L’Espion/Chapitre 5

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne (Œuvres, tome 2p. 58-68).


CHAPITRE V.


Les yeux bandés, il aurait su quel chemin il devait suivre à travers les sables du Solway et les marécages de Taross. Par d’adroits détours et des bonds hardis, il aurait échappé aux meilleurs limiers de Percy. Il n’y avait aucun gué de l’Eske ou du Liddel qu’il ne pût traverser l’un après l’autre. Il ne s’inquiétait ni du temps, ni de la marée, des neiges de décembre ou des chaleurs de juillet ; il ne s’inquiétait ni de la marée, ni du temps, ni des ténèbres de la nuit, ni du crépuscule du matin.
Sir Walter Scott.


Tous les membres de la famille Wharton se couchèrent cette nuit en craignant que quelque accident imprévu ne vînt interrompre leur repos ordinaire. Cette inquiétude empêcha les deux sœurs de goûter un sommeil paisible, et elles se levèrent le lendemain matin fatiguées et presque sans avoir fermé les yeux.

En jetant les yeux à la hâte et avec empressement d’une fenêtre de leur chambre sur toute la vallée, elles n’y virent pourtant que la sérénité qui y régnait ordinairement. La matinée s’ouvrait avec tout l’éclat de ces beaux jours qui accompagnent la chute des feuilles, et dont le grand nombre rend l’automne en Amérique comparable aux saisons les plus délicieuses des autres pays. On n’y connaît pas de printemps ; — la végétation y marche à pas de géant, tandis qu’elle ne fait que ramper sous les mêmes latitudes de l’ancien monde. Mais avec quelle grâce l’été se retire ! septembre, — octobre, — même novembre et décembre, sont des mois délicieux. Quelques orages troublent la sérénité de l’air, mais ils ne sont pas de longue durée, et l’atmosphère reprend bientôt toute sa transparence.

Comme on n’apercevait rien qui parût devoir interrompre les jouissances et l’harmonie d’un si beau jour, les deux sœurs descendirent de leur chambre en se livrant à de nouvelles espérances pour la sûreté de leur frère, et par conséquent pour leur propre bonheur.

Toute la famille se réunit de bon matin pour le déjeuner, et miss Peyton, avec un peu de cette précision minutieuse qui se glisse dans les habitudes des personnes non mariées, déclara en plaisantant que l’absence de son neveu ne changerait rien aux heures régulières qu’elle avait établies. En conséquence, on était déjà à table quand le capitaine arriva ; mais le café, auquel on n’avait pas touché, prouvait assez que personne de la famille ne l’avait oublié.

— Je crois, dit-il en s’asseyant entre ses deux sœurs, et en effleurant de ses lèvres les joues qu’elles lui offraient, que j’ai mieux fait de m’assurer un bon lit et un excellent déjeuner, que de recourir à l’hospitalité de l’illustre corps des Vachers.

— Si vous avez pu dormir, dit Sara, vous avez été plus heureux que Frances et moi. Le moindre bruit que j’entendais me semblait annoncer l’arrivée des rebelles.

— Ma foi dit le capitaine en riant, j’avoue que je n’ai pas été moi-même tout à fait sans inquiétude. — Et vous, ajouta-t-il en se tournant vers Frances évidemment sa favorite, et en lui donnant un petit coup sur la joue, comment avez-vous passé cette nuit ? Avez-vous vu des bannières dans les nuages ? Les sons de la harpe éolienne de miss Peyton vous ont-ils paru ceux de la musique des rebelles ?

— Ah ! Henry, répondit Frances en le regardant avec tendresse, quel que soit mon attachement pour ma patrie, rien ne me ferait plus de peine en ce moment que de voir arriver ses troupes.

Son frère ne répondit rien, mais il lui rendit son regard d’affection fraternelle, et il lui pressait doucement la main en silence quand César, qui avait éprouvé sa bonne part de l’inquiétude de toute la famille, et qui s’était levé avant l’aurore pour surveiller tout ce qui se passait dans les environs, s’écria en regardant par une fenêtre.

