L’Île au trésor (trad. Laurie)/Chapitre 10

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par André Laurie.
Hetzel (p. 53-57).


X

LE VOYAGE.


La nuit se passa à mettre tout en place. À chaque instant, il arrivait de pleins bateaux d’amis du squire. M. Blandly et autres venaient lui dire adieu, lui souhaiter bon voyage et bon retour. Ce n’étaient que bouteilles à déboucher, verres à rincer. Je ne me souviens pas d’avoir jamais eu, à l’Amiral-Benbow, autant de travail et de fatigue.

Un peu avant le point du jour, le maître d’équipage prit son fifre, et les hommes commencèrent à pousser les barres du cabestan. J’aurais été cent fois plus las que je n’aurais pas donné ma place sur le pont dans cette occasion mémorable. Tout était pour moi si nouveau et si intéressant : le ton bref des commandements, la note aiguë du sifflet, les hommes se bousculant pour prendre place à la lueur des fanaux, ou s’agitant sur l’avant comme des ombres.

« John, chante-nous quelque chose ! cria une voix.

— La vieille chanson ! dit une autre.

— Volontiers, camarades, » répondit John Silver, qui était là, appuyé sur sa béquille.

Et aussitôt il entonna l’air et les paroles que je connaissais si bien :

Ils étaient quinze matelots
Sur le coffre du mort ;
Quinze loups, quinze matelots…

Et l’équipage répétait en chœur :

Yo-ho-ho ! Yo-ho-ho !
Qui voulaient la bouteille !

Au troisième ho !… le cabestan se mit à virer, et les hommes à courir en poussant les barres avec une force irrésistible.

Même à ce moment où ma curiosité était si vivement excitée par ce spectacle, ce refrain me fit penser à l’Amiral-Benbow. Il me sembla que j’entendais parmi toutes ces voix celle du « Capitaine ». Mais bientôt l’ancre sortit de l’eau ; on put la voir s’égouttant à l’avant ; les voiles se gonflèrent, faiblement d’abord ; la côte et les navires semblèrent prendre la fuite ; et je n’avais pas encore eu le temps de me jeter dans mon hamac pour prendre un peu de repos, que l’Hispaniola s’envolait déjà vers l’île au trésor.

Je ne raconterai pas en détail notre voyage. Il fut assez heureux. Le schooner était fin voilier ; l’équipage avait l’habitude de la mer et le capitaine connaissait son métier. Il suffira donc de noter deux ou trois événements qui se produisirent avant notre arrivée en vue de l’île.

Et d’abord, M. Arrow ne justifia que trop le jugement porté sur lui par le capitaine. Il n’avait aucune autorité sur l’équipage, et les hommes faisaient de lui ce qu’ils voulaient. Mais ceci n’était rien encore. Nous n’étions pas en mer depuis vingt-quatre heures, qu’il commença de se montrer sur le pont avec des signes d’ivresse manifeste : il avait le regard vague, les joues rouges, la langue épaisse, la démarche indécise. Plusieurs fois, le capitaine dut pour ce fait le mettre aux arrêts. Il lui arrivait de tomber et de se blesser en descendant l’escalier de l’entrepont : d’autres fois il restait tout le jour dans son hamac, sur l’un des côtés de la grande cabine. De temps à autre, il paraissait avoir pris de meilleures résolutions, passait deux ou trois jours sans boire, et alors il s’acquittait passablement de ses devoirs.

Nous ne pouvions arriver à comprendre où il pouvait se procurer la boisson dont il abusait. C’était le mystère du bord. On avait beau le surveiller, impossible de découvrir le mot de l’énigme. Lorsqu’on l’interrogeait à ce sujet, il nous riait au nez s’il était gris, et, dans ses moments lucides, il assurait solennellement qu’il n’avait pas touché autre chose que de l’eau.

Non seulement il était complètement inutile comme officier, et son exemple était déplorable pour les hommes, mais il devenait évident qu’en allant de ce train il ne pouvait manquer de se tuer. Aussi personne ne fut ni très surpris ni très désolé quand il disparut, par une nuit sombre et une grosse mer. Jamais on ne sut comment.

