Contes en prose (Leconte de Lisle)/La Mélodie incarnée

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Contes en prose (Impressions de jeunesse)
Texte établi par préface de Jean Dornis, Société Normande du livre illustré (p. 53-71).



LA MÉLODIE INCARNÉE


Le son devient visible et la beauté s’entend.



Une salle de la taverne de maître Frosch. — Grande cheminée, feu
ardent. — Une table, des pots de bière.


GEORGE. — JACQUES. — CARL.
(Ils fument et boivent)

GEORGE.

En ce temps-là florissait Jean-Paul Richter, d’extatique mémoire.

JACQUES, l’interrompant.

Holà ! maître Frosch. (Frosch entre.) Deux pots de bière !

CARL.

Trois pots, maître Frosch. (Frosh sort.)

GEORGE.

Titan, monté sur ses échasses, s’avançait sur les pas de l’enthousiaste amant de Lolotte. Les esprits étaient à la lune...

JACQUES.

Aux farfadets amoureux...

CARL.

Et aux jeunes filles phtisiques.

GEORGE.

Chacun jouait de la flûte et mangeait le moins possible ; la pipe et la bière avaient déserté les tavernes ; les aubergistes maigrissaient. L’illuminisme faisait rage, et les étudiants, attentifs aux paroles de leurs professeurs, ne bâillaient que d’un air béat, ce qui est décent.

JACQUES.

Eheu !

CARL.

O tempora, ô mores !

GEORGE.

Verse-moi de la bière, Jacques. Ma gorge est sèche comme un four, au seul souvenir de cette époque déplorable.

JACQUES.

C’était une chose merveilleuse que de s’asseoir au coin des hautes cheminées, durant les soirs d’hiver. Les chats noirs prophétisaient les pattes dans la cendre, et les grillons, blottis dans la suie, racontaient des chroniques d’amour aux vieilles marmites chevrotantes.

CARL.

Ma grand’mère ne pouvait conserver un manche à balai huit jours durant : les sorcières du Hartz se fournissaient chez elle. Il y eut même, dans ce temps-là, un pauvre diable d’étudiant qui, ayant fait à son insu la conquête d’une chauve-souris, laquelle n’était autre qu’un esprit femelle de la montagne, se cassa le cou en tombant dans la rue du haut d’un toit où il prenait l’air avec sa bien-aimée ! C’est une histoire fort curieuse que je vais vous raconter en détail.

GEORGE.

Merci ! mais je tiens infiniment à poursuivre la mienne. Ton tour viendra. Verse à boire, Jacques.

JACQUES.

Les pots sont vides. Maître Frosch ! — (Frosch apporte de la bière.)

CARL.

C’est bien, Maître Frosch ; retirez-vous, et dites à tout venant que nous n’y sommes pas.

JACQUES.

Attends, George ; ma pipe n’est pas allumée.

CARL.

Voici du feu, dépêche-toi ; George grille de raconter son histoire. Parleras-tu d’amour dans ton histoire, George ?

GEORGE.

Dans une vieille ville de Souabe, sous le toit d’une maison enfumée, située au bout d’une rue sombre et peu fréquentée, il y avait un jeune homme qu’on nommait Samuel Klein. C’était un bon enfant de juif, avec de grands cheveux roux et une face pâle ; un peu triste et fort sauvage, mais d’un caractère placide. Samuel n’avait qu’une manie incurable, c’était de jouer du violon toutes les nuits, de façon à exciter d’énergiques réclamations de la part de ses voisins, et de permanentes émeutes sur les gouttières ; mais, sauf ce grave défaut, ses habitudes étaient si tranquilles et si inoffensives, qu’on usait envers lui d’une grande indulgence. Depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, il se promenait régulièrement dans sa chambre, les mains dans les poches et les yeux en terre ; et, tout en marchant, déjeunait et dînait d’un petit pain et d’un verre d’eau. À la nuit close, un vénérable et poudreux stradivarius était décroché de la muraille, et quatre boyaux de mouton commençaient à grincer lamentablement sous le crin de l’archet. — Quelle musique c’était ! — Tout cela sifflait et miaulait, les notes convulsives s’y prenaient aux cheveux en râlant de désespoir. Quant à l’artiste, le sang lui empourprait le visage, la sueur inondait ses joues, et des soubresauts nerveux agitaient tout son corps. Après trois ou quatre heures de ce laborieux exercice, il déposait son violon dont les cavités gémissaient encore, se frappait le front avec une profonde tristesse et se couchait en soupirant. — Verse à boire, Jacques. Merci ; je fume trop, le tabac me dessèche. Passe-le-moi, Carl. — Bref, il n’y avait aucune raison pour que la vie de Samuel changeât d’allure.

