La Cousine Bette/2

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XI. Entre vieille et jeune fille[modifier]

La cousine Bette, en proie depuis son arrivée à Paris à l’admiration des cachemires, avait été fascinée par l’idée de posséder ce cachemire jaune donné par le baron à sa femme en 1808, et qui, selon l’usage de quelques familles, avait passé de la mère à la fille en 1830. Depuis dix ans, le châle s’était bien usé ; mais ce précieux tissu, toujours serré dans une boîte en bois de sandal, semblait, comme le mobilier de la baronne, toujours neuf à la vieille fille. Donc, elle avait apporté dans son ridicule un cadeau qu’elle comptait faire à la baronne pour le jour de sa naissance, et qui, selon elle, devait prouver l’existence du fantastique amoureux.

Ce cadeau consistait en un cachet d’argent, composé de trois figurines adossées, enveloppées de feuillages et soutenant le globe. Ces trois personnages représentaient la Foi, l’Espérance et la Charité. Les pieds reposaient sur des monstres qui s’entre-déchiraient, et parmi lesquels s’agitait le serpent symbolique. En 1846, après le pas immense que Mlle de Fauveau, les Wagner, les Jeanest, les Froment Meurice, et des sculpteurs en bois comme Liénard, ont fait faire à l’art de Benvenuto Cellini, ce chef-d’œuvre ne surprendrait personne ; mais, en ce moment, une jeune fille experte en bijouterie dut rester ébahie en maniant ce cachet quand la cousine Bette le lui eut présenté en lui disant :

— Tiens, comment trouves-tu cela ?

Les figures, par leur dessin, par leurs draperies et par leur mouvement, appartenaient à l’école de Raphaël ; par l’exécution, elles rappelaient l’école des bronzier florentins que créèrent les Donatello, Brunelleschi, Ghiberti, Benvenuto Cellini, Jean de Bologne, etc. La renaissance, en France, n’avait pas tordu de monstres plus capricieux que ceux qui symbolisaient les mauvaises passions. Les palmes, les fougères, les joncs, les roseaux qui enveloppaient les Vertus étaient d’un effet, d’un goût, d’un agencement à désespérer les gens du métier. Un ruban reliait les trois têtes entre elles, et sur les champs qu’il présentait dans chaque entre-deux des têtes on voyait un W, un chamois et le mot fecit.

— Qui donc a sculpté cela ? demanda Hortense.

— Eh bien, mon amoureux, répondit la cousine Bette. Il y a là dix mois de travail ; aussi gagné-je davantage à faire des dragonnes… Il m’a dit que Steinbock signifiait, en allemand, animal des rochers, ou chamois. Il compte signer ainsi ses ouvrages… Ah j’aurai ton châle…

— Et pourquoi ?

— Puis-je acheter un pareil bijou ? le commander ? c’est impossible ; donc, il m’est donné. Qui peut faire de pareils cadeaux ? un amoureux !

Hortense, par une dissimulation dont se serait effrayée Lisbeth Fischer si elle s’en était aperçue, se garda bien d’exprimer toute son admiration, quoiqu’elle éprouvât ce saisissement que ressentent les gens dont l’âme est ouverte au beau, quand ils voient un chef-d’œuvre sans défaut, complet, inattendu.

— Ma foi, dit-elle, c’est bien gentil.

— Oui, c’est gentil, reprit la vieille fille ; mais j’aime mieux un cachemire orange. Eh bien, ma petite, mon amoureux passe son temps à travailler dans ce goût-là. Depuis son arrivée à Paris, il a fait trois ou quatre petites bêtises de ce genre, et voilà le fruit de quatre ans d’études et de travaux. Il s’est mis apprenti chez les fondeurs, les mouleurs, les bijoutiers… bah ! des mille et des cents y ont passé. Monsieur me dit qu’en quelques mois, maintenant, il deviendra célèbre et riche…

— Mais tu le vois donc ?

— Tiens ! crois-tu que ce soit une fable ? Je t’ai dit la vérité en riant.

— Et il t’aime ? demanda vivement Hortense.

— Il m’adore ! répondit la cousine en prenant un air sérieux. Vois-tu, ma petite, il n’a connu que des femmes pâles, fadasses, comme elles sont toutes dans le Nord ; une fille brune, svelte, jeune comme moi, ça lui a réchauffé le cœur. Mais motus ! tu me l’as promis.

— Il en sera de celui-là comme des cinq autres, dit d’un air railleur la jeune fille en regardant le cachet.

— Six, mademoiselle, j’en ai laissé un en Lorraine qui, pour moi, décrocherait la lune, encore aujourd’hui.

— Celui-là fait mieux, répondit Hortense, il t’apporte le soleil.

— Où ça peut-il se monnayer ? demanda la cousine Bette. Il faut beaucoup de terre pour profiter du soleil.

Ces plaisanteries dites coup sur coup, et suivies de folies qu’on peut deviner, engendraient ces rires qui avaient redoublé les angoisses de la baronne en lui faisant comparer l’avenir de sa fille au présent, où elle la voyait s’abandonnant à toute la gaieté de son âge.

— Mais, pour t’offrir des bijoux qui exigent six mois de travail, il doit t’avoir de bien grandes obligations ? demanda Hortense, que ce bijou faisait réfléchir profondément.

— Ah ! tu veux en savoir trop d’une seule fois ! répondit la cousine Bette. Mais, écoute,… tiens, je vais te mettre dans un complot.

— Y serai-je avec ton amoureux ?

— Ah ! tu voudrais bien le voir ! Mais, tu comprends, une vieille fille comme votre Bette, qui a su garder pendant cinq ans un amoureux, le cache bien… Ainsi, laisse-moi tranquille. Moi, vois-tu, je n’ai ni chat, ni serin, ni chien, ni perroquet ; il faut qu’une vieille bique comme moi ait quelque petite chose à aimer, à tracasser ; eh bien, je me donne un Polonais.

— A-t-il des moustaches ?

— Longues comme cela, dit la Bette en lui montrant une navette chargée de fils d’or.

Elle emportait toujours son ouvrage en ville, et travaillait en attendant le dîner.

— Si tu me fais toujours des questions, tu ne sauras rien, reprit-elle. Tu n’as que vingt-deux ans, et tu es plus bavarde que moi qui en ai quarante-deux, et même quarante-trois.

— J’écoute, je suis de bois, dit Hortense.

— Mon amoureux a fait un groupe en bronze de dix pouces de hauteur, reprit la cousine Bette. Ça représente Samson déchirant un lion, et il l’a enterré, rouillé, de manière à faire croire maintenant qu’il est aussi vieux que Samson. Ce chef-d’œuvre est exposé chez un des marchands de bric-à-brac dont les boutiques sont sur la place du Carrousel, près de ma maison. Si ton père, qui connaît M. Popinot, le ministre du Commerce et de l’Agriculture, ou le comte de Rastignac, pouvait leur parler de ce groupe comme d’une belle œuvre ancienne qu’il aurait vue en passant ! il paraît que ces grands personnages donnent dans cet article au lieu de s’occuper de nos dragonnes, et que la fortune de mon amoureux serait faite s’ils achetaient ou même venaient examiner ce méchant morceau de cuivre. Ce pauvre garçon prétend qu’on prendrait cette bêtise-là pour de l’antique, et qu’on la payerait bien cher. Pour lors, si c’est un des ministres qui prend le groupe, il ira s’y présenter, prouver qu’il est l’auteur, et il sera porté en triomphe ! Oh ! il se croit sur le pinacle ; il a de l’orgueil, le jeune homme, autant que deux comtes nouveaux.

— C’est renouvelé de Michel-Ange ; mais, pour un amoureux, il n’a pas perdu l’esprit… dit Hortense. Et combien en veut-il ?

— Quinze cents francs ?… Le marchand ne doit pas donner le bronze à moins, car il lui faut une commission.

— Papa, dit Hortense, est commissaire du roi pour le moment ; il voit tous les jours les deux ministres à la Chambre, et il fera ton affaire, je m’en charge. Vous deviendrez riche, madame la comtesse Steinbock !

— Non, mon homme est trop paresseux, il reste des semaines entières à tracasser de la cire rouge, et rien n’avance. Ah ! bah ! il passe sa vie au Louvre, à la Bibliothèque, à regarder des estampes et à les dessiner. C’est un flâneur.

Et les deux cousines continuèrent à plaisanter. Hortense riait comme lorsqu’on s’efforce de rire, car elle était envahie par un amour que toutes les jeunes filles ont subi, l’amour de l’inconnu, l’amour à l’état vague et dont les pensées se concrètent autour d’une figure qui leur est jetée par hasard, comme les floraisons de la gelée se prennent à des brins de paille suspendus par le vent à la marge d’une fenêtre. Depuis dix mois, elle avait fait un être réel du fantastique amoureux de sa cousine, par la raison qu’elle croyait, comme sa mère, au célibat perpétuel de sa cousine ; et, depuis huit jours, ce fantôme était devenu le comte Wenceslas Steinbock, le rêve avait un acte de naissance, la vapeur se solidifiait en un jeune homme de trente ans. Le cachet qu’elle tenait à la main, espèce d’Annonciation où le génie éclatait comme une lumière, eut la puissance d’un talisman. Hortense se sentait si heureuse, qu’elle se prit à douter que ce conte fût de l’histoire ; son sang fermentait, elle riait comme une folle pour donner le change à sa cousine.


XII. M. Le Baron Hector Hulot d’Ervy[modifier]

— Mais il me semble que la porte du salon est ouverte, dit la cousine Bette ; allons donc voir si M. Crevel est parti…

— Maman est bien triste depuis deux jours, le mariage dont il était question est sans doute rompu…

— Bah ! ça peut se raccommoder ; il s’agit (je puis te dire cela) d’un conseiller à la cour royale. Aimerais-tu être Mme la présidente ? Va, si cela dépend de M. Crevel, il me dira bien quelque chose, et je saurai demain s’il y a de l’espoir !…

— Cousine, laisse-moi le cachet, demanda Hortense, je ne le montrerai pas… La fête de maman est dans un mois, je te le remettrai le matin…

— Non, rends-le-moi… il y faut un écrin.

— Mais je le ferai voir à papa, pour qu’il puisse parler au ministre en connaissance de cause, car les autorités ne doivent pas se compromettre, dit-elle.

— Eh bien, ne le montre pas à ta mère, voilà tout ce que je te demande ; car, si elle me connaissait un amoureux, elle se moquerait de moi…

— Je te le promets…

Les deux cousines arrivèrent sur la porte du boudoir au moment où la baronne venait de s’évanouir, et le cri poussé par Hortense suffit à la ranimer. La Bette alla chercher des sels. Quand elle revint, elle trouva la fille et la mère dans les bras l’une de l’autre, la mère apaisant les craintes de sa fille, et lui disant :

— Ce n’est rien, c’est une crise nerveuse. — Voici ton père, ajouta-t-elle en reconnaissant la manière de sonner du baron ; surtout ne lui parle pas de ceci…

Adeline se leva pour aller au-devant de son mari, dans l’intention de l’emmener au jardin, en attendant le dîner, de lui parler du mariage rompu, de le faire expliquer sur l’avenir, et d’essayer de lui donner quelques avis.

