L’Orco (RDDM)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L’ORCO.

Nous étions, comme de coutume, réunis sous la treille. La soirée était orageuse, l’air pesant et le ciel chargé de nuages noirs que sillonnaient de fréquens éclairs. Nous gardions tous un silence mélancolique. On eût dit que la tristesse de l’atmosphère eût gagné nos cœurs, et nous nous sentions involontairement disposés aux larmes. Beppa surtout paraissait livrée à de douloureuses pensées. En vain l’abbé, qui s’effrayait des fâcheuses dispositions de l’assemblée, avait-il essayé, à plusieurs reprises et de toutes les manières, de ranimer la gaieté, ordinairement si vive, de notre amie. Ni questions, ni sarcasmes, ni prières, n’avaient pu la tirer de sa rêverie ; les yeux fixés au ciel, promenant au hasard ses doigts sur les cordes frémissantes de sa guitare, elle semblait avoir perdu le souvenir de ce qui se passait autour d’elle, et ne plus s’inquiéter d’autre chose que des sons plaintifs qu’elle faisait rendre à son instrument et de la course capricieuse des nuages. Le bon Panorio, rebuté parle mauvais succès de ses tentatives, prit le parti de s’adresser à moi.

— Allons ! me dit-il, cher Zorzi ; essaie à ton tour, sur la belle capricieuse, le pouvoir de ton amitié. Il existe entre vous deux une sorte de sympathie magnétique, plus forte que tous mes raisonnemens, et le son de ta voix réussit à la tirer de ses distractions les plus profondes.

— Cette sympathie magnétique dont tu me parles, répondis-je, cher abbé, vient de l’identité de nos sentimens. Nous avons souffert de la même manière et pensé les mêmes choses, et nous nous conPage:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/589 Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/590 Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/591 Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/592 Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/593 Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/594 Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/595 Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/596 Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/597 Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/598 Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/599 Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/600 Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/601 Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/602 Un chœur de malédictions éclata sur le Bucentaure qui s’approchait avec une rapidité toujours croissante. Puis un nouveau silence se fit, et la voix reprit :

— Hais-tu ou aimes-tu ?

L’inconnue hésita un moment ; puis, d’une voix éclatante comme le tonnerre, elle s’écria : — J’aime ?

Alors la voix dit :

— Tu as accompli ta destinée. Tu aimes l’Autriche ! Meurs, Venise !

Un grand cri, un cri déchirant, désespéré, fendit l’air, et Franz disparut sous les flots. En remontant à la surface, il ne vit plus rien, ni la gondole, ni le Bucentaure, ni sa bien-aimée. Seulement, à l’horizon, brillaient de petites lumières ; c’étaient les fanaux des pêcheurs de Murano. Il nagea du côté de leur île, et y arriva au bout d’une heure. Pauvre Venise !

Beppa avait fini de parler ; des larmes coulaient de ses yeux. Nous les regardâmes couler en silence, sans chercher à la consoler. Mais tout d’un coup elle les essuya, et nous dit avec sa vivacité capricieuse : Eh bien ! qu’avez-vous donc à être si tristes ? Est-ce là l’effet que produisent sur vous les contes de fées ? N’avez-vous jamais entendu parler de l’Orco, le Trilby vénitien ? Ne l’avez-vous jamais rencontré le soir, dans les églises ou sur les lagunes ? C’est un bon diable, qui ne fait de mal qu’aux oppresseurs et aux traîtres. On peut dire que c’est le véritable génie de Venise. Mais le vice-roi ayant appris indirectement et confusément l’aventure périlleuse du comte de Lichtenstein, fit prier le patriarche de faire un grand exorcisme sur les lagunes, et depuis ce temps l’Orco n’a point reparu.

George Sand.