La Marraine (George Sand)

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La Revue de Paris,
15 mai 1895, pages 225 à 233.

George Sand

La Marraine
chapitre De l’amour



DE L’AMOUR[1]

Ma marraine parlait à M. Lesec. Elle disait :

— L’amour ? L’amour de l’homme pour la femme, je ne sais ce que c’est et j’ai toujours pensé que c’était bien peu de chose. Mais l’amour de la femme ! cet amour qui, né dans le silence, s’est glissé mystérieusement dans son sein, ignoré de celui qui l’inspira, ignoré de celle même qui l’éprouve, qui bientôt, grandissant, comme un enfant capricieux et mutin, fait naître les soucis et les larmes, qui, jaloux, injuste, exigeant, mais encore caché, commence à se révéler seulement au cœur qu’il ronge et qu’il asservit, qui chaque jour croît dans le secret des plus intimes pensées, s’insinue, pénètre comme un poison, breuvage funeste, mais enivrant, qu’on savoure sans prudence et qui bientôt après dévore les entrailles et, comme un feu liquide, court de veine en veine avec le sang et la vie !… ô femmes, s’il en est parmi vous quelqu’une qui ne l’ait jamais ressenti, cet amour brûlant, qu’elle n’ose pas s’en vanter ou qu’elle se vante de n’être pas femme ! Stérile de cœur, elle a passé comme une fleur sans éclat, sans parfum et sans fruit. Vide de souvenirs, elle n’a connu de la vie ni les cuisantes douleurs, ni les joies délirantes. Insensible et nulle, elle n’a eu de son sexe ni les misérables faiblesses, ni les héroïques passions !

» La femme qui aime est de tous les êtres le plus courageux, le plus magnanime, le plus constant, le plus dévoué. Demandez-lui tout ce qui est grand, tout ce qui est énergique, tout ce qui semble au-dessus des forces humaines et des penchants de la nature ; vous l’obtiendrez, car sa passion fait d’elle une fanatique prête au martyre, une sainte digne du ciel ; mais ne lui demandez pas le sang de l’innocent, car elle vous le donnerait, ne lui prescrivez pas le vice, le déshonneur, la trahison, l’adultère car elle vous obéirait, et, d’un ange de Dieu, vous feriez un démon du mal.

» Et vous, qui inspirez cette passion impétueuse à l’être faible qui ne sait pas raisonner, mais sentir, qui ne délibère point, mais qui agit, homme que Dieu doua de la force du corps et conséquemment du calme de l’esprit dans les moments difficiles, c’est à vous qu’il appartient de régner avec justice sur l’esclave fidèle et dévouée qui ne respire que pour vous. Dirigez la puissance que vous fîtes naître ! élevez-la vers le bien, car la femme qui vous aime imitera toujours vos vertus et vos vices. Quel que vous soyez, la copie ressemblera au modèle, elle outrera même ou surpassera sa laideur ou sa beauté.

» L’amour d’une femme pour un homme de bien est donc le ressort de toutes les grandes vertus et du plus haut courage. Il est bien rare qu’un homme de cœur et d’esprit n’élève pas vers lui celle dont il est aimé, mais le plus ou moins d’amour qu’il inspire fait la mesure des qualités ou des dé fauts de cette même femme. Toutes ne sont pas également susceptibles de ce fort attachement qui, bien dirigé, fait le plus beau côté de leur sexe. Le plus grand rival de l’homme dans le cœur de la femme, c’est l’amour d’elle-même, c’est la vanité qu’elle tire de son visage ou de son esprit : la coquette avide de louanges et de succès aime tous les hommes et n’en aime pas un seul. Un époux, un amant la corrigera peut-être, mais pas au point d’en être aimé comme Roméo le fut de Juliette, comme Othello le fut de Desdemona.

