La Bataille des Ardennes (21-25 aout 1914)

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La Bataille des Ardennes (21-25 aout 1914)
Revue des Deux Mondes6e période, tome 37 (p. 730-770).
La bataille des Ardennes (21-25 août 1914)


ETUDE TACTIQUE ET STRATEGIQUE

De toute la « Bataille des frontières » la partie restée la plus obscure jusqu’ici est la lutte engagée du 20 au 30 août dans la région des Ardennes et de la Meuse du Luxembourg belge. Sur un front d’au moins cent kilomètres, trois armées allemandes, trois armées françaises, se livrèrent des combats obscurs, extrêmement meurtriers, qui eurent les plus graves conséquences sur le sort de la guerre elle-même. A la suite des premiers engagemens, les armées françaises furent refoulées ; la France fut envahie ; mais elle trouva, dans ces mêmes combats, les gages de sa prochaine victoire, — la victoire de la Marne.

Ce premier acte est l’acte des préparations. Les armées du kronprinz, du duc de Wurtemberg et du général von Hausen en sortirent victorieuses, mais si fortement secouées qu’elles ne purent accomplir la mission dont elles étaient chargées : prendre ou bloquer Toul et Verdun, couper les communications de nos armées de l’Est, asséner enfin à l’armée de Joffre le coup décisif dans les plaines de la Champagne ou sur les bords de la Seine. 1 100 000 hommes peut-être furent engagés dans ce vaste événement militaire comparable aux batailles de Mandchourie. Pendant la seule journée du 22 août, douze combats, qui mirent aux prises chacun de 60 à 100 000 hommes, furent livrés simultanément. Une terrible épreuve donna, dès le début, aux deux parties, le sentiment de ce que seraient ces rencontres de peuples en armes.

Ayant exposé dans l’Histoire de la guerre de 1914 le détail des marches et des combats, je voudrais essayer de dégager ici le sens et la portée stratégiques et tactiques de la Bataille des Ardennes proprement dite, c’est-à-dire de la première partie de ces engagemens, celle qui se passe sur la frontière franco-belge et qui s’achève par la retraite générale sur la Meuse, le 25 au soir ; la deuxième phase se déroule sur le territoire français : c’est la Bataille de la Meuse, dont je réserve l’exposé pour une étude ultérieure.


PLAN DE CAMPAGNE DE L’ARMÉE ALLEMANDE

Comme je crois l’avoir établi, le plan général de l’Etat-major allemand s’inspirait des idées du feu maréchal von Schlieffen, ancien chef d’Etat-major général, proclamé par l’empereur Guillaume le plus « génial » de ses hommes de guerre.

Ce plan ne comportait pas seulement, comme on l’a trop répété, un mouvement d’aile droite visant Paris et l’enveloppement de la gauche des aimées de Joffre ; il disposait l’ensemble des armées allemandes en la forme d’une tenaille dont l’une des branches s’avançait vers la trouée de Charmes et l’autre par la Belgique vers l’Oise, l’Aisne et la Marne. Quant au centre, qui servait d’articulation, il était réservé pour tomber sur les armées de Joffre, une fois qu’elles se trouveraient prises dans la pince et bousculées par la double attaque de flanc, quelque part vers Châlons ou vers Dijon. Tout cela se passerait, selon l’expression de Schlieffen, « comme dans la cour de la caserne, comme à l’école de bataillon. » Celle stratégie supérieure « spécialement allemande » et « surnapoléonienne » se promettait d’anéantir les armées françaises en une seule fois par enveloppement et écrasement.

« Les armées opérant d’après cette doctrine, écrivait Schlieffen lui-même dans son fameux article Cannae, se portent en une longue ligne de bataille contre la ligne adverse beaucoup plus étroite et disposée en profondeur. Les ailes, constituant des échelons avancés, se rabattent contre les flancs, tandis que la cavalerie, poussée en avant, gagne les derrières des forces ennemies. Dans le cas où les ailes forment des corps séparés ; elles exécutent la mission qui leur incombe, en utilisant tout le réseau routier dont elles peuvent disposer. C’est l’opération que Moltke dénomme « la concentration des armées sur le champ de bataille » et qu’il tient pour la manœuvre la plus parfaite qu’un chef d’armée puisse réaliser [1]. »

Nous avons dit comment l’une des branches de la tenaille se brisa contre la résistance des armées de Dubail et Castelnau à l’entrée de la Trouée de Charmes. Nous dirons bientôt comment l’autre branche s’usa dans l’effort qui la livra à la contre-attaque française sur l’Ourcq et sur la Marne. Mais, procédant d’Est en Ouest et par ordre chronologique, nous allons essayer d’exposer aujourd’hui comment les armées du Centre, réservées pour le coup final, furent dénichées en quelque sorte dans la forêt et tirées en plaine par l’offensive française, et comment cette offensive, qui, malheureusement, nous coûta cher, eut du moins pour avantage de déchirer les voiles, de nous révéler les forces considérables cachées sous les ombrages de l’Ardenne et de les ébranler avant l’heure où elles eussent été en mesure de surprendre notre centre par leur soudaine irruption.


Deux points demandent à être mis d’abord en lumière : 1° l’importance des forces massées par les Allemands dès le début de la guerre dans le duché de Luxembourg et dans le Luxembourg belge ; 2° l’importance parallèle des forces rassemblées par le commandement français dans ces mêmes parages. Il va de soi que ces accumulations de troupes ne furent pas dues au hasard et qu’elles résultaient de part et d’autre de conceptions stratégiques dont nous essaierons de donner la clef.

Du côté allemand, c’est, d’abord, la Ve armée du kronprinz. — Elle se compose, en procédant d’Est en Ouest : de la XXXIIIe division de réserve, renforcée d’une brigade de landwehr ; sortie de Metz, elle se tient en liaison avec la VIe division de cavalerie ; ces forces combinées menacent Verdun ; — du XVIe corps actif (général von Mudra), s’appuyant sur Thionville d’où il a débouché par Aumetz ; il se développe sur Fillières-Joppécourt ; — du VIe corps de réserve, destiné à attaquer Longwy et à marcher sur Xivry-Circourt ; — du Ve corps de réserve (général comte Solms), qui a bivouaqué autour de Bettembourg, dans le grand-duché de Luxembourg, et qui se portera sur Kœrich, en face de Longwy ; — du Ve corps actif venu de Posnanie (général von Strantz), qui opérera en avant du corps de réserve ; — du XIIIe corps actif (général von Fabeck), qui forme l’aile droite de l’armée du kronprinz et qui était en train d’accomplir un mouvement d’Est en Ouest (d’Arlon sur Neufchâteau), quand il dut faire soudain face au Sud, au moment où l’offensive française se produisit. Le VIe corps actif fit nominalement partie de l’armée du duc de Wurtemberg jusqu’au 30 août ; mais, en réalité, il opéra en liaison étroite avec l’armée du kronprinz au cours de la bataille des Ardennes.

Donc, près de six corps d’armée, sans compter les puissantes garnisons des camps retranchés de Metz et Thionville, qui ne cessèrent d’envoyer des renforts. C’est environ 250 000 hommes appartenant à des formations comptant parmi les meilleures, puisqu’on y remarque le XVIe corps (de Metz), si souvent
AVANT LA BATAILLE 21 Août 1911 au matin.
comparé à notre 20e corps, les troupes de Posnanie, etc., etc. Cette armée est placée sous le commandement du kronprinz, de l’héritier de la couronne impériale, de l’homme qui a fait de cette guerre sa chose. Un tel choix suffit pour prouver qu’on a réservé à cette armée un rôle éminent. Dans le secret de la sombre forêt d’Ardenne, on a préparé la chevauchée magnifique qui fera déboucher le chasseur noir dans la plaine française : il a devant lui la forteresse qui exerce sur la dynastie des Hohenzollern une fascination héréditaire, — Verdun.

La IVe armée. Armée du duc de Wurtemberg. — Celui-ci est un autre héritier. Le troisième prince héritier, celui de Bavière, commande sur le front de Nancy.

La IVe armée comprend au début, comme il vient d’être dit, le VIe corps actif (général von Pricttwitz), qui a devant lui la région de Rossignol ; le XVIIIe corps de réserve qui se porte sur Neufchâteau ; le XVIIIe corps actif (général von Tchenk) en marche sur Bertrix ; le VIIIe corps de réserve (général von Egloffstein) marchant vers Paliseul ; le VIIIe corps actif (général Tulff von Tchelpe und Weidenbach), qui, venant du Luxembourg, s’avançait rapidement sur la Meuse, acomplissant, lui aussi, un mouvement d’Est en Ouest sur lequel nous allons revenir ; enfin deux divisions de cavalerie, les IIIe et VIIIe divisions.

C’est donc cinq corps et deux divisions de cavalerie, formant un total de plus de 200 000 hommes qui se sont installés sous les bois et sont aux aguets sur la frontière belge, un peu au Nord de la Semoy.

La IIIe armée. — Armée du ministre de la guerre saxon, von Hausen. — Elle se compose du XIXe corps qui, parti des Trois-Vierges, se porte, lui aussi, de l’Est à l’Ouest et défile derrière l’armée du duc de Wurtemberg ; il passe à Mont-Gauthier le 21 et se dirige par une marche de vingt-cinq heures, du 22 à l’aube, au 23 à l’aube, sur Bourseigne-Neuve et Hargnies ; du XIe corps actif (général von Pluskow), qui sera, à la fin d’août, rappelé en Russie ; du XIIe corps actif ou Ier saxon (général d’Elsa), qui accomplit, plus au Nord, le même mouvement que le XIXe corps et est vers Sovet (10 kil. N.-E.) de Dinant, le 21 ; du XIIe corps de réserve (général von Kirchbach), qui manœuvre dans la même direction et débouche sur Sorine le 23. En plus, la IIIe armée dispose de la cavalerie de la Garde. Cette armée doit compter au moins 120 000 hommes. C’est donc un total de 550 ou 600 000 hommes qui se sont insinués dans les deux Luxembourg ; selon les dires des gens du pays, les bois « grouillent d’Allemands. »

En accumulant des forces si considérables sur cette frontière et en prenant des précautions si extraordinaires à la fois pour les cacher et pour organiser leurs positions, le grand Etat-major allemand ménageait à l’Etat-major français une « surprise. » C’est ce qui résulte de tous les documens publiés, jusqu’ici, en Allemagne : c’est ce qui résulte de l’examen de la carte, et c’est ce qui résulte surtout de la suite des événemens. Si les armées françaises se risquent dans cette région et abordent cette masse, elles auront une « surprise » en effet ; mais leur offensive hardie, et qui semble n’avoir pas été prévue par les chefs adverses, dérangera, en revanche, quelque grand projet.


Forces françaises sur la frontière entre Givet et Audun-le-Roman. — A ces forces allemandes, quelles forces françaises étaient opposées ?

Il y a lieu de rappeler, d’abord, que, dans la toute première phase de la mobilisation, alors que la violation de la neutralité belge n’avait pas encore révélé le plan « génial » des Allemands, la frontière entre Meuse et Moselle était occupée par la 5e armée (général Lanrezac), la 3e armée (général Ruffey) et les divisions de réserve destinées à couvrir Verdun et, le cas échéant, à se porter sur Metz. Quand le mouvement de l’aile droite allemande sur la basse Belgique se fut révélé, on déplaça la 5e armée (renforcée d’élémens nouveaux) et par une « marche en crabe », elle glissa de droite à gauche se portant de la Meuse sur la Sambre ; la 4e armée vint la remplacer sur la frontière. Par suite, à la date du 19 août, les troupes françaises du front des Ardennes sont constituées ainsi qu’il suit : Deux armées, la 3e et la 4e se trouvent là réunies et en plus, à droite, un certain nombre de divisions de réserve. Mais, à partir du 19, ces divisions sont constituées en une armée indépendante, l’armée de Lorraine.

