La Civilisation

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Société et solitude
Traduction par Marie Dugard .
Armand Collin (p. 17-30).
LA CIVILISATION


Un certain degré de progrès depuis l’état le plus grossier où l’on trouve l’homme — l’état de celui qui habite dans les cavernes ou sur les arbres, comme le singe ; l’état du cannibale, du mangeur de limaçons écrasés, de vers et de détritus — un certain degré de progrès au-dessus de ce point extrême s’appelle la Civilisation. C’est un mot vague, complexe, comprenant bien des degrés. Personne n’a essayé de le définir. M. Guizot, écrivant un livre sur la question, ne le fait pas. La civilisation implique le développement d’un homme hautement constitué, amené à une délicatesse supérieure de sentiments, ainsi qu’à la puissance pratique, à la religion, à la liberté, au sens de l’honneur, et au goût. Dans notre embarras à définir en quoi elle consiste, nous le suggérons d’ordinaire par des négations. Un peuple qui ignore les vêtements, le fer, l’alphabet, le mariage, les arts de la paix, la pensée abstraite, nous l’appelons barbare. Et quand il a trouvé ou importé nombre d’inventions, comme l’ont fait les Turcs et les Mores, il y a souvent quelque complaisance à l’appeler civilisé.

Chaque nation se développe d’après son génie, et a une civilisation qui lui est propre. Les Chinois et les Japonais, bien qu’achevés chacun en leur genre, diffèrent de l’homme de Madrid ou de l’homme de New-York. Le terme implique un progrès mystérieux. Il n’en est point, chez les brutes ; et dans l’humanité moderne, les tribus sauvages s’éteignent graduellement plutôt qu’elles ne se civilisent. Les Indiens de ce pays n’ont pas appris les travaux de la race blanche, et en Afrique le nègre d’aujourd’hui est le nègre du temps d’Hérodote. Chez d’autres races, la croissance ne s’arrête pas ; mais le progrès que fait un jeune garçon « quand ses canines commencent à percer », comme nous disons — quand les illusions de l’enfance s’évanouissent journellement, et qu’il voit les choses d’une manière réelle et compréhensive — les tribus le font aussi. Il consiste à apprendre le secret de la force qui s’accumule, le secret de se dépasser soi-même. C’est chose qui implique la facilité d’association, le pouvoir de comparer, le renoncement aux idées fixes. Pressé de se départir de ses habitudes et traditions, l’Indien se sent mélancolique, et comme perdu. Il est subjugé par le regard de l’homme blanc, et ses yeux fuient. La cause de l’un de ces élans de croissance est toujours quelque nouveauté qui étonne l’esprit, et le pousse à oser changer. Ainsi à l’origine de tout perfectionnement, il y a un Cadmus, un Pytheus, un Manco Capac — quelque étranger supérieur qui introduit de nouvelles inventions merveilleuses, et les enseigne. Naturellement, il ne doit pas savoir trop de choses, mais doit avoir les sentiments, le langage et les dieux de ceux qu’il veut instruire. Mais c’est surtout le rivage de la mer qui a été le point de départ du savoir, comme du commerce. Les peuples les plus avancés sont toujours ceux qui naviguent le plus. La force que la mer exige du marin en fait rapidement un homme, et le changement de pays et de peuple affranchit son esprit de bien des sottises de clocher.

Où commencer et finir la liste de ces hauts faits de la liberté et de l’esprit, dont chacun marque une époque de l’histoire ? Ainsi, l’influence d’une maison de bois ou de pierre sur la tranquillité, la force et l’affinement du constructeur est immense. L’homme vivant dans une caverne ou un camp, le nomade, meurt sans plus de propriété que n’en laisse le cheval ou le loup. Mais un travail aussi simple que la construction d’une maison une fois achevé, ses principaux ennemis sont tenus en respect. Il est à l’abri des dents des animaux sauvages, de la gelée, des coups de soleil, et des intempéries ; et les facultés supérieures commencent à donner leur moisson. Les idées et les arts naissent, ainsi que les bonnes manières, la beauté sociale, la joie. C’est chose merveilleuse de voir comme le piano s’introduit rapidement dans une cabane à la limite du désert. Vous croiriez qu’on l’a trouvé sous un sapin. Avec lui vient la grammaire latine — et voici qu’un de ces jeunes garçons à cheveux de filasse compose une hymne sur le Dimanche. Maintenant que les Collèges, que les Sénats soient attentifs ! car voici un être qui, en développant ses goûts supérieurs sur le fonds de la constitution de fer du pionnier, recueillera tous leurs lauriers en ses mains puissantes.

