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La Révolution d’Espagne

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La Révolution d’Espagne
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 79 (p. 785-814).


LA
RÉVOLUTION D’ESPAGNE

I.

L’INSURRECTION DE 1868 ET L’INTERRÈGNE.


Les révolutions se suivent et se ressemblent, surtout en Espagne. Elles se composent souvent d’un jour d’illusions et d’un lendemain assombri par les déceptions, prolongé à travers des incertitudes toujours renaissantes. Elles ne sont pas l’œuvre d’un hasard insolent ou de vulgaires trahisons, comme affectent de le croire ceux qui les ont rendues inévitables ; elles procèdent d’un ensemble de causes bien simples, bien évidentes, et, malgré tout ce qui peut les expliquer ou les absoudre d’avance, elles ne sont pas plus faciles à dénouer ; elles vont bientôt aboutir à toutes les impossibilités et à toutes les contradictions, qui font que ces grandes crises sont quelquefois sans issue. L’Espagne en est depuis quatre mois à se débattre dans les perplexités violentes d’une de ces révolutions qui la veille ont toute sorte de raisons d’être, et qui le lendemain se trouvent en face de toute sorte de difficultés, qui avant de naître semblent justes, et qui après avoir éclaté ne savent plus ce qu’elles deviendront. Depuis quatre mois, l’Espagne offre le spectacle d’un pays allant au hasard, flottant entre toutes les directions au risque de glisser chaque jour dans la guerre civile, hésitant visiblement à se croire fait pour la république et ne sachant qui placer sur un trône laissé vide par une reine en fuite, finissant par remettre sa destinée à une assemblée constituante, et plus que jamais saisi de doute à mesure que s’est approché le moment de la réunion de cette assemblée, image de la confusion universelle.

Au seuil de ces événemens qui sont pour l’Espagne le point de départ d’une ère nouvelle et inconnue, qui du premier coup ont emporté une monarchie, un souvenir revient invinciblement à l’esprit. Il y a trente ans bientôt, un matin de 1839, deux généraux, les chefs de deux armées en présence, Espartero et Rafaël Maroto, se trouvaient réunis sous un toit obscur, dans une campagne du pays basque, entre Durango et Elorrio. Ils se rencontraient clandestinement pour mettre fin à une effroyable guerre, pour débattre entre eux les conditions de ce qui allait s’appeler le convenio de Bergara. C’était en apparence une transaction, ou du moins celui qui agissait sans l’aveu de son maître, Maroto, fît ce qu’il put pour que ce fût une transaction ; en réalité, c’était la défaite de la cause carliste par la soumission de tous ses chefs, Urbistondo, Fulgosio, Lasala, Lersundi, qui sont passés depuis sous les drapeaux de la reine ; c’était la victoire définitive de la cause d’Isabelle II. Depuis six ans, on se battait à outrance dans toute une partie de l’Espagne, dans les vallées basques comme dans les montagnes de la Catalogne, dans le Maeztrazgo, du côté de Valence, comme dans la Navarre. L’Espagne s’épuisait dans cette guerre sans merci, toute pleine de représailles sanglantes. Deux choses survivaient à la lutte, l’autonomie des provinces basques, garantie par la paix, et la royauté d’Isabelle, pour laquelle tout ce qu’il y avait de jeune et de libéral au-delà des Pyrénées venait de se battre. C’était là ce dont il s’agissait dans cette entrevue d’Espartero et de Maroto, réunis un matin sous un toit inconnu pour décider par la paix ce que la guerre ne pouvait trancher.

Trente années sont passées, qu’est-il arrivé ? Parmi tous ceux qui se battaient en ce temps-là pour la reine, parmi les défenseurs de la cause victorieuse, les uns sont morts, les autres ont vieilli. Il y en a eu de fusillés, il y, en a eu de proscrits. O’Donnell s’est éteint dans une sorte d’exil. Narvaez est mort premier ministre à la veille d’une révolution nouvelle. Serrano, qui était un jeune et brillant colonel en 1839, et qui a joué bien d’autres rôles auprès d’Isabelle II, est le chef nominal d’un gouvernement provisoire qui a renversé la reine. Prim, qui n’était rien pendant la guerre civile ou qui n’était encore qu’un petit officier, est aujourd’hui une façon de dictateur, se demandant peut-être s’il sera le premier ministre d’un roi nouveau ou le chef d’une république. Le vieux négociateur de la paix de Bergara, Espartero, sur son déclin, va reparaître dans une assemblée constituante, où son nom ne pourra être qu’un drapeau un peu usé pour ceux qui tenteraient de s’en servir. La reine Isabelle, au lieu d’être à Madrid, est à Paris, et pourrait assister à un nouveau souper de Candide, où il y aurait plus de convives que du temps de Voltaire. Tout est changé ! Comment s’est accomplie cette tragédie qui n’a pas laissé d’être quelquefois une comédie ? Comment a pu éclater cette rupture entre la royauté espagnole et le pays ? Que va-t-il sortir enfin de cette vaste crise où tous les intérêts, toutes les ambitions, toutes les passions, s’agitent autour d’un trône vide ? C’est assurément un des plus curieux épisodes de l’histoire des monarchies constitutionnelles en Europe.

