Chansons posthumes de Pierre-Jean de Béranger/L’Avenir des beaux esprits

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L’Avenir des beaux esprits


L’AVENIR DES BEAUX ESPRITS


Air : C’est à mon maître en l’art de plaire.


Beaux esprits, adieu votre gloire,
Quand, unis par un droit commun,
De leur passé perdant mémoire,
Tous les peuples n’en feront qu’un.
Poëmes, chants, drames, harangues,
Sermons de sages et de fous,
Dans la confusion des langues,
Verront leurs échos mourir tous.

Chaque langue, obscure en sa source,
Messieurs, est le fleuve natal
Dont votre barque, dans sa course,
Doit subir le courant fatal.
Dès que lauriers, pampres et roses
Viennent pavoiser votre bord,
Vous rêvez aux apothéoses
Qui vous attendent dans le port.

Mais qu’un jour ce fleuve se mêle
Aux eaux du confluent humain,
Quel esquif ne sera trop frêle
Pour s’y frayer un long chemin ?
Là, sous des étoiles nouvelles,
Aux afflux de cent régions,
On verra sombrer vos nacelles
Dans l’océan des nations.

Si quelque chant, si quelque page
Échappe à tant de flots vivants,
Pour en déchiffrer le langage
Entretiendra-t-on des savants ?
Majestés des Académies,
Vous serez, pour les curieux,
Muettes comme les momies
Que le Louvre étale à nos yeux.

Beaux esprits, ce grand monde à naître,
Monde par nous prophétisé,
Que gagnerait-il à connaître
Les vieux titres d’un monde usé ?
Rien ne lui peut être un modèle.
D’où je conclus dès aujourd’hui
Que, sur la cime où Dieu l’appelle,
Nos voix n’iront pas jusqu’à lui.