Historiettes, Contes et Fabliaux/La Marquise de Telême, ou les effets du libertinage

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La Marquise de Telême, ou les effets du libertinage
Historiettes, Contes et FabliauxSimon Kra (pp. 223-236).
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La Marquise de Telême, ou les effets du libertinage


LA MARQUISE DE TELÊME
OU LES EFFETS DU LIBERTINAGE


Depuis environ dix-huit mois le marquis de Telême, homme d’une très bonne maison, mais peu opulent, venait d’épouser à Poitiers, sa patrie, l’une des plus belles et des plus riches héritières de la province ; nul ménage n’était plus uni ; l’aisance, la concorde, l’urbanité, la confiance réciproque, l’estime et l’amour le plus tendre resserraient chaque jour les nœuds touchants de ces deux époux : on ne les voyait point sans admiration, on ne les fréquentait point sans respect. Mais ce n’est pas sans raison qu’on a peint le maître des dieux entre deux vases énormes dont l’un est rempli de maux, l’autre de prospérités : sa main, dit-on, verse toujours pur ce qu’elle prend dans le premier vase ; répand-elle un peu du second, ce n’est jamais sans le mélanger. En six semaines, une maladie épidémique fait perdre à la jeune marquise tous ses parents : un inconnu survient, il se déclare frère aîné de Mme de Telême, il est protégé, il a des amis, et la fortune de M. de Telême, presque entièrement fondée sur la dot de sa femme, disparaissant en une minute, réduit à l’adversité la plus affreuse l’une des plus brillantes maisons de la province. Rien de plus aisé pourtant que de revenir contre un arrêt aussi injuste, il ne s’agissait que de paraître et de solliciter ; Mme de Telême avait eu effectivement un frère autrefois, mais ce frère, très certainement tué dans un duel, ne pouvait assurément reparaître. L’imposteur soutenait bien l’histoire du duel, mais il assurait n’avoir été que blessé, il prouvait que pour se mettre à l’abri de la rigueur des lois, il s’était absenté quelques années et qu’apprenant enfin la mort de son père, il avait reparu pour en recueillir la succession : cette fable était absurde, elle n’avait eu pour s’accréditer un instant que quelques sommes et beaucoup d’effronterie. Que faire pourtant dans une si cruelle circonstance ? M. de Telême ne balança pas, il réunit tout ce qu’il put trouver d’argent, et décida sa femme à aller elle-même à Paris plaider cette importante affaire en l’assurant que rien ne déterminait des juges dans ce pays-là comme les sollicitations d’une jolie femme. Cette jeune personne timide et novice n’ose d’abord se charger d’une entreprise aussi importante, elle craint d’échouer : que deviendra-t-elle si après avoir dépensé à Paris le peu qui reste aux deux époux, elle est obligée de revenir sans gain de cause ? Osera-t-elle se remontrer aux yeux d’un mari qu’elle adore, qu’elle se trouve avoir trompé sans qu’il y ait de sa faute et qu’elle verra mourir de chagrin d’avoir pu songer à la prendre pour femme ? Sa délicatesse lui suggère vingt moyens différents de celui qu’on lui propose : elle va vendre le peu qui lui reste, elle l’offre à son mari en faible dédommagement, et elle viendra s’enfermer dans un cloître pour y finir le reste de ses jours. Elle disparaîtra, on ne la reverra plus ; ou si l’on veut, elle travaillera, elle gagnera sa vie et fera passer à son mari tout ce que ses talents pourront lui rapporter… Aucun de ces partis dictés bien moins par la sagesse que par le désespoir, ne plaît à M. de Telême : il déclare à sa femme qu’il faut partir, qu’il faut aller solliciter elle-même son procès, et ajoute d’un ton ferme qu’il faut bien plus, qu’il faut le gagner. Vaincue par des instances si vives, par des prières enfin qui ressemblent trop à des ordres pour que la jeune marquise puisse s’y tromper, elle part avec une femme de chambre nommée Flavie, d’environ vingt ans, d’une figure charmante et reconnue pour une fille d’esprit.

Il arrive souvent qu’un gentilhomme de province n’ayant jamais servi, assuré d’une existence agréable, ne tenant qu’à son nom et à ses biens, soit à Paris sans protection comme sans connaissances, et cela sans que sa considération en souffre parmi les compatriotes au milieu desquels il se trouve et qui sont accoutumée à le chérir et à le respecter.

