L’Inondation

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G. Charpentier (pp. 289-340).

L’INONDATION

I


Je m’appelle Louis Roubieu. J’ai soixante-dix ans, et je suis né au village de Saint-Jory, à quelques lieues de Toulouse, en amont de la Garonne. Pendant quatorze ans, je me suis battu avec la terre, pour manger du pain. Enfin, l’aisance est venue, et le mois dernier, j’étais encore le plus riche fermier de la commune.

Notre maison semblait bénie. Le bonheur y poussait ; le soleil était notre frère, et je ne me souviens pas d’une récolte mauvaise. Nous étions près d’une douzaine à la ferme, dans ce bonheur. Il y avait moi, encore gaillard, menant les enfants au travail ; puis, mon cadet Pierre, un vieux garçon, un ancien sergent ; puis, ma sœur Agathe, qui s’était retirée chez nous après la mort de son mari, une maîtresse femme, énorme et gaie, dont les rires s’entendaient à l’autre bout du village. Ensuite venait toute la nichée : mon fils Jacques, sa femme Rose, et leurs trois filles, Aimée, Véronique et Marie ; la première mariée à Cyprien Bouisson, un grand gaillard, dont elle avait deux petits, l’un de deux ans, l’autre de dix mois ; la seconde, fiancée d’hier, et qui devait épouser Gaspard Rabuteau ; la troisième, enfin, une vraie demoiselle, si blanche, si blonde, qu’elle avait l’air d’être née à la ville. Ça faisait dix, en comptant tout le monde. J’étais grand-père et arrière-grand-père. Quand nous étions à table, j’avais ma sœur Agathe à ma droite, mon frère Pierre à ma gauche ; les enfants fermaient le cercle, par rang d’âges, une file où les têtes se rapetissaient jusqu’au bambin de dix mois, qui mangeait déjà sa soupe comme un homme. Allez, on entendait les cuillers dans les assiettes ! La nichée mangeait dur. Et quelle belle gaieté, entre deux coups de dents ! Je me sentais de l’orgueil et de la joie dans les veines, lorsque les petits tendaient les mains vers moi, en criant :

— Grand-père, donne-nous donc du pain !… Un gros morceau, hein ! grand-père !

Les bonnes journées ! Notre ferme en travail chantait par toutes ses fenêtres. Pierre, le soir, inventait des jeux, racontait des histoires de son régiment. Tante Agathe, le dimanche, faisait des galettes pour nos filles. Puis, c’étaient des cantiques que savait Marie, des cantiques qu’elle filait avec une voix d’enfant de chœur ; elle ressemblait à une sainte, ses cheveux blonds tombant dans son cou, ses mains nouées sur son tablier. Je m’étais décidé à élever la maison d’un étage, lorsque Aimée avait épousé Cyprien ; et je disais en riant qu’il faudrait l’élever d’un autre, après le mariage de Véronique et de Gaspard ; si bien que la maison aurait fini par toucher le ciel, si l’on avait continué, à chaque ménage nouveau. Nous ne voulions pas nous quitter. Nous aurions plutôt bâti une ville, derrière la ferme, dans notre enclos. Quand les familles sont d’accord, il est si bon de vivre et de mourir où l’on a grandi !

Le mois de mai a été magnifique, cette année. Depuis longtemps, les récoltes ne s’étaient annoncées aussi belles. Ce jour-là, justement, j’avais fait une tournée avec mon fils Jacques. Nous étions partis vers trois heures. Nos prairies, au bord de la Garonne, s’étendaient, d’un vert encore tendre ; l’herbe avait bien trois pieds de haut, et une oseraie, plantée l’année dernière, donnait déjà des pousses d’un mètre. De là, nous avions visité nos blés et nos vignes, des champs achetés un par un, à mesure que la fortune venait : les blés poussaient dru, les vignes, en pleine fleur, promettaient une vendange superbe. Et Jacques riait de son bon rire, en me tapant sur l’épaule.

— Eh bien ? père, nous ne manquerons plus de pain ni de vin. Vous avez donc rencontré le bon Dieu, pour qu’il fasse maintenant pleuvoir de l’argent sur vos terres ?

Souvent, nous plaisantions entre nous de la misère passée. Jacques avait raison, je devais avoir gagné là-haut l’amitié de quelque saint ou du bon Dieu lui-même, car toutes les chances dans le pays étaient pour nous. Quand il grêlait, la grêle s’arrêtait juste au bord de nos champs. Si les vignes des voisins tombaient malades, il y avait autour des nôtres comme un mur de protection. Et cela finissait par me paraître juste. Ne faisant de mal à personne, je pensais que ce bonheur m’était dû.

En rentrant, nous avions traversé les terres que nous possédions de l’autre côté du village. Des plantations de mûriers y prenaient à merveille. Il y avait aussi des amandiers en plein rapport. Nous causions joyeusement, nous bâtissions des projets. Quand nous aurions l’argent nécessaire, nous achèterions certains terrains qui devaient relier nos pièces les unes aux autres et nous faire les propriétaires de tout un coin de la commune. Les récoltes de l’année, si elles tenaient leurs promesses, allaient nous permettre de réaliser ce rêve.

Comme nous approchions de la maison, Rose, de loin, nous adressa de grands gestes, en criant :

— Arrivez donc !

C’était une de nos vaches qui venait d’avoir un veau. Cela mettait tout le monde en l’air. Tante Agathe roulait sa masse énorme. Les filles regardaient le petit. Et la naissance de cette bête semblait comme une bénédiction de plus. Nous avions dû récemment agrandir les étables, où se trouvaient près de cent têtes de bétail, des vaches, des moutons surtout, sans compter les chevaux.

— Allons, bonne journée ! m’écriai-je. Nous boirons ce soir une bouteille de vin cuit.

Cependant, Rose nous prit à l’écart et nous annonça que Gaspard, le fiancé de Véronique, était venu pour s’entendre sur le jour de la noce. Elle l’avait retenu à dîner. Gaspard, le fils aîné d’un fermier de Moranges, était un grand garçon de vingt ans, connu de tout le pays pour sa force prodigieuse ; dans une fête, à Toulouse, il avait vaincu Martial, le Lion du Midi. Avec cela, bon enfant, un cœur d’or, trop timide même, et qui rougissait quand Véronique le regardait tranquillement en face.

Je priai Rose de l’appeler. Il restait au fond de la cour, à aider nos servantes, qui étendaient le linge de la lessive du trimestre. Quand il fut entré dans la salle à manger, où nous nous tenions, Jacques se tourna vers moi, en disant :

— Parlez, mon père.

— Eh bien ? dis-je, tu viens donc, mon garçon, pour que nous fixions le grand jour ?

— Oui, c’est cela, père Roubieu, répondit-il, les joues très rouges.

— Il ne faut pas rougir, mon garçon, continuai-je. Ce sera, si tu veux, pour la Sainte-Félicité, le 10 juillet. Nous sommes le 23 juin, ça ne fait pas vingt jours à attendre… Ma pauvre défunte femme s’appelait Félicité, et ça vous portera bonheur… Hein ? est-ce entendu ?

— Oui, c’est cela, le jour de la Sainte-Félicité, père Roubieu.

Et il nous allongea dans la main, à Jacques et à moi, une tape qui aurait assommé un bœuf. Puis, il embrassa Rose, en l’appelant sa mère. Ce grand garçon, aux poings terribles, aimait Véronique à en perdre le boire et le manger. Il nous avoua qu’il aurait fait une maladie, si nous la lui avions refusée.

