Les Écrivains/La maison du philosophe

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
E. Flammarion (première sériepp. 150-156).

Il ne faut pas toujours dire d’un homme que la foule poursuit en lui jetant des pierres : « C’est un voleur » .

Jean WIER

Le petit village des Damps est bâti, près de l’embouchure de l’Eure, sur un bras de la Seine qui sépare du grand fleuve une île plantée de hauts peupliers et d’oseraies abandonnées, maintenant envahies par une flore exubérante et vagabonde. Les herbes arborescentes, les fleurs sylvestres, les plantes fluviales, les lianes ont tellement poussé, pullulé, elles se sont tellement jointes, enlacées, nouées les unes aux autres, que l’île, en bien des endroits, est impénétrable et qu’elle donne l’impression d’une terre vierge, d’une jungle mystérieuse, d’une sorte d’Éden sauvage, dont les maisons de village reçoivent les violents, les âpres parfums, lorsque le vent souffle du nord. Du grand bras de la Seine, caché par le niveau de l’île, on n’aperçoit que la rive droite plate, nue, découvrant par places, les écorchures blanchâtres d’un terrain marneux. La plaine, ensuite, ça et là semée de bouquets de trembles et de pommiers solitaires, s’étend en paisibles carrés de cultures jusqu’à des coteaux aux souples ondulations, aux pentes orangées, couronnées de forêts, dont la tache sombre s’attendrit, se voile de bleu léger et semble se vaporiser avec la brume qui monte, soir et matin, des nappes d’eau et des prairies riveraines. Gaiement éparpillés sur une même ligne, des villages longent le pied des coteaux, et leurs toits rouges et leurs façades blanches éclatent parmi les verdures estompées. Un peu vers la droite, la plaine s’élargit, les coteaux s’exhaussent en montagnes et s’ouvrent brusquement pour laisser voir un espace très lointain, très bleu et très rose, une enfoncée de vallée qu’on dirait remuante et légère autant que des nuées. Le spectacle de cet horizon est délicieux à regarder ; il est d’une douceur infinie, d’une lumière opaline, exquise, rendue plus exquise encore par la dureté des premiers plans et la complication de leurs arabesques emmêlées. Durant les mois d’automne, le brouillard y promène ses rêves fugitifs et ses mystères changeants dans la fine transparence de ses voiles argentés.

Et c’est un calme qui vous pénètre, qui vous détend, qui descend jusque dans les profondeurs de l’âme, pour y éteindre les souffrances les mieux attisées.

À l’autre bout de l’île, entre les caprices des végétations, à travers le frissonnant feuillage des peupliers, l’on voit glisser les lourds toueurs et les longs trains de bateaux, aux bordages vermillonnés, braisillant dans le soleil. Cela glisse entre des rives où l’eau n’apparaît pas, cela glisse fantastiquement, comme des fragments d’édifices embrasés, comme des pensées incohérentes et tronquées qui s’en vont, l’une après l’autre, à la dérive des songeries. Et dans le grand silence qui est partout, rien n’éveille, en votre esprit, l’idée d’une activité humaine. La plaine est trop vaste : l’homme s’y perd, s’y confond avec la terre ; et sur la berge proche, des bonnes gens, issant de l’herbe, immobiles comme des stèles, se livrent à de vagues et inutiles pêches, tandis que, roses de soleil, les vaches broutent et tendent leur mufle baveux sur l’eau qui, lentement, roule les lumineux abîmes du ciel reflété.

C’est dans ce village des Damps que M. Caro venait chaque année, durant les six mois de belle saison, heureux de retrouver, en ce paysage choisi, la solitude et le silence. Sa petite maison rustique et pimpante borde le chemin, en face d’une sorte d’esplanade, tapissée d’herbe courte et drue, qui va jusqu’à la rivière et qui sert de place au village. Maison de philosophe — et non pas de philosophe mondain, tel que la chronique parisienne nous a maintes fois représenté M. Caro, prêchant l’amour au milieu des étoffes chatoyantes et perdu dans les épaules nues — mais de philosophe avide de calme, amoureux de la nature, à qui sont inconnues les misères des vanités urbaines et des basses glorioles de salon.

