L’Utopie (More, trad. Stouvenel)/Livre 2/Titre 8

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Traduction par Victor Stouvenel.
Paulin (p. 254-293).
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Titre 8


DES RELIGIONS DE L’UTOPIE


« Les religions, en Utopie, varient non seulement d’une province à l’autre, mais encore dans les murs de chaque ville en particulier ; ceux-ci adorent le soleil, ceux-là divinisent la lune ou toute autre planète. Quelques-uns vénèrent comme Dieu suprême, un homme dont la gloire et la vertu jetèrent autrefois un vif éclat.

« Néanmoins, la plus grande partie des habitants, qui est aussi la plus sage, rejette ces idolâtries, et reconnaît un seul Dieu, éternel, immense, inconnu, inexplicable, au-dessus des perceptions de l’esprit humain, remplissant le monde entier de sa toute-puissance, et non de son étendue corporelle. Ce Dieu, ils l’appellent Père ; c’est à lui qu’ils rapportent les origines, les accroissements, les progrès, les révolutions, et les fins de toutes choses. C’est à lui seul qu’ils rendent les honneurs divins.

« Au reste, malgré la diversité de leurs croyances, tous les Utopiens conviennent en ceci : qu’il existe un être suprême, à la fois Créateur et Providence. Cet être est désigné dans la langue du pays par le nom commun de Mythra. La dissidence consiste en ce que Mythra n’est pas le même pour tous. Mais, quelle que soit la forme que chacun affecte à son Dieu, chacun adore sous cette forme la nature majestueuse et puissante, à qui seule appartient, du consentement général des peuples, le souverain empire de toutes choses.

« Cette variété de superstitions tend de jour en jour à disparaître et à se résoudre en une religion unique, qui paraît beaucoup plus raisonnable. Il est même probable que la fusion serait déjà opérée, sans les malheurs imprévus et personnels qui viennent mettre obstacle à la conversion d’un grand nombre ; plusieurs, au lieu d’attribuer au hasard les accidents de ce genre, les interprètent, dans leur terreur superstitieuse, comme un effet de la colère céleste, comme une vengeance que le Dieu, dont ils s’apprêtent à délaisser le culte, tire de leur apostasie.

« Cependant, quand ils eurent appris de nous le nom du Christ, sa doctrine, sa vie, ses miracles, l’admirable constance de tant de martyrs, dont le sang volontairement versé a soumis sous la loi de l’Évangile la plupart des nations de la terre, vous ne sauriez croire avec quel affectueux penchant ils reçurent cette révélation. Peut-être Dieu agissait-il secrètement dans leur âme ; peut-être le christianisme leur parut-il en tous points conforme à la secte qui obtient chez eux la plus grande faveur.

« Ce qui, à mon avis, contribua surtout à leur inspirer ces heureuses dispositions, ce fut le récit de la vie commune des premiers apôtres, si chère à Jésus-Christ, et actuellement encore en usage dans les sociétés des vrais et parfaits chrétiens.

« Quoi qu’il en soit, beaucoup d’entre eux embrassèrent notre religion et furent purifiés par l’eau sainte du baptême ; malheureusement, parmi nous quatre (la mort de deux de nos compagnons nous avait réduits à ce nombre), pas un n’était prêtre. Ils ne purent donc, quoique initiés au reste des mystères, recevoir les sacrements que les prêtres chez nous ont seuls pouvoir de conférer ; néanmoins, ils ont une idée fort exacte de ces sacrements, et même ils les désirent de telle sorte que je les entendis agiter avec la plus grande chaleur la question de savoir : si un citoyen choisi par eux ne pourrait pas acquérir le caractère de prêtre. À mon départ, ils n’avaient encore élu personne, mais ils paraissaient résolus à le faire.

« Les habitants de l’île, qui ne croient pas au christianisme, ne s’opposent point à sa propagation, et ne maltraitent en aucune façon les nouveaux convertis. Un seul de nos néophytes fut arrêté en ma présence. Récemment baptisé, il prêchait en public, malgré nos conseils, avec plus de zèle que de prudence. Entraîné par sa bouillante ferveur, il ne se contentait pas d’élever au premier rang la religion chrétienne, il damnait incontinent toutes les autres, vociférant contre leurs mystères qu’il traitait de profanes, contre leurs sectateurs qu’il maudissait comme des impies et des sacrilèges dignes de l’enfer. Ce néophyte, après avoir déclamé longtemps sur ce ton-là, fut arrêté, non pas sous la prévention d’outrage au culte, mais comme ayant excité du tumulte parmi le peuple. Il passa en jugement et fut condamné à l’exil.

