La Fleur rouge (Garchine)

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La Fleur rouge
Nouvelle russe [1]
Traduction anonyme du russe, parue dans la Revue bleue en 1884

Sommaire

I[modifier]

— Au nom de S. M. l’empereur Pierre Ier, dit-il d’une voix sonore et tranchante, je vous notifie qu’il va être procédé à l’inspection de votre maison de fous !

L’employé qui inscrivait le nouveau venu sur le grand registre ne put s’empêcher de sourire ; mais les deux hommes qui venaient d’amener le fou par le chemin de fer ne riaient pas ; ils tombaient de fatigue après les deux nuits blanches passées auprès de lui. À l'avant-dernière station, l’accès avait redoublé. Ils avaient dû se procurer une camisole de force et la mettre au malade avec l’aide du conducteur et d’un gendarme. C’est en cet état qu’ils l’avaient amené à l’hôpital.

Il était effrayant à voir. Son costume gris avait été mis en lambeaux pendant l’accès. Les longues manches de la camisole de force maintenaient ses bras en croix sur sa poitrine et allaient se nouer derrière son dos. Ses yeux rougis (il y avait dix jours qu’il ne dormait pas) et dilatés avaient un éclat singulier et fixe. Un tremblement convulsif agitait sa lèvre inférieure. Ses cheveux bouclés et emmêlés tombaient en désordre sur son front. Il marchait de long en large dans le bureau, d’un pas précipité et pesant, examinant d’un air scrutateur les vieilles armoires remplies de papiers et les chaises de moleskine et lançant de temps en temps un coup d’œil à ses compagnons de route.

— Conduisez-le, dit l’employé. À droite !

— Je sais, je sais, dit le fou. Je suis déjà venu chez vous l’année dernière. Nous avons visité l’hôpital. Je sais tout et il sera difficile de me tromper.

Il se tourna vers la porte. Un gardien la lui ouvrit. Du même pas précipité, lourd et résolu, la tête levée, il sortit du bureau et se dirigea, presque au pas de course à droite, du côté du quartier des aliénés. On avait peine à le suivre.

— Sonnez, dit-il. Je ne peux pas ; vous m’avez attaché les mains.

Le portier ouvrit et ils entrèrent dans l’hôpital.

C’était un grand édifice de pierre, anciennement construit aux frais du czar. Au rez-de-chaussée se trouvaient le réfectoire, une grande salle où se tenaient pendant le jour les fous tranquilles, un large corridor dont les portes vitrées donnaient sur un parterre, et une vingtaine de chambres à coucher. Il y avait encore deux chambres noires, contenant l’une des matelas et l’autre des planches, où l’on mettait les fous furieux, et une vaste salle voûtée où étaient installés les bains. L’étage supérieur était occupé par les femmes. Il en sortait un bruit confus, coupé de cris et de gémissements. L’hôpital avait été bâti pour quatre-vingts personnes ; mais, comme il n’y avait pas d’autre asile à trente lieues à la ronde, on y entassait jusqu’à trois cents malades. Certaines petites pièces contenaient jusqu’à cinq lits. En hiver, quand on ne pouvait pas sortir dans le jardin et que toutes les fenêtres étaient fermées, on suffoquait.

On conduisit l’arrivant dans la salle de bains. Cette salle aurait produit une impression désagréable sur un individu bien portant, à plus forte raison sur un homme dont l’imagination était troublée et excitée. Elle était grande, voûtée, pavée de dalles visqueuses et éclairée par une seule fenêtre placée dans un coin. Les murs et la voûte étaient peints en rouge sombre. Deux baignoires de pierre, enfoncées dans le sol, formaient comme deux fosses remplies d’eau. L’angle opposé à la fenêtre était occupé par un énorme poêle de cuivre, par la chaudière à faire chauffer l’eau et par tout un système de tuyaux et de robinets de cuivre. Pour un esprit dérangé, l’ensemble avait un aspect ténébreux et fantastique. Le gardien préposé aux bains, un Petit-Russien gros et silencieux, contribuait encore, par sa physionomie sombre, à accroître cette impression.