Donc, en procédant de l’Est à l’Ouest, nous trouvons :

L’armée de Lorraine (général Maunoury) agissant au Nord de Verdun et jusque dans le voisinage d’Etain : Elle se compose du groupement du général Pol Durand, 54e, 55e, 56e, 67e divisions de réserve, plus les 65e et 75e divisions de réserve, soit six divisions de réserve qui, précédemment, se rattachaient à la 3e armée.

La 3e année (général Ruffey), se composant de trois corps d’armée : le 6e corps (général Sarrail), le 5e corps (général Brochin) et le 4e corps (général Boëlle). Cette armée, sous la protection du 6e corps en couverture, constituée dès le début d’août entre Meuse et Moselle, s’était concentrée sur les Hauts-de Meuse de Saint-Mihiel à Damvillers, le quartier général à Verdun.

A la veille de la bataille des Ardennes, la situation des trois corps de la 3e armée était la suivante : le 6e corps (général Sarrail), après s’être concentré dans la plaine de Woëvre, autour de Vigneulles, s’était porté en échelon dans la région Nord-Est de Verdun, quartier général à Fresnes à partir du 14 août ; puis il avait avancé dans la direction de Beuveilles, quartier général à Spincourt. Le 5e corps (général Brochin) doit surveiller le débouché de Longuyon dans la direction de Tellaucourt. Le 4e corps (général Boëlle), à gauche de la 3e armée, en liaison avec le 2° corps de la 4e armée, a pour objectif la Basse-Vire dans la direction de Virton, tandis que ses gros sont sur la Chiers.

La 3e armée et l’armée de Lorraine réunies, plus la 7e division de cavalerie, font un total de plus de 200 000 hommes, dont près de la moitié de troupes de réserve, disposés en un vaste demi-cercle en avant de Verdun : nous indiquerons tout à l’heure le rôle offensif qui est destiné à ces deux armées dans la pensée du haut commandement français.

La 4e année (général de Langle de Cary) ; c’est une formation plus puissante que les deux précédentes. Au 20 août, avec le renfort que lui apportent une partie du 9e corps (détaché de l’armée du général de Castelnau) et la division du Maroc, elle ne comprend pas moins de six corps actifs et deux divisions de réserve, sans compter la cavalerie, soit plus de 250 000 hommes.

De l’Est à l’Ouest, c’est, d’abord, le 2e corps (général Gérard) ; après qu’une de ses divisions eut livré, le 10 août, le combat de Maugiennes auquel prit part également le 4e corps, ce corps a bivouaqué en deçà de la frontière française, en face de Virton ; sa liaison, à l’Est, se fait par Monlmédy avec le 4e corps (13e armée) ; — le corps colonial (général Lefèvre) qui a pris ses cantonnemens entre Montmédy et Meix-Gérouville-Herbeuval-Villiers-devant-Orval ; le 12e corps (général Roques) qui, après avoir eu son quartier général à Stenay sur la Meuse, s’est rapproché de la frontière belge et a son quartier général aux Deux-Villes, la veille de l’offensive ; le 17e corps (général Poline), quartier général à Mouzon, avec pour objectif, la vallée de la Meuse dans la direction de Carignan et au-delà vers Herbeumont-Cugnon ; le 11e corps (général Eydoux) dans la région Bouillon-Corbion, en liaison avec le 17e corps par Cugnon ; la moitié du 9e corps (général Dubois) qui vient de Nancy et débarque à Charleville, le 20 au matin. Il est jeté immédiatement dans la région de Bièvre-Nafraiture. Dès le 22, il sera complété par l’arrivée de l’excellente division du Maroc (général Humbert). Plus au Nord, la 52e division de réserve (général Coquet) forme l’extrême gauche et garde les ponts de la Meuse entre Fumay et Monthermé ; la 60e division de réserve (général Joppé) débouchera bientôt sur la Semoy dans la direction de Rochehaut. Enfin, la 4e armée est éclairée, à environ deux jours de marche vers le Nord, par les 4e et 9e divisions de cavalerie.

En additionnant les forces des trois armées françaises, c’est la valeur d’environ 12 corps d’armée, sans compter la cavalerie, qui manœuvrent [2] entre Audun-le-Roman d’une part et Givet de l’autre. Force considérable, la plus belle peut-être dont put disposer alors l’Etat-major français.


Conceptions stratégiques allemandes. — Ayant constaté la force des deux armées, il faut essayer de dégager les raisons de leur présence dans cette région, le but stratégique et tactique des deux commandemens.

Du côté allemand, l’accumulation de troupes dans le grand-duché du Luxembourg et dans le Luxembourg belge est un fait profondément réfléchi, soigneusement préparé et qui suffirait à lui seul pour établir la réalité du vaste programme politique et militaire inspiré par les idées de Schlieffen.

Je dirai plus, ce fait porte une puissante lumière sur la décision prise d’avance par le gouvernement allemand de déchaîner cette guerre, dans la certitude où il croyait être d’emporter, sur le front occidental, la victoire complète et immédiate. On n’établira jamais assez clairement ces origines, car si on les laisse s’obscurcir, on portera atteinte au caractère de la guerre elle-même.

Le plan militaire est en connexion absolue avec le plan diplomatique et, à ce point de vue, l’aveu de Heinecke est doublement précieux. Reprenons sa phrase principale : « Les armées allemandes devaient fondre toutes ensemble sur l’adversaire, se précipiter en avant dans un brusque mouvement concentrique, aller chercher et anéantir, dès le début de la campagne, le gros des forces ennemies ; le premier but était d’écraser tout de suite la France et de la contraindre à traiter…, » et rapprochons cette phrase de celles prononcées par le chancelier Bethmann-Hollweg et par le ministre von Jagow au cours des débats diplomatiques qui précédèrent, de la part de l’Allemagne, la déclaration de guerre : « Croyez bien, dit M. de Jagow au baron Beyens, que c’est la mort dans l’âme que l’Allemagne se résout à violer la neutralité de la Belgique. Que voulez-vous ? C’est une question de vie ou de mort pour l’Empire, Si les armées allemandes ne veulent pas être prises entre l’enclume et le marteau, elles doivent frapper un grand coup du côté de la France, pour pouvoir ensuite se retourner contre la Russie. — Mais, dit le baron Beyens, les frontières de la France sont assez étendues pour que l’on puisse éviter de passer par la Belgique. — Elles sont trop fortifiées… » Et du même Jagow parlant à l’ambassadeur d’Angleterre : « C’est pour nous une question de vie ou de mort ; car si nous avions passé plus au Sud, nous n’aurions pu, vu le petit nombre de chemins et la force des forteresses, espérer passer sans rencontrer une opposition formidable. » Ne citons que pour mémoire l’entretien fameux de l’ambassadeur d’Angleterre avec le chancelier, avec cette affirmation allemande sans cesse répétée : « L’invasion de la Belgique, c’est pour l’Empire une question de vie ou de mort. » Et la formule définitive de la thèse impériale donnée par le ministre des Affaires étrangères : « La sécurité de l’Empire exige d’une façon absolue que les armées allemandes traversent la Belgique. » (Livre Bleu, n°160.)

Or, il ne s’agissait pas seulement de la Belgique du Nord de la Meuse, mais aussi de la Belgique du Sud ; il ne s’agissait pas seulement de la Belgique, il s’agissait aussi du Luxembourg. En un mot, l’ensemble de ces aveux et de ces faits révèle le plan militaire allemand initiateur du plan politique et qui était de s’assurer la victoire par une manœuvre foudroyante consistant à tourner nos places de l’Est pour prendre nos armées comme dans un étau : on tournait Belfort et Epinal par la trouée de Charmes ; on tournait Toul et Verdun en débouchant sur la frontière des Ardennes et sur la Meuse.

Cette situation étant donnée, on s’aperçoit que l’invasion du duché de Luxembourg par les armées allemandes dès le 1er août, avant la déclaration de guerre, n’est nullement un fait d’importance secondaire comme on a quelque tendance à le laisser croire, mais un des principaux élémens d’appréciation relativement au plan politique et militaire de l’Allemagne. Rien ne démontre mieux sa préméditation. En effet, mettre le pied sur le territoire du Luxembourg, c’était violer l’une des neutralités ; la violation de l’autre, c’est-à-dire de la neutralité belge devait s’ensuivre fatalement : la théorie du « chiffon de papier » s’appliquait dans les deux cas.

C’est avant la déclaration de guerre, avant les ouvertures adressées à la Belgique pour laisser franchir son territoire, que le territoire du grand-duché est occupé. Il fallait, évidemment, un intérêt stratégique de premier ordre, pour décider le gouvernement allemand à une procédure si audacieuse et qui avait pour conséquence, à peu près fatale, l’intervention de l’Angleterre.

Ramassons l’ensemble de ces observations dans une conclusion qui parait irréfutable. Ce sont les militaires qui, pour des raisons militaires, ont imposé ces graves initiatives diplomatiques et militaires. En revanche, les militaires prenaient l’engagement de frapper rapidement des coups décisifs. La guerre était leur œuvre : mais ils garantissaient la victoire immédiate. Jagow, d’ailleurs, a essayé de se disculper quand il prononça la fameuse phrase, qui est une précaution autant qu’un aveu : « Au conseil tenu à Potsdam, les militaires l’ont emporté sur les civils [3]. » Dès le 1er août, on prenait position dans le duché du Luxembourg. Le plan militaire entrait en voie d’exécution. Tout le reste n’est que grimace diplomatique bonne à gagner du temps et à fournir les délais de l’accomplissement. Voyons donc les faits qui se produisent dans cette région : ils révèlent la conception qui présida à l’ensemble des événemens.

On apprend bientôt que des armées allemandes s’organisent dans le Grand-Duché et le Luxembourg belge. Nous avons dit tout à l’heure, qu’au jour de la mise en marche, ces armées monteront au chiffre formidable de 600 000 hommes. Des troupes de couverture, projetées sur le territoire français, ont pour mission unique de cacher ce qui se passe. Quelques combats, Dinant, Mangiennes, Spincourt, s’opposent aux incursions de la cavalerie française et aux reconnaissances s’efforçant de soulever le voile. Après le coup violent frappé à Liège, le silence se fait et les armées allemandes complètent leurs effectifs, se massent, attendent l’heure où le grand Etat-major les mettra en mouvement, c’est-à-dire jusqu’au 19.

C’est le 19 que l’armée von Kluck passe la Gette pour commencer le grand mouvement tournant qui, par Louvain et Bruxelles, doit déboucher sur la Sambre. Et c’est le 19 aussi que les armées du Luxembourg et des Ardennes se mettent en branle pour seconder cette manœuvre en se portant à la fois sur Longwy et sur la Meuse, pour marcher au rendez-vous général donné aux trois armées allemandes sur la Marne ou la Seine.

Rappelons que les rencontres de l’Est ont lieu du 15 au 20 et que la bataille de Charleroi va se produire les 22 et 23 août. La simultanéité des contacts suffirait pour révéler l’ordre unique qui dirige les trois armées et que les armées du centre ont à exécuter, pro parte.
RAISONS DE L’OFFENSIVE FRANÇAISE DANS LES ARDENNES

Quels sont les desseins du haut commandement français ? Peut-on croire que, quand il masse des forces si nombreuses dans cette région, sa pensée soit uniquement de surveiller les forces allemandes et de protéger une frontière menacée ? Non. La volonté des généraux français, résultant, à défaut de mille autres preuves, du décret publié un an avant la guerre et portant « Règlement de la conduite des grandes unités » est, ici comme partout, de prendre rapidement l’offensive, — ne serait-ce que pour porter la guerre si possible sur le territoire ennemi. Ce qu’on veut, selon les expressions du général Cherfils, c’est « une offensive ardente, résolue, a priori, à la fois dans la bataille et pour aller à la bataille dès l’ouverture des opérations. »

Mais cette offensive devait-elle se porter, d’abord, sur la frontière des Ardennes ? Ce point demande à être éclairci.

