L’Espion/Chapitre 26

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne (Œuvres, tome 2p. 305-316).


CHAPITRE XXVI.


Ces membres se sont endurcis par les travaux du soldat ; ces joues n’ont jamais connu la pâleur de la crainte ; mais le triste récit que tu me fais énerve en moi toutes les facultés dont j’étais si fier. Mon corps tremble et frissonne ; je pleure comme un enfant, et mes larmes coulent dans ces cicatrices, dont de glorieuses blessures ont sillonné mon visage.
Duo.


Les parents de Henry avaient tant de confiance en son innocence qu’ils s’aveuglaient un peu sur le danger de sa situation. Cependant plus le moment de son jugement approchait, plus le capitaine lui-même éprouvait d’inquiétude. Après avoir passé la plus grande partie de la nuit avec sa famille, et avoir goûté pendant deux ou trois heures un sommeil agité, il s’éveilla le lendemain avec la conviction du péril imminent qu’il courait ; et ayant examiné les chances de salut qui lui restaient, il reconnut qu’elles étaient bien incertaines. Le sang d’André, l’importance des trames dont il s’occupait, et les sollicitations puissantes qui avaient été faites en sa faveur, avaient été cause que son exécution avait fait beaucoup plus de bruit que n’en font ordinairement des événements de cette espèce. Mais on avait arrêté beaucoup d’autres espions, et il y avait des exemples sans nombre d’une punition expéditive de leur crime.

Ces faits étaient connus de Dunwoodie comme du prisonnier, et les préparatifs qu’on faisait pour le jugement étaient propres à leur donner des alarmes. Ils réussirent pourtant si bien à les dissimuler, que ni miss Peyton ni Frances ne les connurent jamais dans toute leur étendue. Une forte garde était placée dans les bâtiments extérieurs de la ferme où le prisonnier était retenu ; plusieurs sentinelles veillaient sur toutes les issues de la maison, et un factionnaire était de garde à la porte de l’officier anglais. Le conseil de guerre qui devait instruire le procès était déjà assemblé, et de sa décision dépendait le sort de Henry.

Le moment arriva enfin, et les différents acteurs qui devaient jouer un rôle dans cette scène solennelle se rassemblèrent. Frances éprouva une sorte de suffocation, quand s’étant assise au milieu de sa famille, elle jeta les yeux sur le groupe qui était placé devant elle. Les juges, au nombre de trois, étaient assis en grand uniforme avec un air de gravité digne de leur grade, et convenable à une occasion si solennelle. Celui qui occupait le siège du milieu était un homme d’un âge avancé, et dont la taille droite et tout l’extérieur annonçaient un vétéran dans la profession des armes. C’était le président de la cour martiale, et Frances, après avoir jeté sur les deux autres un coup d’œil dont elle ne fut pas aussi satisfaite, se retourna vers lui comme vers l’ange de merci à qui elle espérait devoir le salut de son frère. On voyait dans ses traits une expression de douceur et de bienveillance qui formait un contraste frappant avec la physionomie impassible des deux autres. Son costume était rigoureusement conforme aux règles du service auquel il appartenait ; mais ses doigts touchaient avec une espèce de mouvement involontaire et presque convulsif le crêpe qui entourait la poignée du sabre sur lequel il s’appuyait, et qui, comme lui, semblait un reste des anciens temps. On voyait qu’il avait l’âme agitée par de violents chagrins ; mais son front martial et son air imposant commandaient le respect aussi bien que la pitié. Les deux autres juges étaient des officiers des troupes des colonies orientales qui occupaient les forteresses de West-Point et les défilés voisins. Ils avaient atteint l’âge moyen de la vie ; on eût cherché en vain dans leurs traits l’expression d’une passion ou d’une émotion qui fût un signe de la faiblesse humaine. Leur physionomie était grave, sérieuse et réfléchie ; on n’y voyait pas cet air de dureté et de férocité qui repousse, mais on n’y remarquait pas davantage ce regard d’intérêt et de compassion qui attire. C’étaient des hommes qui depuis longtemps n’avaient agi que d’après les conseils de la raison et de la prudence, et dont tous les sentiments paraissaient habitués à se soumettre entièrement à leur jugement.

