La Promenade du Sceptique/Texte entier

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La Promenade du Sceptique
La Promenade du Sceptique ou les Allées, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierI (p. 177-250).



DISCOURS PRÉLIMINAIRE


Les prétendus connaisseurs en fait de style chercheront vainement à me déchiffrer. Je n’ai point de rang parmi les écrivains connus. Le hasard m’a mis la plume à la main ; et trop de dégoûts accompagnent la condition d’auteur, pour que dans la suite je me fasse une habitude d’écrire. Voici à quelle occasion je m’en suis avisé pour cette fois.

Appelé par mon rang et par ma naissance à la profession des armes, je l’ai suivie, malgré le goût naturel qui m’entraînait à l’étude de la philosophie et des belles-lettres. J’ai fait la campagne de 1745, et je m’en glorifie ; j’ai été dangereusement blessé à la journée de Fontenoi ; mais j’ai vu la guerre, j’ai vu mon roi augmenter l’ardeur de son général par sa présence, le général transmettre à l’officier son esprit, l’officier soutenir l’intrépidité du soldat, le Hollandais contenu, l’Autrichien repoussé, l’Anglais dispersé, et ma nation victorieuse.

À mon retour de Fontenoi, j’allai passer le reste de l’automne au fond d’une province, dans une campagne assez solitaire. J’étais bien résolu de n’y voir personne, ne fût-ce que pour observer plus rigoureusement le régime qui convenait à ma convalescence ; mais mes semblables ne sont faits ni pour vivre inconnus, ni pour être négligés : c’est la malédiction de notre état. Sitôt qu’on me sut à C…, la compagnie me vint de toute part. Ce fut une persécution, et je ne pus jamais être seul.

Il n’y eut que vous, mon cher Cléobule, mon digne et respectable ami, qui ne parûtes point. Je reçus, je crois, toute la terre, excepté le seul homme qu’il me fallait. Je n’ai garde de vous en faire un reproche : était-il naturel que vous abandonnassiez les amusements de votre chère solitude, pour venir sécher d’ennui parmi la foule d’oisifs dont j’étais obsédé ?

Cléobule a vu le monde et s’en est dégoûté ; il s’est réfugié de bonne heure dans une petite terre qui lui reste des débris d’une fortune assez considérable ; c’est là qu’il est sage et qu’il vit heureux. « Je touche à la cinquantaine, me disait-il un jour ; les passions ne me demandent plus rien, et je suis riche avec la centième partie d’un revenu qui me suffisait à peine à l’âge de vingt-cinq ans. »

Si quelque jour un heureux hasard vous conduit dans le désert de Cléobule, vous y verrez un homme d’un abord sérieux, mais poli ; il ne se répandra point en longs compliments, mais comptez sur la sincérité de ceux qu’il vous fera. Sa conversation est enjouée sans être frivole ; il parle volontiers de la vertu ; mais du ton dont il en parle, on sent qu’il est bien avec elle. Son caractère est celui même de la divinité, car il fait le bien, il dit la vérité, il aime les bons et il se suffit à lui-même.

On arrive dans sa retraite par une avenue de vieux arbres qui n’ont jamais éprouvé les soins ni le ciseau du jardinier. Sa maison est construite avec plus de goût que de magnificence. Les appartements en sont moins spacieux que commodes ; son ameublement est simple, mais propre. Il a des livres en petit nombre. Un vestibule, orné des bustes de Socrate, de Platon, d’Atticus, de Cicéron, conduit dans un enclos qui n’est ni bois, ni prairie, ni jardin ; c’est un assemblage de tout cela. Il a préféré un désordre toujours nouveau à la symétrie qu’on sait en un moment ; il a voulu que la nature se montrât partout dans son parc ; et, en effet, l’art ne s’y aperçoit que quand il est un jeu de la nature. Si quelque chose semble y avoir été pratiqué par la main des hommes ; c’est une sorte d’étoile où concourent quelques allées qui resserrent entre elles un parterre moins étendu qu’irrégulier.

C’est là que j’ai joui cent fois de l’entretien délicieux de Cléobule et du petit nombre d’amis qu’il y rassemble ; car il en a, et ne craint pas de les perdre. Voici par quel secret il sait les conserver ; il n’a jamais exigé d’aucun qu’il conformât ses sentiments aux siens, et il ne les gêne non plus sur leurs goûts que sur leurs opinions : c’est là que j’ai vu le pyrrhonien embrasser le sceptique, le sceptique se réjouir des succès de l’athée, l’athée ouvrir sa bourse au déiste, le déiste faire des offres de service au spinosiste ; en un mot toutes les sectes de philosophes rapprochées et unies par les liens de l’amitié. C’est là que résident la concorde, l’amour de la vérité, la vérité, la franchise et la paix ; et c’est là que jamais ni scrupuleux, ni superstitieux, ni dévot, ni docteur, ni prêtre, ni moine n’a mis le pied.

Ravi de la naïveté des discours de Cléobule, et d’un certain ordre que j’y voyais régner, je me plus à l’étudier, et je remarquai bientôt que les matières qu’il entamait étaient presque toujours analogues aux objets qu’il avait sous les yeux.

Dans une espèce de labyrinthe, formé d’une haute charmille coupée de sapins élevés et touffus, il ne manquait jamais de m’entretenir des erreurs de l’esprit humain, de l’incertitude de nos connaissances, de la frivolité des systèmes de la physique et de la vanité des spéculations sublimes de la métaphysique.

Assis au bord d’une fontaine, s’il arrivait qu’une feuille détachée d’un arbre voisin, et portée par le zéphyr sur la surface de l’eau, en agitât le cristal et en troublât la limpidité, il me parlait de l’inconstance de nos affections, de la fragilité de nos vertus, de la force des passions, des agitations de notre âme, de l’importance et de la difficulté de s’envisager sans prévention, et de se bien connaître.

Transportés sur le sommet d’une colline qui dominait les champs et les campagnes d’alentour, il m’inspirait le mépris pour tout ce qui élève l’homme sans le rendre meilleur ; il me montrait mille fois plus d’espace au-dessus de ma tête que je n’en avais sous mes pieds, et il m’humiliait par le rapport évanouissant du point que j’occupais à l’étendue prodigieuse qui s’offrait à ma vue.

Redescendus dans le fond d’une vallée, il considérait les misères attachées à la condition des hommes, et m’exhortait à les attendre sans inquiétude et à les supporter sans faiblesse.

Une fleur lui rappelait ici une pensée légère ou un sentiment délicat. Là c’était au pied d’un vieux chêne, ou dans le fond d’une grotte, qu’il retrouvait un raisonnement nerveux et solide, une idée forte, quelque réflexion profonde.

Je compris que Cléobule s’était fait une sorte de philosophie locale ; que toute sa campagne était animée et parlante pour lui ; que chaque objet lui fournissait des pensées d’un genre particulier, et que les ouvrages de la nature étaient à ses yeux un livre allégorique où il lisait mille vérités qui échappaient au reste des hommes.

Pour m’assurer davantage de ma découverte, je le conduisis un jour à l’étoile dont j’ai parlé. Je me souvenais qu’en cet endroit il m’avait touché quelque chose des routes diverses par lesquelles les hommes s’avancent vers leur dernier terme, et j’essayai s’il ne reviendrait pas dans ce lieu à la même matière. Que je fus satisfait de mon expérience ! Combien de vérités importantes et neuves n’entendis-je pas ! En moins de deux heures que nous passâmes à nous promener de l’allée des épines dans celle des marronniers, et de l’allée des marronniers dans son parterre, il épuisa l’extravagance des religions, l’incertitude des systèmes de la philosophie et la vanité des plaisirs du monde. Je me séparai de lui, pénétré de la justesse de ses notions, de la netteté de son jugement et de l’étendue de ses connaissances ; et, de retour chez moi, je n’eus rien de plus pressé que de rédiger son discours, ce qui me fut d’autant plus facile que, pour se mettre à ma portée, Cléobule avait affecté d’emprunter des termes et des comparaisons de mon art.

Je ne doute point qu’en passant par ma plume, les choses n’aient beaucoup perdu de l’énergie et de la vivacité qu’elles avaient dans sa bouche ; mais j’aurai du moins conservé les principaux traits de son discours. C’est ce discours que je donne aujourd’hui sous le titre de la Promenade du Sceptique, ou de l’Entretien sur la Religion, la Philosophie et le Monde.

J’en avais déjà communiqué quelques copies ; elles se sont multipliées, et j’ai vu l’ouvrage si monstrueusement défiguré dans quelques-unes, que craignant que Cléobule, instruit de mon indiscrétion, ne m’en sût mauvais gré, j’allai le prévenir, solliciter ma grâce, et même obtenir la permission de publier ses pensées. Je tremblai en lui annonçant le sujet de ma visite ; je me rappelai l’inscription qu’il a fait placer à l’entrée de son vestibule ; c’est un beatus qui moriens fefellit en marbre noir, et je désespérai du succès de ma négociation ; mais il me rassura, me prit par la main, me conduisit sous ses marronniers, et m’adressa le discours suivant :

« Je ne vous blâme point de travailler à éclairer les hommes ; c’est le service le plus important qu’on puisse se proposer de leur rendre, mais c’est aussi celui qu’on ne leur rendra jamais. Présenter la vérité à de certaines gens, c’est, disait ingénieusement un de nos amis, un jour que je m’entretenais avec lui sous ces ombrages, introduire un rayon de lumière dans un nid de hiboux ; il ne sert qu’à blesser leurs yeux et à exciter leurs cris. Si les hommes n’étaient ignorants que pour n’avoir rien appris, peut-être les instruirait-on ; mais leur aveuglement est systématique. Ariste, vous n’avez pas seulement affaire à des gens qui ne savent rien, mais à des gens qui ne veulent rien savoir. On peut détromper celui dont l’erreur est involontaire ; mais par quel endroit attaquer celui qui est en garde contre le sens commun ? Ne vous attendez donc pas que votre ouvrage serve beaucoup aux autres ; mais craignez qu’il ne vous nuise infiniment à vous-même. La religion et le gouvernement sont des sujets sacrés auxquels il n’est pas permis de toucher. Ceux qui tiennent le timon de l’Église et de l’État seraient fort embarrassés s’ils avaient à nous rendre une bonne raison du silence qu’ils nous imposent ; mais le plus sûr est d’obéir et de se taire, à moins qu’on n’ait trouvé dans les airs quelque point fixe hors de la portée de leurs traits, d’où l’on puisse leur annoncer la vérité.

— Je conçois, lui répondis-je, toute la sagesse de vos conseils ; mais sans m’engager à les suivre, oserais-je vous demander pourquoi la religion et le gouvernement sont des sujets d’écrire qui nous sont interdits ? Si la vérité et la justice ne peuvent que gagner à mon examen, il est ridicule de me défendre d’examiner. En m’expliquant librement sur la religion, lui donnerai-je une atteinte plus forte que celle qu’elle reçoit de la défense qu’on me fait de m’expliquer ? Si le célèbre Cochin [1], après avoir établi les moyens de sa cause, s’était avisé de conclure à ce que la réplique fût interdite à sa partie, quelle étrange idée n’eût-il pas donnée de son droit ! Que l’esprit d’intolérance anime les Mahométans ; qu’ils maintiennent leur religion par le fer et par le feu, ils sont conséquents ; mais que des gens qui se disent imitateurs d’un maître qui apporta dans le monde une loi d’amour, de bienveillance et de paix, la protègent à main armée, c’est ce qui n’est pas supportable. Ont-ils donc oublié l’aigreur avec laquelle il réprimanda ces disciples impétueux qui le sollicitaient d’appeler le feu du ciel sur des villes qu’ils n’avaient point eu le talent de persuader ? En un mot, les raisonnements de l’esprit fort sont-ils solides, on a tort de les combattre ; sont-ils mauvais, on a tort de les redouter.

— On pourrait vous répondre, reprit Cléobule, qu’il y a des préjugés dans lesquels il est important d’entretenir le peuple.

— Et quels ? lui répartis-je vivement. Quand un homme admet une fois l’existence d’un Dieu, la réalité du bien et du mal moral, l’immortalité de l’âme, les récompenses et les châtiments à venir, qu’a-t-il besoin de préjugés ? Lorsqu’il sera profondément initié dans les mystères de la transsubstantiation, de la consubstantiation, de la Trinité, de l’union hypostatique, de la prédestination, de l’incarnation, et le reste, en sera-t-il meilleur citoyen ? Quand il saurait cent fois mieux que le sorboniste le plus habile, si les trois personnes divines sont trois substances distinctes et différentes ; si le Fils et le Saint-Esprit sont tout-puissants, ou s’ils sont subordonnés à Dieu le Père ; si l’union des trois personnes consiste dans la connaissance intime et mutuelle qu’elles ont de leurs pensées et de leurs desseins ; s’il n’y a point de personnes en Dieu ; si le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont trois attributs de la Divinité, sa bonté, sa sagesse et sa puissance ; si ce sont trois actes de sa volonté, la création, la rédemption et la grâce ; si ce sont deux actes ou deux attributs du Père, la connaissance de lui-même, par laquelle le Fils est engendré, et son amour pour le Fils, d’où procède le Saint-Esprit ; si ce sont trois relations d’une même substance, considérée comme incréée, engendrée et produite ; ou, si ce ne sont que trois dénominations, en serait-il plus honnête homme ? Non, mon cher Cléobule, il concevrait toute la vertu secrète de la personnalité, de la consubstantialité, de l’homoousios et de l’hypostase, qu’il pourrait n’être qu’un fripon. Le Christ a dit : aimez Dieu de tout votre cœur, et votre prochain comme vous-même : voilà la loi et les prophètes. Il avait trop de jugement et d’équité pour attacher la vertu et le salut des hommes à des mots vides de sens. Cléobule, ce ne sont point les grandes vérités qui ont inondé la terre de sang. Les hommes ne se sont guères entretués que pour des choses qu’ils n’entendaient point. Parcourez l’histoire ecclésiastique, et vous serez convaincu que si la religion chrétienne eût conservé son ancienne simplicité ; que si l’on n’eût exigé des hommes que la connaissance de Dieu et l’amour du prochain ; que si l’on n’eût point embarrassé le christianisme d’une infinité de superstitions qui l’ont rendu dans les siècles à venir indigne d’un Dieu aux yeux des gens sensés ; en un mot, que si l’on n’eût prêché aux hommes qu’un culte dont ils eussent trouvé les premiers fondements dans leur âme, ils ne l’auraient jamais rejeté, et ne se seraient point querellés après l’avoir admis. L’intérêt a engendré les prêtres, les prêtres ont engendré les préjugés, les préjugés ont engendré les guerres, et les guerres dureront tant qu’il y aura des préjugés, les préjugés tant qu’il y aura des prêtres, et les prêtres tant qu’il y aura de l’intérêt à l’être.

— Aussi, continua Cléobule, il me semble que je suis au temps de Paul, dans Éphèse, et que j’entends de toute part les prêtres répéter les clameurs qui s’élevèrent jadis contre lui. « Si cet homme a raison, s’écrieront ces marchands de reliques, c’est fait de notre trafic, nous n’avons qu’à fermer nos ateliers et mourir de faim. » Ariste, si vous m’en croyez, vous préviendrez cet éclat, vous renfermerez votre manuscrit, et ne le communiquerez qu’à nos amis. Si vous êtes flatté du mérite de savoir écrire et penser, c’est un éloge qu’ils seront forcés de vous accorder. Mais si, jaloux d’une réputation plus étendue, l’estime et la louange sincère d’une petite société de philosophes ne vous suffisent pas, donnez un ouvrage que vous puissiez avouer. Occupez-vous d’un autre sujet, vous en trouverez mille pour un qui prêteront, et même davantage, à la légèreté de votre plume.

— Quant à moi, Cléobule, lui répondis-je, j’ai beau considérer les objets qui m’environnent, je n’en aperçois que deux qui méritent mon attention, et ce sont précisément les seuls dont vous me défendez de parler. Imposez-moi silence sur la religion et le gouvernement, et je n’aurai plus rien à dire. En effet, que m’importe que l’académicien *** ait fait un insipide roman ; que le père *** ait prononcé en chaire un discours académique ; que le chevalier de *** nous inonde de misérables brochures ; que la duchesse *** mendie les faveurs de ses pages ; que le fils du duc *** soit à son père ou à un autre ; que D*** compose ou fasse composer ses ouvrages ? tous ces ridicules sont sans conséquence. Ces sottises ne touchent ni à votre bonheur ni au mien. La mauvaise histoire de *** serait par impossible quatre fois plus mauvaise encore, que l’État n’en serait ni mieux ni plus mal réglé. Ah ! mon cher Cléobule, cherchez-nous, s’il vous plaît, des sujets plus intéressants, ou souffrez que nous nous reposions.

— Je consens, reprit Cléobule, que vous vous reposiez tant qu’il vous plaira. N’écrivez jamais s’il faut que vous vous perdiez par un écrit ; mais si c’est une nécessité que vous trompiez votre loisir aux dépens du public, que n’imitez-vous le nouvel auteur qui s’est exercé sur les préjugés [2] ?

— Je vous entends, Cléobule ; vous me conseillez, lui dis-je, de traiter les préjugés du public de manière à faire dire que je les ai tous. Y pensez-vous ? et quel exemple me proposez-vous là ?

« Lorsqu’on m’annonça cet ouvrage, bon ! dis-je en moi-même, voilà le livre que j’attendais. Où le vend-on ? demandai-je tout bas. Chez G*** [3] rue Saint-Jacques, me répondit-on sans mystère. Quoi donc ? ajoutai-je toujours en moi-même, quelque honnête censeur aurait-il eu le courage de sacrifier sa pension à l’intérêt de la vérité, ou l’ouvrage serait-il assez mal fait pour qu’un censeur ait pu l’approuver, sans exposer sa petite fortune ? Je lus, et je trouvai que l’approbateur n’avait rien risqué. Ainsi votre avis, Cléobule, est que je n’écrive point, ou que je fasse un mauvais livre.

— Sans doute, répondit Cléobule. Il vaut mieux être mauvais auteur en repos, que bon auteur persécuté. Un livre qui dort, disait sensément un auteur d’ailleurs assez extravagant, ne fait mal à personne.

— Je tâcherai, lui répliquai-je, de faire un bon livre, et d’éviter la persécution.

— Je le souhaite, dit Cléobule. Mais un moyen sûr de satisfaire votre goût, sans irriter personne, ce serait de composer une longue dissertation historique, dogmatique et critique, que personne ne lirait et à laquelle les superstitieux seraient dispensés de répondre. Vous auriez l’honneur de reposer sur le même rayon entre Jean Hus, Socin, Zwingle, Luther et Calvin, et l’on se souviendrait à peine dans un an d’ici que vous avez écrit. Au lieu que si vous le prenez sur le ton de Bayle, de Montaigne, de Voltaire, de Barclay, de Woolston, de Svift, de Montesquieu, vous risquerez sans doute de vivre plus longtemps ; mais que cet avantage vous coûtera cher ! Mon cher Ariste, connaissez-vous bien ceux à qui vous vous jouez ? Il vous sera échappé que l’homoousios [4] est un mot vide de sens, vous serez donc un athée ; mais tout athée est un damné, et tout damné est bon à brûler dans ce monde et dans l’autre. En conséquence de cette induction charitable, vous serez persécuté, poursuivi. Satan est le ministre de la colère de Dieu, et il ne tient jamais à ces gens, disait un de nos amis, qu’ils ne soient les ministres de la fureur de Satan. Les gens du monde s’amuseront des peintures satiriques que vous avez faites de leurs mœurs ; les philosophes riront du ridicule que vous jetez à pleines mains sur leurs opinions ; mais les dévots n’entendent point raillerie, je vous en avertis. Ils prennent tout au sérieux et ils vous pardonneraient plutôt cent raisonnements qu’un bon mot.

— Mais pourriez-vous m’apprendre, mon cher Cléobule, lui répondis-je, par quelle raison les théologiens sont ennemis de la plaisanterie ? Il est décidé que rien n’est plus utile que la bonne ; il me semble que rien n’est plus innocent que la mauvaise. Mal appliquer le ridicule, c’est souffler sur une glace. L’humidité de l’haleine disparaît d’elle-même, et le cristal reprend son éclat. En vérité, il faut ou que ces graves personnages soient de mauvais plaisants, ou qu’ils ignorent que le vrai, le bon et le beau ne sont pas susceptibles de ridicule, ou qu’ils aient un violent soupçon que ces qualités leur sont étrangères.

