Salon de 1765/L'Antre de Platon

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Salon de 1765
Œuvres complètes de Diderot, volume X
L’Antre de Platon (Salon de 1765), Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnier.
Fragonard[1]
176. Le grand prêtre Corésus s’immole pour sauver Callirhoé.[2]

Il m’est impossible, mon ami, de vous entretenir de ce tableau. Vous savez qu’il n’était plus au Salon, lorsque la sensation générale qu’il fit m’y appela. C’est votre affaire que d’en rendre compte. Nous en causerons ensemble. Cela sera d’autant mieux, que peut-être découvrirons-nous pourquoi, après un premier tribut d’éloges payé à l’artiste, après les premières exclamations, le public a semblé se refroidir. Toute composition dont le succès ne se soutient pas, manque d’un vrai mérite. Mais, pour remplir cet article Fragonard, je vais vous faire part d’une vision assez étrange, dont je fus tourmenté la nuit qui suivit un jour dont j’avais passé la matinée à voir des tableaux, et la soirée à lire quelques Dialogues de Platon.


L’antre de Platon.


Il me sembla que j’étais renfermé dans le lieu qu’on appelle l’antre de ce philosophe. C’était une longue caverne obscure. J’y étais assis parmi une multitude d’hommes, de femmes et d’enfants. Nous avions tous les pieds et les mains enchaînés ; et la tête si bien prise entre des éclisses de bois, qu’il nous était impossible de la tourner. Mais ce qui m’étonnait, c’est que la plupart de mes compagnons de prison buvaient, riaient, chantaient, sans paraître gênés de leurs chaînes, et que vous eussiez dit à les voir que c’était leur état naturel et qu’ils n’en désiraient pas d’autre. Il me semblait même qu’on regardait de mauvais œil ceux qui faisaient quelque effort pour recouvrer la liberté de leurs pieds, de leurs mains et de leurs têtes ou qui voulaient en procurer l’usage aux autres ; qu’on les désignait par des noms odieux ; qu’on s’éloignait d’eux, comme s’ils eussent été infectés d’un mal contagieux ; et que, lorsqu’il arrivait quelque désastre dans la caverne, on ne manquait jamais de les en accuser. Équipés comme je viens de vous le dire, nous avions tous le dos tourné à l’entrée de cette demeure, et nous n’en pouvions regarder que le fond, qui était tapissé d’une toile immense.

Par derrière nous, il y avait des rois, des ministres, des prêtres, des docteurs, des apôtres, des prophètes, des théologiens, des politiques, des fripons, des charlatans, des artisans d’illusions, et toute la troupe des marchands d’espérances et de craintes. Chacun d’eux avait une provision de petites figures transparentes et colorées, propres à son état ; et toutes ces figures étaient si bien faites, si bien peintes, en si grand nombre et si variées, qu’il y en avait de quoi fournir à la représentation de toutes les scènes comiques, tragiques et burlesques de la vie.

Ces charlatans, comme je le vis ensuite, placés entre nous et l’entrée de la caverne, avaient par derrière eux une grande lampe suspendue, à la lumière de laquelle ils exposaient leurs petites figures, dont les ombres portées par-dessus nos têtes, et s’agrandissant en chemin, allaient s’arrêter sur la toile tendue au fond de la caverne, et y former des scènes, mais des scènes si naturelles, si vraies, que nous les prenions pour réelles ; et que tantôt nous en riions à gorge déployée, tantôt nous en pleurions à chaudes larmes, ce qui vous paraîtra d’autant moins étrange, qu’il y avait derrière la toile d’autres fripons subalternes aux gages des premiers, qui prêtaient à ces ombres les accents, les discours, les vraies voix de leurs rôles.

Malgré le prestige de cet apprêt, il y en avait dans la foule quelques-uns d’entre nous qui le soupçonnaient, qui secouaient de temps en temps leurs chaînes, et qui avaient la meilleure envie de se débarrasser de leurs éclisses et de tourner la tête ; mais à l’instant, tantôt l’un, tantôt l’autre des charlatans que nous avions à dos, se mettait à crier d’une voix forte et terrible : « Garde-toi de tourner la tête !… malheur à qui secouera sa chaîne !… Respecte les éclisses !… » Je vous dirai une autre fois ce qui arrivait à ceux qui méprisaient le conseil de la voix, les périls qu’ils couraient, les persécutions qu’ils avaient à souffrir. Ce sera pour quand nous ferons de la philosophie. Aujourd’hui qu’il s’agit de tableaux, j’aime mieux vous en décrire quelques-uns de ceux que je vis sur la grande toile. Je vous jure qu’ils valaient bien les meilleurs du Salon. Sur cette toile, tout paraissait d’abord assez décousu ; on pleurait, on riait, on jouait, on buvait, on chantait, on se mordait les poings, on s’arrachait les cheveux, on se caressait, on se fouettait ; au moment où l’un se noyait, un autre était pendu, un troisième élevé sur un piédestal. Mais à la longue, tout se liait, s’éclaircissait et s’entendait. Voici ce que je vis s’y passer à différents intervalles, que je rapprocherai pour abréger.