« Les Utopiens mettent au nombre de leurs institutions les plus anciennes celle qui prescrit de ne faire tort à personne pour sa religion. Utopus, à l’époque de la fondation de l’empire, avait appris qu’avant son arrivée, les indigènes étaient en guerre continuelle au sujet de la religion. Il avait aussi remarqué que cette situation du pays lui en avait puissamment facilité la conquête, parce que les sectes dissidentes, au lieu de se réunir en masse, combattaient isolées et à part. Dès qu’il fut victorieux et maître, il se hâta de décréter la liberté de religion. Cependant, il ne proscrivit pas le prosélytisme qui propage la foi au moyen du raisonnement, avec douceur et modestie ; qui ne cherche pas à détruire par la force brutale la religion contraire, s’il ne réussit pas à persuader ; qui enfin n’emploie ni la violence, ni l’injure. Mais l’intolérance et le fanatisme furent punis de l’exil ou de l’esclavage.

« Utopus, en décrétant la liberté religieuse, n’avait pas seulement en vue le maintien de la paix que troublaient naguère des combats continuels et des haines implacables ; il pensait encore que l’intérêt de la religion elle-même commandait une pareille mesure. Jamais il n’osa rien statuer témérairement en matière de foi, incertain si Dieu n’inspirait pas lui-même aux hommes des croyances diverses, afin d’éprouver, pour ainsi dire, cette grande multitude de cultes variés. Quant à l’emploi de la violence et des menaces pour contraindre un autre à croire comme soi, cela lui parut tyrannique et absurde. Il prévoyait que si toutes les religions étaient fausses, à l’exception d’une seule, le temps viendrait où, à l’aide de la douceur et de la raison, la vérité se dégagerait elle-même, lumineuse et triomphante, de la nuit de l’erreur.

« Au contraire, lorsque la controverse se fait en tumulte et les armes à la main, comme les plus méchants hommes sont les plus entêtés, il arrive que la meilleure et la plus sainte religion finit par être enterrée sous une foule de superstitions vaines, ainsi qu’une belle moisson sous les ronces et les broussailles. Voilà pourquoi Utopus laissa à chacun liberté entière de conscience et de foi.

« Néanmoins, il flétrit sévèrement, au nom de la morale, l’homme qui dégrade la dignité de sa nature, au point de penser que l’âme meurt avec le corps, ou que le monde marche au hasard, et qu’il n’y a point de providence.

« Les Utopiens croient donc à une vie future, où des châtiments sont préparés au crime et des récompenses à la vertu. Ils ne donnent pas le nom d’homme à celui qui nie ces vérités, et qui ravale la nature sublime de son âme à la vile condition d’un corps de bête ; à plus forte raison ne l’honorent-ils pas du titre de citoyen, persuadés que, s’il n’était pas enchaîné par la crainte, il foulerait aux pieds, comme un flocon de neige, les mœurs et les institutions sociales. Qui peut douter, en effet, qu’un individu qui n’a d’autre frein que le code pénal, d’autre espérance que la matière et le néant, ne se fasse un jeu d’éluder adroitement et en secret les lois de son pays, ou de les violer par la force, pourvu qu’il contente sa passion et son égoïsme ?

« À ces matérialistes, on ne rend aucun honneur, on ne communique aucune magistrature, aucune fonction publique. On les méprise comme des êtres d’une nature inerte et impuissante. Du reste, on ne les condamne à aucune peine, dans la conviction qu’il n’est au pouvoir de personne de sentir suivant sa fantaisie. On n’emploie pas non plus la menace pour les contraindre de dissimuler leur opinion. La dissimulation est proscrite en Utopie, et le mensonge y est en horreur, comme touchant de très près à la fourberie. Seulement, il leur est interdit de soutenir leurs principes en public auprès du vulgaire ; mais ils peuvent le faire en particulier avec les prêtres et d’autres graves personnages. On les engage même fortement à des conférences de ce genre, dans l’espoir que leur délire cédera enfin à la raison.

« Grand nombre d’Utopiens professent un système diamétralement opposé au matérialisme ; et comme leurs idées ne sont ni dangereuses, ni tout à fait dépourvues de bon sens, on n’empêche pas leur propagation. Ces derniers, tombant dans un excès contraire, prétendent que les âmes des bêtes sont immortelles comme les nôtres, quoique bien inférieure sous le double rapport de la dignité et du bonheur qui leur est destiné.

« Tous les Utopiens, à part une très faible minorité, ont la conviction intime qu’une félicité immense attend l’homme au-delà du tombeau. C’est pourquoi ils pleurent sur les malades, jamais sur les morts, excepté le cas où le moribond quitte la vie inquiet et malgré lui. La crainte de la mort est pour eux d’un mauvais augure ; il leur semble qu’il n’y a que des âmes sans espoir et dont la conscience est coupable qui puissent trembler devant l’éternité, comme si elles sentaient déjà s’avancer leur supplice. En outre, Dieu, suivant leur opinion, ne reçoit pas avec plaisir l’homme qui n’accourt pas de bon cœur à sa voix, mais que la mort traîne en sa présence tout rebelle et chagrin.

« Ceux qui voient quelqu’un mourir ainsi en ont horreur ; ils enlèvent le défunt, tristes et en silence ; puis, après avoir supplié la divine clémence de lui pardonner ses faiblesses, ils enterrent son cadavre.