Le baron Hector Hulot se montra dans une tenue parlementaire et napoléonienne, car on distingue facilement les impériaux (gens attachés à l’Empire) à leur cambrure militaire, à leurs habits bleus à boutons d’or, boutonnés jusqu’en haut, à leurs cravates en taffetas noir, à la démarche pleine d’autorité qu’ils ont contractée dans l’habitude du commandement despotique exigé par les rapides circonstances où ils se sont trouvés. Chez le baron, rien, il faut en convenir, ne sentait le vieillard : sa vue était encore si bonne, qu’il lisait sans lunettes ; sa belle figure oblongue, encadrée de favoris trop noirs, hélas ! offrait une carnation animée par les marbrures qui signalent les tempéraments sanguins ; et son ventre, contenu par une ceinture, se maintenait, comme dit Brillat-Savarin, au majestueux. Un grand air d’aristocratie et beaucoup d’affabilité servaient d’enveloppe au libertin avec qui Crevel avait fait tant de parties fines. C’était bien là un de ces hommes dont les yeux s’animent à la vue d’une jolie femme, et qui sourient à toutes les belles, même à celles qui passent et qu’ils ne reverront plus.

— As-tu parlé, mon ami ? dit Adeline en lui voyant un front soucieux.

— Non, répondit Hector ; mais je suis assommé d’avoir entendu parler pendant deux heures sans arriver à un vote… Ils font des combats de paroles où les discours sont comme des charges de cavalerie qui ne dissipent point l’ennemi ! On a substitué la parole à l’action, ce qui réjouit peu les gens habitués à marcher, comme je le disais au maréchal en le quittant. Mais c’est bien assez de s’être ennuyé sur les bancs des ministres, amusons-nous ici… - Bonjour, la Chèvre !… bonjour, Chevrette !

Et il prit sa fille par le cou, l’embrassa, la lutina, l’assit sur ses genoux, et lui mit la tête sur son épaule pour sentir cette belle chevelure d’or sur son visage.

— Il est ennuyé, fatigué, se dit Mme Hulot, je vais l’ennuyer encore, attendons. — Nous restes-tu ce soir ? demanda-t-elle à haute voix.

— Non, mes enfants. Après le dîner, je vous quitte, et, si ce n’était pas le jour de la Chèvre, de mes enfants et de mon frère, vous ne m’auriez pas vu…

La baronne prit le journal, regarda les théâtres et posa la feuille, où elle avait lu Robert le Diable à la rubrique de l’Opéra. Josépha, que l’Opéra italien avait cédée depuis six mois à l’Opéra français, chantait le rôle d’Alice. Cette pantomime n’échappa point au baron, qui regarda fixement sa femme. Adeline baissa les yeux, sortit dans le jardin, et il l’y suivit.

— Voyons, qu’y a-t-il, Adeline ? dit-il en la prenant par la taille, l’attirant à lui et la pressant. Ne sais-tu pas que je t’aime plus que… ?

— Plus que Jenny Cadine et que Josépha ! répondit-elle avec hardiesse et en l’interrompant.

— Et qui t’a dit cela ? demanda le baron, qui, lâchant sa femme, recula de deux pas.

— On m’a écrit une lettre anonyme que j’ai brûlée, et où l’on me disait, mon ami, que le mariage d’Hortense a manqué par suite de la gêne où nous sommes. Ta femme, mon cher Hector, n’aurait jamais dit une parole ; elle a su tes liaisons avec Jenny Cadine, s’est-elle jamais plainte ? Mais la mère d’Hortense te doit la vérité…

Hulot, après un moment de silence terrible pour sa femme, dont les battements de cœur s’entendaient, se décroisa les bras, la saisit, la pressa sur son cœur, l’embrassa sur le front et lui dit avec cette force exaltée que prête l’enthousiasme :

— Adeline, tu es un ange, et je suis un misérable…

— Non ! non ! répondit la baronne en lui mettant brusquement sa main sur les lèvres pour l’empêcher de dire du mal de lui-même.

— Oui, je n’ai pas un sou dans ce moment à donner à Hortense, et je suis bien malheureux ; mais, puisque tu m’ouvres ainsi ton cœur, j’y puis verser des chagrins qui m’étouffaient… Si ton oncle Fischer est dans l’embarras, c’est moi qui l’y ai mis, il m’a souscrit pour vingt-cinq mille francs de lettres de change ! Et tout cela pour une femme qui me trompe, qui se moque de moi quand je ne suis pas là, qui m’appelle un vieux chat teint !… Oh ! c’est affreux qu’un vice coûte plus cher à satisfaire qu’une famille à nourrir !… Et c’est irrésistible… Je te promettrais à l’instant de ne jamais retourner chez cette abominable israélite, et, si elle m’écrit deux lignes, j’irai, comme on allait au feu sous l’empereur.

— Ne te tourmente pas, Hector, dit la pauvre femme au désespoir et oubliant sa fille à la vue des larmes qui roulaient dans les yeux de son mari. Tiens, j’ai mes diamants ; sauve, avant tout, mon oncle !

— Tes diamants valent à peine vingt mille francs, aujourd’hui. Cela ne suffirait pas au père Fischer ; ainsi, garde-les pour Hortense. Je verrai demain le maréchal.

— Pauvre ami ! s’écria la baronne en prenant les mains de son Hector et les lui baisant.

Ce fut toute la mercuriale. Adeline offrait ses diamants, le père les donnait à Hortense, elle regarda cet effort comme sublime, et elle fut sans force.

— Il est le maître, il peut tout prendre ici, il me laisse mes diamants, c’est un dieu !

Telle fut la pensée de cette femme, qui certes avait plus obtenu par sa douceur qu’une autre par quelque colère jalouse.

Le moraliste ne saurait nier que, généralement, les gens bien élevés et très vicieux ne soient beaucoup plus aimables que les gens vertueux ; ayant des crimes à racheter, ils sollicitent par provision l’indulgence en se montrant faciles avec les défauts de leurs juges, et ils passent pour être excellents. Quoiqu’il y ait des gens charmants parmi les gens vertueux, la vertu se croit assez belle par elle-même pour se dispenser de faire des frais ; puis les gens réellement vertueux, car il faut retrancher les hypocrites, ont presque tous de légers soupçons sur leur situation ; ils se croient dupés au grand marché de la vie, et ils ont des paroles aigrelettes à la façon des gens qui se prétendent méconnus. Ainsi le baron, qui se reprochait la ruine de sa famille, déploya toutes les ressources de son esprit et de ses grâces de séducteur pour sa femme, pour ses enfants et sa cousine Bette. En voyant venir son fils et Célestine Crevel, qui nourrissait un petit Hulot, il fut charmant pour sa belle-fille, il l’accabla de compliments, nourriture à laquelle la vanité de Célestine n’était pas accoutumée, car jamais fille d’argent ne fut si vulgaire ni si parfaitement insignifiante. Le grand-père prit le marmot, il le baisa, le trouva délicieux et ravissant ; il lui parla le parler des nourrices, prophétisa que ce poupard deviendrait plus grand que lui, glissa des flatteries à l’adresse de son fils Hulot, et rendit l’enfant à la grosse Normande chargée de le tenir. Aussi Célestine échangea-t-elle avec la baronne un regard qui voulait dire : "Quel homme adorable ! " Naturellement, elle défendait son beau-père contre les attaques de son propre père.

Après s’être montré beau-père agréable et grand-père gâteau, le baron emmena son fils dans le jardin pour lui présenter des observations pleines de sens sur l’attitude à prendre à la Chambre dans une circonstance délicate, surgie le matin. Il pénétra le jeune avocat d’admiration par la profondeur de ses vues, il l’attendrit par son ton amical, et surtout par l’espèce de déférence avec laquelle il paraissait désormais vouloir le mettre à son niveau.

M. Hulot fils était bien le jeune homme tel que l’a fabriqué la révolution de 1830 : l’esprit infatué de politique, respectueux envers ses espérances, les contenant sous une fausse gravité, très envieux des réputations faites, lâchant des phrases au lieu de ces mots incisifs, les diamants de la conversation française, mais plein de tenue et prenant la morgue pour la dignité. Ces gens sont des cercueils ambulants qui contiennent un Français d’autrefois ; le Français s’agite par moments, et donne des coups contre son enveloppe anglaise ; mais l’ambition le retient, et il consent à y étouffer. Ce cercueil est toujours vêtu de drap noir.

— Ah ! voici mon frère ! dit le baron Hulot en allant recevoir le comte à la porte du salon.

Après avoir embrassé le successeur probable du feu maréchal Montcornet, il l’amena en lui prenant le bras avec des démonstrations d’affection et de respect.

Ce pair de France, dispensé d’aller aux séances à cause de sa surdité, montrait une belle tête froidie par les années, à cheveux gris encore assez abondants pour être comme collés par la pression du chapeau. Petit, trapu, devenu sec, il portait sa verte vieillesse d’un air guilleret ; et, comme il conservait une excessive activité condamnée au repos, il partageait son temps entre la lecture et la promenade. Ses mœurs douces se voyaient sur sa figure blanche, dans son maintien, dans son honnête discours plein de choses sensées. Il ne parlait jamais guerre ni campagnes ; il savait être trop grand pour avoir besoin de faire de la grandeur. Dans un salon, il bornait son rôle à une observation continuelle des désirs des femmes.

— Vous êtes tous gais, dit-il en voyant l’animation que le baron répandait dans cette petite réunion de famille. Hortense n’est cependant pas mariée, ajouta-t-il en reconnaissant sur le visage de sa belle-sœur des traces de mélancolie.

— Ça viendra toujours assez tôt, lui cria dans l’oreille la Bette d’une voix formidable.

— Vous voilà bien, mauvaise graine qui n’a pas voulu fleurir ! répondit-il en riant.

Le héros de Forzheim aimait assez la cousine Bette, car il se trouvait entre eux des ressemblances. Sans éducation, sorti du peuple, son courage avait été l’unique artisan de sa fortune militaire, et son bon sens lui tenait lieu d’esprit. Plein d’honneur, les mains pures, il finissait radieusement sa belle vie, au milieu de cette famille où se trouvaient toutes ses affections, sans soupçonner les égarements, encore secrets, de son frère. Nul plus que lui ne jouissait du beau spectacle de cette réunion, où jamais il ne s’élevait le moindre sujet de discorde, où frères et sœurs s’aimaient également, car Célestine avait été considérée tout de suite comme de la famille. Aussi le brave petit comte Hulot demandait-il de temps en temps pourquoi le père Crevel ne venait pas. "Mon père est à la campagne ! " lui criait Célestine. Cette fois, on lui dit que l’ancien parfumeur voyageait.