Elle avait cependant, cette monarchie espagnole, toute sorte de raisons de vivre. Elle avait le prestige de la lutte libérale dans laquelle elle s’était retrempée et la consécration de la victoire. Vieille par les traditions, elle était jeune par les idées qu’elle représentait ou qu’elle devait représenter. Longtemps elle a eu pour elle et autour d’elle tout ce que l’Espagne de ce siècle a produit de vivace, d’énergique et d’intelligent, tout ce qui fait la popularité d’un régime politique. Sauf le parti carliste vaincu, impuissant et découragé, il n’y avait point au-delà des Pyrénées de partis anti-dynastiques pour lui disputer la vie et l’autorité. Elle a sombré pour n’avoir pas su ou pour n’avoir pas voulu être une monarchie constitutionnelle, et c’est lorsqu’elle n’avait plus ni impossibilités ni difficultés sérieuses à vaincre qu’elle s’est mise à se décomposer elle-même, de ses propres mains, avec un acharnement qui serait venu à bout d’une fortune plus prodigieuse encore. Je ne saurais aujourd’hui reprendre cette triste et humiliante histoire d’un suicide royal qui n’est pas d’ailleurs une affaire exclusivement politique. Ce qui est certain, ce que les événemens contemporains de l’Espagne ne font que confirmer une fois de plus, c’est que ce n’est point par leurs adversaires que les gouvernemens sont le plus menacés, c’est en eux-mêmes qu’ils portent le grand et dangereux ennemi ; c’est par eux-mêmes qu’ils sont mis à mal et qu’ils périssent, décourageant successivement leurs amis et laissant à peine quelque chose à faire à leurs ennemis. La reine Isabelle II a mis près de vingt-cinq ans à jeter sa couronne par-dessus les moulins ; elle a si bien réussi qu’elle a fini par ne plus retrouver cette couronne sur sa tête, et elle a été secondée dans cette œuvre étrange par la complicité des uns, par la faiblesse des autres, par tout un travail correspondant de dissolution dans les partis, de telle sorte que tout a marché du même pas, la déconsidération de la royauté et l’affaiblissement de l’organisme constitutionnel par la scission ou l’exaspération des partis. La royauté d’Isabelle II n’avait presque rien à faire pour garder sa popularité, pour rester une médiatrice respectée entre les opinions. Elle a voulu se jeter dans la mêlée avec ses fantaisies et ses caprices : elle y a perdu son prestige d’abord, son autorité ensuite. Les partis qui la soutenaient se sont divisés et usés. Les ennemis se sont multipliés, s’exilant eux-mêmes d’une légalité sans garanties. Les questions dynastiques, qui n’existaient pas, se sont élevées peu à peu, et sont entrées comme un élément nouveau dans la politique espagnole. Un parti démocratique ou républicain s’est formé et a grandi dans la mesure même de la décadence morale de la monarchie, et c’est ainsi que la royauté en Espagne s’est trouvée conduite à cette situation où pour se défendre elle n’a plus eu qu’un système de réactions outrées en présence d’insurrections toujours menaçantes et toujours, aggravées. Entre les partis poussés à bout, on le pressentait bien, il ne s’agissait plus d’un ministère ; il s’agissait désormais de la dynastie elle-même, devenue l’enjeu de la première révolution qui éclaterait. Au-dessous de cette lutte engagée dans les sphères politiques, le pays restait impassible et sceptique, hésitant à sortir de son apathie, accoutumé d’ailleurs à voit des généraux venir trancher du bout de leur épée ces inextricables complications, et à ne jouer lui-même que le rôle de figurant dans les insurrections espagnoles.

Rien ne peint mieux cette aggravation croissante, cette décadence agitée de tout un régime, que quelques dates de l’histoire contemporaine de la péninsule. En 1848, au moment où l’incendie est partout en Europe, le feu pénètre aussi un instant en Espagne ; une tentative est faite à Madrid, à Séville, mais elle est à peine sérieuse : elle se brise contre la royauté d’Isabelle, encore dans sa jeunesse et dans sa popularité. En 1854, nouvelle tentative, victorieuse cette fois, et née de la situation même de l’Espagne. Cette insurrection de 1854 était tout au moins un sévère et dramatique avertissement ; elle montrait comment une révolution pouvait être faite par d’autres que des révolutionnaires, par des hommes qui la veille encore passaient pour des conservateurs, et qui maintenant mettaient sur leur drapeau les mots de liberté et de moralité. Cependant rien n’était perdu encore. La royauté était déjà visiblement compromise, il est vrai, elle était signalée tout haut comme entourée d’une « camarilla déshonorante ; » elle gardait toujours néanmoins de profondes racines, elle avait des défenseurs énergiques, des ennemis trop peu nombreux ou trop peu puissans pour l’abattre, et elle sortait à peu près intacte d’une bourrasque où elle semblait d’abord près de disparaître. Quatorze ans s’écoulent encore ; le 18 septembre 1868 éclate une révolution nouvelle, et cette fois tout est emporté au premier souffle ; de la reine et de la dynastie, il ne reste plus rien.

Ainsi dans cette carrière une sorte de fatalité semble conduire au dénoûment. La révolution de 1854 apparaît à la lumière des événemens comme une ébauche prématurée de celle de 1868, ou, si l’on veut, ce mouvement foudroyant de 1868 est une révolution de 1854 mieux réussie et allant jusqu’au bout. Et pourquoi l’insurrection de 1868 a-t-elle pu aller plus loin que la révolution de 1854, pourquoi a-t-elle été plus heureuse que toutes les insurrections qui se sont succédé dans ces dernières années ? Parce que tout s’est progressivement compliqué dans l’intervalle, parce que la décomposition s’est poursuivie avec un redoublement d’intensité, parce qu’on n’a rien fait pour profiter de ce répit laissé à un pouvoir déjà ébranlé, de telle façon qu’à l’heure fatale de la crise la royauté a trouvé devant elle non plus seulement ses ennemis avoués et irréconciliables, mais encore ceux-là mêmes qui l’avaient sauvée une première fois des conséquences extrêmes de la révolution de 1854, ceux qui la soutenaient la veille, qui la défendaient contre les dernières insurrections. En réalité, ces quatorze années ont été employées, tristement employées à user le dernier prestige de la royauté bourbonienne, à grossir autour d’elle le faisceau des hostilités, à familiariser les partis et la nation elle-même avec l’idée d’un inévitable changement dynastique.