Quand en élargissant, nivelant le sentier de l’Indien et en y construisant des ponts, on en a fait une bonne route, il devient un bienfaiteur, un pacificateur, un porteur de richesses, un créateur de débouchés, un chemin pour le commerce. Un autre progrès dans la voie de la civilisation est le passage de la guerre, de la chasse, et de l’état pastoral à l’agriculture. Pour traduire leur sentiment de l’importance de ce progrès, nos ancêtres scandinaves nous ont laissé une légende significative. « Il était une fois une géante qui avait une fille, et l’enfant vit un cultivateur labourant un champ. Alors elle courut, le prit entre l’index et le pouce, le mit avec sa charrue et ses bœufs dans son tablier, et le porta à sa mère en disant : « Mère, qu’est-ce que cette espèce d’escarbot que j’ai trouvé remuant dans le sable ? » Mais la mère répondit : « Laisse-le mon enfant ; il nous faut partir du pays, car ces gens l’habiteront. » Un autre progrès est l’institution des postes avec sa force éducatrice accrue par le bon marché, et protégée dans le monde par une sorte de sentiment religieux ; de sorte que je considère la vertu d’un pain à cacheter, d’une goutte de cire ou de gomme qui garde une lettre pendant qu’elle vole par delà les mers et les terres et arrive à son adresse comme si un bataillon d’artillerie l’apportait, comme un excellent critérium de la civilisation.

La division du travail, la multiplication des arts de la paix, qui n’est pas autre chose qu’une large opportunité accordée à chaque homme de choisir ses occupations selon ses aptitudes — de vivre de ce qu’il fait le mieux — remplit l’État de travailleurs heureux et utiles ; et ceux-ci, créant la demande par l’offre tentante de leurs produits, sont récompensés rapidement et sûrement par une vente fructueuse : et quelle police, quels dix commandements devient ainsi leur travail ! Bien vraie est la remarque du Dr. Johnson, à savoir que « les hommes sont rarement plus innocemment occupés que quand ils gagnent de l’argent ». [1]

Les premières mesures du Gouvernement civil, bien qu’elles suivent ordinairement les directions naturelles, telles que les tendances du langage, de la race, de la religion, et de la contrée, exigent toutefois chez les gouvernants la sagesse et l’esprit de conduite, et leurs résultats enchantent l’imagination. « Nous voyons des multitudes indomptables obéir, en dépit des passions les plus fortes, à la coercition d’un pouvoir qu’elles perçoivent à peine, et les crimes de l’individu signalés et punis à l’autre extrémité du monde. »

La situation que les femmes occupent dans la communauté est un autre critérium de la civilisation. La pauvreté et le travail, avec un esprit droit, lisent très aisément les lois de l’humanité, et les aiment : créez entre les sexes de justes relations de respect mutuel, et une moralité sévère donnera à la femme ce charme essentiel qui développe tout ce qui est délicat, poétique, porté à l’esprit de sacrifice, qui fait naître la politesse et le savoir, la conversation et l’esprit, chez son rude compagnon ; aussi pensé-je qu’une pierre de touche suffisante de la civilisation, c’est l’influence des femmes de bien.

Un autre critérium de la culture est la diffusion du savoir, débordant les barrières des castes et, grâce au bon marché de la presse, apportant dans le sac du marchand de journaux l’Université à la porte de l’homme pauvre. Des fragments de science, de pensée, de poésie, se trouvent dans la feuille la plus ordinaire, de sorte qu’en chaque maison on hésite à brûler un journal avant de l’avoir parcouru.

Avec les derniers perfectionnements de son équipement complet, le navire est un abrégé et un compendium des arts d’une nation — le navire gouverné par le compas et la carte, avec la longitude calculée d’après le chronomètre, et mû par la vapeur au milieu des vagues déchaînées, à des distances immenses du pays :

Les battements de son grand cœur de fer
Vont palpitant à travers les orages.


L’habitude ne saurait diminuer l’étonnement que fait naître cette domination de forces si prodigieuses, par une créature si faible. Je me rappelle avoir observé, en traversant l’océan, l’ingéniosité admirable grâce à laquelle la machine avait été amenée dans son travail continu à tirer de l’eau de mer deux cent galons d’eau potable à l’heure, suppléant ainsi à tous les besoins du navire.

L’ingéniosité qui pénètre les détails complexes, l’homme qui subvient à ses besoins, la cheminée qui absorbe sa propre fumée, la ferme produisant tout ce que l’on y consomme, la prison même forcée de se suffire et de fournir un revenu et, mieux encore, devenant une École de correction, une manufacture où l’on fait d’honnêtes gens des coquins, comme le steamer tirait de l’eau potable de l’eau salée — toutes ces choses sont des exemples de la tendance à combiner des antagonismes, à utiliser le mal, et c’est là la marque d’une haute civilisation.

