et, des vents défiant les assauts,
Ses nefs le long du bord reposent sur les eaux.