— Maintenant, repris-je, tu restes à dîner, n’est-ce pas ?… Alors, à la soupe tout le monde ! J’ai une faim du tonnerre de Dieu, moi !

Ce soir-là, nous fûmes onze à table. On avait mis Gaspard près de Véronique, et il restait à la regarder, oubliant son assiette, si ému de la sentir à lui, qu’il avait par moments de grosses larmes au bord des yeux. Cyprien et Aimée, mariés depuis trois ans seulement, souriaient. Jacques et Rose, qui avaient déjà vingt-cinq ans de ménage, demeuraient plus graves ; et, pourtant, à la dérobée, ils échangeaient des regards, humides de leur vieille tendresse. Quant à moi, je croyais revivre dans ces deux amoureux, dont le bonheur mettait, à notre table, un coin de paradis. Quelle bonne soupe nous mangeâmes, ce soir-là ! Tante Agathe, ayant toujours le mot pour rire, risqua des plaisanteries. Alors, ce brave Pierre voulut raconter ses amours avec une demoiselle de Lyon. Heureusement, on était au dessert, et tout le monde parlait à la fois. J’avais monté de la cave deux bouteilles de vin cuit. On trinqua à la bonne chance de Gaspard et de Véronique ; cela se dit ainsi chez nous : la bonne chance, c’est de ne jamais se battre, d’avoir beaucoup d’enfants et d’amasser des sacs d’écus. Puis, on chanta. Gaspard savait des chansons d’amour en patois. Enfin, on demanda un cantique à Marie : elle s’était mise debout, elle avait une voix de flageolet, très fine, et qui vous chatouillait les oreilles.

Pourtant, j’étais allé devant la fenêtre. Comme Gaspard venait m’y rejoindre, je lui dis :

— Il n’y a rien de nouveau, par chez vous ?

— Non, répondit-il. On parle des grandes pluies de ces jours derniers, on prétend que ça pourrait bien amener des malheurs.

En effet, les jours précédents, il avait plu pendant soixante heures, sans discontinuer. La Garonne était très grosse depuis la veille ; mais nous avions confiance en elle ; et, tant qu’elle ne débordait pas, nous ne pouvions la croire mauvaise voisine. Elle nous rendait de si bons services ! elle avait une nappe d’eau si large et si douce ! Puis, les paysans ne quittent pas aisément leur trou, même quand le toit est près de crouler.

— Bah ! m’écriai-je en haussant les épaules, il n’y aura rien. Tous les ans, c’est la même chose : la rivière fait le gros dos, comme si elle était furieuse, et elle s’apaise en une nuit, elle rentre chez elle, plus innocente qu’un agneau. Tu verras, mon garçon ; ce sera encore pour rire, cette fois… Tiens, regarde donc le beau temps !

Et, de la main, je lui montrais le ciel. Il était sept heures, le soleil se couchait. Ah ! que de bleu ! Le ciel n’était que du bleu, une nappe bleue immense, d’une pureté profonde, où le soleil couchant volait comme une poussière d’or. Il tombait de là-haut une joie lente, qui gagnait tout l’horizon. Jamais je n’avais vu le village s’assoupir dans une paix si douce. Sur les tuiles, une teinte rose se mourait. J’entendais le rire d’une voisine, puis des voix d’enfants au tournant de la route, devant chez nous. Plus loin, montaient, adoucis par la distance, des bruits de troupeaux rentrant à l’étable. La grosse voix de la Garonne ronflait, continue ; mais elle me semblait la voix même du silence, tant j’étais habitué à son grondement. Peu à peu, le ciel blanchissait, le village s’endormait davantage. C’était le soir d’un beau jour, et je pensais que tout notre bonheur, les grandes récoltes, la maison heureuse, les fiançailles de Véronique, pleuvant de là-haut, nous arrivaient dans la pureté même de la lumière. Une bénédiction s’élargissait sur nous, avec l’adieu du soir.

Cependant, j’étais revenu au milieu de la pièce. Nos filles bavardaient. Nous les écoutions en souriant, lorsque, tout à coup, dans la grande sérénité de la campagne, un cri terrible retentit, un cri de détresse et de mort :

— La Garonne ! la Garonne !


II


Nous nous précipitâmes dans la cour.

Saint-Jory se trouve au fond d’un pli de terrain, en contre-bas de la Garonne, à cinq cents mètres environ. Des rideaux de hauts peupliers, qui coupent les prairies, cachent la rivière complètement.

Nous n’apercevions rien. Et toujours le cri retentissait :

— La Garonne ! la Garonne !

Brusquement, du large chemin, devant nous, débouchèrent deux hommes et trois femmes ; une d’elles tenait un enfant entre les bras. C’étaient eux qui criaient, affolés, galopant à toutes jambes sur la terre dure. Ils se tournaient parfois, ils regardaient derrière eux, le visage terrifié, comme si une bande de loups les eût poursuivis.

— Eh bien ? qu’ont-ils donc ? demanda Cyprien. Est-ce que vous distinguez quelque chose, grand-père ?

— Non, non, dis-je. Les feuillages ne bougent même pas.

En effet, la ligne basse de l’horizon, paisible, dormait. Mais je parlais encore, lorsqu’une exclamation nous échappa. Derrière les fuyards, entre les troncs des peupliers, au milieu des grandes touffes d’herbe, nous venions de voir apparaître comme une meute de bêtes grises, tachées de jaune, qui se ruaient. De toutes parts, elles pointaient à la fois, des vagues poussant des vagues, une débandade de masses d’eau moutonnant sans fin, secouant des baves blanches, ébranlant le sol du galop sourd de leur foule.

À notre tour, nous jetâmes le cri désespéré :

— La Garonne ! la Garonne !

Sur le chemin, les deux hommes et les trois femmes couraient toujours. Ils entendaient le terrible galop gagner le leur. Maintenant, les vagues arrivaient en une seule ligne, roulantes, s’écroulant avec le tonnerre d’un bataillon qui charge. Sous leur premier choc, elles avaient cassé trois peupliers, dont les hauts feuillages s’abattirent et disparurent. Une cabane de planches fut engloutie ; un mur creva ; des charrettes dételées s’en allèrent, pareilles à des brins de paille. Mais les eaux semblaient surtout poursuivre les fuyards. Au coude de la route, très en pente à cet endroit, elles tombèrent brusquement en une nappe immense et leur coupèrent toute retraite. Ils couraient encore cependant, éclaboussant la mare à grandes enjambées, ne criant plus, fous de terreur. Les eaux les prenaient aux genoux. Une vague énorme se jeta sur la femme qui portait l’enfant. Tout s’engouffra.

— Vite ! vite ! criai-je. Il faut rentrer… La maison est solide. Nous ne craignons rien.

Par prudence, nous nous réfugiâmes tout de suite au second étage. On fit passer les filles les premières. Je m’entêtais à ne monter que le dernier. La maison était bâtie sur un tertre, au-dessus de la route. L’eau envahissait la cour, doucement, avec un petit bruit. Nous n’étions pas très effrayés.

— Bah ! disait Jacques pour rassurer son monde, ce ne sera rien… Vous vous rappelez, mon père, en 55, l’eau est comme ça venue dans la cour. Il y en a eu un pied ; puis, elle s’en est allée.

— C’est fâcheux pour les récoltes tout de même, murmura Cyprien, à demi-voix.