D’abord ce fut un jeune homme, ses longs vêtements sacerdotaux en désordre, la main armée d’un thyrse, le front couronné de lierre, qui versait, d’un grand vase antique, des flots de vin dans de larges et profondes coupes qu’il portait à la bouche de quelques femmes, aux yeux hagards, et à la tête échevelée. Il s’enivrait avec elles ; elles s’enivraient avec lui ; et quand ils étaient ivres, ils se levaient et se mettaient à courir les rues en poussant des cris mêlés de fureur et de joie. Les peuples, frappés de ces cris, se renfermaient dans leurs maisons, et craignaient de se trouver sur leur passage. Ils pouvaient mettre en pièces le téméraire qu’ils auraient rencontré, et je vis qu’ils le faisaient quelquefois. Eh bien ! mon ami, qu’en dites-vous ?

Grimm.

Je dis que voilà deux assez beaux tableaux, à peu près du même genre.

Diderot.

En voici un troisième d’un genre différent.

Le jeune prêtre qui conduisait ces furieuses était de la plus belle figure : je le remarquai ; et il me sembla, dans le cours de mon rêve, que, plongé dans une ivresse plus dangereuse que celle du vin, il s’adressait avec le visage, le geste et les discours les plus passionnés et les plus tendres, à une jeune fille dont il embrassait vainement les genoux et qui refusait de l’entendre.

Grimm.

Celui-ci, pour n’avoir que deux figures, n’en serait pas plus facile à faire.

Diderot.

Surtout s’il fallait leur donner l’expression forte et le caractère peu commun qu’elles avaient sur la toile de la caverne.

Tandis que ce prêtre sollicitait sa jeune inflexible, voilà que j’entends tout à coup, dans le fond des habitations, des cris, des ris, des hurlements, et que j’en vois sortir des pères, des mères, des femmes, des filles, des enfants. Les pères se précipitaient sur leurs filles, qui avaient perdu tout sentiment de pudeur ; les mères, sur leurs fils, qui les méconnaissaient ; les enfants des différents sexes mêlés, confondus, se roulaient à terre ; c’était un spectacle de joie extravagante, de licence effrénée, d’une ivresse et d’une fureur inconcevables. Ah ! si j’étais peintre ! J’ai encore tous ces visages-là présents à mon esprit.

Grimm.

Je connais un peu nos artistes ; et je vous jure qu’il n’y en a pas un seul en état d’ébaucher ce tableau.

Diderot.

Au milieu de ce tumulte, quelques vieillards, que l’épidémie avait épargnés, les yeux baignés de larmes, prosternés dans un temple, frappant la terre de leurs fronts, embrassaient, de la manière la plus suppliante, les autels du dieu : et j’entendis très-distinctement le dieu, ou peut-être[3] le fripon subalterne qui était derrière la toile, dire : « Qu’elle meure, ou qu’un autre meure pour elle ! »

Grimm.

Mais, mon ami, du train dont vous rêvez, savez-vous qu’un seul de vos rêves suffirait pour une galerie entière ?

Diderot.

Attendez, attendez, vous n’y êtes pas. J’étais dans une extrême impatience de connaître quelle serait la suite de cet oracle funeste, lorsque le temple s’ouvrit derechef à mes yeux. Le pavé en était couvert d’un grand tapis rouge, bordé d’une large frange d’or. Ce riche tapis et la frange retombaient au-dessous d’une longue marche, qui régnait tout le long de la façade. À droite, près de cette marche, il y avait un de ces grands vaisseaux de sacrifice destinés à recevoir le sang des victimes. De chaque côté de la partie du temple que je découvrais, deux grandes colonnes d’un marbre blanc et transparent semblaient en aller chercher la voûte. À droite, au pied de la colonne la plus avancée, on avait placé une urne de marbre noir, couverte en partie des linges propres aux cérémonies sanglantes. De l’autre côté de la même colonne, c’était un candélabre de la forme la plus noble ; il était si haut, que peu s’en fallait qu’il n’atteignît le chapiteau de la colonne. Dans l’intervalle des deux colonnes de l’autre côté, il y avait un grand autel ou trépied triangulaire, sur lequel le feu sacré était allumé. Je voyais la lueur rougeâtre des brasiers ardents ; et la fumée des parfums me dérobait une partie de la colonne intérieure. Voilà le théâtre d’une des plus terribles et des plus touchantes représentations qui se soient exécutées sur la toile de la caverne pendant ma vision.