— C’est le premier sans doute, dit Cléobule, car je ne sais rien qui ait plus mauvaise grâce qu’un théologien qui fait le plaisant, si ce n’est peut-être un jeune militaire qui fait le théologien. Mon cher Ariste, vous avez un rang dans le monde ; vous y portez un nom connu ; vous avez servi avec distinction ; on a des preuves de votre probité ; personne ne s’est encore avisé, ni ne s’avisera, je pense, de vous refuser de la figure et de l’esprit : il faut même vous en trouver et vous connaître pour être à la mode. En vérité, la réputation de bon écrivain ajoutera si peu à ces avantages que vous pourriez la négliger. Mais avez-vous bien réfléchi sur les suites de celle d’auteur médiocre ? Savez-vous que mille âmes basses, jalouses de votre mérite, attendent avec impatience que vous preniez quelque travers, pour ternir impunément toutes vos qualités ? Ne vous exposez point à donner cette misérable consolation à l’envie. Laissez-la vous admirer, sécher et se taire. »

Nous eussions poussé la conversation plus loin, et il y a toute apparence que Cléobule, qui m’avait ébranlé par ses premiers raisonnements, eût achevé d’étouffer en moi la vanité d’auteur, et que mon ouvrage, ou plutôt le sien, allait être remis pour jamais sous la clef ; lorsque le jeune sceptique Alcyphron survint, se proposa pour arbitre de notre différend et décida que, puisque l’entretien que nous avions eu sur la religion, la philosophie et le monde, courait manuscrit, il valait autant qu’il fût imprimé. « Mais pour obvier à tous les inconvénients qui tiennent Cléobule en alarmes, je vous conseille, ajouta-t-il, de vous adresser à quelque sujet de ce prince philosophe que vous voyez quelquefois, le front ceint de laurier, se promener dans nos allées et se reposer de ses nobles travaux à l’ombre de nos marronniers ; celui que vous entendîtes dernièrement gourmander Machiavel avec tant d’éloquence et de bon sens. Passez dans ses États avec votre ouvrage, et laissez crier les bigots. »

Cet avis s’accordait avec ma tranquillité, mes intérêts et mes vices ; et je le suivis.


Punitis ingeniis, gliscit aiitoritas.
Tacit., Ann.



Palantes error ceVelut sylvis, ubi passim
Palantes error certo de tramite pellit ;
Ille sinistrorsum, hic dextrorsum abit ; unus utrique
Error, sed variis illudit partibus. Hoc te
Crede modo insanum ; nihilo ut sapientior ille,
Qui te deridet, caudam trahat…

Horat. Sat. Lib. II, sat. iii.




L’ALLÉE DES ÉPINES


Quone malo mentem concussa ? Timore deorum.
Horat., Sat. Lib. II, sat. iii.


1. L’envie ne m’accusera pas d’avoir dissipé des millions à l’État pour aller au Pérou ramasser de la poudre d’or, ou chercher des martres zibelines en Laponie. Ceux à qui Louis commanda de vérifier les calculs du grand Newton, et de déterminer avec une toise la figure de notre globe, remontaient sans moi le fleuve de Torno, et je ne descendais point avec eux la rivière des Amazones [5]. Aussi, mon cher Ariste, ne t’entretiendrai-je pas des périls que j’ai courus dans les pays glacés du nord, ou dans les déserts brûlants du midi : moins encore des avantages que la géographie, la navigation, l’astronomie retireront, dans deux ou trois mille ans, des prodiges de mon quart de cercle et de l’excellence de mes lunettes. Je me propose une fin plus noble, une utilité plus prochaine. C’est d’éclairer, de perfectionner la raison humaine par le récit d’une simple promenade. Le sage a-t-il besoin de traverser les mers et de tenir registre des noms barbares et des penchants effrénés des sauvages, pour instruire des peuples policés ? tout ce qui nous environne est un sujet d’observation. Les objets qui nous sont le plus familiers, peuvent être pour nous des merveilles ; tout dépend du coup d’œil. S’il est distrait, il nous trompe : s’il est perçant et réfléchi, il nous approche de la vérité.

2. Tu connais ce bas monde : décide sous quel méridien est placé le petit canton que je vais te décrire, et que j’ai depuis peu examiné en philosophe, après avoir perdu mon temps à le parcourir en géographe. Je te laisse le soin de donner aux différents peuples qui l’habitent des noms convenables aux mœurs et aux caractères que je t’en tracerai. Que tu seras étonné de vivre au milieu d’eux ! Mais comme cette nation singulière compose différentes classes, tu ignores peut-être à laquelle tu appartiens, et je ris d’avance, ou de l’embarras qui t’attend si tu ne sais qui tu es, ou de la honte que tu ressentiras si tu te trouves confondu dans la foule des idiots.

3. L’empire dont je te parle est gouverné en chef par un souverain sur le nom duquel ses sujets sont à peu près d’accord ; mais il n’en est pas de même de son existence. Personne ne l’a vu, et ceux de ses favoris qui prétendent avoir eu des entretiens avec lui, en ont parlé d’une manière si obscure, lui ont attribué des contrariétés si étranges, que tandis qu’une partie de la nation s’est épuisée à former des systèmes pour expliquer l’énigme, ou à s’entredéchirer pour faire prévaloir ses opinions ; l’autre a pris le parti de douter de tout ce qu’on en débitait, et quelques-uns celui de n’en rien croire.

4. Cependant on le suppose infiniment sage, éclairé, plein de tendresse pour ses sujets ; mais comme il a résolu de se rendre inaccessible, du moins pour un temps, et qu’il s’avilirait sans doute en se communiquant, la voie qu’il a suivie pour prescrire des lois et manifester ses volontés est fort équivoque. On a découvert tant de fois que ceux qui se disent inspirés de lui n’étaient que des visionnaires ou des fourbes, qu’on est tenté de croire qu’ils sont et seront toujours tels qu’ils ont été. Deux volumes épais, remplis de merveilles et d’ordonnances, tantôt bizarres et tantôt raisonnables, renferment ses volontés. Ces livres sont écrits d’une manière si inégale, qu’il paraît bien qu’il n’a pas été fort attentif sur le choix de ses secrétaires, ou qu’on a souvent abusé de sa confiance. Le premier contient des règlements singuliers, avec une longue suite de prodiges opérés pour leur confirmation ; et le second révoque ces premiers privilèges, en établit de nouveaux qui sont également appuyés sur des merveilles : de là procès entre les privilégiés. Ceux de la nouvelle création se prétendent favorisés exclusivement à ceux de l’ancienne, qu’ils méprisent comme des aveugles, tandis que ceux-ci les maudissent comme des intrus et des usurpateurs. Je te développerai plus à fond par la suite le contenu de ce double code. Revenons au prince.

5. Il habite, dit-on, un séjour lumineux, magnifique et fortuné, dont on a des descriptions aussi différentes entre elles que les imaginations de ceux qui les ont faites. C’est là que nous allons tous. La cour du prince est un rendez-vous général où nous marchons sans cesse ; et l’on dit que nous y serons récompensés ou punis, selon la bonne ou mauvaise conduite que nous aurons tenue sur la route.

6. Nous naissons soldats ; mais rien de plus singulier que la façon dont on nous enrôle : tandis que nous sommes ensevelis dans un sommeil si profond, que personne de nous ne se souvient pas même d’avoir veillé ou dormi, on met à nos côtés deux témoins ; on demande au dormeur s’il veut être enrôlé ; les témoins consentent pour lui, signent son engagement, et le voilà soldat.

7. Dans tout gouvernement militaire, on a institué des signes pour reconnaître ceux qui embrassaient la profession des armes, et les rendre sujets aux châtiments prononcés contre les déserteurs, s’ils l’abandonnaient sans ordre ou sans nécessité. Ainsi chez les Romains on imprimait aux nouveaux enrôlés un caractère qui les attachait au service sous peine de la vie. On eut la même prudence dans le nôtre ; et il fut ordonné dans le premier volume du code, que tous les soldats seraient marqués sur la partie même qui constate la virilité. Mais, ou notre souverain se ravisa, ou le sexe, toujours enclin à nous contester nos avantages, se crut aussi propre à la guerre que nous, et fit ses remontrances ; car cet abus fut réformé dans le second volume. Le haut de chausse ne distingua plus la milice. Il y eut des troupes en cotillon ; et l’armée du prince fut un corps de héros et d’amazones, avec un uniforme commun. Le ministre de la guerre, chargé de le déterminer, s’en tint à un bandeau et à une robe ou casaque blanche. C’est l’habit du régiment, et l’on sent assez qu’il est mieux assorti aux deux sexes que le premier, ressource admirable pour doubler au moins le nombre des troupes. J’ajouterai même ici, à l’honneur du sexe, qu’il y a peu d’hommes qui sachent porter le bandeau aussi bien que les femmes.

8. Les devoirs du soldat se réduisent à bien tenir son bandeau et à conserver sa robe sans tache. Le bandeau s’épaissit ou s’affaiblit à l’user. Il devient dans les uns d’un drap des plus épais ; c’est dans les autres une gaze légère, toujours prête à se déchirer. Une robe sans tache et deux bandeaux également épais ; c’est ce qu’on n’a point encore vu. Vous passez pour un lâche, si vous laissez salir votre robe ; et si votre bandeau se déchire ou vient à tomber, vous êtes pris pour déserteur. De ma robe, ami, je ne t’en dirai rien. On prétend que c’est la tacher que d’en parler avec avantage, et ce serait faire soupçonner au moins qu’elle est sale que d’en parler avec mépris. Quant à mon bandeau, il y a longtemps que je m’en suis défait. Soit inconsistance de sa part, soit effort de la mienne, il est tombé.

9. On nous assure que notre prince a toutes les lumières possibles ; cependant rien de plus obscur que notre code, qu’on dit être de lui. Autant ce qu’on y lit sur la robe est sensé, autant les articles du bandeau paraissent ridicules. On prétend, par exemple, que, quand ce voile est d’une bonne étoffe, loin de priver de la vue, on aperçoit, à travers, une infinité de choses merveilleuses, qu’on ne voit point avec les yeux seuls ; et qu’une de ses propriétés, c’est de faire l’office d’un verre à facettes, de présenter, de réaliser la présence d’un même objet en plusieurs endroits à la fois ; absurdités qu’on fortifie de tant d’autres, que quelques déserteurs ont soupçonné de petits esprits d’avoir eu la témérité de prêter à notre législateur leurs idées, et d’avoir inséré dans le nouveau code je ne sais combien de puérilités dont il n’y a pas l’ombre dans l’ancien. Mais ce qui te surprendra, c’est qu’ils ont ajouté que la connaissance de ces rêveries est absolument nécessaire pour être admis dans le palais de notre monarque. Tu me demanderas sans doute ce que sont devenus tous ceux qui ont précédé la promulgation du nouveau code. Ma foi, je n’en sais rien… Ceux qui prétendent être dans le secret, disent, pour disculper le prince, qu’il avait révélé ces choses, comme le mot du guet, à ses anciens officiers généraux ; mais ils ne le justifient point d’avoir réformé toute la soldatesque qui s’en allait bonnement, et qui dut être bien étonnée, en arrivant à sa cour, de se voir traiter avec tant d’ignominie, pour avoir ignoré ce qu’elle n’avait jamais pu savoir.

10. L’armée réside dans des provinces peu connues. En vain publie-t-on que tout y abonde : il faut qu’on y soit mal ; car ceux-mêmes qui nous enrôlent n’articulent rien de précis, s’en tiennent aux termes généraux, craignent de joindre, et partent le plus tard qu’ils peuvent.

11. Trois chemins y conduisent ; on en voit un à gauche qui passe pour le plus sûr, et qui n’est dans le vrai que le plus pénible. C’est un petit sentier long, étroit, escarpé, embarrassé de cailloux et d’épines dont on est effrayé, qu’on suit à regret, et qu’on est toujours sur le point de quitter.

12. On en rencontre devant soi un second, spacieux, agréable, tout jonché de fleurs ; sa pente paraît douce. On se sent porté naturellement à le suivre ; il abrège la route, ce qui n’est point un avantage ; car, comme il est agréable, on ne serait pas fâché qu’il fût long. Si le voyageur est prudent, et qu’il vienne à considérer attentivement ce chemin, il le trouve inégal, tortueux, et peu sûr. Sa pente lui paraît rapide ; il aperçoit des précipices sous les fleurs ; il craint d’y faire des faux pas ; il s’en éloigne, mais à regret ; il y revient pour peu qu’il s’oublie : et il n’y a personne qui ne s’oublie quelquefois.

13. À droite est une petite allée sombre, bordée de marronniers, sablée, plus commode que le sentier des épines, moins agréable que l’allée des fleurs, plus sûre que l’une et l’autre, mais difficile à suivre jusqu’au bout, tant son sable devient mouvant sur la fin.

14. On trouve dans l’allée des épines des haires, des cilices, des disciplines, des masques, des recueils de pieuses rêveries, des colifichets mystiques, des recettes pour garantir sa robe de taches, ou pour la détacher, et je ne sais combien d’instructions pour porter fermement son bandeau, instructions qui sont toutes superflues pour les sots, et entre lesquels il n’y en a pas une bonne pour les gens sensés.

15. Celle des fleurs est jonchée de cartes, de dés, d’argent, de pierreries, d’ajustements, de contes de fées, de romans : ce ne sont que lits de verdure et nymphes dont les attraits, soit négligés, soit mis en œuvre, n’annoncent point de cruauté.

16. Dans l’allée des marronniers, on a des sphères, des globes, des télescopes, des livres, de l’ombre et du silence.

17. Au sortir du profond sommeil pendant lequel on a été enrôlé, on se trouve dans le sentier des épines, habillé de la casaque blanche, et la tête affublée du bandeau. On conçoit combien il est peu commode de se promener à tâtons parmi des ronces et des orties. Cependant il y a des soldats qui bénissent à chaque pas la Providence de les y avoir placés, qui se réjouissent sincèrement des égratignures continuelles qu’ils ont à souffrir, qui succombent rarement à la tentation de tacher leur robe, jamais à celle de lever ou de déchirer leur bandeau ; qui croient fermement que moins on voit clair, plus on va droit, et qui joindront un jour, persuadés que le prince leur saura autant de gré du peu d’usage qu’ils auront fait de leurs yeux, que du soin particulier qu’ils auront pris de leur robe.

18. Qui le croirait ? ces frénétiques sont heureux ; ils ne regrettent point la perte d’un organe dont le prix leur est inconnu ; ils tiennent le bandeau pour un ornement précieux ; ils verseraient jusqu’à la dernière goutte de leur sang, plutôt que de s’en défaire ; ils se complaisent dans le soupçon qu’ils ont de la blancheur de leur robe : l’habitude les rend insensibles aux épines, et ils font la route en chantant, en l’honneur du prince, quelques chansons qui, pour être fort vieilles, n’en sont pas moins belles.

19. Laissons-les dans leurs préjugés : nous risquerions trop à les en tirer ; ils ne doivent peut-être leur vertu qu’à leur aveuglement. Si on les débarrassait de leur bandeau, qui sait s’ils auraient le même soin de leur robe ? Tel s’est illustré dans l’allée des épines, qu’on aurait peut-être passé par les baguettes dans celle des fleurs ou des marronniers ; ainsi que tel brille dans l’une ou l’autre de ces dernières, qui se flagellerait et se flagellera peut-être dans la première.

20. Les avenues de ce triste sentier sont occupées par des gens qui l’ont beaucoup étudié, qui se piquent de le connaître, qui le montrent aux passants, mais qui n’ont pas la simplicité de le suivre.

21. En général, c’est bien la race la plus méchante que je connaisse. Orgueilleux, avares, hypocrites, fourbes, vindicatifs, mais surtout querelleurs, ils tiennent de frère Jean des Entommeures, d’heureuse mémoire, le secret d’assommer leurs ennemis avec le bâton de l’étendard ; ils s’entretueraient quelquefois pour un mot, si on avait la bonté de les laisser faire. Ils sont parvenus, je ne sais comment, à persuader aux recrues qu’ils ont le privilège exclusif de détacher les robes : ce qui les rend très-nécessaires à gens qui, ayant les yeux bien calfeutrés, n’ont pas de peine à croire que leur robe est sale quand on le leur dit.

22. Ces béats se promènent et édifient le jour dans l’allée des épines, et passent la nuit sans scandale dans celle des fleurs. Ils prétendent avoir lu dans les lois du prince qu’il ne leur est pas permis d’avoir des femmes en propre ; mais ils n’ont eu garde d’y lire qu’il leur est défendu de toucher à celles des autres, aussi caressent-ils volontiers celles des voyageurs. Tu ne saurais croire combien il leur faut de circonspection pour dérober à leurs semblables ces échappées ; car ils sont d’une attention scrupuleuse à se démasquer les uns les autres. Quand ils y réussissent, ce qui arrive souvent, on en gémit pieusement dans leur allée, on en rit à gorge déployée dans celle des fleurs, et l’on en raille malignement dans la nôtre. Si leur manœuvre nous ravit quelques sujets, leurs ridicules nous en dédommagent ; car, à la honte de l’humanité, ils ont autant et plus à craindre d’une plaisanterie que d’un raisonnement.

23. Pour t’en donner une idée plus exacte encore, il faut t’expliquer comment le corps très-nombreux de ces guides forme une espèce d’état-major, avec des grades supérieurs et subalternes, une paye plus ou moins forte selon les dignités, des couleurs et des uniformes différents : cela varie presque à l’infini.

24. Premièrement il y a un vice-roi qui, de peur de s’écorcher la plante des pieds, qui lui sont devenus fort douillets, se fait traîner dans un char, ou porter dans un palanquin. Il se dit poliment le très-humble serviteur de tout le monde ; mais il souffre patiemment que ses satellites soutiennent que tout le monde est son esclave ; et à force de le répéter, ils sont parvenus à le faire croire aux imbéciles, et par conséquent à bien des gens. On rencontre à la vérité dans quelques cantons de l’allée des épines des recrues dont le bandeau commence à s’user, et qui contestent au vice-roi son despotisme prétendu. Ils lui opposent de vieux parchemins qui contiennent des arrêtés de l’assemblée des États Généraux ; mais pour toute réponse il commence par leur écrire qu’ils ont tort ; puis il convient avec ses favoris d’un mot, et si les mutins le rejettent, il leur retranche la paye, l’ustensile, l’étape et les pensions, et leur fait quelquefois appliquer des camouflets fort chauds. Il y a tels matadors qu’il a fouettés comme des marmots. Il possède à leurs dépens une assez belle seigneurie, dont le commerce principal consiste en vélin et en savon ; car il est le premier dégraisseur du monde, en vertu d’un privilège exclusif qu’il exerce très-bénignement, moyennant finance. Ses premiers prédécesseurs se traînaient à pied dans l’allée des épines. Plusieurs de leurs descendants se sont égarés dans celle des fleurs. Quelques-uns se sont promenés sous nos marronniers.

25. Sous ce chef que tu prendrais pour Dom Japhet d’Arménie, car il est très-infatué de ses yeux et porte toque sur toque, sont des gouverneurs et des sous-gouverneurs de province ; les uns maigres et hâves, d’autres brillants et rubiconds, quelques-uns lestes et galants. Ils forment un ordre de chevalerie distingué par une longue canne à bec de corbin, et par un couvre-chef emprunté des sacrificateurs de Cybèle, à qui ils ne ressemblent point du tout dans le reste ; ils ont fait leurs preuves à cet égard. Ils prennent la qualité de lieutenants du prince, et le vice-roi les appelle ses valets. Ils tiennent aussi magasin de savon, mais moins fin et par conséquent moins cher que celui du vice-roi, et ils ont le secret d’un baume aussi merveilleux que celui de Fier-à-bras.

26. Après eux viennent de nombreux corps d’officiers répandus de poste en poste, à qui, comme aux spahis chez les Turcs, on assigne un timar ou métairie plus ou moins opulente : ce qui fait que la plupart vont à pied, quelques-uns à cheval, et très-peu en carrosse. Leur fonction est de montrer l’exercice aux recrues, d’enrôler, de bercer les nouveaux engagés de harangues sur la nécessité de bien porter le bandeau, et de ne point salir la robe, deux choses qu’ils négligent assez eux-mêmes, trop occupés apparemment à raccommoder les bandeaux, et à décrasser les robes d’autrui ; car c’est encore une de leurs obligations.

27. J’avais presque oublié une petite troupe séparée, qui porte une toque surmontée d’une pivoine avec un mantelet de peau de chat. Ces gens-ci se donnent pour défenseurs en titre des droits du prince, dont la plupart n’admettent pas l’existence. Il y a quelque temps qu’une place importante vint à vaquer dans cette compagnie. Trois concurrents la sollicitèrent, un imbécile, un lâche et un déserteur ; c’est comme si je te disais un ignorant, un libertin et un athée ; le déserteur l’emporta. Ils s’amusent à disputer en termes barbares sur le code qu’ils interprètent et commentent à leur fantaisie, et dont il est évident qu’ils se jouent. Croirais-tu bien qu’un de leurs colonels a soutenu que, quand le fils du prince ferait le dénombrement général des sujets de son père, il pourrait aussi bien prendre la forme d’un veau [6] que celle d’un homme. Les anciens de cette troupe radotent si parfaitement, qu’on dirait qu’ils n’ont fait autre chose de leur vie. Les jeunes commencent à s’ennuyer de leurs bandeaux ; ils n’en ont plus que de linon, ou même n’en ont point du tout. Ils se promènent assez librement dans l’allée des fleurs, et commercent avec nous sous nos marronniers, mais sur la brune et en secret.

