La Canadienne

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Œuvres de Vadé, précédées d'une notice sur la vie et les oeuvres de Vadé
Garnier (p. 383-430).
PERSONNAGES

LA MARQUISE.

LA COMTESSE, sa sœur.

DORIMONT, père de Julie.

JULIE, sous le nom de Zinca.

LE CHEVALIER, fils de la Marquîse.

LISETTE, suivante de la Marquise.

FRONTIN, valet du Chevalier.

BRIGANTIN, Maître-d’Hôtel de la Marquise.



La Scène est dans le château de la Marquise.



Scène première

Le Chevalier, Frontin.


Frontin

De bonne foi, Monsieur, vous donnez là-dedans ? Moi qui n’ai pour esprit que fort peu de bon sens ; Je ne croirais jamais de telles impostures ; Car, tenez, ces diseurs de bonnes aventures Finissent toujours mal. S’ils, devinaient enfin ; Ils sauraient se prédire une meilleure fin.


Le chevalier

De ces gens quelquefois la science est bornée : Mais celui qui fans fard m’apprit ma destinée, Sur le passé si bien a su me définir, Que mon esprit frappé le croit sur l’avenir. C’est lui qui m’a prédit qu’une Canadienne, Par sa flamme, bientôt allumerait la mienne, Et ferait mon bonheur. J’en suis certain.


Frontin

Oui da ! C’est-à-dire, qu’il faut vous suivre en Canada ? Ma foi, votre valet. Qui voudra partir, parte. Si j’aime à voyager, ce n’est que sur la carte : On y voit sans danger les Indes, le Pérou : Mais courir jusques-là ? Je ne fuis pas si fou Voir cent originaux, ne connaître personne ; Des voleurs en chemin, qui veulent qu’on leur donne Habit, bourse, cheval… Oh ! J’en suis dégoûté. Mais du moins sur la Carte on marche en sûreté.


Le chevalier

Qui te parle, dis-mot, de faire ce voyage ? La Marquise, à mon goût s’oppose.


Frontin

Elle est fort sage. Vous ne vous piquez pas de trop lui ressembler. C’est une mère unique.


Le chevalier
Elle a su m’accabler

De bontés, de bienfaits.


Frontin

Remplissez son attente ; Et croyez un peu moins Madame votre tante, Qui vous entretenant dans cette vision, Vous rendra ce qu’elle est… Oui… si l’expression De folle n’était pas un tant soit peu trop sotte, Je risquerais le mot.


Le chevalier

En parler de la sorte ! Faquin…


Frontin

Mais la voici. Filons doux à ses yeux.


Scène II

La Comtesse, La chevalier, Frontin.


La Comtesse

Ah, j’espérais trouver la Marquise en ces lieux. Eh bien ! A-t-on gagné quelque chose sur elle ? À Frontin. Que fais-tu là, toi ?


Frontin

Moi ? Comme un valet fidèle ; Je tâchais d’exhorter mon maître à son devoir, D’obéir à sa mère.

{{Personnage|La Comt esse|c}} Ah ! Je n ai qu’à le voir. Chevalier, tenez bon ; que votre complaisance N’aille pas sur le sort emporter la balance. Suivez le vôtre, enfin, puisqu’on vous l’a prédit ; Les Devins savent tout, je vous l’ai déjà dit. Moi-même, sans pourtant être bien curieuse, J’ai su tout d’une femme à mon gré merveilleuse ; Dont presque tout Paris fut très longtemps coiffé ; On lisait son destin dans du marc de café. À l’article frappant des tendres anecdotes, Les plus prudes souvent devenaient les plus sottes ; Les unes par dépit, les autres par regret : Mais la femme et l’amour étant seuls du secret, On prenait aisément son parti sur le reste.


Le chevalier

Ma curiosité ne peut m’être funeste, Puisqu’on m’a présagé les plus heureux liens.


La Comtesse

On peut être crédule ainsi que les Anciens.


Frontin

Ah ! Si les Anciens croyaient aux balivernes, Ce goût n’a pas gagné la plupart des Modernes, Qui, quoique leurs travers soient partout attestés, Ne daignent seulement pas croire aux vérités. Les fous ne veulent pas, encor que l’on leur prouve, Convenir qu’ils le sont.


La Comtesse

Mais, mon ami, je trouve Que tu prends avec nous un ton bien familier.


Frontin
C’est que…

Le chevalier

C’est que… Va-t-en.


Frontin

Sans me faite prier, Je sors, crainte de voir mal payer ma franchise. Mais vous n’y perdrez rien, car voici la Marquise. Il sort.


Scène III

.
La Marquise, La Comtesse, Le chevalier.


La Marquise

Hé bien, mon fils ! Peut-on sur votre entêtement Vous dire encore un mot ? Quoi ! Raisonnablement Pouvez-vous renoncer à l’aimable Julie, Et vous livrant en proie à votre fantaisie, Préférer votre erreur au plus tendre lien ? Je veux votre bonheur, vous détruisez le mien.


Le chevalier

Je vous dois tout, Madame ; et ma reconnaissance…


La Marquise

Paye tant de bienfaits par une extravagance.


La Comtesse

Ma Sœur, ménagez-le…


Le chevalier

Oui, si c’en est une enfin, Que de suivre son goût, ou plutôt son destin. Je le sais, comme vous, Julie est jeune, aimable, Riche… Mais je me forge une idée agréable D’être aimé d’un objet, qui, changeant de climat, Croira me devoir tout, son bonheur, son état… Si je puis parvenir à la rendre sensible… Madame, vous riez : mais rien n’est moins risible ; Mon projet est charmant. Un cœur simple et fans art Est si rare à Paris, qu’on le croit un hasard. Ainsi donc je tiendrai des mains de la Nature Ce qu’un autre souvent ne doit qu’à l’imposture.


La Marquise

Votre prévention ne voit que d’un œil faux. Sachez qu’en tout pays, les vertus, les défauts Sont, de même qu’ici, des femmes le partage : Que tout climat est pur à qui veut être sage : Qu’une fille à Paris, qu’on élève avec soin, Possède la vertu, sans la chercher si loin ; Et que celle qui vient du plus lointain rivage, À contre elle souvent les hasards du voyage. Qu’en pensez-vous, ma sœur ?


La Comtesse

Moi ? je pense autrement. Vous ne me verrez point blâmer son sentiment.


La Marquise

Vous ne me blâmez point ?


La Comtesse

Non, vous dis-je ; au contraire. Sa façon de penser est dans mon caractère.


La Marquise

Vous êtes fort sensée, après un tel aveu !