Grimm.

Mais, dites-moi, mon ami, n’avez-vous confié votre rêve à

personne ?
Diderot.

Non. Pourquoi me faites-vous cette question ?

Grimm.

C’est que le temple que vous venez de décrire est exactement le lieu de la scène du tableau de Fragonard.

Diderot.

Cela se peut. J’avais tant entendu parler de ce tableau, les jours précédents, qu’ayant à faire un temple en rêve, j’aurai fait le sien. Quoi qu’il en soit, tandis que mes yeux parcouraient ce temple, et remarquaient des apprêts qui me présageaient je ne sais quoi dont mon cœur était oppressé, je vis arriver seul un jeune acolyte vêtu de blanc. Il avait l’air triste ; il alla s’accroupir au pied du candélabre, et s’appuyer les bras sur la saillie de la base de la colonne intérieure. Il fut suivi d’un prêtre. Ce prêtre avait les bras croisés sur la poitrine, la tête tout à fait penchée. Il paraissait absorbé dans la douleur et la réflexion la plus profonde ; il s’avançait à pas lents. J’attendais qu’il relevât sa tête ; il le fit en tournant les yeux vers le ciel, et poussant l’exclamation la plus douloureuse, que j’accompagnai moi-même d’un cri, quand je reconnus ce prêtre. C’était le même que j’avais vu quelques instants auparavant presser avec tant d’instance et si peu de succès la jeune inflexible ; il était aussi vêtu de blanc, toujours beau ; mais la douleur avait fait une impression profonde sur son visage ; il avait le front couronné de lierre, et il tenait dans sa main droite le couteau sacré ; il alla se placer debout, à quelque distance du jeune acolyte qui l’avait précédé. Il vint un second acolyte, vêtu de blanc, qui s’arrêta derrière lui.

Je vis entrer ensuite une jeune fille ; elle était pareillement vêtue de blanc. Une couronne de roses lui ceignait la tête. La pâleur de la mort couvrait son visage. Ses genoux tremblants se dérobaient sous elle. À peine eut-elle la force d’arriver jusqu’aux pieds de celui dont elle était adorée ; car c’était celle qui avait si fièrement dédaigné sa tendresse et ses vœux. Quoique tout se passât en silence, il n’y avait qu’à les regarder l’un et l’autre, et se rappeler les mots de l’oracle, pour comprendre que c’était la victime, et qu’il allait en être le sacrificateur. Lorsqu’elle fut proche du grand prêtre, son malheureux amant, ah ! cent fois plus malheureux qu’elle, la force l’abandonna tout à fait ; et elle tomba renversée sur le lit ou le lieu même où elle devait recevoir le coup mortel. Elle avait le visage tourné vers le ciel. Ses yeux étaient fermés. Ses deux bras, que la vie semblait avoir déjà quittés, pendaient à ses côtés ; le derrière de sa tête touchait presque aux vêtements du grand prêtre, son sacrificateur et son amant. Le reste de son corps était étendu. Seulement l’acolyte, qui s’était arrêté derrière le grand prêtre, le tenait un peu relevé.

Tandis que la malheureuse destinée des hommes et la cruauté des dieux ou de leurs ministres, car les dieux ne sont rien[4], m’occupaient, et que j’essuyais quelques larmes qui s’étaient échappées de mes yeux, il était entré un troisième acolyte, vêtu de blanc comme les autres, et le front couronné de roses. Que ce jeune acolyte était beau ! Je ne sais si c’était sa modestie, sa jeunesse, sa douceur, sa noblesse, qui m’intéressaient ; mais il me parut l’emporter sur le grand prêtre même. Il s’était accroupi à quelque distance de la victime évanouie ; et ses yeux attendris étaient attachés sur elle. Un quatrième acolyte, en habit blanc aussi, vint se ranger près de celui qui soutenait la victime ; il mit un genou en terre, et il posa sur son autre genou un grand bassin qu’il prit par les bords, comme pour le présenter au sang qui allait couler. Ce bassin, la place de cet acolyte, et son action ne désignaient que trop cette fonction cruelle. Cependant il était accouru dans le temple beaucoup d’autres personnes. Les hommes, nés compatissants, cherchent, dans les spectacles cruels, l’exercice de cette qualité.

