L’Utopie (More, trad. Stouvenel)/Livre 2/Titre 7

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Traduction par Victor Stouvenel.
Paulin (p. 231-254).
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Titre 7


DE LA GUERRE


« Les Utopiens ont la guerre en abomination, comme une chose brutalement animale, et que l’homme néanmoins commet plus fréquemment qu’aucune espèce de bête féroce. Contrairement aux mœurs de presque toutes les nations, rien de si honteux, en Utopie, que de chercher la gloire sur les champs de bataille. Ce n’est pas à dire pour cela qu’ils ne s’exercent avec beaucoup d’assiduité à la discipline militaire ; les femmes elles-mêmes y sont obligées, aussi bien que les hommes ; certains jours sont fixés pour les exercices, afin que personne ne se trouve inhabile au combat quand le moment de combattre est venu.

« Mais les Utopiens ne font jamais la guerre sans de graves motifs. Ils ne l’entreprennent que pour défendre leurs frontières, ou pour repousser une invasion ennemie sur les terres de leurs alliés, ou pour délivrer de la servitude et du joug d’un tyran un peuple opprimé par le despotisme. En cela, ils ne consultent pas leurs intérêts, ils ne voient que le bien de l’humanité.

« La république d’Utopie porte gratuitement secours à ses amis, non seulement dans le cas d’une agression armée, mais quelquefois encore pour obtenir vengeance et réparation d’une injure. Cependant, elle n’agit ainsi que lorsqu’elle a été consultée, avant la déclaration de guerre ; alors, elle examine sérieusement la justice de la cause, et si le peuple qui a commis le dommage ne veut pas le réparer, il est déclaré seul auteur et seul responsable de tous les maux de la guerre.

« Les Utopiens prennent cette décision extrême toutes les fois qu’un pillage a été exercé par invasion armée. Mais leur colère n’est jamais plus terrible, que lorsque les négociants d’une nation amie, sous prétexte de quelques lois iniques, ou d’après une interprétation perfide des lois bonnes, ont subi à l’étranger des vexations injustes au nom de la justice.

« Telle fut l’origine de la guerre qu’ils entreprirent, un peu avant la génération présente, contre les Alaopolites et en faveur des Néphélogètes.

« Les Alaopolites, au dire des Néphélogètes, avaient causé à quelques-uns de leurs marchands un tort considérable, sous un prétexte légal. Soit que la plainte fût bien ou mal fondée, toujours est-il qu’il en résulta une guerre atroce. Aux haines et aux forces des deux principaux ennemis, se joignirent les passions et les secours des pays voisins. De puissantes nations furent ébranlées, d’autres violemment abattues. Cette déplorable succession de maux ne finit que par l’entière défaite et la servitude des Alaopolites, que les Utopiens (attendu que cette guerre ne leur était pas personnelle) soumirent à la domination des Néphélogètes. Cependant, ces derniers étaient loin d’approcher de la situation florissante des Alaopolites.

« C’est avec une pareille vigueur que nos insulaires poursuivent l’injure de leurs amis, même quand il ne s’agit que de leur argent. Ils sont moins zélés pour leurs propres affaires. Arrive-t-il à quelques citoyens d’être dépouillés de leurs biens, à l’étranger, victimes de quelque fourberie ? Pourvu qu’il n’y ait pas eu attentat contre les personnes, ils se vengent du peuple qui a consommé l’outrage en cessant tout commerce avec lui, jusqu’à ce qu’il ait donné satisfaction.

« Ce n’est pas qu’ils aient moins à cœur les intérêts de leurs concitoyens que ceux de leurs alliés ; mais ils souffrent plus impatiemment les friponneries exercées au préjudice de ces derniers, parce que le négociant qui n’est pas Utopien perd alors une partie de sa fortune privée, et que cette perte est pour lui un malheur grave, tandis que l’Utopien ne perd jamais que sur la fortune publique, ou plutôt sur l’abondance et le superflu de son pays ; car, autrement, l’exportation est prohibée. Voilà pourquoi, en Utopie, les pertes d’argent n’affectent que très faiblement les individus. Ils pensent donc avec raison qu’il serait trop cruel de venger, par la mort d’un grand nombre d’hommes, un dommage qui ne peut atteindre ni la vie ni le bien-être de leurs concitoyens.