Pour une armée française se proposant de pénétrer en Allemagne, tout en respectant la neutralité belge et luxembourgeoise, les débouchés ne sont pas nombreux. Le champ des opérations est forcément limité au front Longwy-Belfort. Mais la Lorraine annexée est couverte par les trois camps retranchés de Thionville-Metz-Strasbourg. En arrière, le Rhin fait barrière et, de toutes façons, il faut franchir le fleuve. Le commandement français ayant Berlin pour objectif suprême, deux alternatives se présentent : ou occuper l’Alsace, se couler le long du Rhin, et franchir le fleuve vers Mayence ; ou suivre la Moselle et franchir le Rhin vers Coblentz ; la première de ces campagnes se heurte à Strasbourg ; la seconde à Thionville et Metz. Des deux côtés, les débuts sont rudes, mais il n’y a pas d’autre voie.

Entre ces deux alternatives le choix du haut commandement français s’était d’abord porté vers la première. La France étant décidée à respecter la neutralité belge et luxembourgeoise, ce projet s’imposait, pour ainsi dire, à lui. Dans ces conditions, la première bataille devait être recherchée, toutes forces réunies, en appuyant au Rhin la droite du dispositif général : et telle fut la conception qui présida, en effet, au début de la campagne.

Ainsi tout s’explique : la manœuvre d’Alsace, la marche en échelons des armées de l’Est, essayant de déboucher de la région des Étangs, la disposition en échelons refusés de droite à gauche de toutes nos armées s’appuyant l’une l’autre, et le soin avec lequel on garde en réserve la très importante 4e armée (Langle de Cary) qui doit devenir, au jour de l’offensive, la masse de manœuvre et, en se portant au point décisif, produire l’événement.

Tout à coup, on apprend que les armées allemandes ont violé les neutralités belge et luxembourgeoise. Elles occupent le grand-duché et ont enlevé Liège ; elles se massent derrière la Gette. On ne sait pas encore si elles allongeront leur aile tournante jusque vers la mer pour se rabattre sur la Sambre ou si elles déboucheront sur la Meuse ou même sur la Semoy.

Quoi qu’il en soit, il faut parer à tout événement.

Est-ce le moment de s’enfoncer en Allemagne en laissant la France et Paris à découvert ? Mais, d’autre part, faut-il renoncer au bénéfice de l’initiative et de l’offensive ?

Le haut commandement français prend rapidement les mesures qu’une variante de notre plan de mobilisation a prévues, en cas de violation de la neutralité belge : il ordonne le mouvement en oblique à gauche qui porte la 5e armée et toutes les réserves disponibles sur la Sambre ; la 4e armée se rapproche de la frontière pour combler le vide ainsi produit ; des forces empruntées à notre droite, c’est-à-dire aux armées de l’Est, viennent renforcer notre gauche, c’est-à-dire les armées de l’Ouest.

Mais ces dispositions nouvelles ont pour effet de déplacer l’axe de nos armées et, par conséquent, d’appliquer leur force de propulsion sur un autre point. Atteindre le Rhin par l’Alsace, par Strasbourg et par Mayence ne peut plus être l’objectif. Reste l’autre alternative. Puisque nos forces principales sont, maintenant, à proximité de Metz, pourquoi l’offensive ne se porterait-elle pas dans cette direction ? A la campagne du Rhin par Strasbourg et Mayence, on substituera le débouché par la Moselle en masquant ou en tournant Metz ou Thionville et en progressant, cette fois, vers Trêves.

Dans la situation donnée, ce plan présente aussi des avantages : d’abord, il garde une porte ouverte vers l’Allemagne ; deuxièmement, il menace de flanc les armées allemandes qui semblent progresser d’Est en Ouest pour se jeter sur la Meuse à travers la Belgique ; en troisième lieu, il maintient la liaison entre la masse de nos armées groupées vers les Ardennes et la 5e armée agissant sur la Meuse et la Sambre. De ces trois avantages, celui qui frappe pour le moment le commandement français, c’est la possibilité de se jeter sur le flanc de l’ennemi opérant en Belgique. N’est-il pas possible, puisqu’on occupe en forces la frontière du Luxembourg belge et du duché, de piquer droit au Nord, de déchirer le rideau de troupes tendu sous les ombrages des Ardennes et, en marchant soit sur Liège, soit sur Namur, de surprendre les armées allemandes en pleine course et de les couper de leur base d’opérations, Aix-la-Chapelle ? En un mot, foncer sur le centre des armées allemandes, tandis que nos armées les contiennent sur les deux ailes, d’une part en Lorraine, d’autre part sur la Sambre, tel est le nouveau projet du haut commandement français, projet que les faits et les ordres révèlent. On comprend ainsi l’importance que prend à ses yeux le front des Ardennes et des deux Luxembourg.

L’exécution de ce plan n’allait pas sans de grands risques : mais la situation était telle que, de toutes façons, il fallait risquer quelque chose. Sans qu’on fût encore exactement renseigné sur l’importance des forces allemandes dans cette région, on en savait assez pour les deviner puissantes. Devrait-on les laisser choisir leur heure pour frapper le coup dont elles nous menaçaient, soit en achevant ce mouvement d’Est en Ouest qui les portait sur la Meuse, soit en se contentant d’une marche soudaine sur Verdun ?

L’une des plus grandes difficultés que devait rencontrer l’offensive française dans cette région tenait à la nature du pays. Qui dit « Ardennes » dit région boisée. Or le champ d’opérations qui se présentait, d’abord, aux armées françaises était, pour ainsi dire, un sous-bois continu. Les Allemands avaient singulièrement profité de l’avance que leur avait donnée l’occupation félonne du Luxembourg et de la Belgique : ils avaient tout organisé, tout repéré ; et puis, à la faveur des bois, ils avaient admirablement dissimulé la force réelle de leurs armées. C’était là la vraie « surprise, » depuis longtemps méditée : « Nous arrivons à Somme-Thonne, premier village belge, dit le Carnet d’un artilleur ; une vieille femme nous raconte que voilà quelques jours, elle a vu un combat entre uhlans et chasseurs à cheval. Comme nous lui disons que, maintenant, notre présence doit la rassurer, elle nous répond : « Vous ne savez pas où vous allez ; les Allemands occupent le pays depuis quinze jours et se sont fortifiés… » Propos de bonne femme ! pensons-nous… C’était la vérité même. Le débouché dans ces bois devait présenter aux troupes françaises une difficulté presque insurmontable. Nous dirons comment la forêt devint, contre leur offensive, la complice de la surprise allemande.

Un autre désavantage pour les armées françaises tenait à l’insuffisante liaison entre les armées opérant dans les Ardennes et la 5e armée, détachée beaucoup plus au Nord sur la Sambre et Charleroi. Le simple examen de la carte révèle cette situation. Entre Fumay et Namur, un vide, un décrochement existait qui ne pouvait que tenter une audacieuse manœuvre ennemie. Or, ce trou est assez mal gardé : la division Bouttegourd (51e division de réserve) a bien reçu pour mission de relever, à partir du 21 août, le 1er corps (5e armée) pour la défense de la Meuse dans la région de Givet-Namur ; le pont d’Hastières est bien tenu, même sur la rive droite, par une compagnie du 348e. La 52e division de réserve garde bien le secteur Givet-Monthermé. Mais ce sont là des forces tout à fait insuffisantes pour parer â une attaque en forces de l’ennemi, vers l’angle que fait la rencontre de la Meuse et de la Semoy.

Or, cette attaque, il la projette. Ce mouvement d’Est en Ouest que les avions et les renseignemens ont signalé comme entraînant la plupart des corps allemands que l’on a pu repérer, ce mouvement porte la masse de ces troupes allemandes vers Dinant, vers Givet, vers Hastières, vers Haybes, vers Fumay. Elles sont destinées évidemment à appuyer le grand mouvement de von Klück ; elles l’accompagnent, le soutiennent, s’efforçant de couper les communications de notre armée de la Sambre ; tandis qu’une partie de ces armées reste sur place pour voiler le mouvement, les autres se hâtent, se hâtent ; arriveront-elles à temps pour couper, par ses derrières, l’armée Lanrezac ? Ce doute, ce risque n’est pas de ceux qui doivent préoccuper le moins le haut commandement français.

Mais la « surprise » allemande se révélera à lui par un danger plus grave encore, s’il est possible, à savoir la puissance même des armées massées dans cette régi, on. La neutralité belge et luxembourgeoise ayant abrité cette ruse, l’état-major français n’a pu percer complètement le mystère derrière lequel s’achevaient les préparatifs allemands. Les investigations de la cavalerie, les renseignemens obtenus par avions et par d’autres voies, ont bien signalé la présence de sept corps allemands suivis de la Garde et précédés de quatre ou cinq divisions de cavalerie manœuvrant sur la rive gauche de la Rieuse. On a bien connaissance de la force des garnisons abritées dans les camps retranchés de Metz et Thionville. Mais, sait-on au juste ce que représentent les deux armées du kronprinz, du duc de Wurtemberg et, derrière, connait-on même l’existence de l’armée von Hausen ?

On n’ignore pas que le groupement du Luxembourg belge peut avoir trois corps (Garde, XIXe, XIIe et une division de cavalerie) ; on a appris, un peu tardivement d’ailleurs, que le groupement du Luxembourg-Thionville se compose de trois corps (VIIIe, XVIIIe, XVIe) avec deux divisions de cavalerie. Les avions signalent la marche vers Saint-Hubert, ou encore dans la région de la Sure, de ces colonnes ennemies se portant d’Est en Ouest ; on a bien connaissance de fortes organisations allemandes derrière la Lesse entre Rochefort et Dinant ; nos avant-gardes se sont heurtées à des bivouacs ennemis vers Etalle, Neufchâteau, etc. L’opinion la plus répandue dans l’armée est que les forces allemandes, lancées sur le territoire belge, sont d’environ 14 corps ; sept au Nord de la Meuse et sept au Sud. Ce que l’on ignore encore, c’est que les 14 corps actifs sont doublés d’autant de corps de réserve, — corps de réserve dont l’ennemi avait soigneusement dissimulé l’existence et dont les récentes publications allemandes nous permettent maintenant d’affirmer la présence sur les lieux. Von Hausen, dont l’armée est à peine reconnue, a, au moins, un corps de réserve nouveau ; Wurtemberg en a deux ; le kronprinz en a trois et deux corps actifs (le Ve et le XIIIe) en plus que ceux qui ont été signalés. Sept ou même huit corps nouveaux, telle est donc la « surprise » que les combinaisons du grand Etat-major allemand nous ont réservée.

Il faut ajouter, d’ailleurs, à l’éloge du haut commandement français, que s’il ignore, peut-être, ce qui fut ignoré de tout le monde, il n’en oppose pas moins, sur l’ensemble du front belge (Sambre, Meuse et Semoy), y compris l’armée belge et l’armée britannique, aux vingt-cinq corps d’armée allemands la valeur de vingt-deux corps alliés : de façon que, s’il y eut « surprise » sur certains points, dans l’ensemble les forces opposées ne furent pas véritablement disproportionnées.