— Non, non, ce ne sera rien, repris-je à mon tour, en voyant les grands yeux suppliants de nos filles.

Aimée avait couché ses deux enfants dans son lit. Elle se tenait au chevet, assise, en compagnie de Véronique et de Marie. Tante Agathe parlait de faire chauffer du vin qu’elle avait monté, pour nous donner du courage à tous. Jacques et Rose, à la même fenêtre, regardaient. J’étais devant l’autre fenêtre, avec mon frère, Cyprien et Gaspard.

— Montez donc ! criai-je à nos deux servantes, qui pataugeaient au milieu de la cour. Ne restez pas à vous mouiller les jambes.

— Mais les bêtes ? dirent-elles. Elles ont peur, elles se tuent dans l’étable.

— Non, non, montez… Tout à l’heure. Nous verrons.

Le sauvetage du bétail était impossible, si le désastre devait grandir. Je croyais inutile d’épouvanter nos gens. Alors, je m’efforçai de montrer une grande liberté d’esprit. Accoudé à la fenêtre, je causais, j’indiquais les progrès de l’inondation. La rivière, après s’être ruée à l’assaut du village, le possédait jusque dans ses plus étroites ruelles. Ce n’était plus une charge de vagues galopantes, mais un étouffement lent et invincible. Le creux, au fond duquel Saint-Jory est bâti, se changeait en lac. Dans notre cour, l’eau atteignit bientôt un mètre. Je la voyais monter ; mais j’affirmais qu’elle restait stationnaire, j’allais même jusqu’à prétendre qu’elle baissait.

— Te voilà forcé de coucher ici, mon garçon, dis-je en me tournant vers Gaspard. À moins que les chemins ne soient libres dans quelques heures… C’est bien possible.

Il me regarda, sans répondre, la figure toute pâle ; et je vis ensuite son regard se fixer sur Véronique, avec une angoisse inexprimable.

Il était huit heures et demie. Au dehors, il faisait jour encore, un jour blanc, d’une tristesse profonde sous le ciel pâle. Les servantes, avant de monter, avaient eu la bonne idée d’aller prendre deux lampes. Je les fis allumer, pensant que leur lumière égaierait un peu la chambre déjà sombre, où nous nous étions réfugiés. Tante Agathe, qui avait roulé une table au milieu de la pièce, voulait organiser une partie de cartes. La digne femme, dont les yeux cherchaient par moments les miens, songeait surtout à distraire les enfants. Sa belle humeur gardait une vaillance superbe ; et elle riait pour combattre l’épouvante qu’elle sentait grandir autour d’elle. La partie eut lieu. Tante Agathe plaça de force à la table Aimée, Véronique et Marie. Elle leur mit les cartes dans les mains, joua elle-même d’un air de passion, battant, coupant, distribuant le jeu, avec une telle abondance de paroles, qu’elle étouffait presque le bruit des eaux. Mais nos filles ne pouvaient s’étourdir ; elles demeuraient toutes blanches, les mains fiévreuses, l’oreille tendue. À chaque instant, la partie s’arrêtait. Une d’elles se tournait, me demandait à demi-voix :

— Grand-père, ça monte toujours ?

L’eau montait avec une rapidité effrayante. Je plaisantais, je répondais :

— Non, non, jouez tranquillement. Il n’y a pas de danger.

Jamais je n’avais eu le cœur serré par une telle angoisse. Tous les hommes s’étaient placés devant les fenêtres, pour cacher le terrifiant spectacle. Nous tâchions de sourire, tournés vers l’intérieur de la chambre, en face des lampes paisibles, dont le rond de clarté tombait sur la table, avec une douceur de veillée. Je me rappelais nos soirées d’hiver, lorsque nous nous réunissions autour de cette table. C’était le même intérieur endormi, plein d’une bonne chaleur d’affection. Et, tandis que la paix était là, j’écoutais derrière mon dos le rugissement de la rivière lâchée, qui montait toujours.

— Louis, me dit mon frère Pierre, l’eau est à trois pieds de la fenêtre. Il faudrait aviser.

Je le fis taire, en lui serrant le bras. Mais il n’était plus possible de cacher le péril. Dans nos étables, les bêtes se tuaient. Il y eut tout d’un coup des bêlements, des beuglements de troupeaux affolés ; et les chevaux poussaient ces cris rauques, qu’on entend de si loin, lorsqu’ils sont en danger de mort.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Aimée, qui se mit debout, les poings aux tempes, secouée d’un grand frisson.

Toutes s’étaient levées, et on ne put les empêcher de courir aux fenêtres. Elles y restèrent, droites, muettes, avec leurs cheveux soulevés par le vent de la peur. Le crépuscule était venu. Une clarté louche flottait au-dessus de la nappe limoneuse. Le ciel pâle avait l’air d’un drap blanc jeté sur la terre. Au loin, des fumées traînaient. Tout se brouillait, c’était une fin de jour épouvantée s’éteignant dans une nuit de mort. Et pas un bruit humain, rien que le ronflement de cette mer élargie à l’infini, rien que les beuglements et les hennissements des bêtes !

— Mon Dieu ! mon Dieu ! répétaient à demi-voix les femmes, comme si elles avaient craint de parler tout haut.

Un craquement terrible leur coupa la parole. Les bêtes furieuses venaient d’enfoncer les portes des étables. Elles passèrent dans les flots jaunes, roulées, emportées par le courant. Les moutons étaient charriés comme des feuilles mortes, en bandes, tournoyant au milieu des remous. Les vaches et les chevaux luttaient, marchaient, puis perdaient pied. Notre grand cheval gris surtout ne voulait pas mourir ; il se cabrait, tendait le cou, soufflait avec un bruit de forge ; mais les eaux acharnées le prirent à la croupe, et nous le vîmes, abattu, s’abandonner.

Alors, nous poussâmes nos premiers cris. Cela nous vint à la gorge, malgré nous. Nous avions besoin de crier. Les mains tendues vers toutes ces chères bêtes qui s’en allaient, nous nous lamentions, sans nous entendre les uns les autres, jetant au dehors les pleurs et les sanglots que nous avions contenus jusque-là. Ah ! c’était bien la ruine ! les récoltes perdues, le bétail noyé, la fortune changée en quelques heures ! Dieu n’était pas juste ; nous ne lui avions rien fait, et il nous reprenait tout. Je montrai le poing à l’horizon. Je parlai de notre promenade de l’après-midi, de ces prairies, de ces blés, de ces vignes, que nous avions trouvés si pleins de promesses. Tout cela mentait donc ? Le bonheur mentait. Le soleil mentait, quand il se couchait si doux et si calme, au milieu de la grande sérénité du soir.

L’eau montait toujours. Pierre, qui la surveillait, me cria :

— Louis, méfions-nous, l’eau touche à la fenêtre.

Cet avertissement nous tira de notre crise de désespoir. Je revins à moi, je dis en haussant les épaules :

— L’argent n’est rien. Tant que nous serons tous là, il n’y aura pas de regret à avoir… On en sera quitte pour se remettre au travail.

— Oui, oui, vous avez raison, mon père, reprit Jacques fiévreusement. Et nous ne courons aucun danger, les murs sont bons… Nous allons monter sur le toit.