« Au reste, s’il arrive qu’un Utopien soit maltraité ou tué injustement, par suite de délibération publique ou de préméditation privée, la république charge ses ambassadeurs de vérifier le fait ; elle demande qu’on lui livre les coupables, et, en cas de refus, rien ne peut l’apaiser qu’une prompte déclaration de guerre. Dans le cas contraire, les auteurs du crime sont punis de mort ou d’esclavage.

« Les Utopiens pleurent amèrement sur les lauriers d’une victoire sanglante ; ils en sont même honteux, estimant absurde d’acheter les plus brillants avantages au prix du sang humain. Pour eux, le plus beau titre de gloire, c’est d’avoir vaincu l’ennemi à force d’habileté et d’artifices. C’est alors qu’ils célèbrent des triomphes publics, et qu’ils dressent des trophées, comme après une action héroïque ; c’est alors qu’ils se vantent d’avoir agi en hommes et en héros, toutes les fois qu’ils ont vaincu par la seule puissance de la raison, ce que ne peut faire aucun des animaux, excepté l’homme. Les lions, disent-ils, les ours, les sangliers, les loups, les chiens, et les autres bêtes féroces ne savent employer pour se battre que la force du corps ; la plupart d’entre elles nous surpassent en audace et en vigueur, et toutes cependant cèdent à l’emprise de l’intelligence et de la raison.

« En faisant la guerre, les Utopiens n’ont d’autre objet que d’obtenir ce qui les aurait empêchés de la déclarer, si leurs réclamations avaient été satisfaites avant la rupture de la paix. Quand toute satisfaction est impossible, ils se vengent des provocateurs de manière à arrêter par la terreur ceux qui oseraient tenter, à l’avenir, de pareilles entreprises. Tel est le but des Utopiens dans l’exécution de leurs projets, but qu’ils se hâtent d’atteindre énergiquement et avec vitesse, cherchant plutôt à éviter le péril qu’à recueillir une vaine renommée.

« La guerre à peine déclarée, ils ont soin de faire afficher en secret, le même jour, et dans les lieux les plus apparents du pays ennemi, des proclamations revêtues du sceau de l’État. Ces proclamations promettent des récompenses magnifiques au meurtrier du prince ennemi ; et d’autres récompenses moins considérables, quoique fort séduisantes encore, pour les têtes d’un certain nombre d’individus, dont les noms sont écrits sur ces lettres fatales. Les Utopiens proscrivent de cette manière les conseillers ou les ministres, qui sont, après le prince, les premiers auteurs de l’offense.

« Le salaire promis au meurtre est doublé pour celui qui livre vivant l’un des proscrits. Ceux-là même dont la tête a été mise à prix sont invités à trahir leurs partisans, par l’offre de semblables récompenses, et par la promesse de l’impunité.

« Cette mesure a pour effet de mettre bientôt les chefs du parti contraire en état de suspicion mutuelle. Ils n’ont plus entre eux ni confiance ni sûreté ; ils se craignent les uns les autres, et cette crainte n’est pas chimérique. Car il est de fait que souvent plusieurs, et surtout le prince, ont été trahis par les hommes en qui ils avaient placé leur plus ferme espérance. Tant l’or a de puissance pour entraîner au crime ! Aussi, les Utopiens ne le ménagent-ils pas en cette circonstance. Ils récompensent de la plus généreuse gratitude ceux qu’ils poussent au milieu des dangers de la trahison ; et ils ont soin que la grandeur du péril soit largement compensée par la magnificence du bienfait.