Cette union si vraie de sa famille fit penser à Mme Hulot :

— Voilà le plus sûr des bonheurs, et celui-là, qui pourrait nous l’ôter ?

En voyant sa favorite Adeline l’objet des attentions du baron, le général en plaisanta si bien, que le baron, craignant le ridicule, reporta sa galanterie sur sa belle-fille, qui, dans ces dîners de famille, était toujours l’objet de ses flatteries et de ses soins, car il espérait par elle ramener le père Crevel et lui faire abjurer tout ressentiment. Quiconque eût vu cet intérieur de famille aurait eu de la peine à croire que le père était aux abois, la mère au désespoir, le fils au dernier degré de l’inquiétude sur l’avenir de son père, et la fille occupée à voler un amoureux à sa cousine.


XIII. Le Louvre[modifier]

A sept heures, le baron, voyant son frère, son fils, la baronne et Hortense occupés tous à faire le whist, partit pour aller applaudir sa maîtresse à l’Opéra en emmenant la cousine Bette, qui demeurait rue du Doyenné, et qui prétextait de la solitude de ce quartier désert pour toujours s’en aller après le dîner. Les Parisiens avoueront tous que la prudence de la vieille fille était rationnelle.

L’existence du pâté de maisons qui se trouvent le long du vieux Louvre est une de ces protestations que les Français aiment à faire contre le bon sens, pour que l’Europe se rassure sur la dose d’esprit qu’on leur accorde et ne les craigne plus. Peut-être avons-nous là, sans le savoir, quelque grande pensée politique. Ce ne sera certes pas un hors-d’œuvre que de décrire ce coin du Paris actuel, plus tard on ne pourrait pas l’imaginer ; et nos neveux, qui verront sans doute le Louvre achevé, se refuseraient à croire qu’une pareille barbarie ait subsisté pendant trente-six ans, au cœur de Paris, en face du palais où trois dynasties ont reçu, pendant ces dernières trente-six années, l’élite de la France et celle de l’Europe.

Depuis le guichet qui mène au pont du Carrousel jusqu’à la rue du Musée, tout homme venu, ne fût-ce que pour quelques jours, à Paris, remarque une dizaine de maisons à façades ruinées, où les propriétaires découragés ne font aucune réparation, et qui sont le résidu d’un ancien quartier en démolition depuis le jour où Napoléon résolut de terminer le Louvre. La rue et l’impasse du Doyenné, voilà les seules voies intérieures de ce pâté sombre et désert où les habitants sont probablement des fantômes, car on n’y voit jamais personne. Le pavé, beaucoup plus bas que celui de la chaussée de la rue du Musée, se trouve au niveau de celui de la rue Froidmanteau. Enterrées déjà par l’exhaussement de la place, ces maisons sont enveloppées de l’ombre éternelle que projettent les hautes galeries du Louvre, noircies de ce côté par le souffle du nord. Les ténèbres, le silence, l’air glacial, la profondeur caverneuse du sol concourent à faire de ces maisons des espèces de cryptes, des tombeaux vivants.

Lorsqu’on passe en cabriolet le long de ce demi-quartier mort, et que le regard s’engage dans la ruelle du Doyenné, l’âme a froid, l’on se demande qui peut demeurer là, ce qui doit s’y passer le soir, à l’heure où cette ruelle se change en coupe-gorge, et où les vices de Paris, enveloppés du manteau de la nuit, se donnent pleine carrière. Ce problème, effrayant par lui-même, devient horrible quand on voit que ces prétendues maisons ont pour ceinture un marais du côté de la rue de Richelieu, un océan de pavés moutonnants du côté des Tuileries, de petits jardins, des baraques sinistres du côté des galeries, et des steppes de pierres de taille et de démolitions du côté du vieux Louvre. Henri III et ses mignons qui cherchent leurs chausses, les amants de Marguerite qui cherchent leurs têtes doivent danser des sarabandes au clair de la lune dans ces déserts dominés par la voûte d’une chapelle encore debout, comme pour prouver que la religion catholique, si vivace en France, survit à tout. Voici bientôt quarante ans que le Louvre crie par toutes les gueules de ces murs éventrés, de ces fenêtres béantes : "Extirpez ces verrues de ma face ! " On a sans doute reconnu l’utilité de ce coupe-gorge, et la nécessité de symboliser au cœur de Paris l’alliance intime de la misère et de la splendeur qui caractérise la reine des capitales. Aussi ces ruines froides, au sein desquelles le journal des légitimistes a commencé la maladie dont il meurt, les infâmes baraques de la rue du Musée, l’enceinte en planches des étalagistes qui la garnissent auront-elles la vie plus longue et plus prospère que celle de trois dynasties peut-être !

Dès 1823, la modicité du loyer dans des maisons condamnées à disparaître avait engagé la cousine Bette à se loger là, malgré l’obligation que l’état du quartier lui faisait de se retirer avant la nuit close. Cette nécessité s’accordait, d’ailleurs, avec l’habitude villageoise qu’elle avait conservée de se coucher et de se lever avec le soleil, ce qui procure aux gens de la campagne de notables économies sur l’éclairage et le chauffage. Elle demeurait donc dans une des maisons auxquelles la démolition du fameux hôtel occupé par Cambacérès a rendu la vue de la place.


XIV. Où l’on voit que les jolies femmes se trouvent sous les pas des libertins comme les dupes vont au-devant des fripons[modifier]

Au moment où le baron Hulot mit la cousine de sa femme à la porte de cette maison, en lui disant : "Adieu, cousine ! " une jeune femme, petite, svelte, jolie, mise avec une grande élégance, exhalant un parfum choisi, passait entre la voiture et la muraille pour entrer aussi dans la maison. Cette dame échangea, sans aucune espèce de préméditation, un regard avec le baron, uniquement pour voir le cousin de la locataire ; mais le libertin ressentit cette vive impression qu’éprouvent tous les Parisiens quand ils rencontrent une jolie femme qui réalise, comme disent les entomologistes, leurs desiderata, et il mit avec une sage lenteur un de ses gants avant de remonter en voiture, pour se donner une contenance et pouvoir suivre de l’œil la jeune femme, dont la robe était agréablement balancée par autre chose que ces affreuses et frauduleuses sous-jupes en crinoline.

— Voilà, se disait-il, une gentille petite femme de qui je ferais volontiers le bonheur, car elle ferait le mien.

Quand l’inconnue eut atteint le palier de l’escalier qui desservait le corps de logis situé sur la rue, elle regarda la porte cochère du coin de l’œil, sans se retourner positivement, et vit le baron cloué sur place par l’admiration, dévoré de désir et de curiosité. C’est comme une fleur que toutes les Parisiennes respirent avec plaisir, en la trouvant sur leur passage. Certaines femmes attachées à leurs devoirs, vertueuses et jolies, reviennent au logis assez maussades, lorsqu’elles n’ont pas fait leur petit bouquet pendant la promenade.

La jeune femme monta rapidement l’escalier. Bientôt une fenêtre de l’appartement du deuxième étage s’ouvrit, et elle s’y montra, mais en compagnie d’un monsieur dont le crâne pelé, dont l’œil peu courroucé, révélaient un mari.

— Sont-elles fines et spirituelles, ces créatures-là !… se dit le baron, elle m’indique ainsi sa demeure. C’est un peu trop vif, surtout dans ce quartier-ci. Prenons garde.

Le directeur leva la tête quand il fut monté dans le milord, et alors la femme et le mari se retirèrent vivement, comme si la figure du baron eût produit sur eux l’effet mythologique de la tête de Méduse.

— On dirait qu’ils me connaissent, pensa le baron. Alors, tout s’expliquerait.

En effet, quand la voiture eut remonté la chaussée de la rue du Musée, il se pencha pour revoir l’inconnue et il la trouva revenue à la fenêtre. Honteuse d’être prise à contempler la capote sous laquelle était son admirateur, la jeune femme se rejeta vivement en arrière.

— Je saurai qui c’est par la Chèvre, se dit le baron.

L’aspect du conseiller d’État avait produit, comme on va le voir, une sensation profonde sur le couple.

— Mais c’est le baron Hulot, dans la direction de qui se trouve mon bureau ! s’écria le mari en quittant le balcon de la fenêtre.

— Eh bien, Marneffe, la vieille fille du troisième au fond de la cour, qui vit avec ce jeune homme, est sa cousine ? Est-ce drôle que nous n’apprenions cela qu’aujourd’hui, et par hasard !

— Mlle Fischer vivre avec un jeune homme !… répéta l’employé. C’est des cancans de portière, ne parlons pas si légèrement de la cousine d’un conseiller d’État qui fait la pluie et le beau temps au ministère. Tiens, viens dîner, je t’attends depuis quatre heures !


XV. Le ménage Marneffe[modifier]

La très jolie Mme Marneffe, fille naturelle du comte Montcornet, l’un des plus célèbres lieutenants de Napoléon, avait été mariée, au moyen d’une dot de vingt mille francs, à un employé subalterne du ministère de la guerre. Par le crédit de l’illustre lieutenant général, maréchal de France dans les six derniers mois de sa vie, ce plumigère était arrivé à la place inespérée de premier commis dans son bureau ; mais, au moment d’être nommé sous-chef, la mort du maréchal avait coupé par le pied les espérances de Marneffe et de sa femme.

L’exiguïté de la fortune du sieur Marneffe, chez qui s’était déjà fondue la dot de Mlle Valérie Fortin, soit au payement des dettes de l’employé, soit en acquisitions nécessaires à un garçon qui se monte une maison, mais surtout les exigences d’une jolie femme habituée chez sa mère à des jouissances auxquelles elle ne voulut pas renoncer, avaient obligé le ménage à réaliser des économies sur le loyer. La position de la rue du Doyenné, peu éloignée du ministère de la guerre et du centre parisien, sourit à M. et à Mme Marneffe, qui, depuis environ quatre ans, habitaient la maison de Mlle Fischer.

Le sieur Jean-Paul-Stanislas Marneffe appartenait à cette nature d’employés qui résistent à l’abrutissement par l’espèce de puissance que donne la dépravation. Ce petit homme maigre, à cheveux et à barbe grêles, à figure étiolée, pâlotte, plus fatiguée que ridée, les yeux à paupières légèrement rougies et harnachées de lunettes, de piètre allure et de plus piètre maintien, réalisait le type que chacun se dessine d’un homme traduit aux assises pour attentat aux mœurs.