« Personne, au contraire, ne pleure un citoyen qui sait mourir gaiement et plein d’espoir. Des chants de joie accompagnent ses funérailles ; l’on recommande à Dieu son âme avec ferveur, et l’on brûle son corps avec respect, mais sans affliction. Sur le lieu de la sépulture s’élève une colonne qui porte gravés les titres du défunt. Ses amis, revenus chez eux, s’entretiennent de ses actions et de ses mœurs ; et ce qu’ils se plaisent à raconter le plus souvent, c’est l’histoire de son glorieux trépas.

« Ces honneurs adressés à la mémoire des gens de bien sont, aux yeux de nos insulaires, un encouragement efficace à la vertu, et de plus un culte infiniment agréable aux morts. Car les morts, d’après les préjugés de la plupart des Utopiens, assistent aux entretiens des vivants, quoique invisibles à la courte vue des mortels. Il ne conviendrait pas au sort des bienheureux de n’être pas libres de se transporter où bon leur semble ; et l’on pourrait justement les accuser d’ingratitude, s’ils étaient indifférents au désir de revoir des amis qui leur étaient unis sur la terre par les liens de l’amour et de la charité. Mais il ne saurait en être ainsi, puisque l’amour et la charité, loin de s’éteindre après la mort, dans le cœur des élus, doivent probablement s’y accroître, comme toutes les autres perfections. Par conséquent, suivant les idées utopiennes, les morts se mêlent à la société des vivants, et sont témoins de leurs actions et de leurs discours. Cette foi à la présence des ancêtres inspire à ce peuple une confiance extrême dans ses entreprises, car elle lui assure la protection et l’appui de puissants défenseurs ; de plus, elle empêche une foule de crimes cachés.

« Quant aux augures et autres moyens superstitieux de divination, si fort en usage chez les autres nations, nos insulaires les rejettent et s’en moquent.

« Ils vénèrent les miracles qui arrivent sans le concours des lois de la nature, les regardant comme des œuvres qui attestent la présence de la divinité. Ils affirment même que plusieurs miracles ont été opérés dans leur pays, et que souvent, au milieu de crises dangereuses, les prières publiques et une grande foi ont obtenu des prodiges qui ont sauvé l’empire.

« Ils croient que contempler l’univers, et louer l’auteur des merveilles de la création, est un culte agréable à Dieu.

« Cependant il se trouve parmi eux une classe nombreuse de citoyens qui, par esprit de religion, négligent la science, dédaignent de s’appliquer à la connaissance des choses, renoncent enfin à toute espèce de contemplation et de loisir. Ces hommes cherchent à mériter le ciel uniquement par la vie active et par de bons offices envers le prochain. Les uns soignent les malades ; les autres réparent les routes et les ponts, nettoient les canaux, nivellent les terrains, tirent des carrières la pierre et le sable, abattent et coupent les arbres, portent aux villes, sur des charrettes à chevaux, le bois, le grain, les fruits et les autres denrées de la campagne.

« Non seulement ils travaillent pour le public, mais ils se mettent encore au service des particuliers, comme de simples domestiques, plus soumis et plus empressés que l’esclave. Ils se chargent de bon cœur et avec plaisir des plus sales besognes, des ouvrages les plus rudes et les plus difficiles, où la peine, le dégoût et le désespoir épouvantent la plupart des hommes. Ils se livrent sans relâche au travail et à la fatigue, afin de procurer à autrui du loisir et du repos. Et, pour tout cela, ils n’exigent aucune reconnaissance. Ils ne censurent pas la vie des autres, et ne se glorifient nullement de tout le bien qu’ils font. Plus ils s’abaissent par dévouement au niveau de l’esclave, plus ils s’élèvent en honneur dans l’estime publique.

« Cette classe d’hommes dévoués se divise en deux sectes :

« Les uns renoncent au mariage. Non seulement ils s’abstiennent du commerce des femmes, mais encore ils rejettent l’usage de la viande, et quelques-uns même celui de la chair de tous les animaux, sans exception. Ils se privent de tous les plaisirs de cette vie, comme étant choses dangereuses ; ils n’aspirent qu’à mériter les délices de la vie future à force de veilles et de sueurs. L’espoir de goûter bientôt ces délices les rend allègres et vigoureux.

« Les autres, non moins affamés de travail, préfèrent l’état de mariage, dont ils apprécient les obligations et les douceurs. Ils pensent qu’ils se doivent à la nature et qu’ils doivent des enfants à la patrie. Ils ne fuient pas les plaisirs, pourvu que ces plaisirs ne les distraient pas du travail. Ils mangent la chair des quadrupèdes, afin de se rendre plus robustes et plus capables de supporter la fatigue.

« Les Utopiens croient ces derniers plus sages et les premiers plus saints. Si, néanmoins, ceux qui préfèrent le célibat au mariage, la peine au repos, appuyaient cette conduite sur le bon sens et la raison, les Utopiens en riraient de pitié. Mais ils professent à l’égard de ces hommes extraordinaires une vive admiration et un profond respect, parce que la religion est le mobile de leur dévouement et parce que l’on se garde scrupuleusement, en Utopie, de rien décider en matière de religion. Ces rigides sectaires s’appellent Buthresques dans la langue du pays ; cette dénomination répond chez nous à celle de religieux.

