La Fée (O. Feuillet)

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La Fée (O. Feuillet)
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 6 (p. 375-401).


LA FÉE


PERSONNAGES

Le comte Henri de COMMINGES, trente-deux ans.

Le vicomte Hector de MAULÉON, trente ans.

Mademoiselle Aurore de KERDIC, soixante ans ; cheveux gris ; un nuage de poudre ; toilette de son âge, mais très soignée.

FRANÇOIS, son domestique ; octogénaire, apparences de la décrépitude ; cheveux et sourcils blancs ; il est en calotte et en bas noirs ; souliers à boucles.

YVONNET, domestique du vicomte ; livrée.


LA SCÈNE SE PASSE DE NOS JOURS, EN BRETAGNE, SUR LA LISIÈRE DE LA FORET DE BROCÉLYANDE.


(Cette forêt est célèbre dans les vieilles légendes bretonnes ; on y montre encore la fontaine de l’enchanteur Merlin.)

CHEZ MADEMOISELLE DE KERDIC.


Un petit salon de campagne. Décor très peu profond. Cheminée à gauche dans un pan coupé. Fenêtre. Au fond, un grand buffet en bois sculpté. À gauche du buffet, la porte d’entrée à deux battans. À droite, une porte plus petite. — Porte latérale à droite. — Au milieu une table. — Guéridon. — Piano.



Scène première.


Le jour baisse. Un flambeau à deux branches brûle sur la cheminée. Au lever du rideau, François allume un autre flambeau placé sur la table. — Le comte de Comminges entre par le fond, à gauche ; il entre brusquement, il est très pâle, il promène rapidement ses regards autour du salon. Apercevant François :



Le Comte.

Ah ! voici enfin un visage ! (Il regarde François qui, à demi courbé, le considère de son côté d’un œil curieux : le comte, pendant toute cette scène et pendant la moitié de la scène suivante, conserve un front soucieux et impassible, ne souriant jamais. (À part). Singulier petit vieillard ! (Haut.) Pardon, monsieur ; puis-je vous demander si vous êtes le propriétaire de cette maisonnette ?


François, grondant ; voix lente et cassée.

Hon ! maisonnette ! — Une habitation entre cour et jardin, avec dépaissance pour deux vaches, boulangerie, colombier, garenne et autres dépendances seigneuriales. Maisonnette ! — Eh ! Seigneur ! Monsieur habite le palais des Tuileries apparemment ?


Le Comte.

Je n’ai pas prétendu vous offenser, monsieur ; êtes-vous le propriétaire de ce petit château ?


François.

Propriétaire !… Non, monsieur, je ne suis pas propriétaire ; je suis domestique… Je suis domestique, pour vous servir, — c’est-à-dire pourvu que cela ne me gêne pas trop, car je suis d’un âge à ne me gêner pour personne, monsieur, hormis pour ma maîtresse.


Le Comte.

C’est trop juste, mon ami. Et votre maîtresse est probablement la dame voilée qui vient d’entrer dans cette maison. J’aurais désiré lui présenter mes excuses ; je crains de l’avoir effrayée. Le hasard me l’a fait rencontrer, à la nuit tombante, dans la forêt voisine, — la forêt de Brocelyande, je crois, — Près de cette fameuse fontaine des Fées… de Merlin… je ne sais comment on l’appelle…


François, se déridant.

La fontaine de Merlin… de l’enchanteur Merlin… Mauvais endroit pour les rencontres, jeune homme. Eh ! eh ! (Il rit en vieillard.)


Le Comte, à part.

Singulier vieillard ! (Haut.) La supposant égarée, j’ai voulu lui offrir mes services…


François.

Ah ! ah ! jeune homme !… Eh ! Seigneur !


Le Comte.

Elle a eu peur, je suppose, et ce malentendu nous a conduits jusqu’ici, elle se sauvant, moi la poursuivant… Pensez-vous qu’elle consente à recevoir mes explications ?


François, très gracieux.

Je le pense, jeune homme ; je m’en flatte. Eh ! eh ! (Il rit en le regardant d’un air d’intelligence et se dirige à droite vers la porte latérale.)


Le Comte, à part.

Ce vieillard se moque-t-il de moi ? Voyons donc. (Haut.) Dites-moi, mon ami, comment s’appelle votre maîtresse ?


François.

Elle s’appelle mademoiselle Aurore de Kerdic, bien qu’on la nomme plus souvent dans le pays la Fée de Brocelyande.


Le Comte.

La fée !… (À part.) Voilà qui est bizarre ! (Haut.) La fée,… dis-tu ?… Et elle est jolie, j’imagine, en cette qualité ?


François.

Oh ! charmante, monsieur, — du moins à mes yeux.


Le Comte.

Elle est jeune, n’est-ce pas ?


François.

Oui, monsieur, elle est jeune, du moins relativement.


Le Comte.

Relativement… à quoi ?


François.

Relativement à moi.


Le Comte.

Mais tu as au moins cent ans, toi ?


François.

Soixante et dix-neuf seulement, monsieur, vienne la Noël.


Le Comte.

Et ta maîtresse se trouve avoir à ce compte ?…


François, gracieusement.

Cinquante-neuf ans, monsieur, viennent les roses.


Le Comte, vivement, mais avec gravité.

Il est inutile de la déranger, mon ami. Toutes réflexions faites, elle n’a déjà que trop souffert de mon importunité. (À part, descendant un peu la scène.) Est-ce une mystification ? est-ce un méchant caprice du hasard qui m’a conduit en présence de ce vieillard idiot et d’une vieille fille de province à demi folle probablement… Peu m’importe !… Je ne me donnerai pas l’ennui de pénétrer ce mystère… Ce qu’il y a de certain, c’est que je ne porterai pas plus loin le fardeau d’une existence odieuse… Elle ne tenait plus depuis trois mois qu’à un fil… — la curiosité… Le voilà rompu ;… tout est dit. (À François, lui donnant de l’argent.) Mon bonhomme, prends ceci ; prends, — et adieu. (Il fait un pas et se retourne.) Dis-moi… (À part.) Oui, l’idée me plaît… (Haut.) Cette fontaine de Merlin est-elle profonde, que l’on sache ?


François, le regardant en dessous.

Assez pour qu’un chien s’y noie.


Le Comte, fixant sur lui un regard attentif.

Que veux-tu dire ?


François, son accent de vieillard se marque d’une nuance de fermeté dans cette fin de scène.

Qu’un chrétien qui se noie ne vaut pas mieux qu’un chien.


Le Comte, violemment.

Comment sais-tu que je veux me noyer ? Tu es aposté… tu es payé pour me dire cela !…


François.

Vous vous parlez tout haut à vous-même : il ne faut pas être sorcier pour deviner vos projets… Eh ! Seigneur ! on a bien raison de le dire : chaque temps a ses mœurs… Le grand-père et le père de monsieur se sont fait tuer sur quelque champ de bataille — pour leur pays, — et monsieur va se noyer dans une mare, — pour son plaisir… Voilà ce qu’ils appellent le progrès… eh ! eh !


Le Comte, menaçant.

Misérable vieillard !


François.

Eh ! oui, sans doute, je suis un misérable vieillard,… un misérable vieillard qui a eu dans sa longue carrière plus d’une belle occasion de maudire l’existence et de jeter sa défroque sur la route, — mais qui n’en a jamais eu la pensée, monsieur, parce que, s’il a manqué de pain quelquefois, il n’a jamais manqué de cœur.


Le Comte.

Drôle !… Qui es-tu ? Qui t’a payé, encore une fois, pour me parler ainsi ? Mais tu n’es qu’un agent subalterne dans l’intrigue qui m’enveloppe,… ce n’est pas à toi que je m’en prendrai ;… j’irai jusqu’aux machinateurs de cette outrageante comédie ;… ils sauront qu’il en peut coûter cher de rire à mes dépens… Où est la maîtresse ?… Maintenant je veux la voir !…


François.

La voici, jeune homme. (La porte latérale s’ouvre ; mademoiselle de Kerdic paraît.)



Scène II.

Les mêmes, MADEMOISELLE DE KERDIC, s’arrêtant, à peine entrée.