Je voudrais résumer d’un trait le long et profond travail par lequel a été préparée la catastrophe suprême de cette monarchie, qui était le prix du sang de l’Espagne nouvelle, qui, pour rester fidèle à elle-même, pour garder sa force, sa popularité, ne devait être que libérale, constitutionnelle : on a tendu depuis longtemps à en faire une monarchie semi-absolutiste avec les formes décevantes d’un régime parlementaire sans vérité, et dans cette résurrection équivoque d’un absolutisme choquant ce n’est certes pas les souvenirs d’Isabelle la Catholique qu’on a fait revivre, c’est le règne d’un Charles II ou d’un Charles IV qu’on a recommencé, avec des nonnes, des confesseurs et des dévotions pour compenser ou voiler le reste. Il en est résulté ce régime attaqué à la fois dans son autorité politique et dans son autorité morale. Par son caractère même, Isabelle II n’a peut-être pas peu contribué à aggraver sa situation. Cette reine que dans son enfance, lorsqu’on se battait pour elle, on nommait l’innocente, qu’on a depuis appelée quelquefois Isabelle la contrariée, cette reine n’était pas dénuée de finesse dans l’esprit et d’un certain sentiment espagnol ; malheureusement, comme bien d’autres, elle avait à la longue l’infatuation du pouvoir, une infatuation toute féminine. Elle comptait trop sur cet ascendant naturel d’une reine, d’une femme ayant à traiter avec toutes les ambitions. Elle s’était trop accoutumée à jouer avec les choses et avec les hommes, sachant plier quand elle ne pouvait l’éviter, et se montrant tout aussi prompte à oublier les services qu’on lui rendait sans se demander si elle ne laissait pas une dangereuse amertume chez ceux qu’elle brisait ou qu’elle livrait aux représailles des partis. Deux fois, en 1856 et en 1866, après deux batailles sanglantes et décisives, elle renvoyait lestement O’Donnell du ministère, et en 1866 notamment elle laissait à peine quelques jours entre le formidable combat du 22 juin à Madrid et le congé presque brutal qu’elle donnait à un chef avec lequel il fallait compter. Serrano lui-même, le chef du gouvernement provisoire actuel, Serrano président du sénat, capitaine-général de l’armée, combattant, lui aussi, du 22 juin, était traité peu après comme un conspirateur vulgaire, et l’an dernier on l’expédiait encore aux Canaries. Je ne parle ni d’Espartero, tour à tour évincé ou invoqué dans les momens de crise, ni de ces scènes de 1843 qui ont fait de M. Olozaga un irréconciliable ennemi des Bourbons. La reine Isabelle tient de son père Ferdinand VII une certaine humeur moqueuse à laquelle n’ont pas échappé ses amis les plus fidèles, et, si elle était peu ménagère des faveurs royales, elle n’était pas moins prodigue de piqûres, même de blessures dont elle ne calculait pas toujours la portée. On prétend, que le général Dulce, associé depuis 1854 à la fortune d’O’Donnell, mais peu aimé d’Isabelle, revenait un jour, il y a deux ans, de Cuba, où il avait été envoyé comme capitaine-général, et où il s’était marié avec une riche créole. Il rentrait à Madrid dégoûté de la politique et des conspirations, n’aspirant qu’à vivre tranquille. Il voulut présenter sa femme au palais, à un baisemain. Lorsque la nouvelle venue passa devant la reine, celle-ci retira sa main d’une façon presque injurieuse. Le général Dulce quitta le palais naturellement blessé et irrité. Il a depuis disposé, dit-on, d’une partie de sa fortune pour mener à bout la dernière révolution. La vérité est que la reine Isabelle a payé cher plus d’une de ces piqûres qui lui ont fait souvent des ennemis et qui ont quelquefois refroidi ses amis.

Qu’on réunisse toutes ces causes politiques, intimes, personnelles, sérieuses ou frivoles, agissant à la fois dans un règne livré à toutes les influences ; on comprendra comment la monarchie espagnole se trouvait ébranlée, et déjà plus qu’à demi compromise en 1868, au moment où elle allait être frappée d’un nouveau coup par la mort du général Narvaez, qui la couvrait encore de son épée comme chef militaire et comme président du conseil. Jusque-là, en 1867, le duc de Valence avait fait bonne contenance, et avait gagné la dernière victoire de la royauté sur l’insurrection en Aragon et en Catalogne. Narvaez disparu, il ne restait pour porter le fardeau comme président du conseil que M. Gonzalez Bravo : ce n’était pas assez, quoique le nouveau premier ministre, avec une audace qui en imposait presque, se plût quelquefois à répéter qu’il montrerait ce que savait faire un chef de l’ordre civil pour tenir tête à l’orage. Un président du conseil civil, chose toujours grave et de mauvais augure en Espagne au moment du danger, — témoin M. Sartorius en 1854, témoin M. Gonzalez Bravo en 18681 En face du gouvernement reconstitué à la mort du général Narvaez, les progressistes conspiraient naturellement à Madrid ou dans l’émigration à Paris et à Londres. Le parti démocratique, qui avait assez grandi depuis quelque temps pour qu’on dût désormais rechercher son concours, restait à la disposition de tout mouvement révolutionnaire, ou, s’il avait l’air de résister aux avances des progressistes, c’était pour se faire compter un peu plus dans l’alliance. Les partisans de l’union libérale, qui venaient, eux aussi, de perdre leur capitaine, le général O’Donnell, mort quelques mois avant le général Narvaez, les unionistes, comme ils se sont appelés depuis, ne sortaient pas d’une certaine réserve ; mais, s’ils hésitaient encore, ils ne se méprenaient pas sur les événemens qui se préparaient, et comme la plupart des chefs étaient des généraux, ils se tenaient prêts à jeter dans la balance le poids de leur épée et de leur importance. D’autres libéraux modérés ne conspiraient pas ; ils voyaient le danger, ils sentaient que tout était perdu, si on ne s’arrêtait, et ils ne disaient rien parce qu’ils ne pouvaient rien, parce qu’ils auraient été aussi peu écoutés de ceux qui préparaient une révolution que de ceux qui la provoquaient étourdiment. A vrai dire, le mot de cette situation était partout, dans toutes les conversations, et ce mot, c’était que de jour en jour la crise définitive approchait pour la dynastie, que rien désormais ne pouvait sauver la reine.