Lorsqu’on amena le fou dans cette salle pour lui faire prendre un bain et lui appliquer une large mouche à la nuque, selon le système du médecin en chef de l’hôpital, il fut saisi de frayeur et de rage. Des idées absurdes, plus insensées les unes que les antres, tourbillonnaient dans sa tête. Qu’était cela ? L’inquisition ? un lieu d’exécution secret où ses ennemis avaient résolu d’en finir avec lui ? peut-être l’enfer ?

On le déshabilla malgré sa résistance désespérée ; mais il s’échappa des mains des gardiens et il fallut se mettre quatre pour le plonger dans la baignoire. L’eau tiède lui parut bouillante et des idées décousues d’épreuve par l’eau bouillante et par le fer rouge traversèrent son cerveau troublé. Il se débattait, éclaboussait les gardiens qui le tenaient par les deux bras et les deux jambes et débitait d’une voix entrecoupée un discours sans suite, où l’on distinguait vaguement tantôt des supplications, tantôt des imprécations. Il vociféra jusqu’à épuisement ; après quoi, il prononça à voix basse, avec de grosses larmes dans les yeux, la phrase suivante, qui n’avait aucun rapport avec ce qu’il venait de dire :

— Saint Georges martyr, je remets mon corps entre tes mains !

Les gardiens continuaient de le tenir, bien qu’il se calmât peu à peu. Le bain tiède, joint à la glace qu’on lui avait mise sur la tête, produisait son effet. On le retira de l’eau presque évanoui et on l’assit sur un tabouret pour lui appliquer la mouche ; mais il eut alors comme une explosion.

— Quoi ? quoi ? criait-il. Je n’ai voulu de mal à personne... Pourquoi me tuer ?... Ô-ô-ô mon Dieu ! Je vous en supplie..., grâce !...

Il se débattait en désespéré sous la sensation de brûlure qu’il éprouvait à la nuque. Les gardiens ne pouvaient venir à bout de lui, et l’un d’eux, celui qui avait fait l’opération, dit aux autres :

— Impossible ! Essuyons-le.

Ces mots si simples firent frémir le fou. Essuyer ?… Essuyer quoi ? essuyer qui ? C’est moi, pensait-il ; et il ferma les yeux, en proie à une frayeur atroce. L’un gardiens prit un torchon de grosse toile et le passa rudement sur la nuque, emportant à la fois la mouche et la peau. La douleur causa à l’homme un paroxysme de rage. Il s’arracha des mains des gardiens et son corps nu roula sur les dalles de pierre. Il croyait qu’on lui coupait la tête, essayait de crier et ne pouvait pas.

On le porta évanoui sur un lit de camp, où il tomba, sans avoir repris ses sens, dans un sommeil de plomb.

II[modifier]

Il ne s’éveilla qu’au milieu de la nuit. Tout était tranquille. On entendait la respiration des malades couchés dans la pièce à côté. À quelque distance, un fou enfermé dans la chambre noire causait avec lui-même d’une voix singulière et monotone. Au-dessus, à l’étage des femmes, un contralto enroué chantait une chanson bizarre. L’homme écoutait tous ces sons. Il éprouvait une faiblesse extrême et était comme moulu de tout le corps. Son cou lui faisait grand mal.

« Où suis-je ? Que m’est-il arrivé ? » se demanda-t-il. Et soudain il se rappela avec une netteté extraordinaire tout ce qui lui était arrivé depuis un mois ; il comprit qu’il était malade et quelle était sa maladie. Tout ce qu’il avait fait, dit et pensé pendant ce mois revint à sa mémoire, et il en eut des frémissements qui agitèrent tout son corps. « Dieu merci ! c’est fini... c’est fini ! », murmura-t-il, et il se rendormit.