Il ne nous restait que ce refuge. L’eau, qui avait gravi l’escalier marche à marche, avec un clapotement obstiné, entrait déjà par la porte. On se précipita vers le grenier, ne se lâchant pas d’une enjambée, par ce besoin qu’on a, dans le péril, de se sentir les uns contre les autres. Cyprien avait disparu. Je l’appelai, et je le vis revenir des pièces voisines, la face bouleversée. Alors, comme je m’apercevais également de l’absence de nos deux servantes et que je voulais les attendre, il me regarda étrangement, il me dit tout bas :

— Mortes. Le coin du hangar, sous leur chambre, vient de s’écrouler.

Les pauvres filles devaient être allées chercher leurs économies, dans leurs malles. Il me raconta, toujours à demi-voix, qu’elles s’étaient servi d’une échelle, jetée en manière de pont, pour gagner le bâtiment voisin. Je lui recommandai de ne rien dire. Un grand froid avait passé sur ma nuque. C’était la mort qui entrait dans la maison.

Quand nous montâmes à notre tour, nous ne songeâmes pas même à éteindre les lampes. Les cartes restèrent étalées sur la table. Il y avait déjà un pied d’eau dans la chambre.


III


Le toit, heureusement, était vaste et de pente douce. On y montait par une fenêtre à tabatière, au-dessus de laquelle se trouvait une sorte de plate-forme. Ce fut là que tout notre monde se réfugia. Les femmes s’étaient assises. Les hommes allaient tenter des reconnaissances sur les tuiles, jusqu’aux grandes cheminées, qui se dressaient, aux deux bouts de la toiture. Moi, appuyé à la lucarne par où nous étions sortis, j’interrogeais les quatre points de l’horizon.

— Des secours ne peuvent manquer d’arriver, disais-je bravement. Les gens de Saintin ont des barques. Ils vont passer par ici… Tenez ! là-bas, n’est-ce pas une lanterne sur l’eau ?

Mais personne ne me répondait. Pierre, sans trop savoir ce qu’il faisait, avait allumé sa pipe, et il fumait si rudement, qu’à chaque bouffée il crachait des bouts de tuyau. Jacques et Cyprien regardaient au loin, la face morne ; tandis que Gaspard, serrant les poings, continuait de tourner sur le toit, comme s’il eût cherché une issue. À nos pieds, les femmes en tas, muettes, grelottantes, se cachaient la face pour ne plus voir. Pourtant, Rose leva la tête, jeta un coup d’œil autour d’elle, en demandant :

— Et les servantes, où sont-elles ? pourquoi ne montent-elles pas ?

J’évitai de répondre. Elle m’interrogea alors directement, les yeux sur les miens.

— Où donc sont les servantes ?

Je me détournai, ne pouvant mentir. Et je sentis ce froid de la mort qui m’avait déjà effleuré, passer sur nos femmes et sur nos chères filles. Elles avaient compris. Marie se leva toute droite, eut un gros soupir, puis s’abattit, prise d’une crise de larmes. Aimée tenait serrés dans ses jupes ses deux enfants, qu’elle cachait comme pour les défendre. Véronique, la face entre les mains, ne bougeait plus. Tante Agathe, elle-même, toute pâle, faisait de grands signes de croix, en balbutiant des Pater et des Ave.

Cependant, autour de nous, le spectacle devenait d’une grandeur souveraine. La nuit, tombée complètement, gardait une limpidité de nuit d’été. C’était un ciel sans lune, mais un ciel criblé d’étoiles, d’un bleu si pur, qu’il emplissait l’espace d’une lumière bleue. Il semblait que le crépuscule se continuait, tant l’horizon restait clair. Et la nappe immense s’élargissait encore sous cette douceur du ciel, toute blanche, comme lumineuse elle-même d’une clarté propre, d’une phosphorescence qui allumait de petites flammes à la crête de chaque flot. On ne distinguait plus la terre, la plaine devait être envahie. Par moments, j’oubliais le danger. Un soir, du côté de Marseille, j’avais aperçu ainsi la mer, j’étais resté devant elle béant d’admiration.

— L’eau monte, l’eau monte, répétait mon frère Pierre, en cassant toujours entre ses dents le tuyau de sa pipe, qu’il avait laissée s’éteindre.

L’eau n’était plus qu’à un mètre du toit. Elle perdait sa tranquillité de nappe dormante. Des courants s’établissaient. À une certaine hauteur, nous cessions d’être protégés par le pli de terrain, qui se trouve en avant du village. Alors, en moins d’une heure, l’eau devint menaçante, jaune, se ruant sur la maison, charriant des épaves, tonneaux défoncés, pièces de bois, paquets d’herbes. Au loin, il y avait maintenant des assauts contre des murs, dont nous entendions les chocs retentissants. Des peupliers tombaient avec un craquement de mort, des maisons s’écroulaient, pareilles à des charretées de cailloux vidées au bord d’un chemin.

Jacques, déchiré par les sanglots des femmes, répétait :

— Nous ne pouvons demeurer ici. Il faut tenter quelque chose… Mon père, je vous en supplie, tentons quelque chose.

Je balbutiais, je disais après lui :

— Oui, oui, tentons quelque chose.

Et nous ne savions quoi. Gaspard offrait de prendre Véronique sur son dos, de l’emporter à la nage. Pierre parlait d’un radeau. C’était fou. Cyprien dit enfin :

— Si nous pouvions seulement atteindre l’église.

Au-dessus des eaux, l’église restait debout, avec son petit clocher carré. Nous en étions séparés par sept maisons. Notre ferme, la première du village, s’adossait à un bâtiment plus haut, qui lui-même était appuyé au bâtiment voisin. Peut-être, par les toits, pourrait-on en effet gagner le presbytère, d’où il était aisé d’entrer dans l’église. Beaucoup de monde déjà devait s’y être réfugié ; car les toitures voisines se trouvaient vides, et nous entendions des voix qui venaient sûrement du clocher. Mais que de dangers pour arriver jusque-là !

— C’est impossible, dit Pierre. La maison des Raimbeau est trop haute. Il faudrait des échelles.

— Je vais toujours voir, reprit Cyprien. Je reviendrai, si la route est impraticable. Autrement, nous nous en irions tous, nous porterions les filles.

Je le laissai aller. Il avait raison. On devait tenter l’impossible. Il venait, à l’aide d’un crampon de fer, fixé dans une cheminée, de monter sur la maison voisine, lorsque sa femme Aimée, en levant la tête, vit qu’il n’était plus là. Elle cria :

— Où est-il ? Je ne veux pas qu’il me quitte. Nous sommes ensemble, nous mourrons ensemble.

Quand elle l’aperçut en haut de la maison, elle courut sur les tuiles, sans lâcher ses enfants. Et elle disait :

— Cyprien, attends-moi. Je vais avec toi, je veux mourir avec toi.

Elle s’entêta. Lui, penché, la suppliait, en lui affirmant qu’il reviendrait, que c’était pour notre salut à tous. Mais, d’un air égaré, elle hochait la tête, elle répétait :

— Je vais avec toi, je vais avec toi. Qu’est-ce que ça te fait ? je vais avec toi.

Il dut prendre les enfants. Puis, il l’aida à monter. Nous pûmes les suivre sur la crête de la maison. Ils marchaient lentement. Elle avait repris dans ses bras les enfants qui pleuraient ; et lui, à chaque pas, se retournait, la soutenait.

— Mets-la en sûreté, reviens tout de suite ! criai-je.

Je l’aperçus qui agitait la main, mais le grondement des eaux m’empêcha d’entendre sa réponse. Bientôt, nous ne les vîmes plus. Ils étaient descendus sur l’autre maison, plus basse que la première. Au bout de cinq minutes, ils reparurent sur la troisième, dont le toit devait être très en pente, car ils se traînaient à genoux le long du faîte. Une épouvante soudaine me saisit. Je me mis à crier, les mains aux lèvres, de toutes mes forces :

— Revenez ! revenez !