Résumons en quelques lignes la situation et les projets des deux armées qui s’opposent sur le front des Ardennes à la date du 19 août, jour où, d’un mouvement simultané, elles vont à la rencontre l’une de l’autre : 14 corps d’armée allemands sont en face de 12 corps d’armée français. Les Allemands ont constitué cette armée du centre, non seulement pour caser leurs nombreux effectifs, mais pour prendre, à gauche de l’armée von Klück, le pas du mouvement et pour déboucher ainsi par Verdun sur la Marne et la Seine : ces marches, « qui utilisent tous les réseaux routiers » et qui se combinent avec celle du prince héritier de Bavière, constituent la fameuse « manœuvre concentrique. »

Les Français se sont établis sur la frontière pour la défendre. Mais, voyant le nuage qui s’amasse de ce côté, le haut commandement se décide à se porter en avant pour briser le centre allemand : on espère le prendre en flagrant délit au moment où il prononce sa marche de flanc. Si cette offensive réussit et si on parvient à couper les armées allemandes, on essaiera de les rejeter, d’une part sur la mer du Nord, d’autre part sur la route de Trêves où une poursuite vigoureuse retrouvera le débouché du Rhin.


Préparatifs de la lutte. — Les deux armées étant en présence, les directions générales de leur action étant connues, voyons comment il fut procédé à l’exécution.

Comme nous l’avons vu, l’initiative et l’offensive appartiennent aux armées françaises ; mais elles se heurtent aux armées allemandes, elles-mêmes en mouvement. Donc, de part et d’autre en partie, il y a eu manœuvre, — en partie il y a eu rencontre.

La manœuvre allemande, telle que les faits la révèlent, est assez complexe. Comme nous l’avons indiqué, elle se déclenche, à la date du 19, en même temps que les armées de von Klück et de von Bülow se sont mises en mouvement.

Imaginez un large éventail posé sur toute la Belgique et ayant la poignée vers Thionville. Il s’ouvre de telle sorte que ce sont les formations les plus voisines de la mer qui font le grand tour et, comme on dit, l’aile marchante. Au fur et à mesure que l’éventail s’ouvre, les parties plus rapprochées du pivot accompagnent le mouvement et y prennent part. Successivement de nouvelles armées emboîtent le pas. L’armée de von Klück passe par Bruxelles et Louvain et elle entraine sur sa gauche l’armée von Bülow.

Il semble que, dans le plan originaire, ces deux armées devaient être directement en liaison avec l’armée du duc de Wurtemberg opérant sur les Ardennes, et que celle-ci devait rejoindre l’armée von Bülow quand elle serait arrivée à la hauteur de Givet. Mais un événement a troublé ce bel ordre de marche : la 5e armée française (général Lanrezac) a été portée avec une rapidité extrême sur la Sambre. Un vide s’est fait entre l’armée Bülow, maintenue au Nord de cette rivière, et l’armée du duc de Wurtemberg, retenue dans le Luxembourg belge. Pour combler ce vide, une armée tenue en réserve dans le camp des Trois-Vierges, l’armée von Hausen, arrive à marches forcées ; elle ne bouchera la fissure et ne s’alignera avec l’armée von Bülow à sa droite et avec l’armée du duc de Wurtemberg à sa gauche, qu’en pleine bataille, après le 23. Ceci a une grande importance.

Quant à l’armée du duc de Wurtemberg, elle a glissé du duché de Luxembourg vers le Luxembourg belge et vers la Meuse à partir du 19, pour se joindre au grand mouvement d’ensemble. Elle est en marche quand l’offensive française se produit.

L’armée du kronprinz se met aussi en mouvement, mais elle marque encore le pas pour ne pas aller trop vite : elle a d’ailleurs un objectif particulier. Le rôle de cette armée est ainsi exposé dans deux textes allemands : « L’armée du kronprinz se porta en avant le 22 août sur Longwy pendant que l’armée française marchait en plusieurs colonnes en partant de la ligne Virton-Tellancourt-Beuveille-Mercy-le-Haut-Landres. On en vint aux combats de rencontre ; la première rencontre entre les deux armées eut lieu sur la ligne générale Virton-Audun-le-Roman. » Et l’autre texte non moins explicite : « La Ve armée était commandée par le kronprinz allemand ; le rôle assigné à cette armée était, tout d’abord, de maintenir de puissantes forces ennemies entre Verdun et Toul, ensuite d’assiéger Montmédy, Longwy et Verdun. » Il s’agit donc de plusieurs sièges ; les combats qui se produisent sont des combats de rencontre. Rien ne sent moins la grande conception tactique et la manœuvre. Si j’ose dire, on pelote en attendant partie ; on se réserve pour l’heure où le grand mouvement sera en pleine exécution selon le plan stratégique qui domine toutes ces actions particulières.

En attendant, l’armée du kronprinz déblaie sa route ; elle compte enlever Longwy par un coup vigoureux, puis se porter sur Verdun qu’elle assiégera ou masquera, et, alors, d’après les calculs, l’heure sera sonnée (vers le 4 ou 6 septembre) où ses forces intactes, soudées à celles du duc de Wurtemberg, soudées elles-mêmes à l’armée de von Hausen, soudée elle-même à l’armée de von Bülow, se joindront au mouvement en éventail et déboucheront vers Bar-le-Duc pour attaquer en force le centre et l’articulation des armées françaises.

Comme ces indications reposent sur des faits qui se sont accomplis, ils ne laissent guère de place au doute. L’armée du duc de Wurtemberg et l’armée du kronprinz étaient réservées dans la région des Ardennes, non seulement parce qu’elles laissaient au grand mouvement von Klück le temps de s’accomplir, mais parce que leur intervention inattendue devait produire l’événement.


LES DOUZE COMBATS DES ARDENNES

Le détail des marches d’approche et des douze combats qui furent livrés, notamment dans la journée du 22, se trouve dans l’Histoire de la guerre de 1914. Il ne peut être question de le reprendre ici.

En gros, voici ce qui se passa :

A partir du 19, la 4e et la 3e armée française furent averties qu’elles avaient à prendre l’offensive. Le 20 et le 21, des marches d’approche les portent sur la frontière : elles la dépassent et, le 21 au soir, les avant-gardes ont franchi la Semoy et les gros se sont massés approximativement sur la frontière et un peu au-delà, sauf à l’Ouest où la 3e armée replie son bras droit à partir de Longwy et présente un front Longuyon, Pierrepont, Xivry, Bois d’Etain, laissant à l’ennemi la région de Landres et de Briey.

La forme des armées ennemies à cette même date représente une sorte de fer de lance dirigé vers la Meuse et dont l’épaisseur se renforce au fur et à mesure qu’on remonte vers l’Est. La pointe est à Bièvre ; deux lignes la déterminent : celle du Nord suit la trace de l’armée von Hausen qui arrive de Saint-Hubert, Bastogne, Allerborn, celle du Sud suit le front Bièvre-Paliseul-Bertrix-Neufchâteau-Rossignol-Etalle-Tintigny-Tellancourt-Nord de Longwy-Differdange-Bazailles-Landres-Briey. L’intervalle de ces deux lignes est comble de troupes ; et ces troupes seront sans cesse renforcées par celles qui débouchent de Thionville et de Metz.

Le 22 au matin, la 4e et la 3e armée française poursuivent leur mouvement. Elles ont ordre de marcher droit au Nord et d’attaquer l’ennemi partout où on le rencontrera. Le temps est couvert, brumeux ; sur certains points, le brouillard est si épais que les servans du caisson ne voient pas la tête des chevaux d’attelage. Dès l’aube, la fusillade et la canonnade commencent et se répercutent d’un bout à l’autre de l’immense champ de bataille. De l’Ouest à l’Est douze combats sont livrés dans la seule journée du 22.

Ces combats sont les suivans :

Combat de Maissin-Paliseul. — Le 9e corps et le 11e corps français ont passé la Semoy et sont aux prises avec l’aile droite de l’armée du duc de Wurtemberg, VIIIe actif, VIIIe réserve et droite du XVIIIe actif. La cavalerie française est repoussée de Gédinne. Après un combat très dur à Maissin, l’armée française reste maîtresse de Paliseul.

2° et 3°. Combats de Jéhonville-Bois de Luchy-Bertrix. — Le 17e corps français est aux prises avec le XVIIIe actif et une partie du XVIIIe réserve allemand. Il tient sur Jéhonville, Assenois, mais sa droite est écrasée au bois de Luchy. La 33e division se replie en désordre sur Bouillon.

Combats de Névraumont-Saint-Médard-Straimont. — Le 12e corps, parti de Florenville, se porte vers Neufchâteau ; il a débouché sans pertes au Nord de la forêt d’Herbeumont. Il dépasse Saint-Médard et monte jusqu’à hauteur de Petitvoir et Rossard. Mais il est attaqué par le XVIIIe corps actif et une partie du XVIIIe de réserve. Vers Izel-Jamoigne, sur le flanc droit une vigoureuse action combinée du 12e corps et du corps colonial maintient l’ennemi, et le 12e corps reste maître du champ de bataille.

Combat de Neufchâteau. — La brigade Goullet, du corps colonial se heurte, en vue de Neufchâteau, à des forces allemandes appartenant au XVIIIe corps de réserve. Combat de rencontre extrêmement dur. La brigade française n’a pu prendre Neufchâteau, mais elle couche sur ses positions.

5° et 6°. Combats de Rossignol-Saint-Vincent-Tintigny-Izel-Jamoigne. — Un décrochement sensible s’est produit entre le 12e corps et le corps colonial (général Lelevre) qui marche à sa droite ayant reçu l’ordre de se porter sur Neufchâteau : tandis que la brigade Goullet est accrochée à gauche, la 3e division du corps colonial se bat face à droite contre le VIe corps actif. Une lutte terrible qui dure toute la journée écrase la 3e division coloniale à Saint-Vincent-Rossignol. Le combat se poursuit avec la 2e division coloniale (général Leblois) à Izel-Jamoigne-Tintigny, qui protège la retraite du corps colonial, s’opérant sur Gérouville. L’examen de la carte et la distance qui sépare Neufchâteau de Gérouville, 15 à 20 kilomètres, donne l’idée de la gravité de l’échec.

Combat de Meix-devant-Virton. — Le 2e corps (général Gérard) débouche de Somme-Thonne et de Villers-la-Loue. Il pousse devant lui des élémens du Ve corps allemand jusqu’à la cote 250 (le Hayon) ; puis, faisant face à droite (puisque toutes les attaques allemandes viennent de droite, établit vigoureusement sa liaison avec le 4e corps (5e armée), se maintient à la ferme d’Houdrigny et, le soir, se consolide par une vigoureuse contre-attaque dans Virton qui avait été occupé dès le matin par le 4e corps.

Combats de la 3e armée. 9° et 10°. Combats de Virton et d’Ethe. — A gauche de la 3e armée, le 4e corps, en liaison avec le 2e corps de la 4e armée, s’est porté sur Virton dans la matinée du 22. Vif combat d’avant-garde à Virton livré par la 8e division aux forces du Ve corps actif et du Ve réserve allemand. Virton est pris dès le matin, et, après un rude combat, reste dans la soirée aux mains du 4e corps, qui a combiné son effort avec celui du 2e corps.

Mais, à droite, la 7e division (général de Trentinian), après un combat d’avant-garde dans Ethe, est obligée de céder et de se replier sur La Tour-la Malmaison. Le village d’Ethe reste inoccupé pendant la nuit du 22 au 23 et, le lendemain 23, est le théâtre des plus abominables massacres de la part de l’armée allemande : les blessés sont brûlés vivans dans les hôpitaux. A la suite de ses engagemens contre le 4e corps français, le Ve corps allemand est tellement éprouvé qu’il disparaît du front pendant quinze jours.

