La Force mystérieuse (Rosny aîné)/1/VI

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Plon-Nourrit et Cie (p. 123-138).

VI

L’AUBE


Quand il s’éveilla, une lueur faible et couleur de cuivre filtrait par la fenêtre orientale. Il demeura une minute tout tremblant, plein encore de la pesanteur du rêve. Peu à peu, ses pensées s’éclaircirent et se coordonnèrent. L’horreur du réveil apparut. Le froid était devenu insupportable ; la face de Meyral en était toute transie… Il regarda autour de lui, il aperçut confusément les matelas où étaient couchés ses compagnons. Aucun souffle ne s’entendait dans le grand silence.

— Ils sont morts ! balbutiait Meyral terrorisé.

Il se dressa, la tête vertigineuse, il se dirigea vers le matelas le plus proche et discerna confusément une chevelure pâle. Une angoisse mortelle le tint immobile ; il faillit retourner vers sa couche et attendre le décret de l’invisible… La force qui était en lui, et qui ne voulait pas désespérer avant le dernier soupir, le ranima : il tâta le visage de Langre.

Ce visage était froid. Aucun souffle ne semblait s’exhaler des lèvres.

Georges se traîna successivement auprès des autres couches. Toutes les faces étaient froides comme celle du vieillard, aucune respiration ne soulevait les poitrines.

— Misère ! soupira le jeune homme.

Il se pencha plus longuement sur Sabine ; une sanglot le secoua. Mais sa douleur avait quelque chose de trop vaste et de trop religieux pour se répandre en larmes. Agenouillé dans l’ombre, prêt à la mort, puisque tous ceux qu’il aimait venaient de disparaître et puisque tous ses frères humains étaient condamnés, plein cependant d’une révolte farouche, il ne pouvait admettre que le long effort des âges sombrât dans ce néant abominable. Pendant quelques minutes, cette révolte le secoua jusqu’aux racines de l’être. Puis, il découvrit une grandeur farouche à la catastrophe. Elle lui parut presque belle. Pourquoi ne symboliserait-elle pas les ressources infinies du monde ? Le sacrifice d’une humanité ne comptait guère plus, dans le cycle inépuisable des énergies, que le sacrifice d’une ruche et d’une fourmilière. Ces millénaires, pendant lesquels se suivirent les générations sorties de la mer primitive, étaient aussi fugitifs dans la vie de la voie lactée qu’une seconde dans la vie d’un homme. Peut-être était-il admirable que la longue tragédie de la Bête et de la Plante aboutît à une destruction dédaigneuse… Qu’avait été la vie terrestre sinon une guerre sans merci, et qu’était l’Homme, sinon celui qui avait massacré, asservi ou avili ses frères inférieurs ? Pourquoi la fin eût-elle été harmonieuse ?

— Non ! non ! se récriait Meyral. Ce n’est pas admirable… C’est hideux !

Ses pensées commençaient à se détendre et à se ralentir. L’engourdissement ressaisissait à la fois ses membres et son intelligence. Il n’était plus qu’une pauvre petite chose grelottante et douloureuse. Il ployait sous les forces énormes comme l’insecte au froid des automnes.

Bientôt les pensées cessèrent de se coordonner ; les images mêmes devinrent rares ; l’instinct domina. Il regagna péniblement sa couchette et s’ensevelit dans ses couvertures.


L’aube était venue, puis le jour, un jour qui ressemblait aux nuits du pôle, quand l’aurore boréale monte à travers la nuée. Dans le grand laboratoire, rien ne bougeait. Ce fut encore Meyral qui se réveilla. Il demeura d’abord dans les limbes des rêves, les yeux entre-clos et la pensée captivée. Puis, la réalité le saisit à la gorge, l’épouvante grandit comme une horde de fauves. Et se levant à demi, il regarda longuement les formes vagues et immobiles de ses amis :

— Je suis seul !… Tout seul !

L’horreur l’emplissait. Puis il eut une sorte de délire. Aucune idée, aucune impression n’étaient saisissables : elles viraient comme des brins d’herbe dans la rivière. Ce vertige lui donna une manière de force ; il parvint à se dresser, et il n’y eut plus qu’une seule sensation, ardente, intolérable : la faim… Elle le mena hors du laboratoire, le conduisit dans la cuisine, où il mangea goulûment et pêle-mêle, quelques biscuits, du sucre, un peu de chocolat. Ce repas fut efficace, la pensée redevint lucide et un vague optimisme gonfla la poitrine du jeune homme :

— Jusqu’au bout !… Il faut vouloir jusqu’au bout !

Mais la douleur revint dès qu’il se retrouva dans le laboratoire. Il n’osait pas se pencher sur ses compagnons ; il voulait garder une ombre d’espérance – et, pour se donner un délai, il se dirigea vers une des grandes tables.

Le thermomètre marquait sept degrés au-dessous de zéro.

