La Forêt de Navarre

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Œuvres de M. de Fontanes
L. Hachette (tome 1pp. --13).

LA FORÊT DE NAVARRE[1]


Forêt qui, triomphant et du fer et de l’âge,
Dans les eaux de l’Iton rafraîchis ton feuillage,
Navarre, cache moi sous ta sombre épaisseur !
Souvent, le fer en main, un barbare chasseur,
Dès l’aurore appelé sous tes voûtes riantes,
Au son du cor, au bruit des meutes aboyantes,
Immola dans ses jeux le cerf infortuné,
D’un panache royal tous les ans couronné,
Hôte innocent des bois qui, sans inquiétude,
Loin de l’homme, habitait leur vaste solitude.
Moi, pour des jeux plus doux, dans ton sein retiré,
Satisfait d’être seul, par ton calme inspiré,
Sans effrayer ces daims que mon regard voit paître,
Je veux t’offrir les sons de ma lyre champêtre.
Le poète aime l’ombre, il ressemble au berger.
Forêt de la Neustrie, un poète étranger

Vient te chanter ; écoute, et frémis d’allégresse !
Oui : des chênes fameux qu’a fait parler la Grèce,
Les tiens, grâce à mes vers, obtiendront les honneurs.

Déjà, pour respirer, les ardents moissonneurs,
Rejetant autour d’eux leurs faucilles lassées,
S’endorment sur un lit de gerbes entassées.
L’étincelant midi rayonne dans les airs ;
La plaine est sans fraîcheur et les bois sans concerts ;
L’oiseau se tait perché sur la branche immobile.
C’est l’heure où Corydon, dans les bois de Sicile,
D’amoureuses fureurs agile vainement,
Sous des hêtres touffus exhalait son tourment ;
Et seule, autour de lui, sifflait l’aigre cigale.

Heureux qui maintenant suit la route inégale
De ces profonds taillis, de ces vastes berceaux
Partout entrecoupés de limpides ruisseaux,
Où le faon, reproduit au cristal d’une eau pure,
Admire de son front la naissante parure.
Tranquille, environné d’une épaisse fraîcheur,
Foulant de hauts gazons respectés du faucheur,
Du soleil irrité je brave l’inclémence.
Quel calme universel ! Je marche ; l’ombre immense,
L’ombre de ces grands bois sur mon front suspendus,
Vaste et noir labyrinthe où mes yeux sont perdus,
S’entasse à chaque pas, s’agrandit, se prolonge,
Et, dans la sainte horreur où mon âme se plonge,
Au palais d’Herminsul je me crois transporté.
Sous ce tronc gigantesque aurait-il habité ?
Ce long chêne aux cent bras, verdoyante colonne,
Peut-être a soutenu le temple de Dodone.


L’arbre qui fut jadis adoré des Gaulois,
M’en raconte les mœurs et le culte et les lois,
Et des bardes cachés sous ces sombres yeuses
J’entends de loin gémir les voix mystérieuses.
Ces troncs, les vieux enfants de ces vieilles forêts,
Où le savant Druide enferma ses secrets,
Ont vu trois cents printemps rajeunir leur verdure,
Et leur vieillesse môme augmenta leur parure.
Tout passe, ils sont debout ; dix races ont été ;
Et moi qui, jeune encor, sous leur ombre ai chanté,
Moi-même dans la tombe ils me verront descendre ;
Leurs rameaux élargis s’étendront sur ma cendre,
Et, touchés de ces vers, quelques amants en deuil
Les rediront peut-être, assis sur mon cercueil.

Ici, l’âme conçoit de plus graves pensées ;
La méditation aux paupières baissées,
L’enthousiasme ardent, le silence, la paix,
Errent de tous côtés sous ces dômes épais.
Ces dômes en tout temps furent chers au poète.
Je ne m’étonne plus que leur sombre retraite
Inspirât ces mortels qui, pontifes et rois,
Jadis au genre humain apportèrent des lois ;
Les vers nous l’ont appris : ô chênes du Riphée,
Vous conservez les noms de Linus et d’Orphée !
Horeb et Sinaï, vos berceaux ténébreux
Répétaient l’hymne saint des prophètes hébreux !
J’avance vers l’Indus : ses bois aromatiques,
Du paisible éléphant retraites domestiques,
Entendirent Bélus, Zoroastre et Brama ;
Les bois du Latium entendirent Numa ;

Il cherchait Égérie au fond de leurs ombrages.
Ossian, au milieu des forêts, des orages,
Que l’Ecosse nourrit sur son sol inégal,
Célébrant dans la nuit les exploits de Fingal,
Offrait un chant de mort à son ombre chérie,
Qui, du haut d’un nuage, écoutait, attendrie.

