La Princesse de Lamballe intime

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LA PRINCESSE DE LAMBALLE INTIME


D’après les confidences de son médecin)




CHAPITRE PREMIER


LES TRIBULATIONS D’UN SANS-CULOTTE
SOUS LE RÈGNE DE LA TERREUR


On a parfois assimilé les temps qui devancèrent la guerre révolutionnaire — « la guerre de la liberté » comme disaient nos pères — avec ceux qui ont précédé « la guerre des nations », cette conflagration mondiale qui s’est terminée par une paix encore mal consolidée. L’analogie la plus frappante qu’on ait constatée, c’est qu’aux deux époques le même peuple fut l’agresseur ; mais une différence a été signalée, et cette différence méritait qu’on la mît en évidence. En avril 1792, quand s’ouvrirent les hostilités contre l’Autriche et contre la Prusse, aucune mesure d’aucune sorte ne fut prise contre les sujets autrichiens et prussiens résidant en France ; alors que, le ler aout 1914, le jour même de la déclaration de guerre, tous les sujets autrichiens et allemands résidant en France ont été recensés et envoyés dans des camps de concentration ». La Révolution attendit plusieurs mois avant de prendre les mesures qu’imposaient les circonstances. Nombre d’étrangers étaient fixés à Paris, considéré déjà comme l’auberge du monde, le foyer autour duquel gravitaient tous les hommes cultivés qui aspiraient à vivre au sein de la société la plus brillante, la plus spirituelle, la plus policée de l’univers.

Les Allemands s’étaient montrés, entre tous, empressés à s’installer chez nous, non pas tant, comme ils le laissaient à entendre, parce qu’ils considéraient notre pays comme un Éden paradisiaque, mais parce que la France leur apparaissait comme la terre promise de la liberté, notre pays comme le champion de la justice universelle. Il n’y avait plus que des hommes, que des frères. Le courant de fraternité humaine était si fort, qu’un Constituant, l’académicien Target, proposait, le 30 avril 1790, de naturaliser en bloc tous les étrangers domiciliés en France depuis cinq ans et y possédant quelque avoir. Ce projet, qui fut voté d’enthousiasme et sans débat, répondait si bien aux sentiments de l’opinion, qu’en mainte localités, les municipalités avaient, d’elles-mêmes accordé le droit de suffrage et le droit d’éligibilité aux étrangers qui résidaient dans les villes qu’ils administraient.

Il suffisait d’y avoir acquis un immeuble ou d’avoir épousé une Française, d’avoir fondé un établissement de commerce ou d’avoir reçu des lettres de bourgeoisie, pour obtenir les mêmes droits que les autochtones. Étant donné cet état d’esprit, on ne saurait être surpris que l’idée d’organiser et d’armer des légions franches composées d’étrangers, venant se ranger sous les drapeaux de leur patrie d’adoption, ait été accueillie avec faveur.

porter ses fruits. De nombreux déserteurs allemands se présentèrent, venant offrir leurs services. Qu’allait-on faire de ces hordes indisciplinées ? Deux de leurs compatriotes, dont l’attachement à l’esprit nouveau s’était de bonne heure manifesté, offrirent de créer une légion germanique. L’un se proclamait l’« orateur du genre humain ». Jean-Baptiste (qui s’était prénommé lui-même Anacharsis) Cloots se disait le représentant de tous les amis de la Révolution dans le monde. L’autre, de visées plus modestes, aspirait à réaliser le bonheur du peuple en suivant une voie différente. Bien que tenu, en sa qualité de médecin, à consacrer la plus grande partie de son activité aux malades, surtout aux nécessiteux, le docteur Saiffert avait trouvé le temps de publier une gazette en langue allemande, destinée à répandre dans son pays d’origine les nouveaux principes. Il avait traduit la Déclaration des droits de l’homme, qu’il avait envoyée à Francfort, à Leipzig et à Hambourg, pour y être imprimée à des milliers d’exemplaires. Il avait traduit également et fait parvenir à ses frais les décrets pris dans les assemblées légiférantes, et qui contenaient des « dispositions fraternelles » à l’égard des autres peuples. Persuadé, en outre, que la prose frappe moins la mémoire que les vers, il avait eu recours à la poésie, pour « chanter les prémisses de la liberté et de l’égalité, les jouissances que donnent ces vertus », et peindre « dans toute leur horreur la vie des oppresseurs ».

Cet aède des temps nouveaux ne s’était pas contenté de composer une Marche pour la Légion germanique, qu’il avait fondée de concert avec


FIG. 3. — UN MANDAT D’ARRÊT SOUS LA TERREUR

(Archives de la Préfecture de police)

(partie gauche)



FIG. 3. — UN MANDAT D’ARRÊT SOUS LA TERREUR

(Archives de la préfecture de Police)

(partie droite)


Anacharsis Cloots ; il était, aussi, l’auteur d’un drame sur la Mort de Basseville et la persécution des républicains français à Rome. Durant neuf mois il y avait travaillé sans relâche, plusieurs heures chaque jour, et avant d’en remettre une copie au Comité d’instruction, il avait cru devoir le soumettre à l’appréciation de personnes qualifiées par leur connaissance de la langue allemande pour redresser ses erreurs de traduction et les fautes qui avaient pu lui échapper dans la chaleur de la composition.

