La Force mystérieuse (Rosny aîné)/2/I

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Plon-Nourrit et Cie (p. 151-170).

DEUXIÈME PARTIE

I

LE GRAND RENOUVEAU


Le lendemain, les rayons violets étaient reconquis et l’humanité recommençait son périple. Le feu reparut dans les foyers, dans les hauts-fourneaux, dans la brousse, sur la savane. Les bateaux électriques reprirent leur course sur la mer retentissante, les voitures encombrèrent les villes, les aéroplanes sillèrent dans l’étendue, le téléphone et le télégraphe, les ondes hertziennes rassurèrent les multitudes.

On commença d’évaluer l’étendue du désastre. Un tiers des hommes, un quart des animaux domestiques, dans les dernières forêts vierges, quelques myriades de bêtes carnassières et plantivores, avaient succombé.

Parmi les races blanches, l’Allemagne, les États-Unis, la Grande-Bretagne avaient subi les plus rudes pertes. La population germanique, de soixante-quinze millions d’âmes, était descendue à quarante-six ; il n’y avait plus que soixante-cinq millions d’hommes aux États-Unis ; trente-neuf en Angleterre. Moins éprouvée, l’Italie voyait sa population réduite à trente millions d’âmes, la Russie à quatre-vingt-dix millions, l’Espagne à quinze et la France à trente-quatre. Mais à Paris et le long du littoral méditerranéen, l’hécatombe se décelait exceptionnelle : sur quatre millions d’habitants, Paris en perdait quinze cent mille ; Marseille était diminuée de moitié Nice des deux tiers…

Pendant quelques jours, ces pertes parurent irréparables. Mais quand les survivants commencèrent à se rassurer sur leur propre sort, elles causèrent plus de bien-être que de chagrins. Les mères seules, beaucoup de pères, telles créatures fidèles, subissaient des regrets profonds. Les autres connaissaient l’indifférence ou la joie sournoise qui suit la mort du prochain ; d’innombrables héritages firent du désastre une vaste fête pour des millions de légataires. Les villes ayant plus souffert que les campagnes, la question sociale se trouva temporairement résolue : il y eut du travail pour tous, et grassement rétribué ; il y eut des biens disponibles en abondance : le fisc s’enrichit au point qu’on put réduire les impôts, entreprendre d’énormes travaux publics et secourir grassement les miséreux.

La cause du cataclysme demeurait mystérieuse, encore que les conjectures pullulassent. La plupart des savants se ralliaient à l’hypothèse d’un immense flux d’énergie, venu des abîmes interstellaires, qui avait balayé notre planète, et peut-être aussi Mars, Vénus, Mercure, le Soleil même. La nature de cette énergie échappant à toute conception, l’hypothèse n’expliquait rien. Personne ne pouvait imaginer pourquoi son effet avait été de réduire ou d’annihiler la plupart des énergies connues. Aussi quelques penseurs proposaient-ils l’hypothèse contraire. Ce n’était pas selon eux, un flux énergétique qui avait passé, mais un torrent d’éther particulièrement avide d’énergie et qui, par suite, avait absorbé la lumière, le calorique, l’électricité, à doses massives. En somme, d’après les uns, il s’agissait de forces antagonistes, d’après les autres, d’une capture de force.

La théorie de ces derniers était contredite par la rapide reconstitution des énergies terrestres : une température estivale succédait au froid des jours néfastes, le magnétisme semblait accru, les actions chimiques se manifestaient avec un surcroît de vivacité qui, dans maints cas, causèrent des accidents et qui exigeaient, dans les usines et les laboratoires, un surcroît de précautions : tout se passait comme s’il y avait une épargne de force vive.

L’immense majorité des survivants dédaignait ces discussions savantes. Un merveilleux renouveau grisait les âmes. Les joies les plus simples prirent une intensité miraculeuse ; la douceur de l’existence supprimait presque les haines, les jalousies et les froissements qui assombrissent les jours de l’homme.

Ce bonheur, Langre, Sabine et Meyral le goûtaient dans sa plénitude. Ils s’étaient réfugiés à la campagne, dans un site frissonnant d’eaux, d’arbres et d’herbages.

La maison s’élevait, trapue et rébarbative, enveloppée de jardins. Un colonel de spahis en retraite l’avait fait construire, d’après ses propres plans, à son retour d’Afrique.