— Fuir ! mass Harry, – fuir, si vous aimer vieux César. — La cavalerie des rebelles arriver ! — La voici, ajouta-t-il, la terreur donnant à son visage une teinte qui approchait de celle d’un homme blanc.

— Fuir ! répéta l’officier anglais en se redressant avec un air de fierté militaire ; non, monsieur César, fuir n’est pas mon métier. En parlant ainsi il s’avança avec sang-froid vers la croisée près de laquelle était déjà rassemblée toute la famille plongée dans la consternation.

À la distance de plus d’un mille, on voyait une cinquantaine de dragons descendant dans la vallée par une de ses issues latérales. À côté de l’officier qui marchait en avant était un homme vêtu en paysan, qui étendait le bras dans la direction des Sauterelles. Un petit détachement se sépara alors du corps principal, et marcha rapidement vers l’endroit qui lui avait été indiqué.

En arrivant à la route qui traversait le fond de la vallée, ils se dirigèrent vers le nord. Toute la famille Wharton restait en silence, comme enchaînée près de la croisée, et suivait avec inquiétude tous les mouvements de cette troupe. Lorsqu’elle fut en face de la demeure de Birch, elle décrivit un cercle rapide tout autour, et en un instant la maison du colporteur fut entourée par une douzaine de sentinelles.

Deux ou trois dragons descendirent de cheval et y entrèrent ; mais ils en sortirent au bout de quelques minutes, suivis de Katy, dont les gestes violents prouvaient qu’il ne s’agissait pas d’une petite affaire. Un court entretien avec la femme de charge bavarde suivit l’arrivée du corps principal, et le détachement qui s’était avancé d’abord étant remonté à cheval, toute la troupe marcha au grand trot vers les Sauterelles.

Jusqu’alors personne n’avait eu assez de présence d’esprit pour imaginer quelque moyen de pourvoir à la sûreté du capitaine Wharton ; mais le danger devenait alors trop urgent pour admettre le moindre délai. Divers moyens de le cacher furent proposés à la hâte, mais il les rejeta avec hauteur, comme indignes de son caractère. Il était trop tard pour qu’il se retirât dans les bois qui étaient derrière la maison, car il était impossible qu’on ne l’aperçût pas, et, poursuivi par une troupe de cavaliers, il aurait été pris inévitablement.

Enfin les mains tremblantes de ses sœurs le recouvrirent du déguisement sous lequel il était arrivé, et que César avait eu la précaution de conserver avec soin, en cas qu’il survînt quelque danger.

Cette opération importante se fit à la hâte et fort imparfaitement. Elle finissait à peine quand les dragons arrivèrent avec la rapidité du vent sur la pelouse faisant face à la maison, qui se trouva cernée à son tour.

Il ne restait autre chose à faire que de soutenir l’examen qui allait avoir lieu avec toute l’indifférence qu’il serait possible d’affecter. Le chef de la troupe mit pied à terre, et suivi d’une couple de soldats, il s’approcha de la porte, que César alla lui ouvrir lentement et bien à contre-cœur. Le bruit des pas de l’officier commandant retentit aux oreilles des trois dames à mesure qu’il approchait ; tout le sang qui animait leur visage se reporta vers leur cœur, et elles furent saisies d’un frisson qui les privait presque de tout sentiment.

Un homme d’une taille colossale, et dont la vigueur semblait proportionnée à sa stature, se présenta dans le salon, et salua la compagnie qui s’y trouvait avec un air de politesse que son extérieur ne promettait pas. Ses cheveux noirs n’étaient pas poudrés, quoique ce fût alors la mode, et d’énormes moustaches lui couvraient les lèvres et les joues. Ses yeux étaient perçants, mais son regard n’avait rien de dur ni de sinistre. Sa voix était forte, mais sans que les accents en fussent désagréables. Frances jeta sur lui un regard timide lorsqu’il entra ; elle crut sur-le-champ reconnaître l’homme dont Harvey Birch leur avait fait un portrait si redoutable.

— Ne vous alarmez pas, Mesdames, dit l’officier, qui s’aperçut de l’effroi que sa présence avait inspiré : je n’ai à demander ici qu’une réponse franche à quelques questions, et je pars aussitôt.