« Les prêtres d’Utopie sont d’une sainteté éminente, et par conséquent en fort petit nombre ; car chaque cité n’en a que treize attachés au service d’un pareil nombre de temples. Cependant, il faut excepter le cas de guerre ; alors sept prêtres accompagnent l’armée, et l’on est obligé d’en nommer sept autres à leur place. Les titulaires reprennent leurs fonctions dès qu’ils sont de retour. Les suppléants succèdent par ordre aux anciens, au fur et à mesure que ceux-ci viennent à mourir ; en attendant ils assistent le pontife. Dans chaque ville il y a un pontife au-dessus des autres prêtres.

« Les prêtres, comme les autres magistrats, sont élus par le peuple au scrutin secret, afin d’éviter l’intrigue ; le collége sacerdotal de la cité consacre les nouveaux élus. Ils président aux choses divines, veillent sur les religions, et sont en quelque sorte les censeurs des mœurs. Il est honteux d’être cité à comparaître devant eux et de recevoir leurs reproches ; c’est une marque de vie peu régulière. Du reste, s’ils ont le droit de conseil et de réprimande, il n’appartient qu’au prince et aux magistrats de faire arrêter et de poursuivre criminellement les coupables. Le pouvoir du prêtre se borne à interdire les mystères sacrés aux hommes d’une perversité scandaleuse. Il n’y a guère de supplice qui fasse plus d’horreur aux Utopiens que cette excommunication ; elle les note d’infamie, torture leur conscience de mille craintes religieuses, et même elle ne laisse pas tranquille sur la sûreté de leurs personnes ; puisque, s’ils ne se hâtent pas de donner aux prêtres des marques de vrai repentir, le sénat les fait arrêter et leur applique la peine des impies.

« L’éducation de l’enfance et de la jeunesse est confiée au sacerdoce, qui donne ses premiers soins à l’enseignement de la morale et de la vertu, plutôt qu’à celui de la science et des lettres. L’instituteur en Utopie emploie tout ce qu’il a d’expérience et de talent à graver dans l’âme encore tendre et impressionnable de l’enfant les bons principes qui sont la sauvegarde de la république. L’enfant qui a reçu le germe de ces principes le garde pendant toute sa carrière d’homme, et devient plus tard un élément utile à la conservation de l’État. C’est le vice qui dissout les empires, et le vice est engendré par les opinions mauvaises.

« Les prêtres choisissent leur femme dans l’élite de la population. Les femmes elles-mêmes ne sont pas exclues du sacerdoce, pourvu qu’elles soient veuves et d’un âge avancé.

« Il n’est pas de magistrature plus honorée que le sacerdoce. La vénération que l’on porte aux prêtres est tellement profonde que si quelqu’un d’entre eux commet une infamie, il ne comparait pas en justice, on l’abandonne à Dieu et à sa conscience. Les Utopiens ne croient pas qu’il soit permis de toucher d’une main mortelle celui qui a été consacré à Dieu comme une offrande sainte, comme une chose inviolable et séparée.

« Cette coutume est d’autant plus facile à pratiquer que les prêtres sont en très petit nombre, et ne sont élus qu’avec les plus grandes précautions. Alors il doit être extrêmement rare qu’un homme élevé à une si haute dignité, à cause de sa vertu et parce qu’il était le meilleur parmi les bons, vienne à tomber dans le vice et la dépravation. Et quand un pareil scandale arriverait (car la nature est fragile et muable), la sûreté de l’État ne serait jamais gravement compromise par une classe aussi peu nombreuse, qui ne possède que de brillants honneurs sans influence ni pouvoir.

« Les Utopiens ont pour but, en limitant à un faible chiffre le nombre des prêtres, de ne pas avilir la dignité d’un ordre qui jouit actuellement de la plus haute considération, en communiquant cette dignité à un grand nombre d’individus. La raison principale est qu’il leur semble difficile de rencontrer beaucoup d’hommes qui soient dignes de remplir une fonction dont l’exercice demande une perfection plus qu’ordinaire.

« Les prêtres d’Utopie ne sont pas moins estimés des nations étrangères que de leurs propres concitoyens. En voici l’explication et la cause :

« Pendant les combats, les prêtres, retirés à l’écart, mais non loin du champ de bataille, prient à genoux, les mains levées vers le ciel, et revêtus de leurs habits sacrés. Ils implorent la paix avant tout, puis la victoire pour leur pays, mais une victoire qui ne soit sanglante pour aucun des deux partis. Si leurs concitoyens sont vainqueurs, ils s’élancent au plus fort de la mêlée et arrêtent le massacre des vaincus. Le malheureux qui, à leur approche, les voit et les appelle conserve sa vie ; celui qui peut toucher leurs robes longues et flottantes conserve sa fortune avec sa vie.

