La Pipe de cidre (recueil)/La Belle Sabotière

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La Pipe de cidreE. Flammarion (pp. 53-63).




La belle sabotière



I


— Qué qu’ tu y as dit à ma mè ? interrogea Goudet, qui, se levant, repoussa du pied un gros tas de peaux de lapins, qu’il était en train de compter et de ficeler par paquets.

La Goudette, très vite, débita :

— J’y ai dit qu’elle était une vieille voleuse, une vieille saleté… Qué pouvait ben coucher avê l’gas Roubieux, si c’était son plaisir, et pis avê d’autres, itou… mais qu’ j’en avions assez d’trimer du matin au soir, pour voir s’engraisser, sous not’ nez, un salopiau, un feignant, un cochon qui la gruge, qui nous vole… que si elle continuait, j’ lui ferions son affaire, nà !

À bout de souffle, ayant longtemps couru, elle s’affaissa sur une chaise, essuya, haletante, avec le coin de son tablier, son front où la sueur ruisselait, et, les mains à plat sur ses cuisses, les coudes écartés, la voix tremblante de colère, elle vociféra :

— Ah ! la carne ! ah ! la sale carne !

Ses petits yeux noirs, aux paupières bridées, s’emplissaient d’une lueur farouche ; une expression de férocité bestiale crispait ses lèvres dont les coins s’amincirent, s’allongèrent, lui coupant la figure comme d’un hideux coup de sabre

Goudet demanda :

— Et qué qu’elle a dit, ma mè ?

— Elle a dit què se foutait d’mé, d’té, d’tout le monde… qu’elle avait gagné son bien toute seule… qu’il était à elle toute seule… qu’elle en ferait ce qu’elle voudrait… Et pis qué vendrait son pré, sa maison, ses frusques, le tremblement, plutôt que d’t’laisser une centime, t’entends bien, une centime !

— C’est-y tout ?

— Non, c’est point tout… Dans la rue, cont’e l’boucher, j’ai rencontré la femme à Sorieul… Sais-tu ben ce qué m’a dit ? « Paraît, qué m’a dit, que la belle sabotière, aujor d’aujord’hui, met tous ses billets au nom de Roubieux, pour vous faire du tort, après sa mort ! »… Enfin, elle n’sait pus quoi inventer, c’te garce-là !

La physionomie de Goudet se rassombrit… Deux fois, il fit le tour de la pièce en jurant et se grattant la nuque. Puis, se plantant droit devant sa femme, les poings sur la hanche, la bouche mauvaise, il dit :

— Quoi qu’j’allons faire ?

La Goudette regarda son mari bien en face. Un désir de meurtre luisait entre ses paupières, gonflait ses narines, abominablement.

— Ah ! malheur ! gémit-elle… Si t’étais un homme !…

— J’suis un homme ! affirma Goudet.

Elle haussa les épaules.

— Un homme !… Ah oui !… Un homme bon pour gueuler, mais v’là tout !

— J’te dis que j’ suis un homme, nom de Dieu ! répéta Goudet, qui serra les poings et frappa le sol du pied, avec colère.

Alors, d’une voix sourde, précipitée :

— Eh ben, si t’es un homme, montre-le, une bonne fois… Crèves-y la piau, mâtin, tords-y les tripes, piles-y sur la tête !…

Ses doigts remuaient, se tordaient, pareils à des griffes de bête féroce ; de sa bouche, des crocs sortaient, jaunes et pointus, impatients de déchirer des proies vivantes ; ses prunelles roulaient dans du sang, hagardes.

Goudet se recula, un peu effrayé. Il balbutia :

— J’peux point faire ça… c’est ma mè…

— Nà ! Qu’est-ce que je disais !… C’est-y une raison, bougre de grand lâche ?… Une femme qui nous laisse dans la misère, qui nous vole, attendiment qu’elle empifre, avec notre argent, un tas de Roubieux, un tas de goinfres… Ta mè, ça ?… Ah ! bon sens de bon sens !… Tu n’ seras jamais qu’une chiffe, tiens !

— C’est bon, c’est bon ! dit Goudet.

Il passa sa blouse et se dirigea vers la porte.

— Où qu’tu vas ? demanda sa femme.

— J’vas où j’vas.

De la Golardière, petit hameau où ils habitaient, à Bretoncelles où demeurait la mère Goudet, la distance est de deux kilomètres à peine. Goudet avançait rapidement. En un quart d’heure il fut sur la place. C’était jour de marché. Il se mêla aux groupes des paysans, causa avec celui-ci, arrêta celui-là, donna son avis sur la qualité du blé, dont les sacs, appuyés l’un contre l’autre, s’alignaient, sur un quadruple rang de dalles en pierre grise, s’enquit de la valeur des colzas.