La Comtesse
Eh ! Mais si par la tante on juge du neveu,

Tant mieux pour lui, ma sœur.


La Marquise

Du côté du mérite ; Ce serait fort bien fait ; c’est à quoi je l’excite : Mais qu’il écoute moins la singularité.


La Comtesse

C’est par-là qu’il me plaît, et c’est le beau côté ; Du goût national il fronde les chimères. J’aime les étrangers, et lui les étrangères. Cette conformité me le rend précieux. Mon époux, le feu Comte, avec moi fut heureux, Non parce qu’en effet il méritait de l’être, Aimable de l’esprit, bien fait, point petit-maître…


La Marquise

C’est par ces qualités qu’il fut de vous chéri ?


La Comtesse

Non ; c’est qu’il était né près de Pondichéri.


La Marquise

Fort bien ! Il ne manquait, pour flatter sa manie ; Que l’imprudent aveu d’une telle folie. Haut. Loin de me seconder, votre indiscrétion Se plaît à le soustraire à la soumission.


La Comtesse

Oh ! La soumission ! Voilà comme vous êtes ; Il faut donc s’immoler à tout ce que vous faites ? Et parce que sur lui vous avez du pouvoir, Est-ce assez pour qu’il soit victime du devoir ? Ma sœur, en fait de choix, le devoir doit se taire.


La Marquise
ironiquement.

On ne peut que louer un si beau commentaire. Mais, répondez,, mon fils, que dira Dorimont ? Le croyez vous d’humeur à souffrir un affront ? Et vous-même, ma sœur, me proposez sa fille, Alliance honorable, en qui la vertu brille. Julie et Dorimont, ici reçus tous deux, Y restent à dessein de combler tous ses vœux : Et Monsieur n’écoutant qu’une humeur fantastique, Est épris, sans le voir, d’un objet chimérique !


La Comtesse

Quand je vous proposai cet hymen, j’ignorais Les raisons d’un refus qu’en tel cas je ferais, Vu la prédiction.


La Marquise

Admirable scrupule !


La Comtesse

Mais ce Devin habile…


La Marquise

Est aussi ridicule. Que les sots qu’il attrape, et l’on devrait punir Tous ceux qui font métier de percer l’avenir, Et la crédulité de ceux qui les font vivre En payant leurs erreurs. Le Destin est un livre Impénétrable à tous, des Sages respecté, Et qui ne s’ouvre enfin qu’à la Divinité. Entreprendre d’y lire, envers elle est un crime. Dont le plus curieux est toujours la victime. Avec des sentiments, de l’esprit, un bon cœur, Sans consulter le Sort, on peut croire au bonheur. Mon fils, vous persistez, c’en est donc fait ?


Le chevalier
Ma mère,

Malgré tout mon respect, je crains de vous déplaire. Je fuis bien malheureux ! Au nom de vos bienfaits, Ne gênez point mon goût. Les efforts que j’ai faits N’ont pû déterminer mon penchant pour Julie. Je l’estime beaucoup. Hélas ! Sans ma folie, Peut-être que l’Amour eût fixé mon repos ; Peut-être l’aimerais-je.


La Marquise

Une autre, à ce propos ; Prendrait un parti vif : mais toujours bonne et tendre, Ne pouvant vous guérir, je veux bien vous apprendre Que depuis plusieurs mois, par mon ordre, en secret, Un homme s est chargé d’amener un objet Du Canada.


Le chevalier

transporté. Souffrez que mon cœur… Mais, ma Mère, Quand verrai-je ?…


La Marquise

Je crois que vous n’attendrez guère.


Le chevalier

avec impatience. Quand ?


La Marquise

Bientôt, à juger par le temps du départ De celui que mes soins ont choisi.


La Comtesse

Pour ma part, Je vous en sais bon gré.

{{Personnage|La Marq uise|c}} Son bien et sa naissance Ne vous cèdent en rien. Par la correspondance Que j’ai dans ce pays, cela n’est pas suspect, Je m’en suis fait instruire. Ainsi que le respect Marche avec votre amour.


Le chevalier

baisant la main de sa Mère. Vos bontés me confondent. Quoi ! J’aurais…


La Marquise

À mes vœux que les vôtres répondent ; Tout ira bien. Rentrez. De mes bienfaits, mon fils, Connaissez l’étendue, et mettez-y le prix. Le chevalier sort avec des démonstrations de reconnaissance et de joie.


La Comtesse

à la Marquise. Malgré vous, à raison vous est donc revenue, Puisqu’à le seconder vous êtes résolue !


La Marquise

Soit.


La Comtesse

Je l’en félicite, et je cours sur ses pas, Lui bien recommander qu’il n’en démorde pas. Ma sœur, c’est, selon moi, lui rendre un bon office.


La Marquise

ironiquement. Je reconnais ma sœur à ce rare service.


Scène IV

La Marquise


La Marquise

seule. Si l’homme le plus fait pour aimer la vertu, Par quelque ridicule est encor combattu, De celui de mon fils justement je murmure ; II paye un peu trop cher tribut à la Nature. Cependant je l’excuse ; il cherche un cœur sans art, Qui ne connaisse en rien ni l’apprêt ni le fard, Qui, simple dans ses mœurs, et fait pour la tendresse, Sache traiter l’amour avec délicatesse. Ce désir le transporte ; et pour faire un tel choix Il croit qu’il faut aller bien plus loin qu’autrefois Je le croirais aussi, sans l’aimable Julie, Qui paraît être faite au gré de son envie… Mais la voici… Tâchons de la déterminer Au projet que tantôt…


Scène V

La Marquise, Julie.


Julie

J’ai beau m’examiner, Je n’aurai jamais l’air d’une Canadienne.


La Marquise

Si, ma chère ; de vous il faut que je l’obtienne… Vos habits sont tout prêts pour ce déguisement. Vous vous méconnaîtrez vous-même assurément.

{{Personnage|Ju lie|c}} Ce n’est point sur l’habit que mon esprit contrôle. Ma taille et ma figure iront de reste au rôle. Mon Père, qui dans tout croit toujours voyager, Dit que j’ai l’air Persan, le profil étranger, Le menton Espagnol, l’oreille Japonaise, Le nez Américain, et la bouche Chinoise. S’il dit vrai, je crois fort qu’en mêlant tout cela, Je pourrai bien avoir un air de Canada. L’habit au par-dessus soutiendra l’équivoque. Tout va bien jusqu’ici : mais certain point me choque.


La Marquise

Quel est-il ?