La fenêtre de sa chambre était ouverte. Elle était garnie de barreaux de fer et donnait sur un étroit passage séparant les bâtiments du mur d’enceinte. Personne ne passait jamais là, et le passage s’était rempli d’une épaisse végétation de broussailles et d’arbustes que dominait la haute muraille sombre de l’enceinte. Au-dessus de la muraille, les arbres du jardin baignaient leurs cimes dans la brillante lumière de la lune dont les rayons venaient tomber jusqu’au fond de la chambre, éclairant une partie du lit et le visage pâle du malade. En ce moment, il n’avait rien du fou. C’était le lourd sommeil de l'homme harassé de fatigue, le sommeil sans rêves, sans un mouvement et avec une respiration presque insensible.

Le lendemain, comme il venait d’ouvrir les yeux, le médecin entra.

— Comment vous trouvez-vous ?

— Parfaitement bien, répondit l’homme en sautant à bas de son lit et en prenant sa robe de chambre. Admirablement. Il n’y a que ça... (il indiquait sa nuque). Le cou me fait si mal que je ne peux pas le remuer ; mais ce n’est rien. Pourvu qu’on comprenne, tout va bien ; et je comprends.

— Vous savez où vous êtes ?

— Certainement, docteur. Je suis dans une maison de fous ; mais, si on comprend, ça ne fait rien du tout. C’est absolument indifférent.

Le médecin le regardait fixement. Sa figure à la barbe bien peignée restait immobile et impénétrable ; ses yeux bleus regardaient tranquillement à travers ses lunettes d’or. Il observait.

— Pourquoi me regardez-vous comme ça ? reprit l’homme. Vous ne verrez pas ce que j’ai dans l’esprit, et moi, je lis clairement dans le vôtre. Pourquoi faites-vous ce que vous faites ? Pourquoi enfermez-vous ici cette foule de malheureux ? À quoi sert de les tourmenter ainsi ? Quand l’homme est parvenu au point où l’âme est remplie par une grande idée, une idée générale, peu lui importe où il vit et ce qu’il éprouve. Peu lui importe même de vivre ou non. N’est-ce pas vrai ?

— Peut-être, répondit le médecin en s’asseyant dans un coin de la chambre de façon à examiner le malade, qui allait et venait de long en large à pas précipités, faisant claquer ses grandes pantoufles de cuir et voltiger les pans de sa robe de chambre à raies rouges et à bouquets de fleurs.

L’aide-chirurgien et le surveillant qui accompagnaient le docteur se tenaient debout à la porte.

— Et je tiens l'idée ! cria le fou. Et quand je l’ai découverte, je me suis senti renaître. Les sensations sont devenues plus vives ; mon cerveau travaille comme il n’avait jamais fait. Ce que je n’atteignais autrefois que par la longue route du syllogisme et de l’hypothèse, je le sais maintenant par l’instinct. J’ai complété ce que la philosophie n’avait fait qu’élaborer. Je sens et j’éprouve que le temps et l’espace ne sont que des fictions ! Je vis dans tous les siècles. Je vis en dehors de l’espace, partout ou nulle part, comme il vous plaira. C’est pour cela qu’il m’est absolument indifférent que vous me teniez renfermé ici ou que vous me lâchiez. J’ai remarqué que plusieurs des personnes qui sont ici sont dans mon cas ; mais, pour les autres, c’est une situation affreuse. Pourquoi ne les lâchez-vous pas ? À quoi sert...

— Vous avez dit, interrompit le docteur en tirant sa montre, que vous viviez en dehors du temps et de l’espace. Pourtant, comment nier qu’il est dix heures et demie et que nous sommes le 6 mai 18... ?

— Qu’est-ce que cela fait ! Puisque tout m’est égal, est-ce que ça ne veut pas dire que moi, je suis partout et toujours ?

— Logique bizarre ! dit le docteur en se levant. Vous avez peut-être raison. Au revoir. Voulez-vous un cigare ?

— Je veux bien et vous remercie.