Et tous, Pierre, Jacques, Gaspard, leur criaient aussi de revenir. Nos voix les arrêtèrent une minute. Mais ils continuèrent ensuite d’avancer. Maintenant, ils se trouvaient au coude formé par la rue, en face de la maison Raimbeau, une haute bâtisse dont le toit dépassait celui des maisons voisines de trois mètres au moins. Un instant, ils hésitèrent. Puis, Cyprien monta le long d’un tuyau de cheminée, avec une agilité de chat. Aimée, qui avait dû consentir à l’attendre, restait debout au milieu des tuiles. Nous la distinguions nettement, serrant ses enfants contre sa poitrine, toute noire sur le ciel clair, comme grandie. Et c’est alors que l’épouvantable malheur commença.

La maison des Raimbeau, destinée d’abord à une exploitation industrielle, était très légèrement bâtie. En outre, elle recevait en pleine façade le courant de la rue. Je croyais la voir trembler sous les attaques de l’eau ; et, la gorge serrée, je suivais Cyprien, qui traversait le toit. Tout à coup, un grondement se fit entendre. La lune se levait, une lune ronde, libre dans le ciel, et dont la face jaune éclairait le lac immense d’une lueur vive de lampe. Pas un détail de la catastrophe ne fut perdu pour nous. C’était la maison des Raimbeau qui venait de s’écrouler. Nous avions jeté un cri de terreur, en voyant Cyprien disparaître. Dans l’écroulement, nous ne distinguions qu’une tempête, un rejaillissement de vagues sous les débris de la toiture. Puis, le calme se fit, la nappe reprit son niveau, avec le trou noir de la maison engloutie, hérissant hors de l’eau la carcasse de ses planchers fendus. Il y avait là un amas de poutres enchevêtrées, une charpente de cathédrale à demi détruite. Et, entre ces poutres, il me sembla voir un corps remuer, quelque chose de vivant tenter des efforts surhumains.

— Il vit ! criai-je. Ah ! Dieu soit loué, il vit !… Là, au-dessus de cette nappe blanche que la lune éclaire !

Un rire nerveux nous secouait. Nous tapions dans nos mains de joie, comme sauvés nous-mêmes.

— Il va remonter, disait Pierre.

— Oui, oui, tenez ! expliquait Gaspard, le voilà qui tâche de saisir la poutre, à gauche.

Mais nos rires cessèrent. Nous n’échangeâmes plus un mot, la gorge serrée par l’anxiété. Nous venions de comprendre la terrible situation où était Cyprien. Dans la chute de la maison, ses pieds se trouvaient pris entre deux poutres ; et il demeurait pendu, sans pouvoir se dégager, la tête en bas, à quelques centimètres de l’eau. Ce fut une agonie effroyable. Sur le toit de la maison voisine, Aimée était toujours debout, avec ses deux enfants. Un tremblement convulsif la secouait. Elle assistait à la mort de son mari, elle ne quittait pas du regard le malheureux, sous elle, à quelques mètres d’elle. Et elle poussait un hurlement continu, un hurlement de chien, fou d’horreur.

— Nous ne pouvons le laisser mourir ainsi, dit Jacques éperdu. Il faut aller là-bas.

— On pourrait peut-être encore descendre le long des poutres, fit remarquer Pierre. On le dégagerait.

Et ils se dirigeaient vers les toits voisins, lorsque la deuxième maison s’écroula à son tour. La route se trouvait coupée. Alors, un froid nous glaça. Nous nous étions pris les mains, machinalement ; nous nous les serrions à les broyer, sans pouvoir détacher nos regards de l’affreux spectacle.

Cyprien avait d’abord tâché de se raidir. Avec une force extraordinaire, il s’était écarté de l’eau, il maintenait son corps dans une position oblique. Mais la fatigue le brisait. Il lutta pourtant, voulut se rattraper aux poutres, lança les mains autour de lui, pour voir s’il ne rencontrerait rien où s’accrocher. Puis, acceptant la mort, il retomba, il pendit de nouveau, inerte. La mort fut lente à venir. Ses cheveux trempaient à peine dans l’eau, qui montait avec patience. Il devait en sentir la fraîcheur au sommet du crâne. Une première vague lui mouilla le front. D’autres fermèrent les yeux. Lentement, nous vîmes la tête disparaître.

Les femmes, à nos pieds, avaient enfoncé leur visage entre leurs mains jointes. Nous-mêmes, nous tombâmes à genoux, les bras tendus, pleurant, balbutiant des supplications. Sur la toiture, Aimée toujours debout, avec ses enfants serrés contre elle, hurlait plus fort dans la nuit.


IV


J’ignore combien de temps nous restâmes dans la stupeur de cette crise. Quand je revins à moi, l’eau avait grandi encore. Maintenant, elle atteignait les tuiles ; le toit n’était plus qu’une île étroite, émergeant de la nappe immense. À droite, à gauche, les maisons avaient dû s’écrouler. La mer s’étendait.

— Nous marchons, murmurait Rose qui se cramponnait aux tuiles.

Et nous avions tous, en effet, une sensation de roulis, comme si la toiture emportée se fût changée en radeau. Le grand ruissellement semblait nous charrier. Puis, quand nous regardions le clocher de l’église, immobile en face de nous, ce vertige cessait ; nous nous retrouvions à la même place, dans la houle des vagues.

L’eau, alors, commença l’assaut. Jusque-là, le courant avait suivi la rue ; mais les décombres qui la barraient à présent, le faisaient refluer. Ce fut une attaque en règle. Dès qu’une épave, une poutre, passait à la portée du courant, il la prenait, la balançait, puis la précipitait contre la maison comme un bélier. Et il ne la lâchait plus, il la retirait en arrière, pour la lancer de nouveau, en battait les murs à coups redoublés, régulièrement. Bientôt, dix, douze poutres nous attaquèrent ainsi à la fois, de tous les côtés. L’eau rugissait. Des crachements d’écume mouillaient nos pieds. Nous entendions le gémissement sourd de la maison pleine d’eau, sonore, avec ses cloisons qui craquaient déjà. Par moments, à certaines attaques plus rudes, lorsque les poutres tapaient d’aplomb, nous pensions que c’était fini, que les murailles s’ouvraient et nous livraient à la rivière, par leurs brèches béantes.

Gaspard s’était risqué au bord même du toit. Il parvint à saisir une poutre, la tira de ses gros bras de lutteur.

— Il faut nous défendre, criait-il.

Jacques, de son côté, s’efforçait d’arrêter au passage une longue perche. Pierre l’aida. Je maudissais l’âge, qui me laissait sans force, aussi faible qu’un enfant. Mais la défense s’organisait, un duel, trois hommes contre un fleuve. Gaspard, tenant sa poutre en arrêt, attendait les pièces de bois dont le courant faisait des béliers ; et, rudement, il les arrêtait, à une courte distance des murs. Parfois, le choc était si violent, qu’il tombait. À côté de lui, Jacques et Pierre manœuvraient la longue perche, de façon à écarter également les épaves. Pendant près d’une heure, cette lutte inutile dura. Peu à peu, ils perdaient la tête, jurant, tapant, insultant l’eau. Gaspard la sabrait, comme s’il se fût pris corps à corps avec elle, la trouait de coups de pointe ainsi qu’une poitrine. Et l’eau gardait sa tranquille obstination, sans une blessure, invincible. Alors, Jacques et Pierre s’abandonnèrent sur le toit, exténués ; tandis que Gaspard, dans un dernier élan, se laissait arracher par le courant sa poutre, qui, à son tour, nous battit en brèche. Le combat était impossible.