— Et de quoi s’agit-il, Monsieur ? demanda M. Wharton d’une voix agitée, en se levant de sa chaise, et attendant avec impatience une réponse.

— Avez-vous reçu ici un étranger pendant l’orage ? demanda l’officier, parlant avec intérêt, et partageant jusqu’à un certain point l’inquiétude évidente du père.

— Monsieur que voici, répondit le père en bégayant et en montrant son fils, nous a favorisés de sa compagnie et n’est pas encore parti.

— Monsieur ! répéta le dragon en examinant Henry avec attention ; et s’approchant de lui en le saluant : Monsieur, lui dit-il avec un air de gravité comique, j’ai beaucoup de regret de vous voir un rhume de cerveau si violent.

— Un rhume ! répéta Henry. Je ne suis pas enrhumé.

— Pardon, reprit le capitaine, mais en voyant de si beaux cheveux noirs couverts d’une vilaine perruque, j’avais cru que vous aviez besoin de vous tenir la tête chaudement. C’est une méprise, et je vous prie de l’excuser.

M. Wharton ne put retenir un gémissement mais les dames, ignorant jusqu’à quel point pouvaient aller les soupçons de l’officier, gardèrent le silence, quoique plongées dans la plus vive inquiétude. Le capitaine Wharton portant involontairement la main à sa tête, sentit que, dans la hâte que ses sœurs avaient mise à le déguiser, elles avaient laissé passer une mèche de cheveux sous la perruque. Le dragon vit ce mouvement avec un sourire malin mais semblant n’y pas faire attention, il se tourna vers M. Wharton :

— Ainsi donc, Monsieur, lui dit-il, je dois conclure de ce que vous venez de me dire que vous n’avez pas reçu ici depuis quelques jours un M. Harper !

Ce mot soulagea d’un grand poids le cœur de M. Wharton.

— M. Harper ! répéta-t-il, pardonnez-moi, Monsieur, j’avais oublié, mais il est parti, et s’il y a dans son caractère quelque chose de suspect, nous l’ignorons complètement. – Nous ne l’avions jamais vu.

— Vous n’avez rien à craindre de son caractère, répondit le dragon d’un ton sec. Mais puisqu’il est parti, quand, comment est-il parti ? où est-il allé ?

— Il est parti comme il était venu, répondit M. Wharton à qui les manières de l’officier rendaient quelque confiance. Il s’en est allé à cheval hier soir, et a pris la route conduisant vers le nord.

Le dragon l’écouta avec grande attention, et un sourire de satisfaction anima sa physionomie. Il tourna sur le talon dès que M. Wharton eut fini sa réponse laconique, et sortit de l’appartement. La famille Wharton, jugeant d’après les apparences, s’imagina qu’il allait se mettre à la poursuite de l’individu sur lequel il avait fait tant de questions. Dès qu’il arriva sur la pelouse, on le vit parler avec vivacité, et à ce qu’il paraissait avec plaisir, à deux officiers subalternes. Au bout de quelques instants de nouveaux ordres furent donnés, et une partie des officiers quittèrent la vallée au grand galop par différentes routes.

L’incertitude des spectateurs non désintéressés de cette scène ne fut pas de longue durée, car le bruit des pas de l’officier annonça bientôt son retour. En rentrant dans le salon il salua toute la compagnie avec la même politesse et s’approchant du capitaine Wharton, il lui dit avec un ton de gravité comique :

— À présent que j’ai fini la principale affaire qui m’a amené ici, me permettriez-vous d’examiner la qualité de cette perruque ? Henry lui répondit sur le même ton, et lui présentant sa perruque d’un air délibéré : – La voici, Monsieur, lui dit-il, — j’espère qu’elle est à votre goût ?

— C’est ce que je ne pourrais dire sans manquer à la vérité, Monsieur, répondit l’officier. J’aime beaucoup mieux vos cheveux noirs, dont il paraît qu’on a retiré la poudré avec grand soin. Mais cette mouche noire qui vous cache un œil et presque toute une joue doit couvrir une terrible blessure.

— Vous semblez observer les choses de si près, Monsieur, répliqua Henry, que je serais charmé de savoir ce que vous en pensez. Et il arracha le morceau de soie qui le défigurait.