28. Suivent enfin les troupes auxiliaires, sous le commandement de colonels très-riches. Ce sont des espèces de pandours qui vivent du butin qu’ils font sur les voyageurs. On raconte de la plupart d’entre eux, que jadis ils escamotaient habilement de ceux qu’ils conduisaient aux postes de la garnison, à l’un un château, à l’autre une ferme, à celui-ci un bois, à celui-là un étang, et que, par ce moyen, ils se sont formé ces amples quartiers de rafraîchissements qu’ils ont entre l’allée des épines et celle des fleurs. Quelques anciens ou tendent la main de porte en porte, ou s’occupent encore à détrousser les passants. Ces troupes viles sont divisées en régiments, ayant chacun leur étendard, un uniforme bizarre et des lois plus singulières encore. N’attends pas de moi que je te décrive les différentes pièces de leur armure. Presque tous ont pour casque une espèce de lucarne mobile, ou l’enveloppe d’un pain de sucre, qui tantôt leur couvre la tête et tantôt leur tombe sur les épaules. Ils ont conservé la moustache des Sarrazins, et le brodequin des Romains. C’est d’un de ces corps qu’on tire, dans certains cantons de l’allée des épines, les grands-prévôts, les archers et les bourreaux de l’armée. Ce conseil de guerre est sévère : il fait brûler vifs les voyageurs qui refusent de prendre le bandeau, ceux qui ne le portent pas à sa fantaisie, et les déserteurs qui s’en défont ; le tout par principe de charité. C’est encore de là, mais surtout d’un grand bataillon noir, que sortent des essaims d’enrôleurs, qui se disent chargés de la part du prince de battre la caisse en pays étrangers, de faire des recrues sur les terres d’autrui, et de persuader aux sujets des autres souverains de quitter l’habit, la cocarde, la toque et le bandeau qu’ils en ont reçu, et de prendre l’uniforme de l’allée des épines. Quand on attrappe ces embaucheurs, on les pend, à moins qu’ils ne désertent eux-mêmes ; et pour l’ordinaire, ils aiment mieux être déserteurs que pendus.

29. Tous ne sont pas si entreprenants, et ne vont pas chercher des aventures dans les pays lointains et barbares. Renfermés sous un hémisphère moins vaste, il y en a qui se font des occupations différentes, suivant leurs talents et la destination de leurs chefs, qui savent habilement les employer au profit de leurs corps. Tel que la nature a favorisé d’une mémoire sûre, d’un bel organe et d’un peu d’effronterie, criera incessamment aux passants qu’ils s’égarent, ne leur montrera jamais le droit chemin, et se fera très-bien payer de ses avis, quoique tout son mérite se réduise à répéter ce qu’avaient dit mille autres aussi mal informés que lui. Tel qui a de la souplesse dans l’esprit, du babil et de l’intrigue s’établira dans une espèce de caisse, où il passera la moitié de sa vie à entendre des confidences rarement amusantes, fausses pour la plupart, mais toujours lucratives. L’humeur et la tristesse s’emparent communément de ces réduits. On a pourtant vu quelquefois l’amour travesti s’y mettre en embuscade, surprendre des cœurs novices, et entraîner de jeunes pèlerines dans l’allée des fleurs, sous prétexte de leur montrer à marcher plus commodément dans le sentier des épines. Là, tout est dévoilé : secrets, fortunes, affaires, galanteries, intrigues, jalousies. Tout est mis à profit, et les consultations sont rarement gratuites. Tel qui n’a ni imagination ni génie, sera abandonné à la science des nombres, ou occupé à transcrire ce que les autres ont pensé. Un autre s’usera les yeux à débrouiller sur un bronze rouillé l’origine d’une ville dont il y a mille ans qu’on ne parle plus ; ou se tourmentera pendant dix ans pour faire un sot d’un enfant heureusement né, et réussira. Il y en a qui manient le pinceau, la bêche, la lime ou le rabot ; beaucoup plus qui ont embrassé le parti de ne rien faire et de vanter leur importance. Qui connaît ces gens-ci, les craint ou les évite ; beaucoup croient les connaître ; mais peu les connaissent à fond.

30. C’est un prodige que la confiance et l’empressement qu’on a pour les encaissés. Ils se vantent de posséder une recette qui guérit de tous maux ; et cette recette consiste à dire à un mari jaloux que sa femme n’est pas coquette, ou qu’il doit l’aimer toute coquette qu’elle est ; à une femme galante, qu’il faut qu’elle s’en tienne à son sexagénaire ; à un ministre, qu’il ait de la probité ; à un commerçant, qu’il a tort d’être usurier ; à un incrédule, qu’il ferait bien de croire ; et ainsi des autres. Veux-tu guérir ? dit l’empirique au malade ; oui, je le veux, répond celui-ci. Va donc, et te voilà guéri. Les bonnes gens s’en vont satisfaits, et l’on dirait en effet qu’ils se portent mieux.

31. Il n’y a pas longtemps qu’il s’éleva parmi les guides une secte assez nombreuse de gens austères, qui effrayaient les voyageurs sur l’éminente blancheur de robe qu’ils jugeaient nécessaire, et qui allaient criant dans les maisons, dans les temples, dans les rues et sur les toits, que la plus petite macule était une tache ineffaçable ; que le savon du vice-roi et des gouverneurs ne valait rien ; qu’il fallait en tirer en droiture des magasins du prince, et le détremper dans les larmes ; qu’il le distribuait gratis, mais en très-petite quantité, et que n’en avait pas qui voulait ; et comme si ce n’était pas assez des épines dont la route est hérissée, ces enragés la parsemèrent de chausse-trappes et de chevaux de frises qui la rendirent impraticable. Les voyageurs se désespéraient ; on n’entendait de tous côtés que des cris et des gémissements. Dans l’impossibilité de suivre une route si pénible, on était sur le point de se précipiter dans l’allée des fleurs, ou de passer sous nos marronniers, lorsque le bataillon noir inventa des pantoufles de duvet et des mitaines de velours. Cet expédient prévint une désertion générale.

32. D’espace en espace, on rencontre de grandes volières où sont renfermés des oiseaux tous femelles. Ici, sont des perruches dévotes, nasillonnant des discours affectueux, ou chantant un jargon qu’elles n’entendent pas ; là, de jeunes tourterelles soupirent et déplorent la perte de leur liberté ; ailleurs, voltigent et s’étourdissent par leur caquet, des linottes que les guides s’amusent à siffler à travers les barreaux de leur cage. Ceux d’entre ces guides, ou serinettes ambulantes, qui ont quelque habitude dans l’allée des fleurs, leur en rapportent du muguet et des roses. Le tourment de ces captives, c’est d’entendre passer les voyageurs et de ne pouvoir les suivre et se mêler avec eux. Au demeurant, leurs cages sont spacieuses, propres, et bien fournies de mil et de bonbons.

33. Tu dois connaître maintenant l’armée et ses chefs : passons au code militaire.

34. C’est une sorte d’ouvrage à la mosaïque, exécuté par une centaine d’ouvriers différents qui ont ajouté pièce à pièce des morceaux de leur goût : tu jugeras s’il était bon.

35. Ce code est composé de deux volumes ; le premier fut commencé vers l’an 45,317 de l’ère des Chinois, par les soins d’un vieux berger qui sut très-bien jouer du bâton à deux bouts, et qui fut par-dessus le marché grand magicien, comme il le fit bien voir au seigneur de sa paroisse, qui ne voulait ni le diminuer à la taille, ni l’exempter de corvée, non plus que ses parents. Poursuivi par les archers, il quitta le canton et se réfugia chez un fermier dont il garda les moutons pendant quarante ans, dans un désert où il s’exerça à la sorcellerie. Il assure, foi d’honnête homme, qu’un beau jour il vit notre prince sans le voir, et qu’il en reçut la dignité de lieutenant général, avec le bâton de commandement. Muni de cette autorité, il retourne dans sa patrie, ameute ses parents et ses amis, et les exhorte à le suivre dans un pays qu’il prétendait appartenir à leurs ancêtres, qui y avaient à la vérité voyagé. Voilà mes mutins attroupés, et leur chef qui déclare son dessein au seigneur de la paroisse : celui-ci refuse de les laisser partir, et les traite de rebelles. À l’instant le vieux pâtre marmotte quelques mots entre ses dents, et les étangs de M. le baron se trouvent empoisonnés. Le lendemain il jette un sort sur les brebis et les chevaux. Un autre jour il donne au seigneur et à tous les siens la gratelle et la diarrhée. Après maint autre tour, il fait mourir du charbon son fils aîné et tous les grands garçons du village. Bref, le seigneur consent à les laisser aller : ils partent, mais après avoir démeublé son château et pillé le reste des habitants. Le gentilhomme, piqué de ce dernier trait, monte à cheval et les poursuit à la tête de ses valets. Nos bandits avaient heureusement passé une rivière à gué ; et plus heureusement encore pour eux, leur ancien maître, qui ne la connaissait guère, tenta de la traverser un peu au-dessous, et s’y noya avec presque tout son monde.

36. Avant que de gagner le canton dont leur chef les avait leurrés, ils errèrent dans des déserts où le sorcier les amusa si longtemps qu’ils y périrent tous. Ce fut dans cet intervalle qu’il se désennuya à faire une histoire à sa nation, et à composer la première partie du code.

37. Son histoire est toute fondée sur les récits que faisaient sous la cheminée les grands-pères à leurs enfants, d’après les narrations verbales de leurs grands-pères, et ainsi de suite jusqu’au premier. Secret infaillible pour ne point altérer la vérité des événements !

38. Il raconte comme quoi notre souverain, après avoir fondé le siège de son empire, prit un peu de limon, souffla dessus, l’anima, et fit le premier soldat ; comment la femme qu’il lui donna fit un mauvais repas et imprima à ses enfants et à tous ses descendants une tache noire qui les rendit odieux au prince ; comment le régiment se multiplia ; comment les soldats devinrent si méchants que le monarque les fit noyer tous, à la réserve d’une chambrée dont le chef était assez honnête homme ; comment les enfants de celui-ci repeuplèrent le monde, et se dispersèrent sur la surface de la terre : comment notre prince, devant qui il n’y a point d’acception de personnes, n’en agréa pourtant qu’une partie qu’il regarda comme son peuple, et comment il fit naître ce peuple d’une femme qui n’était plus en état d’avoir d’enfants, et d’un vieillard assez vert qui couchait de temps en temps avec sa servante. C’est là que commence proprement l’origine des premiers privilégiés dont je t’ai parlé, et qu’on entre dans le détail de leurs générations et de leurs aventures.

39. On dit de l’un, par exemple, que le souverain lui commanda d’égorger son propre fils, et que le père était sur le point d’obéir, lorsqu’un valet de pied apporta la grâce de l’innocent ; de l’autre, que son gouverneur lui trouva, en abreuvant son cheval, une maîtresse fort jolie ; de celui-ci, qu’il trompait son double beau-père, après avoir trompé son propre père et son frère aîné, couchait avec les deux sœurs et puis avec leurs chambrières, et un autre avec la femme de son fils ; de celui-là qu’il fit fortune en devinant des énigmes, et rendit sa famille opulente dans les terres d’un seigneur dont il était l’intendant ; de presque tous, qu’ils avaient de beaux songes, voyaient des étoiles en plein minuit, étaient sujets à rencontrer des esprits, et se battaient courageusement contre des lutins. Telles furent les grandes choses que le vieux berger transmit à la postérité.

40. Quant au code, en voici les principaux articles. J’ai dit que la tache noire nous avait tous rendus odieux au prince. Devine ce qu’on fit pour recouvrer ses faveurs qu’on avait si singulièrement perdues ? une chose plus singulière encore, on coupa à tous les enfants une dragme et deux scrupules de chair, opération dont je t’ai déjà parlé, et l’on se condamna à manger tous les ans en famille une galette sans beurre ni sel, avec une salade de pissenlits sans huile. Autre redevance payable chaque semaine, c’était d’en passer un jour les bras liés derrière le dos. Ordre à chacun de se pourvoir d’un bandeau et d’une robe blanche, et de la laver, sous peine de mort, dans du sang d’agneau et de l’eau claire : tu vois que l’origine des bandeaux et des robes blanches est fort ancienne. Il y avait à cet effet, dans le régiment, des compagnies de bouchers et de porteurs d’eau. Dix petites lignes d’écriture renfermaient tous les ordres du prince ; le guide de nos fugitifs en fit la publication, puis les serra dans un coffre de bois de palissandre, qui, pour rendre des oracles, ne le cédait en rien au trépied de la sibylle de Delphes. Le reste est un amas de règles arbitraires sur la forme des tuniques et des manteaux, l’ordonnance des repas, la qualité des vins, la connaissance des viandes de facile ou dure digestion, le temps de la promenade, du sommeil, et d’autres choses qu’on fait quand on ne dort pas.

41. Le vieux berger, secondé d’un de ses frères, qu’il avait pourvu d’un gros bénéfice qui fut héréditaire dans la famille, voulut assujétir de haute lutte ses compagnons à tous ses règlements. Aussitôt on murmure, on s’attroupe, on lui conteste son autorité, et il la perdait sans ressource, s’il n’eût détruit les rebelles par une mine pratiquée sous le terrain qu’ils occupaient. On regarda cet événement comme une vengeance du ciel, et l’homme au miracle ne détrompa personne.

42. Après mainte autre aventure, on approcha du pays dont on devait se mettre en possession. Le conducteur qui ne voulait pas la garantir à ses sujets, et qui n’aimait la guerre que de loin, alla mourir de faim dans une caverne, après leur avoir fortement recommandé de ne faire aucun quartier à leurs ennemis, et d’être grands usuriers, deux commissions dont ils s’acquittèrent à merveilles.

43. Je ne les suivrai ni dans leurs conquêtes, ni dans l’établissement de leur nouvel empire, ni dans ses révolutions diverses. C’est ce qu’il faut chercher dans le livre même, où tu verras, si tu peux, des historiens, des poètes, des musiciens, des romanciers et des crieurs publics annonçant la venue du fils de notre monarque et la réformation du code.

44. Il parut en effet, non pas avec un équipage et un train digne de sa naissance ; mais comme ces aventuriers qu’on a vus quelquefois fonder ou conquérir des empires avec une poignée de gens braves et déterminés. C’était la mode autrefois. Ses compatriotes le prirent longtemps pour un homme comme un autre ; mais un beau jour ils furent bien étonnés de l’entendre haranguer, et s’arroger le titre de fils du souverain et le pouvoir d’abroger l’ancien code, à l’exception des dix lignes renfermées dans le code, et de lui en substituer un autre. Il était simple dans ses mœurs et dans ses discours. Il renouvela, sous peine de mort, l’usage du bandeau et de la robe blanche. Il prescrivit sur la robe des choses fort louables, plus difficiles encore à pratiquer ; mais il débita d’étranges maximes sur le bandeau. Je t’en ai déjà raconté quelques-unes ; en voici d’autres. Il voulait, par exemple, que, quand on en aurait les yeux bien couverts, on vît, clair comme le jour, que le prince son père, lui, et un troisième personnage qui était en même temps son frère et son fils, étaient si parfaitement confondus qu’ils ne faisaient qu’un seul et même tout. Tu croiras retrouver ici Gérion des anciens. Mais je te pardonne de recourir à la fable pour expliquer ce prodige. Malheureux, tu ne connais pas la circumincession. Tu n’as jamais été instruit de la danse merveilleuse, où les trois princes se promènent l’un autour de l’autre, de toute éternité. Il ajoutait qu’il serait un jour grand seigneur ; et que ses ambassadeurs tiendraient table ouverte. La prédiction s’accomplit. Les premiers qui furent honorés de ce titre, faisaient d’assez bons repas, et buvaient largement à sa santé ; mais leurs successeurs économisèrent. Ils découvrirent, je ne sais comment, que leur maître avait le secret de s’envelopper sous une mie de pain, et de se faire avaler tout entier, dans un même instant, par un million de ses amis, sans causer à aucun d’eux la moindre indigestion, quoiqu’il eût réellement cinq pieds six pouces de hauteur, et ils ordonnèrent que le souper serait converti en un déjeuner qui se ferait à sec. Quelques soldats altérés en murmurèrent. On en vint aux injures, puis aux coups : il y eut beaucoup de sang répandu ; et par cette division, qui en a entraîné deux autres, l’allée des épines s’est vue réduite à la moitié de ses habitants, et à la veille de les perdre tous. Je te donne ce trait comme un échantillon de la paix que le nouveau législateur apporta dans le royaume de son père, et je passe légèrement sur ses autres idées ; elles ont été minutées par ses secrétaires, dont les deux principaux furent un vendeur de marée et un cordonnier ex-gentilhomme.

45. Celui-ci, naturellement babillard, a débité des choses inouïes sur l’excellence et les merveilleux effets d’une canne invisible, que le prince distribue, dit-il, à tous ses amis. Il faudrait des volumes pour te raconter succinctement ce que les guides ont depuis conjecturé, écrit, assuré, et comment ils se sont entremordus et déchirés, sur la nature, la force et les propriétés de ce bâton. Les uns ont prétendu que sans lui on ne pouvait faire un pas ; les autres, qu’il était parfaitement inutile, pourvu qu’on eût de bonnes jambes et grande envie de marcher ; ceux-ci, qu’il était raide ou souple, fort ou faible, court ou long, à proportion de la capacité de la main et de la difficulté de la route, et qu’on n’en manquait que par sa faute ; ceux-là, que le prince n’en devait à personne, qu’il en refusait à plusieurs, et qu’il reprenait quelquefois ceux qu’il avait donnés. Toutes ces opinions avaient pour base un grand traité des cannes, composé par un ancien professeur de rhétorique, pour servir de commentaire à un chapitre du vendeur de marée, sur l’importance des béquilles.

46. Autre article qui ne les a pas moins divisés. C’est la bonté infinie de notre souverain, avec laquelle ce rhéteur a prétendu concilier une résolution préméditée et irrévocablement fixe, d’exclure pour jamais de sa Cour, et de faire mettre aux cachots, sans espoir de grâce, tous ceux qui n’auront point été enrôlés, des peuples innombrables qui n’auront ni entendu ni pu entendre parler de lui, bien d’autres qu’il n’aura pas jugé à propos de regarder d’un œil favorable, ou qu’il aura disgraciés pour la révolte de leur grand-père ; tandis qu’en jetant, pour ainsi dire, les destinées à croix ou pile, il en chérira d’autres également coupables. Ce guide a senti toute l’absurdité de ses idées. Aussi Dieu sait comme il se tire des terribles difficultés qu’il se propose. Quand il s’est bien barbouillé, et qu’il ne sait plus où il en est, gare le pot au noir ! s’écrie-t-il, et tous ceux qui prêtent à notre prince les mêmes caractères de caprice et de barbarie, de répéter après lui : gare le pot au noir ! Toutes ces choses et mille autres de la même force sont respectées dans l’allée des épines. Ceux qui la suivent les tiennent pour vraies et conviennent même que s’il y en a une de fausse, toutes le sont.

47. Cependant les défenseurs de l’ancien code se soulevèrent contre le fils du prince, et lui demandèrent son arbre généalogique et ses preuves. « C’est à mes œuvres, leur répondit-il fièrement, à prouver mon origine. » Belle réponse, mais qui convient à peu de nobles. Cependant on prétendit qu’il déchirait la mémoire du vieux berger, et sous ce prétexte, les compagnies de bouchers et de porteurs d’eau qu’il menaçait de casser, pour leur substituer celles des foulons et dégraisseurs, formèrent un complot contre lui. On corrompit son trésorier ; il fut pris, condamné à mort et, qui pis est, exécuté. Ses amis publièrent qu’il mourut et qu’il ne mourut pas, qu’il reparut au bout de trois jours ; mais que l’expérience du passé le retint à la Cour de son père, et oncques depuis on ne l’a revu. En partant, il chargea ses amis de recueillir ses lois, de les publier, et d’en presser l’exécution.