Placé entre deux hommes armés, Henry Wharton fut amené devant ces arbitres de son destin. Un silence profond et imposant suivit son arrivée, et Frances sentit son sang se glacer dans ses veines. Dans les apprêts faits pour instruire cette affaire, il n’y avait aucune pompe extérieure qui pût frapper son imagination ; mais toute cette scène avait un air si sérieux et si glacial qu’il lui semblait que son propre destin était soumis au jugement de ces trois hommes. Deux des juges, avec un air de réserve et de gravité, fixaient des yeux perçants sur celui qu’ils allaient condamner ou absoudre : mais le président regardait autour de lui ; tous les muscles de son visage en mouvement avaient une agitation étrangère à son âge et à sa profession. C’était le colonel Singleton. Il n’avait appris que la veille la mort de sa fille ; mais sa fierté militaire n’avait pas cru que cette circonstance pût le dispenser de s’acquitter d’un devoir que sa patrie lui imposait. Enfin il fut frappé du silence général, et de l’attente qu’il voyait dans tous les yeux, et faisant un effort pour se recueillir, il dit, avec le ton d’un homme habitué au commandement :

— Faites avancer le prisonnier.

Les sentinelles baissèrent la pointe de leurs baïonnettes devant les juges, et Henry Wharton s’avança d’un pas ferme au centre de l’appartement. La curiosité générale et l’intérêt de tous les spectateurs étaient alors à leur comble, et Frances se retourna un instant avec une émotion de reconnaissance en entendant derrière elle le bruit de la respiration pénible et troublée de Dunwoodie. Mais toutes ses pensées, toutes ses sensations se concentrèrent bientôt sur son frère. Au bout de la salle étaient rangés tous les habitants de la ferme où se tenait la cour martiale, et derrière eux on voyait une ligne de visages d’ébène, parmi lesquels figurait celui de César Thompson.

— On dit, continua le président, que vous vous nommez Henry Wharton, et que vous êtes capitaine dans le 60e régiment d’infanterie de Sa Majesté Britannique.

— Le fait est vrai, répondit Henry.

— J’aime votre candeur, Monsieur, elle annonce les sentiments honorables d’un soldat, et ne peut manquer de produire une impression favorable sur vos juges.

— Il serait à propos, dit un des autres juges, d’avertir le prisonnier qu’il n’est tenu de répondre aux questions qui lui seront faites qu’autant qu’il jugera que ses réponses ne peuvent fournir des armes contre lui. Quoique nous soyons une cour martiale, nous reconnaissons les principes professés à cet égard par tous les gouvernements libres.

L’autre juge fit un signe d’approbation, et le président, ayant donné l’avertissement convenable au prisonnier, prit les papiers qui étaient devant lui.

— Vous êtes accusé, dit-il, d’avoir, étant officier au service de l’ennemi, passé, le 29 octobre dernier, les piquets de l’armée américaine dans les Plaines-Blanches sous un déguisement, ce qui vous rend suspect de vues hostiles aux intérêts de l’Amérique, et vous soumet aux peines prononcées contre les espions.

Le ton doux mais ferme de la voix du président, lorsqu’il répéta lentement la substance de cette accusation, alla jusqu’au cœur de la plupart de ceux qui l’écoutaient. Le fait était si clair, si simple, les preuves si évidentes, la peine si bien prononcée par la loi militaire, qu’il semblait impossible que Henry évitât une condamnation. Cependant il répondit avec calme :

— Que j’aie passé vos piquets sous un déguisement, c’est possible ; mais…

— Silence ! interrompit le président. Les usages de la guerre sont assez sévères en eux-mêmes. Vous n’avez pas besoin de fournir vous-même des moyens contre vous.

— L’accusé peut rétracter son aveu, dit un des juges, car si l’on en prend acte l’accusation est pleinement prouvée.

— Je ne rétracterai pas ce qui est vrai, dit Henry avec fierté.