L’appartement occupé par ce ménage, type de beaucoup de ménages parisiens, offrait les trompeuses apparences de ce faux luxe qui règne dans tant d’intérieurs. Dans le salon, les meubles recouverts en velours de coton passé, les statuettes de plâtre jouant le bronze florentin, le lustre mal ciselé, simplement mis en couleur, à bobèches en cristal fondu ; le tapis dont le bon marché s’expliquait tardivement par la quantité de coton introduite par le fabricant, et devenue visible à l’œil nu ; tout, jusqu’aux rideaux qui vous eussent appris que le damas de laine n’a pas trois ans de splendeur, tout chantait misère comme un pauvre en haillons à la porte d’une église.

La salle à manger, mal soignée par une seule servante, présentait l’aspect nauséabond des salles à manger d’hôtel de province : tout y était encrassé, mal entretenu.

La chambre de monsieur, assez semblable à la chambre d’un étudiant, meublée de son lit de garçon, de son mobilier de garçon, flétri, usé comme lui-même, et faite une fois par semaine ; cette horrible chambre, où tout traînait, où de vieilles chaussettes pendaient sur des chaises foncées de crin dont les fleurs reparaissaient dessinées par la poussière, annonçait bien l’homme à qui son ménage est indifférent, qui vit au dehors, au jeu, dans les cafés ou ailleurs.

La chambre de madame faisait exception à la dégradante incurie qui déshonorait l’appartement officiel, où les rideaux étaient partout jaunes de fumée et de poussière, où l’enfant, évidemment abandonné à lui-même, laissait traîner ses joujoux partout. Situés dans l’aile qui réunissait, d’un seul côté seulement, la maison bâtie sur le devant de la rue, au corps de logis adossé au fond de la cour à la propriété voisine, la chambre et le cabinet de toilette de Valérie, élégamment tendus en perse, à meubles en bois de palissandre, à tapis en moquette, sentaient la jolie femme, et, disons-le, presque la femme entretenue. Sur le manteau de velours de la cheminée s’élevait la pendule alors à la mode. On voyait un petit dunkerque assez bien garni, des jardinières en porcelaine chinoise luxueusement montées. Le lit, la toilette, l’armoire à glace, le tête-à-tête, les colifichets obligés signalaient les recherches ou les fantaisies du jour.

Quoique ce fût du troisième ordre en fait de richesse et d’élégance, que tout y datât de trois ans, un dandy n’eût rien trouvé à redire, sinon que ce luxe était entaché de bourgeoisie. L’art, la distinction qui résulte des choses que le goût sait s’approprier, manquaient là totalement. Un docteur ès sciences sociales eût reconnu l’amant à quelques-unes de ces futilités de riche bijouterie qui ne peuvent venir que de ce demi-dieu, toujours absent, toujours présent chez une femme mariée.

Le dîner que firent le mari, la femme et l’enfant, ce dîner retardé de quatre heures, eût expliqué la crise financière que subissait cette famille, car la table est le plus sûr thermomètre de la fortune dans les ménages parisiens. Une soupe aux herbes et à l’eau de haricots, un morceau de veau aux pommes de terre, inondé d’eau rousse en guise de jus, un plat de haricots et des cerises d’une qualité inférieure, le tout servi et mangé dans des assiettes et des plats écornés, avec l’argenterie peu sonore et triste du maillechort, était-ce un menu digne de cette jolie femme ? Le baron en eût pleuré s’il en avait été témoin. Les carafes ternies ne sauvaient pas la vilaine couleur du vin pris au litre chez le marchand de vin du coin. Les serviettes servaient depuis une semaine. Enfin, tout trahissait une misère sans dignité, l’insouciance de la femme et celle du mari pour la famille. L’observateur le plus vulgaire se serait dit, en les voyant, que ces deux êtres étaient arrivés à ce funeste moment où la nécessité de vivre fait chercher une friponnerie heureuse.

La première phrase dite par Valérie à son mari va d’ailleurs expliquer le retard qu’avait éprouvé le dîner, dû probablement au dévouement intéressé de la cuisinière.

— Samanon ne veut prendre tes lettres de change qu’à cinquante pour cent, et demande en garantie une délégation sur tes appointements.

La misère, secrète encore chez le directeur de la guerre et qui avait pour paravent un traitement de vingt-quatre mille francs, sans compter les gratifications, était donc arrivée à son dernier période chez l’employé.

— Tu as fait mon directeur, dit le mari en regardant sa femme.

— Je le crois, répondit-elle sans s’épouvanter de ce mot pris à l’argot des coulisses.

— Qu’allons-nous devenir ? reprit Marneffe. Le propriétaire nous saisira demain. Et ton père qui s’avise de mourir sans faire de testament ! Ma parole d’honneur, ces gens de l’Empire se croient tous immortels comme leur empereur.

— Pauvre père, dit-elle, il n’a eu que moi d’enfant, il m’aimait bien ! La comtesse aura brûlé le testament. Comment m’aurait-il oubliée, lui qui nous donnait de temps en temps de trois ou quatre billets de mille francs à la fois ?

— Nous devons quatre termes, quinze cents francs ! notre mobilier les vaut-il ? That is the question ! a dit Shakspeare.

— Tiens, adieu, mon chat, dit Valérie, qui n’avait pris que quelques bouchées de veau d’où la domestique avait extrait le jus pour un brave soldat revenu d’Alger. Aux grands maux, les grands remèdes !

— Valérie, où vas-tu ? s’écria Marneffe en coupant à sa femme le chemin de la porte.

— Je vais voir notre propriétaire, répondit-elle en arrangeant ses anglaises sous son joli chapeau. Toi, tu devrais tâcher de te bien mettre avec cette vieille fille, si toutefois elle est cousine du directeur.


XVI. La mansarde des artistes[modifier]

L’ignorance où sont les locataires d’une même maison de leurs situations sociales réciproques est un des faits constants qui peuvent le plus peindre l’entraînement de la vie parisienne ; mais il est facile de comprendre qu’un employé qui va tous les jours de grand matin à son bureau, qui revient chez lui pour dîner, qui sort tous les soirs, et qu’une femme adonnée aux plaisirs de Paris, puissent ne rien savoir de l’existence d’une vieille fille logée au troisième étage au fond de la cour de leur maison, surtout quand cette fille a les habitudes de Mlle Fischer.

La première de la maison, Lisbeth allait chercher son lait, son pain, sa braise, sans parler à personne, et se couchait avec le soleil ; elle ne recevait jamais de lettres ni de visites, elle ne voisinait point. C’était une de ces existences anonymes, entomologiques, comme il y en a dans certaines maisons, où l’on apprend au bout de quatre ans qu’il existe un vieux monsieur au quatrième qui a connu Voltaire, Pilastre du Rozier, Beaujon, Marcel, Molé, Sophie Arnould, Franklin et Robespierre. Ce que M. et Mme Marneffe venaient de dire sur Lisbeth Fischer, ils l’avaient appris à cause de l’isolement du quartier et des rapports que leur détresse avait établis entre eux et les portiers, dont la bienveillance leur était trop nécessaire pour ne pas avoir été soigneusement entretenue. Or, la fierté, le mutisme, la réserve de la vieille fille, avaient engendré chez les portiers ce respect exagéré, ces rapports froids qui dénotent le mécontentement inavoué de l’inférieur. Les portiers se croyaient d’ailleurs, dans l’espèce, comme on dit au Palais, les égaux d’une locataire dont le loyer était de deux cent cinquante francs. Les confidences de la cousine Bette à sa petite-cousine Hortense étant vraies, chacun comprendra que la portière avait pu, dans quelque conversation intime avec les Marneffe, calomnier Mlle Fischer en croyant simplement médire d’elle.

Lorsque la vieille fille reçut son bougeoir des mains de la respectable Mme Olivier, la portière, elle s’avança pour voir si les fenêtres de la mansarde au-dessus de son appartement étaient éclairées. A cette heure, en juillet, il faisait si sombre au fond de la cour, que la vieille fille ne pouvait pas se coucher sans lumière.

— Oh ! soyez tranquille, M. Steinbock est chez lui, il n’est même pas sorti, dit malicieusement Mme Olivier à Mlle Fischer.

La vieille fille ne répondit rien. Elle était encore restée paysanne en ceci, qu’elle se moquait du qu’en dira-t-on des gens placés loin d’elle ; et, de même que les paysans ne voient que leur village, elle ne tenait qu’à l’opinion du petit cercle au milieu duquel elle vivait. Elle monta donc résolûment, non pas chez elle, mais à cette mansarde. Voici pourquoi. Au dessert, elle avait mis dans son sac des fruits et des sucreries pour son amoureux, et elle venait les lui donner, absolument comme une vieille fille rapporte une friandise à son chien.

Elle trouva, travaillant à la lueur d’une petite lampe dont la clarté s’augmentait en passant à travers un globe plein d’eau, le héros des rêves d’Hortense, un pâle jeune homme blond, assis à une espèce d’établi couvert des outils du ciseleur, de cire rouge, d’ébauchoirs, de socles dégrossis, de cuivres fondus sur modèle, vêtu d’une blouse, et tenant un petit groupe en cire à modeler qu’il contemplait avec l’attention d’un poète au travail.

— Tenez, Wenceslas, voilà ce que je vous apporte, dit-elle en plaçant son mouchoir sur un coin de l’établi.

Puis elle tira de son cabas avec précaution les friandises et les fruits.

— Vous êtes bien bonne, mademoiselle, répondit le pauvre exilé d’une voix triste.

— Ça vous rafraîchira, mon pauvre enfant. Vous vous échauffez le sang à travailler ainsi, vous n’étiez pas né pour un si rude métier…

Wenceslas Steinbock regarda la vieille fille d’un air étonné.

— Mangez donc, reprit-elle brusquement, au lieu de me contempler comme une de vos figures quand elles vous plaisent.

En recevant cette espèce de gourmande en paroles, l’étonnement du jeune homme cessa, car il reconnut alors son mentor femelle dont la tendresse le surprenait toujours, tant il avait l’habitude d’être rudoyé. Quoique Steinbock eût vingt-neuf ans, il paraissait, comme certains blonds, avoir cinq ou six ans de moins ; et, à voir cette jeunesse, dont la fraîcheur avait cédé sous les fatigues et les misères de l’exil, unie à cette figure sèche et dure, on aurait pensé que la nature s’était trompée en leur donnant leurs sexes. Il se leva, s’alla jeter dans une vieille bergère Louis XV couverte en velours d’Utrecht jaune, et parut vouloir s’y reposer. La vieille fille prit alors une prune de reine-claude et la présenta doucement à son ami.

— Merci, dit-il en prenant le fruit.

— Etes-vous fatigué ? demanda-t-elle en lui donnant un autre fruit.

— Je ne suis pas fatigué par le travail, mais fatigué de la vie, répondit-il.