11° Combat de Longwy. — Longwy est un nœud important dans les opérations de l’armée du kronprinz ayant contre elle le 5e et le 6e corps français, et en plus les divisions de réserve composant maintenant l’armée de Lorraine Les forces allemandes mises en avant le 19 se sont portées au siège de Longwy et ont installé, dès le 20, de l’artillerie lourde à Differdange., Des troupes appartenant au XIIIe corps allemand se sont portées en avant pour enserrer la place jusqu’à la redoute de Bel-Arbre et Cosnes.

Notre 5e corps (général Brochin) se met en mouvement et se heurte à ces troupes. La 9e division à gauche ne tient pas et se replie sur Longuyon. La 10e division à droite combat plus vigoureusement en liaison avec le 6e corps, mais reçoit l’ordre de se replier vers midi. Le contact avec Longwy est perdu de ce côté.

12° Combats de Bazailles-Xivry-Fillières. — Mais le 6e corps (général Sarrail) tient solidement sur l’extrême droite. Il écrase les formations du XVIe corps allemand dans Fillières. Cependant, le manque de liaison avec les divisions de réserve le met en une situation délicate à la fin de la journée du 22, les Allemands menaçant sa droite par Spincourt sur l’Othain ; le général Sarrail, se maintenant sur le champ de bataille, s’organise, en fin de journée, sur la forte position d’Arrancy.


Ainsi, la journée du 22, journée principale de la Bataille des Ardennes, a donné des résultats alternatifs suivant les corps. Succès à l’aile gauche et à l’aile droite, fléchissement au centre par les graves incidens qui arrêtent l’offensive générale des deux armées. Cependant, le centre lui-même s’est maintenu vigoureusement au 12e corps, au 2e corps, au 4e corps.

Les armées allemandes ont été surprises elles aussi. Malgré leurs succès, elles hésitent à se sentir victorieuses. Pas de poursuite de leur part. La plupart des villages que nous avons abandonnés ne sont pas immédiatement occupés.

Aussi les chefs français inclinèrent d’abord à reprendre l’offensive pour le lendemain 23. Mais la lassitude des troupes, les lourds sacrifices qui leur ont été imposés, surtout le repli précipité de certains corps qui a rompu la ligne de front, l’ensemble des circonstances finit par imposer au commandement l’abandon de l’offensive, et bientôt il prend le parti de la retraite sur des positions meilleures.

Cette retraite s’accomplit en deux temps, d’abord sur la Semoy, la Chiers, I’Othain, la Crusnes. Et en deuxième ligne, après un arrêt sur la Loison, elle se porte sur la Meuse. Ce second mouvement est décidé le 24 au matin : il s’accomplit dans les journées du 24 et du 25.

La double retraite face à l’ennemi donne lieu à de vigoureux combats en « coups de boutoir » qui contiennent l’adversaire et confirment chez les troupes le mordant qu’elles n’ont, d’ailleurs, jamais perdu. Ce sont les combats de Carlsbourg, Vivy-Chairière, livrés le 23 parle 9e corps, la 60e division de réserve et le 11e corps ; les combats d’Izel-Jamoigne-Pin, livrés le 23 août par le 12e corps et la 2e division du corps colonial ; le combat de Carignan-Mont des Tilleuls livré, le lendemain 24, par le 17e corps et le 12e corps en deçà de la frontière française, le combat de Marville, livré par le 4e corps, les combats de I’Othain Arrancy-Petit-Xivry-Spincourt, livrés le 24 par le 5e et le 6e corps ; enfin le glorieux combat d’Etain, livré, le 25 par l’armée de Lorraine qui écrase la XXXIIIe division de réserve allemande, et accroche solidement, dans cette région, le pivot qui maintient la 3e armée.

Ces combats achèvent la Bataille des Ardennes proprement dite. Ils lui donnent son véritable caractère, de même que la bataille de la Trouée de Charmes ne fait qu’un en quelque sorte avec les journées de Dieuze et de Sarrebourg.

Le 25 au soir, la Bataille des Ardennes est terminée. Et, à partir de cette date, le commandement français prend ses dispositions pour livrer la bataille de la Meuse qui déjà va préparer le revirement de la fortune. v


CARACTÉRISTIQUES TACTIQUE ET STRATÉGIQUE DE LA BATAILLE DES ARDENNES

Nous en tenant, aujourd’hui, à la Bataille des Ardennes, nous essaierons d’indiquer maintenant ses résultats stratégiques et tactiques, et aussi les leçons qui, de ces premières rencontres, se dégagèrent pour le commandement français. Si le mot n’était pas trop ambitieux, nous dirions que nous allons essayer comme une première « philosophie » de ces événemens.

Les armées françaises qui se sont portées dans le Luxembourg belge ont été obligées de renoncer à leur offensive ; elles ont dû reculer et abandonner la défense de la frontière. En revanche, les armées allemandes qui opéraient dans le grand-duché de Luxembourg et le Luxembourg belge ont supporté le choc, puis elles se sont portées en avant, elles ont refoulé les armées françaises, les ont rejetées derrière la Meuse, et ce n’est pour celles-ci que la première étape d’une retraite qui va se généraliser sur tout le front.

De part et d’autre, les sacrifices ont été grands. Mais les armées allemandes sortent de ces journées avec le sentiment de la victoire et la confirmation de leur foi dans leur supériorité et surtout dans la supériorité du commandement. Les armées françaises ont l’impression de la défaite.

Pour les corps qui ont le plus souffert, la question ne se pose pas ; leur perte est sans compensation ; sur eux, dans ces journées douloureuses, un vent de découragement a soufflé. Combien de braves sont morts désespérés, combien de blessés ramassés sur le champ de bataille et emportés soit dans les hôpitaux de l’intérieur, soit comme prisonniers dans les camps allemands, ont eu le sentiment que leur sacrifice avait été vain et que les choses recommençaient « comme en 1870 ! »

Inutile de citer les nombreux témoignages déjà publiés qui révèlent cet état d’âme. Le langage des combattans est âpre et violent, parce que les sentimens ont été sincères et l’émotion profondément douloureuse. L’exagération d’un désespoir trop prompt doit apprendre surtout à ne pas désespérer si vite.

Un des chefs, et non des moins énergiques, dépeint dans ces termes l’état de fatigue des troupes ; on sentira dans son langage la chute soudaine du rêve à la réalité. Le télégramme est daté du 25 : « Après les combats qu’elles viennent de soutenir, les troupes sont épuisées par quatre jours de lutte. Ce qui diminue momentanément la valeur de ces troupes dont le moral serait excellent si elles pouvaient se reprendre en se reposant et en dormant, c’est le manque d’officiers. La plupart des régimens comptent à peine une vingtaine d’officiers. Je crois de mon devoir de vous dire ce que j’estime être la vérité… J’ajoute que dans les diverses rencontres avec l’ennemi chacun a fait tout son devoir. »

Les communiqués essaient naturellement d’atténuer cette impression :


« Communiqué du 24 août, 23 heures. — A l’Est de la Meuse, nos troupes se sont portées en avant à travers un pays des plus difficiles. Vigoureusement attaquées au débouché des bois, elles ont dû se replier, après un combat très vif, au Sud de la Semoy… Du fait des ordres donnés, la lutte va changer d’aspect pendant plusieurs jours ; l’armée française restera pour un temps sur la défensive ; au moment venu, choisi par le commandant en chef, elle reprendra une vigoureuse offensive. Nos pertes sont importantes ; il serait prématuré de les chiffrer ; il ne le serait pas moins de chiffrer celles de l’armée allemande qui a souffert au point de devoir s’arrêter dans ses mouvemens de contre-attaque pour s’établir sur de nouvelles positions. »


Et le communiqué du 25 :

« Sur le front Est de la Meuse, par ordre du général en chef, nos troupes ont regagné leurs emplacemens de départ en maîtrisant les débouchés de la grande forêt d’Ardenne. Plus à droite, nous avons pris une vigoureuse offensive en faisant reculer l’ennemi. Mais le général Joffre a arrêté la poursuite pour rétablir les lignes qu’il avait assignées avant-hier sur le front de bataille. Dans cette offensive, nos troupes ont montré un admirable entrain. Le 6e corps a notamment fait subir à l’ennemi, dans la région de Virton, des pertes considérables. »


Au point de vue matériel comme au point de vue moral, la « Bataille des Ardennes » fut une défaite française. En recherchant les causes de cette défaite et en nous élevant successivement du point de vue tactique au point de vue stratégique, nous verrons si elle fut sans contre-partie et sans compensation.

Des causes de la défaite, les unes sont générales, les autres locales, les unes matérielles, les autres morales ; il en est que l’on ne peut séparer de l’ensemble des conditions qui présidèrent à la préparation de la guerre, il en est qui tiennent au commandement ; il en est qui viennent des dispositions du soldat jeté si soudainement dans la mêlée.

Sur les défectuosités de la préparation générale, il n’y a pas lieu d’insister ici : elles ne s’appliquent pas, en particulier, à la bataille des Ardennes. L’Exposé de six mois de guerre — document semi-officiel — les indique en ces termes dans la partie qui se rapporte spécialement à ces rencontres :

« Le 21 août l’offensive commença au centre avec dix corps d’armée. Le 22 elle ne réussit pas, et ce revers sembla sérieux. Ses raisons sont complexes. Il y eut des fautes individuelles et collectives dans cette affaire : des imprudences commises sous le feu de l’ennemi, des divisions mal engagées, des déploiemens téméraires et des retraites précipitées, un gaspillage prématuré d’hommes et finalement insuffisance de certaines de nos troupes et de leurs chefs en ce qui concerne l’emploi de l’artillerie et de l’infanterie. En conséquence de ces erreurs, l’ennemi, profitant de la difficulté du terrain, put tirer le maximum de profits et d’avantages que lui donnait la supériorité de ses cadres subalternes. »

Le général Ruffey, dont l’autorité est hors de pair, observait, en effet, que depuis le commencement de la campagne les consommations de munitions d’artillerie avaient été en général trop faibles. « L’artillerie tire peu, disait-il, parce qu’elle ne voit rien. Or ce serait une grave erreur de croire que cette absence d’objectifs visibles doive être une cause d’abstention de la part de l’artillerie. En réalité pour procéder à une offensive sur un point choisi, la préparation de l’attaque de l’infanterie doit être faite en battant systématiquement la position attaquée sur une longueur et une profondeur déterminées en raison de l’importance de l’attaque et de l’organisation du point attaqué. Ce tir doit être commencé dès que l’infanterie prend sa formation de combat et continué jusqu’au moment où l’abordage va se produire. De même, dès qu’un indice quelconque révèle la présence de l’artillerie ennemie en arrière d’une crête ou sur un point caché, un tir en profondeur doit se produire de manière à dominer cette artillerie, dût ce tir être exécuté à de très grandes distances. Exécuté par zones avec nos puissans explosifs, il atteindra souvent le résultat cherché. » La note faisait observer aussi que notre infanterie ayant beaucoup souffert du feu des mitrailleuses ennemies, il fallait, par tous les moyens, tâcher de déterminer les emplacemens de celles-ci et les détruire par le canon. Souvent cachées dans des caponnières, elles peuvent être prises à partie même par des pièces isolées.

En vue des rencontres qui allaient se produire sur la Meuse, des instructions spéciales visaient l’emploi de méthodes nouvelles pour l’artillerie : au cas où l’armée serait amenée à se replier sur la rive gauche de la Meuse, on recommandait, dès le 25, le plus large emploi de l’artillerie pour disputer à l’ennemi le passage de la rivière. On signalait l’importance nouvelle qu’allait prendre l’artillerie lourde : les canons de 120 long devront être employés à battre à grande distance les points où l’ennemi pourrait tenter de jeter des ponts. Les canons courts seront placés de façon à battre l’ennemi pendant le passage. Le canon de 75 sera plus particulièrement employé au flanquement du front et pour battre les abords immédiats de la rivière. Les emplacemens de batterie devront être reconnus avec le plus grand soin et des épaulemens solides construits partout où ce sera nécessaire.