— Sur mon honneur, Monsieur, continua l’officier avec la même gravité, vous gagnez prodigieusement au change et si je pouvais vous déterminer à quitter ce mauvais surtout qui me semble couvrir un bel habit bleu, je n’aurais jamais vu de métamorphose plus agréable depuis celle que j’ai subie moi-même quand j’ai été changé de lieutenant en capitaine.

Le jeune Wharton fit avec beaucoup de sang-froid ce que lui demandait l’officier républicain, et montra alors à ses yeux un jeune homme bien fait et élégamment vêtu. Le dragon le regarda un instant avec cet air de causticité plaisante qui semblait le caractériser, et lui dit ensuite :

— C’est un nouveau personnage qui arrive en scène. Vous savez qu’il est d’usage que les étrangers se fassent connaître l’un à l’autre. Je me nomme Lawton, capitaine dans la cavalerie de la Virginie.

— Et moi, Monsieur, je me nomme Wharton, capitaine dans le 60e régiment d’infanterie de Sa Majesté Britannique, répondit Henry en le saluant avec une sorte de raideur qui fit place sur le-champ à l’air dégagé qui lui était naturel.

La physionomie de Lawton changea tout à coup, et toute disposition à plaisanter en disparut. Il regarda le jeune officier qui se tenait devant lui, la tête droite et avec cet air de fierté annonçant qu’il dédaignait tout autre déguisement, et il lui dit avec un ton d’intérêt véritable :

— Capitaine Wharton, je vous plains de toute mon âme.

— Si vous le plaignez, s’écria le père hors de lui, pourquoi chercher à l’inquiéter ? Ce n’est pas un espion. Il n’est venu ici déguisé que pour voir sa famille. Il n’est pas de sacrifice que je ne sois disposé à faire pour sa sûreté, et je suis prêt à payer telle somme que…

— Monsieur, dit Lawton avec hauteur, vous oubliez à qui vous parlez. Mais l’intérêt que vous prenez à votre fils est trop naturel pour ne pas vous servir d’excuse. Lorsque vous êtes venu ici, capitaine, ignoriez-vous que les piquets de notre armée étaient dans la Plaine-Blanche ?

— Je ne l’ai appris qu’en y arrivant, répondit Henry, et il était trop tard pour reculer. Je ne suis venu ici que pour voir mes parents, comme mon père vous l’a dit. On m’avait assuré que vos avant-postes étaient à Peekshill, près des montagnes, sans quoi je n’aurais pas quitté New-York.

— Tout cela peut être vrai, dit Lawton après un moment de réflexion, mais l’affaire d’André nous a donné l’éveil. Quand des officiers-généraux se chargent d’un pareil rôle, capitaine, les amis de la liberté doivent être sur leurs gardes.

Henry ne répondit rien, et Sara se hasarda à dire quelques mots en faveur de son frère. Lawton l’écouta avec politesse, et même avec un air d’intérêt ; mais voulant éviter des instances inutiles et embarrassantes : – Miss Wharton, lui dit-il, je veillerai à ce que votre frère soit traité avec tous les égards qu’il mérite, mais c’est notre commandant, c’est le major Dunwoodie qui doit décider de son sort.

— Dunwoodie ! s’écria Frances dont l’espérance fit disparaître la pâleur ; Dieu soit loué ! en ce cas Henry n’a rien à craindre.

Lawton la regarda avec un air d’admiration et de pitié et secouant la tête : — Je le désire, dit-il ; mais avec votre permission, nous attendrons sa décision.

Les craintes de Frances pour son frère étaient sûrement diminuées, et cependant tout son corps était agité d’un frémissement involontaire. Ses yeux se levaient sur l’officier américain, et se dirigeaient ensuite vers la terre. On aurait dit qu’elle voulait lui faire une question, mais qu’elle n’avait pas le courage de la lui adresser.

Miss Peyton s’avança vers Lawton d’un air de dignité. — Nous pouvons donc nous attendre, Monsieur, lui dit-elle, à voir incessamment le major Dunwoodie ?