48. Tu conçois bien que des lois muettes sont sujettes aux interprétations : c’est ce qui ne manqua pas d’arriver aux siennes. Les uns les trouvèrent trop indulgentes ; d’autres trop rigoureuses : quelques-uns les accusèrent d’absurdité. À mesure que le nouveau corps se formait et s’étendait, il éprouvait des divisions intestines et des obstacles au dehors. Les rebelles ne faisaient point de quartier à leurs compagnons, et les uns et les autres n’en obtenaient point de leurs ennemis communs. Le temps, les préjugés, l’éducation et un certain entêtement pour les choses nouvelles et défendues augmentèrent cependant le nombre de ces enthousiastes. Ils en vinrent bientôt jusqu’à s’attrouper et à maltraiter leurs hôtes. On les punit d’abord comme des visionnaires, puis comme des séditieux. Mais la plupart, fortement persuadés qu’on fait sa cour au prince en se laissant égorger pour des choses qu’on n’entend pas, bravèrent la honte et la rigueur des tourments, et l’on vit des factieux ou des imbéciles érigés en héros : effet admirable de l’éloquence des guides ! C’est ainsi que l’allée des épines s’est peuplée par degrés. Dans les commencements elle était fort déserte ; et ce ne fut que longtemps après sa mort, que le fils de notre monarque eut des troupes et fit quelque bruit dans le monde.

49. Je t’en ai dit assez pour te faire conjecturer que jamais personne n’opéra de si grandes choses. Toutefois, sache que jamais personne ne vécut et ne mourut plus ignoré. Je t’aurais bientôt expliqué ce phénomène ; mais j’aime mieux te rapporter la conversation d’un vieil habitant de l’allée des marronniers, avec quelques-uns de ceux qui plantèrent l’allée des épines. Je la tiens d’un auteur [7] qui m’a paru fort instruit de ce qui se passa dans ces temps. Il raconte que le marronnier s’adressa d’abord aux compatriotes de ce fils prétendu de notre souverain, et qu’on lui répondit qu’il venait de s’élever une secte de visionnaires qui donnaient pour le fils et l’envoyé du Grand-Esprit, un imposteur, un séditieux que les juges de la province avaient fait crucifier. Il ajoute que Ménippe, c’est le nom du marronnier, se mit à questionner ensuite ceux qui cultivaient l’allée des épines. « Oui, lui dirent ces gens, notre chef a été crucifié comme un séditieux ; mais c’était un homme divin dont toutes les actions furent autant de miracles. Il délivrait les possédés ; il faisait marcher les boiteux ; il rendait la vue aux aveugles ; il ressuscitait les morts ; il est ressuscité lui-même ; il est monté aux cieux. Grand nombre des nôtres l’ont vu, et toute la contrée a été témoin de sa vie et de ses prodiges.

50 — Vraiment, cela est beau, reprit Ménippe : les spectateurs de tant de merveilles se sont sans doute tous enrôlés : tous les habitants du pays n’ont pas manqué de prendre la casaque blanche et le bandeau… — Hélas ! non, répondirent ceux-ci. Le nombre de ceux qui le suivirent fut très-petit en comparaison des autres. Ils ont eu des yeux et n’ont pas vu, des oreilles et n’ont pas entendu… — Ah ! dit Ménippe, un peu revenu de sa surprise, je vois ce que c’est ; je reconnais les enchantements si ordinaires à ceux de votre nation. Mais, parlez-moi sincèrement ; les choses se sont-elles passées comme vous les racontez ? Les grandes actions de votre colonel ont-elles été effectivement publiées ?… — Si elles l’ont été ! repartirent-ils ; elles ont éclaté à la face de toute la province. Quelque maladie qu’on eût, qui pouvait seulement toucher la basque de son habit, lorsqu’il passait, était guéri. Il a plusieurs fois nourri cinq ou six mille volontaires avec ce qui suffisait à peine pour cinq ou six hommes. Sans vous parler d’une infinité d’autres prodiges, un jour il ressuscita un mort qu’on portait en terre. Une autre fois, il en ressuscita un qui était enterré depuis quatre jours.

51. — À ce dernier miracle, dit Ménippe, je suis persuadé que ceux qui le virent se prosternèrent à ses pieds et l’adorèrent comme un Dieu… — Il y en eut en effet qui crurent et s’enrôlèrent, lui répondit-on ; mais non pas tous. La plupart, au contraire, allèrent du même pas raconter aux bouchers et aux porteurs d’eau, ses ennemis mortels, ce qu’ils avaient vu, et les irriter contre lui. Ses autres actions ne produisirent guère que cet effet. Si quelques-uns de ceux qui en furent témoins prirent parti, c’est qu’il les avait destinés, de toute éternité, à suivre ses étendards. Il y a même une singularité dans sa conduite à cet égard : c’est qu’il affecta de battre la caisse dans les endroits où il prévoyait qu’on n’avait aucune envie de servir.

52. — En vérité, leur répondit Ménippe, il faut qu’il y ait bien de la simplicité de votre part, ou de la stupidité du côté de vos adversaires. Je conçois aisément (et votre exemple m’autorise dans cette pensée) qu’il peut se rencontrer des gens assez sots pour s’imaginer qu’ils voient des prodiges lorsqu’ils n’en voient point ; mais on ne pensera jamais qu’il y en ait d’assez hébétés pour se refuser à des prodiges aussi éclatants que ceux que vous racontez. Il faut avouer que votre pays produit des hommes qui ne ressemblent en rien aux autres hommes de la terre. On voit chez vous ce que l’on ne voit point ailleurs. »

53. Ménippe admirait la crédulité de ces bonnes gens qui lui paraissaient des fanatiques du premier ordre. Mais pour satisfaire pleinement sa curiosité, il ajouta d’un ton qui semblait désavouer ses derniers mots : « Ce que je viens d’entendre me semble si merveilleux, si étrange, si neuf, que j’aurais un extrême plaisir à connaître plus à fond tout ce qui concerne votre chef. Vous m’obligerez de m’en instruire. Un homme si divin mérite certainement que tout l’univers soit informé des moindres actions de sa vie… »

54. Aussitôt Marc, un des premiers colons de l’allée des épines, se flattant peut-être de faire un soldat de Ménippe, se mit à narrer en détail toutes les prouesses de son colonel, comment il était né d’une vierge, comment les mages et les pasteurs avaient reconnu sa divinité dans les langes ; et les prodiges de son enfance et ceux de ses dernières années, sa vie, sa mort, sa résurrection. Rien ne fut oublié. Marc ne s’en tint pas aux actions du fils de l’homme (c’est ainsi que son maître daignait quelquefois s’appeler, lors surtout qu’il y avait du danger à prendre des titres fastueux), il déduisit ses discours, ses harangues et ses maximes ; enfin l’instruction fut complète, et sur l’histoire et sur les lois.

55. Après que Marc eut cessé de parler, Ménippe, qui l’avait écouté patiemment et sans l’interrompre, prit la parole et continua, mais d’un ton à lui annoncer combien il était peu disposé à augmenter sa recrue… « Les maximes de votre chef, lui dit-il, me plaisent. Je les trouve conformes à celles qu’ont enseignées tous les hommes sensés qui ont paru sur la terre plus de quatre cents ans avant lui. Vous les débitez comme nouvelles, et elles le sont peut-être pour un peuple imbécile et grossier ; mais elles sont vieilles pour le reste des hommes. Elles me suggèrent toutefois une pensée qu’il faut que je vous communique : c’est qu’il est étonnant que celui qui les prêchait n’ait pas été un homme plus uni et plus commun dans ses actions. Je ne conçois pas comment votre colonel, qui pensait si bien sur les mœurs, a fait tant de prodiges.

56. « Mais si sa morale ne m’est pas nouvelle, ajouta Ménippe, j’avoue qu’il n’en est pas de même de ses prodiges ; ils me sont tous nouveaux : ils ne doivent pourtant l’être ni pour moi, ni pour personne. Il y a fort peu de temps que votre colonel vivait : tous les hommes d’un âge raisonnable ont été ses contemporains. Concevez-vous en bonne foi que, dans une province de l’Empire aussi fréquentée que la Judée, il se soit passé des choses si extraordinaires, et cela pendant trois ou quatre ans de suite, sans qu’on en ait rien entendu ? Nous avons un gouverneur et une garnison nombreuse dans Jérusalem ; notre pays est plein de Romains ; le commerce est continuel de Rome à Joppé, et nous n’avons seulement pas su que votre chef fût au monde. Ses compatriotes ont eu la faculté de voir ou de ne pas voir des miracles, selon qu’il leur plaît ; mais les autres hommes voient ordinairement ce qui est devant leurs yeux, et ne voient que cela. Vous me dites que nos soldats attestèrent les prodiges arrivés à sa mort et à sa résurrection, et le tremblement de terre, et les ténèbres épaisses qui obscurcirent pendant trois heures la lumière du soleil, et le reste. Mais lorsque vous me les représentez saisis de frayeur, consternés, abattus, dispersés à l’aspect d’une intelligence visible qui descend du ciel pour lever la pierre qui scellait son tombeau ; lorsque vous assurez que ces mêmes soldats désavouèrent pour un vil intérêt des prodiges qui les avaient tellement frappés, qu’ils en étaient presque morts de peur, vous oubliez que c’étaient des hommes, ou du moins vous les métamorphosez en Iduméens, comme si l’air de votre pays fascinait les yeux et renversait la raison des étrangers qui le respirent. Croyez que si votre chef avait exécuté la moindre partie des choses que vous lui attribuez, l’empereur, Rome, le Sénat, toute la terre en eût été informée. Cet homme divin serait devenu le sujet de nos entretiens et l’objet d’une admiration générale. Cependant il est encore ignoré. Cette province entière, à l’exception d’un petit nombre d’habitants, le regarde comme un imposteur. Concevez du moins, Marc, qu’il a fallu un prodige plus grand que tous les prodiges de votre chef, pour étouffer une vie aussi publique, aussi éclatante, aussi merveilleuse que la sienne. Reconnaissez votre égarement, et abandonnez des idées chimériques ; car enfin, c’est à votre imagination seule qu’il doit tout le prodigieux dont vous embellissez son histoire. »

57. Marc resta quelque temps interdit du discours de Ménippe ; mais prenant ensuite le ton d’un enthousiaste : « Notre chef est le fils du Tout-Puissant, s’écria-t-il ; il est notre messie, notre sauveur, notre roi. Nous savons qu’il est mort et qu’il est ressuscité. Heureux ceux qui l’ont vu et qui ont cru ; mais plus heureux ceux qui croiront en lui sans l’avoir vu. Rome, renonce à ton incrédulité. Superbe Babylone, couvre-toi de sacs et de cendre ; fais pénitence ; hâte-toi, le temps est court, ta chute est prochaine, ton empire touche à sa fin. Que dis-je, ton empire ? L’univers va changer de face, le fils de l’homme va paraître sur les nues et juger les vivants et morts. Il vient ; il est à la porte. Plusieurs de ceux qui vivent aujourd’hui verront l’accomplissement de ces choses. »

58. Ménippe, qui ne goûtait pas cette réplique, prit congé de la troupe, sortit de l’allée des épines, et laissa l’enthousiaste haranguer sa recrue tant qu’il voulut, et travailler à peupler son allée.

59. Eh bien, Ariste, que penses-tu de cet entretien ? Je te pressens. « Je conviens, me diras-tu, que ces Iduméens devaient être de grands sots ; mais il n’est pas possible qu’une nation n’ait produit quelque homme de tête. Les Thébains, les peuples les plus épais de la Grèce, ont eu un Épaminondas, un Pélopidas, un Pindare ; et j’aimerais bien autant avoir entendu Ménippe conserver avec l’historien Josèphe ou le philosophe Philon, qu’avec l’apôtre Jean ou Marc l’évangéliste. Il a toujours été permis à la foule des imbéciles de croire ce que le petit nombre des gens sensés ne dédaignait pas d’admettre ; et la stupide docilité des uns n’a jamais affaibli le témoignage éclairé des autres. Réponds-moi donc : qu’a dit Philon du colonel de l’allée des épines ?… Rien. — Qu’en a pensé Josèphe ?… Rien. — Qu’en a raconté Juste de Tibériade ? Rien. » Et comment voulais-tu que Ménippe s’entretînt de la vie et des actions de cet homme avec des personnes fort instruites, à la vérité, mais qui n’en avaient jamais entendu parler ? Ils n’ont oublié ni le Galiléen Judas, ni le fanatique Jonathas, ni le rebelle Theudas ; mais ils se sont tus sur le fils de ton souverain. Quoi donc ? l’auraient-ils confondu dans la multitude des fourbes qui s’élevèrent successivement en Judée, et qui ne firent que se montrer et disparaître ?

60. Les habitants de l’allée des épines ont été pénétrés de ce silence humiliant des historiens contemporains de leur chef, et plus encore du mépris que les anciens habitants de l’allée des marronniers en concevaient pour leur troupe. Dans cet état violent, qu’ont-ils imaginé ? d’anéantir l’effet en détruisant la cause. « Comment ! me diras-tu, en détruisant la cause ! j’ai de la peine à t’entendre. Auraient-ils fait parler Josèphe quelques années après sa mort ?… » À merveilles : tu l’as rencontré : ils ont inséré dans son histoire l’éloge de leur colonel ; mais admire leur maladresse ; n’ayant ni mis de vraisemblance dans le morceau qu’ils ont composé, ni su choisir le lieu convenable pour l’insérer, tout a décelé la supposition. Ils ont fait prononcer à Josèphe, à un historien juif, à un pontife de sa nation, à un homme scrupuleusement attaché à son culte, la harangue d’un de leurs guides ; et dans quel endroit l’ont-ils placée ? dans un endroit où elle coupe et détruit le sens de l’auteur. « Mais les fourbes n’entendent pas toujours leurs intérêts, dit l’auteur qui m’a fourni l’entretien de Ménippe et de Marc. Pour vouloir trop, souvent ils n’obtiennent rien. Deux lignes glissées finement ailleurs les auraient mieux servis. C’est aux cruautés d’Hérode, si exactement décrites par l’historien juif, qui n’était pas son ami, qu’il fallait ajouter le massacre des enfants de Bethléem, dont il ne dit pas un mot. »

61. Tu feras là-dessus tes réflexions : cependant rentre encore avec moi dans l’allée des épines.

62. Parmi ceux qui s’y traînent aujourd’hui, il en est qui tiennent leurs bandeaux à deux mains, comme s’il résistait et qu’il tendît à s’échapper. Tu reconnaîtras les têtes bien faites à cette marque : car on a de tout temps observé que le bandeau s’ajustait d’autant mieux sur un front qu’il était étroit et mal fait. Mais qu’arrive-t-il de la résistance du bandeau ? de deux choses l’une : ou que les bras se fatiguent et qu’il s’échappe ; ou qu’on persiste à le retenir et qu’on parvient à la longue à vaincre son effort. Ceux dont les bras se lassent, se trouvent tout à coup dans le cas d’un aveugle-né à qui l’on ouvrirait les paupières. Tous les objets de la nature se présenteraient à lui sous une forme bien différente des idées qu’il en aurait reçues. Ces illuminés passent dans notre allée. Qu’ils ont de plaisir à se reposer sous nos marronniers et à respirer l’air doux qui y règne ! Avec quelle joie ne voient-ils pas de jour en jour cicatriser les cruelles blessures qu’ils se sont faites ! Qu’ils gémissent tendrement sur le sort des malheureux qu’ils ont laissés dans les épines ! Ils n’osent toutefois leur tendre la main. Ils craignent que, n’ayant pas la force de suivre, ils ne soient entraînés de nouveau, par leur propre poids ou par les efforts des guides, dans des broussailles plus épaisses. Il n’arrive guère à ces transfuges de nous abandonner. Ils vieillissent sous nos ombrages ; mais sur le point d’arriver au rendez-vous général, ils y trouvent un grand nombre de guides ; et comme ils sont quelquefois imbéciles, ceux-ci profitent de cet état, ou d’un instant de léthargie pour leur rajuster leur bandeau, et donner un coup de vergette à leur robe ; en quoi ils s’imaginent leur rendre un service important. Ceux d’entre nous qui jouissent de toute leur raison les laissent faire, parce qu’ils ont persuadé à tout le monde qu’il y a du déshonneur à paraître devant le prince sans un bandeau, et sans avoir été savonné et calandré. Cela s’appelle chez les gens du bon ton, finir décemment le voyage ; car notre siècle aime les bienséances.

63. J’ai passé de l’allée des épines dans celle des fleurs où j’ai peu séjourné, et de l’allée des fleurs, j’ai gagné l’ombre des marronniers, dont je ne me flatte pas de jouir jusqu’au dernier terme : il ne faut répondre de rien. Je pourrais bien finir la route à tâtons, comme un autre. Quoi qu’il en soit, je tiens maintenant pour certain que notre prince est souverainement bon, et qu’il regardera plus à ma robe qu’à mon bandeau. Il sait que nous sommes pour l’ordinaire plus faibles que méchants. D’ailleurs telle est la sagesse des lois qu’il nous a prescrites, que nous ne pouvons guère nous en écarter sans être punis. S’il est vrai, ainsi que je l’ai entendu démontrer dans l’allée des épines (car quoique ceux qui y commandent vivent assez mal, ils tiennent parfois de fort bons propos) ; s’il est vrai, dis-je, que le degré de notre vertu soit la mesure exacte de notre bonheur actuel, ce monarque pourrait nous anéantir tous, sans faire injustice à personne. Je t’avouerai toutefois que cet avis n’est pas le mien ; je m’anéantis à regret ; je veux continuer d’être, persuadé que je ne puis jamais qu’être bien. Je pense que notre prince, qui n’est pas moins sage que bon, ne fait rien dont il ne résulte quelque avantage : or, quel avantage peut-il tirer de la peine d’un mauvais soldat ? Sa satisfaction propre ? Je n’ai garde de le croire ; je lui ferais une injure grossière, en le supposant plus méchant que moi. Celle des bons ? Ce serait en eux un sentiment de vengeance incompatible avec leur vertu, et auquel notre prince, qui ne se règle point sur les caprices d’autrui, n’aurait aucun égard. On ne peut pas dire qu’il punira pour l’exemple ; car il ne restera personne que le supplice puisse intimider. Si nos souverains infligent des peines, c’est qu’ils espèrent effrayer ceux qui seraient tentés de ressembler aux coupables.

64. Mais avant que de sortir de l’allée des épines, il faut encore que tu saches que ceux qui la suivent sont tous sujets à une étrange vision. C’est de se croire obsédés par un enchanteur malin, aussi vieux que le monde, ennemi mortel du prince et de ses sujets, rôdant invisiblement autour d’eux, cherchant à les débaucher, et leur suggérant sans cesse à l’oreille de se défaire de leur bâton, de salir leur robe, de déchirer leur bandeau et de passer dans l’allée des fleurs ou sous nos marronniers. Lorsqu’ils se sentent trop pressés de suivre ses avis, ils ont recours à un geste symbolique, qu’ils font de la main droite et qui met l’enchanteur en fuite, surtout s’ils ont trempé le bout du doigt dans une certaine eau qu’il n’est donné qu’aux guides de préparer.

65. Je n’aurais jamais fait, si j’entrais dans le détail des propriétés de cette eau, et de la force et des effets du signe. L’histoire de l’enchanteur a fourni des milliers de volumes, qui tous concourent à démontrer que notre prince n’est qu’un sot en comparaison de lui, qu’il lui a joué cent tours plaisants, et qu’il est mille fois plus habile à lui enlever ses sujets que son rival à se les conserver. Mais de peur d’encourir le reproche qu’on a fait à Milton, et que ce maudit enchanteur ne devînt aussi le héros de mon ouvrage, comme on ne manquera pas d’assurer qu’il en est l’auteur ; je te dirai seulement qu’on le représente à peu près sous la forme hideuse qu’on a donnée à l’enchanteur Freston, chez le duc de Médoc, dans la continuation maussade de l’excellent ouvrage de Cervantes ; et qu’on tient dans le sentier des épines que ceux qui l’auront écouté sur la route lui seront abandonnés aux portes de la garnison, pour partager avec lui, dans tous les siècles à venir, et dans des gouffres de feu, le sort affreux auquel il est condamné. Si cela est, on n’aura jamais vu tant d’honnêtes gens rassemblés avec tant de fripons, et dans une si vilaine salle de compagnie.


L’ALLÉE DES MARRONNIERS


Dum duceo insanire omnes, vos ordine adite.
Horat., Sat. Lib. II, sat. iii.




1. L’allée des marronniers forme un séjour tranquille, et ressemble assez à l’ancienne Académie. J’ai dit qu’elle était parsemée de bosquets touffus et de retraites sombres où règnent le silence et la paix. Le peuple qui l’habite est naturellement grave et sérieux, sans être taciturne et sévère. Raisonneur de profession, il aime à converser et même à disputer, mais sans cette aigreur et cette opiniâtreté avec laquelle on glapit des rêveries dans leur voisinage. La diversité des opinions n’altère point ici le commerce de l’amitié, et ne ralentit point l’exercice des vertus. On attaque ses adversaires sans haine, et quoiqu’on les pousse sans ménagement, on en triomphe sans vanité. On y voit tracés sur le sable des cercles, des triangles et d’autres figures de mathématiques. On y fait des systèmes, peu de vers. C’est, je crois, dans l’allée des fleurs, entre le Champagne et le tokay, que l’Épître à Uranie [8] prit naissance.