Les deux juges entendirent cette réponse avec une gravité imperturbable, sans pourtant avoir un air de triomphe ; mais le président parut prendre un nouvel intérêt à cette scène, et il s’écria d’un ton plus animé qu’on n’aurait dû l’attendre de son âge :

— Vos sentiments sont nobles, Monsieur, et je regrette qu’un jeune militaire se soit laissé égarer par la loyauté, au point de servir d’instrument à la trahison.

— À la trahison ! s’écria Henry avec feu ; je ne me suis déguisé que pour ne pas courir le risque d’être fait prisonnier.

— Mais quels étaient vos motifs pour passer nos piquets, déguisé ?

— Vous êtes libre de les expliquer, s’ils peuvent tendre à votre justification, dit un autre juge avec un léger mouvement des muscles de la bouche.

— Je suis fils du vieillard qui est devant vos yeux, et c’est pour aller le voir que je me suis imprudemment exposé à ce danger. D’ailleurs le territoire sur lequel sa maison est située est rarement occupé par vos troupes, et son nom seul indique que les deux partis ont droit de s’y trouver.

— Le nom de Territoire Neutre n’est reconnu par aucune loi, et il ne doit son origine qu’à la situation du pays. Partout où se trouve une armée, elle porte ses droits avec elle, et le premier est celui de veiller à sa sûreté.

— Je ne suis pas casuiste, Monsieur, mais je sens que mon père a droit à mon affection, et il n’est pas de danger auquel je ne fusse prêt à m’exposer pour lui en donner des preuves.

— Ces sentiments sont louables. Allons, Messieurs, dit le président en s’adressant aux autres juges, cette affaire se présentait d’abord fort mal, mais elle commence à s’éclaircir. Qui pourrait blâmer un fils d’avoir désiré de voir son père ?

— Avez-vous quelque preuve que telle était votre intention ? demanda un des juges à figure grave.

— Sans doute, répondit Henry en admettant un rayon d’espérance ; mon père, ma sœur, le major Dunwoodie le savent comme moi.

— Ceci peut changer la face des choses, dit le même juge au président ; je pense que cette affaire mérite d’être approfondie.

— Sans contredit, répondit le président. Qu’on fasse avancer M. Wharton père.

M. Wharton s’avança tremblant d’émotion. Le président lui laissa quelques instants pour se calmer ; et après lui avoir fait prêter serment suivant les formes d’usage, lui fit la question suivante :

— Êtes-vous le père du prisonnier ?

— Il est mon fils unique.

— Savez-vous pourquoi il s’est rendu chez vous, le 29 octobre dernier ?

— Comme il vous l’a dit, pour me voir ainsi que ses sœurs.

— Était-il déguisé ? demanda un des autres juges.

— Il… il n’avait pas l’uniforme de son corps.

— Et pour voir ses sœurs ! dit le colonel Singleton, avec beaucoup d’émotion. Vous avez des filles, Monsieur ?

— J’en ai deux… Elles sont dans cette maison.

— Portait-il une perruque ? demanda l’autre juge.

— Il avait sur la tête… quelque chose de semblable, je crois.

— Et combien y a-t-il de temps que vous ne l’aviez vu ? demanda le président.

— Quatorze mois.

— Était-il couvert d’une grande redingote d’étoffe grossière ? demanda l’autre juge en feuilletant l’acte d’accusation.

— Il portait… un surtout.

— Et vous pensez qu’il n’est venu que pour vous voir ?

— Moi et mes filles.

— Un brave garçon ! dit le président à l’oreille de celui de ses collègues qui avait jusqu’alors gardé le silence. Je ne vois en cela qu’une imprudence de jeunesse, et au fond l’intention était bonne.

— Êtes-vous certain, demanda l’autre juge à M. Wharton, que votre fils n’avait pas reçu une mission secrète de sir Henry Clinton, et que sa visite chez vous n’était pas un prétexte pour la couvrir ?

— Comment pourrais-je le savoir ? répondit le père craignant de se trouver lui-même compromis ; croyez-vous que sir Henry Clinton m’en aurait fait confidence ?