Marie et Véronique s’étaient jetées dans les bras l’une de l’autre. Elles répétaient, d’une voix déchirée, toujours la même phrase, une phrase d’épouvante que j’entends encore sans cesse à mes oreilles :

— Je ne veux pas mourir !… Je ne veux pas mourir !

Rose les entourait de ses bras. Elle cherchait à les consoler, à les rassurer ; et elle-même, toute grelottante, levait sa face et criait malgré elle :

— Je ne veux pas mourir !

Seule, tante Agathe ne disait rien. Elle ne priait plus, ne faisait plus le signe de la croix. Hébétée, elle promenait ses regards, et tâchait encore de sourire, quand elle rencontrait mes yeux.

L’eau battait les tuiles, maintenant. Aucun secours n’était à espérer. Nous entendions toujours des voix, du côté de l’église ; deux lanternes, un moment, avaient passé au loin ; et le silence de nouveau s’élargissait, la nappe jaune étalait son immensité nue. Les gens de Saintin, qui possédaient des barques, devaient avoir été surpris avant nous.

Gaspard, cependant, continuait à rôder sur le toit. Tout d’un coup, il nous appela. Et il disait :

— Attention !… Aidez-moi. Tenez-moi ferme.

Il avait repris une perche, il guettait une épave, énorme, noire, dont la masse nageait doucement vers la maison. C’était une large toiture de hangar, faite de planches solides, que les eaux avaient arrachée tout entière, et, qui flottait, pareille à un radeau. Quand cette toiture fut à sa portée, il l’arrêta avec sa perche ; et, comme il se sentait emporté, il nous criait de l’aider. Nous l’avions saisi par la taille, nous le tenions ferme. Puis, dès que l’épave entra dans le courant, elle vint d’elle-même aborder contre notre toit, si rudement même, que nous eûmes peur un instant de la voir voler en éclats.

Gaspard avait hardiment sauté sur ce radeau que le hasard nous envoyait. Il le parcourait en tous sens, pour s’assurer de sa solidité, pendant que Pierre et Jacques le maintenaient au bord du toit ; et il riait, il disait joyeusement :

— Grand-père, nous voilà sauvés… Ne pleurez plus, les femmes !… Un vrai bateau. Tenez ! mes pieds sont à sec. Et il nous portera bien tous. Nous allons être comme chez nous, là-dessus !

Pourtant, il crut devoir le consolider. Il saisit les poutres qui flottaient, les lia avec des cordes, que Pierre avait emportées à tout hasard, en quittant les chambres du bas. Il tomba même dans l’eau ; mais, au cri qui nous échappa, il répondit par de nouveaux rires. L’eau le connaissait, il faisait une lieue de Garonne à la nage. Remonté sur le toit, il se secoua, en s’écriant :

— Voyons, embarquez, ne perdons pas de temps.

Les femmes s’étaient mises à genoux. Gaspard dut porter Véronique et Marie au milieu du radeau, où il les fit asseoir. Rose et tante Agathe glissèrent d’elles-mêmes sur les tuiles et allèrent se placer auprès des jeunes filles. À ce moment, je regardai du côté de l’église. Aimée était toujours là. Elle s’adossait maintenant contre une cheminée, et elle tenait ses enfants en l’air, au bout des bras, ayant déjà de l’eau jusqu’à la ceinture.

— Ne vous affligez pas, grand-père, me dit Gaspard. Nous allons la prendre en passant, je vous le promets.

Pierre et Jacques étaient montés sur le radeau. J’y sautai à mon tour. Il penchait un peu d’un côté, mais il était réellement assez solide pour nous porter tous. Enfin, Gaspard quitta le toit le dernier, en nous disant de prendre des perches, qu’il avait préparées et qui devaient nous servir de rames. Lui-même en tenait une très longue, dont il se servait avec une grande habileté. Nous nous laissions commander par lui. Sur un ordre qu’il nous donna, nous appuyâmes tous nos perches contre les tuiles pour nous éloigner. Mais il semblait que le radeau fût collé au toit. Malgré tous nos efforts, nous ne pouvions l’en détacher. À chaque nouvel essai, le courant nous ramenait vers la maison, violemment. Et c’était là une manœuvre des plus dangereuses, car le choc menaçait chaque fois de briser les planches sur lesquelles nous nous trouvions.

Alors, de nouveau, nous eûmes le sentiment de notre impuissance. Nous nous étions crus sauvés, et nous appartenions toujours à la rivière. Même, je regrettais que les femmes ne fussent plus sur le toit ; car, à chaque minute, je les voyais précipitées, entraînées dans l’eau furieuse. Mais, quand je parlai de regagner notre refuge, tous crièrent :

— Non, non, essayons encore. Plutôt mourir ici !

Gaspard ne riait plus. Nous renouvelions nos efforts, pesant sur les perches avec un redoublement d’énergie. Pierre eut enfin l’idée de remonter la pente des tuiles et de nous tirer vers la gauche, à l’aide d’une corde ; il put ainsi nous mener en dehors du courant ; puis, quand il eut de nouveau sauté sur le radeau, quelques coups de perche nous permirent de gagner le large. Mais Gaspard se rappela la promesse qu’il m’avait faite d’aller recueillir notre pauvre Aimée, dont le hurlement plaintif ne cessait pas. Pour cela, il fallait traverser la rue, où régnait ce terrible courant, contre lequel nous venions de lutter. Il me consulta du regard. J’étais bouleversé, jamais un pareil combat ne s’était livré en moi. Nous allions exposer huit existences. Et pourtant, si j’hésitai un instant, je n’eus pas la force de résister à l’appel lugubre.

— Oui, oui, dis-je à Gaspard. C’est impossible, nous ne pouvons nous en aller sans elle.

Il baissa la tête, sans une parole, et se mit, avec sa perche, à se servir de tous les murs restés debout. Nous longions la maison voisine, nous passions par-dessus nos étables. Mais, dès que nous débouchâmes dans la rue, un cri nous échappa. Le courant, qui nous avait ressaisis, nous emportait de nouveau, nous ramenait contre notre maison. Ce fut un vertige de quelques secondes. Nous étions roulés comme une feuille, si rapidement, que notre cri s’acheva dans le choc épouvantable du radeau sur les tuiles. Il y eut un déchirement, les planches déclouées tourbillonnèrent, nous fûmes tous précipités. J’ignore ce qui se passa alors. Je me souviens qu’en tombant je vis tante Agathe à plat sur l’eau, soutenue par ses jupes ; et elle s’enfonçait, la tête en arrière, sans se débattre.

Une vive douleur me fit ouvrir les yeux. C’était Pierre qui me tirait par les cheveux, le long des tuiles. Je restai couché, stupide, regardant. Pierre venait de replonger. Et, dans l’étourdissement où je me trouvais, je fus surpris d’apercevoir tout d’un coup Gaspard, à la place où mon frère avait disparu : le jeune homme portait Véronique dans ses bras. Quand il l’eut déposée près de moi, il se jeta de nouveau, il retira Marie, la face d’une blancheur de cire, si raide et si immobile, que je la crus morte. Puis, il se jeta encore. Mais, cette fois, il chercha inutilement. Pierre l’avait rejoint. Tous deux se parlaient, se donnaient des indications que je n’entendais pas. Comme ils remontaient sur le toit, épuisés :

— Et tante Agathe ! criai-je, et Jacques ! et Rose !