Julie

Franchement, il doit me déceler : Croyez-vous me tenir une heure sans parler ? S’il faut qu’avec mes traits ma langue se déguise, Je ne réponds de rien. Madame la Marquise.


La Marquise

Quand vous réfléchirez que ce n’est qu’à ce prix Que je peux vous devoir le bonheur de mon fils, Votre amitié pour moi saura, sans répugnance, Surmonter l’embarras d’une heure de silence.


Julie

Mon amitié pour vous me fait risquer un pas Que fans elle vraiment je ne risquerais pas. Faut-il que mon désir de vous nommer ma mère, Par votre propre fils devienne une chimère ?


La Marquise
Chassez de son esprit une légère erreur

Qui n’a point sûrement été jusqu’à son cœur. Vous en viendrez à bout.


Julie

Au moins j’en ai l’envie.


La Marquise

Votre père vous croit chez votre bonne amie ?


Julie

Depuis hier au soir.


La Marquise

Ainsi gardons-nous bien Que l’on vous voie ici. La Comtesse revient, Qui nous gâterait tout.


Julie

Je vole à ma cachette ; Achever promptement ma bizarre toilette. Elle sort.


Scène VI

La Marquise, La Comtesse.


La Comtesse

Votre fils maintenant est comme je le veux. Allez, nous en serons contentes toutes deux, Sitôt que par mon goût le vôtre se décide. Vous faites tout de lui, quand la douceur vous guide. Quoique fort jeune il a l’esprit très conséquent.


La Marquise

Tout-à-fait ! Il en donne un trait bien convaincant. De l’esprit ! En a-ton lorsque l’on est bizarre ? Choquer les préjugés, jouer l’espèce rare, Être seul de son goût, si c’est là de l’esprit, Comment donc nommez-vous la sottise ?


La Comtesse

Il suffit De vous contrarier, pour être singulière. Je vous entends.


La Marquise

Mon Dieu, laissons cette matière ; Chacun pense à son gré. La dissertation N’est point du tout mon genre.


La Comtesse

Et c’est ma passion.


La Marquise

Ne vous contraignez point.


La Comtesse

J’aime que l’on disserte. Dorimont par exemple, est une découverte Admirable pour nous.


La Marquise

Je vous cède ma part.


La Comtesse

Fort instruit : il est vrai qu’il est un peu bavard ; Mais il parle de tout, d’histoire, de voyage. De sa prolixité ce qu’il dit dédommage. II vient à nous.


Scène VII

La Marquise, La Comtesse, Dorimont.


Dorimont

Parbleu, j’en aurais fait autant. Elle a raison. Il faut chercher l’amusement Où l’on peut le trouver ; c’est le sel de la vie.


La Marquise

De qui parlez-vous donc, s’il vous plaît ?


Dorimont

De Julie Ma fille. Elle n’est pas qi dupe, à mon avis, Qu’elle ne sente bien que Monsieur votre fils L’a (soit dit entre nous) fort mal appréciée.


La Comtesse

Eh bien ?


Dorimont

Apparemment qu’hier au soir ennuyée Du rôle peu flatteur qu’elle joue en ce lieu, Ou plutôt de celui que votre froid neveu Fait auprès d’elle….


La Marquise

Enfin ?


Dorimont

Enfin, ne vous déplaise, Souffrez qu’à ce sujet j’ouvre une parenthèse, Que je saurai fermer lorsqu’il en sera temps. Est-ce là, dites-moi, comme on aime à vingt ans ? Le pauvre Chevalier mérite qu’on le plaigne, Ainsi que ses pareils. Corbleu ! Sous l’autre règne Il eût fallut me voir, et mes contemporains, Toujours vifs, égrillards, sans être libertins…


La Marquise

II s’agit…


Dorimont

Prévenants sans celle auprès des belles…


La Marquise

Sachons…


Dorimont

Sans leur manquer, se faire estimer d’elles. Mais aujourd’hui, ma foi, ce n’est qu’en leur manquant, Qu’un jeune écervelé leur paraît élégant. L’air libre a remplacé l’innocent badinage. Et l’enjouement n’est plus que du libertinage. II faut que je vous conte…


La Marquise

Eh ! mais vous nous parliez De Julie.


Dorimont

Eh bien ! Oui.


La Marquise

Monsieur, si vous vouliez…


Dorimont

Ne vous l’ai-je pas dit ? Elle m’a fait entendre, Hier, quoiqu’un peu tard, qu’il ne faut plus prétendre… Vous savez, comme moi, qu’elle a beaucoup d’esprit.


La Marquise

avec impatience. Oui, Monsieur.


Dorimont

Elle parle, elle chante, elle écrit…. Elle a tous les talents que possédait sa mère. Tout cela, voyez-vous ! Me la rend bien plus chère. J’ai bien vu du pays ; mais je n’ai jamais vu Un enfant…


La Marquise

avec vivacité. Nous aimons ses talents, sa vertu. Il s’agit du propos…


Dorimont

Eh ! Sans doute.


La Marquise

De grâce, Achevez cet article.


La Comtesse

à la Marquise, d’un ton piqué. On vous gêne, on vous lasse. À Dorimont. Pour peu que l’on raconte. Auriez-vous la bonté, À propos des pays où vous avez été, De me dire deux mots concernant vos voyages ?


Dorimont

Volontiers. Écoutez. Un jour chez les sauvages, Peuple assez ignorant, et parlant mal Français, Chantant mal l’Italien… Ce sont deux choses…


La Marquise

Mais, Votre fille….


Dorimont

Ah ! Ma fille ? Eh bien ! Elle est partie, Pour aller s’amuser chez une bonne amie…. Elle en a, des amis, beaucoup ; et c’est un point Essentiel. Malheur à ceux qui n’en ont point ! Je m’en suis fait pourtant…

{{Personnage|La Marquis e|c}} à part. Quelles cruelles peines !


Dorimont

J’en ai mille au Japon, au Cap…


La Comtesse

Les porcelaines Sont-elles sur un pied fort cher ?


La Marquise

à part. Bon ! Les voilà Partis pour le Japon.


Dorimont

à la Comtesse. À l’égard de cela, Selon la qualité. Celle que plus on vante Est marquée au Dragon.


La Marquise

le tirant par le bras. Votre Fille est absente ! Sera-ce pour longtemps ?


Dorimont

Ma foi. je n’en sais rien, Autant qu’elle voudra. Mon plaisir est le sien. II suffit qu’elle soit en bonne compagnie, Et que j’en sois instruit. Je n’ai pas la manie De ces pères…


Scène VIII

La Marquise, La Comtesse, Dorimont, Lisette.