Il s’arrêta, prit le cigare et en coupa le bout avec les dents d’un mouvement nerveux.

— Cela aide à penser, reprit-il. Bonsoir, docteur.

Le médecin continua sa ronde. Demeuré seul, l’homme continua à marcher par saccades d’un angle de la chambre à l’autre. On lui apporta du thé. Il vida le grand gobelet en deux traits, sans s’asseoir, et avala presque d’une bouchée le gros morceau de pain blanc. Il sortit ensuite de sa chambre, et pendant plusieurs heures, sans jamais s’arrêter, il fit la navette, de son pas rapide et lourd, entre les deux extrémités de l’édifice. Le temps était pluvieux et on ne laissait pas les malades sortir dans le jardin. Quand l’aide-chirurgien vint chercher le nouvel arrivé, on le lui montra au bout du corridor. Il était immobile, le visage collé aux vitres de la porte et regardant fixement dans le parterre. Sou attention avait été attirée par une fleur d’un rouge éclatant, de l’espèce des pavots.

— Venez vous peser, dit l’aide-chirurgien en lui touchant l’épaule.

L’homme se retourna et l’autre faillit reculer de frayeur, tant il y avait de méchanceté sauvage et de haine dans les yeux étincelants du fou. Toutefois l’expression de son visage changea instantanément en voyant l'aide-chirurgien ; il le suivit docilement, sans dire un mot et comme absorbé dans de profondes pensées. Ils entrèrent dans le cabinet du médecin. Le fou mit lui-même les poids sur le plateau. L’aide-chirurgien inscrivit sur le registre, en face de son nom : 109 livres. Le lendemain, le malade ne pesait plus que 107 livres ; le surlendemain, 106.

— Si cela continue ainsi, il ne vivra pas, dit le docteur.

Il ordonna de le nourrir le mieux possible. Néanmoins, et malgré l’appétit extraordinaire du fou, celui-ci maigrissait à vue d’œil. On le pesait tous les jours, et chaque fois le nombre de livres inscrit par l’aide-chirurgien avait diminué. L’homme ne dormait presque pas et était toute la journée en mouvement.

III[modifier]

Il se rendait compte qu’il était dans un établissement d’aliénés ; il se rendait même compte qu’il était malade. Quelquefois, comme pendant la première nuit, il s’éveillait au milieu du calme et du silence, après une journée très agitée, le corps brisé et un poids singulier dans la tête, mais en possession de toute sa raison. Venait le jour. Avec le retour de la lumière et le réveil de la vie dans l’hôpital, des sensations trop fortes pour son cerveau l’assaillaient de nouveau et il redevenait fou. Ses idées offraient un mélange bizarre de jugements sains et d’absurdités. Il comprenait que tous les gens qui l’entouraient étaient des aliénés ; mais en même temps il reconnaissait dans chacun d’eux un personnage qu’il avait connu, soit personnellement, soit par ouï-dire, soit par les livres, et qui se cachait. L’hôpital était peuplé pour lui de gens de tous les temps et de tous les pays, rassemblés là pour exécuter une entreprise gigantesque dont il serait le chef, qu’il n’entrevoyait que confusément, et qui aurait pour résultat la destruction du mal dans le monde. Il ne savait pas en quoi consisterait cette entreprise ; mais il se sentait la force de l’accomplir.

Le beau temps était venu. Les fous tranquilles se promenaient toute la journée dans le jardin. La partie qui leur était affectée n’était pas grande, mais bien garnie d’arbres et de fleurs de toutes les espèces. La première fois que le nouveau venu sortit au jardin, il s’arrêta sur les marches du perron pour considérer les pavots rouges qui l’avaient tant frappé, le lendemain de son entrée à l’hôpital, tandis qu’il regardait par la porte vitrée. Il n’y en avait qu’une touffe, portant seulement deux fleurs épanouies et semée par le hasard dans un endroit qu’on avait négligé de sarcler, en sorte qu’elle était entourée de mauvaises herbes.