— Vingt-trois degrés au-dessous de la normale ! murmura machinalement le savant.

Ensuite il analysa le spectre solaire. Tout de suite il eut une palpitation : la zone verte était stationnaire ! Ou du moins, ce qui revenait presque au même, elle avait à peine décru :

— Étant donné le rythme du phénomène, soliloquait-il, le vert aurait dû disparaître. Il est probable…

Il s’interrompit, examina encore la zone et reprit, car cela le soulageait de formuler sa pensée :

— Il est vraisemblable que le vert fut entamé plus profondément. Donc, la réaction aurait commencé.

Il répéta d’un ton mystique :

— La réaction aurait commencé !

Et cela lui donna le courage de retourner vers ses amis. Il se pencha d’abord sur le petit Robert. Le visage de l’enfant était toujours froid : on ne percevait aucun souffle. Meyral tâta la poitrine et tenta vainement de surprendre les battements du cœur, les membres se décelaient roides mais leur rigidité semblait incomplète.

Successivement, le jeune homme examina Langre, la petite Marthe, les servantes ; il osa à peine toucher aux joues et au cou de Sabine. Leur état paraissait identique à celui de Robert.

— Ce n’est pas la raideur des morts ! songeait Georges.

D’ailleurs, leur température, prise sous l’aisselle, chez Langre et chez le petit garçon, approchait de vingt degrés. Meyral s’assura que cette température ne baissait point.

— Ils vivent !… Certes, une vie précaire… une vie infime… Mais ils vivent ! Ah ! si la réaction continuait…

Son émotion, d’abord ardente, décroissait. Il crut que la période d’engourdissement allait le ressaisir : s’il se rendormait, ils seraient seuls devant les forces funestes !

Après un quart d’heure d’attente, il constata que son état actuel différait des états de la veille. Sa sensibilité était amortie, ses mouvements un peu tardifs, mais il ne ressentait ni torpeur ni stupeur. Au contraire, il était très lucide, et tout en continuant d’observer ses amis, il se remettait à mesurer les zones du spectre. Bientôt, il eut la certitude que les rayons verts ne décroissaient pas. Il prit des précautions extraordinaires pour la prochaine expérience, qu’il remit à plus tard, afin de réduire « l’aléa de l’équation personnelle », et il fit quelques constatations au polariscope.

À dix heures, le thermomètre marquait neuf degrés au-dessous de zéro ; de ce côté, la situation s’aggravait, et toutefois aucun changement ne se marquait dans l’état des malades. Car Meyral n’en doutait plus : ni Langre, ni Sabine, ni les servantes, ni les enfants n’étaient morts ; leur état semblait intermédiaire entre l’état des êtres saisis par le sommeil hibernant et la léthargie pathologique. Mais le péril était profond. Ils ne pourraient vraisemblablement résister au froid, quoique le jeune homme eût accumulé sur eux de nouvelles couvertures et eût bien enveloppé leurs têtes.

À dix heures et demie, Meyral se décida à reprendre la vérification du spectre solaire… Il poussa un grand cri ; malgré son apathie, il avait le visage convulsé par une espérance accablante : la zone verte s’était accrue – la réaction commençait !

— Ah ! balbutiait-t-il, les yeux pleins de larmes, tout de même !… Ce drame hideux n’ira pas jusqu’au bout !

Dans cette première minute, il s’oubliait, sa frêle structure disparaissait dans l’océan des créatures : il ne songeait qu’au salut de la Vie. Puis son apathie reparut. Il eut à peine un tressaillement, tandis qu’il se demandait :

— N’est-ce pas un simple sursaut du phénomène ?

À midi, il lui fut impossible de repousser la certitude : la zone verte continuait à s’élargir ! Par malheur, le thermomètre tombait à dix degrés au-dessous de zéro. Malgré le manteau et les couvertures, Georges ressentait amèrement le froid.

Une fringale analogue à celle du matin l’ayant ressaisi, il redévora du chocolat, des biscuits, du sucre. Ce repas lui fit du bien, mais lui donna sommeil. Enseveli dans un fauteuil, les pieds sous un édredon, la tête bien couverte, il sombra dans l’inconscience.

Au réveil, il se sentit très surexcité et s’assura fiévreusement de l’état de ses compagnons : le mal demeurait stationnaire. Ensuite, il s’élança vers les appareils…

Le vert avait reconquis ses limites, les rayons bleus s’esquissaient !

Alors, les doutes de Meyral se dispersèrent. Son âme s’épanouit comme une primevère à l’avrillée. Ce fut la grande espérance, l’espérance de résurrection, vaste comme l’aube d’un univers. Toute la poésie des genèses gonflait le cœur du jeune savant ; il récitait avec ferveur :

 
Et plus tard un ange, entrouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

C’était une fête de l’infini, un printemps d’astre, une béatitude où transsudaient des lueurs de Voie lactée. Et dans cette grande minute, il ne doutait pas du salut de ses compagnons d’arche.