« Cette belle conduite a fait rejaillir tant de majesté vraie sur leur caractère, et inspire aux peuples voisins tant de vénération pour leurs personnes, que souvent leur intervention n’a pas été moins salutaire aux Utopiens eux-mêmes qu’aux armées ennemies. En effet, il est quelquefois arrivé aux troupes utopiennes de plier et de fuir, après avoir perdu tout espoir ; or, il est constant qu’à l’heure où l’ennemi se ruait au meurtre et au pillage, la médiation des prêtres suspendit le carnage, sépara les combattants, et parvint à faire conclure et régler la paix à des conditions raisonnables. Jamais, dans ces contrées, il n’y a eu de peuple assez farouche, assez cruel et barbare pour n’avoir pas respecté les prêtres d’Utopie comme un corps inviolable et sacré.

« Les Utopiens célèbrent une fête les premiers et derniers jours du mois et de l’année. Ils partagent l’année en mois lunaires et la mesurent par la révolution du soleil. Ces premiers et derniers jours s’appellent cynemerne et trapemerne dans la langue utopienne, noms qui reviennent à peu près à ceux de primifête et finifête.

« L’on peut visiter en Utopie des temples magnifiques, d’une riche structure et d’une étendue capable de contenir une immense multitude, ce qui était nécessaire à cause de leur petit nombre. Une demi-obscurité y voile l’éclat du grand jour ; cette disposition ne vient pas de l’ignorance des architectes ; elle a été adoptée à dessein et sur l’avis des prêtres. La raison en est qu’une lumière excessive éparpille les idées, tandis qu’un jour faible et douteux recueille les esprits, développe et exalte le sentiment religieux.

« Quoique les Utopiens ne professent pas la même religion, cependant tous les cultes de ce pays, dans leur multiple variété, convergent par des routes diverses à un même but, qui est l’adoration de la nature divine. C’est pourquoi l’on ne voit et l’on n’entend rien dans les temples qui ne convienne à toutes les croyances en commun. Chacun célèbre chez soi, en famille, les mystères particuliers à sa foi. Le culte public est organisé de manière à ne contredire en rien le culte domestique et privé. L’on ne voit dans les temples aucune image des dieux, afin qu’il soit libre à chacun de concevoir la Divinité sous la forme qui convient à sa croyance. L’on y invoque jamais Dieu sous un autre nom que celui de Mythra, terme qui exprime en général l’essence de la majesté divine, quelle que soit cette essence. L’on n’y récite aucune prière que chacun ne puisse répéter sans blesser sa conscience religieuse.

« Les jours de finifête, le peuple se réunit dans les temples, sur le soir et encore à jeun. Là, il remercie Dieu de ses bienfaits pendant l’année ou le mois dont la présente fête est le dernier jour. Le lendemain, jour de primifête, la foule remplit les temples dès le matin, et va demander au ciel un heureux avenir durant l’année ou le mois qu’inaugure cette solennité.

« Les jours de finifête, avant d’aller au temple, les femmes se jettent aux pieds de leur mari, les enfants aux pieds de leurs parents. Ainsi prosternés, ils avouent leurs péchés d’action et ceux de négligence dans l’accomplissement de leurs devoirs, puis ils demandent le pardon de leurs erreurs. Au moyen de cette confession en famille, de cette satisfaction pieuse, les nuages de haine qui obscurcissent la paix domestique sont bientôt dissipés, et tout le monde alors peut assister aux sacrifices, avec une âme calme et pure, car les Utopiens se feraient scrupule d’y assister la haine et le trouble dans le cœur. Si leur conscience était chargée d’une colère ou d’un ressentiment, ils n’oseraient jamais participer à la célébration des mystères, avant d’être réconciliés et d’avoir purifié leurs affections. Ils craignent que Dieu ne tire une vengeance terrible de cette impiété.

« Dans le temple, les hommes sont à droite, les femmes à gauche et à part. Les places sont distribuées de manière que les individus de chacun des deux sexes soient respectivement assis devant le père et la mère de leur famille. Cela est ordonné ainsi, afin que les chefs de famille puissent observer la conduite, au-dehors, de ceux qu’ils instruisent et gouvernent au-dedans. On a soin de disséminer les plus jeunes parmi les plus âgés, afin que les enfants n’étant plus ensemble ne perdent pas en puériles inepties le temps qu’ils doivent employer à se pénétrer de la crainte religieuse des dieux, crainte qui est, à cet âge, le plus pressant et peut-être le seul aiguillon capable de stimuler à la vertu.

« Les Utopiens n’immolent pas d’animaux dans leurs sacrifices. Ils pensent que la clémence divine, qui a donné la vie aux êtres animés pour qu’ils vivent, ne peut se réjouir à la vue du sang et du meurtre. Ils font brûler de l’encens, d’autres parfums, et des bougies en grand nombre. Ils savent bien que la nature divine n’a pas besoin de ces choses, pas plus qu’elle n’a besoin des prières des hommes ; mais ils aiment à rendre à Dieu ce culte de paix. D’ailleurs, je ne sais comment, sous l’influence de ces lumières, de ces parfums, de ces cérémonies, l’homme sent s’élever son âme, et avec quelle ferveur il se livre à l’adoration du Tout-Puissant.