— Très-incessamment, répondit le capitaine ; je lui ai déjà dépêché un exprès pour l’informer de ce qui se passait ici, et je ne doute pas qu’il ne soit en route pour s’y rendre, à moins, ajouta-t-il en se tournant vers M. Wharton et en pinçant ses lèvres avec un air de plaisanterie, qu’il n’ait des raisons très-particulières pour croire que sa visite serait désagréable.

— Nous serons toujours charmés de voir le major Dunwoodie, s’empressa de dire M. Wharton.

— Oh ! je n’en doute pas, Monsieur, reprit Lawton, c’est le favori de quiconque le connaît. Mais oserais-je vous prier de vouloir bien faire donner quelques rafraîchissements aux soldats de son régiment que j’ai l’honneur de commander ?

Il y avait dans les manières de cet officier quelque chose qui aurait porté M. Wharton à lui pardonner aisément l’oubli d’une pareille demande ; mais il fut entraîné par le désir qu’il avait de le concilier, et il pensa d’ailleurs qu’il valait mieux accorder de bonne grâce ce qu’on pouvait prendre de vive force. Il fit donc de nécessité vertu, et donna les ordres nécessaires pour qu’on remplît les désirs du capitaine Lawton.

Les officiers furent poliment invités à déjeuner avec la famille, et après avoir pris toutes leurs précautions à l’extérieur, ils acceptèrent volontiers. Le prudent partisan ne négligea aucune des mesures qu’exigeait la situation de son détachement. Il fit même faire des patrouilles sur les montagnes situées à quelque distance, pour veiller à la sûreté de ses autres soldats qui jouissaient, au milieu des dangers, d’une sécurité qui ne peut être le résultat que de l’habitude de l’insouciance, ou de la surveillance de la discipline.

Lawton et deux officiers, d’un grade inférieur au sien prirent place à la table de M. Wharton pour déjeuner. Tous trois étaient des hommes qui, sous l’extérieur négligé occasionné par un service actif et pénible, avaient les manières de la première classe de la société. En conséquence, quoique la famille pût les regarder comme des intrus, toutes les règles du plus strict décorum furent observées. Les deux sœurs laissèrent leurs, hôtes à table, et ceux-ci continuèrent sans trop de modestie à faire honneur à l’hospitalité de M. Wharton.

Enfin le capitaine suspendit un moment une attaque très-vive contre d’excellents petits pains pour demander au maître de la maison si un colporteur, nommé Birch, ne demeurait pas dans cette vallée.

— Il n’y vient, je crois, que de loin en loin, répondit M. Wharton avec promptitude ; il est rarement ici. Je pourrais dire que je ne le vois jamais.

— Cela est fort étrange, dit le capitaine en fixant un regard perçant sur son hôte décontenancé. Demeurant si près de vous, il serait naturel qu’il vînt offrir ses marchandises. Il doit être peu commode pour ces dames. Je suis sûr qu’elles ont payé les mousselines que je vois sur ce siège qui garnit l’embrasure de cette croisée le double de ce qu’il les leur aurait vendues.

M. Wharton se retourna, et vit avec consternation qu’une partie des emplettes nouvellement faites était encore dans l’appartement.

Les deux officiers se regardèrent en souriant ; mais Lawton sans faire aucune autre remarque, se remit en besogne avec un appétit qui aurait pu faire supposer qu’il croyait faire son dernier repas. Cependant l’intervalle nécessaire pour que Dina apportât un supplément de comestibles lui ayant donné un instant de répit, il reprit la parole :

— Je voudrais, dit-il, corriger ce M. Birch de ses habitudes anti-sociales. Si je l’avais trouvé chez lui, je l’aurais mis en un lieu où il n’aurait pas manqué de compagnie, pour quelques heures du moins.

— Et où l’auriez-vous mis ? demanda M. Wharton, croyant qu’il devait dire quelque chose.

— Dans la corps de garde, répliqua le capitaine.

— Qu’a donc fait ce pauvre, Birch ? demanda miss Peyton en lui offrant, une quatrième tasse de café.

— Pauvre ! s’écria le capitaine, s’il est pauvre, il faut que John Bull le paie bien mal.