Lisette

Madame, un nommé Brigantin, Arrivé, m’a-t-il dit, d’un pays fort lointain, Voudrait vous présenter une Canadienne, Qu’il dit être jolie.


Dorimont

Ah ! Ah !


La Marquise

Dis-lui qu’il vienne. Lisette sort. À part. Puisse mon fils, par-là, guérir de son erreur !


La Comtesse

Nous allons donc la voir ! Je l’attends de bon cœur.


Dorimont

ce pays vous est connu, sans doute ?


Dorimont

Comme mon cabinet….. À part. Ce détail me déroute. Ai-je bien été là ?


La Comtesse

Comment les habitants Sont-ils mis, à-peu-près ?


Dorimont

hésitant. Je parle de longtemps…


La Comtesse

Vous vous ressouvenez du moins de leurs manières, Et des femmes surtout ?


Dorimont

embarrassé. Elles sont… singulières… De si loin, la mémoire échappe volontiers.


La Comtesse

Et les hommes sont-ils…


Dorimont
cherchant.

Mais… Ils font singuliers… Ayant l’air… par ma foi… Je ne sais trop vous dire. Les gens font plus aisés à voir, qu’à les décrire… À part. Ouais ! Aurais-je oublié d’y faire un tour ? oui-dà…


La Marquise

Je le croirais assez.


Dorimont

Justement, m’y voilà…


La Comtesse

Vous me faites plaisir… En portraits il excelle… Vous vous rappeliez donc ?


Dorimont

Ma foi, je me rappelle… Que c’est le seul climat où je n’ai point été. On peut dédommager la curiosité, Par un trait historique… Un jour… Il sort.


Scène IX

La Marquise, La Comtesse, Dorimont, Julie sous le nom de Zinca, Lisette, Brigantin.


La Comtesse

Ah !


Dorimont

Ah !


Brigantin

à la Marquise lui présentant Zinca. Madame Veut elle se charger…

{{Personnage|La Marqui se|c}} Oui, de toute mon âme.


Brigantin

Cette aimable personne a précédé d’un jour Deux parents qu’une affaire appelait à la Cour. Peut-être dès ce soir les verrez-vous paraître.


La Marquise

Ils seront tous reçus, ainsi qu’ils doivent l’être.


La Comtesse

Elle est fort bien !


La Marquise

Charmante !…


Dorimont

ayant examinée avec des lunettes. Et surtout du profil ! Voyez…


La Comtesse

Oui, c’est plaisant ! Mais cela parle-t-il ? À Dorimont. Vous savez cette langue ?


Dorimont

Oh ! J’en sais quinze ou seize, La sienne faiblement. Pour la mettre à son aise, D’abord en bon français je vais l’interroger. À Zinca. Bonjour, charmant objet ! Dans votre air étranger On voit je ne sais quoi de doux et d’agréable.


Zinca
paraît étonnée.

D’un ton plut élevé. Bonjour, charmant objet ! Hem ! Plaît-il ? Mais que d iable ! Plus haut. Elle ne répond pas. Bonjour, objet charmant ! Réponds donc, si tu veux.


Zinca
prend un air effrayé.

La Marquise

Ce n’est pas en criant, Qu’elle vous entendra. Cette Canadienne Ignore notre Langue. Eh ! parlez-lui la sienne, Puisque vous la savez.


Dorimont

Volontiers. Il interroge Zinca. Belleti, Ici vous crédati in poco perdati ! Plaît-il ? Il crie. Répondati.


Zinca
paraît avoir peur.

La Marquise

Vous lui cassez la tête. Entend-elle cela ?


Dorimont

Je la croyais moins bête.


La Comtesse

II lui parle pourtant de toutes les façons.


Dorimont

à la Marquise. Le Marchand, quel qu’il soit, est un vendeur d’oisons.


Brigantin

Monsieur, connaissez mieux……


Dorimont

Un oiseau sans ramage, Et cela, ce n’est qu’un. Sans tarder davantage, Il faut vous en défaire.

{{Personnage|La Marq uise|c}} Allez chercher mon fils. Lisette sort et rentre aussitôt. Si Monsieur Brigantin veut bien qu’en ce logis Elle passe le jour…


Brigantin

Madame est la Maitresse : Mais je dois l’avertir qu’en vain Monsieur la presse De répondre.


Dorimont

Pourquoi ?


Brigantin

Soit chagrin, soit dégoût, Soit accident, Zinca ne parle point du tout.


Dorimont

Je le savais bien, moi ; cette espèce est muette. Il rit. Je vous fais compliment sur votre bonne emplette.


La Marquise

Ses yeux son expressifs.


Dorimont

Il me faut du caquet : J’en donnerais, morbleu, cent pour un perroquet. Belle qui ne dit mot, n’est qu’une belle Idole.


La Marquise

Mais l’âme…


Dorimont

Oh ! Selon moi, l’âme est dans la parole. C’est pourquoi je soutiens…


Scène X

La Marquise, La Comtesse, Dorimont, Julie, Le chevalier, Lisette, Frontin.


La Marquise

Approchez, Chevalier. Voyez comme je sers votre goût singulier. Voici l’objet qu’enfin j’ai fait venir en France. Le réel a suivi de près votre espérance. Sa taille et sa beauté vous surprennent déjà. Pendant cette scène le Chevalier admire Zinca avec une attention extrême.


Dorimont

Oh ! Ho ! Quoi ! C’est pour lui que vous prenez cela ?


La Comtesse

Oui.


Dorimont

Quel conte !


La Comtesse

D’honneur.


Dorimont

Ah ! La bonne folie ! Je vous quitte un moment, pour écrire à Julie ; Au Chevalier. Et je vais lui marquer ton goût pour les tableaux, Monsieur l’original ! Vas…


La Comtesse

Il est à propos Que vous soyez instruit du fond de l’aven ture. Une prédiction qui me paraît très sûre, Veut que pour son bonheur il devienne amoureux…


Dorimont

D’un être inanimé ! Sa façon d’être heureux N’a pas le sens commun. Morbleu, vive ma fille ! Il n’en était pas digne. Elle cause, babille…


Lisette

Elle a de qui tenir.


Dorimont

Ensemble ils seront bien.


La Comtesse

En un mot, c’est son goût.


Dorimont

Oh ! Chacun a le sien. Mais je voudrais savoir……


La Comtesse

Si vous voulez me suivre, Vous saurez le détail…


La Marquise

à Lisette. À tes foins je la livre : Ne quitte point ses pas.


Dorimont

raillant de loin le Chevalier. Mais voyez donc son air !


La Marquise

Laissons-les un moment.