— En voilà, des idées ! reprit-elle avec une sorte d’aigreur. N’avez-vous pas un bon génie qui veille sur vous ? dit-elle en lui présentant les sucreries et lui voyant manger tout avec plaisir. Voyez, en dînant chez ma cousine, j’ai pensé à vous…

— Je sais, dit-il en lançant sur Lisbeth un regard à la fois caressant et plaintif, que, sans vous, je ne vivrais plus depuis longtemps ; mais, ma chère demoiselle, les artistes ont besoin de distractions…

— Ah ! nous y voilà !… s’écria-t-elle en l’interrompant, en se mettant les poings sur les hanches et arrêtant sur lui des yeux flamboyants. Vous voulez aller perdre votre santé dans les infamies de Paris, comme tant d’ouvriers qui finissent par aller mourir à l’hôpital ! Non, non, faites-vous une fortune, et, quand vous aurez des rentes, vous vous amuserez, mon enfant, vous aurez alors de quoi payer les médecins et les plaisirs, libertin que vous êtes.

Wenceslas Steinbock, en recevant cette bordée accompagnée de regards qui le pénétraient d’une flamme magnétique, baissa la tête. Si le médisant le plus mordant eût pu voir le début de cette scène, il aurait déjà reconnu la fausseté des calomnies lancées par les époux Olivier sur la demoiselle Fischer. Tout, dans l’accent, dans les gestes et dans les regards de ces deux êtres, accusait la pureté de leur vie secrète. La vieille fille déployait la tendresse d’une brutale mais réelle maternité. Le jeune homme subissait comme un fils respectueux la tyrannie d’une mère. Cette alliance bizarre paraissait être le résultat d’une volonté puissante agissant incessamment sur un caractère faible, sur cette inconsistance particulière aux Slaves, qui, tout en leur laissant un courage héroïque sur les champs de bataille, leur donne un incroyable décousu dans la conduite, une mollesse morale dont les causes devraient occuper les physiologistes, car les physiologistes sont à la politique ce que les entomologistes sont à l’agriculture.

— Et si je meurs avant d’être riche ? demanda mélancoliquement Wenceslas.

— Mourir ?… s’écria la vieille fille. Oh ! je ne vous laisserai point mourir. J’ai de la vie pour deux, et je vous infuserais mon sang, s’il le fallait.

En entendant cette exclamation violente et naïve, des larmes mouillèrent les paupières de Steinbock.

— Ne vous attristez pas, mon petit Wenceslas, reprit Lisbeth émue. Tenez, ma cousine Hortense a trouvé, je crois, votre cachet assez gentil. Allez, je vous ferai bien vendre votre groupe en bronze, vous serez quitte avec moi vous ferez ce que vous voudrez, vous deviendrez libre ! Allons, riez donc !…

— Je ne serai jamais quitte avec vous, mademoiselle, répondit le pauvre exilé.

— Et pourquoi donc ?… demanda la paysanne des Vosges en prenant le parti du Livonien contre elle-même.

— Parce que vous ne m’avez pas seulement nourri, logé, soigné dans la misère ; mais encore vous m’avez donné de la force ! Vous m’avez créé ce que je suis, vous avez été souvent dure, vous m’avez fait souffrir…

— Moi ? dit la vieille fille. Allez-vous recommencer vos bêtises sur la poésie, sur les arts, et faire craquer vos doigts, vous détirer les bras en parlant du beau idéal, de vos folies du Nord. Le beau ne vaut pas le solide, et le solide, c’est moi ! Vous avez des idées dans la cervelle ? la belle affaire ! et moi aussi, j’ai des idées… A quoi sert ce qu’on a dans l’âme, si l’on n’en tire aucun parti ? Ceux qui ont des idées ne sont pas alors si avancés que ceux qui n’en ont pas, si ceux-là savent se remuer… Au lieu de penser à vos rêveries, il faut travailler. Qu’avez-vous fait depuis que je suis partie ?…

— Qu’a dit votre jolie cousine ?

— Qui vous a dit qu’elle fût jolie ? demanda vivement Lisbeth avec un accent où rugissait une jalousie de tigre.

— Mais vous-même.

— C’était pour voir la grimace que vous feriez ! Avez-vous envie de courir après les jupes ? Vous aimez les femmes, eh bien, fondez-en, mettez vos désirs en bronze ; car vous vous en passerez encore pendant quelque temps, d’amourettes, et surtout de ma cousine, cher ami. Ce n’est pas du gibier pour votre nez ; il faut à cette fille-là un homme de soixante mille francs de rente,… et il est trouvé… Tiens, le lit n’est pas fait ! dit-elle en regardant à travers l’autre chambre ; oh ! pauvre chat ! je vous ai oublié…

Aussitôt la vigoureuse fille se débarrassa de son mantelet, de son chapeau, de ses gants, et, comme une servante, elle arrangea lestement le petit lit de pensionnaire où couchait l’artiste. Ce mélange de brusquerie, de rudesse même et de bonté peut explique l’empire que Lisbeth avait acquis sur cet homme, de qui elle faisait une chose à elle. La vie ne nous attache-t-elle pas par ses alternatives de bon et de mauvais ? Si le Livonien avait rencontré Mme Marneffe, au lieu de rencontrer Lisbeth Fischer, il aurait trouvé, dans sa protectrice, une complaisance qui l’eût conduit à quelque route bourbeuse et déshonorante où il se serait perdu. Il n’aurait certes pas travaillé, l’artiste ne serait pas éclos. Aussi, tout en déplorant l’âpre cupidité de la vieille fille, sa raison lui disait-elle de préférer ce bras de fer à la paresseuse existence que menaient quelques-uns de ses compatriotes.

Voici l’événement auquel était dû le mariage de cette énergie femelle et de cette faiblesse masculine, espèce de contre-sens assez fréquent, dit-on, en Pologne.


XVII. Histoire d’un exilé[modifier]

En 1833, Mlle Fischer, qui travaillait parfois la nuit quand elle avait beaucoup d’ouvrage, sentit, vers une heure du matin, une forte odeur d’acide carbonique, et entendit les plaintes d’un mourant. L’odeur du charbon et le râle provenaient d’une mansarde située au-dessus des deux pièces dont se composait son appartement ; elle supposa qu’un jeune homme nouvellement venu dans la maison, et logé dans cette mansarde à louer depuis trois ans, se suicidait. Elle monta rapidement, enfonça la porte avec sa force de Lorraine en y pratiquant une pesée, et trouva le locataire se roulant sur un lit de sangle dans les convulsions de l’agonie. Elle éteignit le réchaud. La porte ouverte, l’air afflua, l’exilé fut sauvé ; puis, quand Lisbeth l’eut couché comme un malade, qu’il fut endormi, elle put reconnaître les causes du suicide dans le dénûment absolu des deux chambres de cette mansarde, où il n’existait qu’une méchante table, le lit de sangle et deux chaises.

Sur la table était cet écrit, qu’elle lut :

Je suis le comte Wenceslas Steinbock, né à Prelie, en Livonie.

Qu’on n’accuse personne de ma mort, les raisons de mon suicide sont dans ces mots de Kosciusko : Finis Poloniae !

Le petit-neveu d’un valeureux général de Charles XII n’a pas voulu mendier. Ma faible constitution m’interdisait le service militaire, et j’ai vu hier la fin des cent thalers avec lesquels je suis venu de Dresde à Paris. Je laisse vingt-cinq francs dans le tiroir de cette table pour payer le terme que je dois au propriétaire.

N’ayant plus de parents, ma mort n’intéresse personne. Je prie mes compatriotes de ne pas accuser le gouvernement français. Je ne me suis pas fait connaître comme réfugié, je n’ai rien demandé, je n’ai rencontré aucun exilé, personne ne sait à Paris que j’existe.

Je serai mort dans des pensées chrétiennes. Que Dieu pardonne au dernier des Steinbock !

"Wenceslas."

Mlle Fischer, excessivement touchée de la probité du moribond, qui payait son terme, ouvrit le tiroir et vit en effet cinq pièces de cent sous.

— Pauvre jeune homme ! s’écria-t-elle. Et personne au monde pour s’intéresser à lui !

Elle descendit chez elle, y prit son ouvrage, et vint travailler dans cette mansarde, en veillant le gentilhomme livonien. A son réveil, on peut juger de l’étonnement de l’exilé quand il vit une femme à son chevet ; il crut continuer un rêve. Tout en faisant des aiguillettes en or pour un uniforme, la vieille fille s’était promis de protéger ce pauvre enfant, qu’elle avait admiré dormant. Lorsque le jeune comte fut tout à fait éveillé, Lisbeth lui donna du courage, et le questionna pour savoir comment lui faire gagner sa vie.

Wenceslas, après avoir raconté son histoire, ajouta qu’il avait dû sa place à sa vocation reconnue pour les arts ; il s’était toujours senti des dispositions pour la sculpture ; mais le temps nécessaire aux études lui paraissait trop long pour un homme sans argent, et il se sentait beaucoup trop faible en ce moment pour s’adonner à un état manuel ou entreprendre la grande sculpture. Ces paroles furent du grec pour Lisbeth Fischer. Elle répondit à ce malheureux que Paris offrait tant de ressources, qu’un homme de bonne volonté devait y vivre. Jamais les gens de cœur n’y périssaient quand ils apportaient un certain fonds de patience.

— Je ne suis qu’une pauvre fille, moi, une paysanne, et j’ai bien su m’y créer une indépendance, ajouta-t-elle en terminant. Ecoutez-moi. Si vous voulez bien sérieusement travailler, j’ai quelques économies, je vous prêterai mois par mois l’argent nécessaire pour vivre, mais pour vivre strictement et non pour bambocher, pour courailler ! On peut dîner à Paris à vingt-cinq sous par jour, et je vous ferai votre déjeuner avec le mien tous les matins. Enfin je meublerai votre chambre, et je payerai les apprentissages qui vous sembleront nécessaires. Vous me donnerez des reconnaissances en bonne forme de l’argent que je dépenserai pour vous ; et, quand vous serez riche, vous me rendrez le tout. Mais, si vous ne travaillez pas, je ne me regarderai plus comme engagée à rien et je vous abandonnerai.

— Ah ! s’écria le malheureux, qui sentait encore l’amertume de sa première étreinte avec la mort, les exilés de tous les pays ont bien raison de tendre vers la France, comme font les âmes du purgatoire vers le paradis. Quelle nation que celle où il se trouve des secours, des cœurs généreux partout, même dans une mansarde comme celle-ci ! Vous serez tout pour moi, ma chère bienfaitrice, je serai votre esclave ! Soyez mon amie, dit-il avec une de ces démonstrations caressantes si familières aux Polonais, et qui les font accuser assez injustement de servilité.

— Oh ! non, je suis trop jalouse, je vous rendrais malheureux ; mais je serai volontiers quelque chose comme votre camarade, reprit Lisbeth.

