La Partie de Trictrac

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La Partie de trictrac
Colomba et autres contes et nouvellesCharpentier (pp. 321-340).
La Partie de trictrac

LA PARTIE DE TRICTRAC.

1830

Les voiles sans mouvement pendaient collées contre les mâts ; la mer était unie comme une glace ; la chaleur était étouffante, le calme désespérant.

Dans un voyage sur mer, les ressources d’amusement que peuvent offrir les hôtes d’un vaisseau sont bientôt épuisées. On se connaît trop bien, hélas ! lorsqu’on a passé quatre mois ensemble dans une maison de bois longue de cent vingt pieds. Quand vous voyez venir le premier lieutenant, vous savez d’abord qu’il vous parlera de Rio-Janeiro, d’où il vient ; puis du fameux pont d’Essling, qu’il a vu faire par les marins de la garde, dont il faisait partie. Au bout de quinze jours, vous connaissez jusqu’aux expressions qu’il affectionne, jusqu’à la ponctuation de ses phrases, aux différentes intonations de sa voix. Quand jamais a-t-il manqué de s’arrêter tristement après avoir prononcé pour la première fois dans son récit ce mot, l’Empereur… « Si vous l’aviez vu alors !!! » (trois points d’admiration) ajoute-t-il invariablement. Et l’épisode du cheval du trompette, et le boulet qui ricoche et qui emporte une giberne où il y avait pour sept mille cinq cents francs en or et en bijoux, etc., etc. ! — Le second lieutenant est un grand politique ; il commente tous les jours le dernier numéro du Constitutionnel, qu’il a emporté de Brest ; ou, s’il quitte les sublimités de la politique pour descendre à la littérature, il vous régalera de l’analyse du dernier vaudeville qu’il a vu jouer. Grand Dieu !… Le commissaire de marine possédait une histoire bien intéressante. Comme il nous enchanta la première fois qu’il nous raconta son évasion du ponton de Cadix ! mais, à la vingtième répétition, ma foi, l’on n’y pouvait plus tenir… — Et les enseignes, et les aspirants !… Le souvenir de leurs conversations me fait dresser les cheveux à la tête. Quant au capitaine, généralement, c’est le moins ennuyeux du bord. En sa qualité de commandant despotique, il se trouve en état d’hostilité secrète contre tout l’état-major ; il vexe, il opprime quelquefois, mais il y a un certain plaisir à pester contre lui. S’il a quelque manie fâcheuse pour ses subordonnés, on a le plaisir de voir son supérieur ridicule, et cela console un peu.

À bord du vaisseau sur lequel j’étais embarqué, les officiers étaient les meilleures gens du monde, tous bons diables, s’aimant comme des frères, mais s’ennuyant à qui mieux mieux. Le capitaine était le plus doux des hommes, point tracassier (ce qui est une rareté). C’était toujours à regret qu’il faisait sentir son autorité dictatoriale. Pourtant, que ce voyage me parut long ! surtout ce calme qui nous prit quelques jours seulement avant de voir la terre !…

Un jour, après le dîner que le désœuvrement nous avait fait prolonger aussi longtemps qu’il était humainement possible, nous étions tous rassemblés sur le pont, attendant le spectacle monotone mais toujours majestueux d’un coucher de soleil en mer. Les uns fumaient, d’autres relisaient pour la vingtième fois un des trente volumes de notre triste bibliothèque ; tous bâillaient à pleurer. Un enseigne assis à côté de moi s’amusait, avec toute la gravité digne d’une occupation sérieuse, à laisser tomber la pointe en bas, sur les planches du tillac, le poignard que les officiers de marine portent ordinairement en petite tenue. C’est un amusement comme un autre, et qui exige de l’adresse pour que la pointe se pique bien perpendiculairement dans le bois. — Désirant faire comme l’enseigne, et n’ayant point de poignard à moi, je voulus emprunter celui du capitaine, mais il me refusa. Il tenait singulièrement à cette arme, et même il aurait été fâché de la voir servir à un amusement aussi futile. Autrefois ce poignard avait appartenu à un brave officier mort malheureusement dans la dernière guerre… Je devinai qu’une histoire allait suivre, je ne me trompais pas. Le capitaine commença sans se faire prier ; quant aux officiers qui nous entouraient, comme chacun d’eux connaissait par cœur les infortunes du lieutenant Roger, ils firent aussitôt une retraite prudente. Voici à peu près quel fut le récit du capitaine :

