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L’Espagne religieuse, monarchique et industrielle

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L’Espagne religieuse, monarchique et industrielle

L’ESPAGNE
RELIGIEUSE, MONARCHIQUE ET INDUSTRIELLE,
TELLE QU’ELLE EST.

Qu’est-ce que l’Espagne ? Depuis bien des années, cette question est à l’ordre du jour, et le problème n’est pas résolu. Nous allons essayer de présenter ici un aperçu de l’état actuel de la Péninsule, et de l’influence qu’exercent sur ses institutions les causes physiques, morales, politiques et religieuses ; et peut-être arriverons-nous, à l’aide des auteurs qui ont écrit récemment sur ce sujet, à donner une juste idée des améliorations et du perfectionnement auxquels ce pays peut aspirer. L’entreprise est semée de difficultés. Les proportions de ce tableau sont vastes et les détails compliqués ; mais nous aimons à penser que, par un classement méthodique et une concision étudiée, nous parviendrons à encadrer convenablement un corps d’observations tellement substantielles, qu’elles inspireront un puissant intérêt. Nous jetterons, dans tous les cas, une nouvelle lumière sur l’état et l’aspect d’une contrée « dont la gloire se ternit et dont la grandeur décroît, » mais qui conserve en elle-même tous les élémens de régénération nationale.

I. — DE LA POSITION GÉOGRAPHIQUE DE L’ESPAGNE.

La Péninsule, dont les anciens ont comparé la forme à la peau tendue d’un taureau, occupe l’extrémité sud-ouest de l’Europe. L’Océan atlantique et la Méditerranée l’environnent de toutes parts, excepté du côté du nord-est, où la chaîne des Pyrénées marque les frontières de la France. Le caractère remarquable de la physionomie de cette contrée est la disposition de ses montagnes. Du pied des Pyrénées, dont la chaîne s’étend presque en ligne droite de l’est à l’ouest, s’élèvent un grand nombre de monts secondaires qui semblent envahir l’ouest et le sud, et couvrir, comme d’un magnifique réseau, toute la Péninsule. Les principaux sont les monts des Asturies et de la Galice, qui ne sont qu’une continuation des Pyrénées ; ceux du Guadarrama, que le géographe Antillon a nommés la chaîne de l’Ibérie ; la Sierra Morena et ses gorges redoutables ; les montagnes de Grenade et de Ronda, dont les pics dominent ces groupes de hauteurs qui bordent la Méditerranée, et dont les masses, selon Mariana, « pèsent sur la mer, et semblent vouloir combler l’espace qui sépare l’Europe de l’Afrique. »

Ces sinuosités montueuses divisent l’Espagne en deux portions inégales, mais distinctes, dont l’une comprend la région du centre, et l’autre celle des côtes. L’intérieur du pays lui-même peut être considéré comme une montagne immense, car ses plaines, coupées de hautes collines, forment un plateau dont l’élévation varie de huit cents à deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer ; cette région, ainsi exhaussée sur une énorme base, surpasse en hauteur les sommités qui couronnent les côtes. « Lorsque j’entrai dans la Péninsule (dit l’auteur d’une Année en Espagne [1]), et traversai la côte orientale qui longe la Méditerranée, je vis avec surprise le rideau de montagnes qui bornait l’horizon du côté de l’ouest ; mais mon étonnement redoubla lorsque, du haut de ces mêmes montagnes que j’avais gravies en m’éloignant de la mer à Valence, j’aperçus, non une vallée, mais une plaine sans verdure qui s’étendait à perte de vue au niveau du point élevé que je venais d’atteindre. Je parcourus en effet un espace de plus de cent lieues dans cette vaste plaine avant de parvenir à la Sierra Morena, d’où je descendis tout d’un coup par le passage du Despèna Perros, dans les régions de l’Andalousie. »

Un pays hérissé de montagnes semble un intarissable aliment pour les fleuves et les rivières ; cependant la nudité de cette contrée, l’absence presque totale d’arbres et d’ombrages qui puissent recueillir et conserver l’humidité, la sécheresse de l’atmosphère qui en est la conséquence pendant la majeure partie de l’année, sont autant de causes qui restreignent le nombre et l’étendue des fleuves de la Péninsule dans une proportion si peu en rapport avec la multiplicité et l’élévation de ses montagnes. Les principaux sont l’Èbre, le Douro, le Tage, la Guadiana et le Guadalquivir. L’Èbre prend sa source dans les montagnes de la Navarre, se dirige vers l’est entre la chaîne principale et l’une des branches secondaires des Pyrénées, et se jette dans la Méditerranée au-dessous de Tortose. Le Douro prend naissance dans le nord des monts Guadarrama : ses eaux se grossissent graduellement dans leur cours, traversent le Portugal, et atteignent l’Océan à Oporto. Le Tage, qui s’enorgueillit à juste titre du nom de roi des fleuves, descend aussi des monts Guadarrama, mais du côté opposé : il arrose les jardins et les bocages d’Aranjuez, décrit un demi-cercle autour de Tolède, et, recevant dans son sein les ondes tributaires de plusieurs torrens, il se gonfle en approchant de Lisbonne, dont la population indolente et passionnée vient se refléter dans ses eaux. La Guadiana prend sa source dans les marais de Ruidosa : bientôt elle coule à pleines rives, baigne des prairies délicieuses où paissent de nombreux troupeaux, et se décharge dans le golfe de Huelva. Enfin, le Guadalquivir, né entre la Sierra Morena et la Sierra Nevada, s’alimente des eaux que lui fournissent ces deux chaînes rivales : dans son cours majestueux vers l’Océan, il baigne les murs de Cordoue et de Séville, et féconde les beaux champs de l’Andalousie. Tels sont les grands fleuves, et comme les grandes artères de l’Espagne. Bien que le volume d’eau qui s’en échappe ne soit probablement pas plus considérable que celui des fleuves de France, et qu’en raison de l’élévation du sol et de la rapidité de sa pente, ils soient bien moins long-temps navigables, néanmoins la direction presque perpendiculaire de leur cours à travers les vallées qu’ils arrosent se prêterait merveilleusement à la construction des canaux, et au perfectionnement du système de culture. Les fleuves d’Espagne, comme celui d’Égypte, deviendraient une source d’inépuisable fécondité, si les habitans étaient, je ne dis pas encouragés, mais autorisés à tirer parti des avantages que la nature a placés sous leurs mains [2].

Le sol de la Péninsule offre naturellement de grandes diversités : les plaines arides et sans ombrage de la région centrale, entrecoupées de hautes montagnes, réfléchissent dans toute leur ardeur les feux brûlans du soleil d’été, et donnent plus d’intensité aux froids pénétrans de l’hiver. Les régions des côtes, moins élevées et déclinant graduellement vers la mer, offrent alternativement l’aspect de collines et de vallées dont la variété contraste agréablement avec la pâle monotonie du plateau intérieur. Ici tout est fertile, ou peut aisément le devenir par des irrigations sagement ménagées.

Quant au climat, ses diverses influences sont déterminées par la figure et la disposition du pays. La température de l’atmosphère, toujours moins variable sur les bords de la mer que dans l’intérieur des terres, est aussi beaucoup plus uniforme sur les côtes de l’Espagne que dans les différentes provinces de ce royaume. Les côtes de l’ouest et du nord ne sont guère exposées qu’aux vents qui soufflent de l’ouest : ces vents, chargés de l’humidité qu’ils ont absorbée dans leur passage sur l’Atlantique, se résolvent en pluies abondantes pendant l’hiver et le printemps. L’atmosphère est plus calme sur les côtes de la Méditerranée, où les vents qui viennent assez ordinairement de l’est, n’acquièrent jamais ce degré de violence qu’ils exercent à l’extrémité de la Péninsule, particulièrement à Cadix. Ainsi les côtes de la Catalogne, celles des royaumes de Valence, de Murcie et de Grenade, jouissent d’une température douce qui descend rarement au-dessous de 10 degrés, et se maintient au-dessus de 21 degrés de Réaumur. L’hiver est à peu près inconnu sur une terre abritée par les montagnes du centre, et réchauffée par les rayons d’un soleil sans nuage. Sur le plateau des Castilles, dont la moindre élévation excède huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer, la chaleur s’accroît dans une proportion moins rapide ; et ce n’est que vers le commencement de juin que l’atmosphère, devenue plus calme, se soutient à une température qui varie de 21 à 26 degrés, et qui monte jusqu’au trentième degré de Réaumur. Au mois d’août, la fraîcheur des nuits disparaît, pour ainsi dire, avec l’aurore, et se fait de nouveau sentir vers le soir après le coucher du soleil, ce qui amortit considérablement la chaleur du jour.

Excepté dans les provinces du nord, le climat de l’Espagne est remarquable par sa sécheresse. L’absence des pluies et de toute humidité, un ciel pur et transparent, sont des avantages dont on doit tenir compte ; mais cette sécheresse, lorsqu’elle devient excessive, dégénère en une dévorante aridité, qui tarit les fleuves, étouffe la végétation, tue les hommes et les animaux, dont la soif ne trouve plus où s’étancher. Les annales de l’Espagne fournissent plusieurs exemples de cette calamité, dont les effets ont été également funestes aux produits végétaux, aux animaux et aux hommes. Dans le bassin élevé, sur lequel la capitale est assise, la chaleur de l’été est tellement absorbante, que, suivant un proverbe espagnol, Madrid a neuf mois d’hiver et trois d’enfer (nueve meses d’invierno y très d’infierno). Toutefois, dans sa profonde sagesse, l’administration du pays a enchéri sur la munificence de la nature, et l’on peut dire sans exagération que, pour la plus grande partie des habitans de cette capitale, l’année tout entière est un enfer.

