La Douleur de la princesse

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Les Gammes (vers)
Chez Vanier (pp. 49-54).




LA DOULEUR DE LA PRINCESSE




a Paul Verlaine.



I


Par le jardin royal, en l’arôme des roses,
La Princesse aux yeux pers, sœur nubile des fleurs,
Erre en pleurs au vouloir de ses rêves moroses :


Les mille et mille voix du triomphal matin
Lui murmurent l’amour, et le soleil sommeille
En ses cheveux épars sur son col enfantin.

Un jet d’eau dont la gerbe en perles d’or ruisselle
Parmi les boulingrins aux bordures de buis
S’irise de reflets d’ambre et de rubacelle.

La brise heureuse a ri sous l’osier des taillis,
Et les oiseaux issus des massifs de verdure
Se sont, au bleu des airs, grisés de gazouillis.

Mais ni le brouillard rose et rouge des corolles,
Ni l’eau mirant le ciel ensoleillé d’avril,
Ni les rameaux émus de vivantes paroles,

Ne peuvent divertir la douce déraison
De l’Infante qui va vers la haute terrasse
D’où le regard des rois rôde vers l’horizon.


II


De ses mules de pourpre elle a frôlé les marbres,
Et la voici courbée au rebord des remparts
Où déferle d’en bas la verdure des arbres.

A ses pieds, par les prés et les marais herbeux,
De l’aube à l’angelus sanglotent les sonnailles
Des solennels troupeaux de taureaux et de bœufs.

Sous le soleil de l’est la ligne des montagnes
Ondule en des lueurs d’améthyste et d’azur
Pour mourir au milieu des moissons des campagnes.

Parfois comme le pleur sonore d’un beffroi
L’âme d’un lointain cor s’essore du silence,
Puis s’étouffe soudain sous un souffle d’effroi.

La chaleur s’alourdit. Parmi les piliers grêles

Des frênes et des pins, déjà darde midi :
La brise vocalise au cœur des fleurs si frêles,

Et les feuilles en pleurs soupirent de désir :
Mais morne, ce jour-là, la Princesse s’attarde
A poursuivre le cours de son mauvais plaisir.


III


« Les monts là-bas sont bleus comme un éveil de rêves
Et, ô le cor qui râle en le matin vermeil !
Si pâle est la paresse en la saison des sèves.

Oh ! m’évader des murs de mon divin enfer
Vers les lointains où vont les graves cavalcades
Caracolant au chant des fanfares de fer !

Au fond de la forêt glapit la mâle meute :
J’entends par heurts d’horreur haleter l’hallali,
Et c’est là-bas, là-bas, comme un émoi d’émeute.


Demain, ayant occis sangliers et dix-cors,
Les dames reviendront au trot des haquenées
Dans la gloire des fers, des cuivres et des ors.

Pourquoi dois-je, princesse austère et solitaire,
Mourir ici d’ennui : qui viendra conquérir
Ma main, pour me mener vers l’inconnu mystère !

Où luira-t-il, ton casque, ô chaste chevalier
Que je crois voir venir au vol de la Chimère,
Le bras bardé de bronze et lourd d’un bouclier ! »


IV


Jamais n’éclatera l’écarlate oriflamme
Du céleste sauveur, et jamais le dragon
Ne battra les remparts de ses ailes de flamme.

Mais la Princesse attend toujours, son bleu regard
Perdu dans la poussière impalpable des brumes :

Et la Princesse attend encor, le front hagard.

Pourtant purs sont les cieux, et paisibles les terres ;
La semence mûrit aux ris du renouveau,
Et la nature en rut aspire aux adultères.

Cuirassé d’émeraude et de chrysobéryl
Un paon qui se pavane au bord des balustrades
Exulte à l’estival tumulte de l’avril.

A l’ombre des lauriers et des cerisiers roses
Les tourtereaux rêveurs qu’endort le lourd midi
Roucoulent leur amour aux corolles mi-closes.

Et le long des degrés de porphyre des cours
Tintent les cordes d’or des lentes mandolines
Sous les doigts indolents d’un chœur de troubadours.