JACQUES.

Dis donc, George, ton histoire est-elle longue ?

CARL.

Et ton héroïne, George, arrivera-t-elle bientôt ?

GEORGE.

Allez au diable ! mon histoire a un sens sublime.

JACQUES.

Hum !

CARL.

Je partage l’opinion lumineuse de Jacques.

GEORGE.

Pourtant, par une belle matinée d’été, Samuel sortit et s’enfonça dans la campagne. L’air était frais, le soleil dorait par-ci par-là les échappées prochaines de la vallée. Les oiseaux...

JACQUES.

Fiorituraient à perdre haleine sur le bord des nids emperlés de rosée ; les petits scarabées luisaient ; les insectes babillards caquetaient dans l’herbe, et de beaux papillons butinaient de marguerite en marguerite...

CARL.

Qui plus est, il y avait un petit lac ombragé de grands saules, que le vent du matin faisait doucement gémir, et bordé de roseaux verdoyants qui trempaient nonchalamment leurs têtes d’émeraude dans l’eau argentée.

GEORGE.

Toute la vallée était baignée d’une atmosphère humide et transparente, à travers laquelle les arbres adoucissaient leurs masses de feuillage et s’estompaient légèrement d’azur. La nature s’éveillait en souriant dans sa grâce et dans sa beauté toujours vierges. Samuel se laissa tomber au pied d’un chêne, passa, en s’accoudant, la main dans ses cheveux, fixa les yeux au ciel et resta immobile et silencieux. Cette contemplation matinale n’entrait pour rien dans ses manières d’être et d’agir ; le seul horizon qu’il connût parfaitement se bornait aux quatre murs badigeonnés de sa chambre, et les seuls bruits dont son oreille eût été flattée jusqu’à cette heure n’étaient autres que les déchirants accords de son violon. D’où provenait donc cette excentricité de Samuel ? Question profonde ! comme dit un grand poète français, en guise de conclusion, à la fin de ses pièces de vers philosophiques. Peu à peu les rumeurs joyeuses du jour se multiplièrent insensiblement ; la lumière pénétra plus chaude sous les feuilles, et la voix de l’homme se fit entendre dans la vallée. Peu à peu aussi le visage pâle et insignifiant de Samuel prit une animation inaccoutumée ; son œil brilla et un sourire effleura ses lèvres. C’est que nul au monde, fût-il notaire ou professeur de rhétorique, ne peut se dérober au charme vivifiant qu’exhale la terre à son réveil, non telle que l’ont déflorée les hommes de mauvaise volonté et d’intelligence tronquée, mais la terre heureuse et belle, et se rapprochant de la vigueur, de l’abondance et de la grâce sacrées pour lesquelles Dieu l’a faite ! C’est que plus on s’éloigne, ô misère ! ô triste pensée ! de l’humanité égarée et pervertie, plus on sent l’idéal renaître dans son cœur ! Le souvenir accablant des bourgeois et des moralistes ne peuple plus vos nuits de visages stupides, et le jour du bonheur et de la vérité se fait dans votre âme ! Sois donc bénie, nature éternelle, source toujours féconde de religieux amours ! soyez bénis, vous tous qu’elle enfante et dont elle se pare, arbres verdoyants, larges fleuves, douces vallées, aurores charmantes, chants de l’oiseau et murmures harmonieux des brises matinales ! sois bénie, vierge-nature, inépuisable et bienveillante, car tout vient de toi et retourne en toi !