Deux faits peu connus montrent à quel point cette idée était entrée dans tous les esprits et se mêlait comme un élément inévitable à toute la politique espagnole. Ce n’est plus un mystère aujourd’hui que depuis assez longtemps il y avait une singulière froideur entre le palais de Madrid et le palais de San-Telmo, à Séville, où habitaient le duc et la duchesse de Montpensier. Tout ce qui se faisait à Madrid était, vivement blâmé à Séville, où Ton entrevoyait les périls croissans de la situation. Le duc avait parlé, on lui reprochait même de trop parler, de trop s’agiter. Chose plus sérieuse et infiniment plus délicate, la duchesse s’était rendue à Madrid pour je ne sais quel événement de famille, et là aurait eu lieu entre les deux sœurs une grave, une étrange explication. L’infante doña Fernanda aurait dit plus ou moins ouvertement à Isabelle II que ni elle ni son mari ne pouvaient approuver la marche du gouvernement, qu’ils voyaient bien qu’on marchait à une catastrophe, qu’ils ne conspiraient pas, qu’ils ne feraient rien, qu’ils s’abstiendraient de toute démarche tant que la reine serait sur le trône, mais que, si par malheur la reine venait à être renversée, ils ne reconnaîtraient aucun héritier direct et qu’elle serait elle-même obligée alors de se souvenir qu’elle était infante d’Espagne. La confidence était étrange à coup sûr, et n’était pas propre à arranger les affaires entre les deux sœurs. La reine en fut naturellement froissée et embarrassée ; elle fit part de cette conversation à un petit nombre de personnes, qui furent aussi embarrassées que la souveraine pour décider ce qu’il y avait à faire, et Isabelle finit par ne rien dire ou par dire à sa sœur qu’elle pouvait rester à Madrid tant qu’elle voudrait en s’abstenant désormais de lui parler d’affaires politiques. Ce n’était pas moins une singulière question qui venait de se poser dans l’ombre, qui caractérisait la situation, et le cabinet de Madrid s’en souvenait, je pense, lorsque quelques mois plus tard il exilait le duc et la duchesse de Montpensier, au risque de leur donner ostensiblement le caractère de prétendans.

D’un autre côté, sans chercher ses combinaisons dans le même ordre d’idées, le général O’Donnell, aux derniers momens de sa vie, s’était demandé plus d’une fois, lui aussi, ce qu’il y avait à faire. Ce n’était pas un grand libéral que le général O’Donnell, j’en conviens, ou du moins le libéral en lui se ressentait toujours un peu du soldat ; mais c’était, même en politique, un homme de vigoureuse trempe, ayant du sang-froid, de l’autorité, capable de s’attacher à un dessein, et réalisant plus que tout autre peut-être en Espagne le type de chef de parti. Lorsque la reine l’avait si cavalièrement évincé du ministère en 1866, après la bataille de juin, il avait senti que, s’il restait à Madrid, le cabinet qui lui succédait aurait peut-être la tentation de se défaire de lui en l’envoyant aux Canaries, et il s’était retiré en France. Il n’était d’aucun complot, il ne se mêlait à aucune conspiration ; il attendait, l’œil fixé sur l’Espagne, ne laissant ignorer à personne qu’il n’était point un émigré, qu’il serait là quand il le faudrait, et nourrissant déjà une idée qui dénotait un esprit politique de quelque vigueur.

Une révolution, à ses yeux, était inévitable, cela n’était pas douteux, et la reine serait emportée à la première bourrasque. Quant à lui, il déclarait tout haut qu’il n’accepterait plus le ministère des mains d’Isabelle II. Seulement il fallait se préparer à conduire cette crise le plus légalement possible, à faire en quelque sorte une révolution défensive. Si on tentait ouvertement un coup d’état à Madrid, il n’y aurait plus sans contredit à hésiter : il ne resterait qu’à prendre les armes. Si on maintenait une ombre de gouvernement constitutionnel, il fallait aller aux élections, il fallait obtenir, sinon la majorité, du moins une de ces minorités qui en Espagne ont fini toujours par s’imposer. Cela fait, il arriverait de deux choses l’une : ou la reine se résignerait, et alors on s’établirait fortement sur le terrain parlementaire de façon à n’être plus à la merci d’un caprice, ou le gouvernement tenterait encore de se mettre au-dessus de la loi, briserait le parlement, et on se servirait des chambres dans ce cas pour résister, pour aller au besoin jusqu’à provoquer la déchéance de la reine en faisant passer la couronne sur la tête du prince des Asturies avec une régence. Je n’assure pas que tout cela eût réussi. Ce qu’il est trop aisé d’en conclure, c’est que, plus on allait, plus cette question dynastique prenait le premier pas dans toutes les préoccupations. Les uns se flattaient de trouver un roi à Lisbonne. Déjà il y avait aussi des émissaires en Italie. O’Donnell s’arrêtait au fils de la reine, et peut-être pourrait-on dire maintenant que le jour où mourait le duc de Tetuan la royauté du prince des Asturies perdait sa meilleure chance. Le duc de Montpensier apparaissait de son côté. De toutes parts et sous toutes les formes la lutte s’engageait sourdement, et le gouvernement lui-même le sentait ; mais il était plein de présomption, il allait comme un joueur imprévoyant et irrité qui épuise sa dernière fortune.