Je distinguai vers le fond, proche de la colonne intérieure du côté gauche, deux prêtres âgés, debout, et remarquables tant par le vêtement irrégulier dont leur tête était enveloppée, que par la sévérité de leur caractère et la gravité de leur maintien.

Il y avait, presque en dehors, contre la colonne antérieure du même côté, une femme seule ; un peu plus loin, et plus en dehors, une autre femme, le dos appuyé contre une borne, avec un jeune enfant nu sur ses genoux. La beauté de cet enfant, et plus peut-être encore l’effet singulier de la lumière qui les éclairait, sa mère et lui, les ont fixés dans ma mémoire. Au delà de ces femmes, mais dans l’intérieur du temple, deux autres spectateurs. Au devant de ces spectateurs, précisément entre les deux colonnes, vis-à-vis de l’autel et de son brasier ardent, un vieillard dont le caractère et les cheveux gris me frappèrent. Je me doute bien que l’espace plus reculé était rempli de monde ; mais de l’endroit que j’occupais dans mon rêve et dans la caverne, je ne pouvais rien voir de plus.

Grimm.

C’est qu’il n’y avait rien de plus à voir ; que ce sont là tous les personnages du tableau de Fragonard ; et qu’ils se sont trouvés, dans votre rêve, placés tout juste comme sur sa toile.

Diderot.

Si cela est, oh ! le beau tableau que Fragonard a fait ! Mais écoutez le reste.

Le ciel brillait de la clarté la plus pure. Le soleil semblait précipiter toute la masse de sa lumière dans le temple, et se plaire à la rassembler sur la victime, lorsque les voûtes s’obscurcirent de ténèbres épaisses qui, s’étendant sur nos têtes, et se mêlant à l’air, à la lumière, produisirent une horreur soudaine. À travers ces ténèbres, je vis planer un génie infernal ; je le vis. Des yeux hagards lui sortaient de la tête. Il tenait un poignard d’une main ; de l’autre il secouait une torche ardente. Il criait. C’était le Désespoir ; et l’Amour, le redoutable Amour, était porté sur son dos. À l’instant, le grand prêtre tire le couteau sacré ; il lève le bras ; je crois qu’il en va frapper la victime ; qu’il va l’enfoncer dans le sein de celle qui l’a dédaigné, et que le ciel lui a livrée. Point du tout ; il s’en frappe lui-même. Un cri général perce et déchire l’air : je vois la mort et ses symptômes errer sur les joues, sur le front du tendre et généreux infortuné ; ses genoux défaillent, sa tête retombe en arrière, un de ses bras est pendant, la main dont il a saisi le couteau le tient encore enfoncé dans son cœur. Tous les regards s’attachent ou craignent de s’attacher sur lui ; tout marque la peine et l’effroi. L’acolyte qui est au pied du candélabre a la bouche entr’ouverte, et regarde avec effroi. Celui qui soutient la victime retourne la tête, et regarde avec effroi ; celui qui tient le bassin funeste relève ses yeux effrayés. Le visage et les bras tendus de celui qui me parut si beau montrent toute sa douleur et tout son effroi. Ces deux prêtres âgés, dont les regards cruels ont dû se repaître si souvent de la vapeur du sang dont ils ont arrosé les autels, n’ont pu se refuser à la douleur, à la commisération, à l’effroi ; ils plaignent le malheureux, ils souffrent, ils sont consternés. Cette femme seule, appuyée contre une des colonnes, saisie d’horreur et d’effroi, s’est retournée subitement ; et cette autre, qui avait le dos contre une borne, s’est renversée en arrière, une de ses mains s’est portée sur ses yeux, et son autre bras semble repousser d’elle ce spectacle effrayant. La surprise et l’effroi sont peints sur les visages des spectateurs éloignés d’elle. Mais rien n’égale la consternation et la douleur du vieillard aux cheveux gris. Ses cheveux se sont dressés sur son front ; je crois le voir encore, la lumière du brasier ardent l’éclairant, et ses bras étendus au-dessus de l’autel. Je vois ses yeux, je vois sa bouche, je le vois s’élancer ; j’entends ses cris, ils me réveillent ; la toile se replie, et la caverne disparaît.