« Il sera tombé à la mer, dit le capitaine. Cela m’épargne la peine de le mettre aux fers, comme j’étais décidé à m’y résoudre. »

Nous restions sans second officier, et il fallait nécessairement faire avancer un des hommes. Le maître d’équipage Job Andersen fut désigné pour faire fonctions de lieutenant, sans en prendre le titre. M. Trelawney avait heureusement beaucoup voyagé, il avait des connaissances nautiques et pouvait à l’occasion prendre le quart ; il nous fut souvent très utile. Enfin, le second maître, Israël Hands, était un vieux marin plein d’expérience, à qui l’on pouvait se fier quand il avait reçu une consigne.

Lui et John Silver faisaient une paire d’amis et cela m’amène à dire un mot de notre cuisinier.

À bord, il portait sa béquille suspendue à son cou par une courroie, afin d’avoir les deux mains libres. Rien de curieux comme de le voir se servir de cette béquille ainsi que d’un étai, dont l’extrémité reposait contre un appui quelconque, et, se laissant ainsi aller au roulis, faire sa cuisine aussi tranquillement qu’à terre. Mais le plus extraordinaire était de le voir courir sur le pont par un gros temps. On avait tendu des haussières à son usage dans les endroits les plus difficiles, et il s’en servait avec une adresse inouïe pour sauter d’un point à un autre, tantôt s’aidant de sa béquille, tantôt la traînant après lui par la courroie, mais toujours plus vite qu’aucun matelot n’aurait pu faire avec ses deux jambes. Cela n’empêchait pas ceux qui avaient autrefois navigué avec lui de le plaindre beaucoup d’en être réduit là.

« John n’est pas un homme ordinaire, me disait un jour le second maître. Il a eu de l’instruction dans ses jeunes années et il parle comme un livre quand il veut s’en donner la peine. Et brave comme un lion, par-dessus le marché !… Je l’ai vu, moi qui vous parle, attaqué, sans armes, par quatre hommes, et en ayant raison en se servant de la tête des uns pour casser celle des autres !… »

Tout l’équipage le respectait et même lui obéissait. Il avait une manière à lui de se faire bien venir de chacun par quelque petit service. Pour moi, il était excellent, me faisait toujours grand accueil dans sa cuisine, où les plats brillaient comme des sous neufs, sous la cage de son perroquet.

« Venez donc par ici, Hawkins, me disait-il souvent ; venez tailler une bavette avec John Silver. Vous êtes le bienvenu chez lui, fillot. Asseyez-vous et écoutez un peu. Voilà le capitaine Flint, — j’ai baptisé mon perroquet le capitaine Flint, à cause du fameux pirate, — voilà le capitaine Flint qui nous annonce un heureux voyage. N’est-il pas vrai, capitaine ?… »

Là-dessus, le perroquet de se mettre à crier :

« Pièces de huit !… pièces de huit !… pièces de huit !… avec une volubilité étourdissante, jusqu’à ce qu’enfin John Silver jetât son mouchoir sur la cage pour le faire taire.

— Vous voyez cet oiseau, Hawkins ? Il a peut-être deux cents ans ou plus, car les perroquets ne meurent jamais, je crois. Et je ne sais guère que le diable en personne qui ait pu voir autant de tragédies qu’il en a vues. Pensez donc qu’il a navigué avec England, le fameux capitaine England, le pirate. Il a été à Madagascar, à Malabar, à Surinam, à Providence, à Porto-Bello. Il a assisté au sauvetage des galions espagnols. C’est même là qu’il a appris à dire : « Pièces de huit !… » Et cela se comprend ! On en a repêché trois cent cinquante mille, mon petit Hawkins. Il était à l’abordage du Vice-Roi-des-Indes au large de Goa. Et, à le voir, on le prendrait pour un perroquet-bébé. Nous avons pourtant senti la poudre ensemble, pas vrai, capitaine ?…

— Attention !… À l’abordage !… glapissait le perroquet.

— Oh ! c’est un brave petit matelot ! » disait le cuisinier en lui montrant du sucre.

Et alors le perroquet se mettait à mordre les barreaux de sa cage en jurant comme un templier.

« Voyez-vous le brigand ? reprenait John Silver avec componction. Ah ! mon cher garçon, c’est qu’on ne peut pas toucher la poix sans se salir, voyez-vous. Mon pauvre innocent d’oiseau a eu des fréquentations bizarres, c’est ce qui lui fait dire des horreurs pareilles, sans seulement s’en douter !… Il y aurait ici un chapelain, qu’il jurerait tout aussi bien en sa présence… »

Et John Silver tirait son toupet de l’air solennel qu’il avait et qui me le faisait considérer comme l’homme le plus vertueux de la terre.