JACQUES.

Bravo, George ! tu as le sentiment de l’idylle, ô Melybœe !

CARL.

Je soupçonne George d’avoir récemment brouté le cytise et le serpolet sur les collines de Crémone.

JACQUES.

Il a certainement du sang de Menalcas et de Tyrcis dans les veines.

CARL.

Ta pipe me fait l’effet d’une flûte à sept trous, George.

JACQUES.

Veux-tu boire du lait de tes brebis ? (Il lui verse de la bière.)

GEORGE.

Taisez-vous, philistins ! prêtez-moi respectueusement vos quatre longues oreilles, sinon mon histoire sera quatre fois plus longue.

JACQUES.

Conticuere omnes inten...

CARL.
... tique ora tenebant.
GEORGE.

Cette absorption mentale de Samuel dura longtemps. Les jeunes garçons et les jeunes filles qui se rendaient aux champs, s’arrêtaient parfois devant lui, étonnés, et se moquant entre eux de sa physionomie extatique et de son immobilité de fakir anéanti ; mais il ne les voyait ni ne les entendait. Tout le jour se passa de la sorte. La nuit vint, sereine et belle, comme avait été l’aurore. Il écouta les derniers murmures de l’homme et de l’oiseau ; il vit les étoiles s’épanouir au ciel et la vallée s’endormir aux pâles rayons de la lune. Enfin, à une heure avancée déjà, il revint chez lui ; et, gravissant ses six étages d’une haleine, s’enferma dans sa chambre, saisit son violon et se mit à jouer d’un air inspiré. Hélas ! jamais encore plus effrayante musique n’avait déchiré oreille humaine ; cela n’avait ni queue ni tête, cela était vide de sens et d’intention, faux, aigu, bourdonnant et glapissant à la fois ; mais Samuel n’y prenait point garde le moins du monde. Tout à coup.

JACQUES.

Bon !

CARL.

Oh ! oh !

GEORGE.

Tout à coup, au plus fort de l’infernale cacophonie, comme un rayon de soleil qui se glisserait furtivement entre deux nuées d’orage, une vraie petite phrase musicale se mit à poindre insensiblement. L’oreille endolorie de Klein la saisit aussitôt, car son archet s’arrêta à demi, et la tête tendue pour s’écouter lui-même, il se mit à jouer con amore, comme dit il dilettante. — Mais avant de continuer, permettez-moi quelques mots préparatoires. Il est bien entendu que nous autres Allemands, nous comprenons parfaitement le sens intime de la musique, et qu’au besoin nous pourrions converser en rondes, blanches, noires et croches, tout aussi bien qu’en langage articulé.

JACQUES.

Mille chanterelles ! nous prends-tu pour des Gaulois ?

CARL, chante.

Si bémol, mi bémol pointé, sol croche, si bémol blanche, — ce qui veut dire clairement : Bri-se-du-soir.

GEORGE.

Si je ne parlais à des Allemands, je ne me risquerais pas à leur narrer les excentricités qui suivent. — Samuel avait créé une mélodie dont il développait amoureusement le motif. — Tout d’abord, le soleil s’y leva avec deux dièses à la clé, en trois mesures brillantes, aspergées de notes d’agrément en guise de rosée ; le vent souffla en trilles et se bémolisa mélancoliquement dans les feuilles agitées de doubles croches. Bref, toute la scène du matin s’élança, fraîche et radieuse, du stradivarius poudreux de Samuel. — Il faisait très noir dans la chambre ; la rue était silencieuse et les voisins dormaient ; mais bientôt Samuel aperçut vaguement un petit point lumineux flotter autour de lui, procédant d’abord par éclipses totales, puis augmentant d’intensité et de grandeur. Au premier moment, cela ne l’occupa guère, absorbé qu’il était par sa composition ; mais à la fin sa surprise et son effroi devinrent tels qu’il cessa de jouer, et resta les yeux grands ouverts, pâle et tremblant : sa mélodie était là, debout devant lui, belle, lumineuse et vivante !