On pourrait la regarder comme chimérique, cette considération qui ne s’acquiert que dans l’antichambre des ministres ; elle n’est pas, dans les mœurs de la nation, l’histoire d’un siècle ou deux tout au plus ; on peut encore la traiter d’affaire de mode, et la voir absolument du même œil que les grands bonnets et les grands chapeaux : le cercle étroit des choses de luxe varie d’une saison à l’autre, les situations, les manières de vivre, les grandes coutumes en un mot sont un peu plus longtemps à parcourir tous les points de la circonférence, mais elles finissent pourtant par changer aussi, et cette révolution qu’annonce déjà l’agromanie, n’est peut-être pas si éloignée que l’on croit en France. Le possesseur de grands fiefs finira par voir que ce n’est pas à Versailles qu’il est réellement puissant, que confondu là, ou avec des inférieurs qui souvent l’écrasent de leur luxe, ou avec des supérieurs qui le ravalent autant qu’ils le peuvent, il n’y joue que le rôle d’un esclave pendant qu’il peut être souverain chez lui.

Quoi qu’il en soit, le marquis de Telême nullement connu dans la capitale, et ne voulant pas s’abaisser à demander des lettres de recommandation à l’intendant de sa province, imagina que sa femme avec une jolie figure, un beau nom et de l’argent, avait tout ce qu’il fallait pour réussir, et c’est en cet état de choses que la jeune marquise était arrivée où nous l’avons dit. Dès le lendemain elle envoie chercher un procureur, elle lui raconte son affaire, elle lui avoue le peu de ressource qu’elle a du côté des protections ; mais elle promet de bien payer si on lui fait gagner un procès aussi juste et aussi important pour elle. L’adversaire de Mme de Telême n’était plus à Paris : content d’avoir réussi par ses fraudes, il était reparti pour le Poitou et s’occupait déjà à rentrer dans les biens qu’il prétendait lui appartenir.

La classe opulente des libertins de Paris n’est jamais sans avoir des agents dans tous les états ; l’ordre des procureurs est pour elle bien moins à négliger qu’on ne pense une foule de veuves et d’orphelins tombant journellement dans leurs filets, quel parti n’y a-t-il pas à tirer pour un riche débauché, d’un mercure adroit dans cette confrérie. Par une fatalité bien singulière, Saint-Verac, procureur de Mme de Telême, était en même temps le conseiller bonneau de M. de Fondor, l’un des plus riches traitants de la capitale ; il n’eut pas plus tôt vu une jeune femme de dix-sept ans, de la taille la plus leste et la plus agréable, possédant la bouche la plus fraîche, les deux yeux noirs les plus animés, les cheveux du monde les plus superbes, la plus belle gorge, la peau la plus douce et la plus blanche, les traits les plus délicats et l’ensemble en un mot le plus touchant et le plus flatteur, qu’il courut prévenir son patron que Vénus même arrivait de Cythère pour visiter sans doute les états de son fils ; ou pour quitter la métaphore, il lui confia naturellement que cette provinciale, facile à mettre à l’aumône en huit jours, était un morceau délicieux que le sort n’amenait à Paris que pour lui, qu’à l’égard de son affaire, elle était sûre et qu’après avoir visité avec elle tous les papiers, il était clair que le réclamateur des biens n’étant qu’un imposteur, il ne s’agissait que d’éclairer le Parlement pour qu’en un mois Mme de Telême se retrouvât maîtresse de ce qu’on lui ravissait.

— Voilà qui va le mieux du monde, dit Fondor, mais il faut se bien conduire ici, et ce qu’il y a de mieux à faire est, ce me semble, de commencer par soutirer de la jeune personne tout ce qui peut lui rester d’écus ; se rendre pendant ce temps sourdement maître de la réussite du procès ; la lui faire voir comme impossible, la mettre au point d’être obligée de repartir le poignard dans le cœur et quand nous en serons là, vous me présenterez, vous m’annoncerez comme un homme en crédit, je ferai mes offres. Si la belle est sévère, autant de gagné, nous redéferons bientôt ce que nous aurons fait et nous la renverrons par le coche à son mari ; si au contraire elle se rend, nous ferons nos dernières démarches, on lui fera gagner sa cause, et les dépens que nous obtiendrons s’il y a lieu et que j’avancerai si la partie est insolvable, la dédommageront de ce dont il faut, mon cher Saint-Verac, que vous commenciez par vous emparer tout de suite afin de préparer les voies, car on ne fait rien d’une femme qui a de l’argent : la vertu de ces dames se règle assez communément sur l’état de la bourse ; elle n’est pas plus tôt dégarnie qu’on les trouve plus douces que des agneaux.