« Roger, quand je le connus, était plus âgé que moi de trois ans ; il était lieutenant ; moi, j’étais enseigne. Je vous assure que c’était un des meilleurs officiers de notre corps ; d’ailleurs, un cœur excellent, de l’esprit, de l’instruction, des talents, en un mot un jeune homme charmant. Il était malheureusement un peu fier et susceptible, ce qui tenait, je crois, à ce qu’il était enfant naturel, et qu’il craignait que sa naissance ne lui fît perdre de la considération dans le monde ; mais, pour dire la vérité, de tous ses défauts, le plus grand, c’était un désir violent et continuel de primer partout où il se trouvait. Son père, qu’il n’avait jamais vu, lui faisait une pension qui aurait été bien plus que suffisante pour ses besoins, si Roger n’eût pas été la générosité même. Tout ce qu’il avait était à ses amis. Quand il venait de toucher son trimestre, c’était à qui irait le voir avec une figure triste et soucieuse : « Eh bien, camarade, qu’as-tu ? » demandait-il, « tu m’as l’air de ne pouvoir pas faire grand bruit en frappant sur tes poches ; allons, voici ma bourse, prends ce qu’il te faut, et viens-t’en dîner avec moi. »

» Il vint à Brest une jeune actrice fort jolie, nommée Gabrielle, qui ne tarda pas à faire des conquêtes parmi les marins et les officiers de la garnison. Ce n’était pas une beauté régulière, mais elle avait de la taille, de beaux yeux, le pied petit, l’air passablement effronté ; tout cela plaît fort quand on est dans les parages de vingt à vingt-cinq ans. On la disait par-dessus le marché la plus capricieuse créature de son sexe, et sa manière de jouer ne démentait pas cette réputation. Tantôt elle jouait à ravir, on eût dit une comédienne du premier ordre ; le lendemain, dans la même pièce elle était froide, insensible ; elle débitait son rôle comme un enfant récite son catéchisme. Ce qui intéressa surtout nos jeunes gens, ce fut l’histoire suivante que l’on racontait d’elle. Il paraît qu’elle avait été entretenue très-richement à Paris par un sénateur qui faisait, comme l’on dit, des folies pour elle. Un jour, cet homme, se trouvant chez elle, mit son chapeau sur sa tête ; elle le pria de l’ôter, et se plaignit même qu’il lui manquât de respect. Le sénateur se mit à rire, leva les épaules, et dit en se carrant dans un fauteuil : « C’est bien le moins que je me mette à mon aise chez une fille que je paie. » Un bon soufflet de crocheteur, détaché par la blanche main de la Gabrielle, le paya aussitôt de sa réponse, et jeta son chapeau à l’autre bout de la chambre. De là, rupture complète. Des banquiers, des généraux avaient fait des offres considérables à la dame ; mais elle les avait toutes refusées, et s’était faite actrice, afin, disait-elle, de vivre indépendante.

» Lorsque Roger la vit et qu’il apprit cette histoire, il jugea que cette personne était son fait, et, avec la franchise un peu brutale qu’on nous reproche à nous autres marins, voici comment il s’y prit pour lui montrer combien il était touché de ses charmes. Il acheta les plus belles fleurs et les plus rares qu’il put trouver à Brest, en fit un bouquet qu’il attacha avec un beau ruban rose, et, dans le nœud, arrangea très-proprement un rouleau de vingt-cinq napoléons ; c’était tout ce qu’il possédait pour le moment. Je me souviens que je l’accompagnai dans les coulisses pendant un entr’acte. Il fit à Gabrielle un compliment fort court sur la grâce qu’elle avait à porter son costume, lui offrit le bouquet et lui demanda la permission d’aller la voir chez elle. Tout cela fut dit en trois mots.

» Tant que Gabrielle ne vit que les fleurs et le beau jeune homme qui les lui présentait, elle lui souriait, accompagnant son sourire d’une révérence des plus gracieuses ; mais, quand elle eut le bouquet entre les mains et qu’elle sentit le poids de l’or, sa physionomie changea plus rapidement que la surface de la mer que soulève un ouragan des tropiques ; et certes elle ne fut guère moins méchante, car elle lança de toute sa force le bouquet et les napoléons à la tête de mon pauvre ami, qui en porta les marques sur la figure pendant plus de huit jours. La sonnette du régisseur se fit entendre, Gabrielle entra en scène et joua tout de travers.

» Roger, ayant ramassé son bouquet et son rouleau d’or d’un air bien confus, s’en alla au café offrir le bouquet (sans l’argent) à la demoiselle du comptoir, et essaya, en buvant du punch, d’oublier la cruelle. Il n’y réussit pas ; et, malgré le dépit qu’il éprouvait de ne pouvoir se montrer avec son œil poché, il devint amoureux fou de la colérique Gabrielle. Il lui écrivait vingt lettres par jour, et quelles lettres ! soumises, tendres, respectueuses, telles qu’on pourrait les adresser à une princesse. Les premières lui furent renvoyées sans être décachetées ; les autres n’obtinrent pas de réponse. Roger cependant conservait quelque espoir, quand nous lui montrâmes que la marchande d’oranges du théâtre enveloppait ses oranges avec ses lettres d’amour, que Gabrielle lui donnait par un raffinement de méchanceté. Ce fut un coup terrible pour la fierté de notre ami. Pourtant sa passion ne diminua pas. Il parlait de demander l’actrice en mariage ; et comme on lui disait que le ministre de la marine n’y donnerait jamais son consentement, il s’écriait qu’il se brûlerait la cervelle.