— Sans contredit, ajouta un des officiers, le roi George lui doit un duché.

— Et le congrès lui doit une corde, dit, Lawton, en prenant quelques gâteaux.

— Je suis fâché, dit M. Wharton, qu’un de mes voisins ait encouru le déplaisir du gouvernement.

— Si je l’attrape, dit le capitaine, de dragons en étendant du beurre sur un autre petit pain, je le ferai danser sous les branches de quelque bouleau.

— Il figurerait fort bien, ajouta, le lieutenant, fort tranquillement, suspendu à une de ces Sauterelles devant sa propre porte.

— Fiez-vous à moi, reprit Lawton il passera par mes mains avant que je sois major.

D’après le ton décidé avec lequel les officiers s’exprimaient, personne ne jugea à propos de pousser plus loin, la conversation sur ce sujet. Toute la famille savait depuis longtemps que Birch était suspect aux officiers américains. Il avait été arrêté plusieurs fois, et la manière toujours étonnante et souvent mystérieuse dont il s’était tiré d’affaire avait fait trop de bruit pour qu’on pût l’avoir oublié. Dans le fait, une grande, partie de la rancune du capitaine, Lawton contre le colporteur venait de ce que celui-ci avait trouvé moyen de se soustraire à la vigilance de deux de ses plus fidèles dragons, sous la garde desquels, il l’avait placé.

Il y avait à peu près un an qu’on avait vu Bireh rôder dans les environs du quartier-général américain, dans un moment où l’on s’attendait à quelques mouvements importants. Dès que l’officier dont le devoir était de garder les approches du camp avait eu avis de ce fait, il avait ordonné au capitaine Lawton de se mettre à sa poursuite et de l’arrêter. Celui-ci connaissant parfaitement les bois, les montagnes et les défilés, avait réussi dans sa mission. S’étant arrêté ensuite dans une ferme pour y prendre des rafraîchissements, il avait placé son prisonnier dans une chambre séparée, et avait mis à la porte deux sentinelles dont il était sûr. Tout ce qu’on put savoir par la suite, ce fut qu’on avait vu une femme s’occuper avec activité des ouvrages de la maison près des sentinelles, et qui avait surtout montré beaucoup d’empressement pour que rien ne manquât au capitaine, jusqu’au moment où il avait donné toute son attention à l’affaire sérieuse du souper.

On ne revit ensuite ni la femme ni le colporteur. À la vérité on retrouva la balle de celui-ci, mais ouverte et presque vide, et une petite porte communiquant à une chambre voisine de celle où Harvey avait été enfermé, était aussi restée ouverte.

Le capitaine Lawton ne put jamais lui pardonner ce tour. Il ne haïssait pas ses ennemis avec modération, et la fuite du colporteur était une insulte à sa pénétration, dont il conserva une profonde rancune. En ce moment il réfléchissait encore à cet exploit de son ci-devant prisonnier, gardant le silence, mais n’en perdant pas un coup de dent. Il avait eu le temps de déjeuner longuement et fort à son aise, quand le son martial d’une trompette se fit entendre à ses oreilles, et retentit dans toute la vallée. Il se leva sur-le-champ et s’écria :

— À cheval, messieurs ! vite à cheval ! voici Dunwoodie qui arrive. Et suivi de ses officiers il sortit précipitamment.

À l’exception des sentinelles laissées pour garder le capitaine Wharton, tous les dragons montèrent à cheval et marchèrent à la rencontre de leurs camarades.

Le prudent capitaine Lawton n’oublia en cette occasion aucune des précautions nécessaires dans une guerre où la ressemblance de langage, de costume et d’usage rendait la circonspection doublement indispensable. Cependant lorsqu’il fut assez près d’un corps de cavalerie deux fois plus nombreux que le sien, pour être bien sûr qu’il ne se trompait pas, Lawton fit sentir l’éperon à son coursier, et en un moment il fut à côté de son commandant.

La pelouse en face de la maison fut de nouveau occupée par la cavalerie ; on prit les mêmes mesures de précaution qu’auparavant, et les soldats nouvellement arrivés se hâtèrent de prendre leur part des rafraîchissements qui avaient été préparés pour leurs camarades.