On dit qu’en ces vieux temps, sous la voûte des bois,
La majesté des dieux apparut quelquefois ;
Les dieux, aux pieds du chêne, ont instruit plus d’un sage
L’aigle au vol prophétique apportait leur message ;
L’antre mystérieux entendit Apollon.
Tempé, séjour célèbre ! ô magique vallon,
Où l’eau de Sperchius, d’Amphryse et de Pénée
D’ombrages immortels roulait environnée,
Tu voyais tout l’Olympe errer sous tes berceaux ;
Pan, qui sut le premier réunir sept roseaux,
Diane au carquois d’or, à la robe légère,
Et des Nymphes, ses sœurs, l’élite bocagère,
Et l’heureux Jupiter qui, cachant sa grandeur,
Aimait à triompher de leur jeune pudeur ;
Cérès aux blonds cheveux, et le dieu des orgies,
Bacchus au front vermeil ceint de grappes rougies,
Et cette déité, charme de l’univers,
Vénus, qui de Lucrèce inspirait les beaux vers.

Mais tout changea, les dieux, leur culte, leurs oracles ;
Les bois désenchantés ont perdu leurs miracles ;
Ils ne sont plus ces jours où chaque arbre divin
Enfermait sa Dryade et son jeune Sylvain,
Qui versaient en silence à sa tige altérée
La sève à longs replis sous l’écorce égarée.


Pourquoi n’êtes-vous plus, rêves attendrissants ?
Dès que l’amour des vers charma mes premiers ans,
J’appris avec transport ceux de l’aimable Ovide,
Poète mensonger dont l’enfance est avide.
Devant le laurier vert tendrement incliné,
Triste, je saluais les mânes de Daphné,
Et, touché de son sort, je passais en silence.
Près de cet arbre en deuil qu’un vent léger balance,
Qui monte en pyramide élancé dans les airs,
Et croit, ami des morts, sur les tombeaux déserts,
Je pleurais le trépas du jeune Cyparisse.
Lorsqu’un chêne m’offrait son ombre protectrice,
Lorsque je reposais sous un tilleul assis,
Nommant avec respect Philémon et Baucis,
Si j’obtiens, me disais-je, une amante fidèle,
Je veux que Philémon soit un jour mon modèle,
Qu’elle imite Baucis ! et, tous deux, puissions-nous
Mourir au même instant comme ces deux époux !

Aujourd’hui, dans les bois, mes pensers plus austères
Savent de la nature observer les mystères ;
Linné m’apprend les mœurs des nombreux végétaux,
Depuis l’arbre qui croît au-dessus des coteaux
Jusqu’à l’herbe rampante où naît, vit et fourmille
D’insectes ignorés une immense famille.
Je connais leurs instincts, leurs haines, leurs amours ;
Je sais tous les canaux où la sève a son cours,
Et par quels sucs féconds la terre maternelle
Entretient des forêts la jeunesse éternelle.
Du sein qui les nourrit elles ont la vigueur ;
Le nord, dans leurs rameaux, souffle en vain sa rigueur ;


En vain, plus d’une fois, le courroux du tonnerre
Imprima tous ses traits sur leur front centenaire :
Jusqu’au ciel élevés, leurs panaches mouvants
Ont bravé les hivers, le tonnerre et les vents.
Que leur aspect est beau ! Que leur ombre vieillie
Couvre d’un dais pompeux la terre enorgueillie !