» Sur ces entrefaites, il arriva que les officiers d’un régiment de ligne en garnison à Brest voulurent faire répéter un couplet de vaudeville à Gabrielle, qui s’y refusa par pur caprice. Les officiers et l’actrice s’opiniâtrèrent si bien que les uns firent baisser la toile par leurs sifflets, et que l’autre s’évanouit. Vous savez ce que c’est que le parterre d’une ville de garnison. Il fut convenu entre les officiers que, le lendemain et les jours suivants, la coupable serait sifflée sans rémission, qu’on ne lui permettrait pas de jouer un seul rôle avant qu’elle eût fait amende honorable avec l’humilité nécessaire pour expier son crime. Roger n’avait point assisté à cette représentation ; mais il apprit, le soir même, le scandale qui avait mis tout le théâtre en confusion, ainsi que les projets de vengeance qui se tramaient pour le lendemain. Sur-le-champ son parti fut pris.

» Le lendemain, lorsque Gabrielle parut, du banc des officiers partirent des huées et des sifflets à fendre les oreilles. Roger, qui s’était placé à dessein tout auprès des tapageurs, se leva et interpella les plus bruyants en termes si outrageux, que toute leur fureur se tourna aussitôt contre lui. Alors, avec un grand sang-froid, il tira son carnet de sa poche, et inscrivit les noms qu’on lui criait de toutes parts ; il aurait pris rendez-vous pour se battre avec tout le régiment, si, par esprit de corps, un grand nombre d’officiers de marine ne fussent survenus, et n’eussent provoqué la plupart de ses adversaires. La bagarre fut vraiment effroyable.

» Toute la garnison fut consignée pour plusieurs jours ; mais, quand on nous rendit la liberté, il y eut un terrible compte à régler. Nous nous trouvâmes une soixantaine sur le terrain. Roger seul, se battit successivement contre trois officiers ; il en tua un, et blessa grièvement les deux autres sans recevoir une égratignure. Je fus moins heureux pour ma part : un maudit lieutenant, qui avait été maître d’armes, me donna dans la poitrine un grand coup d’épée dont je manquai mourir. Ce fut, je vous assure, un beau spectacle que ce duel, ou plutôt cette bataille. La marine eut tout l’avantage, et le régiment fut obligé de quitter Brest.

» Vous pensez bien que nos officiers supérieurs n’oublièrent pas l’auteur de la querelle. Il eut pendant quinze jours une sentinelle à sa porte.

» Quand ses arrêts furent levés, je sortis de l’hôpital et j’allai le voir. Quelle fut ma surprise, en entrant chez lui, de le voir assis à déjeuner, tête à tête avec Gabrielle ! Ils avaient l’air d’être depuis longtemps en parfaite intelligence. Déjà ils se tutoyaient et se servaient du même verre. Roger me présenta à sa maîtresse comme son meilleur ami, et lui dit que j’avais été blessé dans l’espèce d’escarmouche dont elle avait été la première cause. Cela me valut un baiser de cette belle personne. Cette fille avait les inclinations toutes martiales.

» Ils passèrent trois mois ensemble parfaitement heureux, ne se quittant pas d’un instant. Gabrielle paraissait l’aimer jusqu’à la fureur, et Roger avouait qu’avant de connaître Gabrielle il n’avait pas connu l’amour.

» Une frégate hollandaise entra dans le port. Les officiers nous donnèrent à dîner. On but largement de toutes sortes de vins ; et, la nappe ôtée, ne sachant que faire, car ces messieurs parlaient très-mal français, on se mit à jouer. Les Hollandais paraissaient avoir beaucoup d’argent ; et leur premier lieutenant surtout voulait jouer si gros jeu, que pas un de nous ne se souciait de faire sa partie. Roger, qui ne jouait pas d’ordinaire, crut qu’il s’agissait dans cette occasion de soutenir l’honneur de son pays. Il joua donc, et tint tout ce que voulut le lieutenant hollandais. Il gagna d’abord, puis perdit. Après quelques alternatives de gain et de perte, ils se séparèrent sans avoir rien fait. Nous rendîmes le dîner aux officiers hollandais. On joua encore. Roger et le lieutenant furent remis aux prises. Bref, pendant plusieurs jours, ils se donnèrent rendez-vous, soit au café, soit à bord, essayant toutes sortes de jeux, surtout le trictrac, et augmentant toujours leurs paris, si bien qu’ils en vinrent à jouer vingt-cinq napoléons la partie. C’était une somme énorme pour de pauvres officiers comme nous : plus de deux mois de solde ! Au bout d’une semaine Roger avait perdu tout l’argent qu’il possédait, plus trois ou quatre mille francs empruntés à droite et à gauche.