— Oh ! si vous saviez avec quelle ardeur j’appelais une créature, fût-ce un tyran, qui voulût de moi, quand je me débattais dans le vide de Paris ! reprit Wenceslas. Je regrettais la Sibérie, où l’empereur m’enverrait, si je rentrais !… Devenez ma providence… Je travaillerai, je deviendrai meilleur que je ne suis, quoique je ne sois pas un mauvais garçon.

— Ferez-vous tout ce que je vous dirai de faire ? demanda-t-elle.

— Oui !…

— Eh bien, je vous prends pour mon enfant, dit-elle gaiement. Me voilà avec un garçon qui se relève du cercueil. Allons ! nous commençons. Je vais descendre faire mes provisions, habillez-vous, vous viendrez partager mon déjeuner quand j’aurai cogné au plafond avec le manche de mon balai.


XVIII. Aventure d’une araignée qui trouve dans sa toile une belle mouche trop grosse pour elle[modifier]

Le lendemain, chez les fabricants où Mlle Fischer porta son ouvrage, elle prit des renseignements sur l’état de sculpteur. A force de demander, elle réussit à découvrir l’atelier des Florent et Chanor, maison spéciale où l’on fondait, où l’on ciselait les bronzes riches et les services d’argenterie luxueux. Elle y conduisit Steinbock en qualité d’apprenti sculpteur, proposition qui parut bizarre. On exécutait là les modèles des plus fameux artistes, on n’y montrait pas à sculpter. La persistance et l’entêtement de la vieille fille arrivèrent à placer son protégé comme dessinateur d’ornements. Steinbock sut promptement modeler les ornements, il en inventa de nouveaux, il avait la vocation.

Cinq mois après avoir achevé son apprentissage de ciseleur, il fit la connaissance du fameux Stidmann, le principal sculpteur de la maison Florent. Au bout de vingt mois, Wenceslas en savait plus que son maître ; mais, en trente mois, les économies amassées par la vieille fille pendant seize ans, pièce à pièce, furent entièrement dissipées. Deux mille cinq cents francs en or ! une somme qu’elle comptait placer en viager, et représentée par quoi ? par la lettre de change d’un Polonais. Aussi Lisbeth travaillait-elle en ce moment comme dans sa jeunesse, afin de subvenir aux dépenses du Livonien.

Quand elle se vit entre les mains un papier au lieu d’avoir ses pièces d’or, elle perdit la tête, et alla consulter M. Rivet, devenu depuis quinze ans le conseil, l’ami de sa première et plus habile ouvrière. En apprenant cette aventure, M. et Mme Rivet grondèrent Lisbeth, la traitèrent de folle, honnirent les réfugiés, dont les menées pour redevenir une nation compromettaient la prospérité du commerce, la paix à tout prix, et ils poussèrent la vieille fille à prendre ce qu’on appelle, en commerce, des sûretés.

— La seule sûreté que ce gaillard-là peut vous offrir, c’est sa liberté, dit alors M. Rivet.

M. Achille Rivet était juge au tribunal de commerce.

— Et ce n’est pas une plaisanterie pour les étrangers, reprit-il. Un Français reste cinq ans en prison, et après il en sort sans avoir payé ses dettes, il est vrai, car il n’est plus contraignable que par sa conscience, qui le laisse toujours en repos ; mais un étranger ne sort jamais de prison. Donnez-moi votre lettre de change, vous allez la passer au nom de mon teneur de livres, il la fera protester, vous poursuivra tous les deux, obtiendra contradictoirement un jugement qui prononcera la contrainte par corps, et, quand tout sera bien en règle, il vous signera une contre-lettre. En agissant ainsi, vos intérêts courront, et vous aurez un pistolet toujours chargé contre votre Polonais !

La vieille fille se laissa mettre en règle, et dit à son protégé de ne pas s’inquiéter de cette procédure, uniquement faite pour donner des garanties à un usurier qui consentait à leur avancer quelque argent. Cette défaite était due au génie inventif du juge au tribunal de commerce. L’innocent artiste, aveugle dans sa confiance en sa bienfaitrice, alluma sa pipe avec les papiers timbrés, car il fumait, comme tous les gens qui ont ou des chagrins ou de l’énergie à endormir. Un beau jour, M. Rivet fit voir à Mlle Fischer un dossier et lui dit :

— Vous avez à vous Wenceslas Steinbock, pieds et poings liés, et si bien, qu’en vingt-quatre heures vous pouvez le loger à Clichy pour le reste de ses jours.

Ce digne et honnête juge au tribunal de commerce éprouva ce jour-là la satisfaction que doit causer la certitude d’avoir commis une mauvaise bonne action. La bienfaisance a tant de manières d’être à Paris, que cette expression singulière répond à l’une de ses variations. Une fois le Livonien entortillé dans les cordes de la procédure commerciale, il s’agissait d’arriver au payement, car le notable commerçant regardait Wenceslas Steinbock comme un escroc. Le cœur, la probité, la poésie, étaient à ses yeux, en affaires, des sinistres. Rivet alla voir, dans l’intérêt de cette pauvre Mlle Fischer, qui, selon son expression, avait été dindonnée par un Polonais, les riches fabricants de chez qui Steinbock sortait. Or, secondé par les remarquables artistes de l’orfèvrerie parisienne déjà cités, Stidmann, qui faisait arriver l’art français à la perfection où il est maintenant et qui permet de lutter avec les Florentins de la renaissance, se trouvait dans le cabinet de Chanor, lorsque le brodeur y vint prendre des renseignements sur le nommé Steinbock, un réfugié polonais.

— Qu’appelez-vous le nommé Steinbock ? s’écria railleusement Stidmann. Serait-ce par hasard un jeune Livonien que j’ai eu pour élève ? Apprenez, monsieur, que c’est un grand artiste. On dit que je me crois le diable ; eh bien, ce pauvre garçon ne sait pas, lui, qu’il peut devenir un dieu…

— Quoique vous parliez bien cavalièrement à un homme qui a l’honneur d’être juge au tribunal de la Seine…

— Excusez, consul !… interrompit Stidmann en se mettant le revers de la main au front.

— Je suis bien heureux de ce que vous venez de dire. Ainsi, ce jeune homme pourra gagner de l’argent ?…

— Certes, dit le vieux Chanor, mais il lui faut travailler ; il en aurait déjà bien amassé, s’il était resté chez nous. Que voulez-vous ! les artistes ont horreur de la dépendance.

— Ils ont la conscience de leur valeur et de leur dignité, répondit Stidmann. Je ne blâme pas Wenceslas d’aller seul, de tâcher de se faire un nom et de devenir un grand homme, c’est son droit ! Et j’ai cependant bien perdu quand il m’a quitté !

— Voilà, s’écria Rivet, voilà les prétentions des jeunes gens, au sortir de leur œuf universitaire… Mais commencez donc par vous faire des rentes, et cherchez la gloire après !

— On se gâte la main à ramasser des écus ! répondit Stidmann. C’est à la gloire de nous apporter la fortune.

— Que voulez-vous ! dit Chanor à Rivet, on ne peut pas les attacher…

— Ils mangeraient le licou ! répliqua Stidmann.

— Tous ces messieurs, dit Chanor en regardant Stidmann, ont autant de fantaisies que de talent. Ils dépensent énormément, ils ont des lorettes, ils jettent l’argent par les fenêtres, ils ne trouvent plus le temps de faire leurs travaux ; ils négligent alors leurs commandes ; nous allons chez des ouvriers qui ne les valent pas et qui s’enrichissent ; puis ils se plaignent de la dureté des temps, tandis que, s’ils s’étaient appliqués, ils auraient des monts d’or…

— Vous me faites l’effet, vieux père Lumignon, dit Stidmann, de ce libraire d’avant la Révolution qui disait : "Ah ! si je pouvais tenir Montesquieu, Voltaire et Rousseau, bien gueux, dans ma soupente et garder leurs culottes dans une commode, comme ils m’écriraient de bons petits livres avec lesquels je me ferais une fortune ! " Si l’on pouvait forger de belles œuvres comme des clous, les commissionnaires en feraient… Donnez-moi mille francs, et taisez-vous !

Le bonhomme Rivet revint enchanté pour la pauvre demoiselle Fischer, qui dînait chez lui tous les lundis et qu’il allait y trouver.

— Si vous pouvez le faire bien travailler, dit-il, vous serez plus heureuse que sage, vous serez remboursée, intérêts, frais et capital. Ce Polonais a du talent, il peut gagner sa vie ; mais enfermez ses pantalons et ses souliers, empêchez-le d’aller à la Chaumière et dans le quartier Notre-Dame de Lorette, tenez-le en laisse. Sans ces précautions, votre sculpteur flânera, et si vous saviez ce que les artistes appellent flâner ! des horreurs, quoi ! Je viens d’apprendre qu’un billet de mille francs y passe dans une journée.

Cet épisode eut une influence terrible sur la vie intérieure de Wenceslas et de Lisbeth. La bienfaitrice trempa le pain de l’exilé dans l’absinthe des reproches, lorsqu’elle crut ses fonds compromis, et elle les crut bien souvent perdus. La bonne mère devint une marâtre, elle morigéna ce pauvre enfant, elle le tracassa, lui reprocha de ne pas travailler assez promptement, et d’avoir pris un état difficile. Elle ne pouvait pas croire que des modèles en cire rouge, des figurines, des projets d’ornements, des essais pussent avoir du prix. Bientôt, fâchée de ses duretés, elle essayait d’en effacer les traces par des soins, par des douceurs et par des attentions. Le pauvre jeune homme, après avoir gémi de se trouver dans la dépendance de cette mégère et sous la domination d’une paysanne des Vosges, était ravi des câlineries et de cette sollicitude maternelle éprise seulement du physique, du matériel de la vie. Il fut comme une femme qui pardonne les mauvais traitements d’une semaine à cause des caresses d’un fugitif raccommodement.

Mlle Fischer prit ainsi sur cette âme un empire absolu. L’amour de la domination, resté dans ce cœur de vieille fille à l’état de germe, se développa rapidement. Elle put satisfaire son orgueil et son besoin d’action : n’avait-elle pas une créature à elle, à gronder, à diriger, à flatter, à rendre heureuse, sans avoir à craindre aucune rivalité ? Le bon et le mauvais de son caractère s’exercèrent donc également. Si parfois elle martyrisait le pauvre artiste, elle avait, en revanche, des délicatesses semblables à la grâce des fleurs champêtres ; elle jouissait de le voir ne manquant de rien, elle eût donné sa vie pour lui ; Wenceslas en avait la certitude. Comme toutes les belles âmes, le pauvre garçon oubliait le mal, les défauts de cette fille, qui, d’ailleurs, lui avait raconté sa vie comme excuse de sa sauvagerie, et il ne se souvenait jamais que des bienfaits. Un jour, la vieille fille, exaspérée de ce que Wenceslas était allé flâner au lieu de travailler, lui fit une scène.

