Les Écrivains/La gaîté de demain

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E. Flammarion (première sériepp. 127-134).
La gaîté de demain

Il nous montre de façon non moins captivante les effets destructifs du fusil Lebel ou des torpilles.

Chincholle


Depuis longtemps on demandait un livre qui déridât nos fronts moroses ; un livre qui réveillât cette gaîté française jadis si vivante, aujourd’hui si funestement endormie parmi les ronces du pessimisme ; un livre ressusciteur des joyeuses chansons de nos pères, des Mères Godichon, des Evohé, des Zon, Zon, Zon, des Tra déri déra, un livre gai, enfin, de cette gaîté saine et robuste qui fait que la nuit, en rentrant chez soi, l’on décroche les enseignes dans les rues et que l’on pend les chats, par la patte, au pied de biche des sonnettes bourgeoises : toutes choses émerveillantes qui valurent à notre cher pays un renom d’esprit charmeur et de délicat attrait tel que l’a flatteusement défini le philosophe allemand : « Les autres pays ont des singes : l’Europe a des Français, cela se compense. »

Hélas, non, cela ne se compense plus.

Il faut bien l’avouer, quoi qu’il en coûte à notre amour-propre de Français de l’Europe, nous avons perdu le génie de la race. Depuis Paul de Kock et Désaugiers, ces derniers Gaulois, nous nous dénationalisons complètement. Sous l’influence d’on ne sait quelles perverses littératures, d’on ne sait quelles philosophies désolantes, nous ne décrochons plus les enseignes, nous laissons les chats miauler librement dans les clairs de lune schopenhauerisés ; et les sonnettes elles-mêmes n’ont plus de pied de biche. Les chroniqueurs illustres qui, tous, furent, sont et seront de grands sociologues, étant tous de grands décrocheurs d’enseignes, vous diront que c’est là un fait social inquiétant, et que les peuples ne sont plus, à proprement parler, des peuples, qui cessent de s’adonner à ces exercices généraux, lesquels élèvent les cœurs et fortifient les cerveaux.

Ayons le courage de le dire, le mal est profond ; peut-être même est-il incurable, car la science nous mine et l’intellectualité nous emprisonne. Nous pensons. Cela est horrible à constater, mais nous pensons. Oui, nous en sommes venus là. Tous, ou presque tous, nous sommes dévorés par cette cérébrale et démoralisante vermine :la pensée. Les poètes pensent, les romanciers pensent, les peintres, les sculpteurs pensent, et, Dieu me pardonne, les philosophes aussi. Seuls les hommes politiques et les militaires ont échappé à cette universelle lèpre. Mais qu’est-ce que cela ? Shakespeare envahit notre théâtre, et devant lui, recule et se glace le rire de l’opérette ; Dostoiewsky et Tolstoï recouvrent d’un linceul cosaque les rimes de Béranger, ô patrie… les œuvres complètes de M. About, ô Voltaire… Encore un an de Théâtre Libre, et la France ne sera plus la France, et les Français ne seront plus Français. Est-ce donc possible ?

Tout est possible.

Nous avons eu — nous l’avons encore — une pièce gaie, Les Surprises du divorce, une pièce où l’on plaisante, je crois, les belles-mères, et qui, de ce fait inouï, faillit nous ramener aux vraies traditions nationales. Darwin, Claude Bernard, Spencer furent pendant quelques jours, oubliés, et M. Taine n’en mena pas large. La France respira :elle avait vu renaître le rire, son rire à elle, son cher rire qu’elle croyait mort. Alors les critiques enthousiasmés prédirent des choses historiques et miraculeuses, telles que l’union des partis, la reconquête de l’Alsace, la pulvérisation de l’Allemagne, l’émiettement instantané de la triple alliance. Phénomène surprenant et qui restera inexpliqué, ces prophéties ne se réalisèrent point. En même temps, Mme Victorine Demay, qui pouvait tout pour le relèvement de la patrie, vint à mourir, son œuvre inachevée. Ce fut une accablante déception. Tout s’effondrait de nouveau. La morne analyse, aimée du chimérique Stendhal, triomphait. Ainsi l’avait voulu M. de Bismarck qui, fidèle à sa politique reptilienne, et non content de stipendier, chez nous, des espions, avait ravitaillé les arts corrupteurs et gorgé d’or les dégradantes psychologies. J’en appelle à Mme Edmond Adam qui connaît ces sombres secrets.

Donc, on demandait un livre qui fît ce que n’avait pu faire la pièce trahie, ce que n’avait pu faire la chanson morte. On le demandait sans espérer qu’il vînt un jour égayer nos esprits attristés et réconforter nos décadentes âmes. Eh bien ce livre est venu. Nous l’avons. Il s’appelle : La Guerre de demain.

D’abord, ce titre : La Guerre de demain, rassure, et ce nom : le capitaine Driant, promet. Les seize lettres magiciennes qui gaiement dansent et rient sur la couverture hilare disposent à la joie, même les plus récalcitrants. Quant au capitaine, est-il téméraire de le supposer, qu’étant le gendre du général Boulanger, il soit en même temps boulangiste ? Je ne crois pas. Le boulangisme est, en soi, une chose gaie et, parmi les surprises extraordinaires et inconnues que son avènement nous ménage, il faut compter, en première ligne, la gaîté.