Il y avait cependant une chose qui pouvait laisser encore au gouvernement de la reine un reste de sécurité et de force, c’était la divergence incohérente de tous ces élémens d’hostilité. Seuls ou même avec leurs alliés du parti démocratique, les progressistes n’avaient que peu de chances. Ils ne pouvaient songer à un soulèvement populaire dans un pays où le peuple ne met pas la main aux révolutions, et reste le plus souvent spectateur des destinées qu’on lui fait. Ils n’avaient pas assez d’intelligences dans l’armée pour l’entraîner, et les tentatives qui s’étaient renouvelées depuis deux ans prouvaient que Prim, tout général qu’il fût, se faisait de grandes illusions sur son ascendant. L’armée n’avait pas été sérieusement entamée, et l’armée, c’est tout en Espagne. Les progressistes ne se dissimulaient pas qu’à rouvrir la lutte dans ces conditions ils s’exposaient à être battus encore une fois même par le pouvoir décrié qu’ils attaquaient. Livrés à leurs propres forces, ils étaient insuffisans, ils le sentaient, et en réalité le succès d’une révolution dépendait de ce groupe de l’union libérale où, depuis la mort d’O’Donnell, Serrano, le duc de La Torre, avait la première place, où Duke prenait une certaine initiative, où comptaient aussi d’autres officiers plus jeunes, plus ardens et ayant à leur tour l’ambition d’arriver. Par leurs opinions, par leurs relations, comme par leur passé, ces chefs de l’union libérale touchaient à tout, principalement à l’armée, sur laquelle ils avaient une grande influence, à une partie de la bourgeoisie, qui s’était montrée favorable à la politique d’O’Donnell, au libéralisme conservateur, et déjà, sans être encore de ceux qui conspiraient formellement, ils étaient eux-mêmes par leurs prévisions ou par leurs ressentimens sur le chemin de la révolution. La question était donc avant tout de rapprocher, de fondre ces hostilités diverses dans une action commune. C’est à nouer cette alliance que s’employaient pendant l’été de 1868 quelques progressistes modérés servant d’intermédiaires entre Londres, Paris et Madrid, c’est-à-dire entre Prim, Olozaga d’un côté, et de l’autre Serrano, Dulce. Une négociation véritable s’engageait et se poursuivait durant, quelque temps. C’était déjà beaucoup qu’on en vînt à discuter ensemble les préliminaires d’une insurrection.

Un récit publié depuis sur la campagne de l’armée révolutionnaire d’Andalousie, et attribué au général Izquierdo, prouve que celui-ci et bien d’autres avec lui n’ignoraient pas ce qui se passait. Avant de partir vers la fin de juin pour Séville, où le gouvernement l’envoyait prendre un commandement, Izquierdo allait voir le duc de La Torre, les généraux Dulce et Cordova. Ces deux derniers l’entretenaient de l’état du pays, et de confidence en confidence ils allaient jusqu’à lui désigner les généraux, les régimens, les bataillons qui avaient promis leur concours à un soulèvement Izquierdo les écoutait, et, sans s’informer ni du jour ni de l’heure, demandant simplement qu’on évitât toute communication avec lui, il promettait à son tour aux deux généraux d’être auprès d’eux lorsqu’un mouvement national éclaterait. Il partait ainsi pour Séville, où il trouvait les chefs de la garnison calmes, disciplinés, mais prêts à se lever au premier signal. Et voilà certes un gouvernement qui commençait à être bien défendu !

Ce n’était pas seulement d’ailleurs dans l’armée de terre que le mouvement pénétrait peu à peu. Sans que personne pût soupçonner encore la profondeur du mal, et pour la première fois en Espagne, la marine elle-même était déjà ébranlée. On aurait dit que le gouvernement de Madrid, accoutumé à voir l’armée de mer demeurer passive dans les agitations politiques, ne prenait nul souci ni de ses opinions, ni de ses intérêts, ni même de son amour-propre. Sous prétexte d’économies dans le budget et de réformes administratives, il avait jeté le trouble dans les services de la flotte, ce qui avait été un grief violemment ressenti. Chose plus grave, depuis quelque temps le ministère de la marine était livré à des hommes assez obscurs de l’ordre civil : c’était tantôt M. Martin Belda, tantôt M. Severo Catalina, puis encore M. Belda. Toutes les susceptibilités de la marine se révoltaient. De là un mécontentement dont un des officiers les plus populaires, le brigadier Mendez Nuñez, qui servait dans l’Océan-Pacifique, avait donné le signal par une correspondance assez aigre avec le cabinet de Madrid, et ce mécontentement s’était rapidement propagé en se compliquant des excitations nouvelles de la politique. Il n’y avait pas de chefs supérieurs de la marine engagés dans cette dangereuse opposition ; mais dans une partie de la flotte, notamment devant Cadix, il y avait des brigadiers, des capitaines de vaisseau, qui ne demandaient pas mieux que de laisser éclater leur ressentiment, et qu’on disait déjà en relations avec leur voisin de Séville, le duc de Montpensier. C’était une force jusqu’à un certain point indépendante, capable d’agir par elle-même et disposée aussi à se rallier à tout ce que feraient les hommes de l’union libérale, occupés en ce moment de leur négociation avec les meneurs de la conspiration progressiste.