Les sommets de plusieurs montagnes de la Péninsule sont couverts de neiges perpétuelles, tandis que les plaines élevées et inabritées de la région centrale sont balayées par les vents glacés de l’hiver, et brûlées par les rayons du soleil d’été. Ces incommodités sont dues à la rareté des bois, plus clair-semés en Espagne que dans tout autre pays de l’Europe. Pas une seule forêt de Bayonne à Cadix : si vous exceptez les taillis de la Biscaye, les bosquets et les avenues d’Aranjuez, les vallées ou plutôt les gorges de l’Andalousie, plantées d’arbres assez touffus, le reste du royaume, dans cette direction, offre un aspect monotone et plat qui attriste l’âme et fatigue les yeux. Les montagnes, privées de végétation n’absorbent plus l’humidité de l’air en quantité suffisante pour nourrir des plantes, dans les vallées et dans les plaines. Les fleuves, comme nous l’avons dit, sont presque tous sans importance sur plusieurs points de la longue carrière qu’ils parcourent avec rapidité ; et les terres sans ombrages, sans abri, sans défense contre l’intempérie des saisons, dans cette région élevée, subissent ces transitions rapides de chaleurs et de froids excessifs, si contraires à la fertilité du sol et à la santé de ses habitans. N’en concluons pas que cette nudité du sol soit l’effet d’une stérilité naturelle, ou que les arbres ne trouvent dans le climat aucun principe de vie. Valence, avec ses forêts nombreuses et l’abondance de ses moissons, prouve que l’Espagne aurait pu égaler et même surpasser en fertilité toute autre contrée de l’Europe ; mais le peuple est généralement imbu d’un préjugé, aussi invétéré qu’inexplicable, qui le pousse à couper ou à détruire tous les arbres avant qu’ils aient atteint un certain degré d’accroissement. Manie bizarre, si universellement répandue dans les provinces centrales, que les soins les plus vigilans et les mesures les plus rigoureuses sont indispensables pour préserver les avenues et les bocages d’Aranjuez d’une entière destruction [3].

Les productions de l’Espagne sont riches et variées. Les mines d’or et d’argent, d’où les anciens tiraient ces précieux métaux, sont à la vérité taries ou abandonnées, sauf la mine d’argent du Guadalcanal ; mais le fer de la meilleure qualité, le plomb, l’étain, le cuivre, le mercure, tous les minéraux utiles abondent dans les différentes parties de la Péninsule. Des mines de houille et de sel sont ouvertes dans les Asturies, l’Aragon et la Manche, bien que leurs exploitations n’aient point encore pris cette extension qu’elles auraient pu atteindre sous un gouvernement meilleur, et avec un système de lois plus rationel [4]. Diverses parties du royaume recèlent des pierres précieuses : le granit, le jaspe, l’albâtre, les marbres les plus beaux et les plus variés, n’attendent que leur extraction des montagnes ; des fromens d’une excellente qualité croissent dans beaucoup de provinces, et tous ceux qui ont goûté le pain espagnol en reconnaissent la supériorité. Dans quelques provinces, les produits ne suffisent pas à la consommation ; mais on y supplée par l’importation, ou par le superflu des provinces voisines. La vigne est cultivée dans toute l’étendue de l’Espagne, et les riches vendanges des côtes s’exportent dans toutes les parties du monde. « Mais les vins les meilleurs et les plus généreux (dit l’auteur d’une Année en Espagne), se récoltent dans la haute et sèche région de l’intérieur, et, en raison de la difficulté des communications, ces vins, dont les frais de transport absorberaient la valeur, sont consommés dans le district qui les a produits. »

Il est permis, au surplus, de révoquer en doute la justesse de cette opinion. À une seule exception près, en faveur des crûs de Valdepènas, dont la qualité supérieure est universellement reconnue, il n’est point de vins en Espagne auxquels les connaisseurs donnent la préférence sur les vins de Chérès, de Rota, de Malaga, d’Alicante et de Malvoisie.

Les autres productions du sol sont l’avoine, l’orge, le maïs, le riz, l’huile, le miel, le sucre, le chanvre, le lin, l’esparto, espèce de jonc particulier au pays, le liège, le coton, la soie, le sumach et la soude, sans parler des laines, dont l’excellence ne peut être contestée. Les forêts qui couvrent les sommets des hautes montagnes, et qui, par leur élévation, ont échappé à la manie destructive du peuple, suppléent au charbon de terre, seul combustible en usage dans le pays, et fournissent d’ailleurs le bois de construction pour les vaisseaux. Les fleurs et les plantes médicales naissent sans culture sur le flanc des montagnes, et la brise du soir est chargée de leurs parfums.

L’Espagne ne le cède à aucun pays pour l’abondance, la variété et la saveur de ses fruits. Outre les différentes espèces qui sont communes aux climats tempérés, elle en possède plusieurs qui appartiennent plus spécialement aux régions des tropiques. La figue, la grenade, le limon, l’orange et le citron, la date, le plantain et la banane trouvent un sol et un climat propices dans certaines parties de la Péninsule. Frappé de cette variété, un écrivain français [5] a essayé de faire ressortir l’analogie qui existe, sous le rapport du climat et des productions, entre les différentes sections de l’Espagne et les points du globe qui leur sont respectivement opposés. Il a comparé la Biscaye, les Asturies et la Gallice aux contrées de l’Europe qui les avoisinent ; le Portugal à la portion correspondante de l’Amérique ; l’Andalousie, aux rivages de l’Afrique qui lui font face ; et Valence, aux régions de l’est, fertiles comme son territoire.

Les richesses de l’Espagne ne se bornent pas aux ressources de son sol ; l’Atlantique d’un côté, et de l’autre, la Méditerranée, qui baignent une étendue à peu près égale de côtes, l’approvisionnent de poisson, et ouvrent les communications entre chacune de ses provinces et les régions les plus éloignées de la terre. En un mot, la nature semble avoir épuisé sa générosité en faveur de cette terre privilégiée ; et si la perversité de l’homme n’était parvenue à neutraliser ses bienfaits, l’Espagne, si pauvre et si dégradée, serait aujourd’hui la plus riche, la plus heureuse et la plus fertile contrée de l’Europe.

Parmi les richesses de l’Espagne, ses chevaux méritent une mention à part. Les Arabes, lorsqu’ils possédaient ce pays, l’ont peuplé de leurs plus belles races ; et, bien que ces races, comme tout le reste, aient dégénéré, elles conservent des traits distinctifs qui dénotent leur origine. « Les chevaux espagnols, et particulièrement les chevaux andaloux, dit l’auteur Américain dont nous avons cité l’ouvrage, sont évidemment d’origine arabe et très-supérieurs à la race anglaise en beauté, en grâce et en docilité. » En fait de chevaux, toutefois, notre ami le citoyen du Nouveau-Monde ne nous paraît pas un juge sans appel.

« En Andalousie, dit le docteur Faure, le cheval de race, émule des grands de son pays, passe sa vie dans une énervante inaction ; et lorsqu’il n’est pas destiné à figurer dans des scènes d’amour, il n’a d’autre mérite que d’étaler des formes trompeuses sur les places ou dans les promenades publiques, car les travaux pénibles sont au-dessus de ses forces, et malheur à qui s’y fierait aux jours du danger !… »

Les autres animaux domestiques consistent en mules, ânes, bêtes à cornes ; en porcs qui y abondent, en moutons qui y paissent par milliers. Les bêtes fauves n’y manquent pas, et les ours, les renards, les sangliers sont maintenant les seuls habitans de certains districts reculés et sauvages, dont l’insouciance espagnole leur abandonne la possession.

Parmi les maladies qui affligent l’Espagne, les unes sont locales, les autres générales. Dans la première classe il faut ranger la fièvre jaune qui exerce d’effroyables ravages sur les côtes, et les affections ophtalmiques qui aboutissent fréquemment à la perte de la vue, infirmité si commune dans la région centrale de l’Espagne. Les livres de médecine et d’autres ouvrages traitent de la première de ces maladies, et comme elle est inhérente à la conformation géographique d’une région qui diffère de la nôtre, nous sommes dispensés d’entrer à cet égard dans de nouveaux développemens. Mais la cécité est le principal fléau de la région intérieure de l’Espagne, particulièrement de la capitale, et ce n’est pas seulement dans les basses classes qu’elle va chercher ses victimes : les classes moyennes comme les personnages de haut rang sont également affligés de cette déplorable infirmité. « Le nombre des aveugles, à Madrid, est si considérable, dit l’auteur d’une Année en Espagne, que j’en attribue la cause à l’action énergique du soleil combinée avec la nudité de la contrée. » Si l’on en croit Peyron, le mal provient de l’abus des saignées, dont les Espagnols font encore aujourd’hui un aussi fréquent usage qu’au temps d’un de leurs ancêtres, le docteur Sangrado. On peut le présumer, du moins, d’après le nombre des personnes uniquement occupées à tirer du sang ; la plus petite rue de la plus petite ville d’Espagne, a son barbier, et chaque barbier est chirurgien. Le docteur Faure propose toutefois une plus savante solution :