« C’est pourquoi ils promettent aux traîtres, non seulement d’immenses sommes d’argent, mais encore la propriété perpétuelle de terres d’un gros revenu, situées en lieu sûr chez leurs alliés. Et ils tiennent fidèlement parole.

« Cet usage de trafiquer de ses ennemis, de mettre leurs têtes à l’enchère, est réprouvé partout ailleurs comme une lâcheté cruelle propre seulement aux âmes dégradées. Les Utopiens, eux, s’en glorifient comme d’une action de haute prudence qui termine sans combat les guerres les plus terribles. Ils s’en honorent comme d’une action d’humanité et de miséricorde qui rachète, au prix de la mort d’une poignée de coupables, les vies de plusieurs milliers d’innocents des deux partis, destinés à périr sur le champ de bataille. Car la pitié des Utopiens embrasse les soldats de tous les drapeaux ; ils savent que le soldat ne va pas de lui-même à la guerre, mais qu’il y est entraîné par les ordres et les fureurs des princes.

« Si les moyens précédents restent sans effet, nos insulaires sèment et nourrissent la division et la discorde, en donnant au frère du prince ou à quelque autre grand personnage l’espoir de s’emparer du trône.

« Quand les factions intérieures languissent amorties, alors ils excitent les nations voisines de l’ennemi, ils les mettent aux prises avec lui, en exhumant quelqu’un de ces vieux titres dont jamais ne manquent les rois ; en même temps ils promettent du secours à ces nouveaux alliés, leur versent de l’argent à flot, mais ne leur font passer que fort peu de citoyens.

« Les citoyens sont pour la république d’Utopie le trésor le plus cher et le plus précieux ; la considération que les habitants de l’île ont les uns pour les autres est tellement élevée, qu’ils ne consentiraient pas volontiers à échanger un des leurs contre un prince ennemi. Ils prodiguent l’or sans regret, parce qu’ils ne l’emploient qu’aux usages dont je viens de parler, parce que personne chez eux ne serait exposé à vivre moins commodément, quand même il leur faudrait dépenser jusqu’à leur dernier écu.

« D’ailleurs, outre les richesses renfermées dans l’île, ils sont encore, je crois vous l’avoir déjà dit, créanciers de plusieurs états, pour d’immenses capitaux. C’est avec une partie de cet argent qu’ils louent des soldats de tous pays, et principalement du pays des Zapolètes, qui est situé à l’est de l’Utopie, à une distance de cinq cent mille pas.

« Le Zapolète, peuple barbare, farouche et sauvage, ne se plaît qu’au milieu des forêts et des rochers où il a été nourri. Endurci à la peine, il souffre patiemment le froid, le chaud et le travail. Les délices de la vie lui sont inconnues ; il néglige l’agriculture, l’art de se bien loger et celui de se bien vêtir. Il ne possède d’autre industrie que le soin des troupeaux, et le plus souvent, il n’a d’autres moyens d’existence que la chasse et le pillage.

« Exclusivement nés pour la guerre, les Zapolètes recherchent et saisissent avidement toutes les occasions de la faire ; alors ils descendent par milliers de leurs montagnes, et vendent à vil prix leurs services à la première nation venue qui en a besoin. Le seul métier qu’ils sachent exercer est celui qui donne la mort ; mais ils se battent bravement et avec une fidélité incorruptible au service de ceux qui les engagent. Jamais ils ne s’enrôlent pour un espace de temps déterminé ; c’est toujours à la condition de passer le lendemain à l’ennemi, si l’ennemi leur offre une plus forte paye, et de revenir après sous leurs premiers drapeaux, s’ils y trouvent une légère augmentation de solde.

