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L’Éternelle chanson

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L’Éternelle chanson
Les PipeauxAlphonse Lemerre (p. 103-134).


L’éternelle chanson














I


L’amour que chante mon poème
N’est pas un amour de roman ;
Il ne ressasse point le thème
Banal d’un éternel serment.

Non plus il ne sait l’art suprême
De peindre un langoureux tourment.
L’amour que chante mon poème
N’est pas un amour de roman.

Mais grave et doux, sûr de soi-même,
Épris d’un obscur dévouement,
Au bonheur de l’ami que j’aime
Toujours veille jalousement
L’amour que chante mon poème.

II


Les tziganes jouaient leur musique troublante.
Et vous me parliez bas, tout bas, dans les cheveux,
Vous me parliez d’amour ; et sur la valse lente
Aux arpèges plaintifs, se rythmaient vos aveux.
De temps en temps, par les fenêtres entr’ouvertes,
Une odeur de Printemps, très fine, se glissait,
Qui disait la chanson des jeunes pousses vertes :
Et la très lente valse alors s’alanguissait.

Les pervenches d’azur et les roses trémières,
Dans la nuit du dehors souffraient mille tourments,
Tandis que s’attardaient alentour des lumières
Les papillons flirteurs, leurs volages amants…
Vous me parliez d’amour. Je crois encore entendre
Ces doux aveux, coupés de silences très longs.
— Chère, me disiez-vous, et la gravité tendre
De votre voix chantait avec les violons,
Vous, qui pourriez d’un mot, d’un seul, chasser les doutes
Et les tristes pensers qui mettent en émoi
Mon être tout entier, ô chère, dites-moi
Si bientôt sonnera l’heure exquise entre toutes,
Où, prenant en pitié mon amoureux souci,
Vous vous ferez sensible et m’aimerez aussi.
Ah ! par pitié…
Ah ! par pitié… — Hélas ! fis-je, tout attendrie
Par vos jolis discours, les cieux me sont témoins,
Ô mon très cher ami, que je ne veux rien moins
Que vous désespérer ; mais comment, je vous prie,
Disposer de mon cœur : il ne m’appartient pas.

Et vous voyant pâlir, je murmurai tout bas,
Si bas, que vous avez à peine dû l’entendre :
— Je veux bien le donner, si vous voulez le rendre.

III


Ce n’est pas la faute à nous deux
Si nous nous aimons de la sorte :
Un jour le dieu des amoureux
De notre cœur força la porte.

Or nous faisons de notre mieux,
Vous et moi, pour que l’intrus sorte ;
Ce n’est pas la faute à nous deux
Si nous nous aimons de la sorte.

Contre un hôte si dangereux
Nul n’osa nous prêter main-forte ;
La raison fut sourde à nos vœux,
L’amitié même fit la morte…
Ce n’est pas la faute à nous deux.

IV


Tu me dirais que l’on entend le souffle
Qu’au sein des fleurs exhale un papillon,
Et que l’on a retrouvé la pantoufle
Qu’en s’enfuyant laissa choir Cendrillon ;
Tu me dirais que ces vers sont en prose,
Et qu’une femme a gardé des secrets,
Que le lys parle et que l’azur est rose,
Vois ma folie, ami, je te croirais.

Tu me dirais que l’astre qui scintille
Au ver luisant doit son éclat joyeux,
Et que la nuit accroche à sa mantille
Comme un bijou le soleil radieux ;
Tu me dirais qu’il n’est plus une fraise
Dans les recoins tout moussus des forêts,
Et qu’une plume de bengali pèse
Plus qu’un chagrin au cœur, — je te croirais.

En t’écoutant, tous mes doutes d’eux-mêmes
Tombent soudain, vaincus… Tu me dirais
Que le bonheur existe et que tu m’aimes,
Vois ma folie, ami, je te croirais !

V


Lorsque je serai morte et qu’on m’aura couchée,
Au cimetière, au grand cimetière, là-bas,
Ami cher, vous viendrez visiter, n’est-ce pas,
La tombe en marbre blanc de fleurs toute jonchée.

Très grave, agenouillé parmi les roses blanches,
Vous me lirez les vers que j’aimais autrefois,
Et je reconnaîtrai le son de votre voix
Quand vous vous pencherez en écartant les branches.

Lorsque sera fini l’amoureux bréviaire,
Vous cueillerez des fleurs — les plus belles ; et puis,
Reprenant les étroits sentiers bordés de buis,
Vous quitterez à pas très lents le cimetière.

Et, lorsque vous serez près de franchir la porte,
Avant que de poursuivre, ami, votre chemin,
Vous vous retournerez encore, et de la main
Vous enverrez longtemps des baisers à la morte.