« Madrid, situé sur un plateau élevé de trois cents toises » au-dessus du niveau de la mer, est dans l’atmosphère la plus irritante de toute l’Espagne. Le vent, qui y souffle presque toute l’année des montagnes de Guadarama, et dont les funestes effets ont donné lieu à tant de proverbes, pénètre d’un froid insupportable, qui affecterait les poitrines les plus fortes si elles n’étaient garanties par le pan du manteau jeté sur l’épaule, comme il ajoute à l’influence du climat pour donner la plus douloureuse colique à un grand nombre d’étrangers. C’est ce vent si fréquent, et quelquefois si impétueux depuis le mois de février jusqu’au mois de mai, qui, élevant sans cesse dans les airs des tourbillons d’une poussière nitreuse, irrite les yeux d’une population entachée des vices scrophuleux et vénériens, et donne lieu à ces ophthalmies que la réverbération du soleil et la fraîcheur des nuits doivent plus tard rendre funestes. Ce n’est pas seulement à Madrid que cette affection est remarquable ; les maladies et la perte des yeux sont une plaie de toute l’Espagne, à en juger par ce qu’on rencontre jusqu’à Cadix, parce que l’irritante atmosphère de la Péninsule est généralement très-agitée, et que l’ardeur des rayons solaires n’est presque pas tempérée par la verdure, dont plusieurs contrées manquent entièrement. »

En résumé, l’ophtalmie en Espagne est produite par les mêmes causes qu’en Égypte, par cette poudre [6] nitreuse impalpable, qui assiége les yeux et y détermine l’inflammation. Elle est de plus aggravée par des alternatives continuelles de chaleurs excessives pendant le jour, et de froid aigu pendant la nuit. Les coliques de Madrid, qui sont aussi un effet du climat, sont toujours dangereuses et souvent fatales aux étrangers. Ils apprennent, quelquefois trop tard, à se prémunir contre les vents glacés, qui, en répercutant une transpiration abondante, enfantent cette terrible maladie. Les affections varioliques sont toujours plus dangereuses pendant l’été que pendant l’hiver, principalement dans la région centrale de l’Espagne ; mais la vaccine qui est pratiquée avec succès dans toute l’étendue du royaume, tend sensiblement à en amortir la malignité. Les fièvres scarlatines y sont rares et très-peu dangereuses ; mais il y règne une maladie analogue, que les naturels appellent garrotillo, et les gens de l’art, angine gangreneuse ; elle devient parfois contagieuse, et dégénère pendant toute une saison en épidémie pestilentielle [7].

« Cette maladie est fréquente dans la Péninsule ; et, par les ouvrages qui rappellent les épidémies qui l’ont affligée à diverses époques, on voit qu’elle y est familière depuis bien des siècles, malgré la pureté et la sécheresse de l’air, et peut-être même pour cette cause. »

Une autre maladie gangreneuse assez commune à Madrid ainsi que dans plusieurs provinces, telles que l’Andalousie et la Catalogne, est la pourriture d’hôpital. Si cette affection n’est pas endémique, elle peut être considérée comme inévitable dans les hôpitaux vers la fin de l’été. À cette époque, les plaies les plus insignifiantes deviennent de dangereux ulcères. L’inflammation aiguë et chronique des poumons n’y est pas moins fréquente, dans la capitale surtout, où la crise se fait rarement attendre. La consomption pulmonaire est encore une maladie dont les germes existent constamment dans plusieurs parties de l’Espagne ; et, ce qui n’est pas moins remarquable, eu égard à la sécheresse de l’air, les fièvres intermittentes y apparaissent vers le commencement de juin, quand les chaleurs sont intenses. Les humeurs scrophuleuses sont peut-être plus communes en Espagne qu’en Russie. Rien de plus ordinaire que de rencontrer des mendians dont une jambe, et quelquefois les deux, sont rongées par la lèpre. Les cas d’épilepsie ne sont pas rares, non plus que les convulsions hystériques, qui se multiplient dans les provinces du sud, où les chaleurs sont excessives.

« Les maladies de l’esprit (ou la folie) doivent y être en plus grande proportion qu’ailleurs, à cause de l’action du soleil sur la tête, et du défaut d’occupations agréables sous un gouvernement qui, contrariant la raison à chaque instant, tient toute la population dans un état d’irritation habituelle. »

Cette supposition n’est malheureusement que trop exacte ; mais on a remarqué que le fanatisme religieux imprime à la folie, chez les Espagnols, un caractère sombre et frénétique. On compte dans la Péninsule trois établissemens principaux pour les insensés : le premier à Tolède, le second à Valence, le troisième à Saragosse. Un quatrième existait à Cordoue, mais depuis quelque temps il est abandonné.

II. — POPULATION DE L’ESPAGNE.

Dans aucune contrée de l’Europe, la population n’a subi autant de fluctuations qu’en Espagne, et n’a diminué, depuis peu, dans une aussi effrayante proportion. Ce décroissement est dû à la réunion d’une infinité de causes dont un petit nombre auraient suffi pour le produire. L’invasion du pays par les Maures en est justement regardée comme la primitive origine. Les fièvres contagieuses et les pestes qui, à différentes époques, ont désolé les provinces méridionales du royaume ; les guerres intestines entre les Maures et les chrétiens, guerres sanglantes qui ont déchiré cette contrée depuis le neuvième siècle jusqu’à la prise de Grenade, vers la fin du quinzième ; l’expulsion de trois millions de Juifs et de Maures, le découragement de l’agriculture ; la mauvaise direction des entreprises commerciales, lors de la découverte de l’Amérique ; la mortelle influence d’un gouvernement détestable et d’une religion avilissante, armés tous deux du plus redoutable instrument dont se serve le despotisme pour comprimer l’élan de l’esprit humain ; les déprédations des corsaires de Barbarie, qui dépeuplent les côtes du sud ; enfin l’institution des Mesta, Mayorazgos et Presidios qui, comme nous le démontrerons par la suite, tendent à consolider et à perpétuer les abus, à saper les fondemens de l’industrie nationale, et à fermer toute carrière aux améliorations : telles sont, en partie, les causes qui ont entraîné la dépopulation de la Péninsule. Bien que la plupart de ces germes de destruction soient étouffés, le plus funeste existe encore ; et une réforme radicale dans son gouvernement, dans sa politique, dans tout son système de lois, peut seule arracher l’Espagne au plus profond abîme de misère et de dégradation dans lequel une nation puisse tomber.

Quelques détails relatifs à la population de ce pays, sous ses différentes monarchies, donneront une idée des surprenantes oscillations qu’elle a subies ; et si le lecteur compare ces détails avec les causes de décroissement que nous avons énumérées, il pourra tirer de ce double examen des inductions irréfragables.

Suivant une opinion reçue, l’Espagne, sous les Romains, comptait 40,000,000 d’habitans. En admettant que ce calcul soit exagéré, évaluons cette population à la moitié, à 20,000,000. Vers la fin du quatorzième siècle, au dire des écrivains du pays, la population se partageait ainsi qu’il suit, savoir : États de Castille, 11,000,000 ; États d’Aragon, 7,700,000 ; royaume de Grenade, 3,000,800 ; total, 21,700,800 ; mais cette estimation, ainsi que la première, est probablement forcée, et nous nous en tenons à l’opinion de M. de Laborde, d’après laquelle le chiffre total doit être réduit à 16,000,000. Sous Ferdinand et Isabelle, à la fin du quinzième siècle, les mêmes autorités évaluent le nombre des habitans à 20,000,000, que nous restreindrons, dans la même proportion, à 15,000,000. En 1688, ce chiffre ne s’élevait qu’à 10,000,000 ; en 1700, à la mort de Charles ii, à 8,000,000 ; en 1715, sous Philippe v, à 6,000,000 ; en 1788, sous Charles iii, à 9,307,804 ; en 1787, en 1788, dernières années du règne du même monarque, à 10,143,975 ; enfin, d’après le recensement de 1797 et 1798, la population excédait alors 12,000,000. Il en résulte que, depuis son affranchissement de la domination romaine jusqu’en 1715, la population de l’Espagne a continuellement décru dans la progression suivante, savoir : pendant une période d’environ mille ans, qui commence au temps des Romains et finit avec le quatorzième siècle, 4,000,000 ; depuis la fin du quatorzième siècle jusqu’à la fin du quinzième, période de cent ans, 1,500,000 ; depuis le quinzième siècle jusqu’en 1688, période de moins de deux cents ans, 5000, 000 ; de 1688 à 1700, douze ans, 2,000,000 ; et de 1700 à 1715, quinze ans, aussi 2,000,000. Depuis lors elle s’est accrue, de 1715 jusqu’à 1768, trente-trois ans, de 3,307,804 ; de 1768 à 1788, vingt ans, de 836,171 ; de 1788 à 1806, de plus de 2,000,000 : accroissement total de 1715 à 1806, 6,000,000. Dans le Dictionnaire géographique de Minano, la population de l’Espagne, en 1826, est évaluée à 13,732,172 ; ce qui donne, depuis 1715, période d’environ cent onze ans, un accroissement de 7,732,172.

En prenant pour base le recensement de 1826, la population de l’Espagne, comparée avec l’étendue de sa superficie (145,100 milles carrés), donne environ quatre-vingt-dix et demi par mille carré, c’est-à-dire la moitié de ce que comporte un espace égal en France et en Angleterre, contrées bien inférieures à l’Espagne sous le rapport de la fertilité du sol, des avantages du climat et de tous les bienfaits de la nature.