Le Comte, d’un ton brusque.

Ah ! c’est bien… Madame, ou mademoiselle… (Il fait violemment deux pas vers elle, et s’arrête tout à coup, comme frappé de la distinction et de la dignité que révèlent les traits et la tenue de la veille ; il s’incline.)


Mademoiselle de Kerdic.

Que veut monsieur, François ?


François.

Mademoiselle, il veut se noyer.


Mademoiselle de Kerdic, d’un ton naturel et digne.

Qu’est-ce que c’est donc ? (Le comte les regarde tour à tour avec un mélange d’embarras et de surprise soupçonneuse.) Monsieur, une fois rentrée chez moi, j’espérais être à l’abri d’une persécution… vraiment inexplicable. J’ai beau rappeler mes souvenirs, je ne vous connais pas. Que me voulez-vous ?


Le Comte.

Mademoiselle, je ne puis concevoir… Il est impossible… (Il la regarde encore.)


Mademoiselle de Kerdic.

Votre extérieur, monsieur, semble annoncer un homme dont l’esprit est sain, et cependant…


Le Comte, très poli.

Ma conduite est aussi folle qu’inconvenante, n’est-il pas vrai ? Mais veuillez me croire sur parole, mademoiselle, les circonstances singulières dont je suis le jouet justifient ce qui vous paraît être le plus inexcusable dans mes procédés. — Il m’a suffi, au reste, de vous voir en face un seul instant pour être assuré qu’une personne comme vous n’a jamais trempé dans une intrigue, — et pour regretter amèrement l’indiscrétion obstinée — dont je me suis rendu coupable envers vous.


Mademoiselle de Kerdic, souriant légèrement.

Je crois, en effet, qu’il vous a suffi de me voir en face pour éprouver un sincère regret de votre poursuite : bien des femmes, même de mon âge, monsieur, vous pardonneraient plus difficilement peut-être votre contrition d’à présent — que votre offense de tout à l’heure… Quant à moi, Dieu merci, je vous pardonne de grand cœur l’une et l’autre…


Le Comte.

Mademoiselle, vous me faites sérieusement injure, si vous croyez avoir été en butte à la galanterie banale d’un fat… Je suis, comme j’ai l’honneur de vous le dire, le jouet de circonstances vraiment extraordinaires au dernier point, et…


Mademoiselle de Kerdic.

Il suffit, monsieur : chacun a ses affaires. — Mais enfin, quel qu’en soit le motif, vous avez fait une course forcée ; voulez-vous vous reposer un peu ?


Le Comte.

Oh ! je me garderai bien de vous gêner davantage.


Mademoiselle de Kerdic.

Vous ne me gênez pas,… au contraire ; on aime à voir de près, quand on est rassuré, les objets de son effroi, et j’avoue que vous m’avez fait grand’peur dans ce bois ; restez donc,… à moins que les rôles ne soient changés, et que ce ne soit moi maintenant qui vous…


Le Comte, avec un geste poli.

Permettez-moi du moins de me présenter à vous plus régulièrement : je me nomme le comte Henri de Comminges.


Mademoiselle de Kerdic.

Asseyez-vous donc, monsieur de Comminges. (Elle lui montre un fauteuil près de la cheminée, et s’assoit de son côté. — François, depuis l’entrée de sa maîtresse, suit la conversation avec un intérêt souriant ; il conserve en général cette attitude et cette physionomie pendant toute la pièce ; seulement, chaque fois que ses services sont réclamés, il sort de son extase et devient sombre.) Mais nous n’avons plus de feu, François, on gèle ici, mon ami, tu entends ?


François, soucieux.

On gèle,… on gèle… (Il s’approche de la cheminée, et se courbe préalablement pour attiser le feu.) Qu’est-ce que vous direz donc quand vous aurez mon âge ?… Eh ! Seigneur, si vous étiez forcée d’allumer le feu pour les autres, vous ne gèleriez pas tant.


Mademoiselle de Kerdic, avec douceur.

Allons, tais-toi. (Au comte.) Vous n’êtes pas de ce pays, monsieur ?


Le Comte.

Non, mademoiselle : j’habite Paris. Je n’étais même jamais venu en Bretagne.


François, agenouillé devant le feu.

Du bois vert, avec ça… Je vous l’avais bien dit qu’il ne serait jamais sec pour l’hiver, votre bois ;… mais, quand on est le maître, on a toujours raison, — et puis, après ça, on gèle,… eh ! Seigneur, voilà !


Mademoiselle de Kerdic, tranquillement.

Vous devenez terrible, François ! — Je vous demande pardon pour lui, monsieur de Comminges, c’est un vieux serviteur. (À François.) Voyons, ôte-toi de là… Je vais vous faire bon feu,… un peu de patience. (Elle se lève.)


Le Comte, se levant, sans se dérider encore.

Souffrez que je vous épargne ce soin, mademoiselle.


Mademoiselle de Kerdic.

Non, vraiment… Vous n’êtes pas habitué à ces détails de ménage…


Le Comte.

Je vous en prie… à la guerre comme à la guerre… (Il se met à genoux gravement et accommode le feu.)


Mademoiselle de Kerdic, assise.

Ainsi, monsieur, vous n’étiez jamais venu dans notre pays ? Puisque vous aviez le désir de visiter la Bretagne, permettez-moi de vous dire que vous avez mal choisi votre saison ; la Bretagne, en plein hiver, offre de faibles agrémens aux touristes.


Le Comte, toujours agenouillé.

Mon Dieu ! mademoiselle, je ne suis pas un touriste ; je n’ai pas choisi ma saison, et je n’éprouvais aucun désir de visiter la Bretagne… Vous avez des soufflets ? — Fort bien,… Pardon. — Non,… des circonstances mystérieuses, et qui ne sont pas sans une nuance de ridicule, m’ont seules déterminé à ce voyage, auquel j’étais d’autant plus loin de penser, que j’en méditais un beaucoup plus sérieux… et plus lointain.


Mademoiselle de Kerdic, simplement.

Dans le Nouveau-Monde ?


Le Comte, légèrement en se rasseyant.

Oui, dans un monde tout à fait nouveau… (Changeant de ton.) Mais je suis honteux de vous entretenir si longtemps de ce qui me concerne… Vous habitez, mademoiselle, un pays d’un aspect poétique… J’ai eu l’honneur de vous rencontrer, si je ne me trompe, dans un lieu que d’antiques légendes ont rendu populaire… Cette forêt de Brocelyande,… cette fontaine de Merlin, ont joué autrefois un grand rôle dans votre mythologie nationale.


Mademoiselle de Kerdic, souriante et doucement ironique : c’est son accent ordinaire.

En effet, monsieur, cela nous compose même un voisinage assez incommode. Nous ne pouvons nous attarder dans les environs, mon vieux François et moi, sans nous exposer à d’étranges mortifications… La superstition locale, aidée du crépuscule, nous prête une teinte merveilleuse qui, en général, fait fuir les passans… Il est vrai (saluant) qu’elle les attire quelquefois, ce qui forme une agréable compensation.


Le Comte, la regardant fixement.

Vous connaissez mon aventure, mademoiselle ?


Mademoiselle de Kerdic.

Je ne connais pas votre aventure, monsieur, et j’ajoute que je n’éprouve pas un désir très particulier de la connaître : mais il est évident, quelque peine que j’aie à concilier cette idée avec la parfaite raison dont vous me semblez doué, il est évident que vous avez cru suivre en ma personne je ne sais quelle apparition surnaturelle,… une fée sans doute… Hélas ! monsieur, pourquoi n’était-ce qu’une illusion ? Vous ne le déplorez pas plus amèrement que moi… Les fées rajeunissaient.


Le Comte, souriant.

Mon Dieu, mademoiselle, je ne suis ni d’un caractère ni dans une situation à débiter des fadeurs ; vous pouvez donc me croire sincère lorsque je vous déclare que plus je vous vois et plus je vous entends…


François, s’avançant.

L’heure du dîner de mademoiselle est sonnée.


Mademoiselle de Kerdic.