Cependant le squire et le capitaine Smollett étaient toujours en froid. Le squire ne faisait pas mystère de son opinion : il avait peu d’estime pour le courage et l’intelligence du capitaine. Celui-ci, de son côté, ne parlait que lorsqu’on lui adressait la parole, et toujours froidement, sèchement, sans un mot de trop. Il voulait bien reconnaître, quand on le mettait au pied du mur, qu’il s’était trompé sur l’équipage, que les hommes ne boudaient pas au travail et que leur conduite était généralement satisfaisante. Quant au schooner, il s’en déclarait enchanté. Jamais il n’avait commandé un meilleur bâtiment, « obéissant au gouvernail comme plus d’un honnête homme voudrait voir sa propre femme, » disait-il souvent.

« Ce qui n’empêche pas, ajoutait-il, que nous ne sommes pas encore rentrés au port, et que je n’aime pas du tout, mais pas du tout, cette expédition ! »

Le squire, alors, lui tournait le dos et se mettait à arpenter le pont.

« Cet homme finira par me faire éclater ! » disait-il.

Nous eûmes de gros temps, ce qui ne servit qu’à mettre en lumière les hautes qualités de l’Hispaniola. Tout le monde à bord semblait content, et il aurait fallu être difficile pour ne pas se déclarer satisfait, car je crois bien qu’on n’a jamais gâté un équipage à ce point, depuis le temps où Noé s’embarqua. Au moindre prétexte on doublait la ration d’eau-de-vie ; il y avait du pudding presque tous les jours, et un grand tonneau de pommes tout ouvert restait constamment sur le pont, près de la coupée, à la disposition de qui voulait y puiser.

« Mauvais système, disait le capitaine au docteur Livesey. Gâtez les gens de l’avant et vous en ferez des tigres. Voilà mon opinion. »

Mais le capitaine se trompait sur ce point, et le tonneau de pommes servit à quelque chose, car sans ce bienheureux tonneau nous aurions tous péri, victimes de la trahison la plus odieuse. Voici comment la chose arriva :

Nous avions laissé derrière nous la région des vents alizés pour aller chercher la brise qui devait achever de nous porter sur l’île (il ne m’est pas permis d’entrer dans des détails plus explicites), et nous nous attendions d’un moment à l’autre à l’entendre signaler par la vigie. Tout indiquait en effet que nous touchions au terme de notre voyage, même en faisant la place la plus large aux erreurs de calcul, et selon toute apparence le lendemain vers midi nous devions nous trouver en vue de l’île. Notre direction était Sud-Sud-Ouest. Nous avions vent arrière et l’Hispaniola roulait assez fort, en piquant de temps à autre son beaupré dans la lame et le relevant au milieu d’une gerbe d’écume. Et chacun était content de voir comme elle filait toutes voiles dehors, et de se dire que nous allions enfin passer à la partie sérieuse de nos opérations.

Il advint qu’après le coucher du soleil, comme je rentrais dans ma cabine après avoir terminé mon ouvrage, l’envie me prit de croquer une pomme. Je montai sur le pont. Les hommes de quart étaient tous sur l’avant, cherchant à découvrir l’île. Celui qui tenait la barre regardait en l’air en sifflotant dans ses dents. C’était le seul bruit qu’on entendît, avec le gazouillement de l’eau des deux côtés du coupe-lame.

Le tonneau se trouvait presque vide : à peine y restait-il deux ou trois pommes. Pour les atteindre je dus même sauter dedans ; une fois là, je m’assis, car j’étais fatigué, et je me mis à manger ; il est même fort possible que je me serais endormi au milieu de cette occupation — car la nuit tombait, et le roulis me berçait au bruit de la lame — si quelqu’un n’était venu s’appuyer au tonneau en le secouant assez rudement. J’allais me montrer, quand je reconnus la voix de John Silver, et ce que disait cette voix était si terrible que mon premier soin fut de me tenir immobile dans ma cachette. Glacé d’épouvante et en même temps dévoré de curiosité, je restai donc accroupi, sûr que j’étais perdu si l’on me découvrait là, retenant mon haleine pour ne pas trahir ma présence et pourtant écoutant de mon mieux. Car de moi seul désormais dépendait la vie de tout ce qu’il y avait d’honnête à bord.


Retenant mon haleine et écoutant de mon mieux.
retenant mon haleine et écoutant de mon mieux.