2. La plupart des soldats qui tiennent cette route sont à pied. Ils la suivent en secret ; et ils feraient leur voyage assez paisiblement, s’ils n’étaient assaillis et troublés de temps en temps par les guides de l’allée des épines, qui les regardent et les traitent comme leurs plus dangereux ennemis. Je t’avertis qu’on y voit peu de monde, et qu’on y en verrait peut-être moins encore, si l’on n’y rencontrait que ceux qui doivent la suivre jusqu’au bout. Elle n’est pas aussi commode pour un équipage que l’allée des fleurs ; et elle n’est point faite pour ceux qui ne peuvent marcher sans bâton.

3. Une grande question à décider, ce serait de savoir si cette partie de l’armée fait un corps et peut former une société. Car ici point de temples, point d’autels, point de sacrifices, point de guides. On ne suit point d’étendard commun ; on ne connaît point de règlements généraux : la multitude est partagée en bandes plus ou moins nombreuses, toutes jalouses de l’indépendance. On vit comme dans ces gouvernements anciens, où chaque province avait des députés au conseil général avec des pouvoirs égaux. Tu résoudras ce problème, quand je t’aurai tracé les caractères de ces guerriers.

4. La première compagnie, dont l’origine remonte bien avant dans l’antiquité, est composée de gens qui vous disent nettement, qu’il n’y a ni allée, ni arbres, ni voyageurs ; que tout ce qu’on voit pourrait bien être quelque chose, et pourrait bien aussi n’être rien. Ils ont, dit-on, un merveilleux avantage au combat ; c’est que s’étant débarrassés du soin de se couvrir, ils ne sont occupés que de celui de frapper. Ils n’ont ni casque, ni bouclier, ni cuirasse ; mais seulement une épée courte, à deux tranchants, qu’ils manient avec une extrême dextérité. Ils attaquent tout le monde, même leurs propres camarades ; et quand ils vous ont fait de larges et profondes blessures, ou qu’eux-mêmes en sont couverts, ils soutiennent avec un sang-froid prodigieux que tout n’était qu’un jeu, qu’ils n’ont eu garde de vous porter des coups, puisqu’ils n’ont point d’épée, et que vous-même n’avez point de corps ; qu’après tout ils pourraient bien se tromper ; mais que le plus sûr pour eux et pour vous, c’est d’examiner si réellement ils sont armés, et si cette querelle, dont vous vous plaignez, n’est point une marque de leur amitié. On raconte de leur premier capitaine qu’en se promenant dans l’allée, il marchait en tout sens, quelquefois la tête en bas, souvent à reculons ; qu’il allait se heurter rudement contre les passants et les arbres, tombait dans des trous, se donnait des entorses, et répondait à ceux qui s’offraient de le guider, qu’il n’avait pas bougé de sa place, et qu’il se portait très-bien. Dans les conversations, il soutenait indifféremment le pour et le contre, établissait une opinion, la détruisait, vous caressait d’une main, vous souffletait de l’autre, et finissait toutes ses niches par, vous aurais-je frappé ? Cette troupe n’avait point eu d’étendard, lorsqu’il y a environ deux cents ans un de ses champions en imagina un. C’est une balance en broderie d’or, d’argent, de laine et de soie, avec ces mots pour devise : Que sais-je ? Ses fantaisies, écrites à bâtons rompus, n’ont pas laissé de faire des prosélytes. Ces soldats sont bons pour les embuscades et les stratagèmes.

5. Une autre cohorte, non moins ancienne, quoique moins nombreuse, s’est formée des mutins de la précédente. Ils avouent qu’ils existent, qu’il y a une allée et des arbres ; mais ils prétendent que les idées de régiment et de garnison sont ridicules, et même que le prince n’est qu’une chimère ; que le bandeau est la livrée des sots, et que la crainte du châtiment actuel est la seule bonne raison qu’on ait de conserver sa robe sans tache. Ils s’avancent intrépidement vers le bout de l’allée, où ils s’attendent que le sable fondra sous leurs pieds, et qu’ils seront engloutis, ne tenant plus à rien, ni rien à eux.

6. Ceux qui suivent pensent tout différemment. Persuadés de l’existence de la garnison, ils croient que la sagesse infinie du prince ne les a point laissés sans lumières, que la raison est un présent qu’ils tiennent de lui, et qui suffit pour régler leur marche ; qu’il faut respecter le souverain, et qu’on en sera bien ou mal reçu, selon qu’on aura bien ou mal servi sur la route ; qu’au reste sa sévérité ne sera point excessive, ni ses châtiments sans bornes ; et qu’une fois arrivé au rendez-vous, on n’en sortira plus. Ils se soumettent aux lois de la société, connaissent et cultivent les vertus, détestent le crime, et regardent les passions bien économisées comme nécessaires au bonheur. Malgré la douceur de leur caractère, on les abhorre dans l’allée des épines. Et pourquoi, diras-tu ? C’est qu’ils n’ont point de bandeau ; qu’ils soutiennent que deux bons yeux suffisent pour se bien conduire, et qu’ils demandent à être convaincus par de solides raisons que le code militaire est vraiment l’ouvrage du prince, parce qu’ils y remarquent des traits incompatibles avec les idées qu’on a de sa sagesse et de sa bonté. « Notre souverain, disent-ils, est trop juste pour désapprouver notre curiosité : que cherchons-nous, si ce n’est à connaître ses volontés ? On nous présente une lettre de sa part, et nous avons sous nos yeux un ouvrage de sa façon. Nous comparons l’une avec l’autre, et nous ne pouvons concevoir qu’un si grand ouvrier soit un si mauvais écrivain. Cette contradiction n’est-elle donc pas assez forte pour qu’on nous pardonne d’en être frappés ? »

7. Une quatrième bande te dira que l’allée est pratiquée sur le dos de notre monarque, imagination plus absurde que l’Atlas des anciens poëtes. Celui-ci soutenait le ciel sur ses épaules, et la fiction embellissait une erreur. Ici on se joue de la raison et de quelques expressions équivoques pour insinuer que le prince fait partie du monde visible, que l’univers et lui ne sont qu’un, et que nous sommes nous-mêmes des parties de son vaste corps. Le chef de ces visionnaires fut une espèce de partisan qui fit de fréquentes incursions et jeta souvent l’alarme dans l’allée des épines.

8. Tout à côté de ceux-ci marchent sans règle et sans ordre des champions encore plus singuliers : ce sont gens dont chacun soutient qu’il est seul au monde. Ils admettent l’existence d’un seul être ; mais cet être pensant, c’est eux-mêmes : comme tout ce qui se passe en nous n’est qu’impression, ils nient qu’il y ait autre chose qu’eux et ces impressions ; ainsi ils sont tout à la fois l’amant et la maîtresse, le père et l’enfant, le lit de fleurs et celui qui le foule. J’en rencontrai ces jours derniers un qui m’assura qu’il était Virgile. « Que vous êtes heureux, lui répondis-je, de vous être immortalisé par la divine Énéide ! — Qui ? moi ! dit-il ; je ne suis pas en cela plus heureux que vous. — Quelle idée ! repris-je ; si vous êtes vraiment le poëte latin (et autant vaut-il que ce soit vous qu’un autre), vous conviendrez que vous êtes infiniment estimable d’avoir imaginé tant de grandes choses. Quel feu ! quelle harmonie ! quel style ! quelles descriptions ! quel ordre ! — Que parlez-vous d’ordre ? interrompit-il ; il n’y en a pas l’ombre dans l’ouvrage en question ; c’est un tissu d’idées qui ne portent sur rien, et si j’avais à m’applaudir des onze ans que j’ai employés à coudre ensemble dix mille vers, ce serait de m’être fait en passant à moi-même quelques compliments assez bons sur mon habileté à assujettir mes concitoyens par des proscriptions, et à m’honorer des noms de père et de défenseur de la patrie, après en avoir été le tyran. » À tout ce galimatias j’ouvrais de grands yeux, et cherchais à concilier des idées si disparates. Mon Virgile remarqua que son discours m’embarrassait. « Vous avez peine à m’entendre, continua-t-il ; eh bien, j’étais en même temps Virgile et Auguste, Auguste et Cinna. Mais ce n’est pas tout ; je suis aujourd’hui qui je veux être, et je vais vous démontrer que peut-être je suis vous-même, et que vous n’êtes rien ; soit que je m’élève jusque dans les nues, soit que je descende dans les abîmes, je ne sors point de moi-même, et ce n’est jamais que ma propre pensée que j’aperçois, » me disait-il avec emphase, lorsqu’il fut interrompu par une troupe bruyante qui seule cause tout le tumulte qui se fait dans notre allée.

9. C’étaient de jeunes fous qui, après avoir marché assez longtemps dans celle des fleurs, étaient venus toujours en tournoyant dans la nôtre ; ils étaient tout étourdis, et on les eût pris pour des gens ivres, tant ils en avaient la contenance et les propos. Ils criaient qu’il n’y avait ni prince, ni garnison, et qu’au bout de l’allée ils seraient tous joyeusement anéantis ; mais de toutes ces imaginations, pas une bonne preuve, pas un raisonnement suivi. Semblables à ceux qui vont la nuit en chantant dans les rues, pour faire croire aux autres et se persuader peut-être à eux-mêmes qu’ils n’ont point de peur, ils se contentaient de faire grand bruit. S’ils revenaient de ce fracas pendant quelques instants, c’était pour écouter les discours des autres, en attraper des lambeaux, et les répéter comme leurs, en y ajoutant quelques mauvais contes.

10. Ces fanfarons sont détestés par nos sages, et le méritent : ils n’ont aucune marche arrêtée ; ils passent et repassent d’une allée dans une autre. Ils se font porter dans celle des épines, lorsque la goutte les prend : à peine est-elle passée, qu’ils se précipitent dans celle des fleurs, d’où la tocane nous les ramène : mais ce n’est pas pour longtemps. Bientôt ils iront abjurer aux pieds des guides tout ce qu’ils avançaient parmi nous, prêts néanmoins à s’échapper de leurs mains, si l’âcreté des remèdes leur porte à la tête de nouvelles vapeurs. Bonne ou mauvaise santé fait toute leur philosophie.

11. Pendant que j’examinais ces faux braves, mon visionnaire avait disparu, et je m’amusai à en considérer d’autres qui se rient de tous les voyageurs, n’étant eux-mêmes d’aucun sentiment, et ne pensant pas qu’on en puisse prendre de raisonnable. Ils ne savent d’où ils viennent, pourquoi ils sont venus, où ils vont, et se soucient fort peu de le savoir ; leur cri de guerre est : Tout est vanité.

12. Parmi ces troupes, il y en a qui vont de temps en temps en détachement faire la petite guerre, et ramener, s’ils peuvent, des transfuges ou des prisonniers : l’allée des épines est le lieu de leurs incursions ; ils s’y glissent furtivement à la faveur d’un défilé, d’un bois, d’un brouillard, ou de quelque autre stratagème propre à favoriser le secret de leur marche, tombent sur les aveugles qu’ils rencontrent, écartent leurs guides, sèment des manifestes contre le prince ou des satires contre le vice-roi, enlèvent des bâtons, arrachent des bandeaux et se retirent. Tu rirais de voir ceux d’entre les aveugles qui restent sans bâton : ne sachant plus où mettre le pied, ni quelle route tenir, ils marchent à tâtons, errent, crient, se désespèrent, demandent sans cesse la route, et s’en éloignent à chaque pas : l’incertitude de leur marche les détourne à tout moment du grand chemin où l’habitude les ramène.

13. Lorsque les auteurs de ce désordre sont attrapés, le conseil de guerre les traite comme des brigands sans aveu et sans commission d’aucune puissance étrangère. Conduite bien différente de la nôtre. Sous nos marronniers, on écoute tranquillement les chefs de l’allée des épines ; on attend leurs coups, on y riposte, on les atterre, on les confond, on les éclaire, si l’on peut ; ou du moins on plaint leur aveuglement. La douceur et la paix règlent nos procédés ; les leurs sont dictés par la fureur. Nous employons des raisons ; ils accumulent des fagots. Ils ne prêchent que l’amour et ne respirent que le sang. Leurs discours sont humains ; mais leur cœur est cruel. C’est sans doute pour autoriser leurs passions, qu’ils ont peint notre souverain comme un tyran impitoyable.

14. Je fus témoin, il y a quelque temps, d’une conversation entre un habitant de l’allée des épines et un de nos camarades. Le premier, en marchant toujours les yeux bandés, s’était approché d’un cabinet de verdure dans lequel l’autre rêvait. Ils n’étaient plus séparés que par une haie vive, assez épaisse pour les empêcher de se joindre, mais non de s’entendre. Notre camarade, à la suite de plusieurs raisonnements, s’écriait tout haut, comme il arrive à ceux qui se croient seuls : « Non, il n’y a point de prince ; rien ne démontre évidemment son existence. » L’aveugle à qui ce discours ne parvint que confusément, le prenant pour un de ses semblables, lui demanda d’une voix haletante : « Frère, ne m’égaré-je point ? suis-je bien dans le chemin, et pensez-vous que nous ayons encore une longue traite à faire ?

15. — Hélas ! reprit l’autre, malheureux insensé, tu te déchires et t’ensanglantes en vain : pauvre dupe des rêveries de tes conducteurs, tu as beau marcher, tu n’arriveras jamais au séjour qu’ils te promettent, et si tu n’étais point embéguiné de ce haillon, tu verrais comme nous que rien n’est plus mal imaginé que ce tissu d’opinions bizarres dont ils te bercent. Car enfin, dis-moi : pourquoi crois-tu à l’existence du prince ? ta croyance est-elle le fruit de tes méditations et de tes lumières, ou l’effet des préjugés et des harangues de tes chefs ? Tu conviens avec eux que tu ne vois goutte, et tu décides hardiment de tout. Commence au moins par examiner, par peser les raisons, pour asseoir un jugement plus sensé. Que j’aurais de plaisir de te tirer de ce labyrinthe où tu t’égares ! Approche, que je te débarrasse de ce bandeau. — De par le prince, je n’en ferai rien, répondit l’aveugle en reculant trois pas en arrière et se mettant en garde. Que dirait-il, et que deviendrais-je, si j’arrivais sans bandeau et les yeux tout ouverts ? Mais si tu veux nous converserons. Tu me détromperas peut-être ; de mon côté, je ne désespère pas de te ramener. Si j’y réussis, nous marcherons de compagnie ; et comme nous aurons partagé les dangers de la route, nous partagerons aussi les plaisirs du rendez-vous. Commence ; je t’écoute.

16. — Eh bien, répliqua l’habitant de l’allée des marronniers, il y a trente ans que tu la parcours avec mille angoisses cette route maudite ; es-tu plus avancé que le premier jour ? Vois-tu maintenant plus clairement que tu ne faisais, l’entrée, quelque appartement, un pavillon du palais qu’habite ton souverain ? aperçois-tu quelque marche de son trône ? Toujours également éloigné de lui, tu n’en approcheras jamais. Conviens donc que tu t’es engagé dans cette route sans fondement solide, sans autre impulsion que l’exemple aussi peu fondé de tes ancêtres, de tes amis, de tes semblables, dont aucun ne t’a rapporté des nouvelles de ce beau pays, que tu comptes un jour habiter. N’estimerais-tu pas digne des Petites-Maisons un négociant qui quitterait sa demeure, et irait, à travers mille périls, des mers inconnues et orageuses, des déserts arides, sur la foi de quelque imposteur ou de quelque ignorant, chercher à tâtons un trésor, dans une contrée qu’il ne connaîtrait que sur les conjectures d’un autre voyageur aussi fourbe ou aussi mal instruit que lui ? Ce négociant, c’est toi-même. Tu suis, à travers des ronces qui te déchirent, une route inconnue. Tu n’as presque aucune idée de ce que tu cherches ; et au lieu de t’éclairer dans ta route, tu t’es fait une loi de marcher en aveugle, et les yeux couverts d’un bandeau. Mais, dis-moi, si ton prince est raisonnable, sage et bon, quel gré peut-il te savoir des ténèbres profondes où tu vis ? Si ce prince se présentait jamais à toi, comment le reconnaîtrais-tu dans l’obscurité que tu te fais ? Qui t’empêchera de le confondre avec quelque usurpateur ? Quel sentiment veux-tu qu’excite en lui ton maintien délabré ? le mépris ou la pitié ? Mais s’il n’existe pas, à quoi bon toutes les égratignures auxquelles tu t’exposes ? Si l’on était capable de sentiment après le trépas, tu serais éternellement travaillé du remords de t’être occupé de ta propre destruction dans le court espace qui t’était accordé pour jouir de ton être, et d’avoir imaginé ton souverain assez cruel pour se repaître de sang, de cris et d’horreurs.

17. — Horreurs ! répondit vivement l’aveugle ; elles ne sont que dans ta bouche, pervers. Comment oses-tu mettre en doute et même nier l’existence du prince ? tout ce qui se passe au dedans et au dehors de toi ne t’en convainc-t-il pas ? Le monde l’annonce à tes yeux, la raison à ton esprit, et le crime à ton cœur. Je cherche, il est vrai, un trésor que je n’ai jamais vu ; mais où vas-tu, toi ? à l’anéantissement ; belle fin ! Tu n’as nul motif d’espérance ; ton partage est l’effroi, et c’est l’effroi qui te conduit au désespoir. Qu’importe que je me sois égratigné, une cinquantaine d’années, pendant que tu prenais tes aises, si, quand tu paraîtras devant le prince, sans bandeau, sans robe et sans bâton, tu es condamné à des tourments infiniment plus rigoureux et plus insupportables que les incommodités passagères auxquelles je me serai soumis ? Je risque peu, pour gagner beaucoup ; et tu ne veux rien hasarder, au risque de tout perdre.

18. — Tout doux, l’ami, reprit le marronnier ; vous supposez ce qui est en question, l’existence du prince et de sa cour, la nécessité d’un certain uniforme, et l’importance de conserver son bandeau et d’avoir une robe sans tache. Mais souffrez que je vous nie toutes ces choses ; si elles sont fausses, les conséquences que vous en tirez tomberont d’elles-mêmes. Si la matière est éternelle, si le mouvement l’a disposée et lui a primitivement imprimé toutes les formes que nous voyons qu’il lui conserve, qu’ai-je besoin de votre prince ?

Il n’y a point de rendez-vous, si ce que vous appelez âme n’est qu’un effet de l’organisation. Or, tant que l’économie des organes dure, nous pensons ; nous déraisonnons quand elle s’altère. Lorsqu’elle s’anéantit, que devient l’âme ? D’ailleurs, qui vous a dit que, dégagée du corps, elle pouvait penser, imaginer, sentir ? Mais passons à vos règlements : fondés sur des conventions arbitraires, c’est l’ouvrage de vos premiers guides et non celui de la raison, qui, étant commune à tous les hommes, leur eût en tout temps et partout indiqué la même route, prescrit les mêmes devoirs et interdit les mêmes actions. Car pourquoi les aurait-elle traités plus favorablement pour la connaissance de certaines vérités spéculatives que pour celle des vérités morales ? Or, tous conviennent, sans exception, de la certitude des premières : quant aux autres, du bord d’une rivière à l’autre, de ce côté d’une montagne à l’opposé, de cette borne à celle-ci, du travers d’une ligne mathématique, on passe du blanc au noir. Commencez donc par dissiper ces nuages, si vous voulez que je voie clair.

19. — Volontiers, répartit l’aveugle ; mais je veux recourir de temps en temps à l’autorité de notre code. Le connaissez-vous ? C’est un ouvrage divin. Il n’avance rien qui ne soit appuyé sur des faits supérieurs aux forces de la nature, et par conséquent sur des preuves incomparablement plus convaincantes que celles que pourrait fournir la raison.

20. — Eh ! laissez là votre code, dit le philosophe. Battons-nous à armes égales. Je me présente sans armure et de bonne grâce, et vous vous couvrez d’un harnois plus propre à embarrasser et à écraser son homme qu’à le défendre. J’aurais honte de prendre sur vous cet avantage. Y pensez-vous ? et où avez-vous pris que votre code est divin ? Le croit-on sérieusement, même dans votre allée ? Et un de vos conducteurs, sous prétexte d’attaquer Horace et Virgile… Vous m’entendez ; je n’en dis pas davantage. Je méprise trop vos guides, pour me prévaloir de leur autorité contre vous. Mais quel fonds pouvez-vous faire sur les récits merveilleux dont cet ouvrage est rempli ? Quoi ! vous croirez et vous voudrez assujettir les autres à croire des faits inouïs sur la foi d’écrivains morts il y a plus de deux mille ans, tandis que vos contemporains vous en imposent tous les jours sur des événements qui se passent à vos côtés, et que vous êtes à portée de vérifier ! Vous-même, dans le récit réitéré d’une action qui vous est connue, à laquelle vous avez pris intérêt, ajoutez, retranchez, variez sans cesse ; de sorte qu’on en appelle de vos discours à vos discours et qu’on peut à peine décider sur vos jugements contradictoires ; et vous vous vantez de lire exactement dans l’obscurité des siècles passés et de concilier sans embarras les rapports incertains de vos premiers guides ! En vérité, c’est pousser le respect pour eux plus loin que vous ne l’exigeriez pour vous, et vous ne consultez guère votre amour-propre.