VI


L’autre matin, sous la feuillée
De soleil rose ensoleillée,
Je rêvais à toi, — tu passas,
Et je vis à ta boutonnière,
Penchant ses graines de lumière,
Une branche de mimosas.

— Oh ! donne-la-moi, je t’en prie,
Cette petite fleur meurtrie,

Murmurai-je… Et tu refusas,
Oui, tu refusas, toi si tendre,
Toi si bon, de me laisser prendre
Cette branche de mimosas.

Et sans soupçonner mes alarmes,
Sans voir mes yeux remplis de larmes,
De mon tourment tu t’amusas :
— Quoi ! fis-tu, sans plaisanterie,
Mademoiselle ma chérie,
Vous les voulez, ces mimosas ?

— Ce que je voudrais surtout, dis-je,
C’est apprendre par quel prodige
À mon pauvre cœur tu causas
Sciemment cette peine amère.
Dis, pourquoi t’est-elle si chère,
Cette branche de mimosas ?

Mais toi, sans cesser de sourire ;
— Écoute, je veux bien te dire,
Mais tu ne me gronderas pas,
Pourquoi j’eus l’audace suprême
De te refuser, moi qui t’aime,
Cette branche de mimosas :

Un peu curieux de nature,
Je désirais voir la figure,
Car je ne la connaissais pas,
Que vous faites alors qu’on ose
Vous refuser la moindre chose…
Tiens, les voilà, les mimosas !

VII


Vous êtes mes espoirs et mes désespérances ;
Vous êtes mes pensers, très graves ou très fous ;
Vous êtes mes bonheurs et toutes mes souffrances,
Car rien ne m’atteint plus que ce qui vient de vous.

Vous êtes mes gaietés, vous êtes mes tristesses,
Et tous mes souvenirs, très amers ou très doux ;
Vous êtes mes amours et toutes mes tendresses,
Car je n’aime plus rien en ce monde que vous.

VIII


Nous n’habiterions pas la ville
Bruyante et banale, mais on
Verrait dans le coin bien tranquille
D’un petit bois, notre maison.

Elle serait en briques roses,
Avec des volets peints en vert ;
De volubilis et de roses
Le perron serait recouvert,

Et sur le toit, des tourterelles,
Aux langoureux roucoulements,
Viendraient terminer leurs querelles
Par de longs raccommodements.

L’intérieur, une merveille,
Grâce à nos soins longs et chercheurs,
Un peu meublé comme à la vieille,
Aurait les déteintes fraîcheurs,

La gamme de notes exquises
Aux tristesses d’harmonicas,
Les préciosités requises
Par les esprits très délicats.

Aux fenêtres, toutes petites,
Faites d’un seul verre irisé,
Par des branches de clématites
Le grand jour serait tamisé.

Les murailles seraient tendues
D’une soie ancienne, à bouquets,
Et les lanternes suspendues
Auraient des mouvements coquets.

En un méli-mélo profane
Ma main draperait au hasard,
Près du doux velours qui se fane,
Le satin japonais criard.

On verrait sur les étagères
De petits drames curieux :
Les très délicates bergères
Aux magots feraient les doux yeux,

Tandis que les bergers fidèles,
Pour se distraire de leurs maux,
Moduleraient des ritournelles
Très tendres sur leurs chalumeaux.




Dans notre idéale demeure,
Ni pendule, ni sablier :
On n’y connaîtrait jamais l’heure.
Surtout pas de calendrier.

Le soleil, au travers des branches
Faufilant ses ardents rayons,
Seul dirait l’éveil des pervenches
Et l’approche des papillons ;

Et les oiselets en délire,
Risquant leurs trilles éclatants,
Mieux que personne sauraient dire :
Aimez-vous, voici le Printemps !…

Puis, lorsque mourraient les pervenches
Et qu’émigreraient les pinsons ;
Lorsque plus jamais sous les branches
On ne surprendrait de chansons ;

Lorsque au ciel, d’un gris monotone,
On ne verrait plus un coin bleu,
L’âtre dirait mieux que personne :
Voici l’hiver, faites du feu !…




Le bonheur, pour qu’il s’acclimate,
Veut qu’on le cache à tous les yeux ;
C’est une plante délicate,
Qui meurt des regards curieux, —

De larmes, alors qu’elle est morte,
On l’arrose, mais vainement…
Aux indifférents notre porte
Resterait close, obstinément ;

Et, pour être tout à fait sages,
Nos amis, nous les choisirions
Parmi les discrets personnages
Des beaux livres que nous lirions.




J’aurais des bracelets d’opale,
Des mules en velours changeant,
Une robe d’un satin pâle,
Verte, au semis de fleurs d’argent, —

Et des mèches ébouriffées,
Comme vous aimez, dans le cou.
Nous croirions aux lutins, aux fées,
Et nous nous aimerions beaucoup.