» Vous vous doutez bien que Roger et Gabrielle avaient fini par faire ménage commun et bourse commune : c’est-à-dire que Roger, qui venait de toucher une forte part de prises, avait mis à la masse dix ou vingt fois plus que l’actrice. Cependant il considérait toujours que cette masse appartenait principalement à sa maîtresse, et il n’avait gardé pour ses dépenses particulières qu’une cinquantaine de napoléons. Il avait été cependant obligé de recourir à cette réserve pour continuer à jouer. Gabrielle ne lui fit pas la moindre observation.

» L’argent du ménage prit le même chemin que son argent de poche. Bientôt Roger fut réduit à jouer ses derniers vingt-cinq napoléons. Il s’appliquait horriblement ; aussi la partie fut-elle longue et disputée. Il vint un moment où Roger, tenant le cornet, n’avait plus qu’une chance pour gagner : je crois qu’il lui fallait six-quatre. La nuit était avancée. Un officier qui les avait longtemps regardés jouer avait fini par s’endormir sur un fauteuil. Le Hollandais était fatigué et assoupi ; en outre, il avait bu beaucoup de punch. Roger seul était bien éveillé, et en proie au plus violent désespoir. Ce fut en frémissant qu’il jeta les dés. Il les jeta si rudement sur le damier, que de la secousse une bougie tomba sur le plancher. Le Hollandais tourna la tête d’abord vers la bougie, qui venait de couvrir de cire son pantalon neuf, puis il regarda les dés. — Ils marquaient six et quatre. Roger, pâle comme la mort, reçut les vingt-cinq napoléons. Ils continuèrent à jouer. La chance devint favorable à mon malheureux ami, qui pourtant faisait écoles sur écoles, et qui casait comme s’il avait voulu perdre. Le lieutenant hollandais s’entêta, doubla, décupla les enjeux : il perdit toujours. Je crois le voir encore ; c’était un grand blond, flegmatique, dont la figure semblait être de cire. Il se leva enfin, ayant perdu quarante mille francs, qu’il paya sans que sa physionomie décelât la moindre émotion.

» Roger lui dit : « Ce que nous avons fait ce soir ne signifie rien, vous dormiez à moitié ; je ne veux pas de votre argent. »

— « Vous plaisantez, » répondit le flegmatique Hollandais ; « j’ai très bien joué, mais les dés ont été contre moi. Je suis sûr de pouvoir toujours vous gagner en vous rendant quatre trous. Bonsoir ! » Et il le quitta.

» Le lendemain nous apprîmes que, désespéré de sa perte, il s’était brûlé la cervelle dans sa chambre après avoir bu un bol de punch.

» Les quarante mille francs gagnés par Roger étaient étalés sur une table, et Gabrielle les contemplait avec un sourire de satisfaction. « Nous voilà bien riches, » dit-elle ; « que ferons-nous de tout cet argent ? »

» Roger ne répondit rien ; il paraissait comme hébété depuis la mort du Hollandais. « Il faut faire mille folies, » continua la Gabrielle : « argent gagné aussi facilement doit se dépenser de même. Achetons une calèche, et narguons le préfet maritime et sa femme. Je veux avoir des diamants, des cachemires. Demande un congé et allons à Paris ; ici, nous ne viendrons jamais à bout de tant d’argent ! » Elle s’arrêta pour observer Roger, qui les yeux fixés sur le plancher, la tête appuyée sur sa main, ne l’avait pas entendue, et semblait rouler dans sa tête les plus sinistres pensées.

— « Que diable as-tu, Roger ? » s’écria-t-elle en appuyant une main sur son épaule. « Tu me fais la moue, je crois ; je ne puis t’arracher une parole. »

— « Je suis bien malheureux, » dit-il enfin avec un soupir étouffé.

— « Malheureux ! Dieu me pardonne, n’aurais-tu pas des remords pour avoir plumé ce gros mynheer ? »

» Il releva la tête et la regarda d’un œil hagard.