21. — Ah ! quel monstre as-tu nommé là ? reprit l’aveugle : c’est le principal auteur des taches que tu vois à nos robes ; c’est en toi-même le germe de cette présomption qui t’empêche de refréner ta raison. Ah ! si tu savais le dompter comme nous ! Vois-tu cette haire et ce cilice ? Te prendrait-il envie d’en essayer ? Cette discipline est d’un grand serviteur du prince : que je t’en applique quelques coups pour le bien de ton âme. Si tu connaissais la douceur de ces macérations ! quel bien elles font au soldat ! Comme par la vie purgative elles conduisent à l’illuminative, et de là à l’unitive. Insensé que je suis ! Je te parle la langue des héros ; mais pour me punir de l’avoir profanée et t’obtenir le don d’intelligence… »

22. À l’instant, les cordons d’entrer en jeu et le sang de ruisseler. « Misérable ! lui cria son adversaire, quel délire te transporte ? Si j’étais moins compatissant, je rirais du personnage que tu fais. Je ne verrais en toi qu’un quinze-vingt qui se déchirerait les épaules pour rendre la vue à un élève de Gendron [9], ou Sancho qui se fustige pour désenchanter Dulcinée. Mais tu es homme, et je le suis aussi. Arrête, ami ; ton amour-propre, que tu crois dompté par cette barbare exécution, y trouve son compte et se replie sous ta discipline. Suspends l’action de ton bras, et m’écoute. Honorerais-tu beaucoup le vice-roi en défigurant ses portraits ? Et si tu t’en avisais, les satellites du conseil de guerre ne t’empoigneraient-ils pas sur-le-champ, et ne serais-tu pas jeté dans un cachot pour le reste de tes jours ? À l’application : tu vois que je raisonne dans tes principes. Les signes extérieurs de la vénération qu’on a pour les princes, n’ont d’autre fondement que leur orgueil, qu’il fallait flatter, et peut-être la misère réelle de leur condition, qu’il fallait leur dérober. Mais le tien est souverainement heureux. S’il se suffit à lui-même, comme tu dis, à quoi bon tes vœux, tes prières et tes contorsions ? Ou il connaît d’avance ce que tu désires, ou il l’ignore absolument ; et s’il le connaît, il est déterminé à te l’accorder, ou à te le refuser. Tes importunités n’arracheront point de lui ses dons, et tes cris ne les hâteront pas.

23. — Ah ! je commence à deviner maintenant qui tu es, repartit l’aveugle. Ton système tend à ruiner un million d’édifices superbes, à forcer les portes de nos volières, à convertir nos guides en laboureurs ou en soldats, et à appauvrir Rome, Ancône et Compostelle : d’où je conclus qu’il est destructif de toute société.

24. — Tu conclus mal, répliqua notre ami ; il n’est destructif que des abus. On a vu de grandes sociétés subsister sans cet attirail, et il en est encore à présent qui sont assez heureuses pour en ignorer jusqu’aux noms. À mettre en parallèle tous ces gens-ci avec ceux qui se vantent de connaître ton prince, et à bien examiner la fausseté ou la contradiction des idées que s’en forment ces derniers, tu en inférerais bien plus sûrement qu’il n’existe pas. Car, prends garde, aurais-tu jamais connu ton père, s’il s’était toujours tenu à Cusco, tandis que tu séjournais à Madrid, et s’il ne t’avait donné que des indices équivoques de son existence ?

25. — Mais, reprit l’aveugle, qu’en aurais-je pensé, s’il m’eût laissé en maniement quelque portion de son héritage ? Or tu conviendras avec moi que je tiens du grand Esprit la faculté de penser, de raisonner. Je pense, donc je suis. Je ne me suis pas donné l’être. Il me vient donc d’un autre, et cet autre c’est le prince.

26. — On voit bien à ce trait, dit en riant le marronnier, que ton père t’a déshérité. Mais cette raison que tu vantes tant, quel usage en fais-tu ? C’est entre tes mains un instrument inutile. Toujours en tutelle sous tes guides, elle n’est bonne qu’à te désespérer. Elle te montre dans leurs discours que tu prends pour des oracles un souverain fantasque, dont tu te flattes vainement de captiver les bonnes grâces par ta persévérance à vaincre ces épines et à franchir ces rochers et ces fondrières. Car que sais-tu s’il n’a point résolu qu’au bout du sentier la patience t’échappera, que tu lèveras par curiosité un coin du bandeau, et que tu saliras tant soit peu ta robe ? S’il l’a résolu, tu succomberas et te voilà perdu.

27. — Non, dit l’autre, les magnifiques récompenses qui m’attendent me soutiendront. — Mais en quoi consistent ces magnifiques récompenses ? — En quoi ? à voir le prince ; à le voir encore ; à le voir sans cesse et à être toujours aussi émerveillé que si on le voyait pour la première fois. — Et comment cela ? — Comment ? au moyen d’une lanterne sourde qu’on nous enchâssera sur la glande pinéale, ou sur le corps calleux, je ne sais trop lequel, et qui nous découvrira tout si clairement que…

28. — À la bonne heure, dit notre camarade ; mais jusqu’à présent, il me paraît que ta lanterne est terriblement enfumée : tout ce qui résulte de tes propos, c’est que tu ne sers ton maître que par crainte, et que ton attachement n’est fondé que sur l’intérêt, passion basse qui ne convient qu’à des esclaves. Voilà donc cet amour-propre, contre lequel tu déclamais tantôt si vivement, devenu le seul mobile de tes démarches ; et tu veux à présent que ton prince le couronne. Va, tu gagnerais tout autant à passer dans notre parti : exempt de crainte et libre de tout intérêt, tu vivrais au moins tranquillement, et si tu risquais quelque chose, ce serait tout au plus de cesser d’être, au bout de ta carrière.

29. — Suppôt de Satan, répliqua l’aveugle ; vade retro. Je vois bien que les meilleures raisons glissent sur toi. Attends, je vais recourir à des armes plus efficaces. »

30. Il se mit aussitôt à crier à l’impie, au déserteur, et je vis accourir de toutes parts des guides furieux, un fagot sous le bras et la torche à la main. Notre partisan s’enfonça à bas bruit dans l’allée, qu’il regagna par des sentiers détournés, tandis que l’aveugle, ayant repris son bâton, et poursuivant son chemin, racontait son aventure à ses camarades, qui s’empressaient à le féliciter. Après maint éloge, il fut décidé qu’on imprimerait ses raisons sous le titre de Théorie physique et morale de l’existence et des propriétés de la lumière, par un aveugle espagnol, traduite et ornée de commentaires et de scolies par le marguillier des Quinze-Vingts. On invite à le lire tous ceux qui depuis quarante ans et plus s’imaginent voir clair, sans savoir pourquoi. Les personnes qui ne pourront se le procurer, ne seront pas fâchées d’apprendre qu’il ne contient rien de plus que la conversation précédente, enflée seulement et remaniée, afin de fournir au libraire le nombre de feuilles suffisant pour un volume d’une juste grosseur.

31. Le bruit qu’avait excité cette scène s’étant fait entendre jusqu’aux derniers confins de notre allée, on jugea à propos de s’éclaircir du fait et de convoquer une assemblée générale où l’on discuterait la validité des raisons de l’aveugle et d’Athéos (c’était le nom de notre ami). On somma quiconque aurait connaissance de la dispute de faire le personnage de celui-là, sans affaiblir ou donner un tour ridicule à ses raisonnements. On m’avait aperçu dans le voisinage du champ de bataille, et quelque répugnance que j’eusse à exposer les défenses d’une cause mal soutenue, je crus en devoir le rapport à l’intérêt de la vérité. Notre champion répéta ce qu’il avait objecté, je rendis avec la dernière fidélité les répliques de l’aveugle ; et les sentiments se trouvèrent partagés, comme il est ordinaire parmi nous. Les uns disaient que de part et d’autre on n’avait employé que de faibles raisons ; les autres que ce commencement de dispute pourrait produire des éclaircissements avantageux à la cause commune. Les amis d’Athéos triomphaient et ne se promettaient rien moins que de subjuguer de proche en proche les autres compagnies. Mes camarades et moi soutenions qu’ils chantaient victoire avant l’action, et que, pour avoir pulvérisé de mauvaises raisons, ils ne devaient pas se flatter d’écraser quiconque en aurait de solides à leur opposer. Dans ce conflit d’opinions, un de nous proposa de former un détachement de deux hommes par compagnie, de l’envoyer en avant dans l’allée, et de statuer, sur des découvertes ultérieures, quelle serait désormais la colonelle, et quels étendards il faudrait suivre. L’avis parut sage et fut suivi. On choisit dans la première bande Zénoclès et Damis [10] ; dans la seconde Athéos, ou le héros de l’aventure contre l’aveugle, avec Xanthus [11] ; Philoxène et moi fûmes députés de notre bande [12] ; la quatrième envoya Oribaze et Alcméon [13] ; et la cinquième fit choix de Diphile et de Nérestor [14] ; on se disposait à l’élection dans la sixième [15] ; et tous ses membres se mettaient également sur les rangs, lorsque nous protestâmes tous qu’on n’admettrait point parmi les piquets de l’armée des gens décriés par leurs mœurs, leur inconstance, leur ignorance et d’une fidélité suspecte… Ils obéirent en murmurant. Nous prîmes pour mot du guet la vérité, et nous partîmes. Le corps d’armée campa pour nous laisser l’avance nécessaire, et régler sa marche sur nos mouvements.

32. Elle commença par une de ces belles nuits qu’un auteur de roman ne laisserait pas échapper sans en tirer le tribut d’une ample description. Je ne suis qu’un historien, et je te dirai simplement que la lune était au zénith, le ciel sans nuage et les étoiles très-radieuses. Le hasard m’avait placé près d’Athéos, et nous marchâmes d’abord en silence, mais le moyen de voyager longtemps sans rien dire. Je pris donc la parole, et m’adressant à mon voisin : « Voyez-vous, lui dis-je, l’éclat de ces astres ; la course toujours régulière des uns, la constante immobilité des autres, les secours respectifs qu’ils s’entredonnent, l’utilité dont ils sont à notre globe ? Sans ces flambeaux où en serions-nous ? quelle main bienfaisante les a tous allumés et daigne entretenir leur lumière ? nous en jouissons ; serions-nous donc assez ingrats pour en attribuer la production au hasard ? leur existence et leur ordre admirable ne nous mèneront-ils pas à la découverte de leur auteur ?

33. — Tout cela ne mène à rien, mon cher, me répliqua-t-il. Vous regardez cette illumination avec je ne sais quels yeux d’enthousiaste. Votre imagination, montée sur ce ton, en compose une belle décoration dont elle fait ensuite les honneurs à je ne sais quel être qui n’y a jamais pensé. C’est la présomption du provincial nouvellement débarqué, qui croit que c’est pour lui que Servandoni a dessiné les jardins d’Armide, ou construit le palais du Soleil [16]. Nous avons devant nous une machine inconnue sur laquelle on a fait des observations qui prouvent la régularité de ses mouvements, selon les uns, et son désordre au sentiment des autres. Des ignorants qui n’en ont examiné qu’une roue, dont ils connaissent à peine quelques dents, forment des conjectures sur leur engrainure dans cent mille autres roues dont ils ignorent le jeu et les ressorts, et pour finir comme les artisans, ils mettent sur l’ouvrage le nom de son auteur. — Mais, répondis-je, suivons la comparaison : une pendule à équation, une montre à répétition ne décèlent-elles pas l’intelligence de l’horloger qui les a construites, et oseriez-vous assurer qu’elles sont des effets du hasard ?

34. — Prenez garde, reprit-il, les choses ne sont pas égales. Vous comparez un ouvrage fini, dont l’origine et l’ouvrier sont connus, à un composé infini, dont les commencements, l’état présent et la fin sont ignorés, et sur l’auteur duquel vous n’avez que des conjectures.

35. — Eh qu’importe ? répliquai-je, quand il a commencé, ni par qui il a été construit ? Ne vois-je pas quel il est ? et sa structure n’annonce-t-elle pas un auteur ?

36. — Non, reprit Athéos, vous ne voyez point quel il est. Qui vous a dit que cet ordre que vous admirez ici ne se dément nulle part ? Vous est-il permis de conclure d’un point de l’espace à l’espace infini ? On remplit un vaste terrain de terres et de décombres jetés au hasard, mais entre lesquels le ver et la fourmi trouvent des habitations fort commodes. Que penseriez-vous de ces insectes, si, raisonnant à votre mode, ils s’extasiaient sur l’intelligence du jardinier qui a disposé tous ces matériaux pour eux ?

37. — Vous n’y entendez rien, messieurs, dit alors, en nous interrompant, Alcméon : mon confrère Oribaze vous démontrera que le grand orbe lumineux, qui ne tardera pas à paraître, est l’œil de notre prince ; que ces autres points radieux sont ou des diamants de sa couronne, ou des boutons de son habit, qui ce soir est d’un bleu opaque. Vous vous amusez à disputer sur son ajustement ; demain peut-être il en changera : peut-être son grand œil sera chargé d’humeurs, et sa robe, aujourd’hui si brillante, sera sale et malpropre : à quoi le reconnaîtrez-vous alors ? Ah ! plutôt, cherchez-le dans vous-mêmes. Vous faites partie de son être ; il est en vous, vous êtes en lui. Sa substance est unique, immense, universelle ; elle seule est : le reste n’en est que des modes.

38. — À ce compte, dit Philoxène, votre prince est un étrange composé ; il pleure et rit, dort et veille, marche et se repose, est heureux et malheureux, triste et gai, impassible et souffrant ; il éprouve à la fois les affections et les états les plus contradictoires. Il est, dans un même sujet, tantôt honnête homme et tantôt fripon, sage et fou, tempérant et débauché, doux et cruel, et allie tous les vices avec toutes les vertus ; j’ai peine à comprendre comment vous sauvez toutes ces contradictions. » Damis et Nérestor se joignirent à Philoxène contre Alcméon, et prenant la parole tour à tour, ils apportèrent raisons sur raisons, premièrement pour douter du sentiment d’Alcméon, puis ils attaquèrent Philoxène, retombèrent enfin sur la conversation que j’avais liée avec Athéos, et finirent en nous répondant d’un air pensif par un : Vedremo.

39. Cependant la nuit faisait place au jour, et le soleil commençant à paraître, nous découvrîmes une rivière assez large qui semblait nous couper chemin par les différents replis qu’elle formait. Ses eaux étaient claires, mais profondes et rapides, et nul de nous n’osa d’abord en tenter le passage. On députa Philoxène et Diphile pour reconnaître si leur lit ne s’aplatirait pas davantage dans quelque endroit, et s’il n’y aurait point de gué. Le reste de la troupe s’assit près du rivage, sur une pelouse ombragée de saules et de peupliers. Nous avions en perspective une chaîne de montagnes escarpées et couvertes de sapins. « Ne rendez-vous pas intérieurement grâce à votre prince, me dit ironiquement Athéos, d’avoir créé pour votre bien-être deux choses qui font maintenant enrager tant d’honnêtes gens, un fleuve qu’on n’oserait traverser sans s’exposer à se noyer, et au-delà des rochers que nous ne franchirons jamais sans périr de lassitude ou de faim ? Un homme sensé qui planterait des jardins pour son plaisir et celui de ses amis, n’aurait garde de leur faire des promenades si dangereuses. L’univers est, dites-vous, l’ouvrage de votre monarque ; vous conviendrez du moins que ces deux morceaux ne font pas honneur à son goût. À quoi bon cette affluence d’eau ? Quelques ruisseaux auraient suffi pour entretenir dans ces prairies la fraîcheur et la fertilité ; et ces monceaux énormes de pierres brutes, vous les trouverez sans doute préférables à une belle plaine ? Encore une fois, tout ceci doit la naissance moins aux conseils de la raison qu’aux boutades de la folie.

40. — Mais que penseriez-vous, lui répondis-je, d’un politique de campagne qui, n’étant jamais entré au conseil de son prince, et n’en pénétrant point les desseins, déclamerait contre les impôts, la marche ou l’inaction des armées, et la destination des flottes, et attribuerait au hasard, tantôt le gain d’une bataille, tantôt le succès d’une négociation, ou celui d’une expédition maritime ? Vous rougiriez sans doute de son erreur ; et c’est la vôtre. Vous condamnez la position de ce fleuve et de ces montagnes, parce qu’elles vous gênent actuellement ; mais êtes-vous seul dans l’univers ? Avez-vous pesé tous les rapports de ces deux objets avec le bien du système général ? Savez-vous si cet amas d’eau n’est point nécessaire pour fertiliser d’autres climats qu’il arrosera dans son cours ; s’il n’est pas le lien du commerce de plusieurs grandes villes situées sur ses bords ? À quoi serviraient ici vos ruisseaux, qu’un coup de soleil tarirait ? Ces rochers qui vous blessent les yeux sont couverts de plantes et d’arbres d’une utilité reconnue. On tire de leurs entrailles des minéraux et des métaux. Sur leur cime, sont d’immenses réservoirs que les pluies, les brouillards, les neiges et les rosées remplissent, et d’où les eaux se distribuent avec économie et vont former au loin de ruisseaux, des fontaines, des rivières et des fleuves. Voilà, mon cher, ajoutai-je, les desseins du prince. La raison vous a mis à la porte de son conseil ; et vous en avez assez entendu pour être convaincu qu’une main immortelle a creusé les réservoirs et pratiqué les canaux. »

41. Zénoclès, qui voyait que la dispute commençait à s’échauffer, nous fit signe de la main, comme pour nous demander une suspension d’armes. « Il me semble, dit-il, que vous allez bien vite tous deux. Voilà, selon vous, un fleuve et des rochers, n’est-ce pas ? Et moi, je vous soutiens que ce que vous appelez fleuve est un cristal solide sur lequel on peut marcher sans danger, et que vos prétendus rochers ne sont qu’une vapeur épaisse, mais facile à pénétrer. Voyez, ajouta-t-il, si je dis vrai. » À l’instant il s’élance dans le fleuve et plonge plus de six pieds par-dessus la tête. Nous tremblions tous pour sa vie ; mais heureusement Oribaze bon nageur, se mit à l’eau, le rattrappa par ses habits et le ramena vers rivage. À notre frayeur succédèrent quelques éclats de rire que sa figure ne pouvait manquer d’exciter. Mais lui, ouvrant de grands yeux et tout dégouttant d’eau, nous demandait à quel propos nous paraissions si gais et ce qu’il y avait de nouveau.

42. Dans ces entrefaites, arrivèrent à grands pas nos batteurs d’estrade. Ils nous rapportèrent qu’en suivant le courant du fleuve, ils avaient rencontré, à quelque distance de nous, un pont formé par la nature. C’était un rocher assez spacieux, sous lequel les eaux s’étaient ouvert un passage. Nous traversâmes la rivière et descendîmes environ trois milles en côtoyant les montagnes et laissant le fleuve à notre gauche. Il prenait de temps en temps envie à Zénoclès d’aller donner tête baissée dans les hauteurs qui bornaient notre droite, pour percer, disait-il, le brouillard.

43. Nous arrivâmes enfin dans un vallon riant qui coupait les montagnes et qui aboutissait à une vaste plaine couverte d’arbres fruitiers, mais surtout de mûriers dont les feuilles étaient chargées de vers à soie. On entendait des essaims d’abeilles bourdonner dans le creux de quelques vieux chênes. Ces insectes travaillaient sans relâche, et nous les contemplions avec attention, lorsque Philoxène en prit occasion pour demander à Athéos s’il pensait que ces industrieux animaux fussent des automates.

44. « Quant je vous soutiendrais, dit Athéos, que ce sont de petits enchanteurs enveloppés les uns dans les anneaux d’une chenille, les autres dans le corps d’une mouche, ainsi que l’entreprit il y a quelque temps un de nos amis, vous m’écouteriez, je pense, sinon avec plaisir, du moins sans indignation, et me traiteriez plus favorablement qu’il ne le fut dans l’allée des épines.

45. — Vous me rendez justice, repartit modestement Philoxène ; je ne sais point noircir de couleurs odieuses un badinage innocent et léger. Loin de nous l’esprit persécuteur ; il est autant ennemi des grâces que de la raison ; mais à ne prendre ces insectes que pour des machines, celui qui sait les fabriquer avec tant d’art… — Je vois où vous en voulez venir, interrompit Athéos ; c’est votre prince ? Belle occupation pour ce grand monarque, d’avoir exercé son savoir-faire sur les pieds d’une chenille et sur l’aile d’une mouche.