Malgré tout, l’alliance qui se tramait mystérieusement et qui, si elle venait à se réaliser, allait évidemment disposer de ressources considérables, cette alliance n’était pas une œuvre des plus faciles. Entre les progressistes, ayant derrière eux les démocrates, et les généraux de l’union libérale, il y avait d’abord les souvenirs d’une série de luttes sanglantes dont la dernière datait à peine du 22 juin 1866. Ce n’était rien encore ; ces souvenirs s’effacent vite en Espagne. La négociation rencontrait une difficulté plus sérieuse qui tenait au fond même des choses. Les chefs unionistes ne reculaient plus désormais devant l’insurrection, ils étaient prêts à s’engager de leur personne dans le mouvement, et ils considéraient la déchéance de la reine comme la première, l’inévitable conséquence de la levée de boucliers qui se préparait : sur ce point, leur parti était pris ; mais en même temps ils n’entendaient certes pas détruire la monarchie en Espagne, et avant tout ils voulaient qu’on se mît d’accord sur le programme de la révolution, sur ce qu’on ferait le jour où le gouvernement de la reine serait abattu. Or ici les progressistes étaient assez embarrassés ; ils se trouvaient placés entre les unionistes, dont ils partageaient l’opinion au moins sur la nécessité de maintenir la monarchie, et les démocrates, qui refusaient d’entrer dans un mouvement dont le but avoué et ostensible serait le remplacement d’un roi par un roi, d’une dynastie par une dynastie. Au fond, les progressistes comptaient sur la puissance des choses, sur la force des instincts et des traditions monarchiques de l’Espagne sans qu’il y eût rien à décider pour le moment. Ils proposaient alors qu’on s’entendît simplement pour l’action, et qu’on écartât les questions qui pourraient diviser, en laissant au pays le soin de prononcer souverainement.

C’était tourner autour de la difficulté et tout livrer au hasard. En refusant d’entrer dans cette voie, les chefs de l’union libérale, il faut le dire, obéissaient à un sentiment de prévoyance patriotique ; s’ils étaient prêts à accepter la grave responsabilité d’une révolution, ils ne voulaient pas lancer le pays dans une aventure indéfinie, sans direction et sans but. Ils hésitaient, et la négociation menaçait de se perdre dans ces débats intimes sans aboutir à rien. Certes dans ces quelques mois il n’y a pas eu beaucoup de momens où la reine aurait pu se sauver ; il y en a eu pourtant deux. Je dirai tout à l’heure quel fut le dernier ; celui-ci était l’avant-dernier. Si la reine, s’inspirant de l’a gravité de la situation et se mettant au-dessus des mesquines intrigues de cour, avait tout à coup changé de politique, elle eût probablement jeté le désordre dans toutes ces tentatives d’alliance, elle eût retenu les unionistes prêts à glisser dans l’insurrection. Bien au contraire, le gouvernement, comme s’il avait craint que les choses ne marchassent pas assez vite, frappait un de ces coups qui ne sauvent jamais rien. Dans un mouvement d’irritation, aux premiers jours de juillet, il expédiait brutalement Serrano, Dulce, Caballero de Rodas, aux Canaries, Echague, Zabala, Ros de Olano, Cordova, aux Baléares ou sur d’autres points éloignés. Il pensait disloquer ainsi l’état-major de l’union libérale, et par la même occasion, pour achever la déroute des conspirations qu’il voyait se lever devant lui, il exilait le duc et la duchesse de Montpensier.

Qu’y avait-il cependant de commun entre les infans et tous ceux qu’on exilait ou qu’on internait ? Il n’y avait aucun complot, et c’est peut-être alors que s’établissaient des intelligences plus intimes ; on a dit du moins que les officiers de la frégate chargée de transporter le duc à Lisbonne avaient offert au prince de se prononcer dès ce moment. Si rien ne fut tenté sous le coup de l’acte plus audacieux que prévoyant du ministère espagnol, c’est que la conspiration, justement à cause de ces perplexités dans lesquelles les chefs unionistes s’étaient laissé retenir, n’était pas aussi mûre qu’on le croyait ; mais si l’alliance de toutes les hostilités qui menaçaient la reine n’était pas scellée encore, le gouvernement faisait tout ce qu’il fallait pour la précipiter. Par son défi, il ajoutait aux ressentimens des généraux, il les exaspérait, il les délivrait des derniers scrupules. Ces timides conspirateurs avaient hésité jusque-là, ils n’hésitèrent plus, et, puisqu’on les poussait à bout, ils acceptaient la lutte avec toutes ses chances. A partir de cet instant, les négociations d’alliance avec les progressistes se renouaient avec une activité nouvelle pour ne plus s’interrompre. Entre les côtes d’Europe et les Canaries, il n’y avait pas si loin que des relations secrètes et assidues ne pussent être suivies, et peu s’en fallut que l’insurrection n’éclatât le 15 août. Le jour semblait indiqué, le bruit en courait partout, et le gouvernement y crut ; mais il y avait encore des difficultés à vaincre, ne fût-ce que celle du retour des généraux, sévèrement gardés dans leur île ; tout n’était pas prêt, quoique tout se disposât pour un événement inévitable et prochain dont la date seule restait incertaine.