— « Qu’importe, » poursuivit-elle, « qu’importe qu’il ait pris la chose au tragique et qu’il se soit brûlé ce qu’il avait de cervelle ! Je ne plains pas les joueurs qui perdent ; et certes son argent est mieux entre nos mains que dans les siennes : il l’aurait dépensé à boire et à fumer au lieu que, nous, nous allons faire mille extravagances toutes plus élégantes les unes que les autres. »

» Roger se promenait par la chambre, la tête penchée sur sa poitrine, les yeux à demi fermés et remplis de larmes. Il vous aurait fait pitié si vous l’aviez vu.

— « Sais-tu, » lui dit Gabrielle, « que des gens qui ne connaîtraient pas ta sensibilité romanesque pourraient bien croire que tu as triché ? »

— « Et si cela était vrai ? » s’écria-t-il d’une voix sourde en s’arrêtant devant elle.

— « Bah ! » répondit-elle en souriant, « tu n’as pas assez d’esprit pour tricher au jeu. »

— « Oui, j’ai triché, Gabrielle ; j’ai triché comme un misérable que je suis. »

» Elle comprit à son émotion qu’il ne disait que trop vrai ; elle s’assit sur un canapé et demeura quelque temps sans parler : « J’aimerais mieux, » dit-elle enfin d’une voix très émue, « j’aimerais mieux que tu eusses tué dix hommes que d’avoir triché au jeu. »

» Il y eut un mortel silence d’une demi-heure. Ils étaient assis tous les deux sur le même sofa, et ne se regardèrent pas une seule fois. Roger se leva le premier, et lui dit bonsoir d’une voix assez calme.

— « Bonsoir ! » lui répondit-elle d’un ton sec et froid.

» Roger m’a dit depuis qu’il se serait tué ce jour-là même, s’il n’avait craint que nos camarades ne devinassent la cause de son suicide. Il ne voulait pas que sa mémoire fût infâme.

» Le lendemain, Gabrielle fut aussi gaie qu’à l’ordinaire ; on eût dit qu’elle avait déjà oublié la confidence de la veille. Pour Roger, il était devenu sombre, fantasque, bourru ; il sortait à peine de sa chambre, évitait ses amis, et passait souvent des journées entières sans adresser une parole à sa maîtresse. J’attribuais sa tristesse à une sensibilité honorable mais excessive, et j’essayai plusieurs fois de le consoler ; mais il me renvoyait bien loin en affectant une grande indifférence pour son partner malheureux. Un jour même, il fit une sortie violente contre la nation hollandaise, et voulut me soutenir qu’il ne pouvait pas y avoir en Hollande un seul honnête homme. Cependant il s’informait en secret de la famille du lieutenant hollandais, mais personne ne pouvait lui en donner des nouvelles.

» Six semaines après cette malheureuse partie de trictrac, Roger trouva chez Gabrielle un billet écrit par un aspirant qui paraissait la remercier de bontés qu’elle avait eues pour lui. Gabrielle était le désordre en personne, et le billet en question avait été laissé par elle sur sa cheminée. Je ne sais si elle avait été infidèle, mais Roger le crût, et sa colère fut épouvantable. Son amour et un reste d’orgueil étaient les seuls sentiments qui pussent encore l’attacher à la vie, et le plus fort de ses sentiments allait être ainsi soudainement détruit. Il accabla d’injures l’orgueilleuse comédienne ; et, violent comme il était, je ne sais comment il se fit qu’il ne la battît pas.

— « Sans doute, » lui dit-il, « ce freluquet vous a donné beaucoup d’argent ? C’est la seule chose que vous aimiez, et vous accorderiez vos faveurs au plus sale de nos matelots s’il avait de quoi les payer. »

— « Pourquoi pas ? » répondit froidement l’actrice. « Oui, je me ferais payer par un matelot, mais… je ne le volerais pas. »

» Roger poussa un cri de rage. Il tira en tremblant son poignard, et un instant regarda Gabrielle avec des yeux égarés ; puis, rassemblant toutes ses forces, il jeta l’arme à ses pieds et s’échappa de l’appartement pour ne pas céder à la tentation qui l’obsédait.

» Ce soir-là même, je passai fort tard devant son logement, et, voyant de la lumière chez lui, j’entrai pour lui emprunter un livre. Je le trouvai fort occupé à écrire. Il ne se dérangea point, et parut à peine s’apercevoir de ma présence dans sa chambre. Je m’assis près de son bureau, et je contemplai ses traits ; ils étaient tellement altérés, qu’un autre que moi aurait eu de la peine à le reconnaître. Tout d’un coup j’aperçus sur le bureau une lettre déjà cachetée, et qui m’était adressée. Je l’ouvris aussitôt. Roger m’annonçait qu’il allait mettre fin à ses jours, et me chargeait de différentes commissions. Pendant que je lisais, il écrivait toujours sans prendre garde à moi ; c’était à Gabrielle qu’il faisait ses adieux… Vous pensez quel fut mon étonnement, et ce que je dus lui dire, confondu comme je l’étais de sa résolution : « Comment, tu veux te tuer, toi qui es si heureux ? »