Le beau-frère du capucin Chabot, le Mayençais Junius Frey, que Saiffert — il le consigne dans un de ses mémoires apologétiques — avait traité pour des « rhumatismes vénériens », après avoir entendu la lecture de son poème, le prenant à part, eut la franchise de lui dire : « Je me suis bien trouvé jadis de vos conseils, suivez le mien à votre tour : cachez votre pièce et bien vous en trouverez. » Mais le poète médecin, dédaignant cet avis, qu’on lui donnait cependant en tout désintéressement, et convaincu de l’effet que ne manquerait pas de produire son ouvrage « sur la raison égarée du peuple allemand », passa outre et poursuivit son dessein ; son arrestation inopinée empêcha qu’il le mit à exécution.

« Le 16e jour du second mois de l’an second de la République française, une et indivisible », le Comité de sureté générale décrétait que « le docteur Seiffer (sic), Saxon, médecin de Philippe d’Orléans et auparavant de la cy-devant princesse de Lamballe », serait « saisi... et conduit dans une maison d’arrêt, par mesure de sureté publique, pour y rester jusqu’à cc qu’il en soit autrement ordonné ». Ordre était donné, aux autorités civiles et militaires, de se transporter au Palais-Royal, n° 156, ou habitait celui que les autorités étaient requises d’incarcérer sans délai.

Saiffert avait été dénoncé au Comité par un Italien du non de Pio 3, ancien secrétaire de l’ambassadeur de Naples à Paris, et qui avait saisi l’occasion de manifester un zèle révolutionnaire d’autant plus ardent qu’il était de fraîche date. Le chevalier Pio était depuis peu, en effet, citoyen français, et il avait reçu presque aussitôt un commandement dans la garde nationale parisienne ; puis il avait été employé aux bureaux de l’Hôtel de Ville, en qualité de « commissaire pour les papiers des émigrés », d’où il était passé, au début de 1793, dans les bureaux du ministère des Affaires étrangères 4. Pio avait présenté Saiffert comme « un homme très suspect, parce que toujours lié avec les ennemis de la Révolution ». Il avait signalé les conciliabules qui se tenaient au domicile du docteur, lequel logeait alors chez « le fameux Sainte-Foix », conciliabules auxquels assistaient le plus généralement le ministre de Russie, avec Talon, Semonville et quelques autres. « Ce Saiffert, ajoutait-il, a été Jacobin, jusqu’au temps que les Brissotins ont eu la prépondérance, il les a quittés après, et il a tenu et tient des propos contre révolutionnaires même au déposant, toutes les fois qu’il le rencontre. »

Bien que cette accusation ne fut étayée d’aucune preuve, ordre fut donné de se transporter chez le prévenu, et avant de s’emparer de sa personne, de procéder à l’apposition des scellés sur les portes de l’appartement qu’il occupait. Cette opération fut pratiquée en présence de l’intéressé, « du citoyen Paiilard, homme de confiance du citoyen Saiffert, et des citoyens Braut, cavalier révolutionnaire, et Paret, son adjoint ». Le citoyen Paillard fut constitué gardien des scellés, « à la charge de les représenter sains et entiers sous les peines portées par la loi ».

Dès qu’une arrestation était décidée, le Comité de surveillance de la section où habitait le détenu avant sa détention devait remplir, dans le délai maximum d’une semaine, une sorte de questionnaire, sous forme de tableau, qu’il renvoyait, une fois l’opération faite, au Comité de sureté générale de la Convention. Ce tableau indiquait le nom du détenu, son domicile avant sa détention, son âge ; si le prévenu était veuf, garçon ou marié ; le nombre de ses enfants et leur âge ; où ceux-ci se trouvaient. Dans d’autres colonnes étaient notés le lieu de la détention, depuis quelle époque et par quel ordre elle avait été accomplie, le motif qui l’avait provoquée ; la profession exercée par le sujet ; ses revenus avant et depuis la Révolution ; ses relations et liaisons ; le caractère et les opinions politiques qu’il avait montrés aux époques critiques, telles qu’aux mois de mai, juillet et octobre 1789, au 10 aout, à la fuite et à la mort du tyran, au 31 mai, et dans les crises de la guerre ; s’il avait signé des pétitions ou arrêtés liberticides. Ces divers renseignements servaient de base à l’accusation, base fragile qu’il restait à fortifier de témoignages plus ou moins suspects.

Afin d’établir cc premier acte de procédure, on soumettait le détenu à un interrogatoire en forme, qui, ne laissait dans l’ombre aucun détail, voire le