» Je ne crains pas de le dire, loin que cette passion violente que les femmes craignent d’avouer doive être en elles méprisée ou blâmée, elle mérite peut-être d’être regardée comme la preuve d’une belle âme et d’un esprit vraiment doué des qualités de leur sexe. Celle qui sacrifie son honneur, son repos, sa réputation, sa fortune, sa vie pour un amant ne recevra jamais de moi le conseil de céder ainsi à son aveugle dévouement ; j’essayerai au contraire de toutes mes forces de l’arrêter et de la préserver de tant de maux ; mais, dans ce cas, j’espérerai plus de l’amant que de l’amante. J’irai le trouver, si je puis, je lui parlerai d’honneur, de courage, de générosité, de délicatesse, et, si je le persuade, son amante sera sauvée. Mais, elle ! de quoi lui serviraient mes raisonnements si froids à ses yeux, si odieux à son cœur ? Elle les écouterait à peine, et, faite en amour pour obéir et non pour calculer, elle me dirait : « Il le veut ainsi, je me perds, mais c’est pour lui ; toutes vos prédictions s’accompliront, je le sais, je n’attends que la misère et la mort pour prix de ma soumission à ses désirs, mais ses désirs sont ma loi. »

» Ainsi me répondrait-elle, et moi, je l’avoue, au lieu de l’abandonner et de l’accuser, je ne saurais m’empêcher de la regarder avec admiration et respect. Je ne haïrais que l’homme qui acceptera de sa part de si funestes sacrifices.

» Et qu’on ne me dise pas qu’une passion qui conduit à de tels égarements est mauvaise en elle-même. Elle est dangereuse, sans doute, puisque le discernement d’un bon choix décidera seul d’un avenir de vertus ou de vices pour la femme, mais c’est l’âme de la femme, c’est le vœu de sa nature, c’est la cause première de tous les effets bons ou mauvais de sa conduite, comme l’amour de la gloire, qui est chez l’homme tantôt sentiment d’honneur, tantôt rage d’ambition, est chez lui le moteur de toutes les actions grandes ou abjectes. Si l’on retranchait cette passion de sa vie, sa vie serait nulle et froide, inutile et fade (car pour les cours ardents et sensibles qui font le bien pour le seul contentement intérieur qu’ils en retirent, quoique je ne vise pas leur désintéressement vertueux, je le crois si rare que je regarde de tels cœurs comme des exceptions). L’homme en général a pour but dans toutes ses démarches d’être aimé ou applaudi des autres hommes. La femme, plus modeste dans ses vœux, ne demande qu’une chose au monde, c’est l’amour d’un homme : et, dès qu’elle se sera dévouée à lui, elle désirera sa gloire, sa fortune ; elle partagera son ambition quelle qu’elle soit et se fera un avenir de celui de son compagnon dans la vie.

» Oh ! l’homme qui méprise les femmes, qui, jugeant du sexe entier par la corruption de quelques-unes, déclare que toutes sont fourbes, impudiques, avides, oh ! l’homme qui nie et méconnaît leurs vertus est bien coupable et bien ingrat envers la nature, bien aveugle et bien fou envers lui-même ! Celui qui se vante de ne pas connaître l’amour se vante d’être une brute insensible, indigne d’être jamais aimé. Il ne faut pas s’étonner que, parmi les femmes, celles seulement qui en font la honte se soient données à lui. Un cœur sincère et tendre s’éloignera toujours de celui qui n’en connaîtrait pas le prix. »

Ainsi parla ma marraine. Sa figure était remarquable dans ce moment ; la pâleur de ses joues amaigries, la vivacité étincelante de ses yeux ordinairement mélancoliques et rêveurs, le désordre de ses cheveux noirs, l’abandon de sa pose, tout en elle semblait révéler l’élan des inspirations ou des souvenirs. Ce n’était pas un de ces raisonnements ordinaires composé de sophismes péniblement couverts par une logique toujours en guerre avec l’imagination active et bizarre, c’était un mouvement facile de l’âme qui mettait ces paroles sur ses lèvres et qui semblait remplir toutes ses facultés de conviction et de sentiment.

— Sur mon âme, dit M. Lesec, vous mentez, madame, quand vous dites que nous n’avez jamais aimé !

Ma marraine fixa sur M. Lesec son regard qui redevint scrutateur et grave. C’était assez l’habitude de sa physionomie

de questionner au lieu de répondre ; et M. Lesec fut tout d’un coup embarrassé de sa personne et confus de ce qu’il venait de dire.

Ma marraine sourit en le pénétrant.