— Ça va-t-il les affaires, maît’ Aveline ? demanda-t-il à un gros homme qui plongeait ses mains dans les sacs, en retirait des poignées de grains qu’il soupesait, flairait et rejetait ensuite, en hochant la tête d’un air mécontent.

— Point fô, mon gas, point fô, répondit maît’ Aveline… Et té ?

— Vous êtes ben honnête, maît’ Aveline… Je suis quasiment triste, rapport à ma mè.

— Quoi qu’y a cor, mon gas ?

— Y a… y a qu’Roubieux s’conduit ben mal avec elle, maît’ Aveline, ben mal… Paraît qu’ils ont des mots ensemble… ça fait une vie là-dedans, une vie des cinq cent mille diables ! Avant-z’hier, il l’a battue, qu’la maison en tremblait… Et puis il menace de la crever… Ça finira mal, c’t’ histoire-là, j’ai idée qu’ça finira ben, ben mal.

— Ça s’ peut, mon gas, ça s’ peut… Il n’est point c’mode, l’ paroissien… Qué qu’tu veux ? C’est pas ta faute, après tout, s’il arrive un malheur !… N’ t’ fais point de bile pour ça !… Quand on est honnête, on est honnête, je connais qu’ça !… Et pis, t’auras les écus.

— Ben sûr !… C’est tout d’même tracassant, maît’ Aveline… J’en dormons pus…

Il poussa un long soupir.

La cloche, annonçant la fin du marché, sonna… Des groupes se dispersèrent.

— Allons prendre un litre ! dit maît’ Aveline.

— À vot’ service, remercia Goudet.

Et, tous les deux, lentement et se dandinant, ils entrèrent au café Bodin.


II


Bien que, depuis longtemps, elle eût perdu son mari, qui était sabotier à Bretoncelles, et qu’elle comptât plus de cinquante ans, on continuait dans le pays d’appeler la mère Goudet la belle sabotière. C’était une femme grasse, avenante et propre, rouge de visage, hardie avec les hommes, dont les yeux très noirs restaient vifs et inquiétants. Malgré son âge, elle conservait encore, dans sa mise soignée, dans ses allures provocantes, des prétentions à la jeunesse et à la beauté. On la voyait toujours riant et plaisantant, toujours en veine de propos lestes et de gaillardes aventures. Vraiment, lorsque, le dimanche, coiffée de son bonnet à fleurs et à dentelles, parée de sa robe de soie noire, les épaules drapées joliment dans un menu châle à effilés rouges et bleus, elle traversait la place, la cour Barat, la rue de l’Église, pour se rendre à la grand-messe, on pouvait dire qu’elle n’avait point volé son surnom de belle sabotière. C’était même peut-être la seule chose dont on pût dire qu’elle ne l’eût pas volée.

Dès qu’elle fut veuve, elle monta, avec l’argent gagné pendant le mariage, un cabaret qui, grâce à ses yeux, à sa belle mine polissonne, et surtout à sa peu farouche et si complaisante vertu, fut très promptement achalandé. Roubieux, un charpentier paresseux et sombre, qui passait du vivant de Goudet pour être l’amant de la belle sabotière, vint s’installer dans le cabaret, habiter avec la veuve, au vu et au su de tout le monde. Roubieux était un homme très grand, très fort, bâti en hercule. On le redoutait beaucoup, non qu’il eût commis d’une façon certaine aucune action violente, mais rien qu’à considérer sa physionomie farouche, ses yeux fuyants et faux, son dos obstiné d’assassin, on le sentait capable de choses terribles. Cependant, en apparence, il ne faisait rien que de vivre grassement aux dépens de la veuve, ne gênant personne, sachant détourner la tête quand des mains impatientes s’égaraient sous les jupons de sa maîtresse, et s’en aller au moment précis, trouvant chaque fois, avec à propos, une raison déguisée et plausible. Mais ce calme sombre, cette complicité silencieuse ne laissaient pas que de troubler les galants, qui craignaient un réveil de colère et de jalousie. Et les larges épaules du charpentier, ses poings énormes, plus lourds que des marteaux de fonte, son cou puissant, les muscles tendus et souples de ses bras, faits pour les meurtrières étreintes, leur causaient un perpétuel effroi.