Tels étaient les principes de ce maltôtier, fait sans doute à de pareils traits ; accoutumé à ne devoir qu’à son vilain or, ce qu’un homme sensible ne veut tenir que de l’amour, il avait jugé les femmes d’après la position cruelle où il les avait apparemment réduites ; et n’ayant jamais été à portée de connaître leur cœur parce qu’il n’a jamais été assez délicat ou assez aimable pour en enflammer aucun, il se vengeait en déprisant ce sexe adorable, de n’avoir jamais su paraître à ses yeux qu’un objet de haine et de mépris. Fondor était déjà vieux, une figure ignoble, une tournure courte et carrée qui sentait le caissier d’une lieue loin, mais des désirs encore très vifs et ne négligeant rien pour les assouvir sur-le-champ.

Tout s’arrangea sur le plan que venait de tracer le traitant et dès le lendemain Saint-Verac commença à agir, il fit sentir à Mme de Telême les difficultés d’un pareil procès… De quelle protection pouvait-elle balancer celles de son adversaire ? il en avait beaucoup, c’était un cavalier charmant : il l’avait connu pendant le séjour qu’il avait fait à Paris, quoiqu’il ne se fût point mêlé de ses affaires ; ce jeune homme avait intéressé toute la cour et toute la ville, ses prétentions paraissaient inattaquables, comment prétendre à le débouter ? Ce procès-là serait ruineux d’ailleurs, Mme de Telême y mangerait tout ce qui lui restait, et finirait peut-être par être obligée de s’en retourner à pied dans sa province près d’un mari qui sûrement la traiterait fort mal, ne voyant plus en elle qu’une femme qui l’avait ruiné ; peut-être vaudrait-il mieux que Mme de Telême épargnât le peu d’argent qui lui restait et s’en retournât à Poitiers, sans seulement entamer une maudite affaire qui demandait des sommes immenses et des protections infinies… Notre intéressante héroïne versa des larmes pour toute réponse… mais un homme qui a le malheur de porter une robe noire et de vivre des dissensions publiques s’attendrit-il jamais à des larmes ? les plus belles femmes de France en inonderaient ses pieds qu’il ne s’en occuperait pas moins de ses coquineries, de son avarice ou de sa lubricité… C’est une cuirasse que cette comique jaquette ; on ferait plutôt repleuvoir la manne du ciel qu’on ne trouverait une âme honnête dans aucun des malheureux individus qui ont le malheur de la porter, quel que soit le titre qui les décore.

— Cependant, madame, continua Saint-Verac, si vous vous y obstinez, nous plaiderons, main je ne vous réponds de rien… confiez-moi d’abord l’état de vos fonds.

— Hélas, monsieur, répondit la marquise, tout ce que nous avons pu faire est cinq cents louis ; mon mari qui n’a de fortune que la mienne, se trouve ruiné si je le suis, et cette somme heureusement formée de nos épargnes s’est trouvée tout ce que nous avions dans l’instant où nos revenus ont été saisis.

— Cinq cents louis, dit Saint-Verac en se levant et gagnant la porte, cherchez parmi nos clercs, madame, quelqu’un qui veuille entreprendre une telle affaire pour cinq cents louis ; pour moi qui ne vois pas même de quoi faire là les premières avances, vous trouverez bon que je ne m’en mêle pas.

— Mais monsieur, j’ai quelques bijoux.

— A combien vont-ils ?

— Peut-être à une somme égale.

— Oui, en les achetant, mais à la moitié tout au plus si vous vendez ici ; eh bien, comme il est certain que tout y passera, défaites-vous sur-le-champ de ces babioles, afin que nous voyions ce que le tout ensemble peut nous donner.

Après quelques difficultés la marquise consentit, et l’on convint que dès le lendemain un joaillier viendrait s’arranger de ses bijoux.

— Ceci convenu, dit le procureur, il faut maintenant puisque vous vous en rapportez entièrement à mes conseils, que vous commenciez à quitter ce logement-ci beaucoup trop magnifique pour votre situation, et lui indiquant en même temps un petit hôtel obscur positivement en face de la maison de Fondor : voilà, lui dit-il, où il faut vous aller loger, je serai plus à portée de vous, vous serez moins chèrement et plus isolée, toutes ces choses sont nécessaires dans votre position, il est on ne saurait plus essentiel que dans les premiers temps vous ne voyiez absolument personne ou tout au plus que les gens nécessaires à notre entreprise, que je me chargerai de vous présenter moi-même.

