Rutebeuf - Oeuvres complètes, 1839/L’Ave-Maria Rustebeuf

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Texte établi par Achille Jubinal Chez Édouard Pannier (2pp. 1-6).

L’Ave-Maria Rustebeuf [1].


Ms. 7218.


A toutes genz qui ont savoir
Fet Rustebues bien asavoir
Et les semont :
Cels qui ont les cuers purs et mont
Doivent tuit déguerpir le mont
Et débouter ;
Car trop covient à redouter
Les ordures à raconter
Que chascuns conte.
C’est vérités que je vous conte :
Chanoine, clerc, et roi, et conte
Sont trop aver ;
N’ont cure des âmes sauver,
Mès les cors baignier et laver
Et bien norrir ;
Car il ne cuident pas morir
Ne dedenz la terre porrir ;
Mès si feront,

Que jà garde ne s’i prendront,
Que tel morsel engloutiront
Qui leur nuira,
Que la lasse d’âme cuira
En enfer, où jà ne l’ lera
Estez n’yvers.
Trop par sont les morsiaus divers
Dont la char menjuent les vers
Et en pert l’âme.
I. salu de la douce Dame,
Por ce qu’ele nous gart de blasme,
Vueil commencier ;
Quar en digne lieu et en chie,
Doit chascun metre sanz tencier
Cuer et penssée.

Ave, roïne coronée,
Com de bone eure tu fus née,
Qui Dieu portas !
Théophilus reconfortas[2]
Quant sa chartre li raportas
Que l’anemis,
Qui de mal fère est entremis,
Cuida avoir lacié et mis
En sa prison.

Maria, si com nous lison,
Tu lui envoias garison
De son malage
Qui déguerpi Dieu et s’ymage,

Et si fist au déable homage
Par sa folor ;
Et puis li fist à sa dolor
Du vermeil sanc de sa color
Tel chartre escrire
Qui devisa tout son martire ;
Et puis après li estuet dire,
Par estavoir :
« Par cest escrit fet asavoir
Théophilus ot, par avoir,
Dieu renoié. »
Tant l’ot deables desvoié,
Que il estoit toz marvoié
Par despérance ;
Et quant li vint en remembrance
De vous, Dame plesant et franche,
Sanz demorer
Devant vous s’en ala orer ;
De cuer commença à plorer
Et larmoier.
Vous l’en rendistes tel loier
Quant de cuer l’oïstes proier
Que vous alastes,
D’enfer sa chartre raportastes,
De l’anemi le délivrastes
Et de sa route.

Graciâ plena estes toute ;
Qui ce ne croit il ne voit goute,
Et le compère.

Dominus, li sauvères père

Fist de vous sa fille et sa mère ;
Tant vous ama
Dame des angles vous clama ;
En vous s’enclost, ainz n’entama
Vo dignité ;
N’en perdistes virginité.

Tecum, par sa digne pité,
Vout toz jors estre
Lasus en la gloire célestre ;
Donez-le-nous ainsinques estre
Lez son costé.

Benedicta tu, qui osté
Nous as del’ dolereus osté
Qui tant est ors,
Qu’il n’est en cest siècle trésors
Qui nous péust fère restors
De la grant perte
Par quoi Adam fist la déserte.
Prie à ton Fil qui nous en terde
Et nous eslève
De l’ordure qu’aporta Eve
Quant de la pome osta la sève ;
Par qoi tes Fis,
Si com je sui certains et fis,
Souffri mort et fu crucefis
Au vendredi ;
C’est véritez que je vous di ;
Et au tiers jor (plus n’atendi)
Resuscita ;
La Magdelene visita,

De toz ses péchiez l’acuita,
Et la fist saine :
De paradis es la fontaine.

In mulieribus, et plaine
De seignorie :
Fols est qui en toi ne se fie.
Tu hez orgueil et félonie
Seur toute chose ;
Tu es li lis où Diex repose ;
Tu es rosier qui porte rose
Blanche et vermeille ;
Tu as en ton saint chief l’oreille
Qui les desconseilliez conseille
Et met à voie ;
Tu as de solaz et de joie
Tant que raconter n’en porroie
La tierce part.
Fols est cil qui pensse autre part
Et plus est fols qui se départ
De vostre accorde ;
Quar honeste miséricorde
Et pacience à vous s’acorde
Et abandone.
Hé ! benoite soit la corone
De Jésu-Christ qui environe
Le vostre chief !

Et benedictus, de rechief,
Fructis qui souffri grant meschief
Et grant mésaise
Por nous geter de la fornaise

D’enfer, qui tant par est pusnaise
Laide et obscure.
Hé ! douce Virge nete et pure !
Toutes fames, por ta figure,
Doit l’en amer !
Douce te doit l’en bien clamer,
Quar en toi si n’a point d’amer
N’autre durté ;
Chacié en as toute obscurté
Par la grâce, par la purté

Ventris tui.
Tuit s’en sont déable fui ;
N’osent parler, car amui
Sont leur solas.
Quant tu tenis et acolas
Ton cher Fils, tu les afolas
Et mauméis.
Hé ! biaus Père qui me féis,
Si com c’est voirs que tu déis,
Je sui t’ancèle ;
Toi, dépri-je, Virge pucèle,
Prie à ton Fil qu’il nous apèle
Au jugement,
Quant il fera si aigrement
Tout le monde communément
Trambler com fueille,
Qu’en sa pitié nous acueille !
Disons amen : qu’ainsi le vueille !


Explicit l’Ave-Maria Rustebuef.

  1. Ce genre de pièce est très-fréquent chez les poëtes du moyen âge ; il y a dans le seul Ms. 7218 : L’Ave-Maria en français, La Patenostre en français, Le Credo à l’Userier, etc.
  2. Voyez plus loin le miracle de Théophile. Ce passage de l’Ave-Maria en est une analyse fort exacte.