« Le peuple, dans le temple, est vêtu de blanc ; le prêtre porte un vêtement de diverses couleurs, admirable de travail et de forme, quoique la matière n’en soit pas très précieuse. La robe du prêtre n’est ni brochée d’or, ni assujettie par des pierreries ; c’est un tissu de plumes d’oiseaux, disposées avec tant d’art et de goût que la plus riche matière resterait au-dessous de ce merveilleux travail. En outre, ces ailes et ces plumes, l’ordre déterminé de leur arrangement dans l’habit du prêtre, sont autant de symboles qui contiennent des mystères cachés. Les sacrificateurs conservent et communiquent fidèlement l’interprétation de ces symboles, dont la vue rappelle sans cesse aux Utopiens les bienfaits de Dieu à leur égard, la reconnaissance qu’ils lui doivent en retour, et les devoirs qu’ils ont à remplir les uns envers les autres.

« Dès que le prêtre revêtu de ses ornements s’offre à l’entrée du sanctuaire, tout le monde se prosterne contre terre, avec respect et avec un silence tellement profond, que ce spectacle frappe l’âme d’une sorte de terreur, comme si Dieu apparaissait dans le temple. Après quelques instants, un signal du prêtre fait relever tout le monde. Alors les assistants commencent à chanter les louanges de Dieu, et des symphonies d’instruments de musique interrompent ces chants par intervalles.

« Les instruments de la musique utopienne ont en grande partie d’autres formes que celles que nous voyons chez nous. La plupart sont plus harmonieux que les nôtres, et quelques-uns ne peuvent pas même leur être comparés. Mais ce qui donne à la musique utopienne, soit instrumentale, soit vocale, une supériorité incontestable, c’est qu’elle imite et qu’elle exprime toutes les affections de la nature avec une rare perfection. Les Utopiens accommodent si bien le son à la chose, ils peignent si vivement les supplications de la prière, la joie et la pitié, le trouble, le deuil et la colère ; en un mot, la forme de leur mélodie représente avec une telle vérité les sentiments les plus intimes, que l’âme de l’auditeur en est merveilleusement émue, pénétrée, enflammée.

« À la fin de l’office, le peuple et le prêtre récitent ensemble des prières solennelles formulées en termes déterminés par la loi, et de manière que chacun puisse rapporter à soi ce que tous récitent en commun.

« Dans ces prières, les assistants reconnaissent Dieu pour l’auteur de la création, de la conservation, et de tous les biens ; ils lui rendent grâces des nombreux bienfaits qu’ils en ont reçus. Ils remercient Dieu, en particulier, de les avoir fait naître, par une faveur insigne, au sein de la république la plus heureuse, et de la religion qui leur semble être la véritable. Néanmoins, si cette croyance était une erreur, s’il existait un gouvernement et un culte meilleurs, plus agréables à l’Éternel, ils supplient sa divine bonté de leur faire une révélation à cet égard, se déclarant prêts à suivre en tout sa volonté. Mais, au contraire, si le culte et le gouvernement de l’Utopie sont les plus parfaits, alors ils demandent à Dieu qu’il leur accorde la force de persévérer, et qu’il amène le reste des hommes aux mêmes institutions religieuses et sociales ; à moins que, dans ses desseins impénétrables, il ne prenne plaisir à cette grande diversité de religions. Enfin, ils supplient la miséricorde divine de les recevoir en paix, à la suite d’une mort facile et douce. Ils n’osent pas demander au ciel de prolonger ou d’abréger la durée de leur vie ; mais ce qu’ils disent à Dieu, sans craindre d’offenser sa majesté, c’est qu’ils aimeraient mieux aller à lui par la mort la plus pénible, que d’être longtemps privés de sa présence par la plus heureuse vie.

« Cette prière achevée, tout le monde se prosterne de nouveau, et se relève quelques moments après pour aller dîner. Le reste du jour est employé à des jeux et à des exercices militaires.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« J’ai essayé, continua Raphaël, de vous décrire la forme de cette république, que je crois être non seulement la meilleure, mais encore la seule qui puisse s’arroger à bon droit le nom de république. Car, partout ailleurs, ceux qui parlent d’intérêt général ne songent qu’à leur intérêt personnel ; tandis que là où l’on ne possède rien en propre, tout le monde s’occupe sérieusement de la chose publique, parce que le bien particulier se confond réellement avec le bien général. Ailleurs, quel est l’homme qui ne sache que, s’il néglige ses propres affaires, quelque florissante que soit la république, il n’en mourra pas moins de faim ? De là, nécessité de penser à soi plutôt qu’à son pays, c’est-à-dire plutôt qu’à son prochain.