Quand votre tête serait lasse
D’avoir trop rêvassé, le soir
Près de moi sur la chaise basse
Quand vous viendriez vous asseoir,

Ma tendresse, vite inquiète,
Vous bercerait de soins jaloux :
Je renverserais votre tête
En arrière, sur mes genoux,

Et puis afin que les lumières
Vous soient douces, mon cher amour,
Je mettrais devant vos paupières
Mes doigts comme un rose abat-jour.

IX


Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs,
Au mois de mai, dans le jardin qui s’ensoleille,
Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants.
Comme le renouveau mettra nos cœurs en fête,
Nous nous croirons encor de jeunes amoureux ;
Et je te sourirai, tout en branlant la tête,
Et nous ferons un couple adorable de vieux.

Nous nous regarderons, assis sous notre treille,
Avec de petits yeux attendris et brillants,
Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs.

Sur notre banc ami, tout verdâtre de mousse,
Sur le banc d’autrefois nous reviendrons causer.
Nous aurons une joie attendrie et très douce,
La phrase finissant souvent par un baiser.
Combien de fois jadis j’ai pu dire : je t’aime !
Alors, avec grand soin, nous le recompterons ;
Nous nous ressouviendrons de mille choses, même
De petits riens exquis dont nous radoterons.
Un rayon descendra, d’une caresse douce
Parmi nos cheveux blancs, tout rose, se poser,
Quand sur notre vieux banc, tout verdâtre de mousse,
Sur le banc d’autrefois nous reviendrons causer.

Et, comme chaque jour je t’aime davantage,
Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain,

Qu’importeront alors les rides du visage,
Mon amour se fera plus grave et plus serein.
Songe que tous les jours des souvenirs s’entassent,
Mes souvenirs à moi seront aussi les tiens,
Ces communs souvenirs toujours plus nous enlacent
Et sans cesse entre nous tissent d’autres liens.
C’est vrai, nous serons vieux, très vieux, faiblis par l’âge,
Mais plus fort chaque jour je serrerai ta main ;
Car, vois-tu, chaque jour je t’aime davantage,
Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain.

Et de ce cher amour qui passe comme un rêve
Je veux tout conserver dans le fond de mon cœur ;
Retenir, s’il se peut, l’impression trop brève,
Pour la ressavourer plus tard avec lenteur.
J’enfouis ce qui vient de lui comme un avare,
Thésaurisant avec ardeur pour mes vieux jours ;
Je serai riche alors d’une richesse rare :
J’aurai gardé tout l’or de mes jeunes amours !
Ainsi de ce passé de bonheur qui s’achève

Ma mémoire parfois me rendra la douceur ;
Et de ce cher amour qui passe comme un rêve
J’aurai tout conservé dans le fond de mon cœur.

Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs,
Au mois de mai, dans le jardin qui s’ensoleille,
Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants.
Comme le renouveau mettra nos cœurs en fête,
Nous nous croirons encore aux heureux jours d’antan
Et je te sourirai tout en branlant la tête,
Et tu me parleras d’amour en chevrotant.
Nous nous regarderons, assis sous notre treille,
Avec de petits yeux attendris et brillants,
Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs.

X


Toi, dont la robuste tendresse
Me soutient, ô doux compagnon
Des jours de joie et de tristesse,
Je viens te demander pardon.

Ami, les femmes sont frivoles
Et parlent sans savoir pourquoi…
Pardon de toutes les paroles
Qui ne s’adressent pas à toi.

Les femmes, pauvres insensées,
Ont l’esprit toujours en émoi…
Pardon de toutes les pensées
Qui ne s’envolent pas vers toi.

Les femmes devraient être nées
Rien que pour aimer ici-bas…
Pardon de toutes les années
Où je ne te connaissais pas !

Ceci est mon testament.



Je vous laisse, ami cher, la très mignarde estampe
Que vous aviez trouvé me ressembler beaucoup,
La mèche de cheveux qui frisait sur ma tempe,
Les médailles d’argent que je portais au cou.

Et je vous laisse aussi ma robe en mousseline,
Celle que vous aimiez, — mes souliers de satin,
Et mon petit manchon, et puis la capeline
Dont je m’emmitouflais pour sortir le matin.

Je vous laisse mes gants et mon ombrelle rose,
Et je vous laisse encor, n’ayant pas autre chose,
Tous mes petits rubans de toutes les couleurs,

Le missel que pour vous je lisais à la messe,
L’anneau d’argent bruni, sceau de notre promesse, —
Et ma tombe, ami cher, avec toutes ses fleurs.