— Ami Lesec, lui dit-elle, ce n’est pas le moment de m’en défendre, car je prononcerais ma propre condamnation. Dans tous les temps je déclarerai qu’il m’avait été donné un cœur susceptible de l’amour le plus pur et le plus ardent. Si je ne l’ai pas éprouvé, c’est apparemment faute d’avoir rencontré celui que j’en aurais cru digne.

— Et jamais, dit Lesec en tremblant, mais poussant la curiosité jusqu’à l’héroïsme, jamais vous n’avez éteint le flambeau qui vous servit à chercher un pareil homme ?

Ma marraine regarda M. Lesec d’une manière encore plus désespérante.

— Voyons, dit-elle d’un air indifférent, ce que vous penserez d’une idée bizarre que votre question vient de faire entrer dans ma tête. Comment croyez-vous qu’eût dû être fait, au moral et au physique, l’homme capable d’inspirer une passion à une femme faite comme moi ?

Lesec réfléchit, et demanda du temps pour répondre.

— Soit, remettons la réponse à demain, dit ma marraine.


Le lendemain, M. Lesec entra dans le grand salon d’un air triomphant, et, au lieu de saluer ma marraine comme à l’ordinaire, il commença ainsi :

— Il faudrait qu’il fût beau de corps et d’esprit, qu’il fût doux dans son caractère et fort dans ses résolutions ; qu’il eût de l’enjouement et de la bonhomie, qu’il fût complètement ignorant de son mérite jusqu’à aimer mieux la réputation d’une bête que celle d’un homme d’esprit, et que cependant son esprit fût si élevé, si éclairé, si judicieux, son imagination si brillante, si riche, sa conversation si éloquente, ses idées si neuves, si entraînantes, son âme si noble, si grande, si généreuse, si ardente, que l’on pût, après l’avoir entendu et compris, l’élever sur un piédestal et fléchir le genou devant sa gloire.

M. Lesec s’essuya le front, et ma marraine rêveuse lui dit :

— Cette description n’est pas satisfaisante ; un homme tel que vous le dépeignez doit être aimé de toutes les femmes, admiré de tous les hommes ; mais, pour qu’il triomphe de tout mon éloignement, de toutes mes préventions contre l’amour, il ne faut pas seulement qu’il soit un homme de mérite, car à ce compte j’aurais aimé beaucoup d’hommes dans ma vie. Il faut qu’il y ait dans son caractère de ces nuances délicates qui se plient et s’enlacent avec toutes les aspérités, toutes les bizarreries du mien.

— Eh ! doucement, dit Lesec, c’est le portrait d’un époux que vous me demandez, et non pas celui d’un amant. Un époux est un homme fait pour inspirer l’amitié encore plus que l’amour, et toutes ces petites nuances dont vous parlez doivent être en harmonie entre sa compagne et lui : autrement, point de paix domestique. Mais, avec un amant, qu’importent toutes ces misères ! L’amour vit de querelles et de raccommodements, et de sa nature, il est aveugle ; il ne voit point les défauts, il exagère les qualités.

— S’il était ainsi, il s’éteindrait vite, dit ma marraine.

— Est-ce que c’est un sentiment fait pour durer ? dit Lesec, en riant. Ah ! je vous crois, à ce coup ! vous ne le connaissez pas.

Un éclair jaillit des longues paupières noires de ma marraine puis, comme de coutume, sa physionomie se ternit l’instant d’après.

— J’ai vu pourtant des exemples du contraire, dit-elle, et je crois que l’amour tel que je l’entends doit durer autant que la vie.

— Fort bien ! vous l’unissez dans vos idées à l’amitié, et, fondant ensemble ces deux affections, vous en faites un sentiment si fort que rien dans la nature ne peut lui être comparé. Mais, hélas ! c’est un beau rêve, un rêve digne de votre cerveau romanesque, de penser qu’il peut exister.

— Pourquoi pas, mon cher Lesec ?

— Parce que les plaisirs de l’amour traînent après eux la satiété et que la satiété éteint l’amitié elle-même.

— Aussi, dit ma marraine vivement, l’amour dont je rêve serait chaste et pur comme le lit d’une vierge.