Ils secouèrent la tête. De grosses larmes roulaient dans leurs yeux. Aux quelques mots qu’ils me dirent, je compris que Jacques avait eu la tête fracassée par le heurt d’une poutre. Rose s’était cramponnée au cadavre de son mari, qui l’avait emportée. Tante Agathe n’avait pas reparu. Nous pensâmes que son corps, poussé par le courant, était entré dans la maison, au-dessous de nous, par une fenêtre ouverte.

Et, me soulevant, je regardai vers la toiture où Aimée se cramponnait quelques minutes auparavant. Mais l’eau montait toujours. Aimée ne hurlait plus. J’aperçus seulement ses deux bras raidis, qu’elle levait pour tenir ses enfants hors de l’eau. Puis, tout s’abîma, la nappe se referma, sous la lueur dormante de la lune.


V


Nous n’étions plus que cinq sur le toit. L’eau nous laissait à peine une étroite bande libre, le long du faîtage. Une des cheminées venait d’être emportée. Il nous fallut soulever Véronique et Marie évanouies, les tenir presque debout, pour que le flot ne leur mouillât pas les jambes. Elles reprirent enfin connaissance, et notre angoisse s’accrut, à les voir trempées, frissonnantes, crier de nouveau qu’elles ne voulaient pas mourir. Nous les rassurions comme on rassure les enfants, en leur disant qu’elles ne mouraient pas, que nous empêcherions bien la mort de les prendre. Mais elles ne nous croyaient plus, elles savaient bien qu’elles allaient mourir. Et, chaque fois que ce mot « mourir » tombait comme un glas, leurs dents claquaient, une angoisse les jetait au cou l’une de l’autre.

C’était la fin. Le village détruit ne montrait plus, autour de nous, que quelques pans de murailles. Seule, l’église dressait son clocher intact, d’où venaient toujours des voix, un murmure de gens à l’abri. Au loin, ronflait la coulée énorme des eaux. Nous n’entendions même plus ces éboulements de maisons, pareils à des charrettes de cailloux brusquement déchargées. C’était un abandon, un naufrage en plein Océan, à mille lieues des terres.

Un instant, nous crûmes surprendre à gauche un bruit de rames. On aurait dit un battement, doux, cadencé, de plus en plus net. Ah ! quelle musique d’espoir, et comme nous nous dressâmes tous pour interroger l’espace ! Nous retenions notre haleine. Et nous n’apercevions rien. La nappe jaune s’étendait, tachée d’ombres noires ; mais aucune de ces ombres, cimes d’arbres, restes de murs écroulés, ne bougeait. Des épaves, des herbes, des tonneaux vides, nous causèrent des fausses joies ; nous agitions nos mouchoirs, jusqu’à ce que, notre erreur reconnue, nous retombions dans l’anxiété qui frappait toujours nos oreilles, de ce bruit sans que nous pussions découvrir d’où il venait.

— Ah ! je la vois, cria Gaspard, brusquement. Tenez ! là-bas, une grande barque !

Et il nous désignait, le bras tendu, un point éloigné. Moi, je ne voyais rien ; Pierre, non plus. Mais Gaspard s’entêtait. C’était bien une barque. Les coups de rames nous arrivaient plus distincts. Alors, nous finîmes aussi par l’apercevoir. Elle filait lentement, ayant l’air de tourner autour de nous, sans approcher. Je me souviens qu’à ce moment nous fûmes comme fous. Nous levions les bras avec fureur, nous poussions des cris, à nous briser la gorge. Et nous insultions la barque, nous la traitions de lâche. Elle, toujours noire et muette, tournait plus lentement. Était-ce réellement une barque ? je l’ignore encore. Quand nous crûmes la voir disparaître, elle emporta notre dernière espérance.

Désormais, à chaque seconde, nous nous attendions à être engloutis, dans la chute de la maison. Elle se trouvait minée, elle n’était sans doute portée que par quelque gros mur, qui allait l’entraîner tout entière, en s’écroulant. Mais ce dont je tremblais surtout, c’était de sentir la toiture fléchir sous notre poids. La maison aurait peut-être tenu toute la nuit ; seulement, les tuiles s’affaissaient, battues et trouées par les poutres. Nous nous étions réfugiés vers la gauche, sur des chevrons solides encore. Puis, ces chevrons eux-mêmes parurent faiblir. Certainement, ils s’enfonceraient, si nous restions tous les cinq entassés sur un si petit espace.

Depuis quelques minutes, mon frère Pierre avait remis sa pipe à ses lèvres, d’un geste machinal. Il tordait sa moustache de vieux soldat, les sourcils froncés, grognant de sourdes paroles. Ce danger croissant qui l’entourait et contre lequel son courage ne pouvait rien, commençait à l’impatienter fortement. Il avait craché deux ou trois fois dans l’eau, d’un air de colère méprisante. Puis, comme nous enfoncions toujours, il se décida, il descendit la toiture.

— Pierre ! Pierre ! criai-je, ayant peur de comprendre.

Il se retourna et me dit tranquillement :

— Adieu, Louis… Vois-tu, c’est trop long pour moi. Ça vous fera de la place.

Et, après avoir jeté sa pipe la première, il se précipita lui-même, en ajoutant :

— Bonsoir, j’en ai assez !

Il ne reparut pas. Il était nageur médiocre. D’ailleurs, il s’abandonna sans doute, le cœur crevé par notre ruine et par la mort de tous les nôtres, ne voulant pas leur survivre.

Deux heures du matin sonnèrent à l’église. La nuit allait finir, cette horrible nuit déjà si pleine d’agonies et de larmes. Peu à peu, sous nos pieds, l’espace encore sec se rétrécissait ; c’était un murmure d’eau courante, de petits flots caressants qui jouaient et se poussaient. De nouveau, le courant avait changé ; les épaves passaient à droite du village, flottant avec lenteur, comme si les eaux près d’atteindre leur plus haut niveau, se fussent reposées, lasses et paresseuses.

Gaspard, brusquement, retira ses souliers et sa veste. Depuis un instant, je le voyais joindre les mains, s’écraser les doigts. Et, comme je l’interrogeais :

— Écoutez, grand-père, dit-il, je meurs, à attendre. Je ne puis plus rester… Laissez-moi faire, je la sauverai.

Il parlait de Véronique. Je voulus combattre son idée. Jamais il n’aurait la force de porter la jeune fille jusqu’à l’église. Mais lui, s’entêtait.

— Si ! si ! j’ai de bons bras, je me sens fort… Vous allez voir !

Et il ajoutait qu’il préférait tenter ce sauvetage tout de suite, qu’il devenait faible comme un enfant, à écouter ainsi la maison s’émietter sous nos pieds.

— Je l’aime, je la sauverai, répétait-il.

Je demeurai silencieux, j’attirai Marie contre ma poitrine. Alors, il crut que je lui reprochais son égoïsme d’amoureux, il balbutia :

— Je reviendrai prendre Marie, je vous le jure. Je trouverai bien un bateau, j’organiserai un secours quelconque… Ayez confiance, grand-père.