L’ensemble de ces observations suffit pour établir de graves défectuosités dans la liaison des armes et notamment dans l’emploi de l’artillerie au début de la campagne ; mais elles montrent aussi la souplesse du génie français et sa faculté d’adaptation aux nécessités nouvelles. En moins de quatre jours, la vraie doctrine se dégage. Les Allemands ont, certes, une préparation plus complète, mais cette avance sera vite regagnée. Le général Bon, qui commandait l’artillerie d’un des corps, donnait à l’exposé de ces combats cette conclusion : « Sauf des engagemens d’avant-garde pénibles, les pertes avaient été légères ; l’artillerie était absolument intacte, les servans pleins de confiance en leur canon. Les officiers étaient confirmés dans leur méthode de tir et de combat. N’ayant eu presque ni tués ni blessés, tous se croyaient invulnérables. Les troupes d’infanterie avaient gardé le moral le plus solide. » Une constatation à peu près générale dans les deux armées, c’est que l’artillerie ennemie prodigue les munitions sans faire un mal proportionné : « Une chose nous fait plaisir, écrit un jeune officier d’artillerie, c’est la quantité énorme de projectiles dépensés par les Allemands et l’inefficacité relative de leur tir… Nous devons profiter des enseignemens de ce premier jour de bataille. »

L’armée française avait eu de ce chef, une double surprise, celle du rôle joué par l’artillerie lourde et celle du nombre et de l’emploi des mitrailleuses.

Pour ce qui concerne l’effet de l’artillerie lourde, on peut s’en tenir à l’appréciation d’un homme de guerre aussi intelligent et expérimenté qu’est le général Malleterre : « J’ai l’impression, partagée par mes officiers, que ce sont les shrapnells allemands qui ont fini par avoir raison du moral des hommes, non point tant par les pertes qu’ils ont fait subir que par l’énervement d’une pluie incessante et serrée de projectiles. Depuis l’aube jusqu’à midi, le ciel étant saturé des petits nuages gris des explosions, les balles et les éclats tombent comme la grêle sans interruption sur tout le champ de bataille. Après les gros obus de la journée du 22, l’artillerie de campagne allemande nous a montré qu’elle avait des munitions à profusion, qu’elle tirait sans compter pour ouvrir le chemin à son infanterie. C’est un procédé auquel il faudra s’habituer et notre artillerie saura y répondre. »

L’impression des artilleurs eux-mêmes était plus satisfaisante encore : c’était celle d’une sorte de sécurité. Un spécialiste, le général Bon, prend à son compte l’assertion d’un journal russe : « On entend souvent dire que l’artillerie ennemie cause des ravages énormes dans nos rangs. Ce n’est pas exact. Les plus grosses pertes sont causées non par le feu de l’artillerie, mais par le feu de la mousqueterie et par celui des mitrailleuses. Les marmites ont une action morale extraordinairement puissante ; elles écrasent les forces psychiques du soldat, mais causent, en somme, peu de pertes en tués et blessés. L’effet destructif n’est nullement comparable à celui de notre 75. »

Et le général cite un fait qui, s’appliquant à la journée du 27, ne vise pas moins toute la série des combats engagés sur cette frontière : « C’est ainsi que, le 27 août 1914, pour défendre le passage de la Meuse, toutes nos batteries avaient été dans l’obligation de s’établir sur le versant exposé aux vues de la rive où l’ennemi était installé… Les capitaines s’installèrent avec la conviction qu’ils étaient appelés à se sacrifier. Je mets en fait que, si les Allemands avaient eu des canons et des artilleurs comme les nôtres, nous n’aurions pas pu rester une heure en batterie sans être écrasés. Sur les quinze batteries qui étaient ainsi exposées, une seule fut obligée de cesser le feu. Les autres ne subirent que des pertes insignifiantes. En revanche, les effets du 75 sur les colonnes ennemies étaient au moins aussi meurtriers que ceux des fusils et des mitrailleuses… »

Nous n’insisterons pas sur la valeur démontrée du 75 français. On peut dire que, dès les premiers engagemens, il se subordonne entièrement le 77 allemand. Nous n’avons appris que longtemps après les effets du canon français dans ces combats de l’Ardenne, à Neufchâteau, à Rossignol, à Virton, à Fillières. Le général Bon avait raison, plus peut-être qu’il ne le croyait lui-même, lorsqu’il terminait ses observations par cette phrase : « Je suis convaincu que notre artillerie, pendant la première période de la campagne, a mis hors de combat au moins autant d’Allemands que la mousqueterie. »

L’habile usage que les Allemands ont fait de la mitrailleuse et l’impression produite sur nos troupes sont parfaitement décrits dans un compte rendu inédit de la marche du 12ecorps : « La première prise de contact fut impressionnante et meurtrière. L’infanterie partit à fond. Elle se heurta à des cyclistes avec mitrailleuses, qui reculent dès qu’on approche, mais non sans nous avoir infligé des pertes, et ce jeu recommence. Peu à peu la troupe perd son entrain et hésite à renouveler ces assauts sanglans. Le capitaine T…, avait une section de mitrailleuses très bien exercée et dont il était très fier. On gravit une colline. Arrivés à la côte, détachemens français et allemands s’aperçoivent. La section de mitrailleuses françaises fut détruite avant d’avoir tiré un seul coup. » La préparation allemande, renseignée par le rôle des mitrailleuses dans la guerre russo-japonaise, avait été poussée à fond et jusqu’à la minutie. La hardiesse, la témérité françaises s’exposaient aux coups de ces redoutables engins sans que les précautions nécessaires fussent prises. La mitrailleuse fut, par excellence, l’arme d’arrêt contre la furia francese.

Tous les témoignages sont d’accord pour signaler, au moins au début, la pénurie des avions français. L’Allemagne, au contraire, entrait en compagnie avec 1 500 avions. Nous allons revenir sur la question des « renseignemens. M Mais, en ce qui concerne la découverte immédiate, le service de l’aviation, remarquablement organisé du côté allemand, le fut à peine, au début, du côté français.

Le lieutenant d’artillerie Robert Deville, l’auteur de Virton-La Marne, ne fait que confirmer par son témoignage le sentiment de l’armée entière. L’incident se passe à Houdrigny-Virton : « Les avions allemands ont déployé une grande activité pendant toute cette journée, signalant les objectifs aux artilleurs en laissant tomber des fusées. Par contre, pas un appareil français, du moins dans notre secteur, ne s’est montré… » Quelles que soient les raisons que l’on apporte pour expliquer cette infériorité momentanée d’une arme que l’on avait crue essentiellement française, l’armée eut cette impression. Partout, c’est le même cri : « Encore les avions boches ! » Et on cherche dans le ciel les avions français qui n’apparaissent pas. Pour le réglage des tirs d’artillerie, le résultat est désastreux. A peine une formation française est-elle en position qu’un avion la survole ; il fait un signal et les obus arrivent : le travail contraire se fait rarement. Ici encore, la préparation allemande a pris de l’avance.


De l’ordre tactique et de la nature du pays. — Le sort de la « Bataille des Ardennes » fut particulièrement influencé par la nature du terrain : elle fut éminemment une bataille de sous-bois. Routes peu nombreuses et mal percées, issues difficiles, défilés redoutables, vues insuffisantes, peu de découverte, et, par-dessus tout, liaisons extrêmement laborieuses.

L’art militaire connaît la manœuvre en plaines, la manœuvre en pays accidenté, même la manœuvre en montagnes ; il s’est peu occupé de la manœuvre sous-bois. Peut-être un génie créateur eût-il su appliquer, à ces conditions exceptionnelles, une méthode spéciale et des combinaisons imprévues. Il faut bien reconnaître que cette sorte d’ingéniosité sans parler des intuitions du génie ne paraît pas s’être révélée, ni dans un camp ni dans l’autre, au cours de la « Bataille des Ardennes. » Les deux forces marchèrent l’une contre l’autre et s’étreignirent dans des combats de rencontre qui furent surtout de terribles corps à corps.

Cependant, même pour ces duels de choc, les armées françaises furent dès le début en mauvaise posture. Il suffît de jeter un coup d’œil sur la carte et sur la distribution des forces françaises à l’égard des forces allemandes, la veille des engagemens, pour remarquer que le tracé de la frontière impose aux premières une disposition en oblique Nord-Ouest — Sud-Est. Les corps s’échelonnent selon cette ligne oblique et ils forment en quelque sorte un escalier dont le degré supérieur est vers Givet, tandis que le degré le plus bas est vers Étain. Mais c’est un escalier renversé.

Il résulte de cette disposition que, ayant reçu tous également l’ordre de se porter « droit au Nord, » les corps d’armée montent comme s’ils grimpaient une échelle à l’envers, formant non une ligne de front face à l’ennemi, mais une disposition en zigzag qui lui présente le flanc. Au moindre retard d’un de ces corps, un décrochement peut se produire entre lui et l’échelon voisin. Alors la liaison est compromise. En revanche, au moment où les combats s’engagent, l’ennemi s’avance, comme nous l’avons vu, d’Est en Ouest avec une légère inclinaison au Sud. Il se trouve ainsi porté, pour ainsi dire naturellement, à entrer dans le flanc échelonné que lui présentent les forces françaises.

En fait, les attaques allemandes se produisent presque toujours à l’improviste et toujours sur notre flanc droit. Ce fut là, sans doute, la plus grave cause de nos échecs. Les corps lancés en avant et parfois décrochés par leur mouvement même, étaient pris par la racine, ils étaient coupés des corps voisins, coupés de leurs communications et l’élan même des troupes était préjudiciable au succès général. Ainsi il en arriva au 17e corps, qui se plaignit lie ne pas être protégé à droite ; ainsi à la brigade Goullet qui, à Neufchâteau, attendit la 3e division coloniale ; ainsi au 12e corps qui fut attaqué par Izel-Jamoigne, tandis que son avant-garde se repliait de Rossart ; ainsi au 6e corps, dont l’élan fut brisé par l’attaque subite se produisant sur Spincourt.

La même cause produisit partout les mêmes effets. On peut admettre, encore une fois, qu’une manœuvre plus complexe, profitant de l’abri des bois, — qui, au contraire, nous desservit, — eût cherché, sur la vaste ligne d’attaque, le point faible de l’ennemi. Ce point faible eût pu être déterminé assez-facilement : en raison de la marche de ces colonnes que les avions signalaient, il était évident que l’armée von Hausen n’avait pas encore occupé la place qui lui était assignée le 22, quand les premiers engagemens se produisirent. A cette date, entre l’armée du duc de Wurtemberg et la Meuse, il y avait un trou. Peut-être eût-on pu profiter de cette circonstance pour lancer une attaque vigoureuse de ce côté, tandis que le reste de l’armée eût exploré soigneusement le terrain et se fût tenue sur une demi-défensive. Nous verrons tout à l’heure que l’initiative française obtint, de ce côté, des résultats stratégiques importans ; peut-être le succès tactique eût-il été le même, si, pour l’offensive des deux armées, une « manœuvre » eût été substituée à cette marche en avant « droit au Nord, » un peu simpliste en son principe, et d’une exécution infiniment complexe et difficile en raison de l’obstacle des bois.