Dorimont

sortant avec la Marquise et la Comtesse. Prends courage, mon cher. L’atelier d’un sculpteur t’en offrira bien d’autres. Ils s’en vont.


Scène XI

Lisette, Le chevalier, Zinca, Frontin.


Frontin

, au Chevalier, qui est resté en extase. Pour peu que ses discours soient semblables aux vôtres, Vous n’épuiserez pas la conversation.


Lisette

Tais-toi ; ne trouble point sa contemplation. La belle est d’un pays où, pour toute éloquence, On ne dit rien du tout ; et c’est en conséquence, Que ton Maître se forme.


Le chevalier

avec transport. Oui, j’en suis enchanté !


Lisette

Ses progrès son bien courts.


Le chevalier

Une Divinité, Comparée à ses traits, perdrait au parallèle. Quelle taille ! Quels yeux !


Lisette

à Frontin. La trouves-tu si belle ?


Frontin

Ma foi, tout doucement. Sans aller loin, je crois Que l’on pourrait trouver d’aussi jolis minois.


Lisette

Je m’en flatte, et j’en sais à qui l’on rend les armes.


Frontin

Tu fais tout bonnement les honneurs de tes charmes.


Lisette

Je ne dis rien de trop.


Le chevalier
Comment la nomme-t-on,

Lisette
? 

Lisette

Zing….. Zinca.


Le chevalier

Zinca
 ! Le joli nom !

Lisette

Le nom y fait beaucoup !


Le chevalier

Zinca
, je vous adore.

Zinca
paraît surprise.

Sur mon étoile, hélas ! Mon goût l’emporte encore. Elle ne répond pas !


Frontin
Parbleu, je le crois bien.

On en est dispensé, lorsque l’on n’entend rien.


Le chevalier

Zinca
 ?

Elle paraît sérieuse. Quel sérieux ! Je lui déplais, peut-être ?


Frontin
Lui déplaire ! Ho que non ! Mais tenez, mon cher Maître,

Vous vous y prenez mal. Tiens, Lisette, aide-moi. Ils lui font des mines grotesques, dont Zinca paraît s’offenser. Chit, chit !


Lisette

Chit, chit !


Frontin
Hem !

Lisette

Hem !


Frontin

Elle boude ! M a foi. Pour les bons procédés, c’est être trop cruelle.


Le chevalier

Ne la chagrine pas. Mon bonheur dépend d’elle. Comment peindre à ses yeux toute ma passion ? Il lui fait des signes tendres et passionnés. Elle a l’air étonné. Que je fuis maladroit ! Lisette, aide-moi donc.


Lisette

Moi ! Quêter de l’amour !


Le chevalier

Tu vois les circonstances.


Lisette

Je veux agir pour moi, quand je fais des avances.


Le chevalier

Et toi, Frontin ?


Frontin

, se carrant. Monsieur, le plus joli minois N’a jamais eu l’honneur de me braver deux fois. Chacun sait ce qu’il vaut.


Le chevalier

Eh bien ! Je veux lui dire, Qu’elle m’entende, ou non, tout ce qu’elle m’inspire. Oui, charmante Zinca, je ne vis que pour vous. Le Destin l’a prédit. Que ce Destin m’est doux ! II est justifié par mon ardeur extrême. Je vous adore. Hélas ! dites moi, « je vous aime ». « Je vous aime », est un mot facile á prononcer, L’amour seul l’inventa… Mais pourquoi vous presser De répondre à mm vœux ? Vous ne pouvez m’entendre. Ah ! du moins sans parier, un cœur sensible et tendre


Zinca
a les yeux baissés.

Répond par les regards. Zinca, que vos beaux yeux Me dédommagent donc d’un silence odieux. Rien qu’un regard un seul. Que faut-il que je fasse ? Il se jette à ses genoux. Faut-il à vos genoux demander cette grâce ?


Zinca
, vous m’y voyez ; et j’attends, en tremblant,

Zinca
paraît effrayée, et ensuite contrefait un rire baroque

Mon Arrêt… Vous riez ! Quoi ! D’un rire accablant Vous payez mon amour ? Vous êtes une ingrate. Plus cruelle cent fois… En vain ma plainte éclate ; Elle ne m’entend pas. Que je suis malheureux ! Avec emportement.


Frontin

, tout tremblant. Monsieur !


Le chevalier

Dis-lui-donc, si tu veux, Qu’elle a le plus grand tort.


Frontin

Que diable lui dirais-je ?


Le chevalier

à Lisette. Mais, toi, fais lui sentir…


Lisette

Après vous, que ferais-je ?


Le chevalier

Mais fais la convenir qu’elle a conçu pour moi La haine ou le mépris le plus affreux.

{{Personnage| Lisette|c}} Ma foi, Vous le mériteriez. D’homme fort raisonnable » Vous voilà devenu le plus impardonnable, Pour ne pas dire fou : cela par l’ascendant Que prend sur votre cœur un être morfondant, Qui n’a pour tout talent que la bégueulerie.


Le chevalier

Ton insolent discours passe la raillerie. Apprends que la sagesse unie à la beauté…


Frontin

La sagesse… est de trop, Monsieur, en vérité. Pour belle, on peut le voir. La physionomie Est faite pour cela. Mais l’autre point se nie, Faute d’être aperçu.


Le chevalier

Sa pudeur est témoin Qu’en son climat…


Frontin

À beau mentir qui vient de loin.


Le chevalier

lui donnant un coup des chapeau sur l’oreille. Vous êtes un maraud. Offenser ce que j’aime, C’est m’outrager… Zinca, pour mon bonheur suprême,


Zinca
sait un mouvement d’impatience, et paraît vouloir sortir.

Puis-je espérer qu’un jour… Quoi ! Vous voulez me fuir ? Je vois trop à quel point vous voulez me haïr. Je vous fuis odieux ! Quoi ! Je lui sacrifie Tout, en me refusant à l’aimable Julie, Pour être dédaigné ? Sortons. Non je ne puis Me souffrir plus longtemps dans l’état où je suis. Il sort avec Frontin.


Scène XII

Julie, sous le nom de Zinca, Lisette.


Lisette

Le voilà bien puni de sa bizarrerie ; Et c’est, ma foi, bien fait. Mais quelle fantaisie Engage ma Maîtresse à vouloir m’employer Auprès de cette idole ? Oh ! Je vais m’ennuyer.


Julie
? 

Lisette

effrayée. Juste ciel ! Au secours !


Julie

Viens, Lisette.


Lisette

Vous parlez ?