Qu’on ne me vante plus l’aspect de ces climats
Où l’arbre aux pommes d’or ne craint point les frimais i
J’ai souvent regretté, dans les jardins d’Hyère,
D’un tilleul arrondi la voûte hospitalière.
O féconde Neustrie ! est-ce à toi d’envier
Les dons de l’Hespéride et ceux de l’olivier ?
Ton sort est assez beau ; vois tes larges ombrages,
Ton épaisse verdure, et ces gras pâturages
Où de tes fiers taureaux l’herbe cache les fronts,
L’Épire eut des coursiers moins vaillants et moins prompts ;
Pan eut moins de troupeaux, et c’est dans tes prairies
Qu’il semble avoir porté ses vastes bergeries.
Dirai-je un peuple immense occupé dans tes ports,
La mer joignant ses dons à tes propres trésors,
Et ces blés, qu’opprima leur abondance môme,
Usant dans tes guérêts la faux de Triptolême,
Et tes riches greniers toujours prêts à s’ouvrir,
Et ton prodigue sein qu’on ne peut appauvrir ?
Jadis l’antiquité représentait Cybèle
Portant des fils nombreux autour de sa mamelle ;
Un faisceau d’épis mûrs environnait ses flancs,
Des lions subjugués la traînaient à pas lents,
Et les tours des cités formaient son diadème.
O Neustrie ! à ces traits je crois voir ton emblème.

Tes champs, tes ateliers m’offrent de toutes parts
La mère des moissons, la nourrice des arts ;
Ton noble front aussi se couronne de villes,
Et, même à ces lions que le frein rend dociles,
Je reconnais les mœurs du Normand indompté
Dont ta douce influence amollit la fierté.
Mais, en domptant ses mœurs, tu gardas sa vaillance.
Un illustre bâtard de tes rives s’élance,
La Tamise en frémit : elle a changé de lois,
Et le fer du vainqueur a fait seul tous ses droits.
Tes Robert, tes Guiscard, aux murs de Parthénope,
De fabuleux exploits ont étonné l’Europe ;
Trois de tes chevaliers fondent seuls un état ;
Ton peuple est laboureur, artisan et soldat,
Et reprend dans sa main, sans relâche occupée,
Le soc ou la navette, ou la rame ou l’épée.
C’est peu d’être guerrier, tout Français est vaillant ; .
Le ciel t’apprête encor un laurier plus brillant :
Le goût et les beaux vers sont nés sur ton rivage.

Une Muse autrefois naïve, mais sauvage,
Errante sur les pas de nos vieux ménestrels,
De quelques airs sans art égaya les châtels.
Son langage était rude et son port sans noblesse.
Ses élégantes sœurs de Rome et de la Grèce
Refusaient de l’admettre à leurs jeux favoris,
Et souvent à sa voix insultaient par des ris.
Un jour (c’était leur fête) elle fut éloignée ;
Vers les champs neustriens, la Muse dédaignée
Aux rivages de l’Orne en pleurant vint s’asseoir ;
Elle se vit dans l’onde, et rougit de se voir.

Son front était chargé des lambeaux du vieil âge,
Et d’ornements sans goût un bizarre assemblage
Ota même à ses traits, sous la main de Ronsard,
Cette naïveté qui faisait tout son art.
Sa honte enfin l’accable, et d’une voix plaintive
Elle accusait le sort, quand, non loin de la rive,
Elle entendit ces mots : « Viens t’instruire avec moi,
Tes sœurs seront un jour moins aimables que toi. »
Elle tourne les yeux : Malherbe est devant elle,
Et dans sa main brillait cette lyre immortelle
Dont le chantre thébain fit entendre les airs.
La muse ouvre l’oreille à ces nouveaux concerts,
Prend la corde sonore, et, d’une main plus sûre,
Marque déjà les tons, le repos, la mesure.
Malherbe l’instruisit : elle a pris son essor.
Quels sons plus imposants retentissent encor ?
Ils annoncent de loin ce sublime Corneille
Qui, né dans la Neustrie, en sera la merveille ;
Son génie, en ces champs qu’il rendit plus fameux,
Devint fort et profond, vaste et riche comme eux.
Terre où naquit Corneille ! ô terre du génie !
De ma lyre naissante agrandis l’harmonie ;
Un jour peut-être, un jour, si tu veux m’adopter,
Sur des tons plus hardis j’essaîrai de chanter.
Maintenant, humble ami des muses pastorales,
Je me cache en tes bois, j’en parcours les dédales :
Tel jadis à Windsor Pope s’est égaré ;
Heureux si, par Navarre à mou tour inspiré,
Je puis du même charme embellir mes images !