En ce qui concerne la division de la population, cause principale du déclin de l’industrie nationale en Espagne, un document publié en 1802, et confirmé par M. de Laborde, nous apprend que sur 10,409,879 individus des deux sexes, nombre présumé des habitans à cette époque, on comptait 3,257,022, hommes veufs, célibataires ou ecclésiastiques ; 3,262,196 femmes veuves ou religieuses, et, par conséquent, 3,890,661 personnes mariées. Il résulte de ce document qu’il existait alors en Espagne 6,519,218 individus qui ne contribuaient en rien, ou étaient censés ne pas contribuer à sa population. Nous aurons occasion de parler plus tard du nombre des ecclésiastiques. Nous nous contenterons, quant à présent, de remarquer qu’outre la classe des propriétaires vivant de leurs biens sans rien faire, et qui composaient le quart de la population, l’Espagne contenait 100,000 contrebandiers, voleurs, pirates ou assassins échappés des prisons ; 40,000 officiers appointés pour les capturer, et avec lesquels ils étaient de connivence ; 300,000 domestiques, dont 100,000 étaient sans emploi et abandonnés à eux-mêmes ; 60,000 étudians qui, sous le prétexte d’acheter des livres, demandaient l’aumône, ou plutôt l’extorquaient pendant la nuit. En ajoutant à ces tristes catégories 100,000 mendians nourris par 60,000 moines à la porte de leurs couvens, l’Espagne se trouvait alors infestée de près de 600,000 individus qui, sans utilité pour l’agriculture ou les arts mécaniques, n’étaient que dangereux pour la société. Toutes déductions faites, en un mot, il restait 964,571 manouvriers, 917,197 paysans, 310,739 artisans ou manufacturiers, et 34,339 négocians, destinés à soutenir, par leurs laborieux efforts, onze millions d’habitans.

Ces résultats, mutatis mutandis, aussi justement applicables à l’Espagne actuelle qu’à l’Espagne d’autrefois, dénotent un état de société si radicalement avili et corrompu, qu’il est presque impossible de croire à sa régénération. L’oisiveté est le péché national de l’Espagne : or, une population naturellement ennemie du travail, disposée à user de tous les moyens autres qu’une honnête industrie pour assurer sa subsistance ; un gouvernement tout puissant pour le mal, impuissant pour le bien, qui spécule sur l’abrutissement ; un clergé dominateur, qui s’agite par essaims dans les rues, dans les villages, dans les hameaux ; qui, au sein de la misère publique, s’engraisse de la substance du peuple, lui impose l’esclavage spirituel, et le maintient dans les ténèbres de l’ignorance : que d’élémens à refondre, de pouvoirs malfaisans à paralyser, de vices, de corruptions et de préjugés à épurer ! Quel médecin assez hardi introduira le fer dans cette plaie, qui ronge de jour en jour plus profondément les parties vitales de la malheureuse Espagne ? Les remèdes mitigés sont désormais inefficaces, et les plus violens, les seuls capables d’opérer, peuvent déterminer une crise effroyable.

III. — AGRICULTURE, FIEFS, SUCCESSIONS, ETC.

Dans la plus fertile contrée de l’Europe, l’agriculture est dans l’état le plus misérable. Cette calamité doit être attribuée à plusieurs causes ; mais la principale tient à la nature des fiefs, et au mode de transmission de leurs propriétés. Les trois quarts de la surface territoriale de l’Espagne, y compris les terres de l’église, sont indivisibles, et consistent en majorats inaliénables et biens de main-morte. Ce mot majorat, mayorazgo (dérivé de mayor, premier né), indique le droit du fils aîné à l’héritage d’une certaine propriété de famille, sous la condition de la transmettre entière à ceux qui devront la posséder au même titre que lui après sa mort. Mais la signification de ce mot a reçu par l’usage une singulière extension. Outre un droit de succession à perpétuité à titre de primogéniture, le même terme désigne à la fin la cause qui produit ce droit ou cet accident de la naissance, la propriété ainsi transmissible, le possesseur actuel de cette propriété, et la personne qui lui touche de plus près dans l’ordre de succession.

Les majorats, ou mayorazgos, sont de cinq espèces : 1o l’agnacion rigorosa, qui attribue la succession aux descendans mâles en ligne directe à l’exclusion des femmes ; 2o l’agnacion artificiosa, en vertu de laquelle la succession est dévolue aux héritiers mâles en ligne droite, et, à leur défaut, aux mâles du premier degré dans la ligne féminine ; 3o l’agnacion de masculanidad, qui restreint la succession aux descendans mâles et femelles de la ligne masculine ; 4o la regulare, qui appelle à la fois à la succession les héritiers mâles et femelles au degré correspondant, de telle sorte que les fils viennent d’abord dans l’ordre de leur naissance, les filles ensuite ; puis les collatéraux mâles au degré le plus proche, les femmes au même degré, et ainsi de suite ; 5o le saltuario, qui se constitue en faveur de tout individu réunissant les qualités requises par le fondateur du majorat, sans exception de telle ou telle ligne de descendance. Nous n’entrerons pas dans de plus longs détails sur les limites des majorats, et sur leur transmission : qu’il nous suffise de rappeler qu’une propriété ainsi constituée ne peut être divisée, vendue, hypothéquée ou aliénée par le possesseur, ni en faveur de sa femme, ni en faveur des enfans qui ne sont pas appelés à la succession. C’est la substitution écossaise, mais soumise à des conditions plus absurdes encore, s’il est possible, et plus ruineuses pour les individus et pour le pays.

Les majorats sont nés, parmi les grandes familles, du désir de perpétuer leurs noms et de conserver dans la race une fortune proportionnée à sa dignité. Cet exemple, suivi par le reste de la noblesse, devint contagieux pour les classes moyennes, qui n’avaient aucune dignité héréditaire à soutenir, et favorisa une absurde et ridicule vanité, aux dépens de la justice, de la nature et du bon sens.

Les maux produits par les majorats sont tels qu’il importe peu d’arrêter leurs progrès, si l’on ne parvient à les détruire. Les familles en faveur desquelles ce privilége fut primitivement établi, en ressentent aujourd’hui les pernicieux effets : au lieu de perpétuer les grandes maisons, comme on le désirait, ce malheureux système a puissamment contribué à leur extinction. S’il arrive, en effet, qu’un degré ou une génération manque d’héritiers mâles, la propriété de famille passe par les femmes à des étrangers, tandis que les lignes collatérales restent dans leur indigence, ou s’éteignent dans l’oubli.

« S’il ne naît que des filles dans ces nobles familles, elles peuvent être toutes déshéritées, et voir les biens de leurs père et mère passer à un neveu, à un cousin, ou à un parent quelquefois très-éloigné, quoique le plus proche, chargé de soutenir l’honneur de leur nom avec leur argent, ce qui doit infiniment flatter leur amour-propre. »

Dans les cas les plus ordinaires, où la propriété se transmet intégralement entre les mains du fils aîné, les frères et sœurs, réduits à une misérable pension alimentaire que la loi fixe à 50 écus, quelle que soit la fortune de la famille, tombent dans la dépendance et la mendicité. Les possesseurs de mayorazgos sans enfans s’attachent peu à des biens sur lesquels ils n’ont qu’un droit viager, et ne sont point disposés à se mettre en frais pour des collatéraux qu’ils voient presque toujours de mauvais œil. Le but de chaque occupant est de tirer le meilleur parti possible de son bien pendant sa vie, et même de détériorer sa succession par tous les moyens en son pouvoir, si l’héritier légitime, mais éloigné, devient l’objet de son aversion : c’est ce qui explique pourquoi les domaines possédés à titre de majorats n’ont que des bâtimens dégradés et des terres dans le plus pitoyable état de culture.

« De la Bidassoa jusqu’à Cadix, on n’a pas occasion de voir un beau domaine. Si dans l’Andalousie on construit quelque abri au milieu des champs (cortijo), il ne mérite pas le nom de maison ; ses murs, blanchis pour réfléchir les rayons d’un soleil brûlant, ne sont entourés d’aucun arbre, d’aucune verdure qui puisse donner de l’ombrage. On peut juger ce que feront pour les terres en labour ceux qui se montrent si insoucians pour ce qui les avoisine le plus. »

Une doctrine puisée dans la loi romaine et consacrée par les praticiens d’Espagne n’a pas peu contribué à accélérer la ruine de l’agriculture et à enraciner le vice inhérent aux transmissions par majorats. D’après cette doctrine, le possédant-fiefs à titre de mayorazgo n’est pas tenu de continuer les baux consentis par son prédécesseur ; car, disent les légistes, comme il n’est pas héritier, les engagemens antérieurs à sa possession ne peuvent rester obligatoires. De là cette maxime, que le bail expire au décès du bailleur ; maxime qui depuis longues années a force de loi en Espagne. Il résulte de là que les baux sont rarement acceptés pour une période de plus de quatre ans ; encore ces courts engagemens ne présentent-ils aucune sûreté, car la mort possible du bailleur laisse toujours en question la jouissance du fermier, ou du moins lui impose la nécessité d’entrer plus tard en accommodement avec le nouveau propriétaire. Il faut donc s’étonner, sous un pareil régime, non que l’agriculture reste dans l’enfance, mais qu’une portion du sol soit encore cultivée. À tant de motifs de découragement ajoutez le caractère oppressif de l’administration, l’impuissance des lois, l’inquiétude qui en est la conséquence et le fardeau écrasant des impôts. L’intérêt public, dit Jovellanos, exige que les possédant-fiefs aient le pouvoir de consentir des baux à longs termes et même des baux emphytéotiques. C’est le premier remède à appliquer, le seul qui puisse enrichir le sol, stimuler l’industrie et ouvrir carrière aux améliorations. La substitution perpétuelle n’est pas à la vérité compatible avec un contrat qui présuppose une aliénation possible ; mais je ne vois que profit à autoriser des aliénations limitées et temporaires, qui, en conservant dans la famille la propriété substituée, lui assureront un plus ample revenu, et en garantiront le paiement par la responsabilité du capitaliste obligé par le contrat.