Ah ! François, ce n’est pas bien. Vous êtes indiscret envers monsieur le comte et cruel envers moi… À mon âge, un compliment perdu ne se retrouve pas…


Le Comte, qui s’est levé.

Mille pardons, mademoiselle,… je me retire ;… (riant) mais vous n’y perdrez rien… Je voulais dire, mademoiselle, que vous me forcez de reconnaître une vérité dont j’avais douté jusqu’ici… C’est qu’il y a pour certaines femmes une jeunesse éternelle, qui se nomme la grâce… (Il la salue.)


Mademoiselle de Kerdic, riant.

Avez-vous faim, monsieur le comte ?


Le Comte.

Moi, mademoiselle ? Hélas ! je n’ai jamais faim.


Mademoiselle de Kerdic.

Tant mieux. Je n’hésite plus à vous proposer de partager un dîner d’ermite. Mets deux couverts, François. (François, une serviette sur le bras, a déjà posé une nappe sur la table qui tient le milieu de la pièce. Il paraît satisfait de ce qu’il entend ; tout en essuyant une assiette, il s’est laissé glisser sur un siège, et suit la conversation en applaudissant de la tête.)


Le Comte.

Je ne sais véritablement, mademoiselle, comment vous remercier d’un accueil si obligeant et si peu mérité.


Mademoiselle de Kerdic.

Ne m’en remerciez donc pas, d’autant plus qu’il entre, je vous l’avoue, un grain de curiosité dans ma politesse… Eh bien ! François, est-ce que tu dors, mon ami ?


François se lève d’un air soucieux ; il va prendre, en grondant, des assiettes et des verres dans le buffet.

Eh ! Seigneur,… il est triste, à mon âge, de ne pouvoir goûter une minute de repos… (Le comte dépose dans un coin son chapeau, sa canne et son paletot, comme un homme qui s’installe… François, appuyé des deux mains sur la table, poursuit :) Il faut convenir que les riches sont heureux !


Mademoiselle de Kerdic.

Que veux-tu dire, voyons ? Explique-toi.


François.

Mademoiselle oublie que je ne suis pas, comme elle, au printemps de la vie ; il ne faut pas exiger d’un octogénaire la force d’un porte-faix et la vivacité d’un page.


Mademoiselle de Kerdic.

Tu as raison, va. Laisse-moi finir ta besogne ici, et va-t’en voir si tout est prêt en bas. Va doucement, surtout.


François.

Oui, mademoiselle. Soyez tranquille. (Près de sortir, il se retourne et ajoute :) Soyez sages, jeunes gens ! (Il sort.)



Scène III.

MADEMOISELLE DE KERDIC, LE COMTE. (Ils rient tous deux.)


Mademoiselle de Kerdic.

Je suis une heureuse vieille, comme vous voyez, monsieur de Comminges : j’ai certainement sous les yeux un miroir qui s’obstine à me rendre mes quinze ans… Mais, voyons, quitte à choquer la délicatesse de vos mœurs, il faut, si nous voulons dîner, que j’achève de mettre ce couvert moi-même… (Elle va au buffet.)


Le Comte.

Mademoiselle, daignez au moins agréer mes services.


Mademoiselle de Kerdic, gaiement.

Volontiers… eh bien ! portez ça. (Elle lui donne des assiettes, des cristaux, etc.)


Le Comte, allant et venant du buffet à la table, gaiment.

Mais, par Dieu, à quoi vous sert ce vieux domestique-là ?


Mademoiselle de Kerdic.

Vous voyez bien qu’il ne me sert pas.


Le Comte, même jeu.

Sans doute ; mais alors pourquoi le gardez-vous ? car enfin il tient autant de place qu’un bon.


Mademoiselle de Kerdic.

Et même davantage, je vous assure ; mais je le garde, monsieur, d’abord parce que s’il me sert mal, il a bien servi mon père, et ensuite afin de tenir en haleine chez moi certaines vertus chrétiennes disposées à sommeiller, comme la patience et l’humilité.


Le Comte.

Oh ! je n’ai plus rien à dire.


Mademoiselle de Kerdic.

Je le crois. (Elle examine le couvert.) Comment ! mais vous avez fait tout ça très bien. — Je vous remercie. (Le comte place des sièges des deux côtés de la table ; François rentre, portant divers plats sur un plateau.)



Scène IV.

Les mêmes, FRANÇOIS. (Il fait le service pendant le dîner, sortant par intervalle, changeant les assiettes, etc.)


Mademoiselle de Kerdic.

Tenez, asseyez-vous là. Vous avez bien gagné votre dîner.


Le Comte, s’asseyant.

Eh bien ! mademoiselle, je vous proteste que je me sens une pointe d’appétit, ce qui ne m’était pas arrivé depuis un temps immémorial.


Mademoiselle de Kerdic.

Vous n’aviez peut-être jamais autant travaillé ? (Elle le sert ; petite cérémonies de table.)


Le Comte, dont la gaieté persiste.

Vous avez prononcé tout à l’heure le mot de curiosité, mademoiselle : excusez la mienne. C’est un miracle surprenant que de trouver en cette Thébaïde sauvage une personne qui semble si bien faite pour apprécier tous les charmes de la vie civilisée (s’inclinant) et pour y ajouter… (Mademoiselle de Kerdic s’incline.) Vous ne vivez pas toujours dans cette solitude ?


Mademoiselle de Kerdic.

Monsieur, je n’occupe cette maison que depuis quelques mois depuis la perte d’une personne bien chère ; mais en y venant, je n’ai fait que changer de retraite,… j’ai presque toujours vécu loin du monde… Un peu de pâté chaud, monsieur de Comminges ?


Le Comte.

Fort peu, je vous prie.


Mademoiselle de Kerdic.

Mais vous parliez de miracle, monsieur le comte,… il n’en est pas de plus inouï que de rencontrer,… un mardi,… jour d’Italiens,… dans les neiges de ce désert breton,… un jeune homme qui semble si bien fait pour goûter les plus exquis raffinemens de l’existence parisienne (saluant) et pour les relever encore de sa personne.


Le Comte, après s’être incliné, avec un soupir.

Mon Dieu ! mademoiselle, je sens que je vous dois mon histoire… c’est la seule explication honorable que je vous puisse donner de ma conduite,… et cependant il m’en coûte de chasser si vite le sourire que je sentais sur mes lèvres pour la première fois depuis des années… (Il la regarde.) Je ne sais par quelle singulière puissance vous l’y aviez rappelé. — Pour vous dire tout en un mot, je suis un homme malheureux, mademoiselle.


Mademoiselle de Kerdic, avec un ton de compassion légèrement ironique.

Vraiment ? — Un peu de bécassine, monsieur le comte… (Insistant plaintivement.) La bécassine est un oiseau triste…


Le Comte.

Pas plus que moi, je vous le garantis. — Oui, je suis malheureux, et voici pourquoi : — Lancé fort jeune dans le tourbillon de la vie parisienne… (Il hésite.) Mademoiselle, vos oreilles sont peut-être mal habituées à de si frivoles récits ?


Mademoiselle de Kerdic.

Oh ! je suis d’un âge à tout entendre… Au reste je puis, je crois, dès le début, présumer la nature de vos confidences, et vous en épargner les chapitres les plus épineux… Après avoir poursuivi de salon en salon, — peut-être de boudoir en boudoir, — et qui sait même ? de coulisse en coulisse… tous les enchantemens que peut concevoir en ce monde un homme jeune, riche… et d’assez bonne mine, vous vous êtes lassé d’une existence, — si bien remplie cependant, — et vous allez vous faire trappiste… Est-ce cela ?


Le Comte, étonné.

C’est de la divination… Oui, mademoiselle, c’est à fort peu près cela, — sauf le dénoûment ! car ma lassitude et mon dégoût en sont venus à ce point, que la porte d’un cloître ne me semblerait pas, entre la vie et moi, une barrière suffisante.


Mademoiselle de Kerdic, simplement.

Ah ! c’est d’un bon suicide, en ce cas, qu’il s’agit ?… Encore cet aileron, monsieur de Comminges ?


Le Comte.