La Guerre de demain n’est donc, du moins il est permis de l’imaginer, que la description des particulières réjouissances que désire nous offrir un militaire dont le sabre a de la verve et qui rallie Déroulède à son panache. Aussi le badaud s’arrête-t-il aux devantures des libraires, l’œil fasciné, la lèvre gourmande, la face tout entière épanouie. Or, il paraît que le livre tient infiniment plus que le titre et le nom de l’auteur ne promettent. Dès les premières pages, où il n’est question que de morts, de massacres et d’incendies, on sent que cela va être prodigieusement drôle, si drôle que chacun, déjà, se tient les côtes à pleines mains, et se déboutonne le ventre, déjà secoué par les houles d’une gaieté déferlante, que n’avait point prévue M. Maurice Barrès lorsqu’il sacra le général, en ses délicates gloses.

Les feuillets se déroulent, les chapitres se succèdent, enterrant les morts, amoncelant les ruines ; et le rire s’accentue. Ce sont maintenant des escadres qui sombrent, des villes entières qui sautent comme les bouchons de vin de Champagne, des forêts qui se couchent ainsi que des champs de blé sous la faucille ; des armées d’hommes et de chevaux jonchant la terre, leurs entrailles éparses, comblant de leurs membres échardés les abîmes creusés par la mélinite, cette farceuse sublime ; ce sont encore des ballons qui s’abordent dans les airs, canons tonnants, haches levées et desquels tombent des grappes de soldats sans tête, sans bras, sans jambes, irrésistiblement gais en leurs aériennes et désopilantes mutilations, et c’est aussi l’amusant défilé des tombereaux plein de blessés, le carnaval joyeux des ambulances, d’où partent la verve endiablée des râles et les répliques farces des agonies.

À chaque ligne, le rire court, grandit, explosionne. Il s’allume aux percuteurs des obus, aux fusées des gargousses, aux fils conducteurs des torpilles, aux mèches enflammées des mines, aux jovialités discrètes et profondes des fusils Lebel. Un moment on ne distingue plus les éclats de rire des éclats de bombes. Ils se confondent en une gaîté énorme et charmante qui séduit et réconforte à la fois. Alors cela devient du délire, de l’ivresse, on ne sait quoi de fort, de savoureux qui vous titille le palais, vous dilate le cerveau, vous caresse le ventre, délicieusement. Si l’on n’avait pas la perspective de mourir d’une mort prochaine, mille fois plus gaie, écrabouillé par de la mélinite, réduit en boue sanglante par des projectiles jubilatoires, on voudrait mourir de rire.

Le rare de l’aventure, ce qui en fait l’original mérite, et aussi ce dont les critiques louent chaleureusement l’auteur, c’est que, contrairement aux écrivains « raseurs » qui ont parlé de la guerre d’une façon plutôt triste, avec de sottes défiances et des pitiés surannées, le capitaine Driant a semé, lui, au cours de son ouvrage, une gaîté franche, large, inaltérée, une gaîté irréprochable, qui ne verse jamais dans l’ironie — ce qui eût été de mauvais ton pour un capitaine —, ni dans l’humour, car l’humour garde souvent un arrière-goût de tristesse amère et de désenchantement, qu’un homme vraiment gai doit savoir éviter. Et puis ce livre arrive à son heure. Bien que, fils d’une époque barbare, nous soyons élevés dans des écoles où l’enseignement de la haine nationale s’appelle éducation civique, nous commençons à nous demander ce que nous veut la guerre, ce que nous coûtent ses défaites, ce que nous coûtent même ses victoires, et pourquoi il faut que les frontières qui séparent les hommes soient toujours marquées d’un trait de pourpre rouge, hérissées de fer et fermées par les canons.

Un instinctif sentiment de révolte, entretenu par les littérateurs et les philosophes libres, entre dans nos âmes contre les brigandages des pasteurs de peuples, et des millions d’êtres humains, las de donner leur vie pour des combinaisons territoriales, diplomatiques ou financières, auxquelles ils ne comprennent rien, pousse ce cri : « La paix, le désarmement ! Nous voulons travailler, nous voulons aimer, nous voulons vivre ! » Évidemment c’est là un dangereux symptôme de mélancolie, et ces pauvres gens n’entendent rien à la gaîté. Le capitaine Driant veut que nous soyons gais, et c’est pour réagir contre les dangers de notre tristesse, qui nous emporte vers des rêves d’humanité idéale, qu’il a écrit la captivante : Guerre de demain. Enfin, voilà de la littérature, et telle qu’on l’attendait depuis longtemps. Elle consolera des lectures mornes auxquelles nous ont habitués des psychologues sans scrupules qui ne savent pas rire, en interrogeant la douleur de la vie et l’effroi de la mort. Et si, après cela, le rire résiste aux torpilles, à la guerre de mines, aux combats de ballons, à la destruction effroyable et rigolote ; si la gaîté boude devant les massacres des jeunes hommes, devant les foyers vides où pleurent les vieilles mères affligées, c’est que nous sommes un peuple définitivement fermé à la joie, un peuple pourri, et qu’il n’y a plus rien à faire de nous, pas même des députés.

Octave Mirbeau, Le Figaro, 13 décembre 1888