Premières Poésies (Musset, éd. 1863)/La Coupe et les Lèvres/Invocation

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Premières Poésies (1829-1835)Charpentier (p. 215-217).
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INVOCATION


Aimer, boire et chasser, voilà la vie humaine
Chez les fils du Tyrol, — peuple héroïque et fier !
Montagnard comme l’aigle, et libre comme l’air !
Beau ciel, où le soleil a dédaigné la plaine,
Ce paisible océan dont les monts sont les flots !
Beau ciel tout sympathique, et tout peuplé d’échos !
Là, siffle autour des puits l’écumeur des montagnes,
Qui jette au vent son cœur, sa flèche et sa chanson.
Venise vient au loin dorer son horizon.
La robuste Helvétie abrite ses campagnes.
Ainsi les vents du sud t’apportent la beauté,
Mon Tyrol, et les vents du nord la liberté.

Salut, terre de glace, amante des nuages,
Terre d’hommes errants et de daims en voyages,
Terre sans oliviers, sans vigne et sans moissons.
Ils sucent un sein dur, mère, tes nourrissons ;
Mais ils t’aiment ainsi, — sous la neige bleuâtre
De leurs lacs vaporeux, sous ce pâle soleil
Qui respecte les bras de leurs femmes d’albâtre,
Sous la ronce des champs qui mord leur pied vermeil.
Noble terre, salut ! Terre simple et naïve,
Tu n’aimes pas les arts, toi qui n’es pas oisive.
D’effeminés rêveurs tu n’es pas le séjour ;
On ne fait sous ton ciel que la guerre et l’amour.

On ne se vieillit pas dans tes longues veillées.
Si parfois tes enfants, dans l’écho des vallées,
Mêlent un doux refrain aux soupirs des roseaux,
C’est qu’ils sont nés chanteurs, comme de gais oiseaux.
Tu n’as rien, toi, Tyrol, ni temples, ni richesse,
Ni poètes, ni dieux ; — tu n’as rien, chasseresse !
Mais l’amour de ton cœur s’appelle d’un beau nom :
La liberté ! — Qu’importe au fils de la montagne
Pour quel despote obscur envoyé d’Allemagne
L’homme de la prairie écorche le sillon ?
Ce n’est pas son métier de traîner la charrue ;
Il couche sur la neige, il soupe quand il tue ;
Il vit dans l’air du ciel, qui n’appartient qu’à Dieu.
— L’air du ciel ! l’air de tous ! vierge comme le feu !
Oui, la liberté meurt sur le fumier des villes.
Oui, vous qui la plantez sur vos guerres civiles,
Vous la semez en vain, même sur vos tombeaux ;
Il ne croît pas si bas, cet arbre aux verts rameaux.
Il meurt dans l’air humain, plein de râles immondes,
Il respire celui que respirent les mondes.
Montez, voilà l’échelle, et Dieu qui tend les bras.
Montez à lui, rêveurs, il ne descendra pas !
Prenez-moi la sandale, et la pique ferrée :
Elle est là sur les monts, la liberté sacrée.
C’est là qu’à chaque pas l’homme la voit venir,
Ou, s’il l’a dans le cœur, qu’il l’y sent tressaillir.
Tyrol, nul barde encor n’a chanté tes contrées.
Il faut des citronniers à nos muses dorées,
Et tu n’es pas banal, toi dont la pauvreté
Tend une maigre main à l’hospitalité.
— Pauvre hôtesse, ouvre-moi ! tu vaux bien l’Italie,
Messaline en haillons, sous les baisers pâlie,

Que tout père à son fils paye à sa puberté.
Moi, je te trouve vierge, et c’est une beauté ;
C’est la mienne ; — il me faut, pour que ma soif s’étanche,
Que le flot soit sans tache, et clair comme un miroir.
Ce sont les chiens errants qui vont à l’abreuvoir.
Je t’aime. — Ils ne t’ont pas levé ta robe blanche.
Tu n’as pas, comme Naple, un tas de visiteurs,
Et des ciceroni pour tes entremetteurs.
La neige tombe en paix sur tes épaules nues. -
Je t’aime, sois à moi. Quand la virginité
Disparaîtra du ciel, j’aimerai des statues.
Le marbre me va mieux que l’impure Phryné
Chez qui les affamés vont chercher leur pâture,
Qui fait passer la rue au travers de son lit,
Et qui n’a pas le temps de nouer sa ceinture
Entre l’amant du jour et celui de lanuit.