La civilisation est le résultat d’une organisation singulièrement complexe. Chez le serpent, tous les membres sont engaînés ; pas de mains, pas de pieds, pas de nageoires, ni d’ailes. Chez l’oiseau et le quadrupède, les membres se délient, et commencent à agir. Chez l’homme, ils sont tous dégagés, et pleins d’activité joyeuse. Avec ce désemmaillotement, il reçoit l’illumination absolue que nous appelons la Raison, et par là même la vraie liberté.

Le climat entre pour beaucoup dans ce perfectionnement. La civilisation supérieure n’a jamais aimé les régions chaudes. Partout où il neige, on trouve d’ordinaire la liberté civile. Là où croissent les bananes, l’organisme animal, est indolent, développé aux dépens de qualités plus hautes : l’homme devient sensuel et cruel. Mais ce n’est pas là un rapport invariable. Une haute élévation de sentiment moral l’emporte sur les influences défavorables du climat, et quelques-uns de nos plus grands exemples d’hommes et de races viennent des régions équatoriales — tels les génies de l’Égypte, de l’Inde, et de l’Arabie.

Ces faits sont des critériums ou marques de la civilisation ; et le climat tempéré a une influence importante, bien qu’elle ne soit pas absolument indispensable, car le savoir, la philosophie, les arts, ont existé en Islande et aux tropiques. Mais il est une condition essentielle à l’éducation sociale de l’homme, à savoir la moralité. Il ne peut y avoir de civilisation avancée sans une moralité profonde, bien qu’on ne la désigne pas toujours sous ce nom, mais qu’on l’appelle parfois le point d’honneur, comme dans les institutions de la chevalerie ; ou le patriotisme, comme dans les républiques de Sparte et de Rome ; ou l’enthousiasme, comme chez quelque secte religieuse qui impute ses vertus à ses dogmes; ou la cabale, ou l’esprit de corps [2], chez une association de francs-maçons ou d’amis.

L’évolution d’une société destinée à des fins supérieures doit être morale ; elle doit suivre le sillon des roues célestes. Elle doit avoir des buts universels. Qu’est-ce qui est moral ? C’est de respecter en agissant les fins catholiques ou universelles. Écoutez la définition que Kant donne de la conduite morale : « Agis toujours de telle sorte que le motif immédiat de ton vouloir puisse devenir une règle universelle pour tous les êtres intelligents. »

La civilisation dépend de la moralité. Tout ce qui est bon dans l’homme s’appuie sur quelque chose de supérieur. Cette loi s’applique aux petits faits comme aux grands. Ainsi, toute notre force et tous nos succès dans le travail manuel dépendent de l’aide que nous empruntons aux éléments. Vous avez vu un charpentier sur une échelle, coupant des éclats de poutre avec une hache. Comme il est gauche ! Quelle mauvaise situation pour travailler ! Mais voyez-le à terre, disposant son bois au-dessous de lui. Maintenant, ce ne sont plus ses faibles muscles, mais les forces de la planète qui font retomber la hache ; c’est-à-dire que la planète elle-même se charge de fendre son bois. Le fermier a à supporter beaucoup de mauvaise volonté, de paresse et de négligence de la part de ses scieurs de long ; un jour, il s’avise d’installer sa scierie au bord d’une chute d’eau, et la rivière ne se fatigue jamais de tourner sa roue ; la rivière est toujours de bonne humeur et n’insinue jamais une objection.

Nous avions des lettres à envoyer : les courriers ne pouvaient aller ni assez vite, ni assez loin ; ils brisaient leurs voitures, surmenaient leur chevaux, avaient à lutter contre les mauvaises routes au printemps, la neige en hiver, les chaleurs en été ; ils ne pouvaient les faire trotter. Mais nous avons découvert que l’air et la terre étaient remplis d’électricité, et d’une électricité qui suivait toujours notre chemin — précisément le chemin par lequel nous avions à faire des envois. L’électricité voudrait-elle porter notre message ? Aussi volontiers que si ce n’était rien ; elle n’avait pas autre chose à faire ; elle le porterait en moins d’une seconde. Seulement un doute surgit, une objection capitale — elle n’avait pas de sac, pas de poche visible, pas de mains, pas même une bouche pour porter une lettre. Mais, après maintes réflexions et expériences, nous sommes parvenus à trouver le moyen, à plier la lettre en une missive si serrée et si invisible qu’elle puisse la porter en ces poches invisibles que n’ont faites ni l’aiguille, ni le fil — et la lettre est partie comme par enchantement.