Grimm.

Voilà le tableau de Fragonard ; le voilà avec tout son effet.

Diderot.

En vérité ?

Grimm.

C’est le même temple, la même ordonnance, les mêmes personnages, la même action, les mêmes caractères, le même intérêt général, les mêmes qualités, les mêmes défauts. Dans la caverne, vous n’avez vu que les simulacres des êtres ; et Fragonard, sur sa toile, ne vous en aurait montré non plus que les simulacres. C’est un beau rêve que vous avez fait ; c’est un beau rêve qu’il a peint. Quand on perd son tableau de vue pour un moment, on craint toujours que sa toile ne se replie comme la vôtre, et que ces fantômes intéressants et sublimes ne s’évanouissent comme ceux de la nuit. Si vous aviez vu son tableau, vous auriez été frappé de la même magie de lumière, et de la manière dont les ténèbres se fondaient avec elle ; du lugubre que ce mélange portait dans tous les points de sa composition ; vous auriez éprouvé la même commisération, le même effroi ; vous auriez vu la masse de cette lumière, forte d’abord, se dégrader avec une vitesse et un art surprenants ; vous en auriez remarqué les échos[5] se jouant supérieurement entre les figures. Ce vieillard, dont les cris perçants vont ont réveillé, il y était, au même endroit, et tel que vous l’avez vu ; et les deux femmes, et le jeune enfant, tous, vêtus, éclairés, effrayés, comme vous l’avez dit. Ce sont les mêmes prêtres âgés avec leur draperie de tête, large, grande et pittoresque ; les mêmes acolytes avec leurs habits blancs et sacerdotaux, répandus précisément sur sa toile comme sur la vôtre. Celui que vous avez trouvé si beau, il était beau dans le tableau comme dans votre rêve, recevant la lumière par le dos, ayant par conséquent toutes ses parties antérieures dans la demi-teinte ou l’ombre ; effet de peinture plus facile à rêver qu’à produire, et qui ne lui avait ôté ni sa noblesse, ni son expression.

Diderot.

Ce que vous me dites me ferait presque croire que moi, qui n’y crois pas pendant le jour, je suis en commerce avec lui pendant la nuit. Mais l’instant effroyable de mon rêve, celui où le sacrificateur s’enfonce le poignard dans le sein, est donc celui que Fragonard a choisi ?

Grimm.

Assurément. Nous avons seulement observé, dans le tableau, que les vêtements du grand prêtre tenaient un peu trop de ceux d’une femme.

Diderot.

Attendez… Mais c’est comme dans mon rêve.

Grimm.

Que ces jeunes acolytes, tout nobles, tout charmants qu’ils étaient, étaient d’un sexe indécis, des espèces d’hermaphrodites.

Diderot.

C’est encore comme dans mon rêve.

Grimm.

Que la victime, bien couchée, bien tombée, était peut-être

un peu trop étroitement serrée d’en bas par ses vêtements.
Diderot.

Je l’ai aussi remarqué dans mon rêve ; mais je lui faisais un mérite d’être décente, même dans ce moment.

Grimm.

Que sa tête, faible de couleur, peu expressive, sans teintes, sans passages, était plutôt celle d’une femme qui sommeille que d’une femme qui s’évanouit.

Diderot.

Je l’ai rêvée avec ces défauts.

Grimm.

Pour la femme, qui tenait l’enfant sur ses genoux, nous l’avons trouvée supérieurement peinte et ajustée ; et le rayon de lumière échappé qui l’éclairait, à faire illusion ; le reflet de la lumière sur la colonne antérieure, de la dernière vérité ; le candélabre, de la plus belle forme, et faisant bien l’or. Il a fallu des figures aussi vigoureusement coloriées que celles de Fragonard, pour se soutenir au-dessus de ce tapis rouge, bordé d’une frange d’or. Les têtes des vieillards nous ont paru faites d’humeur, et marquant bien la surprise et l’effroi ; les génies, bien furieux, bien aériens ; et la vapeur noire qu’ils amenaient avec eux, bien éparse, et ajoutant un terrible étonnant à la scène ; les masses d’ombre relevant de la manière la plus forte et la plus piquante la splendeur éblouissante des éclairs. Et puis un intérêt unique. De quelque côté qu’on portât les yeux, on rencontrait l’effroi ; il était dans tous les personnages ; il s’élançait du grand prêtre ; il se répandait, il s’accroissait par les deux génies, par la vapeur obscure qui les accompagnait, par la sombre lueur des brasiers. Il était impossible de refuser son âme à une impression si répétée. C’était comme dans les émeutes populaires, où la passion du grand nombre nous saisit avant même que le motif en soit connu. Mais, outre la crainte qu’au premier signe de croix tous ces beaux simulacres ne disparussent, il y a des juges d’un goût sévère, qui ont cru sentir dans toute la composition je ne sais quoi de théâtral qui leur a déplu. Quoi qu’ils en disent, croyez que vous avez fait un beau rêve, et Fragonard un beau tableau. Il a toute la magie, toute l’intelligence et toute la machine pittoresque. La partie idéale est sublime dans cet artiste, à qui il ne manque qu’une couleur plus vraie et une perfection technique, que le temps et l’expérience peuvent lui donner[6].