Le sentiment du péril finissait-il par pénétrer dans les conseils de la royauté espagnole ? On l’aurait dit. Toujours est-il qu’un certain ébranlement se faisait sentir dans l’entourage de la reine et dans le monde officiel aux approches du 15 août, au moment où la cour partait pour Lequeitio, dans les provinces basques, sans se douter qu’elle ne retournerait plus à Madrid. Des tiraillemens se laissaient voir dans les hautes régions politiques, comme si la lassitude commençait à naître. Le général Pavia, marquis de Novaliches, qui commandait à Barcelone, et le général Pezuela, comte de Cheste, qui commandait à Madrid, venaient d’être obligés de faire un chassé-croisé assez énigmatique en se remplaçant mutuellement pour des conflits médiocres, et l’un et l’autre avaient fini par donner leur démission ; il y avait même cette particularité que le général Pezuela se démettait aussi d’un poste de confiance, celui de commandant des hallebardiers. M. Gonzalez Bravo n’avait plus son assurance superbe. Soit qu’il fut réellement fatigué, soit qu’il en vînt à s’émouvoir de l’orage qui grossissait, il parlait de quitter le pouvoir, il demandait à se retirer. La reine elle-même s’inquiétait par intervalles de l’état des affaires, et, à peine arrivée dans les provinces basques, elle faisait appeler le général José de La Concha ; elle l’entretenait de la situation du pays, elle lui disait de se tenir prêt à entrer au ministère. Le général ne pouvait refuser, et à son tour il en parlait à ses amis, à ceux avec lesquels il avait l’intention de partager le pouvoir. Il croyait peut-être lui-même les choses plus avancées qu’elles ne l’étaient ; il se voyait déjà premier ministre, et c’est justement ici la dernière occasion qu’a eue la reine Isabelle d’ajourner tout au moins, sinon de détourner complètement la crise qui s’approchait.

Il est certain que le général Concha, avec des amis de quelque autorité et de beaucoup de modération, avec son frère le marquis del Duero, aurait pu amener une trêve dans la situation de l’Espagne, en commençant, bien entendu, par rappeler les généraux exilés et par donner des gages d’une politique plus libérale. Au point où l’on en était, les frères Concha représentaient un adoucissement. L’aîné, le marquis del Duero, avait été le compagnon de fortune d’O’Donnell, il était l’ami de tous les chefs de l’union libérale, l’adversaire peu actif, mais sincère des réactions violentes. Un ministère de ce genre venant à propos, recherchant l’appui des chambres, détendant à demi la situation, un tel ministère n’était pas absolument hors d’état de conjurer le danger, et dans tous les cas il donnait plus de force pour le combattre, s’il éclatait ; mais la cour, quand elle n’était pas trop pressée, se flattait encore de se défendre sans faire de concessions, et puis elle croyait avoir du temps devant elle. Le 15 août était passé sans que l’insurrection se fût montrée, et on raillait presque les conspirateurs de leur impuissance. M. Gonzalez Bravo ne parlait plus de quitter le pouvoir, la reine ne songeait plus pour le moment au général Concha, qu’elle laissait se morfondre dans l’attente de sa présidence du conseil ; elle ajournait toute résolution à l’époque de sa rentrée à Madrid, et cherchait à se faire des illusions en s’occupant de bien autre chose.

La reine jouait avec le feu, et un incident curieux, né d’une fantaisie, la mettait un jour en présence de cette situation singulière où tout la menaçait. C’était une petite scène de tragi-comédie à l’espagnole. La reine eut une envie, elle voulut se donner le passe-temps de visiter une frégate cuirassée qu’on dut faire venir de Cadix dans les eaux de Saint-Sébastien. Cela tombait mal à Cadix, où l’escadre n’attendait que le moment de se prononcer, et il fut même question, à ce qu’on assure, de ne pas se rendre à l’ordre qu’on recevait, de précipiter le soulèvement ; mais, comme on n’était pas encore complètement en mesure, il fallut obéir sous peine de se démasquer avant l’heure. La frégate la Zaragoza partit donc pour Saint-Sébastien en se fiant un peu au dieu hasard ; elle était d’ailleurs commandée par un des officiers les plus engagés dans tout ce qui se préparait, homme de ressources et d’entrain, capable de se tirer d’affaire. Autour d’Isabelle, on ne voyait pas sans inquiétude cette fantaisie, car on soupçonnait déjà très fort la marine de trahison, et sans rien savoir on croyait à tout. On fit ce qu’on put pour effrayer la reine et pour la détourner d’aller à bord de la Zaragoza, où elle risquait d’être enlevée. La reine se moqua des donneurs de conseils, et non-seulement elle se rendit sur la frégate, mais, laissant de côté son ministre de la marine, qui l’accompagnait, elle n’eut d’attentions que pour le commandant du navire, qu’elle prenait seul pour guide et pour cavalier. La femme tout entière se montrait dans cette petite expédition, conduite avec hardiesse et avec bonne humeur. A un certain moment, le capitaine dit gaîment à la reine : « Mais votre majesté sait-elle que je n’ai qu’un ordre à donner pour l’emporter loin des côtes d’Espagne ? — Je le sais, répondit Isabelle. — Et votre majesté n’a pas hésité à venir ici ? — Je n’ai pas hésité, reprit la reine avec bonne grâce, parce que je te sais un caballero, et je suis sûre que tu ne commettras pas un acte de déloyauté. — Allons, répliqua le capitaine, il ne sera pas dit que votre majesté se sera fiée à moi pour rien ; mais elle ne sait pas ce que je fais en ce moment. » Et après ce court entretien la reine redoubla de grâce et d’amabilité, elle voulait combler l’officier de faveurs, cherchant partout une plaque pour le décorer. On a beau être un conspirateur, on n’est pas insensible à cette hardiesse d’une femme qui vient à votre bord en se sachant menacée et aux politesses d’une reine. Isabelle II, qui aurait bien pu effectivement être enlevée, si certains projets eussent été mis à exécution, Isabelle put revenir à terre toute joyeuse de sa visite, se moquant plus que jamais de ses conseillers effarés et croyant peut-être avoir reconquis la marine parce qu’elle venait d’échapper à un danger. Le capitaine de la Zaragoza avait été séduit. Il est vrai que peu après, reparti pour Cadix avec sa frégate, il n’était pas moins un des premiers à se prononcer. La reine avait eu là un bon billet.