Elle avait des airs de forteresse, mais, à l’usage, elle se décelait spacieuse et confortable. Trois jardins produisaient une variété surprenante de fruits et de légumes, en même temps que des arbres de haute stature, des fleurs en surabondance et des herbes vives. Elle appartenait à la fille du colonel, créature abrutie qui, l’ayant prise en grippe, ne pouvait se décider à la vendre et la louait pour un morceau de pain.

Le colonel avait bourré les bibliothèques de livres achetés dans les châteaux avoisinants et de meubles hétérogènes. La lumière pénétrait par une multitude de fenêtres, et l’on discernait, au-dessus des clôtures, un pays de vieille France, aux ondulations élégantes, où les emblavures et les pâturages alternaient avec des futaies. Des collines charmantes enveloppaient les sites et s’échancraient à l’Occident, riche en fêtes crépusculaires.

Parmi les hêtres et les tilleuls, deux fontaines formaient un rû qui mêlait aux jardins sa voix et sa jeunesse.

C’est là qu’ils se reposèrent dans le renouveau du monde. Gérard y avait fait trimballer des instruments de physique et de chimie, encore que, pour l’heure, Meyral et lui compulsassent plutôt leurs notes et y cherchassent désespérément quelque explication du fléau qui avait ravagé la terre.

Ces travaux ne les accablaient point. Ils puisaient l’allégresse à la même source où la puisaient Sabine, les enfants, les domestiques, tous les hommes du village et même les animaux. Car les vivants semblaient recevoir quelque chose de ce surcroît d’énergie qu’on constatait dans les phénomènes : les malades mêmes goûtaient on ne sait quel miel de bonheur qui adoucissait leurs souffrances et enchantait leurs répits.

Souvent, la famille s’embarquait sur l’Yonne, dans un canot pesant que menait un villageois taciturne. À tous les détours du rivage, la beauté déployait ses prestiges. Une île plantée de joncs, de saules et de peupliers, évoquait les Robinsons. Des havres abritaient une armée de glaives verts ; parmi de longues plantes fluviatiles, les poissons menaient leur vie agile et froide ; l’herbe croissait monstrueusement ; de longues bandes de corbeaux, nourris par le désastre, passaient avec des clameurs de guerre.

Alors, Meyral cessa de lutter contre sa tendresse. Il la laissait croître, remplir ses jours comme un fleuve inépuisable et former la substance de ses rêves. Qu’importait l’avenir ! S’il le fallait, Georges acquitterait en peines les jours de son enchantement ! Du moins aurait-il passé par la porte d’ivoire et rôdé au jardin féerique. Pendant longtemps, la claire Sabine, à l’abri du peuple ennemi des mâles, n’écouterait aucune voix.

Elle était à l’heure de son plus grand charme. La soie brillante de sa chevelure semblait s’être accrue encore ; son cou, naguère frêle, avait l’éclat, la rondeur et le rythme. La forme de ses joues était parfaite ; il s’échappait de ses yeux frais une lueur de renouveau qui faisait s’élever devant Meyral toutes les créatures passionnantes de la fable.

Quand la famille débarquait sur la rive, tandis que la servante tragique disposait le goûter, il semblait à Georges qu’ils formaient un groupe étrangement uni, et par le souvenir des épreuves subies en commun, et par quelque lien indéfinissable, qui se resserrait chaque jour. Un grand chien, que Langre avait acquis à Sens, participait à l’intimité ; il souffrait étrangement lorsqu’on prétendait le laisser seul à la maison ; son absence était une petite peine pour les adultes comme pour les enfants. Même le vieux jardinier qui logeait dans une annexe, au fond du potager, et son petit-fils, garçonnet aux cheveux d’argent à peine teintés d’un reflet paille, montraient un plaisir extrême à se rapprocher de la famille. L’on eût dit que la chèvre et l’âne éprouvaient une inclination analogue.

Trois semaines coulèrent. On avait dépassé le solstice. C’était le temps des larges crépuscules ; certains soirs, assis sur la terrasse, d’où l’on apercevait l’Yonne, pleine des beaux mensonges que lui contaient les nuages, après le départ du soleil – certains soirs, on avait le pressentiment de l’aube au teint de perle, alors que les fées du déclin répandaient encore leurs enchantements. La chaleur était extraordinaire ; elle dépassait de loin celle des années les plus ardentes ; elle n’accablait point. Il y avait dans les veines une fièvre gaie, qui se plaisait aux hautes températures. Hommes et animaux goûtaient une volupté surprenante à marcher sur les prairies chaudes ou le long des chaussées rôties. Chose plus bizarre, ni l’herbe, ni les feuilles, ni les fleurs, n’en souffraient : il est vrai que, chaque jour, l’orage tonnait pendant une longue heure et ruisselait en déluges.