Julie

Sans avoir besoin d’un interprète ; Il est bien singulier que ce déguisement Voile aux yeux de chacun Julie.


Lisette

l’ayant examinée. Eh ! Oui vraiment… Elle balance. Mais non… oui… non… si fait. À présent je le gage. Voyez comme le rouge accommode un visage ! Vous n’en mettiez jamais. Cet art officieux, De bien que vous étiez, vous rend quatre fois mieux. Mais quel sujet ainsi vous a donc travestie ?


Julie

Julie.

Ignorant le dessein, ou plutôt la manie
Du pauvre chevalier, mon père, ainsi que moi,
Fut reçu dans ces lieux, et tu sais bien pourquoi.
On me fit voir d’abord le fils de la marquise,
Comme devant un jour, en épouse soumise,
Être à lui pour jamais. Tu connais ce qu’il vaut.
Son mérite, ses mœurs, m’enchaînèrent bientôt.
Il m’était ordonné de l’aimer. Ah, Lisette !
Comme j’obéissais ! Mais hélas ! ma défaite,
Loin de produire en lui le même sentiment,
Semblait l’en détourner. Juge de mon tourment.
J’allai cacher mes pleurs dans le sein de sa mère,
À qui par mille soins j’ai su me rendre chère.
Son but, en approuvant le penchant que j’ai pris,
Était de triompher de l’erreur de son fils.
Vain espoir ! Elle a cru que, par ce stratagème,
Cet amant deviendrait la dupe de lui-même.
Voilà tout le sujet de ce déguisement.
C’est elle qui le veut, l’amour y consent.


Lisette.

Comme vous dégoisez ! Pendant votre silence
Vous avez amassé ce torrent d’éloquence.
Il prend fort bien son cours !


Julie.

Il prend fort bien son cours !Il me coûte bien cher.


Lisette.

Votre voyage enfin…


Julie.

Votre voyage enfin…Est un voyage en l’air.

Mais quel est votre but ?

Julie

Mon unique espérance Est de plaire, ou du moins tenter, par mon silence, Et ma stupidité, de le pousser à bout, De le guérir enfin de son bizarre goût. Que j’ai plaint son tourment ! Que j’ai souffert moi-même, De ne pouvoir tantôt dire « je vous aime », Qu’il m’a tant demandé ! Mon cœur en palpitait. Que dis-je ? hélas ! tout bas il le lui répétait. Qu’il en coûte, en aimant, pour feindre d’être ingrate !


Lisette

Oui. Mais malgré l’espoir dont votre âme se flatte, Si Monsieur votre père, entendant peu raison, Prenait mal ce détour ?…


Julie

Je le connais si bon…


Lisette

Oui, j’en conviens.


Julie

Il m’aime avec tant de tendresse, Que, si quelque succès couronne ma faiblesse, Il fera le premier comblé de mon bonheur. Mais si le Chevalier, constant dans son erreur, Rendait à tous égards ma démarche inutile, Alors, Lisette, alors choisissant pour asile Le couvent…


Lisette

Le couvent ! Quoi donc ! Jusqu’à ce point Vous poussez le Roman ! Mais vous n’y pensez point. Jugez-vous un peu mieux ; faites-vous quelque grâce. Si par un coup du sort j’étais à votre place, Avec ce que je sais, je vous suis caution, Que plus de vingt seigneurs me feraient bien raison De la froideur d’un seul. Ils veulent qu’on les mène ; Et de les bien mener, on n’est jamais en peine, Lorsque l’on sait tromper.


Julie

Tromper !


Lisette

II le faut bien. C’est un remède sûr. On n’en sait jamais rien Sans cela.


Julie

Je ne puis. Allons trouver sa mère. Ses conseils guideront tout ce que je dois faire.


Lisette

Le plaisant attirail ! C’est elle, je le vois. J’en douterais encor sans le son de sa voix.


Scène XIII

Le chevalier, Frontin.


Le chevalier

courant comme un fou.


Frontin

, le suivant. Mais que diable, Monsieur ! Quel est donc ce délire ? Vous allez, vous venez, vous restez sans rien dire. Le chevalier s’arrête, soupire, parle bas, et gesticule. Vous soupirez tout haut, et tout bas vous parlez. Vous restez immobile, et vous g esticulez. Tenez, ma foi, j’ai peur, et si cela redouble, Je n’y pourrai tenir.


Le chevalier

marche encore pendant cette tirade, Frontin le fuit. Ah ! Frontin, dans quel trouble Je fuis ! Être amoureux, et n’être point aimé, Regretter l’autre objet dont j’étais estimé, N’adorer que Zinca, ose plaindre que Julie, Dont l’absence cruelle afflige encor ma vie, Quel état ! Quel état !


Frontin

, à part. Il faudra le lier. Haut. Il est vrai que cela me paraît singulier.


Le chevalier

Singulier ! Point du tout. Rien de plus ordinaire ; Que de voir parmi nous une jeune étrangère, Ignorant le Français.


Frontin

, à part. Il extravague un peu. Quelle tête !


Le chevalier

rêvant. Le sort, de moi, se fait un jeu. Toi-même, conçois-tu mon étoile bizarre ? Qu’en dis-tu ?


Frontin

Moi, je dis qu’elle n’est pas si rare ; Et j’en ai pour témoin les petites-maisons. Dont vous prenez la route.


Le chevalier

Écoute mes raisons.

{{Personnage|Frontin| c}} , l’écoutant attentivement. Oui, Monsieur.


Le chevalier

réfléchit un instant sans parler, ensuite il dit avec violence : Bas. Parle donc, parle donc… Je m’égare.


Frontin

, effrayé. Quoi ! Quoi ! Monsieur ! Eh bien ! Oui, le penchant bizarre Qui fait que votre étoile… est un sort… du Destin. Dont… Je m’embrouille aussi… De manière qu’enfin… Pour trop vous imiter, Monsieur, je déraisonne.


Le chevalier

Ce qui m’arrive ici n’a donc rien qui t’étonne ! Mets-toi pour un moment à ma place. Comment Pourrais-tu supporter un silence assommant ? Ce souvenir cruel ne sert qu’à me confondre. Tu diras à cela quelle ne peut répondre. Belles raisons ! La bouche articule des mots, Quelque étranges qu’ils soient. Fussent-ils ostrogoths, Je les eusse entendus. L’Amour sert d’interprète : Il n’est point d’idiome, à qui ce Dieu ne prête La plus forte énergie.


Frontin

II est vrai.


Le chevalier

Mais Zinca. Ne parle point du tout. Que dis-tu de cela ?