« En Utopie, au contraire, où tout appartient à tous, personne ne peut manquer de rien, une fois que les greniers publics sont remplis. Car la fortune de l’État n’est jamais injustement distribuée en ce pays ; l’on n’y voit ni pauvre ni mendiant, et quoique personne n’ait rien à soi, cependant tout le monde est riche. Est-il, en effet, de plus belle richesse que de vivre joyeux et tranquille, sans inquiétude ni souci ? Est-il un sort plus heureux que celui de ne pas trembler pour son existence, de ne pas être fatigué des demandes et des plaintes continuelles d’une épouse, de ne pas craindre la pauvreté pour son fils, de ne pas s’inquiéter de la dot de sa fille ; mais d’être sûr et certain de l’existence et du bien-être pour soi et pour tous les siens, femme, enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, jusqu’à la plus longue postérité dont un noble puisse s’enorgueillir ?

« La république utopienne garantit ces avantages à ceux qui, invalides aujourd’hui, ont travaillé autrefois, aussi bien qu’aux citoyens actifs capables de travailler encore.

« Je voudrais que quelqu’un ici osât comparer avec cette justice la justice des autres nations. Pour moi, que je meure, si je vois chez les autres nations la moindre trace d’équité et de justice.

« Est-il juste qu’un noble, un orfèvre, un usurier, un homme qui ne produit rien, ou qui ne produit que des objets de luxe inutiles à l’état, est-il juste que ceux-là mènent une vie délicate et splendide au sein de l’oisiveté ou d’occupations frivoles ? tandis que le manœuvre, le charretier, l’artisan, le laboureur, vivent dans une noire misère, se procurant à peine la plus chétive nourriture. Ces derniers, cependant, sont attachés à un travail si long et si pénible, que les bêtes de somme le supporteraient à peine, si nécessaire que pas une seule société ne pourrait subsister un an sans lui. En vérité, la condition d’une bête de somme paraît mille fois préférable ; celle-ci travaille moins longtemps, sa nourriture n’est guère plus mauvaise, elle est même plus conforme à ses goûts. Et puis l’animal ne craint pas l’avenir.

« Mais l’ouvrier, quelle est sa destinée ? Un travail infructueux, stérile, l’écrase présentement, et l’attente d’une vieillesse misérable le tue ; car son salaire journalier ne suffit pas à tous ses besoins du jour ; comment donc pourrait-il augmenter sa fortune et mettre chaque jour de côté un peu de superflu pour les besoins de la vieillesse ?

« N’est-elle pas inique et ingrate la société qui prodigue tant de biens à ceux qu’on appelle nobles, à des joailliers, à des oisifs, ou à ces artisans de luxe, qui ne savent que flatter et servir des voluptés frivoles ? quand, d’autre part, elle n’a ni cœur ni souci pour le laboureur, le charbonnier, le manœuvre, le charretier, l’ouvrier, sans lesquels il n’existerait pas de société. Dans son cruel égoïsme, elle abuse de la vigueur de leur jeunesse pour tirer d’eux le plus de travail et de profit ; et dès qu’ils faiblissent sous le poids de l’âge ou de la maladie, alors qu’ils manquent de tout, elle oublie leurs nombreuses veilles, leurs nombreux et importants services, elle les récompense en les laissant mourir de faim.

« Ce n’est pas tout. Les riches diminuent, chaque jour, de quelque chose le salaire des pauvres, non seulement par des menées frauduleuses, mais encore en publiant des lois à cet effet. Récompenser si mal ceux qui méritent le mieux de la république semble d’abord une injustice évidente ; mais les riches ont fait une justice de cette monstruosité en la sanctionnant par des lois.

« C’est pourquoi, lorsque j’envisage et j’observe les républiques aujourd’hui les plus florissantes, je n’y vois, Dieu me pardonne ! qu’une certaine conspiration des riches faisant au mieux leurs affaires sous le nom et le titre fastueux de république. Les conjurés cherchent par toutes les ruses et par tous les moyens possibles à atteindre ce double but :

« Premièrement, s’assurer la possession certaine et indéfinie d’une fortune plus ou moins mal acquise ; secondement, abuser de la misère des pauvres, abuser de leurs personnes, et acheter au plus bas prix possible leur industrie et leurs labeurs.

« Et ces machinations décrétées par les riches au nom de l’état, et par conséquent au nom même des pauvres, sont devenues des lois.

« Cependant, quoique ces hommes pervers aient partagé entre eux, avec une insatiable convoitise, tous les biens qui suffiraient au bonheur d’un peuple entier, ils sont loin encore de la félicité dont jouissent les Utopiens.

« En Utopie, l’avarice est impossible, puisque l’argent n’y est d’aucun usage ; et partant, quelle abondante source de chagrin n’a-t-elle pas tarie ! quelle large moisson de crimes arrachés jusqu’à la racine ! Qui ne sait, en effet, que les fraudes, les vols, les rapines, les rixes, les tumultes, les querelles, les séditions, les meurtres, les trahisons, les empoisonnements ; qui ne sait, dis-je, que tous ces crimes dont la société se venge par des supplices permanents, sans pouvoir les prévenir, seraient anéantis le jour où l’argent aurait disparu ? Alors disparaîtraient aussi la crainte, l’inquiétude, les soins, les fatigues et les veilles. La pauvreté même, qui seule paraît avoir besoin d’argent, la pauvreté diminuerait à l’instant, si la monnaie était complètement abolie.