46. — Trêve de mépris, répliqua Philoxène : ce qui ravit l’admiration de l’homme peut bien avoir mérité l’attention du créateur. Dans l’univers rien n’est fait ni placé sans dessein… — Oh ! toujours du dessein ! reprit Athéos, on n’y peut plus tenir. — Ces messieurs sont les confidents du grand ouvrier, mais c’est, ajouta Damis, comme les érudits le sont des auteurs qu’ils commentent, pour leur faire dire ce à quoi ils n’ont jamais pensé.

47. — Pas tout à fait, continua Philoxène : depuis qu’à l’aide du microscope on a découvert dans le ver à soie un cerveau, un cœur, des intestins, des poumons ; qu’on connaît le mécanisme et l’usage de ces parties ; qu’on a étudié les mouvements et les filtrations des liqueurs qui y circulent, et qu’on a examiné le travail de ces insectes, en parle-t-on au hasard à votre avis ? Mais laissant là l’industrie des abeilles, je pense que la structure seule de leur trompe et de leur aiguillon présente à tout esprit sensé des merveilles qu’il ne tiendra jamais pour des productions de je ne sais quel mouvement fortuit de la matière. — Ces messieurs, interrompit Oribaze, n’ont jamais lu Virgile, un de nos patriarches, qui prétend que les abeilles ont reçu en partage un rayon de la Divinité, et qu’elles font partie du Grand-Esprit. — Votre poëte et vous, n’avez pas considéré, lui répliquai-je, que vous divinisez non-seulement les mouches, mais toutes les gouttes d’eau et tous les grains de sable de la mer : prétentions absurdes. Revenons à celles de Philoxène. Si ses observations judicieuses sur quelques insectes concluent pour l’existence de notre prince, quel avantage ne tirerait-il pas de l’anatomie du corps humain et de la connaissance des autres phénomènes de la nature ! — Rien autre autre chose, répondit constamment Athéos, sinon que la matière est organisée. « Nos autres compagnons, témoins de son embarras, lui disaient pour le consoler, « que peut-être il avait raison, mais que la vraisemblance était de mon côté. »

48. — Si Philoxène a l’avantage, c’est la faute d’Athéos, reprit vivement Oribaze ; il n’avait qu’à faire un pas de plus pour balancer au moins la victoire. Il ne s’ensuit autre chose du discours de Philoxène, a-t-il dit, sinon que la matière est organisée ; mais si l’on peut démontrer que la matière, et peut-être même son arrangement sont éternels, que devient la déclamation de Philoxène ? pouvait-il ajouter.

49. — S’il n’y avait jamais eu d’être, il n’y en aurait jamais, continua gravement Oribaze, car pour se donner l’existence il faut agir, et pour agir il faut être.

50. S’il n’y avait jamais eu que des êtres matériels, il n’y aurait jamais eu d’êtres intelligents ; car ou les êtres intelligents se seraient donné l’existence, ou ils l’auraient reçue des êtres matériels ; s’ils s’étaient donné l’existence, ils auraient agi avant que d’exister ; s’ils l’avaient reçue de la matière, ils en seraient des effets, et dès lors je les verrais réduits à la qualité des modes, ce qui n’est point du tout le compte de Philoxène.

51. S’il n’y avait jamais eu que des êtres intelligents, il n’y aurait jamais eu d’êtres matériels, car toutes les facultés d’un esprit se réduisent à penser et à vouloir. Or, ne concevant nullement que la pensée et la volonté puissent agir sur les êtres créés, et moins encore sur le néant, je puis supposer qu’il n’en est rien, du moins jusqu’à ce que Philoxène m’ait démontré le contraire.

52. L’être intelligent, selon lui, n’est point un mode de l’être corporel. Selon moi, il n’y a aucune raison de croire que l’être corporel soit un effet de l’être intelligent. Il s’ensuit donc de son aveu et de mon raisonnement, que l’être intelligent et l’être corporel sont éternels, que ces deux substances composent l’univers, et que l’univers est Dieu.

53. Que Philoxène reprenne ce ton méprisant qui ne convient à personne, et moins encore à des philosophes, et s’écrie tant qu’il voudra : « Mais vous divinisez les papillons, les insectes, les mouches, les gouttes d’eau et toutes les molécules de la matière. » Je ne divinise rien, lui répondrai-je. Si vous m’entendez un peu, vous verrez, au contraire, que je travaille à bannir du monde la présomption, le mensonge et les dieux. »

54. Philoxène, qui ne s’attendait pas à cette sortie vigoureuse de la part d’un ennemi dont il avait fait peu de cas, en fut déconcerté. Pendant qu’il rappelait ses esprits et qu’il se disposait à répondre, il se répandait sur tous les visages une maligne joie qui naissait apparemment de quelques secrets mouvements de jalousie dont les âmes les plus philosophes ne se défendent pas toujours assez bien. Philoxène avait triomphé jusqu’alors, et l’on n’était pas fâché de le voir embarrassé, et cela par un ennemi qu’il avait traité assez cavalièrement. Je ne te dirai rien de la réplique de Philoxène. À peine eut-il commencé que le ciel s’obscurcit ; un nuage épais nous déroba le spectacle de la nature, et nous nous trouvâmes dans une nuit profonde, ce qui nous détermina à finir notre querelle, et à en renvoyer la décision à ceux qui nous avaient députés.

55. Nous reprimes donc la route de notre allée. On y écouta le récit de notre voyage et de nos entretiens. On y pèse actuellement nos raisons ; et si l’on y prononce jamais un jugement définitif, je t’en instruirai.

56. Sache seulement qu’Athéos trouva à son retour sa femme enlevée, ses enfants égorgés, et sa maison pillée. On soupçonnait l’aveugle contre qui il avait disputé à travers la haie, et à qui il avait appris à mépriser la voix de la conscience et les lois de la société, toutes les fois qu’il pourrait s’en affranchir sans danger, d’avoir abandonné secrètement l’allée des épines, et commis ce désordre dont l’absence d’Athéos et l’éloignement de tout témoin lui promettaient l’impunité. Le plus chagrinant de cette aventure pour le pauvre Athéos, c’est qu’il n’avait pas seulement la liberté de se plaindre tout haut ; car enfin l’aveugle avait été conséquent.


L’ALLÉE DES FLEURS



Qui species alias veris, scelerisque tumultu
Permixtas capiet, commotus habebitur…

Horat. Sat. Lib. II, sat. iii.




1. Quoique je ne me sois ni souvent ni longtemps promené dans l’allée des fleurs, j’en sais toutefois assez pour te donner une idée de sa situation et du génie de ses habitants. C’est moins une allée, qu’un jardin immense où l’on trouve tout ce qui peut flatter les sens. À des parterres émaillés de fleurs succèdent de grands tapis de mousse, et des gazons dont cent ruisseaux entretiennent la verdure. On y rencontre des bois sombres où mille routes s’entrecoupent, des labyrinthes où l’on se plaît à s’égarer, des bosquets où l’on se dérobe, des charmilles touffues où l’on peut se mettre à couvert.

2. On y a pratiqué des cabinets destinés à divers usages. L’on voit dans les uns des tables servies avec délicatesse et des buffets chargés de vins et de liqueurs exquises. Dans les autres, des tables de jeu, des fiches, des jetons, les tableaux d’un cavagnole et tous les apprêts nécessaires pour se ruiner en s’amusant.

3. Ici se rassemblent des gens qui affectent de penser d’un air distrait, qui disent rarement ce qu’ils pensent, s’accablent de politesses sans se connaître, quelquefois en se haïssant. Là, se forment ces délicieuses parties, suivies de ces petits soupers plus délicieux encore, qui se passent à médire d’une femme, à relever l’excellence d’un ragoût, à raconter des aventures apprêtées et à se persifler réciproquement.

4. Plus loin, sont de grands salons lumineux et brillants. On rit, on pleure dans les uns ; on chante, on danse dans les autres ; ailleurs l’on critique, l’on disserte, l’on dispute, l’on crie et la plupart du temps sans savoir pourquoi.

5. C’est ici que la galanterie a fixé son empire. L’amour y lorgne et la coquetterie y minaude. Le plaisir se montre partout ; mais l’ennui cruel est partout caché derrière le plaisir. Que les amants y sont communs ! Que les amants fidèles y sont rares ! On y parle sentiment tout le jour ; mais le cœur n’est pas un instant de la conversation.

6. Je ne te dis rien des cabinets plus sombres, meublés de canapés larges et de sophas mollets, tu penses bien à quel usage. On les renouvelle si souvent, qu’on dirait que l’unique occupation soit de les fatiguer.

7. La bibliothèque publique est composée de tout ce qu’on a écrit de l’amour et de ses mystères, depuis Anacréon jusqu’à Marivaux. Ce sont les archives de Cythère. L’auteur du Tanzaï [17] en est garde. On y voit couronnés de myrtes les bustes de la reine de Navarre, de Meursius, de Boccace et de La Fontaine. On y médite les Marianne [18], les Acajou [19] et mille autres bagatelles. Les jeunes garçons y lisent et les jeunes filles y dévorent les aventures galantes du père Saturnin. Car ici la maxime générale est qu’on ne peut trop tôt s’orner et s’éclairer l’esprit.

8. Quoiqu’on s’adonne beaucoup plus à la pratique qu’à la théorie, on pense que celle-ci n’est point à négliger. Il y a tant d’occasions dans la vie où il faut surprendre la vigilance d’une mère, tromper la jalousie d’un époux, endormir les soupçons d’un amant, qu’on ne peut faire de trop bonne heure provision de principes. Aussi mérite-t-on dans l’allée des fleurs de grands éloges à cet égard. Au demeurant on y rit beaucoup, et d’autant plus qu’on y pense peu. C’est un tourbillon qui va avec une rapidité incroyable. On n’y est occupé qu’à jouir, ou à troubler les autres dans la jouissance.

9. Tous les voyageurs y marchent à reculons. Peu inquiets du chemin qu’ils ont fait, ils ne songent qu’à achever agréablement ce qui leur en reste à faire. Il y en a tels qui touchent aux portes de la garnison et qui vous protestent qu’il n’y a qu’un moment qu’ils se sont mis en route.

10. Ce qui donne le ton chez ce peuple léger, c’est un certain nombre de femmes charmantes par l’art et le désir qu’elles ont de plaire. L’une se glorifie d’un grand nombre d’adorateurs, et veut que le public en soit informé : l’autre se plaît à faire beaucoup d’heureux ; mais il faut que leur bonheur soit ignoré. Telle promettra ses faveurs à mille galants, qui ne les accordera qu’à un seul ; et telle n’en bercera qu’un seul d’espérance, qui ne sera pas inhumaine à cent autres ; et tout cela à la faveur d’un secret que personne ne garde ; car il est ridicule d’ignorer les aventures d’une jolie femme, et il est de mode d’en enfler le nombre au besoin.

11. La toilette serait un rendez-vous général, si l’époux n’en était point exclu. Là s’assemblent des jeunes gens folâtres et quelquefois entreprenants, parlant de tout sans rien savoir, donnant à des riens un air de finesse, adroits à séduire une belle en déchirant ses rivales, passant d’un raisonnement sérieux qu’ils auront entamé, au récit d’une aventure galante, ou une circonstance les accroche et les jette, je ne sais comment, sur une ariette, qu’ils interrompent pour parler politique, et conclure par des réflexions profondes sur une coiffure, une robe, un magot de la Chine, une nudité de Clinschsted, une jatte de Saxe, une pantine de Boucher, quelque colifichet d’Hébert, ou une boîte de Juliette ou de Martin.

12. Telle est à peu près la multitude qui erre étourdiment dans l’allée des fleurs. Comme ce sont tous des échappés de l’allée des épines, ils n’entendent jamais la voix des guides, sans en être effrayés ; aussi y a-t-il certain temps de l’année où le jardin enchanté est presque désert. Ceux qui s’y promenaient vont s’en repentir dans l’allée des épines, d’où ils ne tardent pas à revenir, pour s’aller repentir encore.

13. Leur bandeau les gêne beaucoup ; ils passent une partie de leur vie à chercher des moyens de n’en être pas incommodés. C’est une espèce d’exercice dans lequel ils reçoivent quelques rayons de lumière, mais qui passent rapidement. Ils n’ont pas la vue assez ferme pour soutenir le grand jour ; aussi ne font-ils que lorgner par intervalle et comme à la dérobée. Rien de sérieux ni de suivi n’entre dans ces têtes-là ; le seul nom de système les effarouche. S’ils admettent l’existence du prince, c’est sans tirer à conséquence pour les plaisirs. Un philosophe qui raisonne, et qui se mêle d’approfondir, est pour eux un animal ennuyeux et pesant. Un jour que je voulais entretenir Thémire de nos sublimes spéculations, il lui prit une bouffée de vapeurs, dans laquelle tournant sur moi des yeux languissants : « Cesse de m’assommer, dit-elle ; songe à ton bonheur et fais le mien. » J’obéis, et elle me parut aussi contente de l’homme qu’elle l’avait été peu du philosophe.

14. Leur robe est dans un état pitoyable ; ils la font savonner par intervalle ; mais ce blanchissage dure peu ; il n’est que de bienséance. On dirait que leur dessein principal soit de la chamarrer de tant de taches, qu’on n’en reconnaisse plus la couleur primitive. Cette conduite ne saurait plaire au prince, et il faut que malgré l’illusion des plaisirs, on en soupçonne quelque chose dans cette allée ; car quoiqu’elle soit la plus habitée, et qu’une foule de monde en occupe les avenues, elle commence à se dépeupler aux deux tiers, et l’on n’y voit sur la fin que quelques honnêtes gens d’entre nous qui vont s’y récréer un moment ; car elle est vraiment agréable ; mais il ne faut pas y demeurer longtemps ; tout y porte à la tête, et ceux qui y meurent y meurent fous.

15. Ne sois point étonné que le temps coule si rapidement pour eux, et qu’ils aient tant de regrets à la quitter ; je te l’ai déjà dit, le coup d’œil en est séduisant ; tout y présente un caractère d’enchantement ; c’est le séjour de l’affabilité, de l’enjouement et de la politesse. On en prendrait presque tous les habitants pour des gens d’honneur et de probité. Il n’y a que l’expérience qui détrompe, et l’expérience vient quelquefois bien tard. Te l’avouerai-je, ami ; j’ai cent fois été dupe de ce monde, avant que de le connaître et que de me méfier ; et ce n’a été qu’après une infinité de fourberies, de noirceurs, d’ingratitudes et de trahisons, que je suis revenu de la sottise si ordinaire aux honnêtes gens, de juger des autres par soi-même. Comme je te crois fort honnête homme, et qu’un jour tu pourrais être tenté d’être aussi sot que moi, je vais t’esquisser quelques aventures qui t’instruiront sans doute et qui t’amuseront peut-être : écoute donc et juge de ta maîtresse, de tes amis et de tes connaissances.

16. Il y a quelque temps que je trouvai deux personnes établies dans un bosquet écarté de cette allée ; c’était le courtisan Agénor et la jeune Phédime. Agénor, détrompé de la cour et las des espérances, avait, disait-il, renoncé aux honneurs : les caprices du prince et les injustices des ministres l’avaient écarté d’un tourbillon dans lequel il travaillait vainement à s’avancer : en un mot, il avait vu la vanité des grandeurs. De son côté Phédime, revenue de la galanterie, n’avait conservé d’attachement que pour Agénor. Tous deux s’étaient retirés du monde et s’étaient proposé de filer dans la solitude des amours éternelles. Je les entendis s’écrier : « Que nous sommes heureux ! quelle félicité est égale à la nôtre ? tout respire ici l’aisance et la liberté. Lieux pleins de charmes, quelle paix et quelle innocence ne nous offrez-vous pas ! Les lambris superbes que nous avons abandonnés, valent-ils vos ombrages ? chaînes dorées, sous lesquelles nous avons gémi si longtemps, on ne sent bien toute votre pesanteur que quand on ne l’éprouve plus ! joug brillant qu’on se fait gloire de porter, qu’il est doux de vous avoir secoué ! Libres de toute inquiétude, nous nageons enfin dans un océan de délices. Nos plaisirs, pour être faciles, n’en sont pas devenus moins piquants. Les amusements se sont succédé, et jamais l’ennui n’a versé sur eux son poison. C’en est fait : les devoirs impérieux, les attentions forcées, les égards simulés ne nous obséderont plus. La raison nous a conduits dans ces lieux, et l’amour seul nous a suivis… Que nos moments sont différents de ces journées sacrifiées à des usages ridicules, ou à des goûts bizarres ! Que ces jours nouveaux n’ont-ils commencé plus tôt, ou que ne sont-ils éternels ! Mais pourquoi s’occuper de l’instant qui doit les terminer ? hâtons-nous d’en jouir.

17. — Mon bonheur, disait Agénor à Phédime, est écrit dans vos yeux : jamais je ne me séparerai de ma chère Phédime ; non jamais, j’en jure ces yeux. Solitude délicieuse, vous fixerez tous mes désirs ; lit de fleurs que je partage avec Phédime, vous êtes le trône de l’amour, et le trône des rois est moins délicieux que vous.

18. — Cher Agénor, répondait Phédime, rien ne m’a jamais touchée comme la possession de votre cœur. De tous les courtisans, vous seul avez su me plaire et triompher de ma répugnance pour la retraite. J’ai vu vos feux, votre fidélité, votre constance, j’ai tout abandonné, et j’ai trouvé que j’abandonnais trop peu. Tendre Agénor, cher et digne ami, vous seul me suffisez ; je veux vivre et mourir avec vous. Cette solitude fût-elle autant affreuse qu’elle est riante, dussent ces jardins enchantés se transformer en des déserts, Phédime vous y verrait, votre Phédime y serait heureuse. Puissent ma tendresse, ma fidélité, mon cœur et les plaisirs d’un amour mutuel, vous dédommager des sacrifices que vous m’avez faits ! Mais, hélas ! ils finiront ces plaisirs !… en les perdant, j’aurai du moins la douce consolation de sentir votre main me fermer les yeux, et d’expirer entre vos bras. »

19. Ami, que crois-tu que cela devint ? Agénor, après avoir éprouvé sur le sein de Phédime les transports les plus doux, se sépara d’elle. Il ne s’éloignait que pour un instant. Il devait revenir dans la minute la retrouver sur les fleurs où il l’avait laissée. Mais une chaise de poste qui l’attendait le porta comme un éclair à la cour. Il y sollicitait depuis longtemps une place importante. Son crédit, les intrigues, les mouvements de sa famille, de riches présents aux ministres ou à leurs courtisanes, le manège de quelques femmes qui avaient médité de l’enlever à Phédime, lui firent obtenir ce qu’il demandait, et des lettres lui avaient annoncé ce succès un instant avant que d’entamer avec sa maîtresse cette conversation si tendre que je t’ai rapportée.

20. Agénor s’éloignait ; et cependant un rival, qui n’attendait que son absence, franchissait une charmille qui le cachait, et lui succédait dans les bras de Phédime. Ce nouveau venu eut son règne comme un autre ; on l’accabla de caresses, et on lui donna des successeurs.

21. Tu vois quelle est la vérité des amours ; écoute et juge de la sincérité des amitiés.

22. Bélise était une intime amie de Galiste ; toutes deux étaient jeunes, sans maris, adorées de mille amants, et décidées pour les plaisirs. On les voyait ensemble au bal, au cercle, aux promenades, à l’opéra. C’étaient des inséparables. Elles se consultaient sur leurs plus importantes affaires. Bélise n’achetait pas une étoffe, que Caliste ne l’eût approuvée ; Caliste n’alla jamais chez son bijoutier, sans être accompagnée de Bélise. Que te dirai-je ? le jeu, les parties, les soupers, tout était commun entre elles.

23. Criton était aussi ami d’Alcippe, mais ami de tous les temps ; mêmes goûts, mêmes talents, mêmes inclinations ; bons offices, crédit, bourse commune : tout semblait avoir préparé leur liaison et concourir à la cimenter. Criton était marié ; Alcippe gardait le célibat.