— « Mon ami, » me dit-il en cachetant sa lettre, « tu ne sais rien ; tu ne me connais pas, je suis un fripon ; je suis si méprisable, qu’une fille de joie m’insulte, et je sens si bien ma bassesse, que je n’ai pas la force de la battre. » Alors il me raconta l’histoire de la partie de trictrac, et tout ce que vous savez déjà. En l’écoutant, j’étais pour le moins aussi ému que lui ; je ne savais que lui dire ; je lui serrais les mains, j’avais les larmes aux yeux, mais je ne pouvais parler. Enfin l’idée me vint de lui représenter qu’il n’avait pas à se reprocher d’avoir causé volontairement la ruine du Hollandais, et qu’après tout, il ne lui avait fait perdre par sa… tricherie… que vingt-cinq napoléons.

— « Donc ! » s’écria-t-il avec une ironie amère, « je suis un petit voleur et non un grand. Moi qui avais tant d’ambition ! N’être qu’un friponneau ! » Et il éclata de rire. Je fondis en larmes.

» Tout à coup la porte s’ouvrit ; une femme entra et se précipita dans ses bras : c’était Gabrielle. « Pardonne-moi, » s’écria-t-elle en l’étreignant avec force, « pardonne-moi. Je le sens bien, je n’aime que toi. Je t’aime mieux maintenant que si tu n’avais pas fait ce que tu te reproches. Si tu veux, je volerai… j’ai déjà volé… Oui, j’ai volé… j’ai volé une montre d’or… Que peut-on faire de pis ? »

» Roger secoua la tête d’un air d’incrédulité ; mais son front parut s’éclaircir. « Non, ma pauvre enfant, » dit-il en la repoussant avec douceur, « il faut absolument que je me tue. Je souffre trop, je ne puis résister à la douleur que je sens là. »

— « Eh bien, si tu veux mourir Roger je mourrai avec toi ! Sans toi, que m’importe la vie ! J’ai du courage, j’ai tiré des fusils ; je me tuerai tout comme un autre. D’abord, moi qui ai joué la tragédie, j’en ai l’habitude. » Elle avait les larmes aux yeux en commençant ; cette dernière idée la fit rire, et Roger lui-même laissa échapper un sourire. « Tu ris, mon officier, » s’écria-t-elle en battant des mains et en l’embrassant ; « tu ne te tueras pas ! » Et elle l’embrassait toujours, tantôt pleurant, tantôt riant, tantôt jurant comme un matelot ; car elle n’était pas de ces femmes qu’un gros mot effraie.

» Cependant je m’étais emparé des pistolets et du poignard de Roger et je lui dis : « Mon cher Roger, tu as une maîtresse et un ami qui t’aiment. Crois-moi, tu peux encore avoir quelque bonheur en ce monde. » Je sortis après l’avoir embrassé, et je le laissai seul avec Gabrielle.

» Je crois que nous ne serions parvenus qu’à retarder seulement son funeste dessein, s’il n’avait reçu du ministre l’ordre de partir, comme premier lieutenant, à bord d’une frégate qui devait aller croiser dans les mers de l’Inde après avoir passé au travers de l’escadre anglaise qui bloquait le port. L’affaire était hasardeuse. Je lui fis entendre qu’il valait mieux mourir noblement d’un boulet anglais que de mettre fin lui-même à ses jours, sans gloire et sans utilité pour son pays. Il promit de vivre. Des 40,000 fr., il en distribua la moitié à des matelots estropiés ou à des veuves et des enfants de marins. Il donna le reste à Gabrielle, qui d’abord jura de n’employer cet argent qu’en bonnes œuvres. Elle avait bien l’intention de tenir parole, la pauvre fille ; mais l’enthousiasme était chez elle de courte durée. J’ai su depuis qu’elle donna quelques milliers de francs aux pauvres. Elle s’acheta des chiffons avec le reste.

» Nous montâmes, Roger et moi, sur une belle frégate, la Galatée : nos hommes étaient braves, bien exercés, bien disciplinés ; mais notre commandant était un ignorant, qui se croyait un Jean Bart parce qu’il jurait mieux qu’un capitaine d’armes, parce qu’il écorchait le français et qu’il n’avait jamais étudié la théorie de sa profession, dont il entendait assez médiocrement la pratique. Pourtant le sort le favorisa d’abord. Nous sortîmes heureusement de la rade, grâce à un coup de vent qui força l’escadre de blocus de gagner le large, et nous commençâmes notre croisière par brûler une corvette anglaise et un vaisseau de la compagnie sur les côtes de Portugal.