Je suis confus, mademoiselle… Je mange comme un cannibale… Oui, mademoiselle, j’ai l’intention de quitter la vie : je n’en fais ni parade, ni mystère… Dès longtemps je penchais vers cette extrémité, lorsqu’il y a dix-huit mois un remords poignant est venu doubler mon fardeau, et précipiter sans doute ma résolution.


Mademoiselle de Kerdic.

Un remords, monsieur ?


Le Comte.

Un remords qui du moins échappera à votre aimable ironie… (Il cesse de manger.) Tandis que je menais à Paris l’espèce d’existence… que vous venez d’esquisser,… ma mère, — une femme qui eût été digne d’être connue de vous, mademoiselle, — ma mère habitait, au fond de l’Auvergne, notre vieux château de famille… Je l’aimais, bien que j’aie l’amertume de penser qu’elle en a pu douter… Oui, malgré les apparences, — et au milieu des dissipations sans trêve qui dévoraient ma vie, — je l’aimais d’une pieuse tendresse… Vainement, pendant dix ans, je la suppliai de venir demeurer près de moi…


Mademoiselle de Kerdic.

Et que n’alliez-vous la rejoindre ?


Le Comte.

Vous l’avouerai-je ?… je ne trouvai pas dans mon lâche cœur la force de rompre le lien des habitudes parisiennes, qui m’enchaînait de toutes parts… Ma mère, à plusieurs reprises, daigna traverser la France pour embrasser son enfant ingrat ;… mais, dans ces dernières années, la vieillesse et la maladie lui avaient interdit cette consolation… Elle m’appelait près d’elle avec instances… Certainement, je serais parti… mais ma pauvre mère, en m’attirant d’une main, me repoussait de l’autre, sans s’en douter… Elle désirait me marier, près d’elle, à je ne sais quelle provinciale… Ses lettres étaient pleines de ce projet, qui me consternait profondément.


Mademoiselle de Kerdic.

Cela se conçoit.


Le Comte.

Ma mère me paraissait si follement éprise de son choix et de sa chimère, que je n’osais lui envoyer un refus positif… Le lui porter moi-même, ne la revoir que pour anéantir du premier mot ses plus chères espérances, je pouvais encore moins m’y décider… J’hésitais donc de jour en jour… (Sa voix s’altère.) J’hésitai trop longtemps… Je la perdis… (Il se lève en se mordant les lèvres, et fait quelques pas dans la chambre. Revenant s’asseoir, après un silence.) Excusez-moi. (D’un ton indifférent.) Vous comprenez bien, mademoiselle, que de telles circonstances n’étaient point de nature à me réconcilier avec la vie.


Mademoiselle de Kerdic.

Je vous demande pardon, je le comprends mal… Je ne sache pas que pour avoir manqué à un devoir, on soit dispensé de tous les autres. (Souriant.) Mais… enfin ?


Le Comte.

Enfin… mon découragement s’accrut. Je me trouvai comme scellé dans un ennui de plomb, n’ayant plus un désir, une espérance, un sourire, et voyant passer les plus vives séductions de ma jeunesse avec une glaciale insouciance. Ma santé même s’altéra ; je ne connus plus ni l’appétit, ni le sommeil… Je craignais que la folie ne fût au bout de cette mort éveillée… Bref, après quelques luttes intérieures, je pris le parti, — désormais immuable, — de briser ma coupe vide et de mourir tout à fait.


Mademoiselle de Kerdic.

Assurément vous en êtes le maître ;… mais tout cela ne me dit pas en vertu de quelle fantaisie vous avez choisi la Bretagne pour théâtre de cet événement tragique ?


Le Comte.

Permettez, j’y arrive… La fantaisie n’y fut pour rien. (François a posé sur un guéridon, près de la cheminée, un plateau et des tasses ; il sort ensuite.)


Mademoiselle de Kerdic, se levant.

Vous prenez du café, n’est-ce pas ?


Le Comte.

Volontiers, mademoiselle… (Il s’approche du feu.) Il y a aujourd’hui trois mois et un jour, mademoiselle, j’avais réuni quelques camarades dans un petit salon de restaurant. C’était un dîner d’adieu. Je ne le leur cachai pas. On essaya de combattre mon dessein par divers argumens plus ou moins spécieux… Mais je vais vous initier, mademoiselle, à des propos de jeunes gens !


Mademoiselle de Kerdic.

Allez… allez…


Le Comte.

Quoi ! me dit-on, tu veux mourir ! Ta main, ta lèvre, ton cœur, sont-ils donc flétris par la vieillesse ? N’y a-t-il plus de fleurs… n’y a-t-il plus de femmes sur la terre ? — Non, il n’y en a plus pour moi, répondis-je… Je ne vois plus et ne conçois plus même, sous le soleil, une fleur qui puisse attirer ma main,… un amour qui puisse tenter mon cœur. Fleurs et femmes n’ont plus pour moi qu’un seul et même parfum, devenu banal et fastidieux à force d’uniformité… Toutes me paraissent se ressembler entre elles au point que je les confonds désormais dans une commune indifférence… Bref… il n’y a plus qu’une femme sur la terre,… et je ne l’aime pas.


Mademoiselle de Kerdic.

Fort gracieux pour nous, tout cela…


Le Comte.

Je n’avais pas l’honneur de vous connaître, remarquez-le bien… Enfin, ajoutai-je, j’en suis là, mes amis : il est donc clair que je ne puis plus vivre.


Mademoiselle de Kerdic.

C’était clair en effet, attendu que la vie n’a d’autre fin, évidemment, que de cueillir les fleurs et d’aimer les dames… Un peu de sucre, monsieur de Comminges ?… et au bout de tout cela, vous ne vous tuâtes point, décidément ?


Le Comte, se récriant vivement, avec beaucoup de sérieux.

Pardon ! c’est-à-dire, je demeurai inébranlable dans ma résolution, et je l’aurais exécutée dès le lendemain, si cette soirée n’eût eu des suites tout à fait imprévues…


Mademoiselle de Kerdic.

Ah !


Le Comte.

Dans cette suprême expansion des adieux, j’avais osé confier à mes amis une bizarre pensée qui tourmentait parfois mon esprit, et qui touchait à la démence… Je songeais souvent en effet que j’aurais voulu vivre au temps de ces heureuses superstitions qui permettaient aux hommes l’espoir d’un amour surnaturel,… au temps des dieux et des nymphes,… des génies et des fées. (Il s’exalte.) Je sentais qu’alors je me serais rattaché à l’existence par l’ardente ambition d’une de ces rencontres mystérieuses,… d’une de ces liaisons enchantées qui charmèrent tour à tour les jeunes bergers de la Fable et les jeunes chasseurs des légendes… Oui,… une fée seule eût été capable encore de me faire espérer, aimer et vivre ! Je sentais que mon cœur, assouvi d’amour terrestre, pouvait se ranimer et palpiter encore sous un de ces regards étranges et plus qu’humains, au froissement de ces robes de vapeur, au contact de ces mains immortelles.


Mademoiselle de Kerdic.

Mais c’est de la folie !


Le Comte, froidement.

Je vous l’ai dit. — Le lendemain, dans la matinée, comme j’achevais d’écrire mes dernières dispositions, un inconnu remettait chez moi ce billet parfumé. (Il tire de son sein un billet qu’il donne à mademoiselle de Kerdic. — François est rentré en scène, et écoute.)


Mademoiselle de Kerdic.

Voyons donc. (Elle lit.) « Mortel, tu te crois un fou parmi les sages, et tu es un sage parmi les fous. Entre la terre et le ciel, il est une région intermédiaire peuplée d’êtres supérieurs à l’homme, inférieurs à la divinité. Je suis un de ces êtres. Je suis une fée. Tes secrets hommages m’ont touchée. Mon destin m’appelle loin d’ici. Mais de ce jour en trois mois, à la naissance du crépuscule, trouve-toi seul, si tu en as le courage, dans la vieille forêt armoricaine de Brocelyande, près de la fontaine de Merlin. J’y serai. » (En achevant cette lecture, mademoiselle de Kerdic sourit. François fait entendre un ricanement singulier. Le comte les regarde. Mademoiselle de Kerdic reprend :) Mais c’était une mystification manifeste ! (François se retire.)