  1. Jean-Honoré Fragonard, ne à Grasse en 1732, mort à Paris le 22 août 1806, élève de Chardin et de Boucher. Il revenait de Rome quand il exposa le tableau cité par Diderot et qui le fit agréer par l’Académie.
  2. Tableau de 12 pieds 6 pouces de large sur 9 pieds 6 pouces de haut. — Ce tableau, qui devait être exécuté en tapisserie aux Gobelins, est aujourd’hui au Louvre sous le no 208. Il a été gravé par J. Danzel.
  3. Variante : … ou plutôt.
  4. Variante : … ne sont que les instruments de ceux-ci.
  5. Dans la note de Grimm qui termine cet article, le mot « échos de lumière, » qui avait dû paraître un peu hasardé, est convenablement expliqué.
  6. Jusqu’à présent, mon cher philosophe, je vous ai laissé dire et j’ai parlé comme il vous a plu. Vous avez bien fait de vous arrêter à ce tableau de Fragonard qui a principalement fixé l’attention du public, moins encore par son propre mérite que peut-être par le besoin que nous avons de trouver un successeur à Carle Van Loo et à Deshays. Quand on pense à cette foule de jeunes gens revenus de Rome et agréés par l’Académie, sans donner la moindre espérance, on n’en peut pas bien augurer pour la gloire de l’École française, déjà assez décriée d’ailleurs. Nous n’avons qu’un Fragonard qui promette, contre cette foule de Briard, Brenet, Lépicié, Amand, Taraval, qui certainement ne feront jamais rien. Je ne crois pas le tableau de Fragonard sans mérite, tant s’en faut ; mais il faut attendre le Salon prochain pour voir ce que cet artiste deviendra. Ce ne serait pas la première fois que nous aurions vu un peintre, nouvellement arrivé de Rome et la tête pleine des richesses de l’Italie, débuter d’une manière assez brillante, et puis s’affaiblir et s’éteindre de Salon en Salon. Ce qui me donne quelque doute sur le génie de Fragonard, c’est qu’en comparant l’effet de son tableau avec le pathétique de son sujet, je ne trouve pas qu’il y atteigne. Si la victime vous parait plutôt endormie qu’évanouie, le sacrificateur m’a paru froid et sans caractère : son sexe est aussi indécis que celui de ses acolytes ; on ne sait s’il est homme ou femme, et la faute n’en est pas seulement à ses vêtements, mais à sa tête et à tout son corps. Vous avez relevé d’une manière très-ingénieuse ce qui donne à toutes ces figures plutôt un air de fantômes et de spectres que de personnages réels : car enfin, tout ce beau rêve que vous venez de me conter, vous l’avez fait au Salon, en contemplant le tableau de Fragonard, et la plupart du temps, si je m’en souviens, j’avais le plaisir d’être à côté de vous et de vous entendre rêver tout haut. Mais comptez que votre rêve est plus beau que son tableau, et que nous ne risquons rien d’attendre au Salon prochain pour prendre notre parti sur cet artiste.

    Au reste, un écho est un son réfléchi : un écho de lumière est une lumière réfléchie. Ainsi une lumière, qui tombe fortement sur un corps, d’où elle est renvoyée sur un autre, lequel en est assez vivement éclairé pour la réfléchir sur un troisième, et de ce troisième sur un quatrième, etc., forme sur ces différents objets des échos, comme un son qui va se répétant de montagne en montagne. Ce terme est technique, et c’est dans ce sens que les artistes l’emploient. (Note de Grimm.)

    Cette note a été placée, dans l’édition de l’an IV, dans le texte même, quoiqu’il soit bien évident qu’elle est de Grimm comme les autres.