— C’est le temps brûlant du Chien, de l’astre Sirius, que redoutait Virgile, dit un matin Langre, qui se promenait dans les jardins avec Georges et Sabine.

— Le Chien nous est propice ! répliqua Meyral avec un sourire.

— Il l’est étrangement… Nous devrions être harassés tantôt par la chaleur, tantôt par les orages. Au rebours, une allégresse surprenante anime tout ce qui rampe, marche ou vole. Allez ! nous ne sommes pas sortis du mystère…

Le vieillard fronça ses lourds sourcils, de cet air d’impatience qui lui était naturel, mais la joie le tenait malgré lui.

— Je suis captif de l’heure ! grommela-t-il. Jamais, même lorsque la tumultueuse jeunesse brûlait mes veines, je n’ai connu ce bonheur !… Nous le paierons ! fit-il avec un retour d’inquiétude.

— Nous avons payé, rétorqua Georges.

Puis :

— Remarquez-vous ce besoin d’être ensemble que ressentent les gens du village, et que nous partageons… Regardez !

Les enfants et Césarine les avaient rejoints ; Catherine était sortie de la maison et se rapprochait du groupe ; le chien sautelait autour d’eux ; la chèvre accourait avec un bêlement, et l’âne, dans son étable, poussait un cri d’appel ; de toutes parts picoraient les poules, voletaient les passereaux, les ramiers, les pigeons ; le crapaud montrait ses yeux topaze, trois grenouilles bondissaient au bord du rio…

— Est-ce que je me trompe ? demanda le jeune homme.

— Oh ! non, s’écria Sabine.

— Remarquez que, d’instinct, nous nous sommes rapprochés de la maison, c’est-à-dire du centre favorable. Ce qui m’étonne le plus, c’est, en somme, qu’il ne s’agit pas d’un instinct proprement social. Nous ne désirons pas nous réunir à d’autres groupes. Les groupes du village ne le désirent pas non plus… Hier, quand j’ai voulu aller seul au bord de l’Yonne, j’ai ressenti à mesure que je m’éloignais de vous tous, un véritable sentiment de détresse.

— Nous avons tous été inquiets de votre absence, fit Gérard, comme si vous étiez parti pour un long voyage.

— Il faut délivrer ce pauvre âne ! fit Sabine.

Comme s’il n’attendait que ces mots, le vieux jardinier alla ouvrir la porte de l’écurie : l’âne, jeune bête aux yeux frais et aux membres souples, arriva en bondissant.

— Bizarre, en effet ! dit Gérard, tout pensif. Je crois fermement que l’aventure interstellaire n’est pas terminée.

— Tu ne t’imagines pas qu’un retour soit possible ! fit Sabine révoltée.

— Il y a des millions de chances contre une pour que le flux qui a déferlé sur la planète ne reparaisse point. Mais, il y a un résidu. Jusqu’à ce que ce résidu soit complètement expulsé ou absorbé, nous devons nous attendre à des phénomènes insolites… comme ceux auxquels nous assistons !

— Ce serait délicieux.

— S’ils demeurent analogues, sans doute. Je crains « un changement de signe ! »

— Ne le dites pas ! s’exclama Georges. Goûtons en paix ces heures délicieuses.

Langre ne répondit point. Son inquiétude n’avait guère de force : ses facultés ombrageuses cédaient à l’ivresse universelle.

Dans les jardins et dans les emblaves, la récolte fut extraordinaire. Les fruits atteignirent des dimensions inouïes : on eut des pêches aussi grosses que des oranges de Jérusalem. Les champs de blé ressemblaient à des champs de roseaux. Les feuilles, grasses et vertes comme le pays d’Érin, avaient des aspects de feuilles équatoriales. Tout poussait à foison ; les greniers comme les caves allaient déborder ; une magnifique imprévoyance envahissait le cœur des hommes…

Un matin, Langre et Meyral firent coup sur coup deux découvertes excitantes. Le vieillard constata que la bande violette du spectre solaire s’était sensiblement élargie, tandis que Meyral remarquait qu’un détecteur d’ondes hertziennes, qu’il avait inventé, montrait une sensibilité inattendue.

— Cela correspond bien à notre hyperesthésie et à l’exagération des croissances végétales ! dit Georges.

— Mais pourquoi ne l’avons-nous pas constaté auparavant ?

