Les Écrivains/La comédie de la gloire

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E. Flammarion (première sériepp. 135-140).

On a mis quatre-vingts ans à découvrir que M. Jules Barbey d’Aurevilly était, non seulement un homme de grand talent, mais un homme de haut caractère. On a même patiemment attendu qu’il fût mort, mort réellement, mort sans chances de renaître, pour énoncer, de façon formelle, ces deux vérités éclatantes et tardives. Chacun lui rend justice aujourd’hui — il n’y a plus de danger à cela —, sauf deux écrivaillons qui en prennent fort à leur aise avec l’auguste disparu et tournent le portrait « à la blague » . Il est vrai que ces deux-là dont je parle, M. d’Aurevilly les avait, un jour, résumés par un de ces mots terriblement pittoresques qu’il avait et qui laissaient sur les amours-propres une indélébile empreinte. Enfin, nous assistons à un spectacle réconfortant. Durant toute sa vie, M. d’Aurevilly fut contesté, combattu, insulté, ridiculisé, précisément à cause de ce même talent, de ce même caractère, dont on le loue, maintenant qu’il n’est plus là pour écouter ces louanges. Quand il vivait, on ne lui reconnaissait que de l’excentricité, l’amour de la parade somptuaire, des opinions exorbitantes, des pantalons inouïs, une littérature dévoyée, et de fabuleuses cravates. De cet enfermement d’un haut et dédaigneux esprit dans la tour d’ivoire des croyances et des rêves impollués, on disait que c’était aigreur boudeuse, originalité de mauvais goût. Que ne disait-on pas ? Et voilà, en quatre mots, jugé par la sottise et l’ignorance, un homme de ce fier génie, de cette solide trempe morale, de cet admirable renoncement, un homme de qui nous vint l’exemple le plus complet, le plus sans défaillances, d’une existence d’artiste, résignée jusqu’à l’acceptation calme de l’obscurité et de la misère. Aujourd’hui, par un phénomène de retournement que la mort seule peut expliquer, c’est à qui trouvera les plus oratoires enthousiasmes pour l’enterrer. Tout le monde veut l’avoir connu, admiré, aimé ; tout le monde veut avoir recueilli de sa propre bouche — de sa bouche d’airain — les meilleures anecdotes, les plus brillants mots. Car n’est-ce pas avec des mots presque toujours dénaturés, avec des anecdotes généralement pauvres, que se forgent les renommées contemporaines ? Et chacun, dans cette funèbre curée d’un cadavre illustre et décrié, déchiquète son suaire, s’en pique un morceau à la boutonnière, en guise de fleur de vanité. On l’accapare, on le veut pour soi tout seul. C’est l’histoire éternelle. Elle donne plus de dégoûts encore que de colères.

***

Et je pense à M. Roger Ballu. Dans les destinées des grands hommes qui, presque toutes, se ressemblent, il y a de ces complications inattendues, de ces mélanges de noms bizarres, de ces évocations obscures et souterraines, fécondes en surprises d’une indicible mélancolie.

M. Roger Ballu inspecte quelque chose, je ne sais quoi, il ne sait quoi lui-même, probablement rien, dans les Beaux-Arts. Avez-vous réfléchi à ce qu’il y a de profondément comique, d’extraordinairement incohérent dans la situation d’un homme dont le devoir, sur la terre, consiste à inspecter les Beaux-Arts ? Moi, cela me fait l’effet de ces métiers burlesques que nous révèlent les chansons des cafés-concerts. Il me semble que celui qui « inspecte les Beaux-Arts » exerce une fonction aussi improbable que celle du monsieur qui « ramassait le crottin des chevaux de bois », ou de cet autre qui, « par les jours de chaleur, promenait le chien de sa sœur » . Chaque fois que je songe que, réellement, il existe des fonctionnaires spéciaux qui « inspectent les Beaux-Arts », je ne puis me défendre de ces tristes rapprochements, de ces mystérieuses analogies.