— Vous m’appartenez ! lui dit-elle. Si vous êtes honnête homme, vous devriez tâcher de me rendre le plus tôt possible ce que vous me devez…

Le gentilhomme, en qui le sang des Steinbock s’alluma, devint pâle.

— Mon Dieu ! dit-elle, bientôt nous n’aurons plus pour vivre que les trente sous que je gagne, moi, pauvre fille…

Les deux indigents, irrités dans le duel de la parole, s’animèrent l’un contre l’autre ; et alors le pauvre artiste reprocha pour la première fois à sa bienfaitrice de l’avoir arraché à la mort, pour lui faire une vie de forçat pire que le néant, où du moins on se reposait, dit-il. Et il parla de fuir.

— Fuir !… s’écria la vieille fille… Ah ! M. Rivet avait raison !

Et elle expliqua catégoriquement au Polonais comment on pouvait en vingt-quatre heures le mettre pour le reste de ses jours en prison. Ce fut un coup de massue. Steinbock tomba dans une mélancolie noire et dans un mutisme absolu. Le lendemain, dans la nuit, Lisbeth, ayant entendu des préparatifs de suicide, monta chez son pensionnaire, lui présenta le dossier et une quittance en règle.

— Tenez, mon enfant, pardonnez-moi ! dit-elle les yeux humides. Soyez heureux, quittez-moi, je vous tourmente trop ; mais dites-moi que vous penserez quelquefois à la pauvre fille qui vous a mis à même de gagner votre vie. Que voulez-vous ! vous êtes la cause de mes méchancetés : je puis mourir, que deviendrez-vous sans moi ?… Voilà la raison de l’impatience que j’ai de vous voir en état de fabriquer des objets qui puissent se vendre. Je ne vous redemande pas mon argent pour moi, allez !… J’ai peur de votre paresse que vous nommez rêverie, de vos conceptions qui mangent tant d’heures pendant lesquelles vous regardez le ciel, et je voudrais que vous eussiez contracté l’habitude du travail.

Ce fut dit avec un accent, un regard, des larmes, une attitude, qui pénétrèrent le noble artiste ; il saisit sa bienfaitrice, la pressa sur son cœur et l’embrassa au front.

— Gardez ces pièces, répondit-il avec une sorte de gaieté. Pourquoi me mettriez-vous à Clichy ? Ne suis-je pas emprisonné ici par la reconnaissance ?

Cet épisode de leur vie commune et secrète, arrivé six mois auparavant, avait fait produire à Wenceslas trois choses : le cachet que gardait Hortense, le groupe mis chez le marchand de curiosités, et une admirable pendule qu’il achevait en ce moment, car il vissait les derniers écrous du modèle.

Cette pendule représentait les douze Heures, admirablement caractérisées par douze figures de femmes entraînées dans une danse si folle et si rapide, que trois Amours, grimpés sur un tas de fleurs et de fruits, ne pouvaient arrêter au passage que l’Heure de minuit, dont la chlamyde déchirée restait aux mains de l’Amour le plus hardi. Ce sujet reposait sur un socle rond d’une admirable ornementation, où s’agitaient des animaux fantastiques. L’Heure était indiquée dans une bouche monstrueuse ouverte par un bâillement. Chaque Heure offrait des symboles heureusement imaginés qui en caractérisaient les occupations habituelles.

Il est facile maintenant de comprendre l’espèce d’attachement extraordinaire que Mlle Fischer avait conçu pour son Livonien : elle le voulait heureux, et elle le voyait dépérissant, s’étiolant dans sa mansarde. On conçoit la raison de cette situation affreuse. La Lorraine surveillait cet enfant du Nord avec la tendresse d’une mère, avec la jalousie d’une femme et l’esprit d’un dragon ; ainsi elle s’arrangeait pour lui rendre toute folie, toute débauche impossible, en le laissant toujours sans argent. Elle aurait voulu garder sa victime et son compagnon pour elle, sage comme il était par force, et elle ne comprenait pas la barbarie de ce désir insensé, car elle avait pris, elle, l’habitude de toutes les privations. Elle aimait assez Steinbock pour ne pas l’épouser, et l’aimait trop pour le céder à une autre femme ; elle ne savait pas se résigner à n’en être que la mère, et se regardait comme une folle quand elle pensait à l’autre rôle.

Ces contradictions, cette féroce jalousie, ce bonheur de posséder un homme à elle, tout agitait démesurément le cœur de cette fille. Eprise réellement depuis quatre ans, elle caressait le fol espoir de faire durer cette vie inconséquente et sans issue, où sa persistance devait causer la perte de celui qu’elle appelait son enfant. Ce combat de ses instincts et de sa raison la rendait injuste et tyrannique. Elle se vengeait sur ce jeune homme de ce qu’elle n’était ni jeune, ni riche, ni belle puis, après chaque vengeance, elle arrivait, en reconnaissant ses torts en elle-même, à des humilités, à des tendresses infinies. Elle ne concevait le sacrifice à faire à son idole qu’après y avoir écrit sa puissance à coups de hache. C’était enfin la Tempête de Shakespeare renversée, Caliban maître d’Ariel et de Prospero.

Quant à ce malheureux jeune homme à pensées élevées, méditatif, enclin à la paresse, il offrait dans les yeux, comme ces lions encagés au Jardin des plantes, le désert que sa protectrice faisait en son âme. Le travail forcé que Lisbeth exigeait de lui ne défrayait pas les besoins de son cœur. Son ennui devenait une maladie physique, et il mourait sans pouvoir demander, sans savoir se procurer l’argent d’une folie souvent nécessaire. Par certaines journées d’énergie, où le sentiment de son malheur accroissait son exaspération, il regardait Lisbeth, comme un voyageur altéré, qui, traversant une côte aride, doit regarder une eau saumâtre.

Ces fruits amers de l’indigence et de cette réclusion dans Paris étaient savourés comme des plaisirs par Lisbeth. Aussi prévoyait-elle avec terreur que la moindre passion allait lui enlever son esclave. Parfois elle se reprochait, en contraignant par sa tyrannie et ses reproches ce poète à devenir un grand sculpteur de petites choses, de lui avoir donné les moyens de se passer d’elle.

Le lendemain, ces trois existences, si diversement et si réellement misérables, celle d’une mère au désespoir, celle du ménage Marneffe et celle du pauvre exilé, devaient toutes être affectées par la passion naïve d’Hortense et par le singulier dénoûment que le baron allait trouver à sa passion malheureuse pour Josépha.


XIX. Comment on se quitte au treizième arrondissement[modifier]

Au moment d’entrer à l’Opéra, le conseiller d’État fut arrêté par l’aspect un peu sombre du temple de la rue Le Peletier, où il ne vit ni gendarmes, ni lumières, ni gens de service, ni barrières pour contenir la foule. Il regarda l’affiche, y vit une bande blanche au milieu de laquelle brillait ce mot sacramentel :

Relâche par indisposition

Aussitôt il s’élança chez Josépha, qui demeurait dans les environs, comme tous les artistes attachés à l’Opéra, rue Chauchat.

— Monsieur, que demandez-vous ? lui dit le portier, à son grand étonnement.

— Vous ne me connaissez donc plus ? répondit le baron avec inquiétude.

— Au contraire, monsieur, c’est parce que j’ai l’honneur de remettre Monsieur, que je lui dis : Où allez-vous ?

Un frisson mortel glaça le baron.

— Qu’est-il arrivé ? demanda-t-il.

— Si M. le baron entrait dans l’appartement de Mlle Mirah, il y trouverait Mlle Héloïse Brisetout, M. Bixiou, M. Léon de Lora, M. Lousteau, M. de Vernisset, M. Stidmann, et des femmes pleines de patchouly, qui pendent la crémaillère…

— Eh bien, où donc est… ?

— Mlle Mirah ?… Je ne sais pas trop si je fais bien de vous le dire.

Le baron glissa deux pièces de cent sous dans la main du portier.

— Eh bien, elle reste maintenant rue de la Ville-l’Evêque, dans un hôtel que lui a donné, dit-on, le duc d’Hérouville, répondit à voix basse le portier.

Après avoir demandé le numéro de cet hôtel, le baron prit un milord et arriva devant une de ces jolies maisons modernes à doubles portes, où, dès la lanterne à gaz, le luxe se manifeste.

Le baron, vêtu de son habit de drap bleu, à cravate blanche, gilet blanc, pantalon de nankin, bottes vernies, beaucoup d’empois dans le jabot, passa pour un invité retardataire aux yeux du portier de ce nouvel Eden. Sa prestance, sa manière de marcher, tout en lui justifiait cette opinion.

Au coup de cloche sonné par le portier, un valet parut au péristyle. Ce valet, nouveau comme l’hôtel, laissa pénétrer le baron, qui lui dit d’un ton de voix accompagné d’un geste impérial :

— Fais passer cette carte à Mlle Josépha…

Le patito regarda machinalement la pièce où il se trouvait, et se vit dans un salon d’attente, plein de fleurs rares, dont l’ameublement devait coûter quatre mille écus de cent sous. Le valet, revenu, pria monsieur d’entrer au salon en attendant qu’on sortît de table pour prendre le café.

Quoique le baron eût connu le luxe de l’Empire, qui certes fut un des plus prodigieux et dont les créations, si elles ne furent pas durables, n’en coûtèrent pas moins des sommes folles, il resta comme ébloui, abasourdi, dans ce salon dont les trois fenêtres donnaient sur un jardin féerique, un de ces jardins fabriqués en un mois avec des terrains rapportés, avec des fleurs transplantées, et dont les gazons semblent obtenus par des procédés chimiques. Il admira non seulement les recherches, les dorures, les sculptures les plus coûteuses du style dit Pompadour, des étoffes merveilleuses que le premier épicier venu aurait pu commander et obtenir à flots d’or, mais encore ce que des princes seuls ont la faculté de choisir, de trouver, de payer et d’offrir : deux tableaux de Greuze et deux de Watteau, deux têtes de Van Dyck, deux paysages de Ruysdael, deux du Guaspre, un Rembrandt et un Holbein, un Murillo et un Titien, deux Teniers et deux Metzu, un Van Huysum et un Abraham Mignon, enfin deux cent mille francs de tableaux admirablement encadrés. Les bordures valaient presque les toiles.

— Ah ! tu comprends maintenant, mon bonhomme ? dit Josépha.

Venue sur la pointe du pied par une porte muette, sur des tapis de Perse, elle saisit son adorateur dans une de ces stupéfactions où les oreilles tintent si bien, qu’on n’entend rien que le glas du désastre.

Ce mot de bonhomme, dit à ce personnage si haut placé dans l’administration, et qui peint admirablement l’audace avec laquelle ces créatures ravalent les plus grandes existences, laissa le baron cloué par les pieds. Josépha, tout en blanc et jaune, était si bien parée pour cette fête, qu’elle pouvait encore briller au milieu de ce luxe insensé, comme le bijou le plus rare.