Quand l’exaltation fut passée, il comprit que les circonstances demeuraient obscures et redoutables. Le froid sévissait toujours ; la léthargie, si elle n’avait pas empiré, ne manifestait aucun symptôme d’amélioration ; en vérité, ces êtres immobiles, dont le souffle était insaisissable à l’ouïe, dont le visage pâle demeurait étrangement roide, ressemblaient plus à des morts qu’à des vivants.

— Si je pouvais faire du feu ? songeait Meyral.

À tout hasard, il le tenta. Les allumettes ne « prirent pas » ; aucune combinaison chimique ne put être amorcée ; les appareils électriques demeurèrent inertes. Cependant, avec une extrême lenteur, la lumière continuait à remonter vers les ondes supérieures : la bande bleue devenait toujours plus nette. Vers trois heures, il y eut un second phénomène « de retour » ; l’aiguille aimantée, jusqu’alors insensible, tendit à se fixer vers le Nord-Ouest, à quinze degrés en deçà de sa position habituelle. Ce fait, menu en apparence, réjouit considérablement Georges : le magnétisme terrestre était une des « constantes » dont la disparition l’avait le plus impressionné.

— L’électricité va se déceler à son tour.

Elle ne reparut qu’une heure après, à l’appareil de Holz ; mais, quelque vigueur que déployât le jeune homme pour faire tourner la machine, il ne put obtenir d’étincelle.

Un retour de tristesse l’accabla. Ce n’était plus la tristesse de naguère, la tristesse du drame planétaire, c’était une détresse purement humaine. Il continuait à tenir pour assuré que ses compagnons vivaient, mais il semblait plus improbable de minute en minute qu’il pût les ranimer. Et comme le désespoir prend une forme adéquate aux circonstances, ce qui le désolait maintenant, c’était de se dire que la vie allait partout renaître, la divine lumière reprendre l’œuvre créatrice, et que son vieux maître ni Sabine n’assisteraient à la résurrection.

La chaleur seule les sauverait, croyait-il, mais la nuit se passerait sans doute avant qu’il obtînt du feu. À plusieurs reprises, il essaya, par des changements de position ou par des massages, d’obtenir quelque effet sur les enfants, dont la vitalité lui inspirait plus de confiance que celle des adultes.

L’heure avançait vite, malgré tant d’inquiétudes. Le soleil descendait déjà sur les masses feuillues du Luxembourg et son orbe grandissait de minute en minute. Avant une demi-heure il disparaîtrait, et moins d’une heure plus tard, ce serait la nuit complète : la lune ne se lèverait que vers deux heures du matin.

Meyral, entraîné à la fois par son émotion et par sa curiosité scientifique – que naguère l’approche même de la mort n’avait pu éteindre – multipliait les expériences. Toutes concordaient, – au sens évolutif : l’aiguille magnétique se rapprochait davantage de sa position normale ; la machine de Holtz, sans encore donner d’étincelles, décelait des tensions plus fortes ; la région bleue du spectre, malgré l’approche du déclin, ne cessait de s’accroître.

— Du feu ! Du feu ! gémissait Meyral. Le froid va s’aggraver pendant la nuit. Leur faiblesse est excessive… leurs réactions insignifiantes. Ah ! du feu !

Le crépuscule vint, moins sombre que la veille ; des feux écarlates errèrent sur les cimes du Luxembourg… et subitement la machine de Holtz donna des étincelles. C’étaient des étincelles courtes et cuivreuses, mais elles remplissaient d’espoir le cœur du physicien. Il les contemplait avec ivresse, il écoutait leur crépitement léger qui rappelait certains vols d’insectes. Et une idée lui venant, il relia la tête de la petite Marthe au pôle positif et l’un de ses pieds au pôle négatif. Ensuite, il fit tourner la machine avec prudence, en surveillant la tension. Rien. Le corps demeurait inerte ; Georges accéléra le mouvement. Bientôt, une palpitation se décela, qui agitait les lèvres et soulevait la poitrine : Marthe respirait !

Pendant quelque temps, Georges maintint la rotation ; le résultat demeura stationnaire. N’importe ! l’expérience démontrait « positivement » la persistance de la vie chez la fillette.

Encore le soir. L’ombre froide s’épaissit dans la longue salle ; pourtant, ce n’est pas l’ombre épouvantable de la veille : les grandes constellations sont presque complètes : on voit les sept étoiles de la Grande Ourse. Au reste, le thermomètre marque trois degrés de plus que la nuit précédente. Une immense lassitude accable Meyral, mais cette lassitude aussi est normale. Il ne résiste pas au sommeil : à quoi bon ! Sans lumière, n’est-il pas réduit à l’impuissance ? Il y a bien la petite lueur du Holtz, mais pour l’obtenir il faut s’atteler à la machine. Mieux vaut dormir. Pendant son repos, les forces normales continueront à reprendre l’empire…