Du côté allemand, l’initiative tactique paraît moins résolue et moins calculée encore. L’heure de la grande manœuvre stratégique conforme aux idées Schlieffen n’est pas sonnée : on n’en est qu’aux préliminaires. Il est vrai, qu’à la date du 19, un ordre général a mis en mouvement toutes les armées opérant en territoire belge. Celles du centre (pour ne citer que celles-ci) se sont ébranlées ; mais, sauf le mouvement qui les porte sur la Meuse pour accompagner celui de von Klück, leur objectif immédiat est de plus courte portée. Tandis que le kronprinz déblaie sa route dans la direction de Verdun, le duc de Wurtemberg s’étend vers la Meuse, tout en protégeant le front, et von Hausen s’efforce d’arriver à temps pour boucher le trou entre le duc de Wurtemberg et l’armée de Bülow ; et il n’arrive pas à temps. La bataille qui s’engage ainsi présente, sur toute l’étendue de l’immense front, quelque chose de disloqué et de fragmentaire ; chaque incident tactique a son importance, mais une conception tactique générale paraît absente : du moins, elle est difficile à découvrir.

L’armée allemande a eu le temps de reconnaître et d’organiser le terrain. L’armée française se jette à corps perdu sur un obstacle qu’elle ignore [4] et ne parvient pas à le franchir : tel est le trait caractéristique de ces engagemens où la nature (bois, brouillard, chaleur, etc.) a joué un si grand rôle, et où la part de l’invention et de la combinaison tactiques paraît singulièrement réduite.


De l’offensive, de la sûreté et des renseignemens. — En revanche, la dépense en vertus militaires fut large jusqu’à la prodigalité. Du côté français, l’élan des troupes, leur entrain, leur mépris de la mort, leur volonté de ne pas céder furent poussés jusqu’au plus dangereux excès. Il n’est pas douteux que l’esprit d’offensive mal réglé et mal contenu, chez les officiers comme chez les soldats, fut une des causes de nos revers.

Comme nous l’avons indiqué ci-dessus, à tous les rangs de l’armée, et même les chefs les plus expérimentés, tout le monde aborda la lutte dans une disposition optimiste extrême. Nous avons de nombreux témoignages précis à ce sujet : un général de cavalerie disait, au moment où s’engageait la bataille : « La cavalerie allemande se refuse au combat ; l’infanterie chemine très adroitement sans être vue à travers les avoines et les blés, mais tire mal. L’artillerie ne produit aucun effet ; l’obus en éclatant fait éternuer : un point c’est tout ! » L’appréciation suivante est formulée dans un rapport relatif au brillant combat de Neufchâteau : « Ce combat était, pour la brigade, le premier de la campagne ; les bulletins de renseignemens, communiqués aux troupes les jours précédens, leur avaient donné le sentiment très net de leur supériorité. Entraînées par des officiers de tout premier ordre, les troupes, dont il eût fallu au contraire, modérer l’ardeur, furent admirables d’entrain, de courage et de vaillance. Mais l’ennemi eut beau jeu contre un adversaire qui avançait sur lui avec le mépris du danger, négligeant les mesures de prudence qui auraient sensiblement diminué le chiffre des pertes. »

Les pertes, en officiers surtout, furent terribles. Pour ce qui est des officiers, le mépris et la méconnaissance du danger réduisirent leur nombre dans de grandes proportions.

Mépris du danger d’autant plus grave qu’il conseille les entreprises téméraires et néglige les précautions indispensables. Il est exact de dire que, dans les premiers jours de la campagne, le fantassin français ne voulait connaître d’autre arme que la baïonnette. On déclenchait des charges folles à 1 500 mètres de l’ennemi sans préparation d’artillerie.

On avait demandé beaucoup à la cavalerie : elle fit beaucoup. On lui avait attribué un rôle auquel ses forces ne pouvaient pas suffire par les chaleurs accablantes qui éreintaient les hommes et les chevaux. On lui donnait la double mission d’éclairer au loin et de combattre ; c’était beaucoup. Les hommes encore peuvent supporter des fatigues extrêmes, mais les bêtes ont besoin de manger, de dormir, de se reposer aux heures coutumières. Un général de cavalerie a signalé le manque de convois automobiles accompagnant la cavalerie, l’insuffisance des agens du contre-espionnage dans un pays que les ennemis avaient d’avance préparé ; et surtout, la liaison incomplète avec les infanteries de soutien qui eussent dû être transportées en automobile comme le faisaient les Allemands. La circulaire du général en chef datée du 24 août donne aussitôt des ordres pour qu’il soit remédié à ces défectuosités. La cavalerie allemande (qui fut d’ailleurs loin d’être parfaite et qui s’épuisa au moins autant que la nôtre) avait pour rôle de couvrir et de découvrir ; elle faisait le voile devant nos troupes, les attirait et les conduisait sur des positions organisées. Le cavalier ennemi se faisait prendre ou tuer plutôt que de laisser percer le mystère que les troupes d’avant-postes couvraient de leur rideau mouvant.

Quand on connaîtra mieux le rôle de notre cavalerie, on appréciera les efforts hardis et ingénieux qu’elle fit pour soulever ce rideau : elle y parvint rarement. Ajoutons, pour bien établir à quel point la collecte des renseignemens était difficile, qu’en fait, les grandes armées allemandes qui devaient être engagées dans la « Bataille des Ardennes » ne quittèrent leurs abris et notamment les camps retranchés de Metz, Thionville et leurs cantonnemens du grand-duché de Luxembourg qu’à partir du 19. Avant cette date, le terrain boisé des Ardennes paraissait vide et, sauf les troupes de couverture et les patrouilles de cavalerie, il était vide, en effet.

Cette observation explique aussi l’insuffisance des renseignemens par avion. Peu nombreux, les avions français voyaient peu parce qu’il y avait peu avoir. A partir du 19, c’est-à-dire dès que les armées allemandes se mettent en mouvement, les renseignemens soit par cavalerie, soit par avions, se multiplient, se précisent. Ils signalent ces longues colonnes en marche, ils découvrent ces lignes organisées, ils observent ces bivouacs nouveaux qui se massent à proximité des forces françaises. Mais c’est déjà bien tard. L’opinion que les ennemis bluffent, qu’on est en présence d’un simple rideau de cavalerie et de « mouvemens sans importance, » cette opinion s’est répandue. L’ennemi s’étant soigneusement caché aux vues verticales, ayant marché de nuit, s’étant glissé sous les bois, quand il débouche et surtout quand on le rencontre soigneusement installé, avec une artillerie ayant repéré le terrain autour de positions déterminées, quand on le trouve si nombreux et qu’il « grouille » de partout, on s’étonne. C’est la « surprise… » Admirables troupes que celles qui n’hésitèrent pas à foncer sur ces lisières mystérieuses, sur ces lignes meurtrières et qui, la baïonnette au canon, arrachèrent à l’ennemi un secret si terriblement gardé !


Caractère et portée stratégiques de la « Bataille des Ardennes. » — Nous avons exposé en débutant le plan allemand et le plan français.

Le commandement allemand a conçu le projet colossal d’envelopper et d’écraser l’armée française ; il prétendait en finir avec elle par étreinte en quelques semaines au plus.

Moins ambitieux, le commandement français, ayant renoncé à son projet d’attaque par Strasbourg et Mayence, a maintenant le dessein de foncer sur le flanc des armées allemandes en marche et, s’il peut rompre leur centre, de les pousser, d’une part sur la mer, d’autre part sur Trêves, de façon à s’ouvrir, de ce côté, les routes d’Allemagne par la Moselle.

Dans quelle mesure l’exécution de ces deux projets opposés a-t-elle été secondée ou entravée par la « Bataille des Ardennes ? »

L’armée française s’est portée sur les armées allemandes en marche, et, comme elle en avait le dessein, elle les a surprises. Surprise de son côté par le nombre de ses adversaires et leur puissante organisation, elle ne les a pas moins reconnus et fortement accrochés. Certainement, le commandement français ne savait pas exactement à quelles armées importantes il avait affaire. Par la longueur des objectifs qu’il assignait aux siennes, il semble bien qu’il croyait n’avoir qu’à crever un rideau plus ou moins épais et à tomber ensuite sur les armées du grand mouvement tournant, c’est-à-dire de von Klück et de von Bülow. Or, il se trouva en présence des trois armées du kronprinz, du duc de Wurtemberg et de von Hausen. Son offensive stratégique avec le projet de briser le centre de la grande armée d’évolution ne réussit pas. Au contraire, les forces françaises durent reculer et laisser à découvert la frontière, ce qui permit à l’ennemi de porter la guerre sur notre territoire. A ce point de vue, le but stratégique ne fut pas atteint.

Reportons-nous vers le côté allemand.

Le grand Etat-major allemand lançait ses armées en ordre massif à travers la Belgique de façon à arriver, selon les conseils de Schlieffen, « à la fois par tous les réseaux routiers » au point de concentration où devait se livrer la bataille générale. Ce qui importait par-dessus tout, c’était que ce mouvement ne fût interrompu nulle part et que les armées prissent, en quelque sorte, le pas de parade pour accomplir coude à coude la magnifique évolution.

Or, voici ce qui se produit. La résistance de Liège et de l’armée belge laisse à notre 5e armée le temps d’arriver sur la Sambre avec tous les élémens dont on peut la renforcer. Von Klück se trouve donc avoir à combattre cette puissante formation jetée à l’improviste hors de nos frontières et il la rencontrera plus au Nord qu’il ne le pensait peut-être. Cependant, ce mouvement de l’armée Lanrezac crée un vide sur le front français entre Givet et Namur, c’est-à-dire entre notre 4e armée et notre 5earmée. L’État-major allemand conçoit le projet subsidiaire de profiter de ce vide pour obtenir un premier succès.

De même que l’armée Langle de Cary était en réserve pour appuyer le mouvement des armées de choc vers le Nord, une armée allemande était en réserve pour appuyer le mouvement des armées de choc vers le Sud : c’était l’armée von Hausen. Dès que le commandement allemand s’est rendu compte de la situation, il lance l’armée von Hausen sur le vide existant entre Dinant et Mézières, en vue de crever notre front entre la 4e et la 5e armée.

Alors commence ce mouvement précipité de l’armée saxonne, qui a pour but de s’enfoncer comme un coin dans cette trouée qui menace directement Paris. J’ai comparé l’armée allemande à un fer de lance. Le fer de lance est poussé, de toute sa masse, vers Rocroy, visant la France au cœur. Tandis que von Klück descend du Nord, l’armée von Hausen, entraînant à sa suite l’armée du duc de Wurtemberg et même l’armée du kronprinz, préparera, par son intervention imprévue, la victoire que von Klück n’aura qu’à achever.

Les Allemands aiment les exemples historiques ; leur invention a toujours quelque chose de pédantesque. On peut se demander si cette manœuvre n’est pas inspirée par une leçon que leurs théoriciens vantent avec emphase, la manœuvre de Frédéric II à Leuthen, quand il fait glisser une de ses ailes derrière un rideau de troupes contenant l’ennemi et la fait déboucher à droite quand on la croyait encore à gauche.

Von Hausen reçoit donc cette mission. Il se hâte, il accourt. Il est le 21 entre Sovet et Mont-Gauthier ; le 22, sa gauche (XIXe corps) marche pendant vingt-cinq heures ; et, le 23, tandis que son corps de droite (XIIe corps) passe la Meuse à Dinant, son corps de gauche (XIXe) arrive à bout de souffle et s’immobilise toujours, du 23 au 25, autour de Fumay.

La 5e armée française, après la bataille dite de Charleroi, est en retraite, ayant sa droite à la Meuse, et elle est exposée aux coups d’un ennemi débouchant de la rivière. Que l’armée von Hausen écrase le 1er corps qui longe la Meuse du Nord au Sud, notre cinquième armée est coupée. Von Hausen dispose de trois corps d’armée et de la cavalerie de la Garde ; il est maître des ponts que la division Bouttegourd et la 52e division de réserve gardent péniblement. Il n’a qu’à passer. Or, il ne passe pas. Sa menace reste à l’état de menace. Elle suffit pour avertir le général Lanrezac qui précipite sa retraite. Mais elle ne se transforme pas en une action décisive. Pourquoi ?