— Attendez, dit Lesec, je comprends et je vais détailler le portrait : — Il faudrait qu’il eût une âme de feu et un corps de glace… Oh ! non, dit-il en se reprenant, cela sort de la nature. Il n’existe pas d’homme dont le cœur éprouve l’amour sans que les sens n’y aient aucune part ; car enfin, qu’est-ce que l’amour, même comme vous l’entendez ? c’est une amitié si forte, si brûlante, si tendre, que le sang s’allume au seul toucher, le cœur bat à la seule approche de l’objet qui la fait naître. C’est une amitié qui réunit la tendresse du frère pour sa sœur, du père pour son enfant. Comme la mère caresse son nouveau-né, délicat et frêle objet de son amour, l’amant couvre de ses baisers la gracieuse et frêle créature qu’il chérit. Ôtez-lui ce désir ardent des caresses, ce besoin de presser son idole sur son cœur, il ne lui restera plus que de l’amitié. Comment donc voulez-vous que mon cerveau conçoive un homme dont je n’ai jamais vu la ressemblance ? Autant vaudrait me demander comment sont faits les habitants de la lune.

— Vous avez pourtant tracé une bonne esquisse, je peux vous aider à la remplir. Il faudrait qu’avec cette ardeur brûlante qui de son cœur circulerait et brûlerait encore dans la moindre de ses fibres, il faudrait qu’il fût maître de lui comme jamais homme ne l’a été. Pour cela il faudrait que son âme connût et pénétrât si bien la mienne que de sang-froid il détestât l’idée d’une liaison coupable, et qu’il eût formé une si ferme résolution de ne jamais abuser de ma confiance que je pusse la lui accorder tout entière et dormir sur son sein avec autant de calme et d’innocence que sur celui de ma mère. Il faudrait peut-être encore que son sacrifice lui coûtât quelque effort et qu’il fût forcé de combattre quelque-fois. Mais je voudrais qu’il ne s’en fît jamais un mérite auprès de moi et qu’il me laissât le soin de reconnaître intérieurement le prix de sa victoire. Je l’en remercierais peu, car j’éloignerais de nos entretiens autant que possible toute idée de ce genre, ou, si j’en parlais, ce ne serait point la rougeur sur le front, ni avec le trouble d’un secret désir combattu par mes scrupules ; ce serait avec la voix calme, avec les yeux tournés vers le ciel, avec le sentiment intérieur d’une chasteté si vraie qu’elle se glisserait en lui et calmerait les agitations de son sang comme un baume salutaire.

— Et peut-être, dit Lesec, que vous y parviendriez car je ne sais ce qui peut résister à la langue dorée d’une femme. Mais quoi donc ? Vous l’aimeriez ainsi avec cette réserve et cet égoïsme ? Vous accepteriez ses douloureux combats et ne l’en payeriez que d’un chaste et froid baiser !

— Froid ! oh non, mais il serait chaste, car l’amour le plus pur est aussi le plus ardent. D’ailleurs, ce serait autant pour lui que pour moi-même que j’élèverais entre nous cette barrière sacrée. Je rendrais son sort si doux en dépit de cette contrariété, qu’il la bénirait chaque jour de sa vie. Je lui abandonnerais tout le reste de mes volontés, je me soumettrais à toutes ses fantaisies.

— Tu quitterais même ta robe brune pour te faire jolie, dit Blanche qui s’était avancée sur la pointe du pied.

— Quoi ! vous êtes ici, señorita ! dit ma marraine en affectant de se fâcher. Eh bien, pour votre peine, restez et courez tous les dangers auxquels une pareille imprudence expose votre jeune cœur.

— Non, dit Blanche naïvement, Julien m’attend pour cueillir des bluets, et cela m’amusera mieux que votre philosophie sentimentale.

