La Bible enfin expliquée/Édition Garnier/Prophètes/Daniel

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 30 (p. 261-264).
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DANIEL.

Les critiques osent affirmer que le livre de Daniel ne fut composé que du temps d’Antiochus-épiphane ; que toute l’histoire de Daniel n’est qu’un roman, comme ceux de Tobie, de Judith et d’Esther. Voici leurs raisons, qui ne sont fondées que sur les lumieres naturelles, et qui sont détruites par la décision de l’église, laquelle est au-dessus de toute lumiere. 1 il est dit que Daniel, esclave dès son enfance à Babylone avec Sidrac, Misac et Abdénago, fut fait eunuque avec ses trois compagnons, et élevé parmi les eunuques ; ce qui le mettait dans l’impuissance de prophétiser. On répond qu’il n’est pas dit expressément qu’on châtra Daniel ; mais seulement qu’on le mit sous la direction d’Ashphéner chef des eunuques. Il est très vraisemblable que Daniel subit cette opération, comme tous les autres enfants esclaves réservés pour servir dans la chambre du roi. Mais enfin il pouvait être destiné à d’autres emplois. Les bostangis ne sont point châtrés dans le serrail du grand-turc. Un eunuque ne pouvait être prêtre chez les juifs ; mais il n’est dit nulle part qu’il ne pouvait être prophete ; au contraire, plus il était délivré de ce que nous avons de terrestre, plus il était propre au céleste. 2 Daniel commence non seulement par expliquer un songe, mais encore par deviner quel songe a fait le roi. Le texte dit que le roi Nabucodonosor fut épouvanté de son rêve, et qu’aussitôt il l’oublia entiérement. Il assembla tous les mages, et leur dit : je vous ferai tous pendre, si vous ne m’apprenez ce que j’ai rêvé. Ils lui remontrerent qu’il leur ordonnait une chose impossible. Aussitôt le grand Nabucodonosor ordonna qu’on les pendît. Daniel Sydrac, Misac et Abdénago allaient être pendus aussi en qualité des novices-mages, lorsque Daniel leur sauva la vie en devinant le rêve. Les critiques osent traiter ce récit de puérilité ridicule. 3 ensuite vient l’histoire de la fournaise ardente, dans laquelle Sydrac, Misac, et Abdénago chanterent. On ne traite pas cette avanture avec plus de ménagement. 4 ensuite Nabucodonosor est changé en bœuf, et mange du foin pendant sept ans, après quoi il redevient homme et reprend la couronne. C’est sur quoi nos critiques s’égaient inconsidérément. 5 ils ne sont pas moins hardis sur Baltazar prétendu fils de Nabucodonosor, et sur cette main qui va écrivant trois mois en caracteres inconnus sur la muraille. Ils protestent que Nabucodonosor n’eut d’autre fils qu’Evilmérodac, et que Baltazar est inconnu chez tous les historiens. 6 l’auteur juif fait succéder à Baltazar Darius le mede : mais ce Darius le mede n’a pas plus existé que Baltazar. C’est Cyaxare, oncle de Cyrus, que l’auteur transforme en Darius de Médie. 7 l’auteur raconte que ce Darius, ayant ordonné qu’on ne priât aucun dieu pendant trente jours dans tout son empire, et Daniel ayant prié le dieu des juifs, on le fit jetter dans la fosse aux lions. Le roi courut le lendemain à la fosse, et appella Daniel, qui lui répondit. Les lions ne l’avaient pas touché. Le roi fit jetter à sa place ses accusateurs avec leurs femmes et leurs enfants, que les lions dévorerent. 8 vient ensuite la vision des quatre bêtes, et Daniel avait eu cette vision du temps du prétendu roi Baltazar. C’est cette vision des quatre bêtes qui paraît interpolée aux yeux des critiques hardis. Ils la soutiennent écrite du temps d’Antiochus-épiphane. En effet, c’est à cet Antiochus que le prophete s’arrête ; parce que l’écrivain, disent-ils, ne pouvait prophétiser que ce qu’il voyait. Ils le comparent à ce flamand nommé Arnou-Vion, qui dédia à Philippe Second les prétendues prophéties et les logogriphes de l’irlandais saint Malachie[1] ; logogriphes qu’il disait écrits au douzieme siecle, et qui prédisaient les noms de tous les papes jusqu’à la fin du monde. Nous sommes bien loin de penser ainsi de la prophétie de Daniel ; mais on nous a fait une loi de rapporter toutes les critiques. 