« Il est rare qu’une guerre s’élève en ces contrées, sans qu’il y ait des Zapolètes dans les deux camps opposés. Aussi voit-on journellement de très proches parents, des amis étroitement liés pendant qu’ils servaient la même cause, se battre ensuite avec le plus vif acharnement, dès que le hasard les disperse dans les rangs de deux partis contraires. Ils oublient famille, amitié, et s’entre-tuent avec une horrible rage, par la raison que deux souverains ennemis payent leur sang et leur fureur de quelques pièces de menue monnaie. La passion de l’argent est chez eux tellement forte, qu’un sou de plus sur leur solde journalière suffit pour les faire changer de drapeau. Cette passion a dégénéré en une avarice effrénée, et cependant inutile ; car ce que le Zapolète gagne par le sang, il le dépense par la débauche, et la débauche la plus misérable.

« Ce peuple fait la guerre pour les Utopiens, contre tout le monde, parce que nulle autre part il ne trouve meilleure paye. De leur côté, les Utopiens, qui recherchent les honnêtes gens pour en user convenablement, engagent très volontiers cette infâme soldatesque pour en abuser et pour la détruire. Quand donc ils ont besoin de Zapolètes, ils commencent par les séduire au moyen de brillantes promesses, puis les exposent toujours aux postes les plus dangereux. La plupart y périssent et ne reviennent jamais réclamer ce qu’on leur avait promis ; ceux qui survivent reçoivent exactement le prix convenu, et cette rigide bonne foi les encourage à braver plus tard le péril avec la même audace. Les Utopiens se soucient fort peu de perdre un grand nombre de ces mercenaires, persuadés qu’ils auront bien mérité du genre humain, s’ils peuvent un jour purger la terre de cette race impure de brigands.

« Outre les Zapolètes, les Utopiens emploient encore, en temps de guerre, les troupes des États dont ils prennent la défense, puis les légions auxiliaires de leurs autres alliés, enfin leurs propres citoyens, parmi lesquels ils choisissent un homme de talent et de cœur pour le mettre à la tête de toute l’armée.

« Ce général en chef a sous lui deux lieutenants, qui n’ont aucun pouvoir, tant qu’il est en état de commander. Dès que le général est tué ou pris, aussitôt l’un de ses deux lieutenants lui succède comme par droit d’hérédité, et ce dernier est à son tour remplacé par un troisième. Il suit de là que les dangers personnels du général, exposé comme un autre à tous les hasards de la guerre, ne peuvent jamais compromettre le salut de l’armée.

« Chaque cité lève et exerce des troupes parmi ceux qui s’engagent volontairement. Personne n’est enrôlé malgré soi dans la milice, pour les expéditions lointaines, par la raison qu’un soldat naturellement peureux, au lieu de se comporter bravement, ne peut qu’inspirer à ses camarades sa propre lâcheté. Néanmoins, en cas d’invasion, en cas de guerre à l’intérieur, l’on utilise tous les poltrons robustes et valides, en mêlant les uns avec de meilleurs soldats à bord des vaisseaux de l’État, et en disséminant les autres dans les places fortes. Là, pas de retraite ; l’ennemi est à deux pas, la fuite est impossible, et les camarades vous regardent. Cette position extrême étouffe la crainte de la mort ; et souvent l’excès du danger fait un lion du plus lâche des hommes.

« Si la loi ne contraint personne de marcher contre son gré à la frontière, elle permet aux femmes, qui le veulent bien, de suivre leur mari à l’armée. Loin d’y mettre obstacle, on les y exhorte fortement, et c’est pour elles un brillant titre d’honneur. Durant le combat, les époux sont placés au même poste, entourés de leurs fils, de leurs alliés et de leurs proches, afin que ceux-ci se prêtent un mutuel et rapide secours, qui sont portés de nature à se protéger les uns les autres, avec la plus ardente énergie.

« Le déshonneur et l’infamie attendent l’époux qui revient sans sa femme, le fils qui revient sans son père. Aussi, quand les Utopiens sont forcés d’en venir aux mains et que l’ennemi résiste, une longue et lugubre mêlée précipite le carnage et la mort. Ils cherchent de tout leur pouvoir à ne pas s’exposer eux-mêmes au combat, et à terminer la guerre au moyen des auxiliaires qu’ils tiennent à leur solde. Mais s’il y a pour eux nécessité absolue d’en venir aux mains, leur intrépidité, dans l’action, n’est pas moindre que leur prudence à l’éviter, tant que cela était possible.