Et ces recommandations faites, Saint-Verac se retire emportant avec lui le léger acompte de deux cents louis, pour, disait-il, mettre ce qu’on appelle les fers au feu.

Mme de Telême convenue de rendre à son mari jour par jour le compte le plus exact de sa conduite, ne manqua pas de lui écrire dès le même soir tout ce qui venait de se passer, mais comme elle avait carte blanche sur tout, elle continua d’agir à sa guise et pour se conformer aux intentions de celui qui la dirigeait, elle quitta l’hôtel brillant dans lequel elle était descendue et vint s’arranger le lendemain dans celui voisin de Fondor, où tout était déjà préparé pour la recevoir comme on avait dessein qu’elle le fût. L’appartement très mesquin qu’on lui donnait avait ses fenêtres positivement en face de celles du cabinet de Fondor, mais de manière à ce que plongeant dans cet appartement, à moins qu’on n’en fermât les rideaux, il devenait impossible à Mme de Telême de cacher ses actions à celui qui l’examinerait des croisées du cabinet de notre financier. Ce fut de là, où le libertin la lorgna dès le premier jour tout à son aise et de là, où son cœur obscène s’enflamma de la passion la plus illicite qu’il eût encore éprouvée de sa vie, mais comme ces effervescences de débauche méconnaissent la délicatesse du sentiment qui n’encensant que l’objet qu’il adore, sacrifie tout à cette seule divinité, et croirait l’inconstance un crime, Flavie seul et unique recours de la malheureuse marquise, Flavie presque aussi bien que sa maîtresse, échauffa de même l’intempérance de ce vilain faune, et il crut non seulement pouvoir se satisfaire sans aucun danger, mais même que cette créature séduite par lui, ne servirait qu’à hâter la défaite de l’autre. Dès le lendemain il se confia à Saint-Verac, et comme celui-ci ne trouva nul inconvénient à l’entreprise, on lança la maîtresse de l’hôtel garni sur la malheureuse Flavie qui ne tenant point à une centaine d’écus satisfit amplement le financier sitôt qu’il le voulut, et devint de ce moment-là l’un des plus fidèles esclaves de ses désirs. Dès qu’on la vit si bien gagnée, on crut pouvoir lui confier le projet, elle approuva, elle promit de le servir, et la malheureuse fut au point de jurer à Fondor que si le procureur ne parvenait pas promptement à réduire sa maîtresse à l’état de misère où on la désirait, elle la volerait plutôt, afin d’avoir le plaisir de voir
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. . . furent dehors, ne vous imaginez pas que je fasse davantage.

— Eh quoi, monsieur, ne m’avez-vous pas dit que vous feriez rentrer mes fonds, et que vous soutiendriez mon procès ?

— J’ai pu dire beaucoup de choses sans avoir vu, et je dois me dédire de beaucoup après avoir vu, est-il juste que je vous paye plus que vous ne valez ?…

Et un mouvement de désespoir affreux saisissant ici Mme de Telême :

— Madame, il y a tout plein de choses qui se disent avant que de jouir, et qu’on est bien loin de penser après, cette main traîtresse de la jouissance arrache le voile du prestige et laisse l’objet dans une vérité qui lui est communément bien fatale, cet… mon ange, je sais bien qu’il ne reste encore quelque… réussissent mieux
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. . . tout aussi peu ménagée, et détrompée enfin sur le service qu’elle avait cru que Fondor rendrait à sa maîtresse, passait aux pieds de sa maîtresse le peu d’instants où on les laissait seules et arrosait de ses larmes les genoux de cette femme qu’elle avait si horriblement trahie : elle avoua qu’elle avait été séduite et l’avoua en versant des larmes bien amères ; ses soins
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. . . Ce qui vient de vous arriver, madame, dit-il en s’adressant à la marquise, a dû vous paraître fort extraordinaire, et n’est pourtant que la chose du monde la plus simple ; venue à Paris sans crédit, sans ressources, sans protection, à peine âgée de dix-sept ans et une trop jolie figure, vous deviez nécessairement être dupée, ce n’est pas votre faute
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