— Et savez-vous comment il s’est procuré ce laisser-passer ? continua le même juge en lui montrant la pièce que Henry avait fait voir au major Dunwoodie et que celui-ci avait gardée.

— Non, sur mon honneur.

— En ferez-vous serment ?

— J’en fais serment.

— Avez-vous quelque autre témoin à faire entendre, capitaine Wharton ? Cette déposition ne peut vous être utile. Vous avez été arrêté dans des circonstances qui compromettent votre vie ; c’est sur vous que repose la tâche de prouver votre innocence. Prenez le temps d’y réfléchir, et ayez du sang-froid.

Le ton calme de ce juge était si effrayant, qu’Henry sentit un frisson involontaire. L’air de compassion du président lui faisait oublier le danger qu’il courait ; mais la physionomie froide et impassible des autres juges semblait lui annoncer son destin. Il garda le silence et jeta un regard expressif sur Dunwoodie. Son ami le comprit et demanda à être entendu comme témoin. On lui fit prêter serment, et l’on entendit sa déposition ; mais elle ne changea pas l’aspect de l’affaire car ce qu’il en savait se bornait à bien peu de chose, et était plus défavorable qu’utile à Henry. On l’écouta en silence et un mouvement de tête presque imperceptible n’annonça que trop clairement l’effet qu’il avait produit.

— Et vous croyez fermement que le prisonnier n’avait d’autre dessein que celui qu’il a avoué ? demanda le président au major, quand il eut cessé de parler.

— Je le garantirais sur ma vie.

— En prêteriez-vous serment ? lui demanda l’autre juge.

— Comment le puis-je ? Dieu seul lit dans le fond des cœurs. Mais j’affirme sous serment que je connais le capitaine Wharton depuis son enfance, et que je l’ai toujours vu agir honorablement. Il est au-dessus d’une bassesse.

— Vous dites qu’il s’est échappé, et qu’il a été repris les armes à la main, dit le président.

— Il a même été blessé dans le combat. Vous voyez qu’il porte le bras en écharpe. Croyez-vous qu’il se serait montré dans les rangs au risque de retomber dans nos mains, s’il ne se fût senti fort de son innocence ?

— Si l’on eût livré un combat près de Tarrytown, dit l’autre juge, le major André aurait-il refusé d’y porter les armes ? N’est-il pas naturel à la jeunesse de chercher la gloire ?

— Donnez-vous le nom de gloire à une mort ignominieuse ? s’écria le major. Est-il glorieux de laisser après soi un nom flétri ?

— Major Dunwoodie, répondit le même juge avec une gravité imperturbable, vous avez agi noblement ; votre devoir était pénible et sévère, vous l’avez fidèlement et honorablement rempli… nous devons aussi nous acquitter du nôtre.

Pendant cet interrogatoire, le plus vif intérêt régnait dans tout l’auditoire. Avec cette sorte de raisonnement qui ne peut séparer le principe de la cause, la plupart des auditeurs pensèrent que si Dunwoodie ne pouvait réussir à émouvoir le cœur des juges de Henry, nul autre n’aurait ce pouvoir. César avançait la tête, et ses traits exprimant tout l’intérêt qu’il prenait à ce qui se passait, intérêt bien différent de la curiosité qu’on remarquait sur le visage des autres nègres, attirèrent l’attention du juge qui avait gardé le silence jusqu’alors. Il ouvrit la bouche pour la première fois.

— Qu’on fasse avancer le nègre.

Il était trop tard pour battre en retraite, et César se trouva placé en face des juges avant de pouvoir se rendre compte à lui-même des pensées qui l’occupaient. Le soin de l’interroger fut laissé au juge qui avait donné ordre qu’on le fît venir, et il y procéda avec un grand calme ainsi qu’il suit :

— Vous connaissez le prisonnier ?

— Moi devoir le connaître, répondit César d’un ton aussi sentencieux que celui du juge.

— Vous a-t-il donné la perruque lorsqu’il l’a quittée ?

— Moi pas besoin de perruque… pas manquer de cheveux.

— Avez-vous été chargé de porter quelque lettre, quelque message pendant que le capitaine Wharton était chez son père ?