Les fous sortaient un à un. À la porte se tenait un gardien qui leur remettait au passage des bonnets de coton blanc ornés de croix rouge, épaves de la dernière guerre achetées aux enchères. Le nouvel arrivant ne manqua pas d’attribuer à cette croix rouge un sens mystérieux. Il ôta son bonnet de coton et regarda alternativement la croix et les fleurs de pavot. Celles-ci étaient d’un rouge plus éclatant.

— Il l’emporte, dit l’homme ; mais nous verrons bien !

Il descendit le perron, regarda autour de lui, et, n’ayant pas aperçu le gardien, qui se trouvait juste derrière lui, il mit le pied dans la plate-bande et allongea la main vers une des fleurs, mais sans se décider à la cueillir. Il sentait de la chaleur et des lancinements dans le bras étendu ; bientôt il en sentit dans tout le corps : c’était comme si un fluide puissant sortait des pétales du pavot et traversait tout son corps. Il s’approcha encore plus près et avança la main jusqu’à la fleur ; mais il lui sembla que celle-ci se défendait en exhalant une haleine vénéneuse et mortelle. La tête lui tourna. Il fil un effort désespéré et il avait déjà saisi la tige, lorsqu’une main s’abattit pesamment sur son épaule. C’était la main du gardien.

— Il est défendu de cueillir les fleurs et de marcher dans les plates-bandes. Vous êtes beaucoup de fous, ici : si chacun cueillait une fleur, on emporterait tout le jardin.

Le gardien avait parlé d’un ton d’autorité, en le tenant toujours par l’épaule. Le fou le regarda en face, se dégagea sans rien dire et prit un sentier. Ô les malheureux ! pensait-il. Vous êtes aveuglés au point de le protéger ! Mais j’en finirai avec lui, à tout prix ; si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain. Si je meurs, qu’est-ce que cela fait ?

Il se promena dehors jusqu’au soir, occupé à faire connaissance avec les autres pensionnaires et soutenant des conversations étranges. Il allait tantôt à l’un, tantôt à l’autre, et à la fin du jour il était tout à fait convaincu que, selon son expression, « tout était prêt ». Le moment était proche où les grilles de fer s’écrouleraient et où tous ces exilés enfermés avec lui se répandraient rapidement aux quatre coins de la terre ; alors le monde frémirait ; il jetterait loin de lui son vêtement caduc et il apparaîtrait dans une beauté nouvelle et merveilleuse. Le fou avait presque oublié les fleurs rouges. En gravissant le perron pour rentrer, il les aperçut de nouveau, se détachant comme deux charbons ardents sur l’herbe sombre et déjà humide de rosée. Alors il s’arrangea pour rester en arrière, guetta un moment favorable, enjamba la plate-bande, arracha l’une des fleurs et la cacha précipitamment dans sa poitrine, sous sa chemise. Personne ne l’avait vu. Quand les pétales frais et mouillés touchèrent sa peau, il devint pâle comme un mort et ses yeux se dilatèrent d’effroi. Une sueur froide coulait sur son front.

Dans l’hôpital, on avait allumé les lampes. La plupart des fous s'étaient étendus sur leur lit en attendant le souper, Quelques agiles parcouraient seuls à grands pas les corridors et les salles. L’homme à la fleur était parmi eux. Il marchait en pressant convulsivement ses bras sur sa poitrine, comme pour écraser la fleur cachée sous sa chemise. Quand il rencontrait les autres pensionnaires, il faisait un grand détour, de peur d’effleurer leurs vêtements,

— N’approchez pas ! criait-il ; n’approchez pas !

Dans une maison d’aliénés, on ne fait pas grande attention à des exclamations de ce genre. L’homme marchait de plus en plus vite. Il marcha une heure, deux heures, avec une sorte d’exaspération.

— Je t'étoufferai ! murmurait-il d’une voix sourde et rageuse.

Et de temps à autre il grinçait des dents.