« Ils ne jettent pas tout leur feu au premier choc. La résistance et la longueur d’une bataille fortifient peu à peu leur courage et l’exaltent à ce point qu’on les tuerait plutôt que de les faire reculer.

« Ce qui leur inspire cette valeur sublime, ce mépris de la mort et de la victoire, c’est la certitude de trouver toujours chez eux de quoi vivre parfaitement, sans éprouver aucune inquiétude sur le sort de leur famille, inquiétude qui partout ailleurs brise les âmes les plus généreuses. Ce qui accroît encore leur confiance, c’est leur habileté extrême dans la tactique militaire ; c’est enfin, et par-dessus tout, l’excellente éducation qu’ils puisent, dès l’enfance, dans les écoles et les institutions de la république. De bonne heure, ils apprennent à ne pas dédaigner assez la vie pour la prodiguer étourdiment ; mais aussi à ne pas l’aimer assez pour la retenir avec une honteuse avarice, quand l’honneur veut qu’on l’abandonne.

« Au plus fort de la mêlée, une troupe de jeunes gens d’élite, conjurés et dévoués à la mort, poursuit à outrance le chef de l’armée ennemie. Ils l’attaquent par surprise ou à découvert, de près ou de loin. Cette petite troupe, disposée en long triangle, ne prend ni halte ni repos. Continuellement, on la renouvelle avec des recrues toutes fraîches qui remplacent les soldats fatigués, et il est rare qu’elle ne réussisse pas à tuer le général ennemi, ou à le faire prisonnier, à moins qu’il ne se dérobe par la fuite.

« Les Utopiens, une fois victorieux, ne massacrent pas inutilement les vaincus. Ils aiment mieux prendre que tuer les fuyards, et jamais ils ne les poursuivent, sans tenir en même temps un corps de réserve rangé en bataille sous ses drapeaux. Excepté le cas où, les premières lignes enfoncées, l’arrière-garde emporte la victoire, ils laisseraient échapper tous les ennemis plutôt que de courir après, et d’habituer le soldat à rompre ses rangs en désordre. Ils se souviennent que maintes fois ils ont dû leur salut à cette tactique.

« En effet, souvent l’ennemi, après avoir mis en déroute complète le gros de l’armée utopienne, se rua sans ordre, enivré par le succès, à la poursuite des fuyards. Alors une faible réserve, attentive aux occasions, put rapidement changer la face du combat, en attaquant les vainqueurs à l’improviste, tandis qu’ils se dispersaient çà et là en négligeant toute précaution par excès de confiance. Ainsi la victoire la plus certaine fut quelquefois arrachée aux mains qui la tenaient, et les vaincus battirent à leur tour les vainqueurs.

« Il est difficile d’affirmer si les Utopiens sont plus habiles à dresser des embûches que prudents à les éviter. Vous croiriez qu’ils préparent une fuite, quand ils méditent tout le contraire ; et, réciproquement, s’ils avaient le dessein de fuir, vous ne pourriez le deviner. Lorsqu’ils se sentent trop inférieurs en position ou en nombre, ils décampent de nuit dans un profond silence, ou bien ils éludent le péril par quelque autre stratagème. Quelquefois, ils se retirent en plein jour, mais en si bon ordre, qu’il n’est pas moins dangereux de les attaquer pendant leur retraite, que lorsqu’ils offrent eux-mêmes la bataille.

« Ils ont grand soin de fortifier leur camp par des fossés larges et profonds ; les déblais sont rejetés à l’intérieur. Ces constructions ne sont pas livrées à des manœuvres, mais aux soldats eux-mêmes ; toute l’armée y travaille, excepté les sentinelles qui veillent en armes autour du camp, prêtes à faire avorter un coup de main. Par ce moyen, et avec autant de travailleurs, l’on voit s’achever rapidement, et en sûreté, de puissantes fortifications qui embrassent une immense étendue de terrain.