» Nous voguions lentement vers les mers de l’Inde, contrariés par les vents et par les fausses manœuvres de notre capitaine, dont la maladresse augmentait le danger de notre croisière. Tantôt chassés par des forces supérieures, tantôt poursuivant des vaisseaux marchands, nous ne passions pas un seul jour sans quelque aventure nouvelle. Mais ni la vie hasardeuse que nous menions, ni les fatigues que lui donnait le détail de la frégate dont il était chargé, ne pouvaient distraire Roger des tristes pensées qui le poursuivaient sans relâche. Lui qui passait autrefois pour l’officier le plus actif et le plus brillant de notre port, maintenant il se bornait à faire seulement son devoir. Aussitôt que son service était fini, il se renfermait dans sa chambre, sans livres, sans papier ; il passait des heures entières couché dans son cadre, et le malheureux ne pouvait dormir.

» Un jour voyant son abattement, je m’avisai de lui dire : « Parbleu ! mon cher, tu t’affliges pour peu de chose. Tu as escamoté vingt-cinq napoléons à un gros Hollandais, bien ! — et tu as des remords pour plus d’un million. Or dis-moi, quand tu étais l’amant de la femme du préfet de… n’en avais-tu point ? Pourtant elle valait mieux que vingt-cinq napoléons. »

» Il se retourna sur son matelas sans me répondre.

» Je poursuivis : « Après tout, ton crime, puisque tu dis que c’est un crime, avait un motif honorable, et venait d’une âme élevée. »

» Il tourna la tête et me regarda d’un air furieux.

— « Oui, car enfin, si tu avais perdu, que devenait Gabrielle ? Pauvre fille, elle aurait vendu sa dernière chemise pour toi… Si tu perdais, elle était réduite à la misère… C’est pour elle, c’est par amour pour elle que tu as triché. Il y a des gens qui tuent par amour… qui se tuent… Toi, mon cher Roger, tu as fait plus. Pour un homme comme nous, il y a plus de courage à… voler, pour parler net, qu’à se tuer. »

« Peut-être maintenant, » me dit le capitaine interrompant son récit, « vous semblé-je ridicule. Je vous assure que mon amitié pour Roger me donnait, dans ce moment, une éloquence que je ne retrouve plus aujourd’hui ; et, le diable m’emporte, en lui parlant de la sorte, j’étais de bonne foi, et je croyais tout ce que je disais. Ah ! j’étais jeune alors ! »

» Roger fut quelque temps sans répondre ; il me tendit la main : « Mon ami, » dit-il en paraissant faire un grand effort sur lui-même, « tu me crois meilleur que je ne suis. Je suis un lâche coquin. Quand j’ai triché ce Hollandais, je ne pensais qu’à gagner vingt-cinq napoléons, voilà tout. Je ne pensais pas à Gabrielle, et voilà pourquoi je me méprise… Moi, estimer mon honneur moins que vingt cinq napoléons !… Quelle bassesse ! Oui, je serais heureux de pouvoir me dire : J’ai volé pour tirer Gabrielle de la misère… Non !… non ! je ne pensais pas à elle… Je n’étais pas amoureux dans ce moment… J’étais un joueur… j’étais un voleur… J’ai volé de l’argent pour l’avoir à moi… et cette action m’a tellement abruti, avili, que je n’ai plus aujourd’hui de courage ni d’amour… je vis, et je ne pense plus à Gabrielle… je suis un homme fini. »

» Il paraissait si malheureux que, s’il m’avait demandé mes pistolets pour se tuer, je crois que je les lui aurais donnés.

» Un certain vendredi, jour de mauvais augure nous découvrîmes une grosse frégate anglaise, l’Alceste, qui prit chasse sur nous. Elle portait cinquante-huit canons, nous n’en avions que trente-huit. Nous fîmes force de voiles pour lui échapper ; mais sa marche était supérieure, elle gagnait sur nous à chaque instant ; il était évident qu’avant la nuit nous serions contraints de livrer un combat inégal. Notre capitaine appela Roger dans sa chambre, où ils furent un grand quart d’heure à consulter ensemble. Roger remonta sur le tillac, me prit par le bras, et me tira à l’écart.