« En voici la preuve manifeste :

« Supposez qu’il vienne une année mauvaise et stérile, pendant laquelle une horrible famine enlève plusieurs milliers d’hommes. Je soutiens que si, à la fin de la disette, on fouillait les greniers des riches, l’on y trouverait d’immenses provisions de grains. En sorte que si ces provisions avaient été distribuées à temps à ceux qui sont morts d’amaigrissement et de langueur, pas un de ces malheureux n’eût senti l’inclémence du ciel et l’avarice de la terre. Vous voyez donc que sans argent, l’existence aurait pu, pourrait être facilement garantie à chacun ; et que la clef d’or, cette bienheureuse invention qui devait nous ouvrir les portes du bonheur, nous les ferme impitoyablement.

« Les riches eux-mêmes, je n’en doute pas, comprennent ces vérités. Ils savent qu’il vaut infiniment mieux ne manquer jamais du nécessaire que d’avoir en abondance une foule de superfluités ; qu’il vaut mieux être délivré de maux innombrables, qu’assiégé par de grandes richesses. Je crois même que depuis longtemps le genre humain aurait embrassé les lois de la république utopienne, soit dans son propre intérêt, soit pour obéit à la parole du Christ, car la sagesse du Sauveur ne pouvait ignorer ce qu’il y a de plus utile aux hommes, et sa bonté divine a dû leur conseiller ce qu’il savait être bon et parfait.

« Mais l’orgueil, passion féroce, reine et mère de toute plaie sociale, oppose une résistance invincible à cette conversion des peuples. L’orgueil ne mesure pas le bonheur sur le bien-être personnel, mais sur l’étendue des peines d’autrui. L’orgueil ne voudrait pas même devenir Dieu, s’il ne lui restait plus de malheureux à insulter et à traiter en esclaves, si le luxe de son bonheur ne devait plus être relevé par les angoisses de la misère, si l’étalage de ses richesses ne devait plus torturer l’indigence et allumer son désespoir. L’orgueil est un serpent d’enfer, qui s’est glissé dans le cœur des hommes, qui les aveugle par son venin, et qui les fait reculer loin du sentier d’une vie meilleure. Ce reptile s’attache de trop près à leurs chairs pour qu’on puisse facilement l’en arracher.

« Je souhaite du fond de mon âme à tous les pays une république semblable à celle que je viens de vous décrire. Je me réjouis du moins que les Utopiens l’aient rencontrée, et qu’ils aient fondé leur empire sur des institutions qui lui assurent non seulement la plus brillante prospérité, mais encore, autant que peut le conjecturer la prévoyance humaine, une éternelle durée.

« Car, au-dedans, tous les germes d’ambition, de faction, sont extirpés avec tous les autres vices. Dès lors, l’État ne craint pas les discordes civiles qui ont renversé la puissance et la fortune de tant de cités. L’union des citoyens étant ainsi fortement consolidée à l’intérieur, l’excellence et l’énergie des institutions défendent la république contre les dangers du dehors. L’envie de tous les rois voisins serait impuissante à ébranler ou à troubler l’empire ; déjà, ils l’ont essayé souvent, et toujours ils ont échoué dans leurs tentatives.

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Dès que Raphaël eut achevé ce récit, il me revint à la pensée grand nombre de choses qui me paraissaient absurdes dans les lois et les mœurs des Utopiens, telles que leur système de guerre, leur culte, leur religion, et plusieurs autres institutions. Ce qui surtout renversait toutes mes idées, c’était le fondement sur lequel s’est édifiée cette république étrange, je veux dire la communauté de vie et de biens, sans commerce d’argent. Or, cette communauté détruit radicalement toute noblesse et magnificence, et splendeur et majesté, choses qui, aux yeux de l’opinion publique, font l’honneur et le véritable ornement d’un État. Néanmoins, je n’élevai à Raphaël aucune difficulté, parce que je le savais fatigué de sa longue narration. En outre, je n’étais pas bien sûr qu’il souffrit patiemment la contradiction. Je me rappelais l’avoir entendu censurer vivement certains contradicteurs, en leur reprochant d’avoir peur de passer pour imbéciles, s’ils ne trouvaient quelque chose à opposer aux inventions des autres.

Je louai donc les institutions utopiennes et son discours. Puis je le pris par la main pour le faire entrer souper, lui disant qu’une autre fois nous aurions le loisir de méditer plus profondément ces matières, et d’en causer ensemble avec plus de détails.

Plaise à Dieu que cela m’arrive un jour !

Car si, d’un côté, je ne puis consentir à tout ce qui a été dit par cet homme, du reste fort savant sans contredit et très habile en affaires humaines, d’un autre côté, je confesse aisément qu’il y a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir établies dans nos cités.

Je le souhaite plus que je ne l’espère.