— Moi toujours faire ce qui m’être ordonné.

— Mais que vous a-t-on ordonné de faire pendant ce temps ?

— Tantôt une chose, tantôt une autre.

— C’en est assez, dit le colonel Singleton avec dignité. Vous avez le noble aveu d’un homme bien né, que pouvez-vous attendre de plus de cet esclave ! Capitaine Wharton, vous voyez la malheureuse impression qui existe contre vous, avez-vous d’autres témoins à faire entendre ?

Henry ne conservait alors que bien peu d’espérance ; toute sa confiance commençait à l’abandonner mais un vague espoir que les traits intéressants de Frances pourraient lui être de quelque secours fit qu’il fixa les yeux sur elle. Elle se leva sur-le-champ et s’avança vers les juges d’un pas chancelant. Ses joues pâles devinrent rouges comme le feu, et elle resta debout devant les juges, d’un air modeste mais ferme. Portant la main à son front, elle sépara les boucles de cheveux qui le couvraient et se montra belle d’innocence, et d’une grâce sans égale. Le président se couvrit les yeux un moment, comme si cet œil expressif et ces joues animées lui eussent rappelé plus vivement encore une image qu’il ne pouvait oublier. Son émotion ne fut que momentanée ; sa fierté en triompha, et il lui dit d’un ton qui décelait ses désirs secrets :

— C’est donc à vous que votre frère avait communiqué le dessein qu’il avait de rendre une visite secrète à sa famille ?

— Non, non, répondit Frances en appuyant une main sur son front brûlant comme pour recueillir ses idées. Il ne m’en avait rien dit ; nous ne l’attendions pas quand il est arrivé. Mais est-il besoin d’expliquer à de braves militaires qu’un fils s’expose volontiers à quelques dangers pour voir son père, et cela dans un temps comme celui-ci, dans une situation comme la nôtre ?

— Mais était-ce la première fois qu’il venait vous voir ? lui demanda le colonel avec un air d’intérêt paternel. Ne vous a-t-il jamais annoncé une visite ?

— Pardonnez-moi, s’écria Frances remarquant l’expression de bienveillance de sa physionomie. Celle-ci était la quatrième.

— Je le savais bien ! s’écria le vétéran en se frottant les mains de plaisir. C’est un fils aussi ardent qu’affectueux, et je vous le garantis, Messieurs, un brave soldat sur le champ de bataille. Sous quel déguisement est-il venu les autres fois ?

— Il n’en avait aucun. Cette précaution n’était pas nécessaire ; les troupes royales couvraient le pays, ce qui le mettait à l’abri de tout danger ?

— Est-ce la première fois qu’il est venu sans l’uniforme de son corps ? demanda le président d’une voix presque tremblante et en évitant les regards de ses collègues.

— Oui, bien certainement, répondit la pauvre fille avec empressement. Si c’est une faute, c’est la première.

— Mais vous lui avez écrit, vous l’avez pressé de venir ? vous désiriez sûrement le voir ? demanda le colonel avec un léger mouvement d’impatience.

— Si nous le désirions ! Nous le demandions tous les jours au ciel, et avec quelle ferveur ! Mais nous n’osions avoir aucune communication avec l’armée royale, de crainte d’exposer mon père à quelque danger.

— Et pendant son séjour chez vous a-t-il fait quelque absence ? y est-il venu quelque étranger ?

— Personne, à l’exception d’un de nos voisins, un colporteur nommé Birch, et…

— Que dites-vous ? s’écria le colonel en pâlissant et en tressaillant comme si une vipère l’avait piqué.

Dunwoodie laissa échapper un gémissement, se frappa le front de la main, s’écria involontairement : — Il est perdu ! et se précipita hors de l’appartement.

— Harvey Birch, répéta Frances en fixant ses yeux égarés sur la porte par laquelle son amant venait de sortir.

— Harvey Birch ! s’écrièrent en même temps les trois membres composant la cour martiale. Les deux juges à figures impassibles se regardèrent d’un air expressif, et jetèrent ensuite sur le prisonnier un coup d’œil pénétrant.