Cependant l’heure fuit, et de riches nuages,

Dans la pourpre et l’azur, aux bords de l’Occident,
Ont à demi caché le soleil moins ardent ;
Il s’éloigne, il pâlit : ses derniers feux à peine
Dorent les hauts sommets du sapin et du chêne.
Des jours de la chaleur c’est l’instant le plus deux ;
La fraîche promenade invite au rendez-vous.
Déjà de tous côtés on arrive, on s’empresse
Vers ces jardins d’Hébé, frais comme leur déesse,
Vers cette ! le d’Amour qui mérita son nom.
La noble châtelaine a quitté le donjon,
Où des cieux trop brûlants elle évitait l’outrage ;
Un cercle adorateur la rejoint sous l’ombrage ;
Le bosquet se remplit, le salon est désert.
Le long de la chaussée, en ce sentier couvert,
Je vois, loin des remparts de la cité voisine,
Plus d’un couple amoureux qui sans bruit s’achemine.
Venez, belles, venez ! Zéphire est de retour ;
Des sylphes suspendus aux rameaux d’alentour,
Sur vos pas, en volant, font frémir la verdure ;
Leur souffle aérien dans votre chevelure
Et se glisse et folâtre, et, par un doux larcin,
Détache un nœud modeste et caresse un beau sein.
Voyez ces fils de l’air adorer vos vestiges ;
Des arbrisseaux, des fleurs aux odorantes tiges,
Des vallons rafraîchis, des prés reverdissants,
Partout, en votre honneur, ils vont cueillir l’encens,
Et des parfums du soir leur aile surchargée,
Les verse autour de vous sur la route ombragée.
Venez donc : perdez-vous dans ce nouveau Tempé,
Où, même en vous cherchant, Argus serait trompé :

Là, sont d’heureux abris, d’impénétrables voûtes,
Dont l’amour quelquefois vous enseigna les routes.
Au village on médit comme dans les cités ;
Mon vers sera discret : ô belles, redoutez
Des bois silencieux le charme et le mystère !
La Fontaine l’a dit ; eh ! quelle amante austère,
Vers le déclin du jour, sous ces dômes touffus,
Pourrait à son amant opposer un refus,
Surtout quand la fauvette aux bosquets de charmille
Suspend le lit de mousse où naîtra sa famille ?
Moi-même en ces beaux lieux je soupire éperdu ;
Mes doigts ont vacillé sur mon luth détendu,
A peine il retentit : ses tons qui s’affaiblissent
En sons voluptueux par degrés s’amollissent.
Oui, je n’en puis douter, l’amour même autrefois
Enchanta ces vallons, et ces eaux et ces bois.
Le prodige est certain : c’est vous que j’en atteste,
Muses ! vous le savez : un jour l’enfant céleste
Prit son arc et ses traits, et volant vers Ivry
Cherchait aux lieux voisins les traces de Henry,
Sur Navarre un moment ses ailes s’abaissèrent.
Non loin, à ce gazon que leurs pieds caressèrent,
Les Grâces en dansant ont donné sa fraîcheur ;
Là, de leurs corps divins entourant la blancheur,
L’Iton enorgueilli les reçut dans son onde,
Et tout-à-coup sa rive en devint plus féconde.
Depuis qu’il a touché l’albâtre de leur sein,
Un cristal plus limpide embellit son bassin ;
Je ne sais quel doux bruit ses roseaux font entendre ;
De Zéphire à l’entour le murmure est plus tendre ;