On servit le souper. De grandes terrines en bois peint et doré, contenant de la soupe de gruau, furent posées de loin en loin sur les longues tables sans nappe. Les fous prirent place sur des bancs, reçurent chacun une tranche de pain noir et se mirent à manger dans les terrines avec des cuillers de bois. Ils étaient huit par gamelle. Quelques-uns d’entre eux, auxquels on donnait une nourriture plus substantielle, étaient servis à part. L’homme à la fleur avait été reconduit dans sa chambre par un gardien. On lui apporta sa ration de gruau. Il l’engloutit en un clin d’œil et rentra au réfectoire.

— Permettez-moi de m’asseoir ici, dit-il au surveillant.

— Est-ce que vous n’avez pas soupé ? demanda le surveillant en versant un suppléaient de gruau dans une terrine.

— J’ai très faim et j’ai besoin de prendre des forces. Je ne me soutiens que par la nourriture ; vous savez que je ne dors pas du tout.

— Mangez, mon ami. Tarace, donne-lui une cuiller et du pain.

Il s’assit auprès d’une des gamelles et avala encore une quantité énorme de soupe. Tous les autres avaient fini qu’il continuait de manger sans s’arrêter, mais d’une seule main ; l'autre main restait pressée sur sa poitrine.

— Assez ! assez ! dit enfin le surveillant. Vous allez vous faire mal.

— Si vous saviez de combien de forces j’ai besoin !

Il se leva de table et serre vigoureusement la main du surveillant.

— Adieu, Nicolas Nicolaïtch.

— Où allez-vous ? demanda Je surveillant en souriant.

— Moi ? Nulle part. Je reste ici. Mais il est possible que demain nous ne nous revoyons pas. Merci pour toute votre bonté.

Il serra de nouveau la main du surveillant. Sa voix tremblait et ses yeux se remplissaient de larmes.

— Calmez-vous, mon ami, calmez-vous, dit le surveillant. Pourquoi ces idées noires ? Allez vous coucher et dormez bien. En dormant bien, vous serez tout de suite guéri.

Le fou sanglotait. Le surveillant le quitta pour faire enlever les restes du souper, et, une demi-heure après, tout dormait dans l'hôpital, excepté un seul homme couché tout habillé sur son lit. Cet homme tremblait comme dans un accès de fièvre et tenait à deux mains sa poitrine, qu’il se figurait tout imbibée d’un poison inconnu et mortel.

IV[modifier]

Il ne dormit pas de toute la nuit. Il avait arraché la fleur parce qu’il avait vu dans cet acte un devoir qu’il était tenu de remplir. Dès le premier regard qu’il avait jeté à travers la porte vitrée sur les pétales pourpres du pavot, il lui avait semblé qu’il comprenait ce qu’il avait à accomplir sur la terre. Cette fleur d’un rouge éclatant contenait tout le mal qui existe dans le monde. Elle avait absorbé tout le sang innocent versé (d’où sa couleur), toutes les larmes et tout le fiel de l’humanité. Elle était l’être mystérieux et effroyable opposé à Dieu ; elle était Ahriman, ayant revêtu une forme discrète et innocente. Il fallait l’arracher et la détruire ; mais ce n’était pas tout ; il fallait empêcher qu’en expirant elle ne répandit le mal sur le monde. C’est pourquoi il l’avait cachée dans son sein. Il espérait que le lendemain matin la fleur aurait perdu toute sa force. Tout le mal aurait passé dans sa poitrine à lui ; son âme en triompherait ou serait vaincue, puis lui-même mourrait, mais en loyal champion, le grand champion de l’humanité, puisque personne avant lui n’avait jamais osé engager la lutte avec le Mal,

— Ils ne l’ont pas reconnu, pensait-il. Moi, je l’ai reconnu. Pourrais-je le laisser vivre ? Plutôt mourir !