— Messieurs, dit Henry en s’avançant de nouveau devant ses juges, ce ne peut être une nouvelle pour vous que d’apprendre que Harvey Birch est soupçonné de favoriser la cause du roi, car il a déjà été condamné par un de vos tribunaux militaires à subir le destin que je vois m’être réservé. Je conviens que c’est lui qui m’a procuré un déguisement pour passer vos piquets ; mais je soutiendrai jusqu’au dernier soupir que mes intentions étaient aussi pures que l’être innocent qui est devant vos yeux.

— Capitaine Wharton, dit le président d’un ton solennel, les ennemis de la liberté de l’Amérique ne négligent rien pour la détruire et de tous les instruments dont ils se sont servis, aucun n’a été plus dangereux que ce colporteur. C’est un espion adroit, rusé et intelligent, ayant des moyens au-dessus de ce qu’on pourrait attendre d’un homme de sa classe. Il aurait été en état de sauver le major André. Sir Henry Clinton ne pouvait mieux faire que de l’associer à un officier chargé d’une mission secrète. Je crains que cette liaison ne vous soit fatale, jeune homme !

Tandis qu’une honnête indignation brillait sur les traits du vétéran ému, l’air de ses deux collègues annonçait une conviction complète.

— C’est moi qui l’ai perdu ! s’écria Frances en joignant les mains avec terreur. Et nous abandonnez-vous ? En ce cas il est vraiment perdu.

— Silence, jeune et innocente créature ! s’écria le colonel d’une voix fort émue. Vous n’avez nui à personne, mais vous nous affligez tous !

— L’affection qu’inspire la nature est-elle donc un crime ? dit Frances d’un air égaré. Washington, le noble, le juste, l’impartial Washington ne jugerait pas ainsi ! Attendez seulement que Washington puisse connaître tous les détails.

— Impossible ! répondit le président en se couvrant les yeux, comme pour ne pas voir la beauté en larmes.

— Impossible ! suspendez votre jugement une semaine. Je vous en conjure à genoux, au nom de la merci dont vous aurez besoin vous-mêmes lors d’un jugement ou tout pouvoir humain vous sera inutile, accordez-lui seulement un jour !

— Impossible, répéta le colonel d’une voix presque étouffée. Nos ordres sont péremptoires, et nous avons déjà trop mis de délai à les exécuter.

Il se détourna de Frances, qui s’était jetée à ses pieds ; mais il ne put ou ne voulut pas retirer sa main qu’elle avait saisie et qu’elle tenait fortement.

— Emmenez votre prisonnier, dit un des juges à l’officier chargé de garder Henry. Colonel Singleton, nous retirons-nous ?

— Singleton ! répéta Frances, Singleton ! En ce cas vous êtes père aussi, et vous devez être sensible aux douleurs d’un père. Vous ne pouvez vouloir percer un cœur déjà si cruellement déchiré ! Écoutez-moi, colonel Singleton ! écoutez-moi comme vous désirerez que Dieu écoute vos dernières prières, et épargnez la vie de mon frère !

— Éloignez-la, dit le colonel en faisant un faible effort pour dégager sa main ; mais personne ne semblait pressé de lui obéir. Quoiqu’il détournât la tête, Frances s’efforçait de lire dans ses yeux sa détermination, et elle résistait à tous les efforts qu’il faisait pour s’éloigner d’elle.

— Colonel Singleton ! ayez-vous oublié qu’il y a quelques jours votre propre fils était blessé et presque mourant ? C’est chez mon père qu’il a trouvé des soins et des secours. Supposez qu’il s’agisse en ce moment de ce fils, l’orgueil de votre vieillesse, la consolation et l’appui de vos enfants orphelins, aurez-vous le courage de déclarer mon frère coupable ?

— De quel droit Heath fait-il de moi un bourreau ? s’écria le vétéran avec une émotion qu’il cherchait à maîtriser. Mais je m’oublie. Allons, Messieurs, retirons-nous. Il faut accomplir notre devoir pénible.