— « D’ici à deux heures, » me dit-il, « l’affaire va s’engager ; ce brave homme là-bas qui se démène sur le gaillard d’arrière a perdu la tête. Il y avait deux partis à prendre : le premier, le plus honorable, était de laisser l’ennemi arriver sur nous, puis de l’aborder vigoureusement en jetant à son bord une centaine de gaillards déterminés ; l’autre parti, qui n’est pas mauvais, mais qui est assez lâche, serait de nous alléger en jetant à la mer une partie de nos canons. Alors nous pourrions serrer de très-près la côte d’Afrique que nous découvrons là-bas à bâbord. L’Anglais, de peur de s’échouer, serait bien obligé de nous laisser échapper ; mais notre… capitaine n’est ni un lâche ni un héros : il va se laisser démolir de loin à coups de canon, et, après quelques heures de combat, il amènera honorablement son pavillon. Tant pis pour vous : les pontons de Portsmouth vous attendent. Quant à moi, je ne veux pas les voir. »

— « Peut-être, » lui dis-je, « nos premiers coups de canon feront-ils à l’ennemi des avaries assez fortes pour l’obliger à cesser la chasse. »

— « Écoute, je ne veux pas être prisonnier, je veux me faire tuer ; il est temps que j’en finisse. Si par malheur je ne suis que blessé, donne-moi ta parole que tu me jetteras à la mer. C’est le lit où doit mourir un bon marin comme moi. »

— « Quelle folie ! » m’écriai-je, « et quelle commission me donnes-tu là ! »

— « Tu rempliras le devoir d’un bon ami. Tu sais qu’il faut que je meure. Je n’ai consenti à ne pas me tuer que dans l’espoir d’être tué, tu dois t’en souvenir. Allons, fais-moi cette promesse ; si tu me refuses, je fais demander ce service à ce contre-maître, qui ne me refusera pas. »

» Après avoir réfléchi quelque temps, je lui dis : « Je te donne ma parole de faire ce que tu désires, pourvu que tu sois blessé à mort, sans espérance de guérison. Dans ce cas, je consens à t’épargner des souffrances. »

— « Je serai blessé à mort ou bien je serai tué. » Il me tendit la main, je la serrai fortement. Dès lors, il fut plus calme, et même une certaine gaieté martiale brilla sur son visage.

» Vers trois heures de l’après-midi les canons de chasse de l’ennemi commencèrent à porter dans nos agrès. Nous carguâmes alors une partie de nos voiles ; nous présentâmes le travers à l’Alceste, et nous fîmes un feu roulant auquel les Anglais répondirent avec vigueur. Après environ une heure de combat, notre capitaine, qui ne faisait rien à propos, voulut essayer l’abordage. Mais nous avions déjà beaucoup de morts et de blessés, et le reste de notre équipage avait perdu de son ardeur ; enfin nous avions beaucoup souffert dans nos agrès, et nos mâts étaient fort endommagés. Au moment où nous déployâmes nos voiles pour nous rapprocher de l’Anglais, notre grand mât, qui ne tenait plus à rien, tomba avec un fracas horrible. L’Alceste profita de la confusion où nous jeta d’abord cet accident. Elle vint passer à notre poupe en nous lâchant à demi-portée de pistolet toute sa bordée ; elle traversa de l’avant à l’arrière notre malheureuse frégate, qui ne pouvait lui opposer sur ce point que deux petits canons. Dans ce moment, j’étais auprès de Roger, qui s’occupait à faire couper les haubans qui retenaient encore le mât abattu. Je le sens qui me serrait le bras avec force ; je me retourne, et je le vois renversé sur le tillac et tout couvert de sang. Il venait de recevoir un coup de mitraille dans le ventre.

» Le capitaine courut à lui : « Que faire, lieutenant ? » s’écria-t-il.

— « Il faut clouer notre pavillon à ce tronçon de mât et nous faire couler. » Le capitaine le quitta aussitôt, goûtant fort peu ce conseil.

« Allons, » me dit Roger, « souviens-toi de ta promesse. »

— « Ce n’est rien, » lui dis-je, « tu peux en revenir. »

— « Jette-moi par-dessus le bord, » s’écria-t-il en jurant horriblement et me saisissant par la basque de mon habit ; « tu vois bien que je n’en puis réchapper ; jette-moi à la mer, je ne veux pas voir amener notre pavillon. »

» Deux matelots s’approchèrent de lui pour le porter à fond de cale. « À vos canons, coquins ! » s’écria-t-il avec force ; « tirez à mitraille et pointez au tillac. Et toi, si tu manques à ta parole, je te maudis, et je te tiens pour le plus lâche et le plus vil de tous les hommes ! »

» Sa blessure était certainement mortelle. Je vis le capitaine appeler un aspirant et lui donner l’ordre d’amener notre pavillon. « Donne-moi une poignée de main, » dis-je à Roger.

» Au moment même où notre pavillon fut amené… »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

— « Capitaine, une baleine à bâbord ! » interrompit un enseigne accourant à nous.

— « Une baleine ? » s’écria le capitaine transporté de joie et laissant là son récit ; « vite, la chaloupe à la mer ! la yole à la mer ! toutes les chaloupes à la mer ! — Des harpons, des cordes ! etc., etc. »

Je ne pus savoir comment mourut le pauvre lieutenant Roger.


Fin de la partie de trictrac.