Et ne dirait-on pas, en parcourant ces lieux,
Qu’au sein des flots émus, des bois mélodieux,
D’une invisible main quelque aimable génie
Touche légèrement ces lyres d’Ionie
Dont la molle cadence inspire à tous les cœurs
Et les vagues désirs et les tendres langueurs ?
C’est la voix de l’Amour : ici, tout le rappelle,
Tout y ressent du Dieu la présence immortelle.
L’Amour de monuments peupla ces régions,
Partout, sur la Neustrie, ont brillé ses rayons.
Il parcourt d’un coup d’œil, dans la même contrée,
Anet, Ivry, Navarre, où Diane et d’Estrée
Montrent à chaque pas leur riant souvenir ;
Là, de leurs noms encore il vient s’entretenir,
Et s’assied sur le marbre où lui-même éternise
Des belles et des rois la touchante devise.
Il se plait à Navarre, il en sait le chemin ;
Souvent à Gabrielle il y donna la main ;
Henri n’était pas loin, il observait leur trace.
Le héros sur ces fleurs déposait sa cuirasse.
Charmante Gabrielle, est-ce ici qu’un grand roi
Soupirait sa complainte en s’éloignant de toi ?
Gabrielle, à ton nom ces échos applaudissent,
Et les eaux de l’Iton plus rapides bondissent.
Et toi, fameux Henri, ton ombre aime toujours
Ces lieux où le bonheur t’attendait loin des cours.
Peu d’amants couronnés ont connu l’art de plaire 5
Mais toi, tu le connus, monarque populaire.
Le hameau t’a béni, l’amour qui t’a dompté,
Sans obscurcir ta gloire, accroissait ta bonté ;

Ton cœur, en le suivant, fut trop faible peut-être ;
Rosny, plus d’une fois, en a grondé son maître.
Avec tous les Français, Bourbon, je t’en absous.
Et qui peut condamner des sentiments si doux ?
Faut-il donc aux bons rois défendre la tendresse ?
Garde, pour mieux charmer, cette aimable faiblesse.
Cher Prince ! de ton nom tes sujets amoureux,
Puisque tu fus sensible, ont été plus heureux.
Chênes, qui protégiez Bourbon et Gabrielle,
Qui le vîtes souvent reposer auprès d’elle,
Assis et désarmé comme un simple pasteur,,
Ah ! que du bûcheron le fer profanateur
Jamais n’ose outrager votre auguste vieillesse !
Habitants de la ferme, en ce jour d’allégresse,
Venez : je vous appelle à cet arbre chéri
Fier d’avoir protégé les amours de Henri.
Vous m’avez entendu : vous courez en cadence,
Et je vois s’arrondir le cercle de la danse.
Agitez à grand bruit le bruyant tambourin ;
Chantez : Vive Henri ! dans ce joyeux refrain
Où la gaîté naïve, à nos aïeux si chère,
Peignit du Béarnais le brillant caractère.
Le Béarnais fut brave, et buveur, et galant.
Que la tonne à longs flots verse un jus pétillant !
Pontife de la fête, aux amants de mon âge
Je permets, il le faut, un joyeux badinage.
Voici l’heure propice. Amant, tu peux oser ;
A ta belle en riant, trois fois, donne un baiser :
L’amour aime ce nombre, et même l’âge antique
Le révérait, dit-on, comme un nombre mystique.

Mais par quel sentiment suis-je donc emporté ?
Quelle est de ces accords l’étrangère gaité ?
Qu’ai-je fait des leçons de ma Muse modeste ?
Muse qui me chéris, ma compagne céleste,
Toi qui, dès mon enfance, as fixé mon amour,
Et du plus doux hymen m’enchaînas sans retour,
Qui me fais oublier, par tes chastes caresses,
Des amantes d’un jour les profanes tendresses,
Ne rougis point d’unir à tes graves concerts
Cette heureuse mollesse, ornement des beaux vers.
Cependant, fuis ces bois, crains leur ombre amoureuse ;
Pour un jeune poète elle est trop dangereuse.
Je les fuis : c’en est fait : Muse, viens m’inspirer
Un chant majestueux qui te puisse honorer !

  1. La forêt de Navarre est la première pièce de poésie un peu considérable qui ait fait connaître le nom de Fontanes ; elle fut d’abord publiée flans l'Almanach des Muses de 1780. On la donne ici telle que l’auteur l’avait revue et préparée pour l’édition définitive.