9 après la vision des quatre bêtes, l’ange Gabriel, que les juifs ne connurent que pendant leur captivité, vient visiter Daniel, et lui révele : " que le temps de soixante et dix semaines est abrégé sur tout le peuple et sur la ville sainte, afin que la prévarication soit consommée, que le péché reçoive sa fin, que l’iniquité s’efface, que la justice éternelle soit amenée, que la vision et la prophétie soient accomplies, et que le sanctuaire soit oint... " sache donc et pense, que de l’ordre donné pour rebâtir Jérusalem, jusqu’à l’oint chef du peuple, il y aura sept semaines, et soixante-deux semaines ; et les murailles seront bâties dans des temps facheux ; et après soixante-deux semaines le chef oint sera tué. " voilà cette fameuse prophétie que les uns ont appliquée à Judas Maccabée, regardé comme un messie, un oint, un libérateur, et qui l’était en effet ; les autres au grand-prêtre Onias ; les autres enfin à notre seigneur Jesus-Christ lui-même ; mais qu’aucun interprête n’a pu faire cadrer avec le temps auquel il en fait l’application. Ce passage, ainsi que tant d’autres, nous laisse dans une obscurité profonde, que les phrases de l’abbé Houteville, secrétaire du cardinal Du Bois, n’ont pas éclairée. 10 après cette prophétie de soixante-deux semaines, plus sept semaines, l’ange Gabriel avertit Daniel qu’il a résisté pendant vingt et un jours à l’ange des perses ; mais que l’ange Michel ou Michaël est venu à son secours. Ce passage prouve que les fables grecques de dieux combattants contre des dieux, avoient déjà pénétré chez le peuple juif. 11 l’histoire de Suzanne et des deux vieillards débauchés et calomniateurs ne tient point au reste de l’histoire de Daniel. Saint Jérôme ne la regarde que comme une fable rabbinique. 12 l’histoire du dragon, qu’on nourrissait dans le temple de Bel, a eu autant de contradicteurs que celle de Suzanne ; et saint Jérôme n’est gueres plus favorable aux unes qu’aux autres. Il avoue que ni Suzanne, ni le dragon, ni la chanson chantée dans la fournaise, ne sont authentiques : il traite sur-tout de fable le potage d’Habacuc, et l’ange qui lui commande de porter son potage de Jérusalem à Babylone dans la fosse aux lions, et enfin cet ange qui prend Habacuc par les cheveux, et qui le transporte dans l’air à Babylone avec son potage. Ce n’est pas que saint Jérôme nie la possibilité de ces avantures ; car rien n’est impossible à Dieu ; mais il montre qu’elles ne s’accordent pas avec la chronologie. Il admet tout le reste de la prophétie de Daniel. Nous avons connu un homme qui nioit la vérité de trois chapitres de Rabelais, mais qui admettoit tous les autres.


  1. Les prophéties de saint Malachie sont rapportées dans le Moréri de 1759, article Malachie. L'explication est donnée sur celles qui concernent les papes de 1143 à 1700 (de Célestin II à Clément XI). Les noms des quatre papes suivants (Innocent XIII, Benoit XIII, Clément XII, Benoît XIV) sont mis à côté des phrases qui les concernent, mais sans explication. Parmi les sept papes qui ont régné depuis Benoit XIV, deux (Pie VI et Pie VII) ont rapport à deux phrases dont l'explication n'est pas difficile : Peregrinus apostolicus et Aquila rapax. C'est au successeur de Grégoire XVI que s'appliquent, dans les prophéties dites de Malachie, les mots Crux de cruce, après lesquels il n'y a plus que dix prophéties, dont l'accomplissement doit être suivi de la destruction de la ville à sept montagnes. (B.)