Frontin

Ce que je dis ? Je dis, ou du moins j’imagine Avoir entendu dire…


Le chevalier

Eh bien ! Quoi ?

{{Personnage|Frontin |c}}

Qu’à la Chine ! À dessein d’empêcher les femmes de courir, On leur brisait les pieds, sans pouvoir les guérir,


Le chevalier

Mais quel rapport, dis-moi ?…


Frontin

Voici ma conséquence. Par la même raison, tout uniment je pense Que l’on pourrait fort bien aux filles de Québec Faire aussi quelque tour, pour leur clore le bec. Qu’en perdez-vous, Monsieur ?


Le chevalier

indigné. Qu’il faut être imbécile ; Pour tenir un propos aussi plat qu’inutile ! Va-t-en.


Frontin

Vous vous lâchez !


Le chevalier

Sors.


Frontin

Pourquoi m’en aller ? Au diable soit l’amour ! On ne peut plus parler. Je m’en fuis.


Le chevalier

Non, Frontin. La raison est fort sage, Et ne me choque plus.


Frontin

Ah, Monsieur ! quel dommage Que vous n’écoutiez pas celle que vous avez !

{{Personnage|Le chevali er|c}} Je trouve… que… Zinca…


Frontin

Eh bien ! Vous lui trouvez ?…


Le chevalier

Avec notre Julie un air de ressemblance.


Frontin

Bon ! Vous n’y pensez pas.


Le chevalier

Quelque faible nuance…


Frontin

C’est le jour et la nuit. Tenez, voici le fait. Je crois que votre idée a tout l’air d’un regret,


Le chevalier

Oui ; mais j’aime Zinca. Voilà ce qui me tue.


Frontin

Quel plaisir aurez-vous avec une statue ? C’est de l’amour perdu.


Le chevalier

Je voudrais l’étouffer.


Frontin



La Marquise

s’avance.


Le chevalier

Elle va triompher.


Scène XIV

La Marquise, Le chevalier, Frontin.


La Marquise

Quoi ! Lorsque tout concourt à remplir votre envie. Que tout sert votre cœur, ce même cœur s’oublie, Et néglige l’objet dont il est possédé ! Que veut dire, Monsieur, un pareil procédé ?


Le chevalier

embarrassé. Mais, ma mère, l’amour n’en est pas moins le même, Pour n’être pas toujours auprès de ce qu’on aime.


La Marquise

Quand l’amour est bien vif, il agit autrement.


Le chevalier

d’un air encore plus embarrassé. On ne se connaît pas toujours parfaitement, On fait de vains projets… l’utile expérience Vient les anéantir… Ce n’est pas que je pense Que Zinca ne pourrait faire un jour mon bonheur. Avec chaleur. Mais la figure seule est bien peu pour un cœur.


Frontin

Sans doute, et je soutiens que dans le mariage Il n’est pas suffisant de parler au visage, Et que, pour le bonheur de la société, Il faut bien que chacun tâche, de son coté, D’ajouter…


La Marquise

C’est assez ; du reste fais-nous grâce… Oui, je conviens, mon fils, que la beauté nous lasse. Si ses traits, soutenus des plus vifs agréments, Ne savent point servir de cadre aux sentiments.


Le chevalier

Eh ! Voilà ma raison.


La Marquise

Sachons par quel augure Vous jugez que Zinca n’a que de la figure, Et ne possède pas un mérite réel ?

{{Personnage|Le c hevalier|c}} Oh ! Si je l’entendais il serait naturel De croire à son mérite…..


La Marquise

Il faut bien, pour l’entendre, Qu’elle apprenne à parler français.


Le chevalier

Elle ! L’apprendre ! Apprendre le français ! Non, Madame, jamais.


La Marquise

Vous le lui montrerez.


Le chevalier

Pour faire des progrès, De ce genre surtout, il faut que l’écolière Commence par sentir que l’on cherche à lui plaire, Qu’un souris marque au moins sa bonne volonté : Mais, pour l’amener là, je suis trop détesté.


La Marquise

Quel garant, quelle preuve avez-vous de sa haine ?


Le chevalier

Le plaisir qu’elle a pris à jouir de ma peine. Je tombe à ses genoux ; mes feux passionnés N’exigent qu’un regard. Non ; on me rit au nez.


Frontin

Cela n’est pas poli, je crois.


La Marquise

Allez, sa flamme Peut-être avec le temps pourra naître…


Le chevalier

l’interrompant. Madame ; Quand revient donc Julie ?

{{Personnage|La Marqui se|c}} À quel propos, mon fils Me parler d’un objet, qui, voyant vos mépris, S’en venge, en vous fuyant ? Et j’eusse agi comme elle.


Le chevalier

Qui ? Moi ! La mépriser ! Julie est sage, belle. Sa vertu, ses talents ont toujours eu sur moi Tous les droits de l’estime, et même…


La Marquise

J’aperçois


Zinca
. Songez-y bien ensemble. Je vous laisse :

N’allez pas désormais réclamer ma faiblesse, Je n’en veux plus avoir.


Le chevalier

Mais si Julie…


La Marquise

Adieu. Elle a rompu. Zinca doit vous en tenir lieu. À part. Puisse-t-elle achever de le rendre à lui-même ! Elle sort.


Scène XV

Le chevalier, sous le nom de Zinca, Lisette, Frontin.


Zinca
passe avec précipitation du côté de Lisette.

Frontin

Ce Devin, quel qu’il fut, savait fort bien son thème ; Car sa prédiction se soutient jusqu’au bout. C’est le diable !

{{Personnage|Le chevali er|c}} revenu de sa confusion.


Zinca
, tenez-moi lieu de tout.

Oui, faites que j’oublie, en vous voyant si belle, Un Objet qui, depuis son absence cruelle, À laissé dans mon cœur de quoi vous balancer. Hélas ! Par vos dédains vous m’y faites penser. Ô ma chère Julie ! En vain je vous appelle.


Zinca
le regarde tendrement, et semble être prête à se faire connaître.

Le chevalier

transporté. Quel regard ! Non, Zinca, je vous serai fidèle ; Je n’aimerai que vous : je vous en fait serment. Ah ! J’ai nommé Julie involontairement.


Zinca
le regarde avec indignation, et se retourne avec colère.

Mais quel air courroucé ! Vous évitez ma vue !


Julie

, en m’écoutant, serait peut-être émue. Quoi ! Lorsque je suis prêt à la sacrifier… Quel sacrifice, ô Ciel !


Lisette

C’est trop l’humilier.


Frontin

Parbleu, Mademoiselle, on a beau savoir plaire ; On ne plaît qu’à demi, sans un bon caractère.