JACQUES.

Rien de plus naturel.

CARL.

C’est tout simple.

GEORGE.

J’ai tout lieu de croire que Samuel ne vit pas cette apparition avec la même tranquillité que vous, car il se crut fou en reconnaissant son œuvre.

JACQUES.

Ah ! il la reconnut. Et... quelle forme avait-elle ?

CARL.

Oui ! à qui ressemblait-elle ?... On a beau être Allemands...

GEORGE.

Pardieu ! à quoi voudriez-vous qu’elle ressemblât, si ce n’est à la grâce par excellence, à ce que Dieu a formé de plus parfait, au corps sublime et nu d’une femme jeune et belle ? — Elle était là, devant Samuel, lumineuse dans l’ombre de la chambre, et légèrement inclinée sur sa hanche ; mais si harmonieuse de lignes et de contours, si pure de coupe et si admirablement posée, que le pauvre jeune homme comprit bien qu’il perdrait la tête s’il devait cesser de la voir.

JACQUES.

Est-ce qu’ils ne se dirent rien ?

GEORGE.

Ils ne prononcèrent pas un mot, que je sache ; et pourtant ils s’entretinrent durant bien des heures.

CARL.

Tu te moques de nous, maître George !

GEORGE, avec une feinte indignation.

Qu’ai-je entendu ? Est-ce bien un enfant de la vieille Allemagne qui ose parler ainsi ? Quoi ! le rire amer du scepticisme gaulois a-t-il donc desséché dans ton cœur les germes sacrés de l’idéal ! Ô Carl ! mon ami, qu’as-tu dit ?

CARL.

Ma foi ! je n’ai rien dit que de fort raisonnable.

GEORGE.

Raisonnable ! Qu’est-ce que c’est que cela ? Écoute ce que dit Schiller : « Le sublime jette la discorde entre la raison et le sentiment, et il puise dans cette lutte même son invincible attrait. L’homme physique et l’homme intellectuel se séparent ici de la façon la plus nette, car les objets qui éveillent, dans le premier, le sentiment de sa faiblesse, donnent au second le sentiment de sa force. Quand l’un s’élève, l’autre tombe. » Je continue : il se fit donc dans la petite chambre de Samuel un cours d’analogie universelle, que je livre à vos rechercher laborieuses.

CARL.

Merci !

JACQUES, impatienté.

Après, après, après ?

GEORGE.

Après ? Le jour se leva, la chambre sortit de l’obscurité et la vision disparut. Samuel tomba sans connaissance sur le plancher, et le stradivarius éclata de lui-même en mille pièces : il était mort !

CARL.

Ce qui veut dire que lorsqu’un brave violon a fait son temps il rend l’âme et va dans le paradis.

GEORGE.

Cette mélodie était en effet l’âme du stradivarius ; pauvre âme ! bien torturée par Samuel, mais qui fut délivrée dès l’heure où celui-ci comprit la beauté.

JACQUES.

La moralité de ton conte est banale, George, mon ami.

GEORGE.

Je n’ai pas dit mon dernier mot ; devinez-le.

JACQUES.

Que devint Samuel ?

GEORGE.

Samuel Klein est aujourd’hui un des premiers compositeurs de l’Allemagne. Vous avez entendu sa mélodie mille fois ; c’est la cavatine d’un opéra célèbre.

CARL.

J’attends la conclusion.

GEORGE.

Voici. Beaucoup de prétendus artistes, barbouilleurs de notes, de vers et de couleurs, maçons et tailleurs de pierre et de marbre, riraient bien s’ils m’entendaient. Dans le monde de l’art, les diverses manifestations de la beauté sont unies par des liens étemels. Le beau absolu irradie en formes diverses, mais le beau n’en est pas moins identique à lui-même. Heureux ceux qui le savent, car pour eux le son devient visible et la beauté s’entend. Le sentiment de l’harmonie universelle chante dans leur cœur et dans leur tête ; l’adoration de la beauté infinie les emporte au delà des ombres du doute, et Dieu se révèle incessamment à eux. Voilà.