— N’est-ce pas que c’est beau ? reprit-elle. Le duc a mis là tous les bénéfices d’une affaire en commandite dont les actions ont été vendues en hausse. Pas bête, mon petit duc ? Il n’y a que les grands seigneurs d’autrefois pour savoir changer du charbon de terre en or. Le notaire, avant le dîner, m’a apporté le contrat d’acquisition à signer, et qui contient quittance du prix. Comme ils sont là tous grands seigneurs : d’Esgrignon, Rastignac, Maxime, Lenoncourt, Verneuil, Laginski, Rochefide, la Palférine, et, en fait de banquiers, Nucingen et du Tillet, avec Antonia, Malaga, Carabine et la Schontz, ils ont tous compati à ton malheur. Oui, mon vieux, tu est invité, mais à la condition de boire tout de suite la valeur de deux bouteilles en vins de Hongrie, de Champagne et du Cap pour te mettre à leur niveau. Nous sommes, mon cher, tous trop tendus ici pour qu’il n’y ait pas relâche à l’Opéra, mon directeur est soûl comme un cornet à pistons, il en est aux couacs !

— O Josépha !… s’écria le baron.

— Comme c’est bête, une explication ! répondit-elle en souriant. Voyons, vaux-tu les six cent mille francs que coûte l’hôtel et le mobilier ? Peux-tu m’apporter une inscription de trente mille francs de rente que le duc m’a donnée dans un cornet de papier blanc à dragées d’épicier ?… C’est là une jolie idée !

— Quelle perversité ! dit le conseiller d’État, qui dans ce moment de rage aurait troqué les diamants de sa femme pour remplacer le duc d’Hérouville pendant vingt-quatre heures.

— C’est mon état d’être perverse ! répliqua-t-elle. Ah ! voilà comment tu prends la chose ! Pourquoi n’as-tu pas inventé de commandite ? Mon Dieu, mon pauvre chat teint, tu devrais me remercier : je te quitte au moment où tu pourrais manger avec moi l’avenir de ta femme, la dot de ta fille, et… Ah ! tu pleures. L’Empire s’en va !… je vais saluer l’Empire.

Elle se posa tragiquement et dit :

On vous appelle Hulot ! Je ne vous connais plus !…

Et elle rentra.

La porte entr’ouverte laissa passer, comme un éclair, un jet de lumière accompagné d’un éclat du crescendo de l’orgie et chargé des odeurs d’un festin du premier ordre.

La cantatrice revint voir par la porte entre-bâillée, et, trouvant Hulot planté sur ses pieds comme s’il eût été de bronze, elle fit un pas en avant et reparut.

— Monsieur, dit-elle, j’ai cédé les guenilles de la rue Chauchat à la petite Héloïse Brisetout de Bixiou ; si vous voulez y réclamer votre bonnet de coton, votre tire-botte, votre ceinture et votre cire à favoris, j’ai stipulé qu’on vous les rendrait.

Cette horrible raillerie eut pour effet de faire sortir le baron comme Loth dut sortir de Gomorrhe, mais sans se retourner, comme madame.


XX. Une de perdue, une de retrouvée[modifier]

Hulot revint chez lui, marchant en furieux, se parlant à lui-même, et trouva sa famille faisant avec calme le whist à deux sous la fiche qu’il avait vu commencer. En voyant son mari, la pauvre Adeline crut à quelque affreux désastre, à un déshonneur ; elle donna ses cartes à Hortense et entraîna Hector dans ce même petit salon où, cinq heures auparavant, Crevel lui prédisait les plus honteuses agonies de la misère.

— Qu’as-tu ? dit-elle effrayée.

— Oh ! pardonne-moi ; mais laisse-moi te raconter ces infamies.

Il exhala sa rage pendant dix minutes.

— Mais, mon ami, répondit héroïquement cette pauvre femme, de pareilles créatures ne connaissent pas l’amour ! cet amour pur et dévoué que tu mérites ; comment pourrais-tu, toi si perspicace, avoir la prétention de lutter avec un million ?

— Chère Adeline ! s’écria le baron en saisissant sa femme et la pressant sur son cœur.

La baronne venait de jeter du baume sur les plaies saignantes de l’amour-propre.

— Certes, ôtez la fortune au duc d’Hérouville, entre nous deux, elle n’hésiterait pas ! dit le baron.

— Mon ami, reprit Adeline en faisant un dernier effort, s’il te faut absolument des maîtresses, pourquoi ne prends-tu pas, comme Crevel, des femmes qui ne soient pas chères et dans une classe à se trouver longtemps heureuses de peu ? Nous y gagnerions tous. Je conçois le besoin, mais je ne comprends rien à la vanité…

— Oh ! quelle bonne et excellente femme tu es ! s’écria-t-il. Je suis un vieux fou, je ne mérite pas d’avoir un ange comme toi pour compagne.

— Je suis tout bonnement la Joséphine de mon Napoléon, répondit-elle avec une teinte de mélancolie.

— Joséphine ne te valait pas, dit-il. Viens, je vais jouer le whist avec mon frère et mes enfants ; il faut que je me mette à mon métier de père de famille, que je marie mon Hortense et que j’enterre le libertin…

Cette bonhomie toucha si fort la pauvre Adeline, qu’elle dit :

— Cette créature a bien mauvais goût de préférer qui que ce soit à mon Hector. Ah ! je ne te céderais pas pour tout l’or de la terre. Comment peut-on te laisser, quand on a le bonheur d’être aimée par toi !…

Le regard par lequel le baron récompensa le fanatisme de sa femme la confirma dans l’opinion que la douceur et la soumission étaient les plus puissantes armes de la femme. Elle se trompait en ceci. Les sentiments nobles poussés à l’absolu produisent des résultats semblables à ceux des plus grands vices. Bonaparte est devenu l’empereur pour avoir mitraillé le peuple à deux pas de l’endroit où Louis XVI a perdu la monarchie et la tête pour n’avoir pas laissé verser le sang d’un M. Sauce…

Le lendemain, Hortense, qui mit le cachet de Wenceslas sous son oreiller pour ne pas s’en séparer pendant son sommeil, fut habillée de bonne heure, et fit prier son père de venir au jardin dès qu’il serait levé.

Vers neuf heures et demie, le père, condescendant à une demande de sa fille, lui donnait le bras, et ils allaient ensemble le long des quais, par le pont Royal, sur la place du Carrousel.

— Ayons l’air de flâner, papa, dit Hortense en débouchant par le guichet pour traverser cette immense place.

— Flâner ici ?… demanda railleusement le père.

— Nous sommes censés aller au Musée, et, là-bas, dit-elle en montrant les baraques adossées aux murailles des maisons qui tombent à angle droit sur la rue du Doyenné, tiens, il y a des marchands de bric-à-brac, de tableaux…

— Ta cousine demeure là…

— Je le sais bien ; mais il ne faut pas qu’elle nous voie…

— Et que veux-tu faire ? dit le baron en se trouvant à trente pas environ des fenêtres de Mme Marneffe, à laquelle il pensa soudain.

Hortense avait conduit son père devant le vitrage d’une des boutiques situées à l’angle du pâté de maisons qui longent les galeries du vieux Louvre et qui font face à l’hôtel de Nantes. Elle entra dans cette boutique en laissant son père occupé à regarder les fenêtres de la jolie petite dame qui, la veille, avait laissé son image au cœur du vieux beau, comme pour y calmer la blessure qu’il allait recevoir, et il ne put s’empêcher de mettre en pratique le conseil de sa femme.

— Rabattons-nous sur les petites bourgeoises, se dit-il en se rappelant les adorables perfections de Mme Marneffe. Cette petite femme-là me fera promptement oublier l’avide Josépha.

Or, voici ce qui se passa simultanément dans la boutique et hors de la boutique.

En examinant les fenêtres de sa nouvelle belle, le baron aperçut le mari qui, tout en brossant sa redingote lui-même, faisait évidemment le guet et semblait attendre quelqu’un sur la place. Craignant d’être aperçu, puis reconnu plus tard, l’amoureux baron tourna le dos à la rue du Doyenné, mais en se mettant de trois quarts afin de pouvoir y donner un coup d’œil de temps en temps. Ce mouvement le fit rencontrer presque face à face avec Mme Marneffe, qui, venant des quais, doublait le promontoire des maisons pour retourner chez elle. Valérie éprouva comme une commotion en recevant le regard étonné du baron, et elle y répondit par une œillade de prude.

— Jolie femme, s’écria le baron, et pour qui l’on ferait bien des folies !

— Eh ! monsieur, répondit-elle en se retournant comme une femme qui prend un parti violent, vous êtes M. le baron Hulot, n’est-ce pas ?

Le baron, de plus en plus stupéfait, fit un geste d’affirmation.

— Eh bien, puisque le hasard a marié deux fois nos yeux, et que j’ai le bonheur de vous avoir intrigué ou intéressé, je vous dirai qu’au lieu de faire des folies vous devriez bien faire justice… Le sort de mon mari dépend de vous.

— Comment l’entendez-vous ? demanda galamment le baron.

— C’est un employé de votre direction, à la guerre, division de M. Lebrun, bureau de M. Coquet, répondit-elle en souriant.

— Je me sens disposé, madame… madame… ?

— Mme Marneffe.

— Ma petite madame Marneffe, à faire des injustices pour vos beaux yeux… J’ai dans votre maison une cousine, et j’irai la voir un de ces jours, le plus tôt possible, venez m’y présenter votre requête.

— Excusez mon audace, monsieur le baron ; mais vous comprendrez comment j’ai pu oser parler ainsi, je suis sans protection.

— Ah ! ah !

— Oh ! monsieur, vous vous méprenez, dit-elle en baissant les yeux.

Le baron crut que le soleil venait de disparaître.

— Je suis au désespoir, mais je suis une honnête femme, reprit-elle. J’ai perdu, il y a six mois, mon seul protecteur, le maréchal Montcornet.

— Ah ! vous êtes sa fille ?

— Oui, monsieur, mais il ne m’a jamais reconnue.

— Afin de pouvoir vous laisser une partie de sa fortune.

— Il ne m’a rien laissé, monsieur, car on n’a pas trouvé de testament.

— Oh ! pauvre petite, le maréchal a été surpris par l’apoplexie… Allons, espérez, madame ; on doit quelque chose à la fille d’un des chevaliers Bayard de l’Empire.

Mme Marneffe salua gracieusement, et fut aussi fière de son succès que le baron l’était du sien.

— D’où diable vient-elle si matin ? se demanda-t-il en analysant le mouvement onduleux de la robe auquel elle imprimait une grâce peut-être exagérée. Elle a la figure trop fatiguée pour revenir du bain, et son mari l’attend. C’est inexplicable, et cela donne beaucoup à penser.