Le chevalier

passionnément. Regardez-moi du moins.


Le chevalier

Ingrate, c’en est fait. Oui, je renonce à vous.


Frontin

Bon ! voilà parler net.

{{Personnage|Le c hevalier|c}} Voilà ce qu’il fallait, pour guérir ma folie… Sotte prédiction, tu m’as ravi Julie ! Jusqu’au fond de mon cœur que ne peut-elle voir ? Hélas ! Il n’est plus temps.


Scène XVI

La Marquise, La Comtesse, Zinca, Dorimont, Brigantin, Frontin, Lisette.


La Marquise

Mon Fils, je viens savoir Si, relativement au nœud qui vous engage, Je pourrai sur Zinca, sur votre mariage, En termes positifs, répondre à ses parents.


Le chevalier

Qui ? Moi ! Me marier !


La Marquise

Ce soir je les attends.


Le chevalier

Madame… On les verra.


La Marquise

Quel accueil leur ferai je ?


Le chevalier

Celui que vous voudrez.


La Marquise

Enfin que leur dirai-je ?


Le chevalier

Que je suis… hors de moi.


Frontin

Tenez, sans tant tourner, Madame… ces meilleurs pourront s’en retourner : Cette belle, ainsi qu’eux, perdant son étalage, On peut leut souhaiter à tous un bon voyage.


Dorimont

Oh ! Oh ! Je savais bien, moi, qu’il n’y tiendrait pas. Il a, parbleu, raison. Le premier des appas Il montre sa bouche. Est….. la langue.


La Marquise

au Chevalier. Parlez.


Dorimont

Que voulez-vous qu’il dise ? Le voilà dégoûté de cette marchandise, Et je l’aurais gagé. Bon ! Rien n’est si trompeur. Il m’est arrivé, moi……


La Marquise

Permettez-moi, Monsieur ; D’interrompre un moment le fil de votre histoire.


La Comtesse

à Dorimont. Était-ce loin d’ici ?


Dorimont

Si j’ai bonne mémoire… C’était…


La Marquise

au Chevalier. Décidez-vous, mon fils, et promptement.


Le chevalier

Je me repens si fort de mon égarement, Et des travers affreux où l’erreur nous entraîne. Que j’en reste confus.

{{Personnage|Dori mont|c}} Oh ! C’est ta faute.


Le chevalier

À peine J’ose lever les yeux sur Dorimont.


Dorimont

Pourquoi ?


Le chevalier

Cependant mon bonheur dépend de lui.


Dorimont

De moi ?


Le chevalier

Hélas ! Si j’ai besoin d’un secours c’est du vôtre ; Je suis perdu sans vous.


Dorimont

En voilà bien d’un autre ! Eh ! Mais ne crois-tu pas que je vais bonnement Partir pour te chercher une femme ?… Comment ? Mais je vous dis !… Enfin, sais-tu que ta folie Ne me va pas ?…


Le chevalier

Monsieur, il s’agit de Julie. Ma mère, appuyez-moi. Je me jette à vos pieds. Engagez Dorimont, parlez, pressez, priez…


La Marquise

Que puis-je faire ?


Le chevalier

Hélas ! Faites donc que j’obtienne Ma grâce.

{{Personnage|D orimont|c}} Crois-tu donc que ma fille aille, vienne, Comme cela ? Mais, mais…


Le chevalier

Monsieur, écrivez-lui. C’est dans votre bonté que je cherche un appui. Votre cœur est trop bon et pour être inexorable. Je vous en prie, au nom d’une fille adorable, Qui cause mon amour, mes chagrins, mes remords. Donnez-moi le moyen de réparer mes torts. Monsieur !


Dorimont

attendri. Ce morveux-là m’arracherait des larmes, Si je ne me tenais à quatre… Tu me charmes. Va, soit. Mais si ma fille, écoutant la fierté, À son tour s’opposait à ta félicité ?…


Julie

Non, mon père, ma main seconde votre envie.


Dorimont

Quoi ! Morbleu, cela parle ?


La Marquise

Embrassez-moi, Julie.


Le chevalier

lui baisant la main. Ô ma chere Julie ! À peine je soutiens Cet instant.


La Comtesse

l’ayant examinée. Oui, c’est elle ; on la reconnaît bien.


Frontin

Mais, qui diable l’aurait connue à son silence ? Même je doute encor…

{{Personnage |Julie|c}} Perdant toute espérance De plaire au Chevalier, si, pour flatter son goût, Je ne me transformais…


Le chevalier

Hélas ! je vous dois tout.


Julie

Vous ne me devez rien, puisque je suis contente. Souriant. Si le Devin voulait que je fusse inconstante, Il faudraît pourtant l’être…


Le chevalier

Ah ! Ne m’accablez pas. Mon cœur désabusé ne croit qu’à vos appas. Je sens tous vos bienfaits, adorable Julie. Mon bonheur et la fin de ma bizarre de Sont l’ouvrage parfait de votre tendre amour. Le mien peut-il jamais vous…


Dorimont

Me jouer ce tour ! Point d’hymen, s’il vous plaît. Madame la Marquise, On m’en a fait accroire, et l’on vous a surprise. Ensemble vengeons-nous.


Julie

Hélas ! Je meurs d’effroi,


La Marquise

Et de qui vous venger ? Vengez-vous donc de moi. De ce qui s’est passé, seule je suis coupable. J’ai tout conduit, Monsieur.


Dorimont

enchanté. Vous êtes admirable ! Que ne pa rliez-vous donc ?… Ma fille, embrasse-moi. Parbleu, présentement on voit bien que c’est toi. Riant. Je ne l’ai pas remise. Aussi dans les voyages On parle à tant de monde, on voit tant de visages !… À propos de visage, ôte ce rouge-là. Je veux que tu sois toi… Quand je fus à Goa…


La Marquise

Ne peut-on pas ce soir savoir cette aventure ?


Dorimont

Oui… J’en ajouterai cinquante, je vous jure. Moi, quand je n’en sais point, sur le champ je les fais.


La Marquise

Allons, mes chers enfants… Ma sœur, de tels effets Prouvent que les sorciers n’ont rien qui se soutienne.


La Comtesse

Mais ma nièce à présent est en Canadienne.


La Marquise

À propos de cela, sachant bien que mon fils Céderait… Vous allez être au fait du pays, Des fêtes qu’on y donne, et de leurs mariages ; Partons. Combien de gens pourraient devenir sages, S’ils voulaient concevoir que souvent le bonheur Dépend de revenir d’une fatale erreur !