Enfin, les majorats ne sont pas moins funestes aux mœurs et au caractère de la nation qu’à la prospérité du pays ; ils encouragent l’oisiveté, vice national de l’Espagne, cause première de la dépravation et de la stupidité qui caractérisent les classes élevées. Le fils qui doit succéder à son père, le frère ou le neveu qui attendent la succession d’un frère ou d’un oncle sont peu disposés à conquérir une noble indépendance par leur mérite ou leurs efforts personnels. Leurs jours s’écoulent dans l’indolence : ils contractent des dettes sans avoir l’intention de les payer, cherchent un refuge contre l’ennui dans une dégradante dissolution, et, quand la décrépitude amène l’imbécilité, ils tombent entre les mains d’un prêtre auquel ils servent d’instrument, et dans les momeries d’une religion corrompue dont ils deviennent les esclaves.

Le système des majorats tend donc à introduire au moins un sot dans chaque famille ; or, quand on considère que ce sot est investi par la loi de la totalité de la fortune, et qu’à la mort de leur père, ses frères et sœurs sont jetés dans le monde sans moyens suffisans d’existence, n’est-il pas évident qu’un pareil système est destructif de tout bien-être particulier et de toute prospérité générale ? Le fils aîné, aux yeux des branches cadettes, n’est qu’un spoliateur, un être malfaisant, un objet d’envie, sinon de haine ; ou si quelques restes d’affection survivent à l’iniquité de la loi, la cruelle nécessité d’une position sans ressources ne tarde pas à la détruire. Sous tous les points de vue, l’institution des majorats n’a donc produit que de pernicieux effets : elle a ruiné des familles qu’elle était destinée à perpétuer, anéanti l’agriculture dans une contrée fertile jusqu’à la profusion, favorisé l’indolence, vice national du pays ; étouffé tous les sentimens affectueux qui honorent notre nature et qui constituent le bonheur de famille, sauve-garde de la société.

Un autre fléau de l’Espagne est la Mesta. C’est ainsi qu’on appelle une compagnie possédant de nombreux troupeaux de moutons errans, avec des priviléges exclusifs, désastreux pour l’agriculture. La Mesta doit son origine à l’alliance que firent en 1556 les habitans des montagnes avec ceux des vallées, dans le but de mettre leurs troupeaux sous la protection des lois. Mais par suite, à force de sollicitations et d’empiétemens progressifs, elle parvint non-seulement à envahir presque toutes les prairies du royaume, mais à convertir les meilleures terres en pâturages. Ainsi elle ruinait à la fois le bétail du pays, l’agriculture et la population. Cette monstrueuse association se compose de nobles, de gens en place, de membres du clergé, possesseurs de riches monastères, qui, en vertu de ces usurpations, font paître leurs troupeaux presque sans frais sur tous les pâturages du pays.

Elle fit rédiger ses priviléges en code régulier, sous le titre de leyes y ordenanzas de la Mesta, se créa un tribunal pour punir, selon son bon plaisir, les infractions commises contre ses prétendus droits, et exerça le monopole le plus absolu sur tous les pâturages et les marchés de laine du royaume. L’importance de ses troupeaux a varié à différentes époques. Au seizième siècle, ils se composaient d’environ sept millions de têtes. Tombés à deux millions et demi au commencement du dix-septième, ils remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant ils s’élèvent à cinq millions, presque la moitié de ce que l’Espagne possède de bétail. En vain nous compulserions l’histoire du monopole, même dans ces contrées où il a été le plus encouragé, nous ne voyons rien qui ressemble à cette monstrueuse usurpation sur les droits et la propriété d’une nation entière. Il est vrai que, dans toute l’Espagne, l’opinion publique est fortement prononcée contre la Mesta, et que ses vexations inouies sont impatiemment souffertes.

Les maux qui en résultent sont graves et nombreux.

1o Les hommes qu’elle emploie, au nombre de quarante à soixante mille, choisis, pour la plupart, dans les provinces, où déjà l’agriculture manque de bras, sont autant de perdus pour elle.

2o Cette immense étendue d’excellentes terres, que la Mesta convertit en pâturage, est loin de produire tout ce qu’on en pourrait recueillir ; les habitans de ces parages, privés de travail et des moyens de vivre honnêtement, sont obligés de recourir à la contrebande ou au vol sur les grandes routes.

3o Les terres cultivées se trouvant sur le passage de ces animaux, qui voyagent de la plaine aux montagnes par troupeaux de dix mille au moins, sont exposées à des dégâts d’autant plus funestes, que l’impunité en est assurée.

4o Les pâturages communaux sont quelquefois tellement dévastés, que les troupeaux du pays y trouvent à peine leur subsistance.

5o Les troupeaux de la Mesta ne séjournant jamais sur des terres labourables, ne contribuent en rien à leur fertilité.

6o Enfin les bergers ou conducteurs de ces hordes dévastatrices sont plus redoutés que les voleurs mêmes ; partout où ils passent, ils exercent un despotisme intolérable. Ils abusent sans réserve du privilége de traduire tout citoyen devant le tribunal de l’association, dont les décisions ne manquent jamais de leur être favorables.

De tout temps ces griefs ont excité les plus vives récriminations, et dans un rapport admirable fait en 1795 au conseil de Castille, par un de ses membres, don Gaspar Melchior de Jovellanos, rapport qui peut être regardé comme un des meilleurs traités connus d’économie politique, les maux causés par la Mesta sont exposés avec une force de raison, une hauteur de vues, qui partout ailleurs qu’en Espagne auraient été irrésistibles. Voici comment se termine ce vigoureux plaidoyer.

« Nous en avons dit assez sur ce sujet, d’ailleurs si évident : vous ne pouvez vous refuser à dissoudre cette association puissante ; il faut annuler ses priviléges exclusifs, abroger ses réglemens, ses tribunaux oppresseurs. Ainsi disparaîtra à jamais ce contrat inique entre des nobles et des moines, devenus bergers, qui se livrent à un indigne trafic sous l’égide révérée d’une magistrature politique. Alors ces monopoleurs insolens cesseront enfin de terrifier, de ruiner l’agriculture ; avec eux disparaîtront ces troupes dalcaldes, entregadors et achagueros [8] qui, au nom de la corporation, harcellent et accablent les fermiers. Ainsi, vous rendrez aux troupeaux stationnaires des moyens de subsistance, à l’agriculture sa liberté, à la raison et à la justice ses droits imprescriptibles. »

Les biens inaliénables de toute nature sont en Espagne une autre plaie qui ronge l’agriculture et paralyse l’industrie ; et malgré les efforts des hommes éclairés ils s’accroissent sans cesse. Ce n’est pas sans exactitude qu’on a comparé la propriété territoriale à la neige, qui, d’abord uniformément répandue sur le sol, s’amoncelle bientôt en petites éminences, laissant de tous côtés des places complètement dépouillées. Les causes qui déterminent ce phénomène ne sont pas du ressort des lois humaines ; abandonnez les choses à leur cours naturel, ces amoncèlemens partiels quittent les lieux où ils s’étaient d’abord établis, vont renaître ailleurs, et forment ainsi une sorte de succession continue d’élévations et de dépressions, où tour à tour chacun peut trouver des chances favorables. Voilà précisément l’état de choses le plus avantageux aux intérêts généraux comme aux intérêts particuliers d’une société. C’est précisément à cela que le système de main-morte et des majorats s’oppose ; et lorsque ce système est porté à l’excès, lorsque agglomérant dans un petit nombre de mains des propriétés immenses pour ne laisser dans les autres que le monopole de la misère, il immobilise cette inégalité des richesses, objet constant d’envie et de lutte, il devient la source intarissable et funeste de tous les crimes, de toutes les plaies qui dévorent les sociétés. Sous ce rapport, les lois qui favorisent l’inaliénabilité de la propriété sont les plus contraires et les plus pernicieuses aux fins de toute bonne législation. Mais l’inaliénabilité des propriétés a, s’il est possible, un effet plus pernicieux encore : tandis qu’elle décourage et paralyse l’industrie, elle fait hausser le prix des terres, diminue le nombre de celles qui restent en circulation, et rend ainsi, par une singulière anomalie, leur acquisition plus difficile, en proportion précise de la diminution de leur valeur. C’est ainsi qu’en Espagne le prix des terres devient chaque jour plus exorbitant, parce qu’il exclut tout autre acheteur que celui qui, ayant un extrême désir d’augmenter son majorat, n’examine pas si la valeur intrinsèque du sol est proportionnée à ses produits. Dès-lors, la grande masse du capital flottant va chercher ailleurs un emploi, l’industrie est détournée de ses spéculations naturelles, l’agriculture languit, et les maux de ce système ne cessent de s’accroître jusqu’à ce que l’amortissement des terres, en absorbant les grandes et petites propriétés, ait étendu sa stérile conquête sur le territoire entier, et consommé la ruine complète du pays. Ces observations s’appliquent également aux immenses biens de main-morte du clergé, à cette différence près, qu’ils sont généralement mieux cultivés, et que leur produit, absorbé en majeure partie par une classe improductive, ne sert qu’à entretenir dans leur vie oisive ces hordes de vagabonds et de mendians qui infestent la contrée.