Le Comte.

Je n’en doutai pas plus que vous, mademoiselle, et cependant… telle fut la curieuse faiblesse de mon esprit, que j’attendis, et que me voici.


Mademoiselle de Kerdic.

Et êtes-vous venu seul à ce rendez-vous redoutable ?


Le Comte.

C’était mon dessein ; mais un de mes amis, seul confident de ce mystère, le vicomte Hector de Mauléon, mauvaise tête et brave cœur, a voulu m’accompagner jusqu’à la lisière du bois. Il a d’ailleurs à son service un garçon né dans ce pays, qui devait nous tenir lieu de guide et d’interprète, et qui n’a fait que nous impatienter par sa poltronnerie superstitieuse. Je les ai laissés dans ma voiture ; mais, déterminé comme je l’étais à ne sortir en aucun cas de cette forêt, j’ai fait promettre au vicomte de quitter la place après une heure d’attente. Je suppose donc qu’il est déjà loin… Et maintenant, mademoiselle, me pardonnerez-vous l’importunité ridicule dont je vous ai rendue victime ?


Mademoiselle de Kerdic.

Ainsi j’avais deviné !… vous m’avez prise pour une fée… mais après tout, pourquoi pas ? L’histoire nous dit que les fées se plaisaient à revêtir, dans leurs rencontres amoureuses, un âge et un costume peu avantageux… vous devez me remercier de vous avoir du moins épargné les haillons…


Le Comte.

Vous allez rire, mademoiselle ;… mais en vérité, depuis que je suis chez vous, votre personne, votre langage, si parfaitement inattendus au fond des bois, certains détails singuliers de votre intérieur, et enfin je ne sais quel prestige inexplicable dont je me sens comme enveloppé en votre présence, tout cela m’a fait me demander vingt fois si je n’étais pas dans le domaine de la légende — ou du moins de la vision.


Mademoiselle de Kerdic, avec un sourire équivoque.

Vraiment !

(François entre.)



Scène V.

Les mêmes, FRANÇOIS.


François.

On vient en toute hâte chercher mademoiselle de la part du pauvre Kado, ce vieux bûcheron que mademoiselle est allée visiter ce matin… Il est bien mal, mademoiselle.


Mademoiselle de Kerdic.

Comment, bien mal ?


François.

Il est repris du tremblement, et la tête n’y est plus, à ce que dit sa petite Marie.


Mademoiselle de Kerdic.

Oh ! c’est un accès que j’attendais : je vais couper cela.


Le Comte.

Comment ! vous êtes donc médecin, mademoiselle ?


Mademoiselle de Kerdic.

Est-ce que les fées n’ont pas été, de tout temps, versées dans la connaissance des simples ? — Écoute, François, je te vais donner une potion, avec des instructions par écrit… Tu vas y aller.


François.

Eh ! Seigneur ! mademoiselle veut donc qu’on m’enterre demain ? Je ne ferais pas quinze pas dehors sans être assommé par la grêle ou emporté par l’ouragan… Écoutez donc le vacarme,… de la neige, du vent et du tonnerre tout à la fois… C’est comme qui dirait un bouleversement de la nature.


Mademoiselle de Kerdic, qui est allée à la fenêtre.

Il est certain que le temps ne paraît pas beau… Tu as raison, mon ami,… il ne faut pas que tu sortes ;… à ton âge, ce ne serait pas prudent… (Elle réfléchit.) J’y enverrais bien la vieille Marthe, mais elle est trop bête… Je vais y aller, moi, tout bonnement… Vous voudrez bien m’excuser, monsieur de Comminges, n’est-ce pas ? (Elle prend dans un tiroir de sa chiffonnière une fiole et un papier.)


Le Comte.

Mais, mademoiselle, ne puis-je vous rendre ce petit service ?


Mademoiselle de Kerdic.

Vous ! ô grand Dieu ! (François sort.)


Le Comte.

Je vous jure que vous m’en rendrez un véritable à moi-même en me fournissant une occasion de vous être agréable,… car je succombe sous le poids de ma reconnaissance… Voyons, est-il donc si difficile d’administrer cette potion ?


Mademoiselle de Kerdic.

Vous y tenez ! Sérieusement ?


Le Comte.

Je vous l’atteste.


Mademoiselle de Kerdic, après un peu d’hésitation.

Eh bien ! soit ! — Rien n’est plus facile. Voici la potion (Elle lui donne la fiole et le papier), et voici la manière de s’en servir. Malheureusement aucun de ces pauvres gens ne sait lire. Vous leur expliquerez ce qu’il y a à faire. — François va vous conduire jusqu’à la petite porte de mon jardin ; vous trouverez là un sentier qui vous mènera directement à la chaumière du malade : c’est un bûcheron nommé Kado… Il n’y a pas de fée sans bûcheron, vous savez… François !… Eh bien ! où est-il ?


François, rentrant avec une lanterne allumée et un grand manteau.

Tenez, monsieur,… prenez ça, — ou jamais vous ne vous en tirerez vivant…


Le Comte.

Merci bien, mon bonhomme. (Il prend la lanterne et se couvre du grand manteau. — À part, se voyant dans la glace :) Me voilà bien équipé ;… je ressemble à Diogène ! Allons, partons !


Mademoiselle de Kerdic.

Vous reviendrez ?


François.

Parbleu ! ne faut-il pas qu’il rapporte notre manteau et notre lanterne ?


Le Comte.

Oui, certainement… je reviendrai vous faire mes adieux. (Il sort avec François par la petite porte qui s’ouvre à gauche du buffet.)



Scène VI.

MADEMOISELLE DE KERDIC, seule un instant ; — puis HECTOR DE MAULEON, YVONNET, FRANÇOIS.


Mademoiselle de Kerdic, pensive.

Il faudrait être, je le crains, plus qu’une fée… Il faudrait être un ange même du Seigneur pour retirer un homme d’un si profond abîme… (On entend des coups violens frappés du dehors contre la porte de la maison.) Quel est ce bruit ? (Les coups se répètent.) C’est à ma porte ? Qui peut venir à cette heure ? (Elle a entr’ouvert la grande porte du fond et prête l’oreille ; on entend des bruits de voix.) Le vicomte de Mauléon !… Ah ! cet ami dont il me parlait… Faites monter, Marthe. (Elle prend un ouvrage de tapisserie et s’assoit. Entre Hector, suivi d’Yvonnet ; Hector est en costume de chasse et porte deux pistolets passés dans sa ceinture ; Yvonnet se tient un peu en arrière et paraît intimidé ; tous deux promènent un regard curieux autour du salon ; mademoiselle de Kerdic, qui s’est levée pour rendre à Hector son salut, reste debout et continue de travailler à sa tapisserie, tout en parlant.)


Hector.

Madame, je suis un peu confus de forcer votre porte ; mais un devoir impérieux m’y a contraint. — Madame, je me nomme…


Mademoiselle de Kerdic.

Le vicomte Hector de Mauléon, je pense ?


Yvonnet, qui se trouble de plus en plus, le tirant par la manche.

Elle sait votre nom, monsieur !


Hector.

Oui, madame, je me nomme Hector, et j’ai le malheur, je vous en demande pardon, de rappeler, par les côtés les plus fâcheux de son caractère, mon illustre et bouillant homonyme.


Mademoiselle de Kerdic, gravement.

Le fils de Priam ? — Jeune homme un peu emporté, mais au fond excellent.


Hector.

Vous l’avez peut-être connu, madame ?


Mademoiselle de Kerdic.

Peut-être.


Hector.

En ce cas, madame, il y a fort à parier que vous n’ignorez pas le genre d’intérêt qui m’amène ici.


Mademoiselle de Kerdic.

Fort possible en effet.


Hector.

Quoi qu’il en soit, je vais vous le dire.


Yvonnet, à demi-voix.

C’est bien inutile, allez, monsieur.


Hector.

Veux-tu te taire, toi ?


Yvonnet.