Et il veillait, s’affaiblissant dans une lutte qui, pour être imaginaire, ne l’épuisait pas moins. Le matin, l'aide-chirurgien le trouva à moitié mort. Néanmoins, au bout de quelque temps, l’excitation reprit le dessus. Il sauta à bas de son lit et recommença à arpenter l’hôpital à pas précipités, en adressant aux autres ou à lui-même, d’une voix encore plus forte que les jours précédents, des discours encore plus incohérents.

On ne le laissa pas sortir au jardin. Le docteur, voyant que son poids diminuait et que son agitation augmentait, lui fit faire des piqûres de morphine qui eurent pour résultat de l’endormir. À son réveil, il avait tout oublié, même la seconde fleur à cueillir.

Il la cueillit pourtant trois jours après sous les yeux du vieux gardien, avant que celui-ci eût pu l’arrêter. Le vieux courut après lui ; le fou s’enfuit dans l’hôpital avec un grand cri de triomphe, se précipita dans sa chambre et cacha la fleur dans son sein.

— Pourquoi cueilles-tu les fleurs ? lui demanda le gardien qui l’avait suivi.

Le fou était déjà étendu sur son lit dans sa pose ordinaire, les bras croisés. Il commença à débiter de telles extravagances que le gardien, sans ajouter un mot, se contenta de lui ôter le bonnet de coton à croix rouge, oublié dans la rapidité de la course, et s’en alla.

La lutte imaginaire recommença. Le fou sentait le Mal sortir de la fleur en longs fils rampants, semblables à des serpents. Ceux-ci l’enlacèrent, s’entortillèrent avec force autour de ses membres et imprégnèrent tout son corps de leur suc effroyable. L’homme tantôt pleurait et priait, tantôt se répandait en imprécations contre son ennemi.

Vint le soir. La fleur était fanée. Le fou l’écrasa avec les pieds, ramassa les débris et les porta dans la salle de bains, où il les jeta dans le poêle. Il regarda son ennemi se tordre, crépiter et, enfin, se transformer en une pincée de cendre blanche. Il souffla et tout disparut.

Le lendemain, il était plus faible. Très pâle et les joues creusées, il continuait en trébuchant sa course insensée.

— Je ne voudrais pas recourir à la force, dit le docteur à l’aide-chirurgien.

— Il faut pourtant absolument l’arrêter. Il ne pèse plus que 93 livres. Si on le laisse continuer, il n’en a pas pour plus de deux jours.

Le docteur réfléchit un instant :

— Dites de l’attacher. Mais je ne crois pas qu’il en réchappe.

On l’attacha sur son lit. Pendant plusieurs heures il travailla à se débarrasser de ses liens. À force de se débattre, il y réussit, et il commença à parcourir la chambre en vociférant des discours incompréhensibles. Les gardiens se mirent à trois pour le recoucher et le rattacher, et ils n’y parvinrent qu’après une longue lutte, harassante pour tout le monde.

— Vous ne savez pas ce que vous faites ! criait-il. J’en ai vu une troisième sur le point de fleurir ! Laissez-moi finir l’affaire. Il faut la tuer ! la tuer ! la tuer ! Ensuite tout sera terminé, tout sera sauvé ! Je pourrais vous y envoyer ; mais il n’y a que moi qui puisse le faire. Rien que de la toucher, ça vous ferait mourir !

— Taisez-vous, taisez-vous ! dit le vieux gardien, qui se trouvait de service dans sa chambre.

Tout à coup le fou se tut. Il avait résolu de tromper ses surveillants. On le laissa attaché toute la journée. Le soir venu, on Je laissa encore attaché. Après lui avoir fait manger son souper, le vieux gardien étendit un matelas à terre et se coucha. Une minute après, il dormait profondément, et le fou se mit à l’œuvre.

