La Quête du Saint Graal/III

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LANCELOT HONNI[modifier]

PLUSIEURS jours après avoir quitté le Château des Pucelles, Galaad entra dans une forêt déserte et redoutée qu’on appelait la Forêt Gaste. Un jour, à la tombée du soir, il y rencontra Perceval et Lancelot qui, ne le reconnaissant pas, le provoquèrent. Lancelot l’attaqua le premier et lui brisa sa lance sur la poitrine. Galaad l’envoya rouler à terre avec son cheval, puis, tirant rapidement l’épée, il se tourna contre Perceval et lui en porta un tel coup qu’il lui trancha le heaume et la coiffe de fer ; si l’épée n’eût tourné dans sa main, il le tuait. Perceval reste à terre, étourdi, ne sachant s’il est mort ou vivant ; Lancelot et lui se regardent, voient Galaad qui s’éloigne entre les arbres et se sentent hors d’état de le suivre. Tous deux en ont grand’honte. Qu’allons-nous faire ? demande Lancelot en se relevant. Perceval répond que le mieux est de regagner la grand’route, car le chevalier ne peut plus être rejoint, et si la nuit les surprend en ce lieu horrible ils n’en sortiront pas. Mais Lancelot ne veut pas tourner bride ; il persiste à vouloir courir après le chevalier inconnu, qu’il n’atteindra pas. Ils se séparèrent donc, et tandis que Perceval retournait, Lancelot se mit en marche au jugé à travers la forêt, sans suivre ni voie ni sentier, car l’obscurité sous les ramures était maintenant complète. Combien de temps a duré cette marche hasardeuse ? Lancelot l’ignore. Mais nul rayon de lune, nul scintillement d’étoile, nulle pâleur d’aube n’a traversé l’épaisseur de la futaie formidable. Une croix de pierre se dresse au croisement de deux sentes. Elle est élevée sur des degrés et sur un socle de marbre où Lancelot croit entrevoir une inscription, mais la nuit est trop noire pour qu’il la puisse lire. Près du carrefour, il aperçoit une petite chapelle très vieille ; sans doute il y trouvera quelqu’un. Il attache son cheval à un chêne, pend son écu à une branche et veut entrer dans la chapelle. Mais dès qu’il a poussé la porte il se trouve devant une grille de fer qui l’arrête. Il regarde au travers et voit sur l’autel un candélabre d’argent à six cierges allumés, de belles draperies de soie et quantité de riches objets. Lancelot s’étonne de trouver en un lieu sauvage de si précieuses choses, et désire d’autant plus d’entrer. Mais il a beau examiner la clôture, il ne voit nul passage. Triste et déçu, pressentant là le signe de quelque infortune prochaine, il revint alors à la croix, ôta son heaume et son épée, et se coucha sur les degrés. Il était si las qu’il ne tarda pas à s’y endormir. C’est alors que lui arriva la plus singulière aventure de sa vie. Tandis qu’il sommeillait ainsi, une litière portée par deux palefrois arrivait au carrefour ; un chevalier blessé y était couché, dolent et gémissant à chaque heurt. Quand il fut devant Lancelot, il le considéra un instant sans rien dire, le croyant sans doute profondément endormi. Et il est vrai que Lancelot ne bougeait ni ne parlait ; pourtant il voyait, il entendait, suspendu inerte entre le sommeil et la veille, ne sachant lui-même si ce qu’il percevait était songe ou réalité. Le chevalier à la litière est arrêté auprès de la croix ; il se plaint et s’écrie : Ha Dieu ! ce tourment cessera-t-il jamais ? Ha Dieu ! quand viendra le Saint Graal par qui ma douleur doit être apaisée ? Longuement le chevalier se lamente dans la nuit, près de Lancelot qui semble toujours endormi. Soudain voici que sans bruit les portes de ]a vieille chapelle s’ouvrent d’elles-mêmes, et le candélabre d’argent qui était sur l’autel s’avance avec ses six cierges ardents, et derrière, sur une table d’argent, vient le Saint Graal ; mais nul être visible ne les porte, procession splendide qui glisse dans l’air ainsi qu’un rayon de lune. Quand le chevalier malade voit approcher le Saint Graal, il se laisse tomber à terre du haut de sa litière, joint les mains et s’écrie : Beau Sire Dieu, qui par ce saint Vase que je vois avez fait en ce pays tant de miracles, Père, par votre pitié, faites que mon mal soit allégé ! Il se traîne à la force des bras jusqu’au perron où s’est posée la Table d’argent avec le Saint Graal ; il se tire, il se hisse, et parvient à baiser la Table. Aussitôt il jette un long soupir et dit : O Dieu ! je suis guéri ! Puis il retombe étendu sur les degrés et reste là immobile comme s’il dormait. Après être demeuré quelque temps, le candélabre repartit vers la chapelle ; et la Table d’argent et le Saint Graal suivaient, toujours portés par des mains invisibles. Lancelot avait vu toute la scène merveilleuse ; mais soit qu’il fût trop las ? soit qu’une malédiction pesât sur lui, il n’avait pu faire aucun mouvement à la venue du Saint Graal, ni témoigner aucunement qu’il y eût pris garde. Quand le Graal fut rentré dans la chapelle, le chevalier s’éveilla, guéri, plein de force ; son écuyer vint le rejoindre avec des pièces d’armure. Tous deux s’étonnent de Lancelot, toujours étendu et inerte. C’est sans doute, dit l’écuyer, quelque chevalier maudit à qui Dieu n’a pas permis de voir la sainte apparition. Puis il va prendre l’épée et le heaume de Lancelot, équipe le cheval qu’il trouve attaché auprès et dit à son maître : Seigneur, prenez et montez, le cheval est bon, l’épée est très belle ; tout cela sera mieux employé par vous que par ce mécréant qui est là allongé ! La lune était levée, belle et claire ; ils tirent du fourreau l’épée de Lancelot, font briller la lame et l’admirent ; puis ils montent et s’éloignent, sans plus se soucier de celui qu’ils viennent de dépouiller. Ils devaient être déjà à plus d’une demi-lieue quand Lancelot revint à lui, se demandant si tout ce qu’il avait vu était songe ou réalité. Il va d’abord à la chapelle : le candélabre y brille toujours sur l’autel ; mais ce que Lancelot cherche surtout, le Saint Graal, il ne le découvre point. Et tandis qu’il s’efforce de regarder à travers la grille, une voix soudain s’élève et crie irritée : Lancelot, cœur plus dur que pierre, comment oses-tu entrer là où est le Saint Graal ? Va-t’en, fuis, ta présence salit le lieu sacré ! Effrayé, honteux, il s’éloigne, revient vers la croix ; il veut s’armer et ne trouve plus ni son heaume, ni son épée, ni son cheval. Il comprend alors que la scène nocturne n’était pas un rêve. Et comme si ses yeux se rouvraient pour la première fois depuis des années, soudain il voit la cause de sa mésaventure, la honte criminelle de sa vie lui apparaît clairement. Oh ! s’écrie-t-il, voilà donc le résultat de mon péché et de ma vie mauvaise ! Ma faute m’a enlevé la vue de tout ce qui est divin ! Depuis le jour où j’ai été fait chevalier, je vis dans la luxure et la vilenie, dans les ténèbres ! Lancelot s’accuse et se désole. Cependant le jour est venu, les premiers rayons du soleil jouent à travers les branches, tous les oiseaux des bois se mettent à chanter. Quand Lancelot se voit entouré de lumière et de mélodies, quand il se sent enveloppé de toute cette allégresse matinale de la nature, qui si souvent l’a réjoui au temps de sa vie heureuse, il comprend sa déchéance et sa misère ; il n’y a chose au monde qui puisse lui rendre la joie.