J’admire encore plus que l’invention de la scierie l’ingéniosité qui, sur le rivage de l’océan, a amené le flux et le reflux à mouvoir les roues et à broyer le grain, empruntant ainsi l’aide de la lune, comme d’un serviteur à gages, pour moudre, tourner, pomper, scier, fendre des pierres, et rouler du fer.

Qu’il s’agisse de n’importe quel labeur, la sagesse de l’homme consiste à attacher son char à une étoile, et à voir ce labeur fait par les dieux mêmes. Le moyen d’être fort, c’est d’emprunter la puissance des éléments. La force de la vapeur, de la pesanteur, du galvanisme, de la lumière, des aimants, du vent, du feu, nous sert jour après jour, et ne nous coûte rien.

Notre astronomie est pleine d’exemples de recours à ces auxiliaires. Ainsi, sur une planète aussi petite que la nôtre, le besoin d’une base adéquate pour les calculs astronomiques, afin de découvrir, par exemple, la parallaxe d’une étoile, s’est fait sentir de bonne heure. Mais ayant fixé par l’observation la place d’une étoile, grâce à un procédé aussi simple qu’une attente de six mois et une répétition de l’observation, l’astronome à trouvé le moyen de mettre le diamètre de l’orbite de la terre, disons deux cents millions de kilomètres, entre sa première observation et la seconde, et cette ligne lui a donné une base suffisante pour son triangle.

Toutes nos inventions visent à nous assurer ces avantages. Nous ne pouvons amener à nous les agents célestes ; mais si nous voulons seulement choisir notre tâche dans les directions où ils voyagent, ils l’entreprendront avec le plus grand plaisir. C’est pour eux une règle absolue de ne jamais sortir de leur route. Nous sommes de petits touche-à-tout remuants, et courons de-ci, de-là, ultra serviables ; mais ils ne s’écartent jamais de leurs voies préordonnées — ni le soleil, ni la lune, ni une bulle d’air, ni un atome de poussière.

Nos travaux manuels empruntent la force des élëments ; de même notre action politique et sociale s’appuie sur des principes. Pour accomplir quoi que ce soit d’excellent, le vouloir doit travailler en vue de fins larges et universelles. Faible créature, murée de toutes parts, comme l’écrivait Daniel,

: A

A moins de s’élever au-dessus de lui-même,
Que l’homme est une pauvre chose !


Mais quand il s’appuie sur un principe, quand il est le véhicule des idées, il emprunte leur omnipotence : Gibraltar peut être fort, mais les idées sont imprenables et confèrent au héros leur nature invincible. « La grande leçon », disait un saint durant la guerre de Cromwell, « c’est que les meilleurs courages ne sont que des inspirations du Tout-Puissant. » Attachez votre char à une étoile. Ne nous épuisons pas en de pauvres besognes qui ne servent qu’à notre table et à notre bourse. Ne dissimulons pas et ne dérobons pas. Aucun dieu ne nous aidera. Nous trouverons tous leurs coursiers allant en une autre direction — le Chariot, la Grande-Ourse, le Lion, Hercule : chaque dieu nous abandonnera. Travaillez plutôt pour ces choses que les divinités honorent et favorisent — la justice, l’amour, le savoir, l’utilité commune.

Si nous pouvons aller ainsi en des Chars olympiens en orientant nos travaux dans la voie des circuits célestes, nous pouvons également mettre la main sur les agents mauvais, les puissances de ténèbres, et les forcer en dépit de leur vouloir à servir les fins de la sagesse et de la vertu. Ainsi, un Gouvernement sage impose des taxes et des amendes sur les plaisirs vicieux. Quel service le Gouvernement américain, qui n’est pas encore soulagé de son extrême indigence, se rendrait à lui même et rendrait à chaque village et hameau des États-Unis, s’il consentait à taxer le whiskey et aller presque jusqu’à la prohibition ! N’était-ce pas Bonaparte qui disait que les vices étaient d’excellents patriotes ? — « il tira cinq millions de la passion de l’eau-de-vie, et aurait bien aimé savoir quelle est la vertu qui lui aurait rapporté autant. » Le tabac et l’opium ont de larges épaules, et s’il vous plaît de leur faire payer un haut prix pour les jouissances qu’ils donnent et le mal qu’ils font, ils porteront allégrement la charge des armées.