Il ne conserva que son pantalon. Et, à demi-voix, rapidement, il adressait des recommandations à Véronique : elle ne se débattrait pas, elle s’abandonnerait sans un mouvement, elle n’aurait pas peur surtout. La jeune fille, à chaque phrase, répondait oui, d’un air égaré. Enfin, après avoir fait un signe de croix, bien qu’il ne fût guère dévot d’habitude, il se laissa glisser sur le toit, en tenant Véronique par une corde qu’il lui avait nouée sous les bras. Elle poussa un grand cri, battit l’eau de ses membres, puis, suffoquée, s’évanouit.

— J’aime mieux ça, me cria Gaspard. Maintenant, je réponds d’elle.

On s’imagine avec quelle angoisse je les suivis des yeux. Sur l’eau blanche, je distinguais les moindres mouvements de Gaspard. Il soutenait la jeune fille, à l’aide de la corde, qu’il avait enroulée autour de son propre cou ; et il la portait ainsi, à demi jetée sur son épaule droite. Ce poids écrasant l’enfonçait par moments ; pourtant, il avançait, nageant avec une force surhumaine. Je ne doutais plus, il avait déjà parcouru un tiers de la distance, lorsqu’il se heurta à quelque mur caché sous l’eau. Le choc fut terrible. Tous deux disparurent. Puis, je le vis reparaître seul ; la corde devait s’être rompue. Il plongea à deux reprises. Enfin, il revint, il ramenait Véronique, qu’il reprit sur son dos. Mais il n’avait plus de corde pour la tenir, elle l’écrasait davantage. Cependant, il avançait toujours. Un tremblement me secouait, à mesure qu’ils approchaient de l’église. Tout à coup, je voulus crier, j’apercevais des poutres qui arrivaient de biais. Ma bouche resta grande ouverte : un nouveau choc les avait séparés, les eaux se refermèrent.

À partir de ce moment, je demeurai stupide. Je n’avais plus qu’un instinct de bête veillant à sa conservation. Quand l’eau avançait, je reculais. Dans cette stupeur, j’entendis longtemps un rire, sans m’expliquer qui riait ainsi près de moi. Le jour se levait, une grande aurore blanche. Il faisait bon, très frais et très calme, comme au bord d’un étang dont la nappe s’éveille avant le lever du soleil. Mais le rire sonnait toujours ; et, en me tournant, je trouvai Marie, debout dans ses vêtements mouillés. C’était elle qui riait.

Ah ! la pauvre chère créature, comme elle était douce et jolie, à cette heure matinale ! Je la vis se baisser, prendre dans le creux de sa main un peu d’eau, dont elle se lava la figure. Puis, elle tordit ses beaux cheveux blonds, elle les noua derrière sa tête. Sans doute, elle faisait sa toilette, elle semblait se croire dans sa petite chambre, le dimanche, lorsque la cloche sonnait gaiement. Et elle continuait à rire, de son rire enfantin, les yeux clairs, la face heureuse.

Moi, je me mis à rire comme elle, gagné par sa folie. La terreur l’avait rendue folle, et c’était une grâce du ciel, tant elle paraissait ravie de la pureté de cette aube printanière.

Je la laissais se hâter, ne comprenant pas, hochant la tête tendrement. Elle se faisait toujours belle. Puis, quand elle se crut prête à partir, elle chanta un de ses cantiques de sa fine voix de cristal. Mais, bientôt, elle s’interrompit, elle cria, comme si elle avait répondu à une voix qui l’appelait et qu’elle entendait seule :

— J’y vais ! j’y vais !

Elle reprit son cantique, elle descendit la pente du toit, elle entra dans l’eau, qui la recouvrit doucement, sans secousse. Je n’avais pas cessé de sourire. Je regardais d’un air heureux la place où elle venait de disparaître.

Ensuite, je ne me souviens plus. J’étais tout seul sur le toit. L’eau avait encore monté. Une cheminée restait debout, et je crois que je m’y cramponnais de toutes mes forces, comme un animal qui ne veut pas mourir. Ensuite, rien, rien, un trou noir, le néant.


VI


Pourquoi suis-je encore là ? On m’a dit que les gens de Saintin étaient venus vers six heures, avec des barques, et qu’ils m’avaient trouvé couché sur une cheminée, évanoui. Les eaux ont eu la cruauté de ne pas m’emporter après tous les miens, pendant que je ne sentais plus mon malheur.

C’est moi, le vieux, qui me suis entêté à vivre. Tous les autres sont partis, les enfants au maillot, les filles à marier, les jeunes ménages, les vieux ménages. Et moi, je vis ainsi qu’une herbe mauvaise, rude et séchée, enracinée aux cailloux ! Si j’avais du courage, je ferais comme Pierre, je dirais : « J’en ai assez, bonsoir ! » et je me jetterais dans la Garonne, pour m’en aller par le chemin que tous ont suivi. Je n’ai plus un enfant, ma maison est détruite, mes champs sont ravagés. Oh ! le soir, quand nous étions tous à table, les vieux au milieu, les plus jeunes à la file, et que cette gaieté m’entourait et me tenait chaud ! Oh ! les grands jours de la moisson et de la vendange, quand nous étions tous au travail, et que nous rentrions gonflés de l’orgueil de notre richesse ! Oh ! les beaux enfants et les belles vignes, les belles filles et les beaux blés, la joie de ma vieillesse, la vivante récompense de ma vie entière ! Puisque tout cela est mort, mon Dieu ! pourquoi voulez-vous que je vive ?

Il n’y a pas de consolation. Je ne veux pas de secours. Je donnerai mes champs aux gens du village qui ont encore leurs enfants. Eux, trouveront le courage de débarrasser la terre des épaves et de la cultiver de nouveau. Quand on n’a plus d’enfants, un coin suffit pour mourir.

J’ai eu une seule envie, une dernière envie. J’aurais voulu retrouver les corps des miens, afin de les faire enterrer dans notre cimetière, sous une dalle où je serais allé les rejoindre. On racontait qu’on avait repêché, à Toulouse, une quantité de cadavres emportés par le fleuve. Je me suis décidé à tenter le voyage.

Quel épouvantable désastre ! Près de deux mille maisons écroulées ; sept cents morts ; tous les ponts emportés ; un quartier rasé, noyé sous la boue ; des drames atroces ; vingt mille misérables demi-nus et crevant la faim ; la ville empestée par les cadavres, terrifiée par la crainte du typhus ; le deuil partout, les rues pleines de convois funèbres, les aumônes impuissantes à panser les plaies. Mais je marchais sans rien voir, au milieu de ces ruines. J’avais mes ruines, j’avais mes morts, qui m’écrasaient.

On me dit qu’en effet beaucoup de corps avaient pu être repêchés. Ils étaient déjà ensevelis, en longues files, dans un coin du cimetière. Seulement, on avait eu le soin de photographier les inconnus. Et c’est parmi ces portraits lamentables que j’ai trouvé ceux de Gaspard et de Véronique. Les deux fiancés étaient demeurés liés l’un à l’autre, par une étreinte passionnée, échangeant dans la mort leur baiser de noces. Ils se serraient encore si puissamment, les bras raidis, la bouche collée sur la bouche, qu’il aurait fallu leur casser les membres pour les séparer. Aussi les avait-on photographiés ensemble, et ils dormaient ensemble sous la terre.

Je n’ai plus qu’eux, cette image affreuse, ces deux beaux enfants gonflés par l’eau, défigurés, gardant encore sur leurs faces livides l’héroïsme de leur tendresse. Je les regarde, et je pleure.


FIN