IV. — MANUFACTURES ET COMMERCE.

Dans un pays où l’agriculture est si peu avancée, l’état des manufactures, dont la nécessité est moins immédiate, doit être plus déplorable encore. Cette partie de la Péninsule, qui au quinzième siècle fournissait le reste de l’Europe de beaux draps et de riches soieries, de gants, de quincaillerie, de coutellerie et d’une grande variété d’articles précieux, est réduite maintenant à tirer du dehors, presque tous les objets dont la fabrication exige un certain capital, un peu d’adresse, d’industrie et de goût. Excepté quelques établissemens dispendieux, qui font partie du domaine de la couronne, et dont le monopole, les priviléges exorbitans ruinent les industries particulières, l’Espagne ne possède, littéralement parlant, aucune manufacture d’articles un peu finis : quelques grossières filatures de laine, de coton, de soie, de chanvre et de lin ; quelques fabriques de mauvais papier ; des tanneries et de misérables forges sont maintenant ses seules ressources manufacturières. Les autres branches commerciales ne sont pas dans un état plus prospère. Le trafic extérieur, qui autrefois embrassait les deux hémisphères, se réduit, d’une part, à quelques arrivages fort éventuels de Cuba, de Porto-Rico et des Philippines, arrivages soumis à des risques qui excluent toute possibilité d’assurances régulières ; et de l’autre, à un échange de denrées et de matières premières, soie, laine, vins, huile, figues, amandes, sel, échangés contre des produits manufacturés au dehors. Quant au commerce intérieur, dont la circulation libre et rapide contribue tant au bien-être et à la richesse d’une nation, il est à peine dans une meilleure situation et n’offre aucun symptôme d’activité et de progrès. Les causes d’une si complète stagnation sont sans doute très-diverses ; mais les principales sont le défaut de communications, les risques et la cherté de tous les moyens de transport, le manque de routes vicinales entre les différentes provinces, la dégradation de celles (en fort petit nombre) qui existent aujourd’hui ; l’absence totale de canaux, si l’on en excepte la misérable et inutile rigole qui unit Saragosse et Tudela ; le manque d’uniformité de poids et mesures ; la folie des réglemens commerciaux qui semblent combinés en haine de tout trafic ; les exigences d’une police incertaine, oppressive, d’un despotisme inquiet et jaloux ; les impôts ruineux levés ad valorem, non pas une fois seulement, mais à chaque mutation successive, avant d’arriver au consommateur ; les vexations autorisées et systématiques de la police et des douaniers, dont l’innombrable essaim couvre le pays, et qui ne vivent pas de leur traitement comme on pourrait le croire, mais de leurs exactions toujours impunies ; et enfin, l’extension inouie de la contrebande, sous un système de lois si iniques, si oppressives et si absurdes, qu’on les croirait créées dans l’unique but de l’encourager pour la ruine du négociant et du pays. Telles sont, en partie, les causes qui tuent le commerce intérieur ; tandis que les corsaires de l’Amérique du sud, mus par la cupidité autant que par la haine nationale, infestent les caps et les baies, et forcent le peu de cabotage possible à chercher un refuge sous un pavillon étranger. En un mot, le commerce, cette source immense d’aisance et de richesse, est devenu en Espagne un objet de mépris : l’orgueil et la pauvreté, le préjugé et l’ignorance, la paresse et la misère y règnent et s’y pavanent ; les influences contagieuses d’un mauvais gouvernement ; une religion pire encore, un système social en opposition à tous les principes essentiels au bien-être et au progrès de l’humanité, ont fini par corrompre les sentimens, par enchaîner dans ce malheureux pays les intelligences aussi bien que les consciences des personnes.

V. — ÉTAT DES SCIENCES ET DES CONNAISSANCES GÉNÉRALES.

Que, dans un pays où l’agriculture, le commerce et les arts utiles sont négligés, la science et la littérature ne se fussent pas ressentis de la décadence générale, ce serait une inexplicable anomalie. Mais l’Espagne est conséquente avec elle-même : dans tout le système politique, social et intellectuel de ce pays, règne l’harmonie ou plutôt l’uniformité la plus complète. C’est une stagnation universelle, une sorte de mer moite où tout ce qui a vie n’existe que parce que sa nature s’est identifiée avec l’élément morbide, où croupissent, pour ainsi dire, ces êtres dégradés. L’intelligence d’une nation, le mobile actif d’un bon gouvernement, ne peut se développer sous un gouvernement mauvais, qui regarde le savoir comme son plus mortel ennemi. Et d’après tout ce que nous avons pu connaître de l’Espagne, il n’y a pas de pays en Europe où la force de cette vérité soit plus profondément sentie. Aussi, les moyens les plus efficaces ont-ils été employés pour garantir le pouvoir absolu des dangers que lui feraient courir la pensée et le raisonnement. Voyez l’esclavage de la presse et les efforts de l’inquisition.

Toutefois, le maintien de la société exige une certaine instruction pour la conduite des affaires et le traitement des maladies ; mais c’est avec une répugnance manifeste que le gouvernement permet cette légère dose de savoir. En faisant cette concession à la nécessité, l’autorité prudente a eu du moins l’intention et l’espoir d’éviter, autant que possible, les inconvéniens attachés à la suite des études, et de resserrer dans les plus étroites limites cette inquiète curiosité qui porte l’homme à la recherche des vérités défendues ; et, il faut en convenir, elle y a réussi. En Espagne, les talens et le savoir ne conduisent à rien. Le succès dépend, non des services qu’un homme rend au pays, mais de ceux qu’il peut rendre au gouvernement, dont les intérêts sont tout-à-fait spéciaux. Si quelque protection est accordée à un genre particulier de talent dont le besoin est immédiat, cette protection est strictement bornée aux individus. Les classes auxquelles ils appartiennent, sont repoussées dans l’oubli. Le désir de paraître le protecteur des sciences, alors même qu’il ne s’occupe qu’à les rabaisser, a conduit le gouvernement à établir à Madrid quelques écoles d’enseignement mutuel où le peuple apprend à lire presque aussi généralement qu’en d’autres pays. Mais on ne lui laisse lire que ce qui convient aux vues du pouvoir ; et cette sorte d’instruction atteint le grand but, celui d’écarter toute discussion libre et tout accès jusqu’aux sciences vraiment utiles.

L’éducation en Espagne est presque entièrement grammaticale et littéraire, et elle est aussi imparfaite que bornée. Il y a quelque temps, les dominicains reçurent l’ordre d’apprendre le grec, et il ne se trouva personne capable de le leur enseigner. Le docteur Faure affirme que hors des bibliothèques publiques, il existe à peine, pour l’usage des jeunes gens, douze exemplaires d’Homère dans tout Madrid.

Les jésuites passent pour enseigner le grec et l’hébreu à Saint-Isidore ; mais ces prétendus professeurs sont tout-à-fait au-dessous d’une pareille tâche. Les riches Espagnols n’apprennent presque jamais de langues étrangères ; et quoique voisins de la France, ils sont en général moins versés dans la langue de ce pays que ne le sont les Suédois, les Polonais et les Russes.

La géographie n’est connue que de leurs navigateurs ; quant aux autres, ils croient seulement que la France est située derrière les Pyrénées ; et comme le vent du nord est d’autant plus froid en Espagne qu’il passe sur les montagnes habituellement couvertes de neige, ils croient que la France, et plus encore les contrées au-delà de la France, sont des climats glacés. Les Pyrénées forment le rideau d’un grand théâtre où se passent des choses qu’ils ignorent, mais où leur imagination ne leur représente rien d’agréable.

Madrid possède une école publique de médecine. Les jésuites de Saint-Isidore font aussi quelques cours de sciences spéciales, cours qui ne sont que de simples formalités. Sous le régime constitutionnel, il y eut un cours de physique pourvu des instrumens nécessaires, qu’on fut obligé de tirer de France. À l’entrée de l’armée française, les leçons cessèrent et le cabinet fut fermé. Le professeur était Suisse ; le docteur Faure le rencontra depuis, dans un état affreux, couvert de haillons et manquant de pain.

La géologie, qu’on accuse de tant d’hérésies, se trouve nécessairement bannie de la terre classique du catholicisme ; néanmoins on cultive la minéralogie pour l’instruction de ceux qui se destinent à diriger le travail des mines ; Madrid possède un bon cabinet, qui renferme les plus beaux échantillons d’or natif existant en Europe. L’Espagne cependant n’a point produit d’ouvrages classiques sur la minéralogie ; elle n’a aucun livre élémentaire, et ce qui est plus extraordinaire encore, aucune traduction de ceux qui ont paru à l’étranger. Dans le local de l’académie des beaux arts, qui, pour le dire en passant, était récemment à louer, se trouve un médiocre cabinet d’histoire naturelle, disposé selon la classification du célèbre Cuvier, si l’on en croit une inscription placée à l’entrée, On y voit un squelette entier de mammouth ou grand mastodonte.

La chimie n’est enseignée qu’à l’école de pharmacie et pour la confection des médicamens. Les Espagnols ne voient dans un chimiste qu’un apothicaire, et ils ne se font pas d’autre idée du professeur actuel, don Antonio Moreno, qui, ayant étudié la science à Paris, la professe de la manière la plus distinguée et la plus élégante.