24. Bélise et Criton se connaissaient. Dans une visite que lui rendit Criton, la conversation s’engagea sur le grand chapitre de l’amitié. On étala le sentiment, on l’analysa, on se rendit de part et d’autre le témoignage qu’on était d’une sensibilité, d’une délicatesse excessive. « C’est un plaisir bien doux, disait Bélise, de se pouvoir assurer à soi-même qu’on a des amis, et qu’on mérite d’en avoir de vrais, par l’intérêt vif et tendre que l’on prend à ce qui les touche ; mais souvent on achète ce plaisir bien cher. Pour moi, ajoutait-elle, je n’ai que trop éprouvé combien il en coûte d’avoir un cœur de la trempe du mien. Que d’alarmes ! que d’inquiétudes ! que de chagrins à partager ! on n’est point maître de ces mouvements-là…

25. — Ah ! madame, lui répondait Criton, seriez-vous fâchée d’avoir l’âme si belle ? S’il m’était permis de me citer moi-même, je vous dirais qu’il m’est impossible comme à vous, mais de toute impossibilité, de me refuser aux sentiments que je dois à mes amis ; mais ce qui vous paraîtrait singulier, je vous avouerais que j’éprouve de la douceur à me sentir déchirer l’âme par ce qui les intéresse. Entre nous, ne serait-ce pas leur manquer essentiellement, que d’être lent à s’attendrir dans certaines conjonctures ?…

26. — Ce que je n’ai jamais conçu, interrompit Bélise, c’est que le monde soit plein d’âmes noires qui couvrent la perfidie, la méchanceté, l’intérêt, la trahison, et cent autres penchants horribles, des dehors séduisants de la probité, de l’honneur et de l’amitié. J’entre en mauvaise humeur, et mille choses qui se passent sous mes yeux, me feraient presque soupçonner mes meilleurs amis.

27. — Je n’ai garde, dit Criton, de donner dans un pareil excès ; j’aime mieux être la dupe d’un fourbe, que d’insulter un ami. Mais pour prévenir ces deux inconvénients, j’étudie, j’approfondis les gens avant de m’y livrer, et je me méfie surtout de tous ces affables qui se jettent à la tête ; qui ont décrié la sympathie, par l’abus perpétuel qu’ils en font ; qui veulent être à toute force de vos amis, et qui ne savent autre chose de vous, sinon que vous êtes riche et bienfaisant, ou que vous avez un bon cuisinier, une maîtresse aimable, une femme ou une fille jeune et jolie… Quoi de plus ordinaire, que de s’insinuer dans la maison d’un homme pour séduire sa femme ; et quoi de plus horrible ? Je ne dis pas qu’on n’ait des affaires de cœur, qu’on ne s’attache à quelqu’un, il n’est même guère possible de vivre dans le monde sur un certain ton, sans ces amusements ; mais attenter à la femme de son ami, c’est une noirceur, une dépravation consommée. Le premier article est un faible, on l’excuse ; celui-ci est une scélératesse, une horreur sans égale.

28. — Pardonnez-moi, reprit Bélise, je crois en avoir trouvé la doublure. Un forfait que je déteste aussi fortement, et qui décèle une extinction totale de l’honneur et de la probité, c’est la manœuvre d’une femme qui enlèverait l’amant de son amie pour en faire le sien. Cela est diabolique ; il faut avoir déraciné tout sentiment, abjuré toute pudeur, et cependant nous en connaissons…

29. — Aussi, madame, reprit Criton, vous savez comment on commerce avec ces infâmes.

30. — Mais fort bien, reprit Bélise, on les voit, on les reçoit, on les accueille, on n’y pense seulement pas.

31. — Et moi, madame, répliqua Criton, je m’aperçois que le monde a meilleure mémoire que vous ne dites, et que ces monstres sont bannis de toutes les sociétés dont les vertus sont la base, et où règnent la droiture et la candeur ; et il y en a de ces sociétés.

32. — J’en conviens, dit Bélise ; je ne crois pas, par exemple, qu’on en rencontre ici. Oh ! nous sommes tous extrêmement bien assortis.

33. — Depuis que vous m’avez fait la grâce de m’admettre dans votre cercle, reprit Criton, je me suis efforcé de justifier les bontés dont on m’y honore, et les vôtres surtout, madame, par un attachement inviolable à la probité. Mes sentiments sont raisonnés. J’agis par principes : car ce que j’estime, moi, ce sont les principes. Il en faut absolument, et tout homme qui en manque, je le juge aussi indigne d’un attachement qu’il en est incapable.

34. — Cela s’appelle penser, ajouta Bélise. Que des amis tels que vous sont rares, et qu’on doit être soigneux de les conserver, quand on a eu le bonheur de les rencontrer ! Je vous dirai toutefois que vos sentiments ne me surprennent point. Je suis seulement enchantée de leur conformité avec les miens. Peut-être en serais-je un peu jalouse, si je ne savais que les vertus ne perdent rien à se multiplier ; et qu’elles gagnent à se communiquer dans des entretiens tels que le nôtre.

35. — C’est dans cette communication franche et naïve où les âmes bien nées se développent les unes aux autres, dit Criton, que consiste le délicieux de l’amitié qui n’est fait que pour elles. »

36. Je voudrais bien savoir ce que tu penses de ces gens-ci. Mais je m’aperçois que l’aventure de Phédime et d’Agénor t’a mis sur tes gardes. Tu te méfies des grands principes et tu as raison. Courage, ami, si je ne t’amuse pas, je vois au moins que tu profites.

37. Criton quittait à peine Bélise, que Damis arriva. C’était un jeune homme riche, d’une figure aimable, et à qui la main de Caliste était promise. « Vous savez, dit-il à Bélise, que la charmante Caliste doit faire dans deux jours mon bonheur. Tout est arrêté, ; il ne s’agit plus que des présents que je lui destine. Vous vous y connaissez ; oserais-je vous prier de m’accompagner chez la Frenaye ? Mon équipage est dans votre cour.

38. — Volontiers, répondit Bélise ; » ils montent en carrosse ; chemin faisant, Bélise donne d’abord de grands éloges à Caliste : « Ah ! si vous la connaissiez comme moi ! disait-elle à Damis ; c’est bien la meilleure petite créature du monde ; elle serait parfaite si… — Si elle était un peu moins vive, interrompit Damis… — Oh ! il y a mieux qu’un excès de vivacité, reprit Bélise ; mais n’a-t-on pas chacun son défaut : encore une fois, elle est fort aimable ; et l’inégalité de son caractère et ces bouffées d’humeur qui la prennent la plupart du temps à propos de rien, ne m’ont point empêchée d’être son amie depuis une dizaine d’années. Je lui ai passé toutes ces minuties ; mais j’aurais bien voulu lui ôter un certain air évaporé qui lui a fait tort ; car je l’aime de tout mon cœur.

39. — Qui lui a fait tort ! interrompit vivement Damis, et comment cela ?… — Eh mais ! reprit Bélise, c’est que cet air, qui n’est pas infiniment propre à faire respecter, a donné plus que des espérances à de petits faquins…

40. — Qu’entends-je ? reprit Damis, déjà troublé par les nuages de la jalousie. Plus que des espérances ! Caliste jouerait-elle avec moi l’innocence ?

41. — Je ne dis pas cela, répondit Bélise. Mais ne m’en croyez pas : voyez, examinez. S’engager pour la vie, c’est une entreprise qui mérite réflexion.

42. — Madame, ajouta Damis, si jamais j’ai pu mériter vos bontés, je vous conjure de ne me point laisser ignorer des choses qui importent si fort à mon bonheur. Caliste se serait-elle oubliée ?…

43. — Je ne dis pas cela, reprit Bélise ; mais on a jasé, et je suis de la dernière surprise que vous ne soyez pas mieux informé… C’est quelque chose de terrible que ces premiers engagements, ajouta-t-elle, d’un air distrait : mais le mariage fait quelquefois ce que toute la raison et tout l’esprit du monde n’ont pu faire ; car il faut convenir que Caliste a de l’un et de l’autre, et beaucoup. »

44. Cependant on arriva chez la Frenaye : Bélise choisit des pierreries ; et Damis paya sans chicaner sur le prix. Bien d’autres pensées l’occupaient. Les soupçons s’étaient emparés de son cœur, et l’image de Caliste s’y défigurait insensiblement. « Il faut bien, se disait-il en lui-même qu’il y ait ici quelque souterrain, puisque sa meilleure amie ne peut s’en taire. » La prudence eût exigé qu’il approfondît ; mais la jalousie a-t-elle jamais écouté les conseils de la prudence ? À peine fut-on remonté en carrosse que Bélise l’agaça, mit en œuvre tous ses ressorts, déchira Caliste sans ménagement, s’avança sans pudeur, tourna la tête à Damis, en arracha des promesses qu’elle feignit d’abord de rejeter, se fit prier pour accepter les présents destinés à Caliste, et devint l’épouse de son amant.

45. Tandis que cette perfidie se consommait, Criton, l’honnête Criton, ayant appris qu’Alcippe était parti seul pour la campagne, se rendit au logis de son ami, passa deux ou trois nuits entre les bras de sa femme, et partit avec elle le lendemain pour aller au-devant d’Alcippe, qu’ils ne manquèrent pas d’accabler de caresses. Voilà nos bons amis.

46. Je me suis engagé de t’éclairer sur le prix de nos connaissances, et je vais te tenir parole.

47. J’étais un jour avec Éros ; tu le connais ; tu sais que de peines, de soins, d’argent et de sollicitations lui a coûté la place de gentilhomme ordinaire qu’il n’a point obtenue ; à combien de portes il a fallu frapper ; les protections qu’il avait, celles qu’on lui promit, et toute la manœuvre qu’il avait mise en train pour y parvenir. Mais peut-être ignores-tu comment on la lui a soufflée. Écoute, et juge du reste des habitants de l’allée des fleurs.

48. Nous nous promenions Éros et moi ; il m’instruisait de ses démarches, lorsque nous fûmes abordés par Narcès. Je jugeai, aux caresses qu’ils se firent, que la liaison qui était entre eux était assez étroite. « Eh bien, lui dit Narcès, après les premiers compliments, et votre affaire, où en êtes-vous ? Elle est comme conclue, répondit Éros ; j’ai tout amené à bien, et je compte obtenir demain mon brevet. Vraiment j’en suis enchanté, lui repartit Narcès ; vous êtes un homme admirable pour mener vos projets à petit bruit. J’avais bien entendu dire que vous aviez la parole du ministre, et que la duchesse Victoria avait parlé pour vous ; mais je ne vous dissimulerai point que je croyais toujours que vous échoueriez. Je voyais tant d’obstacles à lever ; et comment, je vous prie, vous êtes-vous démêlé de ce labyrinthe ?

49. — Le voici, reprit ingénument Éros. Je me croyais fondé à demander une place que mon père avait occupée fort longtemps, et qui n’était sortie de ma famille que parce qu’en mourant il me laissa en trop bas âge pour lui succéder. Je sollicitai, j’épiai les occasions, et il s’en présenta plusieurs. Je mis le valet de chambre du ministre dans mes intérêts, et je me fis écouter de son maître. Je fus assidu à faire ma cour, et je me croyais fort avancé que je ne tenais encore rien. J’en étais là lorsque Méostris mourut. J’apprends qu’on se remue vivement pour sa place : je me mets sur les rangs ; je vais, je viens, et je rencontre un homme de province petit-cousin de la femme de chambre de la nourrice du prince : je me jette dans cette cascade ; je parviens à la nourrice ; elle s’engage à parler pour moi, et elle avait déjà parlé pour un autre. Je me raccroche à la petite Joconde ; j’avais entendu dire qu’elle était au ministre. Je cours chez elle, mais tout était rompu ; une autre même avait la survivance : c’était la danseuse Astérie. Voilà me dis-je à moi-même, la vraie porte à laquelle il faut frapper. Cet engagement est tout neuf, et le ministre accordera sûrement à la petite actrice la première grâce qu’elle lui demandera : intéressons cette fille.

50. — Le projet était sensé, interrompit Narcès, et qu’a produit cette corde ?

51. — Tout l’effet que j’en attendais, continua Éros : un gentilhomme de mes alliés va trouver Astérie, lui propose deux cents louis ; elle en exige quatre cents ; on tope à sa demande, et j’ai sa parole à ce prix : voilà, mon cher, où j’en suis.

52. — Ah ! répondit Narcès, la place est à vous : que je vous embrasse, monsieur le gentilhomme de la chambre. Vous l’êtes à coup sûr, à moins que quelqu’un n’enchérisse sur vous.

53. — Cela ne peut arriver, dit Éros ; vous êtes le seul à qui je me sois confié, et je connais toute votre discrétion… — Vous pouvez y compter, reprit Narcès ; mais répondez-moi de la vôtre. Si vous m’en croyez, vous vous tiendrez un peu plus boutonné ; on ne sait la plupart du temps à qui l’on se confie, et tous ces gens que nous traitons d’amis… vous m’entendez… adieu, j’ai promis d’être à cavagnole chez cette belle marquise que vous savez, et j’y cours. »

54. Narcès nous salua et disparut. Son avis était merveilleux, mais il eût été à souhaiter qu’Éros l’eût reçu de quelque honnête homme, et qu’il en eût fait usage avec Narcès. Ce traître se rendit du même pas chez la courtisane, lui proposa six cents louis, et l’emporta sur Éros.

55. Tels sont les ridicules et les vices de l’allée des fleurs, tels sont aussi ses agréments. L’entrée ne nous en est pas défendue ; c’est une promenade que nous regardons comme un préservatif contre l’air froid qu’on respire sous nos ombrages.

56. Un soir que j’y cherchais du délassement et de la dissipation, j’abordai quelques femmes qui me lorgnaient à travers une gaze légère qui leur couvrait le visage ; je les trouvai jolies, mais non pas aimables. Je m’attachai particulièrement à une brune qui tournait à la dérobée ses grands yeux noirs sur les miens. « Dans ce séjour galant, avec une figure comme la vôtre, on doit faire bien des conquêtes, lui dis-je… — Ah ! monsieur, éloignez-vous, de grâce, me répondit-elle ; je ne puis écouter en conscience vos propos libertins. Le prince me voit, mon guide m’épie ; on a une réputation à ménager, un avenir à craindre, une robe à conserver sans tache ; éloignez-vous, de grâce, ou changez de discours.

57. — Mais, madame, lui répondis-je, il est étonnant qu’avec ces scrupules vous soyez sortie de l’allée des épines. Oserait-on vous demander ce que vous êtes venue faire dans celle-ci ? — Édifier et convertir, s’il est possible, me dit-elle en souriant, les méchants comme vous. » Elle aperçut en ce moment quelqu’un qui s’approchait ; elle reprit brusquement son air modeste et sérieux ; ses yeux se baissèrent ; elle se tut, me fit une révérence profonde, disparut et me laissa au milieu d’une troupe de jeunes folles qui riaient à gorge déployée, agaçaient les passants et faisaient des mines à tous les voyageurs.

58. Ce fut entre elles à qui m’aurait ; j’ai mal dit, à qui me tromperait. Je les suivis ; elles ne tardèrent point à me donner des espérances. « Voyez-vous bien cet arbre, me disait l’une ? eh bien, lorsque nous y serons… » En même temps elle en désignait un autre à un jeune homme qu’elle avait amené de fort loin. Arrivés à l’arbre qu’on m’avait indiqué, on me remit à un second ; de celui-ci à un troisième : enfin à un bosquet dont on me loua la commodité, et de ce bosquet à un autre qu’on me dit être plus commode. « Je pourrais bien, me dis-je alors en moi-même, d’arbre en arbre, et de bosquet en bosquet, suivre ces folles jusqu’à la garnison, sans avoir obtenu le moindre prix de ma peine. » En faisant cette réflexion, je les quittai brusquement, et m’adressai à une jeune beauté moins régulière encore que charmante. C’était une blonde, mais de ces blondes qu’un philosophe devrait éviter. À une taille fine et légère, elle joignait assez d’embonpoint. Je n’ai vu de ma vie de couleurs plus vives, une peau plus animée, ni de plus belles chairs. Sous une coiffure simple, couverte d’un chapeau de paille doublé de couleur de rose, ses yeux pétillants ne respiraient que les désirs. Son discours décelait un esprit orné ; elle aimait à raisonner : elle était même conséquente. La conversation fut à peine liée entre nous que nous tombâmes sur le chapitre des plaisirs : c’est la thèse universelle et la matière inépuisable du pays.

59. Je soutenais gravement que le prince nous les interdisait, et que la nature même y prescrivait des bornes. « Je ne connais guère ton prince, me dit-elle ; mais auteur et moteur de tous les êtres, et bon et sage, comme on le publie, n’aurait-il mis en nous tant de sensations agréables que pour nous affliger ? on dit qu’il n’a rien fait en vain ; et quel est donc le but des besoins et des désirs qui les suivent, sinon d’être satisfaits ? »

60. Je lui répondis, mais faiblement, que peut-être le prince nous proposait ces enchanteurs à combattre, pour avoir droit de nous récompenser. « Mets dans la balance, me répliqua-t-elle, le présent dont je jouis, et l’avenir douteux que tu me promets, et décide qui doit l’emporter. » J’hésitais ; elle aperçut mon embarras. « Eh quoi ! poursuivit-elle ; tu me conseillerais d’être malheureuse, en attendant un bonheur qui ne viendra peut-être jamais. Encore si les lois auxquelles tu veux que je m’immole toute vive, étaient dictées par la raison ! mais non ; c’est un amas confus de bizarreries qui ne semble être fait que pour croiser mes penchants, et mettre l’auteur de mon être en contradiction avec lui-même… On me lie, on m’attache irrévocablement à un seul homme, continua-t-elle après une courte suspension. J’ai beau le contraindre à demander quartier, il reconnaît sa faiblesse, sans renoncer à ses prétentions. Il convient de sa défaite, mais il ne peut souffrir un secours qui l’assurerait de la victoire. Lorsque les forces lui manquent, que fait-il ? il m’oppose le préjugé ; mais c’est un autre ennemi qu’il me faut… » S’interrompant dans cet endroit, elle me lança un regard passionné ; je lui présentai la main et la conduisis dans un cabinet de verdure, où je lui fis trouver ses raisons meilleures encore qu’elle ne les avait d’abord imaginées.

61. Nous nous croyions en sûreté et loin de tous témoins, lorsque nous aperçûmes à travers des feuillages quelques prudes accompagnées de deux ou trois guides qui nous examinaient. Ma belle en rougit. « Que craignez-vous ? lui dis-je tout bas. Ces saintes font aussi bien que vous céder les préjugés à leurs penchants, et elles seront moins scandalisées, dans le fond de leur âme, que jalouses de vos plaisirs. Cependant je ne vous répondrai pas qu’elles ne soient tentées de chagriner des gens qui n’ont pas fait pis qu’elles. Mais nous n’avons qu’à les menacer de démasquer les compagnons de leur promenade, et compter sur leur discrétion. » Céphise approuva mon expédient et sourit : je lui baisai la main, et nous nous séparâmes, elle pour voler à de nouveaux plaisirs, moi pour rêver sous nos ombrages.

  1. Avocat (1687-1747). C’était un improvisateur. Ses Œuvres (8 vol. in-8) ne soutiennent plus la lecture.
  2. Denesle.
  3. Giffart. L’ouvrage dont veut parler ici Diderot est intitulé : les Préjugés du public, avec des observations, par M. Denesle, 2 vol. in-8, Giffart, 1747. L’auteur entreprend de détruire les préjugés en donnant à entendre que c’est un projet tout à fait chimérique.
  4. Lorsque chez ses sujets, l’un contre l’autre, armés
    Et sur un dieu fait homme au combat animés
    Tu fis dans une guerre et si triste et si longue
    Périr tant de chrétiens, martyrs d’une diphthongue.

    Boileau, Sat. xii ; variante.

    Il s’agit là du mot ὁμούσιος, de même substance, auquel les ariens substituaient le mot ὁμοιουσιος de substance semblable. Il s’agissait de la substance du fils de Dieu et de celle de son père !

  5. Pendant que Clairaut allait en Laponie mesurer un arc du méridien, La Condamine effectuait la même opération au Pérou.
  6. Potuitne invaccari ? Alexander Halensis quærit et respondet, potuit. (D.)
  7. Mémoires sur la vie, les miracles et l’histoire de Jésus-Christ. (D.) Livre supposé.
  8. Voltaire n’a heureusement pas lu la Promenade du Sceptique.
  9. Gendron, célèbre comme oculiste principalement. Il habitait la maison de Boileau à Auteuil. C’est là qu’il mourut en 1750 à 87 ans. Voltaire qui l’y visita, fit au sujet de la maison et du propriétaire l’impromptu suivant :

    C’est ici le vrai Parnasse
    Des vrais enfants d’Apollon ;
    Sous le nom de Boileau ces lieux virent Horace,
    Esculape y paraît sous celui de Gendron.

  10. Pyrrhoniens. (D.)
  11. Athées. (D.)
  12. Déistes. (D.)
  13. Spinosistes. (D.)
  14. Sceptiques. (D.)
  15. Fanfarons. (D.)
  16. Décors d’opéra dans lesquels Servandoni excellait.
  17. Crébillon fils ; l’ouvrage allégué est intitulé : Tanzaï et Néadarné, histoire japonaise. Il avait d’abord paru sous le titre de l’Écumoire. Il fit mettre l’auteur à la Bastille sous prétexte d’allusions politiques.
  18. De Marivaux.
  19. De Duclos.