— Ne sortez pas ! ne sortez pas ! s’écria Frances ; pouvez-vous arracher un fils à son père, un frère à sa sœur, avec tant de sang-froid ? Est-ce là cette cause que j’ai tant chérie ? Sont-ce là les hommes qu’on m’a appris à respecter ? Mais vous vous adoucissez, vous m’écoutez, la pitié vous parle, vous pardonnerez.

— Marchons, Messieurs, dit le colonel en s’avançant vers la porte, et en se redressant avec un air de fierté militaire dans le vain espoir de calmer son agitation.

— Ne marchez pas encore ! écoutez-moi ! s’écria Frances en lui serrant la main avec un effort convulsif. Colonel Singleton, vous êtes père : pitié, compassion, merci pour le fils et pour la fille ! Oui, vous avez eu une fille ; c’est sur ce sein qu’elle a rendu le dernier soupir ; ce sont ces mains qui lui ont fermé les yeux ; ces mains jointes devant vous en prière lui ont rendu les derniers devoirs. Pouvez-vous me condamner maintenant à en faire autant pour mon frère ?

Le vétéran lutta contre une violente émotion et il ne la subjugua qu’en laissant échapper un profond gémissement. Il jeta autour de lui un regard de fierté comme pour s’applaudir de sa victoire ; mais cette victoire ne fut que momentanée, et son émotion triompha. Sa tête blanchie par soixante-dix hivers tomba sur l’épaule de la jeune fille qui le suppliait avec l’énergie du désespoir. Le sabre qui avait été son compagnon dans tant de combats lui échappa des mains, et il s’écria :

— Que Dieu vous en récompense ! et il ne put retenir ses sanglots.

Le colonel Singleton fut assez longtemps à se remettre de son agitation. Lorsqu’il l’eut maîtrisée, il remit Frances, qui avait perdu connaissance, entre les bras de sa tante, et se tournant vers ses collègues avec un air de résolution, il leur dit :

— Messieurs, nous avons maintenant à nous acquitter de nos devoirs comme militaires, nous pourrons ensuite nous livrer à nos sentiments comme hommes. Que décidez-vous relativement au prisonnier ?

Un des juges lui remit en main un projet de sentence qu’il avait préparé, tandis que le colonel était occupé avec Frances, en lui disant qu’il contenait son opinion et celle de leur collègue.

Il portait brièvement que Henry Wharton avait été arrêté déguisé, en traversant comme espion les lignes de l’armée américaine ; que, conformément aux lois de la guerre, il avait encouru la peine de mort, et qu’en conséquence la cour le condamnait à être pendu le lendemain à neuf heures du matin.

Il était d’usage de n’exécuter la sentence de mort même rendue contre un ennemi qu’après qu’elle avait été revêtue de l’approbation du général en chef, ou, quand il était trop éloigné de l’officier-général qui le remplaçait. Mais comme Washington avait alors son quartier-général à New-Windsor sur la rive occidentale de l’Hudson, on pouvait aisément recevoir sa réponse bien avant l’heure indiquée.

— Le délai est bien court ! dit le colonel en tenant en main une plume, comme s’il n’eût su ce qu’il devait en faire. Pas un jour pour qu’un si jeune homme puisse faire sa paix avec le ciel !

— Les officiers de l’armée royale, dit un des juges, n’ont donné à Hale[1] qu’une seule heure. — Nous avons étendu le terme ordinaire. Au surplus Washington a le droit d’accorder un sursis, et même de faire grâce.

— J’irai donc la solliciter moi-même, dit le colonel en signant la sentence, et si les services d’un vieux soldat, si les blessures de mon fils ont quelques droits sur lui, je sauverai ce malheureux jeune homme.

À ces mots, il partit plein d’intentions généreuses en faveur de Henry Wharton.

La sentence fut signifiée au prisonnier avec tous les égards convenables, et après avoir donné les instructions nécessaires à l’officier chargé du commandement, et avoir dépêché un courrier au quartier-général pour y porter leur sentence, les deux autres juges montèrent à cheval et retournèrent chacun à leur corps avec l’air impassible et la froide intégrité qu’ils avaient montrés pendant toute l’instruction du procès.



  1. Officier américain qui fut exécuté comme transfuge.