Cet état d’abandon ne résulte pas cependant d’une aversion ou d’un mépris particulier du pouvoir pour cette science ; mais la chimie exige une attention soutenue : elle ne peut s’apprendre, et surtout avancer, que par une série d’expériences délicates, conduites avec précision ; or, tout ce qui exige du soin et de l’exactitude, en quelque genre que ce soit, répugne aux dispositions naturelles des Espagnols. Le désordre physique et moral est leur élément ; c’est là seulement qu’ils sont à l’aise. La méthode est pour eux une chose hors de nature que leur raison ne peut approuver, parce qu’elle ne la comprend pas. À Madrid, il y a des marchands de drogues, mais point de chimistes, et les remèdes les plus importans, l’amoniaque, l’éther, l’émétique, la quinine, etc., sont tous tirés de France. Les mathématiques sembleraient mieux à la portée des intelligences du royaume catholique, « puisqu’elles sont trouvées et qu’il n’y a qu’à les concevoir ; » mais les seules personnes à qui il soit permis de les étudier, sont de jeunes militaires destinés à l’artillerie et au génie : au reste, il n’y a pas lieu d’en interdire l’étude à d’autres qui, ne devant en recueillir que des persécutions, ne sont nullement tentés de s’y livrer. Dans l’art militaire, où cette étude est encouragée, les Espagnols sont de beaucoup en arrière des autres nations de l’Europe. Le peu de sciences exactes qu’on apprend dans les écoles est traduit des ouvrages français, et encore l’enseigne-t-on fort mal. La botanique, qui exige moins de travail que la chimie et les autres sciences naturelles, a fait quelques progrès ; et plusieurs auteurs, Cavanilles, Ruiz, Pavon et Lagasca, s’y sont distingués.

La médecine n’aurait pu se relever en Espagne sans porter ombrage au clergé, avec lequel elle se trouve toujours en contact dans le sein des familles et au lit des mourans ; suspecte d’ailleurs de tendance au matérialisme, l’intérêt ecclésiastique l’a déprimée.

Les médecins et les chirurgiens sont en général de pauvres diables, sans consistance, à vingt sous tout au plus par visite, et qui par leur ignorance et leur bassesse sont méprisés de ceux mêmes qui croient ne pouvoir se passer de leurs secours. Partout où l’on voit un plat à barbe pour enseigne, on peut y lire les mots chirurgien et accoucheur. Pour obtenir ce titre, il faut d’abord être infirmier dans les hôpitaux, suivre certains cours, subir des simulacres d’examens, et surtout payer la licence.

Durant son séjour à Madrid, le docteur Faure fut servi par deux de ces aspirans, qui, nous assure-t-il, faisaient d’excellens valets, et à bien des égards lui parurent le vrai type de l’espèce. En outre, il y a des docteurs en médecine et en chirurgie qui traitent les maladies internes, opèrent dans l’occasion, quoique toujours maladroitement, et occupent d’importantes places, particulièrement des chaires d’enseignement.

L’Espagne ne peut citer un seul anatomiste de quelque réputation. La dissection y est impraticable. Une seule tentative pour se procurer des sujets causerait une insurrection, et infailliblement celui qui l’aurait osée serait assassiné. Madrid ne possède pas une seule bonne préparation anatomique. Quant à la collection des modèles en cire du collége de San-Carlos, dont l’ignorance espagnole est si fière, lors même qu’elle serait complète, elle ne pourrait, jamais remplacer la dissection.

La physiologie a dû partager le sort de l’anatomie, et dans un temps où cette science s’est enrichie par les travaux des savans de toute l’Europe, les Espagnols n’ont contribué en rien à ses progrès. Ils se vantent d’avoir éclairé la médecine légale, et certes bon nombre d’ouvrages ont été publiés sur ce sujet ; mais pour juger du mérite de ces traités, il suffit de considérer l’état de la science médicale dans le pays, et l’absence presque universelle de connaissances chimiques, anatomiques et physiologiques. La pratique des accouchemens y a quelques succès, grâce aux procédés importés de France ; mais ils n’ont aucun bon traité sur la matière, et, si l’on excepte celui d’Arejula sur la fièvre jaune, et celui de Luzuriaga sur la colique de Madrid, nous connaissons à peine un seul ouvrage médical d’origine espagnole, qui soit de quelqu’autorité dans les autres pays, et encore celui de Luzuriaga est-il regardé comme une production fort médiocre. Le système de Brown est celui que les médecins espagnols suivent le plus généralement. Si nous en croyons le docteur Faure, ils prodiguent tellement les remèdes échauffans, qu’ils semblent vouloir entretenir sous ce brûlant climat l’ancienne alliance entre la mort et le médecin. Nous ajouterons que l’hôpital général de Madrid mérite d’être cité comme un modèle d’hôpital espagnol, en raison du désordre et de la saleté qui y règnent : la partie affectée aux militaires est un antre de contagion et de mort.

L’école de médecine et celle de droit ont été éloignées de Madrid. Il est vrai que les hôpitaux et les cours de justice, sources des plus précieuses instructions, sont dans la capitale ; mais qu’importe en Espagne, où la science, loin de procurer aucune distinction, est plus propre à attirer des persécutions qu’à conduire aux honneurs ? Les deux écoles ont été transférées dans la petite ville d’Alcala de Henares, où il n’y a ni hôpitaux, ni tribunaux. Les étudians n’y sont qu’un vil ramas de mauvais sujets en guenilles, pieds nus, types d’insolence, d’orgueil et de misère. Cette canaille n’a pour subsister que la soupe placée à la porte des couvens, et la charité des rues. « L’aumône pour un pauvre étudiant ! » Tel est leur refrain, répété avec une insolence de moine et une violence de bandit.

La mendicité, si commune en Espagne, n’a rien de honteux ; elle fut le lot de la partie prédominante du clergé. Quelle démoralisation ! L’orgueil allié à la bassesse !… Au fait, l’opinion est que les étudians les plus pauvres sont les meilleurs, et les Espagnols sont juges compétens en cette matière. Mais tous les témoignages s’accordent à représenter cette jeunesse comme une horde sans honneur ni probité, souillée de tous les vices qui caractérisent leur nation dégénérée.

Les académies de Madrid sont loin de comprendre l’ensemble des connaissances humaines. Il y en a une pour la langue nationale sur le modèle de l’académie française, une d’histoire et une autre des beaux-arts pour la peinture et l’architecture ; mais il n’en existe nulle part pour la physique, les mathématiques et l’histoire naturelle, sciences trop antipathiques avec le gouvernement. La peinture fut autrefois cultivée en Espagne : elle ornait les temples et les palais sans seconder les progrès de l’esprit public. Mais à présent l’art a tellement dégénéré, que le gouvernement, il y a quelques années, fut obligé d’employer des artistes français pour copier des paysages et exécuter quelques lithographies. À une exposition de peinture, M. Faure ne vit que de misérables croûtes, véritables enseignes de boutiques. Voilà donc la patrie des Murillo et des Velasquez ! Quant à la sculpture, il semble qu’elle se soit évanouie avec don José Alvarez, premier sculpteur du roi, mort à Madrid, en 1827, dans un état affreux de misère.

Telle est la condition intellectuelle de l’Espagne sous le despotisme flétrissant de Ferdinand et du clergé son maître.

VI. — GOUVERNEMENT.

Le gouvernement actuel d’Espagne est une monarchie absolue ; tout pouvoir réside ostensiblement dans le roi, sans autre limite que ses propres lumières ; en réalité, il n’est qu’un instrument dans les mains de la faction sainte qui lui a rendu nominalement la puissance suprême, pour le dominer selon ses vues par la terreur constante que lui inspire son frère don Carlos, favori de l’église, et tout prêt à en devenir l’appui. Sa Majesté souffre, dit-on, de cette dépendance où le tiennent ses bons amis de la foi, qui, à la vérité, ne le ménagent guère. On cite quelques traits qui semblent prouver qu’abandonné à lui-même, Ferdinand n’aurait pas mérité la haine de l’Europe éclairée ; mais nous croyons peu à ces historiettes, et moins encore à l’opinion de M. Faure sur le libéralisme du roi : les apostoliques nomment ainsi quelques lueurs de sens commun et d’humanité qu’ils ont remarquées dans Ferdinand : aussi lui préfèrent-ils don Carlos à tous égards. Ferdinand sait très-bien que la volonté de la même faction qui l’a fait roi absolu suffit pour faire passer la couronne sur la tête de son frère. Certes, il préférerait être affranchi de tuteurs si exigeans ; mais sa docilité au joug, sa résignation à la tâche qu’ils lui imposent, montrent ce qu’il aurait fait, s’il eût été livré aux seules inspirations de son pouvoir suprême.