Avec son jardinet, ses fleurs discrètes mêlées aux plantes potagères, son absence de luxe lourd, son bon air de joie champêtre, ses fenêtres au regard d’ami, et ses vieux murs souriant dans leur barbe verte, cette maison m’émeut comme une injustice. À la regarder si sereine, si volontairement perdue dans ce coin de campagne où n’arrivent plus les rumeurs de Paris, cela m’attriste. Entre la légende de celui qui l’habita et elle, il y a une évidente contradiction. Ou c’est la maison qui ment, ou c’est la légende qui est fausse. Et je sens que la maison ne ment pas. Rien qu’à passer devant elle, on devine que les âmes qui l’animaient devaient être simples, douces et bonnes, et, derrière ces murs, l’on reconstitue aisément toute une vie saine faite de travail pur et de modeste bonheur. Autour, ce sont des demeures de paysans, à peine moins blanches et d’apparence à peine moins luxueuses qu’elle. Elle se distingue des autres, ses voisines, par la blancheur ornée de ses rideaux, par la fantaisie de ses fenêtres, croisillonnées de plomb, et par de menus embellissements, où se plaisent le goût et la vigilance des ménagères averties. En face, l’esplanade se déroule ; des verveux y sèchent au soleil ; des enfants y jouent dans l’herbe et les chalands des mariniers dérivent doucement, au bout de leurs amarres, sur la surface du fleuve que ride en ce moment un léger vent d’ouest.

J’ai beau chercher, sur cette maison et ce qui l’entoure, un indice qui me révèle l’homme auquel la méchanceté des journaux, unie aux commérages des salons, attribua tant de ridicules et tant de faiblesses, tant de complaisances avilissantes, tant de curiosités mesquines, je ne les trouve nulle part. Ce pasteur des petites âmes en peluche, ce galantin confesseur des petits cœurs en satin ouaté, qui débitait sa philosophie en flacons de parfums intimes et sur la peau rose des poupées mondaines, laissait tomber sa littérature du haut d’une houpette à poudre de riz, ce cavalier servant des futilités perverses, ce jouet des oisivetés aristocratiques, j’en cherche vainement la trace.

Je n’ai pas connu M. Caro ; jamais je ne l’ai entendu, ni rencontré dans un salon ; à peine si je puis me rappeler ses traits entrevus, une seconde, de loin, dans une foule. Je ne connais de lui que ses œuvres, dont je n’aime ni l’esprit philosophique, ni les tendances littéraires, mais qui, parfois, au milieu de grâces superficielles, me charment par de réelles qualités d’élégance et des accents de véritable tendresse. Certes, M. Caro n’a pas été un grand penseur, ni un écrivain génial. Avec sa doctrine de l’éclectisme qui lui permet de ne rien nier et de ne rien affirmer, il ignore les douleurs créatrices du doute, comme les sublimes embrasements de la foi. Mais ce fut, à tout prendre, un esprit distingué, un travailleur acharné, qui vaut moins que la réputation que lui ont faite ses amis, et mieux que celle que lui ont laissée ses adversaires. Il se peut que je sois, en ce moment, sous l’influence purement physique du mirage que les choses prolongent, par la sensibilité, jusque dans le domaine de l’esprit : il se peut que cette petite maison éveille en moi des attendrissements inopportuns. Mais s’il est vrai que les êtres sont expliqués par les choses qu’ils aimèrent, la légende se dissipe à ce seuil tranquille, grand ouvert aux fortifiantes joies de la nature. Et les vignes qui courent sur les murs en agrestes broderies, et les arbres qui balancent, dans la brise, leur moisson d’or, me disent combien fut calomnié celui qui avait élu cette retraite de sage, pour y vivre les plus longues heures de sa vie et pour y être heureux.

En revenant de ma promenade, le long du fleuve, je rencontrai un bonhomme du village et je l’interrogeai.

— Oui, monsieur, me dit-il, le jour où M. Caro est mort, ç’a été une grande tristesse ici. Il était simple, bon, parlait à tout le monde, se mêlait à nos petites affaires pour nous donner un conseil pratique. Et on l’aimait beaucoup car on savait que ce n’était pas pour la politique qu’il faisait cela. Levé de grand matin, c’était un plaisir que de le voir arpenter la campagne, marcher le long de la rivière, l’air si heureux d’être là. Et puis, il rentrait, et toute la journée il écrivait. On le revoyait avant son dîner. Il causait avec les pêcheurs, s’asseyait sur la berge. Jamais je n’ai vu un homme si peu fier, et pourtant il avait à Paris une position superbe, à ce qu’on disait. Eh bien, malgré cela on se sentait à son aise avec lui, on était content de lui parler, parce que, voyez-vous, on sentait que c’était un brave homme. J’en ai connu de ces messieurs-là… et des commerçants d’Elbeuf, riches à milliards et qui épataient le monde… et des magistrats de Paris, et d’autres… Non, ce n’était plus M. Caro. Et je vais vous dire… nous ne sommes pas sans lire les journaux, quelquefois… et nous avons vu qu’on disait ceci et ça de M. Caro… des bêtises, des menteries, quoi… Ceux qui écrivaient ces choses, à mon avis, c’est qu’ils ne le connaissaient pas.

Mais connaît-on jamais les hommes les plus connus, aujourd’hui surtout que les talents, les consciences, les caractères sont de plus en plus souvent livrés aux lourdes mains des reporters, lesquels sont en train de nous préparer une histoire plus extraordinaire que celle du père Loriquet.