L’AVEU[modifier]

Parmi la forêt joyeuse, Lancelot, cœur dolent, chemine à pied, tête nue, sans armes ; il ne sait où il va... Enfin il atteignit un ermitage, au moment où l’ermite allait dire sa messe. Il suivit l’office, mais à la fin il appela le prêtre et réclama son assistance. Le prêtre lui demanda qui il était ; et quand il apprit que c’était Lancelot du Lac, fils de roi, nourrisson des fées, compagnon de la Table Ronde, il s’étonna de voir si morne et si accablé l’illustre chevalier. Doucement il lui rappela que tous les dons qu’il avait reçus de la Providence, beauté, vaillance, esprit, grandeurs, devaient lui inspirer la piété et la reconnaissance envers le Maître. Il lui raconta la parabole des Besants, où l’on voit un riche seigneur confier à ses sergents une partie de son avoir. A l’un il remit un besant d’or, à l’autre deux et au troisième cinq. Celui qui avait reçu les cinq besants les fît fructifier si bien qu’il en gagna cinq autres ; et quand il eut rendu ses comptes, le seigneur lui dit : Viens près de moi, sergent fidèle et loyal, je t’accueille en la compagnie de mon hôtel. Celui à qui il avait donné deux besants en avait aussi gagné deux autres, et le seigneur lui tint le même langage qu’au premier. Mais celui qui n’en avait reçu qu’un l’avait enfoui en terre et n’osa venir devant la face de son seigneur. Celui-là fut le mauvais sergent, au cœur dur et faux...

Mais l’ermite rappelle aussi à Lancelot la miséricorde infinie de Dieu, qui aime mieux la conversion que la mort du pécheur ; il lui dit les mérites du repentir, de la confession sincère, et le pardon toujours offert... Lancelot comprend qu’il sera jugé comme le mauvais sergent, qui cacha son besant en terre ; ébranlé, à demi persuadé, il voudrait avouer sa faute secrète, et il n’ose. Mais l’ermite lui dit tant de bonnes paroles, qui suggèrent tantôt la crainte et tantôt l’espérance, que l’aveu jaillit enfin des lèvres du malheureux. Seigneur prêtre, dit-il en soupirant du plus profond de son cœur, seigneur prêtre, voici la vérité. Le mal dont se meurt mon âme est l’Amour. Toute ma vie j’ai aimé une femme, et c’est la reine Guenièvre, l’épouse de mon seigneur le roi Artus. C’est pour l’amour d’Elle que j’ai accompli les exploits que le monde entier connaît ; c’est Elle qui m’a mis en la gloire et en la grandeur où je suis ; c’est Elle qui à profusion m’a donné l’or, l’argent et les riches dons que j’ai si souvent distribués aux chevaliers pauvres. C’est Elle qui m’a fait parvenir de pauvreté à richesse et d’infortune à tous les bonheurs de la terre !... Mais je ois bien que pour cet amour, que je croyais noble et beau, Dieu s’est irrité contre moi. Il me l’a bien montré depuis hier soir. Et Lancelot raconte ce qui lui est advenu dans la Forêt, l’inscription sainte qu’il n’a pu lire, la chapelle où il n’a pu entrer, le Graal qu’il n’a pu honorer. Le prêtre alors lui montre la vilenie de son péché, l’exhorte à la conversion, et lui fait enfin promettre de ne plus retomber dans le crime d’adultère. Quatre jours durant Lancelot reste chez l’ermite, dont les sermons peu à peu changeaient son grand et faible cœur... Mais ici le livre interrompt cette histoire pour conter celle de Perceval.