Des essais minutieux montrèrent quelques autres anomalies, mais très faibles. Ainsi, la conductibilité électrique des métaux se trouvait amoindrie, mais ce phénomène était masqué, en pratique, parce que les divers appareils – piles, dynamos, machines statiques – avaient un rendement supérieur à la normale.

— Tout cela, remarquait Gérard, nous laisse en pleine ignorance. Parmi les observations que nous avons faites pendant et après le désastre, je n’en vois en somme qu’une qui ait un caractère spécifique.

— Évidemment ! acheva Georges. C’est que, seuls, les rayons jaunes, orangés et rouges ont résisté : ils ont reçu un accroissement d’éclat.

— Les rayons infra-rouges aussi.

— Du moins les plus voisins du spectre visible ! Car, pour les autres, ils ont subi le sort commun – tout comme les ondes hertziennes.

— Je trouve pourtant quelque chose de bien caractéristique dans le dégagement actuel d’énergie. En effet, le « mal de la lumière » faisait préjuger que les forces ennemies dévoraient les forces terrestres et solaires. Le résultat montre clairement que l’antagonisme a formé des énergies potentielles.

— Eh ! justement, cria le vieillard avec dépit. C’est le dégagement de ces formes virtuelles qui devrait nous fournir la clef du mystère. Or, il ne nous donne que des anomalies curieuses, mais banales. Nous n’avons même plus la singulière réfraction qui a marqué le début de l’attaque. C’est exaspérant ! Et c’est ridicule !

— Nous ne pouvons pas monter sur nos propres épaules ! conclut philosophiquement Meyral.

Les jours suivants furent sans doute les plus beaux qu’ait connus l’espèce humaine. La vie, la vie la plus simple, s’emplit de grâces indicibles. Une immense floraison couvrit la terre jusqu’aux pôles : partout les plantes revivaient un nouveau printemps. L’air était lourd de baumes, une tendresse inlassable flottait dans les crépuscules, et semblait couler des étoiles, la nature redevenait vierge : chaque prairie évoquait les savanes, un bois devenait une forêt, la folle croissance faisait renaître tous les mystères des genèses.

Il y eut un soir plus beau que tous les autres.

C’était vers le milieu de la canicule. Après le dîner, la famille s’était réunie sur la terrasse. D’incommensurables sites se creusaient dans les profondeurs de l’Occident. Les contrées chancelantes du Nuage simulaient les splendeurs des terres, des eaux, des forêts, des montagnes et jusqu’aux œuvres de l’homme. Il n’y eut pas seulement des lacs et des marécages, des cavernes et des cimes, des fleuves d’améthyste et des golfes de vif-argent, des savanes et des brousses, il y eut aussi des cathédrales, des pyramides, des hauts-fourneaux et une nef colossale, un tabernacle nué de soufre, de perle et d’hyacinthe, un amoncellement de chasubles…

L’âne et la chèvre rôdaient sur la petite pelouse ; le jardinier s’apercevait à l’ombre d’un cytise, vieux profil gothique, aux joues creuses et à la barbe cornue ; son petit-fils rampait vers la fontaine et le chien se levait par intervalles en flairant l’étendue, les yeux ardents comme s’il apercevait des choses invisibles aux hommes ; les passereaux ivres enflaient leurs petites cornemuses et chantaient éperdument.

Georges se tenait auprès de Sabine. Vêtue de blanc, sa chevelure ramassée en buisson, elle condensait les symboles brillants qui donnent au bonheur la figure de la femme. Chaque lueur de la prunelle, chaque frisson de la nuque argentine, la nacre des dents apparue entre les lèvres écarlates, la caresse de la lumière sur les joues fines ajoutaient des nuances vives à la beauté du soir.

En même temps, il sentait ce lien bizarre qui l’unissait à tout le groupe.

— Je n’avais jamais été heureux ! murmura Langre.

— Et qui l’avait été, chuchota Georges, sauf en ces minutes qui passent comme une aile devant une vitre et qui s’évanouissent en ombres ? Qui donc avait connu l’hôte mystérieux que les hommes attendent depuis qu’ils ont de l’imagination ?

De larges papillons crépusculaires passaient sur leurs ailes cotonneuses, deux chauves-souris multipliaient leurs méandres devant les vitraux du couchant et Meyral ne cessait de contempler Sabine. Il semblait qu’il fît en quelque manière partie d’elle ; lorsqu’elle se déplaçait, il y avait dans toutes les fibres du jeune homme un passage de courants rapides et délicieux.