En sa qualité d’inspecteur des Beaux-Arts, M. Roger Ballu fut chargé, je ne sais plus à quelle occasion, de rédiger un rapport sur Auguste Rodin, notre grand sculpteur, car non seulement ils inspectent, ces inspecteurs, mais ils rédigent aussi. Ils rédigent, le diable sait quoi … Auguste Rodin n’était alors connu que de quelques amis. Son nom, chanté dans de petites revues qui ne sont lues exclusivement que par ceux qui les font, n’avait point franchi les portes sacrées de la grande presse. Il n’y avait point, sur son art, d’opinion courante, de jugement tout fait, de guide-âne, à l’usage des inspecteurs des Beaux-Arts, les grands critiques l’ignorant aussi complètement que possible. Sur M. Cabanel, M. Falguière et M. Bonnat, les opinions ne manquaient pas, et des plus différentes ; M. Roger Ballu n’aurait eu que l’embarras du choix. Mais il s’agissait spécialement d’Auguste Rodin et de nul autre. Là, gisait la difficulté. Pas l’ombre, nulle part, d’une opinion exprimée — j’entends une opinion honnête et considérable, une opinion tirée à plusieurs millions d’exemplaires. M. Roger Ballu se trouva fort gêné, car il a la conscience droite, et puis il voulait émettre une opinion juste, administrative et bureaucratiquement motivée. Son instinct le guida, j’ose dire qu’il le sauva. Il nia Rodin ; il le nia de fond en comble. Avec un même courage, il lui refusa toute espèce de talent. Une fois lancé dans cette voie, il dédaigna même de se ménager la plus petite hésitation, la plus mince réserve, par où se raccrocher plus tard, au cas où Rodin n’eût pas été aussi dénué de talent que le disait M. Roger Ballu. Non, il expliqua que « ça n’existait pas » . Auguste Rodin s’éleva, grandit. Son nom perça le voile d’obscurité que les gâcheurs de plâtre académique et les critiques soumis s’efforçaient à rendre plus épais, plus intraversable. Malgré eux, et peu à peu, l’attention se fixa sur ce génie puissant qui apportait des formes neuves de beauté, qui, le premier peut-être, gonflait de vie cérébrale la matière, et forçait le marbre, frémissant et douloureux, à pousser des cris de passion inattendue. On pouvait le combattre encore ; il n’était plus permis de l’ignorer. On le décora… Alors M. Roger Ballu, oubliant son rapport, s’agita démesurément, enthousiaste et organisateur. Il présida des banquets, prononça des toasts éloquents, parla d’indépendance, de tradition rompue, de vision moderne, d’avenir. De bonne foi, il crut qu’il venait de découvrir Rodin. Rodin lui appartenait ; il lui appartenait à lui seul. Et comme M. Roger Ballu est bon prince, autant que généreux inspecteur, il consentit à le donner au monde. Si ce doux et grand artiste avait été d’humeur à cela, M. Roger Ballu l’eût promené par les rues, par les villes, en disant : « Regardez. C’est Auguste Rodin… Et je suis M. Roger Ballu… Et Rodin est à moi. »

***

Comme M. d’Aurevilly n’avait point été décoré, il ne rencontra pas de Roger Ballu. Ce fut la mort qui se chargea de remplir le rôle d’accapareur de gloire. D’ailleurs, il méprisait la gloire, qui est fille et qui saute, racolant au hasard, sur les trottoirs de la bourbeuse humanité, ses amants d’une nuit, vite retombés — l’espace d’un rut — aux affres du néant. Il connut d’autres jouissances plus nobles ; plus fidèles, car il vécut son rêve, non pour les vivants d’aujourd’hui, ni pour les vivants de demain, mais pour lui-même. Toute sa vie fut bercée par de doux fantômes, que son imagination créait, que la solitude lui rendait, en quelque sorte, tangibles, et qui lui furent plus heureux que les réalités qui, même sous l’or et sous la pourpre, montrent des plaies hideuses saignantes. Enfin, ses dernières années furent illuminées par l’admirable dévouement d’une femme, Mlle Read, qui s’était instituée sa sœur de charité, remplaçait à elle seule les amis disparus et dont bien peu lui demeurèrent fidèles, et qui, à force de grâces pieuses, de soins délicats, d’intelligence élevée, de sublimes mensonges, put lui rendre ses suprêmes jours tranquilles et douce sa mort. Ne le plaignons pas.

Octave Mirbeau, L’Écho de Paris, 3 mai 1889