Vous n’en serez pas le bon marchand, monsieur, croyez-moi. Je suis Bas-Breton de naissance, et je suis ferré à glace sur ces histoires-là… Monsieur, je vous en prie, là, raisonnons un peu ensemble… Je ne manque pas d’instruction, monsieur, tel que vous me voyez, et si ce n’est la lecture et l’écriture à quoi je n’ai jamais pu mordre…


Hector.

Animal !


Yvonnet.

Sérieusement, monsieur, en conscience, j’ai remarqué une chose très importante. (Il le tire un peu à l’écart.) Monsieur, il y a deux espèces de phénomènes dans la nature, ceux qui sont naturels, — et ceux qui ne sont pas naturels (Impatience d’Hector.) Eh bien ! monsieur, tout ce que nous voyons ce soir n’est pas naturel. Cette sombre forêt, cette tempête effroyable, cette maison isolée, — cette dame majestueuse qui fait tranquillement de la tapisserie, — tenez, regardez comme ses yeux brillent, monsieur !… À son âge, est-ce naturel, je vous le demande ?… D’où je conclus…


Hector.

Si tu ajoutes un mot, je te vais jeter par la fenêtre, et ce sera un phénomène naturel, celui-là. — Veuillez m’excuser, madame : je reprends. Un ami à moi, le meilleur de mes amis…


Mademoiselle de Kerdic.

Monsieur Henri de Comminges ?


Hector.

Oui, madame. (Sur ces entrefaites, François est rentré sans bruit par la petite porte du fond et est venu se placer discrètement à côté d’Yvonnet.)


Yvonnet, l’apercevant.

Monsieur,… monsieur,… regardez celui-là,… si ce n’est pas le vieux Merlin en personne, que je meure !… Croyez-moi, monsieur, je suis Bas-Breton de naissance, je vous en donne ma parole d’honneur… Remarquez, monsieur, qu’il a toutes ses dents… À son âge, ça n’est pas…


Hector.

Morbleu ! drôle, te tairas-tu ? Va-t’en, si tu as peur !


Mademoiselle de Kerdic.

Rassurez-vous, mon ami ; ne voyez-vous pas que votre maître porte tout un arsenal à sa ceinture ?… Et à ce propos, monsieur de Mauléon, — daignez excuser une provinciale peu au fait du bel usage ; — mais est-ce là le costume adopté maintenant à Paris pour emporter d’assaut les boudoirs et les cœurs ?… C’est commode ;… cela simplifie les procédés…


François, de sa voix décrépite.

Eh ! eh ! C’est cavalier ! (Il remonte un peu le théâtre. Hector les regarde avec surprise.)


Yvonnet.

Ils se moquent des armes à feu, monsieur… Je les connais, vous dis-je ;… je suis né, moi, dans le pays des sorciers et des fées.


François, au fond, d’une voix mâle, en pliant une serviette.

Vous y êtes.


Hector, se retournant vivement.

Qui a parlé ? (Mademoiselle de Kerdic travaille tranquillement.)


Yvonnet.

Monsieur, allons-nous-en, — ou ma tête va en craquer.


Hector, s’échauffant.

Stupide poltron ! — Je ne serai point dupe, madame, de puériles jongleries. Je ne partirai pas sans avoir revu sain et sauf un ami qui m’est cher… Je sais qu’il est entré dans cette maison il y a plus d’une heure…


Mademoiselle de Kerdic.

Et vous a-t-il chargé de l’y venir réclamer ? S’il a trouvé ici le personnage mystérieux qu’il espérait rencontrer, pensez-vous qu’il vous sache gré de le troubler dans sa bonne fortune ?


Hector.

Le personnage mystérieux ?… Eh ! madame, je ne crois ni aux fées, ni aux esprits, ni aux tables tournantes, je vous en avertis : il n’y a pas de fée ici, il y a une intrigue, — dangereuse peut-être, — et dont j’aurai le secret.


Mademoiselle de Kerdic.

Vous ne croyez pas aux fées, monsieur de Mauléon ?… Si cependant je vous donnais la preuve irrécusable que vous êtes en présence d’un de ces êtres supérieurs à l’humanité, que diriez-vous ?


Yvonnet.

Là, monsieur ! me croirez-vous maintenant ? Elle l’avoue ; c’en est une !


Hector, le repoussant.

Je dirais, madame, je dirais… Eh ! c’est impossible !


Mademoiselle de Kerdic.

À deux pas d’ici je vous donne cette preuve. Je l’épargne à ce garçon, qui n’y résisterait pas. (Elle prend un flambeau.) Suivez-moi, si vous l’osez.


Yvonnet, s’attachant à son maître.

N’y allez pas, monsieur ! sur votre vie en ce monde et sur votre salut en l’autre, n’y allez pas !


Hector, après un moment d’hésitation, repoussant violemment Yvonnet.

Je vous suis !

(Mademoiselle de Kerdic sort par la porte latérale ; Hector la suit.)



Scène VII.

FRANÇOIS, YVONNET.


Yvonnet.

Saints du ciel ! il me laisse seul avec Merlin ! (Il regarde François du coin de l’œil.)


François.

Eh ! eh ! jeune homme !


Yvonnet, gracieusement.

Monsieur,… monseigneur… (À part.) Il va me changer en quelque espèce de bête.


François.

Approche. (Yvonnet s’approche à regret : François le regarde en souriant, il rit niaisement de son côté pour lui complaire. Le vieillard lui donne une légère tape sur la joue.)


Yvonnet, portant la main à sa joue.

Bon ! me voilà ensorcelé de cette joue-là !


François.

Comment t’appelles-tu ?


Yvonnet.

Yvonnet, monseigneur.


François.

Eh bien ! mon petit Yvonnet…


Yvonnet, fort troublé.

Il sait mon nom !… Ils savent tout, ces êtres-là !


François.

Veux-tu me faire un plaisir ?


Yvonnet.

Certainement, monseigneur. (À part.) Il va me demander quelque chose d’horrible. Mon âme va y passer.


François, montrant la table couverte des débris du dîner.

Prends cette table, et porte-la de l’autre côté.


Yvonnet.

Oui, monseigneur, (À part.) C’est une table magique… gare ! (Il prend la table avec inquiétude ; François ouvre les deux battans de la porte du fond ; Yvonnet dépose la table au dehors, et revient.)


François.

Et maintenant, Yvonnet…


Yvonnet.

Monseigneur ? (À part.) Aïe ! Voilà le paquet !


François, lui montrant une chaise.

Assieds-toi là, et repose-toi. (Yvonnet obéit avec anxiété. François le regarde gravement, Yvonnet est fasciné. Silence. Tableau. — Puis la porte latérale s’ouvre : Hector paraît, précédant, le flambeau à la main, et avec l’air du plus profond respect, mademoiselle Aurore de Kerdic.)



Scène VIII.

Les précédens, MADEMOISELLE DE KERDIC


Yvonnet, se levant.

Ah ! le voilà maté, l’homme terrible ! (S’approchant du vicomte.) Eh bien ! monsieur, vous en tenez cette fois… Quand je vous le disais… je suis Bas-Breton… et si vous saviez comme Merlin m’a traité… Ah ! monsieur !… Quel indigne vieillard !


Hector, sèchement.

Tais-toi. (Il prend son manteau dans un coin, et avançant gravement vers mademoiselle de Kerdic, il lui fait un profond salut ; puis il accomplit avec la même gravité la même cérémonie vis-à-vis de François : Yvonnet le suit pas à pas, imitant après lui chacun de ses mouvemens ; après quoi, tous deux sortent par le fond, Yvonnet trottinant derrière son maître, et se retournant pour saluer encore. — Madamoiselle de Kerdic et François se regardent en riant.)



Scène IX.

MADEMOISELLE DE KERDIC, FRANÇOIS, puis LE COMTE.


Mademoiselle de Kerdic, qui est près de la petite porte du fond, prêtant l’oreille.

C’est lui !… Il était temps. (Le comte, sa lanterne à la main, et couvert du manteau tout mouillé par la neige, entre par le fond à droite.) Ah ! mon Dieu ! comme vous voilà fait ! Vous avez l’air d’une cascade ! (Elle l’aide à se débarrasser.) Chauffez-vous vite !


Le Comte.