Roubieux était très utile à la veuve, et l’intérêt l’unissait à elle autant que l’amour, car ils s’aimaient, en dépit des tromperies, des saletés quotidiennes dont il ne se plaignait jamais, sachant bien que le plaisir n’y comptait pour rien — où la belle sabotière eût-elle trouvé un mâle dont les reins fussent plus robustes ? — et que le profit seul y était en jeu. La belle sabotière prêtait de l’argent à la petite semaine, aux cultivateurs gênés, aux ouvriers en chômage, et c’était Roubieux qui faisait le rabat des victimes, les amenait au cabaret où, sur les tables gluantes de liqueurs, dans l’étourdissement de l’ivresse, des ruines s’étaient accomplies. On racontait même — tant les imaginations vont vite en ces coins perdus de province ! — des choses sinistres, des scènes abominables d’ivrognerie et de luxure qui s’étaient terminées par des vols impudents, des billets signés sans remise d’argent, des dépouillements audacieux, sous le coup de menaces, lorsque le vin et les polissonneries de la veuve avaient manqué leur effet. La police s’émut, surveilla le cabaret, fit un commencement d’enquête, et ne trouva rien. En dehors de ces aventures secrètes et redoutables, le cabaret gardait un air de gaieté licencieuse et d’amusement, sous la direction de la belle sabotière, qui ne dédaignait point de boire avec ses clients, de se laisser chiffonner par eux, d’exciter les désirs par de savantes et furtives caresses inachevées.

Maître dans la maison, Roubieux obtint facilement de sa maîtresse de ne plus voir son fils, un feignant, un propre à rien qui n’avait jamais pu réussir en quoi que ce fût, et qui, sans cesse dénué d’argent, criant misère, lui avait été jusqu’à ce jour d’une charge trop lourde.

— Qu’il fasse comme moi, disait Roubieux, qu’il travaille !

Il y avait eu à ce propos, entre les deux hommes, des scènes sauvages, des disputes, des menaces, des batteries. Finalement, le fils Goudet fut chassé de la maison, la rage au cœur. Depuis dix ans, il vivait misérablement, d’un petit métier de revendeur. Jamais ni sa femme, ni lui n’avaient pu fléchir le cœur de la mère. Et voilà, maintenant, que la belle sabotière dénaturait sa fortune, qu’elle mettait l’argent prêté au nom de Roubieux, qu’après leur avoir refusé un seul sou, durant sa vie, elle les déshériterait à sa mort !…


III


La nuit est sombre, sans étoile et sans lune. Aucun bruit dans la campagne, aucun frémissement. Tout à l’heure, très loin, un chien a, dans l’ombre invisible, longtemps aboyé. Puis, de nouveau, le silence. L’air est pesant ; dans les arbres qui bordent la route, pas un souffle ne passe ; sur l’herbe des berges, pas un frisson. Seul, au milieu des ténèbres opaques, un ver luisant luit, reflet égaré d’une inaccessible étoile… Et voilà qu’une forme, plus noire que le noir de la terre, apparaît, s’avance, puis deux formes, noires également, qui la suivent. Bientôt les trois formes réunies ne font plus qu’une masse, étrangement agitée, qui tour à tour s’étend, se rétrécit, s’allonge, se découpe en profils de figures humaines, de bras levés, de mains tordues, d’angles sinistres semblables à des échines repliées, et de la masse mystérieuse partent des jurements, des bruits rauques de voix étranglées, et un cri désespéré, un appel affolé de victime qu’a immédiatement précédé quelque chose de sourd, comme la chute d’un corps sur le sol…

— Pèses-y sur l’ ventre ! Ah ! la mâtine ! comme a s’ débat !

C’est une voix de femme…

Et le cri reprend, plus douloureux.

— Mais, nom de Dieu ! arraches-y son fichu et fourre-lui dans la bouche, pour l’empêcher de gueuler !…

C’est une voix d’homme…

Le cri reprend encore, puis s’éteint brusquement en un petit râle…

Pendant quelques minutes, on n’entend que des coups furieux auxquels répondent des bruits mous de chairs écrasées et d’os broyés…

— Ça y est-y ? demande la voix d’homme.

— Ça y est ! répond la voix de femme. Tout d’ même elle avait la vie dure, ta mè !

— Ah ! la rosse ! j’en ai chaud !… Quoi qu’ j’allons en faire ?

— J’allons l’ laisser là !… Allons, viens nous-en !

Les pas vont s’éloignant sur la route.

Et la nuit, un instant troublée, retombe dans son silence et son immobilité.