Il faut tenir compte de la résistance des troupes françaises échelonnées le long de la Meuse. La 32e division de réserve (général Coquet) avait à peine franchi la Meuse lorsque les premières colonnes de von Hausen débouchèrent le 23 et le 24. Elle put tenir tête à l’abri de la rivière. Il y eut quelques beaux faits d’armes, notamment celui des « Cinq cents Bonniers » que raconte H. Libermann [5]. Ces têtes de colonne furent bousculées par un bataillon de chasseurs qui accompagnait la division. Cela donna peut-être à réfléchir aux Allemands. Libermann rapporte que, le 25, il rencontra, au Mesnil, le général Pétain (1er corps, 5e armée), la veille encore colonel, et que celui-ci lui dit : « Vous m’avez tiré une rude épine du pied ; car je n’envisageais pas sans inquiétude une action sur mon flanc avant d’atteindre Rocroy. » Pétain est un homme qui sait le prix des mots. S’il le dit, il faut l’en croire.

On doit tenir compte aussi de l’état d’épuisement où, d’après tous les carnets de route, se trouvent les régimens de von Hausen. Son armée arrive, mais elle arrive sur ses boulets. L’une des plus graves fautes de l’état-major allemand, surtout au début, fut de ne pas compter avec les moyens physiques des hommes : la nature a ses droits. Il résulte des carnets allemands que l’armée von Hausen n’eut pas la force de se jeter sur l’ennemi au moment où deux ou trois divisions lui étaient offertes comme une proie. Que pesait la 52e division de réserve en face d’une armée de 120 000 hommes ?

Von Hausen ne fit rien ; il ne sut pas se baisser pour ramasser le succès. A partir de ce jour, il fut en retard. Par la suite, von Hausen fut disgracié, et il fut disgracié en raison de cette faute grave. Les écrivains allemands l’ont accablé de leurs critiques sanglantes : « Ce n’est que le 23 août, disent-ils, que la Meuse fut franchie. Si l’état-major de la IIIe armée (armée saxonne von Hausen) avait pris de meilleures dispositions, le passage de la Meuse aurait pu être effectué bien plus vite. Ce retard a, vans doute, contribué aux insuccès de l’armée allemande dans les premiers jours de septembre et les forces allemandes marchant sur Paris ont dû être groupées différemment. » Nous relevons donc là une des origines avérées et avouées de la défaite allemande sur la Marne.

Mais les raisons qui viennent d’être données ne suffiraient pas pour expliquer l’échec de la manœuvre allemande : la cause principale fut le désordre jeté dans le fameux mouvement en éventail, dont la marche de l’armée von Hausen n’était qu’une partie. En fait, l’offensive française qui, d’après les ordres écrits, avait pour objet « de tomber dans le flanc des armées allemandes en marche, » tomba réellement dans le flanc des armées allemandes. Ce n’était pas celles de, von Klück et de von Bülow, mais c’était celles du kronprinz, du duc de Wurtemberg et de von Hausen. Ce furent celles-ci qui furent surprises, mais elles le furent. Comme elles s’étaient mises en mouvement pour se porter d’Est en Ouest, ainsi qu’il a été dit ci-dessus, elles furent attaquées en pleine marche, et contraintes de faire face au Sud soudainement ; leur mouvement n’ayant pas eu le loisir de se développer, elles ne purent arriver sur la Meuse à temps.

Von Hausen ne sut pas élargir la fissure qui existait entre notre 5e et notre 4e armée. La liaison fut maintenue entre elles. Elles reculèrent ; mais elles reculèrent d’un seul front.

La manœuvre pseudo-frédéricienne ayant échoué, la grande manœuvre de Schlieffen fut, en même temps, compromise. En effet, la « surprise » des Allemands était éventée ; la mèche était partie trop tôt : cette immense armée de 550 à 600 000 hommes, que l’on gardait soigneusement dans les bois pour frapper le coup décisif, était dénichée. On avait appliqué, à la lettre, le précepte de Napoléon : « On reconnaît une armée avec une armée. »

L’opération fut sanglante ; l’armée française paya cher sa témérité. Elle se trouva en présence de ces formations colossales amassées par la longue préméditation de l’Allemagne et qui faisaient dire à Maximilien Harden, précisément le 4 août 1914 : « Tout est prévu ; tout est prêt. »

Tout était prévu, en effet, sauf l’audace d’une offensive qui viendrait, jusqu’au fond de la forêt des Ardennes, prendre à partie des troupes qui défilaient en toute sécurité à l’abri des bois. Les écrivains allemands, comme les carnets de route allemands, reconnaissent qu’il y eut, partout, « combats de rencontre, » et que les armées allemandes furent soudainement arrêtées sur des positions différentes de celles où elles se croyaient appelées à combattre.

Rien ne dut être plus amer pour le haut commandement allemand que cette offensive hardie qui, non seulement, découvrait ses troupes, mais les ébranlait avant l’heure.

Certes, les soldats allemands résistèrent vigoureusement et ils obtinrent le succès tactique. Mais le succès stratégique se déroba. Il se déroba devant von Hausen ; il se déroba devant le duc de Wurtemberg qui, fortement éprouvé, ne put que s’avancer péniblement pour livrer, les 27 et 28 août, une nouvelle bataille sur la Meuse [6] ; il se déroba devant le kronprinz qui, fortement secoué à Fillières et surtout à Etain, ne put déboucher à l’heure dite. Accroché dès lors par la 3e armée, il devait arriver trop tard et trop las pour réussir sa première tentative sur Verdun.

La grande retraite stratégique prescrite, avec tant de lucidité, par le général Joffre ne fut possible que parce que nos armées du centre avaient gardé le point d’appui et le pivot que leur assuraient les places de l’Est.

La bataille de la Trouée de Charmes avait arrêté net le mouvement des armées allemandes pour tourner ces places par l’Est. La bataille des Ardennes, qui fut une défaite tactique, reconnut les armées allemandes du centre et leur lit payer si chèrement leur victoire qu’elles perdirent l’élan nécessaire pour asséner le coup sur lequel tablait l’Etat-major allemand. La bataille de la Sambre, avec la retraite qui la suivit, parut, un instant, tout compromettre ; mais la belle manœuvre de l’Ourcq inaugura la victoire de la Marne.

La bataille de la Marne n’est pas un fait qui tienne du prodige. Toute l’énergie française, — haletante et désespérée, — mais confiante quand même, s’était exercée et entraînée dans ces grands événemens militaires qui, après l’avoir mise à l’épreuve, furent, pour elle, la rude école de la victoire.


GABRIEL HANOTAUX.

  1. Cité par le capitaine Daille, Essai sur la doctrine stratégique allemande, d’après La Bataille de Cannes, par le feld-marechal von Schlieffen. p. 86.
    On trouvera, dans le tome IV de l’Histoire de la Guerre de 1914, pp. 113 et suivantes, l’exposé du plan allemand d’après les doctrines de Schlieffen, tel que je me suis efforcé de l’établir, dès le début de 1916 (voyez, notamment, l’article paru dans la Revue hebdomadaire du 22 juillet 1916). L’historien allemand Frédéric Heinecke, dans un article publié récemment par la Gazette de Francfort (janvier 1917) et intitulé : « Le Rythme de la guerre mondiale, » vient de nous apporter l’aveu des Allemands et l’entière confirmation de ce qu’ils avaient si soigneusement dissimulé : « Préparés, dit-il, par les expériences des guerres de Napoléon et de Moltke et par les enseignemens de Clausewitz, nous avons tout fondé sur un brusque rassemblement de nos forces : elles devaient fondre toutes ensemble sur l’adversaire, se précipiter en avant dans un brusque mouvement concentrique, aller chercher et anéantir en rase campagne le gros des forces ennemies. Le premier but était d’écraser tout de suite la France et de la contraindre à traiter. Commencé d’une façon brillante, ce programme échoua aux portes de Paris dans la bataille de la Marne (l’historien allemand, insuffisamment renseigné par les communiqués officiels, ignore ou feint d’ignorer l’importance de la bataille de la Trouée de Charmes et des batailles en retraite qui précédèrent la bataille de la Marne), bataille qui ne fut pas seulement une victoire tactique, mais un grand succès stratégique pour les Français. Peut-être n’eût-il pas échoué, si nous avions poursuivi vigoureusement notre plan primitif, si nous avions énergiquement rassemblé le gros de nos forces et sacrifié la Prusse orientale. »
    En fait, l’État-major allemand ne se laissa pas détourner de son plan primitif autant que le croit Heinecke, puisqu’il n’envoya en Prusse orientale qu’un corps, deux au plus ; la vérité est que l’aveuglement des chefs allemands, leur infatuation inouïe, la méconnaissance de la force de leurs adversaires d’une part, et, d’autre l’art, le sang-froid du général Joffre, la vigueur de ses lieutenans, le courage et la ténacité incomparables du soldat français réduisirent à néant le grand plan allemand par les trois batailles de la Trouée de Charmes, de la Meuse et de Guise, préparant la belle manœuvre de l’Ourcq et de la Marne. Ainsi fut obtenu, non pas en un jour, mais par un effort de plusieurs semaines, ce « grand succès stratégique » auquel les Allemands finissent par rendre hommage.
  2. Certains documens officiels parlent de dix corps d’armée : c’est qu’ils ne comptent pas les divisions de réserve.
  3. Un simple extrait de presse nous permet de constater que la question de la responsabilité du « grand plan » est posée publiquement en Allemagne : « Quel est le véritable auteur du plan de la ruée allemande en août 1914 ? La question a été posée au Landtag de Bavière et le comte Hertling, ministre-président, sans donner aucun détail, s’est exprimé ainsi à ce sujet : « C’est au grand état-major et, tout particulièrement, au général von Moltke que revient l’honneur d’un plan aussi grandiose. » (Cet « honneur » lui a valu d’être écarté du commandement dès la première phase de la guerre.) Le ministre bavarois a ajouté qu’une autorité supérieure (c’est évidemment l’Empereur) pouvait avoir inspiré ce plan et l’avoir imposé, sans préciser davantage. (Voilà bien la connexion entre les idées de l’Empereur sur Schlieffen et le plan de la guerre.)
    Certains journaux influens, surtout pangermanistes, notamment la Frankfurter Zeitung et la Tœglische Rundschau, ont posé la même question sans donner de réponse plus précise que celle du comte Hertling. On peut conclure que le Kaiser a eu la principale initiative d’une ruée irrésistible des armées allemandes sur Paris et que von Moltke avec son état-major en ont seulement préparé l’exécution.
  4. Pourtant, un bulletin de renseignemens daté du 10 août disait : « Le IVe corps allemand organise la haute Ourlhe. » Les habitans d’Offagne rapportaient que les Allemands travaillaient, depuis le 9 août, à l’organisation défensive d’Ochamps. »
  5. H. Libermann. Ce qu’a vu un officier de chasseurs à pied. Plon, in-12, n. 38.
  6. « Une nouvelle bataille, » le lendemain d’une bataille, c’est ce que Schlieffen voulait éviter, à tout prix, par son système. Il s’élève contre ces guerres traînantes où « c’est toujours à recommencer. » Il dit, des généraux prussiens en 1866 : « Ils n’envisagèrent jamais une bataille d’anéantissement… Ils attaquaient de front une position… le vaincu quittait le champ de bataille… le vainqueur le laissait décamper et ne s’inquiétait que du nouveau combat à livrer le lendemain… Moltke, au contraire, ne cherchait qu’à former autour de l’adversaire le cercle destiné à le briser… » Les généraux de 1914 paraissent avoir été les élèves assez médiocres de Moltke et de Schlieffen.