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L’Affichage céleste

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Calmann Lévy (p. 52-58).
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L’AFFICHAGE CÉLESTE


À Monsieur Henry Ghys.


« Eritis sicut Dii. »
(Ancien Testament.)


Chose étrange et capable d’éveiller le sourire chez un financier : il s’agit du Ciel ! Mais entendons-nous : du ciel considéré au point de vue industriel et sérieux.

Certains événements historiques, aujourd’hui scientifiquement avérés et expliqués, (ou tout comme), par exemple le Labarum de Constantin, les croix répercutées sur les nuages par des plaines de neige, les phénomènes de réfraction du mont Brocken et certains effets de mirage dans les contrées boréales, ayant singulièrement intrigué et, pour ainsi dire, piqué au jeu, un savant ingénieur méridional, M. Grave, celui-ci conçut, il y a quelques années, le projet lumineux d’utiliser les vastes étendues de la nuit, et d’élever, en un mot, le ciel à la hauteur de l’époque.

À quoi bon, en effet, ces voûtes azurées qui ne servent à rien, qu’à défrayer les imaginations maladives des derniers songe-creux ? Ne serait-ce pas acquérir de légitimes droits à la reconnaissance publique, et, disons-le (pourquoi pas ?), à l’admiration de la Postérité, que de convertir ces espaces stériles en spectacles réellement et fructueusement instructifs, que de faire valoir ces landes immenses et de rendre, finalement, d’un bon rapport, ces Solognes indéfinies et transparentes ?

Il ne s’agit pas ici de faire du sentiment. Les affaires sont les affaires. Il est à propos d’appeler le concours, et, au besoin, l’énergie des gens sérieux sur la valeur et les résultats pécuniaires de la découverte inespérée dont nous parlons.

De prime abord, le fond même de la chose paraît confiner à l’Impossible et presque à l’Insanité. Défricher l’azur, coter l’astre, exploiter les deux crépuscules, organiser le soir, mettre à profit le firmament jusqu’à ce jour improductif, quel rêve ! quelle application épineuse, hérissée de difficultés ! Mais, fort de l’esprit de progrès, de quels problèmes l’Homme ne parviendrait-il pas à trouver la solution ?

Plein de cette idée et convaincu que si Franklin, Benjamin Franklin, l’imprimeur, avait arraché la foudre au ciel, il devait être possible, a fortiori, d’employer ce dernier à des usages humanitaires, M. Grave étudia, voyagea, compara, dépensa, forgea, et, à la longue, ayant perfectionné les lentilles énormes et les gigantesques réflecteurs des ingénieurs américains, notamment des appareils de Philadelphie et de Québec (tombés, faute d’un génie tenace, dans le domaine du Cant et du Puff), M. Grave, disons-nous, se propose (nanti de brevets préalables) d’offrir, incessamment, à nos grandes industries manufacturières et même aux petits négociants, le secours d’une Publicité absolue.

Toute concurrence serait impossible devant le système du grand vulgarisateur. Qu’on se figure, en effet, quelques-uns de nos grands centres de commerce, aux populations houleuses, Lyon, Bordeaux, etc., à l’heure où tombe le soir. On voit d’ici ce mouvement, cette vie, cette animation extraordinaire que les intérêts financiers sont seuls capables de donner, aujourd’hui, à des villes sérieuses. Tout à coup, de puissants jets de magnésium ou de lumière électrique, grossis cent mille fois, partent du sommet de quelque colline fleurie, enchantement des jeunes ménages, — d’une colline analogue, par exemple, à notre cher Montmartre ; — ces jets lumineux, maintenus par d’immenses réflecteurs versicolores, envoient, brusquement, au fond du ciel, entre Sirius et Aldébaran, l’Œil du taureau, sinon même au milieu des Eyades, l’image gracieuse de ce jeune adolescent qui tient une écharpe sur laquelle nous lisons tous les jours, avec un nouveau plaisir, ces belles paroles : On restitue l’or de toute emplette qui a cessé de ravir ! Peut-on bien s’imaginer les expressions différentes que prennent, alors, toutes ces têtes de la foule, ces illuminations, ces bravos, cette allégresse ? — Après le premier mouvement de surprise, bien pardonnable, les anciens ennemis s’embrassent, les ressentiments domestiques les plus amers sont oubliés : l’on s’assoit sous la treille pour mieux goûter ce spectacle à la fois magnifique et instructif, — et le nom de M. Grave, emporté sur l’aile des vents, s’envole vers l’Immortalité.