« Les armes défensives des Utopiens sont très solides, et cependant elles se prêtent si bien à toutes sortes de mouvements et de gestes qu’elles n’embarrassent pas même le soldat à la nage. L’un des premiers exercices militaires que l’on apprend aux soldats d’Utopie est celui de nager armés. Ils combattent de loin avec le javelot qu’ils lancent vigoureusement et à coup sûr, cavaliers comme fantassins ; et, de près, au lieu de se servir d’épées, ils frappent avec des haches, dont le tranchant ou le poids donnent inévitablement la mort, quelle que soit la direction du coup. Ils sont extrêmement ingénieux à inventer des machines de guerre ; et les nouvelles machines restent soigneusement cachées jusqu’au moment d’être mises en usage, de peur qu’étant connues auparavant elles ne deviennent un jouet ridicule plutôt qu’un objet d’utilité réelle. Ce que l’on recherche le plus dans leur fabrication, c’est la facilité du transport et l’aptitude à se tourner dans tous les sens.

« Les Utopiens observent si religieusement les trêves conclues avec l’ennemi qu’ils ne les violent pas même en cas de provocation. Ils ne ravagent pas les terres du pays conquis ; ils ne brûlent pas ses moissons ; ils vont jusqu’à empêcher, autant que cela est possible, qu’elles ne soient foulées sous les pieds des hommes et des chevaux, pensant qu’ils en auront besoin peut-être un jour.

« Jamais ils ne maltraitent un homme sans armes, à moins qu’il ne soit espion. Ils conservent les villes qui se rendent, et ne livrent pas au pillage celles qu’ils prennent d’assaut. Seulement, ils tuent les principaux chefs qui ont mis obstacle à la reddition de la place, et ils condamnent à l’esclavage le reste de ceux qui ont soutenu le siège. Quant à la foule indifférente et paisible, il ne lui est fait aucun mal. S’ils apprennent qu’un ou plusieurs assiégés aient conseillé la capitulation, ils leur donnent une part des biens des condamnés ; l’autre part est pour les troupes auxiliaires. Eux ne prennent rien du butin.

« La guerre finie, ce ne sont pas les alliés, en faveur desquels cette guerre avait été entreprise, qui en supportent les frais ; ce sont les vaincus. En vertu de ce principe, les Utopiens exigent de ces derniers d’abord de l’argent, qu’ils emploient aux usages que vous connaissez en cas de guerre à venir ; en second lieu, la cession de vastes domaines situés sur le territoire conquis, domaines qui rapportent à la république de très gros revenus.

« Actuellement, cette république a, en plusieurs pays de l’étranger, d’immenses revenus de cette espèce, qui, naissant peu à peu de causes diverses, donnent annuellement plus de sept cent mille ducats. Sur ces propriétés, l’État envoie des citoyens revêtus du titre de questeurs ; ceux-ci vivent magnifiquement, mènent grand train et versent encore de fortes sommes au Trésor. Souvent aussi, les Utopiens prêtent le produit de ces propriétés au peuple du pays où elles se trouvent, en attendant qu’il y ait nécessité d’en disposer eux-mêmes. Il est rare qu’ils en réclament le remboursement total. Une partie de ces domaines est affectée à ceux qui, cédant à la séduction, affrontent les périls dont je vous ai parlé.

« Dès qu’un prince a pris les armes contre l’Utopie et se prépare à envahir une des terres de sa domination, aussitôt les Utopiens rassemblent une armée formidable, et l’envoient attaquer l’ennemi hors des frontières. Ce n’est qu’à la dernière extrémité que nos insulaires font la guerre chez eux ; et il n’y a pas de nécessité au monde qui puisse les contraindre de faire entrer dans l’île un secours de troupes étrangères.