Ouf ! j’en ai besoin. (Il s’adosse à la cheminée.) Je vous dirai, mademoiselle, que j’ai laissé notre malade en train de s’endormir très-gentiment.


Mademoiselle de Kerdic.

Ah ! tant mieux ! merci bien. Il y a en vous de bons restes, allons.


François. (Il jette du bois au feu, et se dirige vers le fond, emportant la lanterne et le manteau ; près de sortir, il se retourne.)

Eh ! eh ! soyez sages, jeunes gens. (Il sort.)



Scène X.

LE COMTE, MADEMOISELLE DE KERDIC.


Le Comte.

Vous êtes gardée là par un vrai dragon, mademoiselle.


Mademoiselle de Kerdic, riant.

Son service, à ce titre, comme à tous les autres, n’est pas fatigant. Les trésors de mon âge se gardent tout seuls.


Le Comte.

Cela prouve que les gens de goût sont rares en ce pays.


Mademoiselle de Kerdic.

N’allez pas essayer de me faire croire, par hasard, qu’on pourrait être amoureux de moi ?


Le Comte.

Ma foi !… Vous devez avoir été bien jolie !


Mademoiselle de Kerdic, prenant sa tapisserie.

Oui… du temps que la reine Berthe filait… Vous ne vous asseyez pas ? (Elle s’assoit.)


Le Comte.

Non. (Il soupire.) Il est réellement impossible que j’abuse plus longtemps de votre hospitalité… (Il passe la main sur son front, qui s’est assombri, et quitte la cheminée.) Allons !


Mademoiselle de Kerdic, qui suit d’un regard plein d’angoisse tous les mouvemens du comte.

Et… où allez-vous ?


Le Comte.

Je… je ne sais trop… Mais ne craignez pas que j’attache au pays que vous habitez quelque souvenir affligeant… ne le craignez pas…


Mademoiselle de Kerdic, d’une voix basse.

Merci.


Le Comte. Il va prendre son chapeau et sa canne ; comme il passe près du piano, il dit en affectant l’insouciance.

Est-ce que vous jouez du piano ?


Mademoiselle de Kerdic.

Un peu.


Le Comte, s’inclinant.

On n’est point parfait. (Il prend son paletot sur une chaise, puis, se rapprochant de mademoiselle de Kerdic, qui s’est levée et qui le regarde avec curiosité, il lui baise la main.) Mademoiselle, soyez heureuse : personne ne le mérite mieux que vous… (Après une pause d’un silence pénible.) M’est-il permis de vous charger d’une mission ?


Mademoiselle de Kerdic.

Oui. Quoi ?


Le Comte. Il prend une plume sur le guéridon, arrache une page de son portefeuille, et écrit quelques lignes.

J’ai été témoin dans cette chaumière d’une scène dont je n’avais pas l’idée… Une pauvre famille… des petits enfans… sans pain, sans feu… grelottant et pleurant autour du grabat d’un moribond… Je leur laisse ma fortune. Tenez. Veillez à cela.


Mademoiselle de Kerdic, faisant un pas vers lui, et parlant avec une dignité émue et simple

Voulez-vous que ces enfans oublient leur mère… qu’ils deviennent étrangers à tous les grands devoirs et à toutes les saintes vérités de la vie… qu’ils finissent comme vous allez finir ?… Ah ! ne touchez pas à leur misère, monsieur : elle vaut mieux que la vôtre !


Le Comte, incertain.

Mademoiselle !…


Mademoiselle de Kerdic.

Pardon, monsieur, si j’ai cru longtemps que j’étais de votre part l’objet d’une indiscrète raillerie… Et maintenant encore… oui… maintenant encore… je doute… Est-ce vrai… est-ce sérieux ?… La vie d’un homme… l’âme d’un homme… est-elle sincèrement à vos yeux chose si petite et si légère, qu’elle tienne tout entière dans un boudoir,… et qu’elle n’ait hors de là ni joies à attendre ni devoirs à pratiquer ? Ce mot devoir… le mot même de l’existence… est-il écrit sur une seule page de la vôtre ?… Avez-vous jamais fait à quelqu’un au monde le sacrifice d’un de vos plaisirs, d’un de vos goûts, d’un de vos caprices ? Êtes-vous jamais sorti pour personne du cercle étroit et glacé de votre frivole égoïsme ?… Non ! pour personne ! pas même pour votre pauvre mère !


Le Comte.

Mademoiselle !…


Mademoiselle de Kerdic.

Vous ne pouvez vivre… Parce qu’il n’y a plus de femme sur la terre que vous puissiez aimer… Et n’y a-t-il plus, dites-moi, d’infortunés que vous puissiez secourir,… de larmes que vous puissiez sécher ou qui vous puissent bénir ? Vous demandez à la vie des enchantemens inconnus, monsieur… Ah ! elle vous en garde plus d’un, je vous assure ;… elle vous garde, vous le pressentez déjà, la douce magie du devoir accompli,… le charme secret des services rendus,… la paix profonde de l’âme après la journée bien remplie,… et le sommeil heureux qui suit le sacrifice… Essayez de ces plaisirs, et si la vie alors vous semble vide et sans saveur, rejetez, comme un reproche, vers le ciel, votre coupe brisée,… je vous le permets… Pardon encore, monsieur… (Sa voix s’éteint de plus en plus.) Mais je vous parle, n’en doutez pas, comme vous eût parlé celle que vous regrettez, si vous aviez pu consoler son dernier regard… et recevoir son dernier baiser !…


Le Comte, la tête penchée, d’une voix sourde et troublée.

Oui,… je crois,… il est possible que j’aie mal pris la vie ;… mais il est trop tard,… le mal est trop invétéré,… merci,… mais adieu…


Mademoiselle de Kerdic, avec une sorte de gaieté fébrile.

Soit ;… mais du moins rendez-moi encore un service, monsieur de Comminges.


Le Comte.

De grand cœur, mademoiselle.


Mademoiselle de Kerdic.

Tenez-moi ma laine,… voulez-vous ? (Le comte fait un geste poli ; elle lui passe son écheveau autour des mains, et s’assoit ; le comte s’assoit à moitié sur le bord d’un fauteuil ; pendant qu’elle dévide sa laine, on entend au dehors dans la campagne l’air d’une ballade)


Le Comte.

Est-ce que c’est un air breton, ceci ?


Mademoiselle de Kerdic.

Oui, c’est l’air de la ballade de Roger Beaumanoir.


Le Comte.

C’est joli. Cela me rappelle un chant de l’Auvergne ;… y a-t-il des paroles sur cet air-là ?


Mademoiselle de Kerdic.

Oui ; il est même question de fées dedans, vous qui les aimez.


Le Comte.

Vous seriez bien aimable de me les dire.


Mademoiselle de Kerdic.

Ce serait donc pour achever de vous endormir, car vous sommeillez à moitié.


Le Comte.

Non pas, je vous jure,… c’est un peu de fatigue seulement.


Mademoiselle de Kerdic.

Si fait,… et remarquez en passant qu’une seule soirée consacrée à la complaisance et à la charité vous a déjà rendu l’appétit et le sommeil, en attendant mieux… laissez-vous faire, allez… cela vous détendra… voyons… je vais vous aider.


Mademoiselle de Kerdic chante


BALLADE.
I.

Dans la brume du soir
Qui dort sous ce vieux chêne ?
C’est Roger Beaumanoir,
Le jeune capitaine…
Pendant qu’au fond des bois
Courent ses chiens danois.


Le Comte, à demi-voix.

Encore, je vous en prie. (Il s’endort peu à peu.)


Mademoiselle de Kerdic.
II.

Il effeuille, en rêvant,
Dans la verte fontaine,
Il effeuille, en rêvant,
Des fleurs de marjolaine….
Pendant qu’au fond des bois
Courent ses chiens danois.


(Le comte est endormi : mademoiselle de Kerdic se lève doucement, et le regarde, penchée sur lui, puis elle reprend d’une voix de plus en plus faible :)


III.

Ô mon jeune amoureux,
Des fleurs que ta main sème,
Dit la fée aux yeux bleus,
Je tresse un diadème…
Pendant qu’au fond des bois
Courent tes chiens danois.