— Puisqu’elle est partie, dit ma marraine, je ne changerai rien à ce que j’allais dire. Oui, je serais son esclave dévouée ; et qu’y risquerais-je, s’il était tel que vous l’avez peint ? Je verserais mon sang pour le défendre, je supporterais la misère, le froid, la faim et les coups ; d’un bout de l’univers à l’autre, je voyagerais à pied pour le suivre ou le rejoindre. Je tremperais avant lui mes lèvres du vin de sa coupe s’il était menacé d’empoisonnement, et je conserverais sa vie aux dépens de la mienne, je le servirais à genoux, je lui sacrifierais ma réputation, si ce sacrifice pouvait ajouter à la sienne ; banni, aveugle, mendiant, je soutiendrais ses pas et panserais ses plaies. Et ce qui surpasse tout le reste, si, cédant aux faiblesses de la nature, il cherchait dans les bras d’une autre femme des plaisirs que je lui laisserais ignorer dans les miens, je supporterais cette douleur, cette jalousie, cette injure si mortelle au cœur de la femme, je lui pardonnerais, je le servirais encore, je servirais même et m’efforcerais de chérir ma rivale, s’il me l’ordonnait. Peut-être même n’oserais-je jamais lui dire ses fautes, car, si je le voyais rougir de honte et pleurer de repentir, je souffrirais plus que lui.

» Dites-moi, maintenant, Lesec, croyez-vous qu e ce serait là de l’égoïsme ? croyez-vous qu’il ne me devrait pas plus de reconnaissance que si, cédant à des caprices d’enfant, j’eusse consenti à lui donner des plaisirs que la satiété ou le remords eussent bientôt rendus insipides ou amers ?

— Malgré vous, dit Lesec, vous séparez toujours l’idée de l’amant de celle de l’époux ; si l’intimité détruit le prestige, un époux, quelque parfait qu’il eût été n’eut jamais pu vous inspirer d’amour.

— Je ne sais, dit ma marraine ; comment parlerais-je de ce que je n’ai point éprouvé ? Je me figure que le malheur et les traverses sont le meilleur stimulant d’une grande passion et j’ai toujours craint qu’au sein du repos et du bonheur elle ne s’éteignît de part ou d’autre.

— Ainsi vous n’auriez jamais épousé celui qui vous l’eût inspiré, dit Lesec. Oh ! madame, vous eussiez fait un bien beau, mais bien triste roman !

Ma marraine était devenue très pâle, et il semblait que, dans ce moment, elle n’eût pas la force de se soutenir. Elle s’assit, et garda un instant le silence. Puis, la conversation prit une autre tournure, et Lesec n’osa la ramener sur le premier sujet. Ma marraine parla de son avenir, de ses projets, de son bonheur intérieur, de sa philosophie avec un air si enjoué, si dégagé que Lesec, qui souvent dans le cours de la première conversation s’était imaginé qu’elle peignait son propre cœur et racontait son histoire au lieu d’établir une supposition, ne sut que penser.

— C’est le diable, dit-il, que de vouloir pénétrer le secret d’une femme. Celle-ci parle comme un livre et ne sent peut-être rien. Elle semble parfois rongée de chagrin, et tout cela aboutit à une migraine ! Ô femme, femme, tu es un étrange animal !

GEORGE SAND.
  1. George Sand, dans l’Histoire de Ma vie, parle d’un roman d’elle « qui n’a jamais vu le jour ». « L’ayant lu, dit-elle, je me convainquis qu’il ne valait rien, mais que j’en pourrais faire de moins mauvais, et qu’en somme il ne l’était pas plus que beaucoup d’autres qui faisaient vivre plus ou moins mal leurs auteurs. » Ce premier roman, écrit vers 1828, c’est la Marraine. Pour ne pas valoir à coup sûr Indiana ou Valentine, la Marraine n’en est pas moins un très curieux livre. Cette mystérieuse et romanesque « Marraine », c’est George Sand elle-même, George Sand à vingt-quatre ans, mariée et mal mariée depuis six ans, attristée et choquée des réalités qui l’entourent, et se réfugiant dans la vie intérieure. Le roman abonde en digressions, à la façon de Montaigne, où la jeune femme développe ses sentiments plus que ses idées, et ses rêves encore plus que ses sentiments. En attendant l’apparition du livre, on a bien voulu en détacher, pour la Revue de Paris, le chapitre intitulé De l’Amour. N’est-il pas d’un haut intérêt de connaître quelles étaient, à ce moment, sur l’amour, les pensées et les aspirations de cette grande âme, — avant les romans écrits et les romans vécus ?