Il se tordit jusqu’à ce qu’il eût atteint une des barres de fer de son lit et commença à frotter vigoureusement sur le coupant du fer la manche de sa camisole de force, à l’endroit de la main. Au bout de quelque temps, la grosse toile de la manche s’usa et il réussit à faire sortir son index par le trou. Dès lors l’opération alla plus vite. Avec une adresse et une souplesse incroyables, il défit derrière son dos les nœuds des manches de la camisole de force et se dégagea ; après quoi, il écouta longtemps ronfler le gardien. Le vieux dormait solidement. Le fou ôta tout à fait la camisole de force et se coula hors du lit. Il était libre. Il essaya d’ouvrir la porte : elle était fermée en dedans et la clef se trouvait probablement dans la poche du gardien. Il n’osa y fouiller de peur de réveiller celui-ci et se décida à sortir par la fenêtre.

La nuit était douce et humide ; la fenêtre était ouverte ; les étoiles brillaient dans un ciel sombre. Le fou les regarda. Il reconnaissait les constellations et il se réjouissait de ce que les étoiles, à ce qu’il lui semblait, le reconnaissaient aussi et s’intéressaient à lui. En clignant des yeux, il vit les innombrables rayons qu’elles lui envoyaient et sa résolution s’en fortifia. Il fallait arracher ou écarter un des barreaux de fer de la fenêtre, descendre par l’étroite ouverture dans le petit passage rempli de broussailles et franchir une haute muraille de pierres. C’était la dernière lutte, et après ? Quand ce serait la mort !...

Il essaya d’arracher le barreau de fer avec ses mains nues ; mais le barreau ne céda pas. Alors il prit la camisole de force, en tordit les manches en manière de corde, les attacha à l’extrémité du barreau et s’y suspendit de tout son poids. Après des efforts inouïs, qui avaient presque épuisé le reste de ses forces, le fer forgé plia et un étroit passage se trouva ouvert. Il s’y glissa, non sans s’écorcher les épaules, les coudes et les genoux, se jeta au travers des broussailles et s’arrêta au pied de la muraille. Tout était tranquille. Les veilleuses des chambres éclairaient faiblement les fenêtres du vaste édifice, et ces fenêtres étaient désertes. Personne ne l’observait ; le vieux gardien, couché à côté de son lit, dormait sans doute profondément. Les étoiles scintillaient d’un air caressant et leurs rayons lui entraient au cœur.

— Je vais venir vous trouver, murmura-t-il en regardant le ciel.

Un premier essai pour franchir la muraille ne réussit pas. Il retomba tout en sang. Alors il se mit à chercher un endroit favorable. Le mur rejoignait un autre mur et le point de jonction était un peu dégradé. Quelques briques étaient tombées. Le fou profita des trous laissés par leur chute. Il grimpa jusqu’au faîte du mur, saisit les branches d’un orme qui se trouvait de l’autre côté et se laissa glisser sans bruit le long de l’arbre jusqu’à terre.

Il se précipita vers la place connue, près du perron. La fleur était là, se détachant en clair, malgré l’obscurité, sur l'herbe mouillée.

— La dernière ! murmura le fou. La dernière ! Aujourd’hui il s'agit de vaincre ou de mourir. Du reste, il m’est égal de mourir. Attendez, ajouta-t-il en regardant les étoiles ; je vais bientôt venir vous trouver.

Il arracha la plante, la mit en pièces, l’écrasa et retourna dans sa chambre par où il était venu. Le vieux dormait toujours. En arrivant à son lit, le fou tomba dessus, évanoui.

Le matin, on le trouva mort. Son visage était paisible et serein. Avec ses traits ravagés, ses lèvres minces et ses yeux enfoncés, il exprimait une sorte de joie orgueilleuse. Quand on le plaça sur la civière, on voulut ouvrir sa main et lui ôter la fleur rouge ; mais la main était devenue raide et il emporta son trophée dans la tombe.

Note[modifier]

  1. Nous avons déjà publié de M. Garchine une remarquable étude intitulée Après la bataille, dans notre numéro du 26 avril 1884. L’étude dont nous donnons aujourd’hui la traduction a été fort vantée à l’étranger. Cette psychologie d’un fou qui croit sauver l’humanité paraît avoir été prise sur le vif.