Le Comte, s’éveillant comme en sursaut.

Ah ! où suis-je donc ?… (Il se lève étonné.) J’ai rêvé ;… c’était bien vous que je voyais cependant… (Il la regarde avec surprise ; mademoiselle de Kerdic semble avoir rajeuni, ses rides s’effacent, ses cheveux sont presque noirs.) C’est extraordinaire.


Mademoiselle de Kerdic, souriant.

Qu’y a-t-il donc ?


Le Comte.

Vous n’avez plus vos soixante ans !


Mademoiselle de Kerdic.

Bah ! vous me voyez à travers les derniers rayons de votre rêve…


Le Comte.

Cela se peut,… cela doit être,… et cependant je jurerais que vous êtes plus jeune de vingt années…


Mademoiselle de Kerdic.

Eh bien ! qu’y aurait-il à cela de surprenant, monsieur de Comminges ? Les annales de la féerie ne sont-elles point remplies de pareilles aventures ?… Je me flatte que vous avez conçu pour moi un peu d’affection… Vous savez qu’il a suffi en tout temps de l’amour intrépide d’un jeune chevalier pour rompre le charme qui voilait la beauté de la fée sous les rides de la vieille décrépite… Vous n’en êtes encore malheureusement qu’à l’affection, et c’est pourquoi je n’ai rajeuni qu’à moitié… Peut-être un sentiment plus vif amènerait une métamorphose plus complète.


Le Comte.

Qu’à cela ne tienne… Aussi bien cet étrange aveu brûle mes lèvres… Qui que vous soyez, mademoiselle, et il y a des instans où ma tête s’égare à sonder ce mystère ;… qui que vous soyez, je n’ose dire que je vous aime… C’est un mot que j’ai trop profané ;… mais jamais femme ne m’inspira rien qui approche du respect profond… et passionné dont votre présence, dont votre langage, dont votre regard me pénètrent !… Je ne vous aime pas,… je suis près de vous adorer… Oui,… pour cette seule soirée de simplicité, de calme, de vérité que je vous ai due,… pour ce doux attendrissement dont vous avez rafraîchi mes yeux,… je voudrais vous dévouer toute mon âme retrouvée,… je voudrais,… si ce n’était pas de l’égoïsme encore,… enchaîner à jamais ma vie à vos côtés,… non,… à vos pieds !


Mademoiselle de Kerdic, avec émotion et dignité, regardant en face.

Est-ce vrai, monsieur de Comminges ?


Le Comte.

Sur mon honneur, c’est la vérité.


Mademoiselle de Kerdic.

Eh bien !… (Elle le regarde avec une sérénité souriante.) Eh bien !… je sens que le charme fatal est rompu au dedans de moi ;… mais j’ai oublié les paroles sacramentelles qui doivent rendre le miracle visible aux yeux de tous… Il faut que je consulte mon grimoire… (Elle lui sourit encore et disparaît par la porte latérale.)



Scène XI.

LE COMTE, seul ; puis FRANÇOIS.


Le Comte, stupéfait.

Quelle est cette femme ? Mon cerveau est troublé… J’ai eu trop de fatigues… trop d’émotions ;… je suis halluciné… je suis visionnaire… Voyons, essayons de penser un peu de sang-froid. — Il y a là quelque supercherie… Mais non ! une telle femme ne peut être une aventurière… une intrigante ;… cela est plus absurde à supposer que tout le reste… Mais au fait ! il n’y a ici de miracle que dans ma pauvre tête… Ce prétendu rajeunissement n’est qu’une illusion de mon demi-sommeil… elle-même me le disait… C’est simplement une bonne vieille qui, me voyant malheureux, a eu pitié de moi, et qui essaie de me guérir en caressant ma folie. (Entre François : Il se tient droit ; il a l’œil vif, le teint frais, les cheveux grisonnant à peine.)


François, d’une voix mâle.

Monsieur, votre serviteur.


Le Comte.

Qu’est-ce que c’est ?… Qui es-tu ?


François.

Je viens offrir mes remerciemens à monsieur le comte. Je suis le vieux François. J’étais captif sous le même charme que ma maîtresse, et j’en ai été délivré en même temps qu’elle. J’ai encore cinquante ans, monsieur le comte ; mais quand vous aurez épousé mademoiselle, j’espère bien n’en avoir plus que trente.


Le Comte.

Ah çà !… où diable suis-je ici ? (Il s’approche.) C’est bien le même visage ;… mais ceci dépasse ma crédulité… Voyons, mon ami, tu te moques de moi ; mais je te le pardonne, et je fais plus, je t’enrichis, si tu m’apprends sans une minute de délai le mot d’une énigme — où mon esprit se perd, j’en conviens.


François.

Monsieur, vous êtes trop initié aux mœurs de notre race pour que j’aie rien à vous apprendre. Je suis un pauvre diable de génie subalterne, enchanté jadis par le pouvoir de Merlin aux côtés de la noble fée, ma maîtresse. Nous attendions dans cette forêt, depuis un siècle entier, la venue d’un jeune gentilhomme assez délicat pour préférer les solides qualités de l’âme aux grâces d’une beauté périssable : voilà pourquoi je vous ai accueilli tantôt avec une joie mal dissimulée, pressentant en vous un libérateur ; voilà pourquoi je viens vous offrir l’hommage de ma reconnaissance, ayant compris tout à l’heure, au changement agréable qui s’opérait en ma personne, que grâce à vous, monsieur, les temps étaient accomplis.


Le Comte.

Tu n’as rien de plus à me dire ?


François.

Rien.


Le Comte.

Eh bien ! que Merlin te vienne en aide ! car, de par le ciel, ma patience est à bout !… (Il veut le saisir au collet.)


François, lui arrêtant la bras d’une puissante étreinte.

Silence !… Écoutez !…

(La porte latérale s’ouvre ; une lumière éclatante remplit le salon. — Le comte se retourne.)



Scène XII.

Les mêmes, MADEMOISELLE DE KERDIC ; elle a vingt ans : elle est vêtue de blanc et porte un diadème de fleurs sauvages ; elle s’avance lentement, tenant à la main une baguette de fée. Arrivée à quelques pas de comte, elle laisse tomber sa baguette.


Mademoiselle de Kerdic, du ton d’une jeune fille.

Monsieur de Comminges, je dois déposer devant vous les insignes d’un pouvoir qui n’est plus, car ce n’est plus une fée, — hélas ! c’est presque une suppliante qui vous parle. — Je suis, monsieur, cette provinciale qu’une amitié trop indulgente avait jugée digne de porter votre nom.


Le Comte.

Mademoiselle d’Athol !…


Mademoiselle de Kerdic.

Jeanne d’Athol… Oui… Vous me trouverez bien hardie et à peine excusable, monsieur, d’avoir osé, même avec la sanction et la complicité d’un frère… (elle montre François) d’avoir osé employer des moyens de théâtre pour obtenir une conversion qui fut le vœu,… la prière,… le dernier ordre d’une mourante…


Le Comte.

Ma mère !…


Mademoiselle de Kerdic.

Ma tâche serait remplie, monsieur, si je vous avais prouvé que vous vous êtes trompé de chemin, qu’il est une vie plus digne d’un homme et de celui qui la donne, qu’il est des féeries plus réelles et plus douces que celles où votre imagination vous attirait… Oui, ma tâche serait remplie… (avec un accent ému et triste) et je serais heureuse… quand même ce moment et celle qui vous le prépara ne devraient être pour votre cœur qu’un rêve oublié demain,… un secret, monsieur, que je laisserais sans crainte à la garde de votre loyauté.


Le Comte, en extase.

De grâce,… que ce rêve ne finisse jamais ! (Il lui prend la main et s’incline jusqu’à terre.)


Mademoiselle de Kerdic, secouant la tête.

N’est-ce pas à la fée encore que cet hommage s’adresse ?


Le Comte.

Non… C’est à l’ange. (Il pose son front, comme pour cacher son émotion, sur la main de la jeune fille.)


Mademoiselle de Kerdic, à François, qui l’interroge du regard.

Il pleure… il est sauvé !


Octave Feuillet.