Ce sont là des traits caractéristiques, des mesures et des méthodes ; et le vrai critérium de la civilisation, ce n’est ni le cens, ni l’étendue des villes, ni les récoltes, non, mais, l’espèce d’hommes que la contrée produit. Je vois les vastes avantages de ce pays, embrassant la largeur de la zone tempérée. Je vois l’immense prospérité matérielle — villes après villes, États après États, et la richesse accumulée dans les puissantes constructions des cités, le quartz des montagnes de Californie déchargé à New-York pour être réempilé le long du rivage du Canada à Cuba, et de là retourner de nouveau vers l’Ouest, en Californie. Mais ce ne sont pas les rues de New-York construites par le concours des ouvriers et la richesse de toutes les nations — bien que s’étendant vers Philadelphie jusqu’à la toucher, et au nord jusqu’à toucher NewHaven, Hartford, Springfield, Worcester et Boston — ce ne sont pas ces choses qui font la valeur réelle. Mais quand je regarde ces constellations de villes qui animent et représentent le pays, et vois combien peu le Gouvernement a à intervenir dans leur vie quotidienne, combien toutes les familles se maintiennent et se dirigent elles-mêmes — groupements d’hommes en sociétés absolument naturelles — sociétés créées par le commerce, la parenté, les habitudes hospitalières — quand je considère dans chaque demeure l’homme agissant sur l’homme par la puissance de l’opinion, la puissance d’une activité plus étendue ou mieux dirigée, l’influence affinante des femmes, les opportunités que l’expérience et des causes permanentes offrent à la jeunesse et au travail — quand je vois combien chaque personne vertueuse et bien douée, que tous respectent, vit affectueusement avec nombre d’excellentes gens dont la renommée ne s’étend pas au loin et qu’elle regarde peut-être avec raison comme ses supérieures par la vertu, l’harmonie et la force de leurs qualités, je vois quelles solides valeurs l’Amérique possède, et y trouve un critérium de la civilisation supérieur à celui que fournissent les grandes villes ou les richesses énormes.

A parler strictement, le perfectionnement capital réside dans le progrès moral et intellectuel. L’apparition de l’hébreu Moïse, de l’hindou Bouddha — en Grèce, celle des Sept Sages, du pénétrant et intègre Socrate et du stoïcien Zénon — en Judée, la venue de Jésus — et dans la Chrétienté moderne, de ces hommes vivant leurs idées que furent Huss, Savonarole, et Luther — sont des causes qui entraînent les races à des convictions nouvelles, et élèvent la norme de la vie. En présence de ces forces, il est frivole d’insister sur l’invention de l’imprimerie ou de la poudre à canon, de la vapeur ou de l’éclairage au gaz, des capsules et des souliers de caoutchouc, qui sont des jouets produits aux dépens de cette sécurité, de cette liberté, et de cette joie que crée dans la société une moralité supérieure. Ces inventions ajoutent à la vie privée et publique un certain confort et une certaine facilité ; mais une moralité plus pure qui aiguillonne le génie, civilise la civilisation et rejette en arrière dans les choses profanes tout ce que nous tenions pour sacré, comme la flamme de l’huile jette une ombre quand elle est éclairée par la flamme de Bude. Les critériums populaires du progrès n’en seront toujours pas moins les inventions et les lois.

Mais s’il est un pays qui à aucun de ces points de vue ne puisse résister à l’examen — un pays où le savoir ne peut se répandre sans encourir le risque des lois de violence ou des décrets d’État — où la parole n’est pas libre — où la poste est violée, les sacs de correspondance ouverts, et les lettres passées au cabinet noir — où on désavoue hors de l’État les dettes publiques et privées — où l’on attaque la liberté dans l’institution primordiale de la vie sociale — où la position de la femme nègre porte injurieusement atteinte à la position de la femme blanche — où les arts sont tous importés, sans vie indigène — où le salaire que le travailleur a gagné de ses propres mains ne lui est pas assuré — où le vote n’est ni libre ni équitable — à tous ces points de vue le pays n’est pas civilisé, mais barbare ; et il n’est pas d’avantages venant du sol, du climat ou du système côtier qui puissent résister à ces dommages homicides.

La moralité et tous les corollaires de la moralité, tels que la justice pour tous les citoyens et la liberté personnelle, sont choses essentielles. Montesquieu dit : « Les pays sont bien cultivés non dans la mesure où ils sont fertiles, mais où ils sont libres ; » et l’observation n’est pas moins vraie, mais plus encore, si au lieu de la culture des terres, il s’agit de la culture des hommes. Que toute l’activité publique de l’État s’applique à assurer le plus grand bien au plus grand nombre, voilà la plus haute marque de la civilisation.

  1. Dr Thomas Brown (Note d'Emerson)
  2. En français, dans le texte.