D’un autre côté, son gouvernement est dans une fluctuation continuelle : il change toujours ses ministres, et ne les paie jamais. Les difficultés financières et administratives de ce gouvernement ne pourraient être surmontées que par un ministère éclairé, vertueux, patriotique, et dont le pouvoir, profondément enraciné, agissant avec une persévérance systématique, parviendrait à ressusciter la puissance productive et industrielle du pays ; mais où trouver en Espagne une telle administration ? Et fût-elle trouvée, par quel moyen la maintiendrait-on au pouvoir ? Le roi n’oserait pas choisir un ministère en opposition avec les prêtres ; et, certes, ceux-ci n’en appuieraient pas un qui serait réellement animé du désir d’améliorer l’état du pays, puisque les plus grands obstacles à sa prospérité sont leurs usurpations et leurs monstrueux priviléges. L’espérer serait une absurdité en politique, car le premier acte d’une telle administration devrait être d’anéantir le pouvoir même qui l’aurait créé. Malheureusement pareille chose ne se présentera pas de long-temps : le clergé a rempli de ses créatures tous les emplois de quelque importance ; il possède une influence prépondérante dans les conseils, les chancelleries et les cours de justice de tout le royaume ; il tient la presse sous sa main ; il peut éteindre les lumières partout et aussitôt qu’elles tenteraient de pénétrer du dehors ; il est commis à la garde des consciences et des opinions de toute ou de presque toute la nation ; indépendamment de ses immenses trésors, il possède en main-morte plus d’un quart du territoire ; enfin, la populace qu’il nourrit par ses aumônes est prête à son moindre signe, et il peut à sa convenance, où et quand il lui plaît, opérer une insurrection. En un mot, le clergé est partout présent, partout puissant en Espagne. Maître souverain du pouvoir, il est toujours sur ses gardes. Si Ferdinand, au lieu d’être le plus faible, le plus méchant, le plus faux des despotes, possédait l’intrépidité d’Adrien, la vertu de Trajan, l’humanité bienveillante d’Antonin ; s’il joignait à tout cela la sagacité politique de Machiavel, il ne pourrait encore rien pour son infortuné pays, tant que le clergé y exercerait sa contagieuse influence. Le premier pas de la réforme devrait donc être l’abolition radicale de tous les établissemens du clergé, et la confiscation de tous les biens acquis à force d’usurpation, conservés à force d’iniquités.

VII. — ADMINISTRATION DE LA JUSTICE.

Les lois de l’Espagne se trouvent dans les codes connus sous les titres de Fuero Juzgo, Ley de las siete Partidas, Ordenamente real, Fuero real, et Novissima recopilacion.

Le Fuero Juzgo est principalement un abrégé du code théodosien, publié originairement par Alaric, successeur du Goth Euric, l’un des conquérans de l’Espagne, auquel on ajouta les nouvelles lois. Le Ordenamiento real contient le code de lois établies par les souverains catholiques, Ferdinand et Isabelle de Castille. Le Ley de las sciete Partidas est un composé de lois gothiques, romaines et canoniques. Le Fuero real, qui est un mélange de lois gothiques et romaines, contient le code qui fut compilé à Huesca en 1248, pour l’usage du royaume d’Aragon. Le Novissima recopilacion est une collection de divers édits des rois d’Espagne, qui jouit de la plus haute autorité. Les lois romaines n’ont point de crédit en Espagne ; elles peuvent bien être étudiées par les jurisconsultes comme contenant les vrais principes de la science, mais elles ne sont jamais citées comme autorité ; elles ont été particulièrement exclues par les vieilles lois de Castille, dont la tendance générale était contraire aux libertés publiques. Il est difficile d’avoir une opinion sur une masse de lois si vastes et puisées à des sources si diverses : cependant ce recueil immense peut fournir des matériaux dont on se servirait utilement pour préparer un nouveau digeste en harmonie avec l’état actuel du pays.

En Espagne, cependant, le mal est résulté plutôt du mode suivi dans l’application des lois que des lois elles-mêmes. L’administration de la justice y a toujours été dilatoire, ruineuse, souvent corrompue et oppressive au plus haut degré. Les formes, quoique compliquées, sont cependant incertaines, les dossiers horriblement volumineux ; la manière de constater les faits sujette aux plus graves abus, parce qu’elle n’offre aucune garantie. Il résulte du grand nombre des tribunaux, de la manie des appels dont les riches s’emparent contre les pauvres, afin d’éluder des condamnations par d’interminables longueurs, qu’en fait la justice est déniée à ceux-ci, et que la chicane et l’opprobre prospèrent dans le temple de Thémis. Toute la procédure d’un procès est faite par un escribano, sorte de greffier qui remplit les fonctions du secrétaire, de l’avoué, du notaire et de l’enregistrement, et qui est le seul intermédiaire entre le client et le juge. En général le escribano est un fripon consommé, capable de toute iniquité, et qui ne pourrait se soustraire à cette nécessité de son état qu’en le quittant ; car la multiplicité et l’incompatibilité de ses fonctions lui offrent mille occasions d’infidélité que l’exemple de ses supérieurs, ses émules en fripponnerie, justifie à ses yeux, et lui donne l’irrésistible tentation de commettre.

Si l’administration de la justice civile est mauvaise, que dire de la justice criminelle ! En Espagne la propriété est peu protégée, mais la vie et la liberté ne le sont pas du tout ; et cet affreux système est porté à un tel excès, que les plus grands et les plus effrontés criminels sont pour le peuple un objet de terreur moindre que les officiers de justice, qu’on appelle ainsi par une amère ironie. Le cri justice glace le sang de tout Espagnol, et le fait fuir comme s’il voyait une bête sauvage, ou un cannibale prêt à le dévorer. Ces misérables ne sont pas seulement par eux-mêmes de dangereux coquins ; ils sont alliés et protecteurs de tous les bandits de la contrée. Il n’en est pas qui ne se soient fait des titres à leurs charges par des crimes dont un seul aurait dû les conduire à l’échafaud. Tous ont été voleurs ou assassins : doit-on s’étonner que les crimes se soient multipliés en Espagne à un point si effrayant, qu’on y marchande l’impunité ; que plus le forfait est grand, plus le coupable a de chances d’échapper au châtiment, et que les encouragemens offerts aux plus noires atrocités aient tant de succès ? Point de pays en Europe où de tous les crimes commis, un plus petit nombre soient déférés aux tribunaux. Cependant nous apprenons, par un document publié tout récemment, qu’en 1826 il y eut en Espagne mille deux cent vingt-trois individus convaincus de meurtre, mille sept cent soixante-treize de tentatives au meurtre, mille six cent vingt pour vols, principalement pour vol de grand’route. Si nous supposons que la moitié des crimes capitaux commis cette année-là en Espagne resta ignorée, supposition qui n’est certes pas exagérée, il s’ensuivrait que dans cette même année, neuf mille deux cent cinquante-deux crimes capitaux ont été commis, y compris deux mille cinq cents meurtres ou assassinats.

Effrayant tableau, offert par la démoralisation qu’un mauvais gouvernement et des institutions corrompues ont fomentée. Malheureuse Espagne !… combien de temps encore dois-tu attendre l’heure de ta régénération ?

Nous espérions comprendre dans notre travail un coup-d’œil sur les impôts et le système financier de l’Espagne, et jeter quelques lumières sur la prépondérance du clergé et les vues politiques de la Péninsule ; mais ces divers sujets, et quelques autres d’une moindre importance, peuvent être différés et renvoyés à une prochaine occasion. Nous ne saurions plus convenablement finir cet article, qu’en rappelant ici les paroles de l’auteur judicieux, qui termine ainsi son ouvrage :

« Quant à nous, nous dirions, avec la plus triste conviction, que tout tend au pire dans ce royaume, si toutefois il est une situation plus malheureuse que celle où il se trouve placé sans être sous la loi d’un vainqueur ; que ce n’est même plus un royaume que cette triste contrée, mais une étable, une étable d’Augias, et que malheureusement Ferdinand n’est pas un Hercule. »

Certes, une main si débile n’épurera pas les étables d’Augias. Chez d’autres nations on a vu, du sein de convulsions politiques ou religieuses, surgir des hommes capables de diriger en la dominant l’énergie qu’elles avaient développée ; mais la triste expérience que l’Espagne a faite est une exception à la règle commune. Pendant sa lutte sanglante avec la France impériale, guerre qui pour elle était, dans toute la force du mot, une guerre populaire, elle n’a pas produit un général qui fût seulement médiocre, un homme d’État qui pût se défendre du mépris, un seul individu qui, sortant de la sphère ordinaire, pût imprimer une tendance progressive aux destinées de son pays en maîtrisant ses conseils par l’ascendant de son génie. Trait frappant, preuve singulière de l’état désespéré où peut tomber une nation mal gouvernée. Jugez de l’intensité du mal, appréciez sa profondeur, et vous perdrez l’espoir de voir jamais ce malheureux pays se relever de ses ruines.


(Foreign quarterly Review.)
  1. An Year in Spain, 1 vol. in-8., par un Américain.
  2. Une Année en Espagne, Antillon, Mariana, Laborde.
  3. Laborde, une Année en Espagne ; Faure, l’Espagne sous ses pouvoirs religieux et monarchique, 1 vol. in-8o, 1831.
  4. Une couche de houille vient d’être découverte près de Séville, à environ une portée de fusil du Guadalquivir ; mais elle n’a point été exploitée, à cause de la grande quantité de soufre qu’elle contient. Ce minéral se trouve en grande abondance dans la Catalogne ; des mines considérables y ont été ouvertes. La plus riche est à Montanola, dans le duché de Vique ; mais aucune d’elles n’a été exploitée avec succès. Plusieurs mines de même nature existent dans l’Aragon, particulièrement dans les vallons qu’enferment les Pyrénées.
  5. M. Bory de Saint-Vincent.
  6. On peut affirmer, dit Minano, qu’un tiers de l’Espagne et la poussière des routes des provinces orientales et méridionales du royaume fourniraient du nitre au monde entier, s’il plaisait à la Providence de l’anéantir sur toute la surface du globe. (Dic. Georg. I. Madrid, 1826).
  7. « Indépendamment des épidémies que lui ont values ses relations avec l’Orient, l’Afrique et l’Amérique, et les guerres meurtrières dont elle a été si souvent le théâtre, l’Espagne a été fréquemment ravagée par de semblables fléaux, nés dans son intérieur de la sécheresse, de la famine et des intempéries des saisons. »
  8. C’est ainsi que se nomment les juges et les autres employés que la Mesta a sous ses ordres, en vertu de ses priviléges.