Il suffit de réfléchir, un tant soit peu, pour concevoir les résultats de cette ingénieuse invention. — Ne serait-ce pas de quoi étonner la Grande-Ourse elle-même, si, soudainement, surgissait, entre ses pattes sublimes, cette annonce inquiétante : Faut-il des corsets, oui, ou non ? Ou mieux encore : ne serait-ce pas un spectacle capable d’alarmer les esprits faibles et d’éveiller l’attention du clergé que de voir apparaître, sur le disque même de notre satellite, sur la face épanouie de la Lune, cette merveilleuse pointe-sèche que nous avons tous admirée sur les boulevards et qui a pour exergue : À l’Hirsute ? Quel coup de génie si, dans l’un des segments tirés entre le ν de l’Atelier du Sculpteur, on lisait enfin : Vénus, réduction Kaulla ! — Quel émoi si, à propos de ces liqueurs de dessert dont on recommande l’usage à plus d’un titre, on apercevait, dans le sud de Régulus, ce chef-lieu du Lion, sur la pointe même de l’Épi de la Vierge, un Ange tenant un flacon à la main, tandis que sortirait de sa bouche un petit papier sur lequel on lirait ces mots : Dieu, que c’est bon !…

Bref, on conçoit qu’il s’agit, ici, d’une entreprise d’affichage sans précédents, à responsabilité illimitée, au matériel infini : le Gouvernement pourrait même la garantir, pour la première fois de sa vie.

Il serait oiseux de s’appesantir sur les services, vraiment éminents, qu’une telle découverte est appelée à rendre à la société et au Progrès. Se figure-t-on, par exemple, la photographie sur verre et le procédé du Lampascope appliqués de cette façon, — c’est-à-dire cent mille fois grandis, — soit pour la capture des banquiers en fuite, soit pour celle des malfaiteurs célèbres ? — Le coupable, désormais facile à suivre, comme dit la chanson, ne pourrait mettre le nez à la fenêtre de son wagon sans apercevoir dans les nues sa figure dénonciatrice.

Et en politique ! en matière d’élections, par exemple ! Quelle prépondérance ! Quelle suprématie ! Quelle simplification incroyable dans les moyens de propagande, toujours si onéreux ! — Plus de ces petits papiers bleus, jaunes, tricolores, qui abîment les murs et nous redisent sans cesse le même nom, avec l’obsession d’un tintouin ! Plus de ces photographies si dispendieuses (le plus souvent imparfaites) et qui manquent leur but, c’est-à-dire qui n’excitent point la sympathie des électeurs, soit par l’agrément des traits du visage des candidats, soit par l’air de majesté de l’ensemble ! Car, enfin, la valeur d’un homme est dangereuse, nuisible et plus que secondaire, en politique ; l’essentiel est qu’il ait l’air « digne » aux yeux de ses mandants.

Supposons qu’aux dernières élections, par exemple, les médaillons de MM. B… et A…[1] fussent apparus tous les soirs, en grandeur naturelle, juste sous l’étoile β de la Lyre ? — C’était là leur place, on en conviendra ! puisque ces hommes d’État enfourchèrent jadis Pégase, si l’on doit en croire la Renommée. Tous les deux eussent été exposés là, pendant la soirée qui eût précédé le scrutin ; tous deux légèrement souriants, le front voilé d’une convenable inquiétude, et, néanmoins, la mine assurée. Le procédé du Lampascope pouvait même, à l’aide d’une petite roue, modifier à tout instant l’expression des deux physionomies. On eût pu les faire sourire à l’Avenir, répandre des larmes sur nos mécomptes, ouvrir la bouche, plisser le front, gonfler les narines dans la colère, prendre l’air digne, enfin tout ce qui concerne la tribune et donne tant de valeur à la pensée chez un véritable orateur. Chaque électeur eût fait son choix, eût pu, enfin, se rendre compte à l’avance, se fût fait une idée de son député et n’eût pas, comme on dit, acheté chat en poche. On peut même ajouter que, sans la découverte de M. Grave, le Suffrage universel est une espèce de dérision.

Attendons-nous, en conséquence, à ce que l’une de ces aubes, ou mieux, l’un de ces soirs, M. Grave, appuyé par le concours d’un gouvernement éclairé, commencera ses importantes expériences. Les incrédules auront beau jeu d’ici là ! Comme du temps où M. de Lesseps parlait de réunir des Océans (ce qu’il a fait, malgré les incrédules). La Science aura donc, ici encore, le dernier mot et M. Excessivement-Grave laissera rire. Grâce à lui, le Ciel finira par être bon à quelque chose et par acquérir, enfin, une valeur intrinsèque.



  1. N. B. — Les messieurs dont l’Auteur semble parler sont morts pendant que nous mettions sa nouvelle sous presse.
    Note de l’Éditeur.