Isabelle II, pour tout dire, se donnait le change par ces diversions, et il y en avait une en ce moment dont elle caressait la pensée avec un intérêt singulier. Elle attendait avec impatience l’arrivée de l’empereur et de l’impératrice des Français à Biarritz pour aller les voir. A d’autres époques, elle avait montré moins d’empressement. Elle n’avait jamais été particulièrement enthousiaste de ces visites impériales et royales, contre lesquelles plus d’une raison la mettait en garde, et en 1867, pendant l’exposition, elle avait cédé sans peine aux conseils de ceux qui la détournaient de venir à Paris grossir le cortège des royautés européennes. Cette fois il y avait plusieurs raisons qui la portaient à désirer une entrevue. La première, la plus apparente, c’était la brillante hospitalité que ses enfans, la comtesse et le comte de Girgenti, venaient de recevoir à Paris et à Fontainebleau. Isabelle s’en montrait reconnaissante et le témoignait avec effusion ; mais il y avait un autre motif plus sérieux, tout politique. En définitive, la reine, même en ouvrant son esprit à bien des illusions, ne pouvait se méprendre entièrement sur sa situation ; elle se sentait en danger, et elle en était venue à espérer beaucoup d’une entrevue avec l’empereur. Qu’en attendait-elle ? C’est là la question. S’étourdissant sur toutes les autres causes de ses dangers, vivement et presque uniquement excitée depuis quelque temps contre le duc de Montpensier, elle ne voyait que son beau-frère dans tous les complots qui la menaçaient, et par ce côté elle croyait naïvement l’empereur intéressé à la soutenir, à la défendre contre toutes les attaques. Elle ne doutait pas qu’il ne fît tout au monde pour combattre des événemens qui pourraient favoriser l’élévation du duc de Montpensier au trône d’Espagne. Elle pensait trouver chez l’empereur, quand elle pourrait le voir, une animosité égale à la sienne, la bonne volonté de servir une cause commune ; elle ne voyait qu’en lui son salut, et elle avait si bien fini par se livrer à cette idée fixe, que son impatience prenait un caractère fébrile. Quelquefois, dans le même jour, plusieurs dépêches arrivaient à Paris pour savoir quand l’empereur partait, quand il devait arriver à Biarritz. Le télégraphe était aux abois, et aussi les agens de la reine à Paris, d’autant plus que ceux-ci ne pouvaient assaillir les Tuileries de leurs demandes d’informations, comme ils étaient assaillis eux-mêmes par le télégraphe.

Chose étrange, soixante ans après 1808, à Bayonne ou près de Bayonne, un Napoléon était encore une fois attiré, s’il le voulait, à se faire l’arbitre des affaires de l’Espagne, des dissensions intimes d’une famille royale qui reproduisait plus d’un trait de la cour de Charles IV. Il y a de bizarres fatalités. Seulement le Napoléon de 1868 n’était pas le Napoléon de 1808. L’empereur, et pour bien des raisons, évitait tout ce qui aurait pu l’engager ; il voyait sans doute monter l’orage au-delà des Pyrénées, il savait probablement ce que tout le monde commençait à ne plus ignorer. Il avait peu de goût, il faut le croire, à trouver une autre aventure du Mexique à nos portes, et autant la reine montrait d’impatience, autant il paraissait peu pressé de partir pour Biarritz ; il retardait jusqu’au dernier moment. Cette entrevue, qui n’a jamais eu lieu, a pourtant un rôle dans la révolution d’Espagne. Tant que l’éloignement de l’empereur la rendait impossible, la reine Isabelle la poursuivait de tous ses désirs ; le jour où elle était devenue possible, il n’était plus temps. Une nouvelle foudroyante arrêtait la reine à Saint-Sébastien au moment où elle partait pour Biarritz. Ce jour-là même, le matin du 18 septembre, Cadix s’était réveillée au bruit des salves d’artillerie de l’escadre, qui se prononçait et entraînait la ville dans l’insurrection.

Ce qu’on ne savait encore que très incomplètement et ce qui était arrivé, le voici. Depuis quelques semaines, tous les fils de la conspiration s’étaient renoués et resserrés. Pour tous, l’heure de l’action avait sonné. Plusieurs tentatives avaient été faites afin d’aller chercher les généraux aux Canaries, elles avaient d’abord échoué. Une dernière avait réussi, elle avait été organisée par un homme gui ne se lassait pas de travailler à la révolution : c’était un poète dramatique qui a eu le succès le plus populaire, le plus retentissant, par sa comédie de Tanto por ciento, un orateur qui a prononcé, il y a plus de dix ans, le discours le plus éloquent sur la liberté de la presse, un député qui avait été exilé de Madrid en 1867 pour avoir protesté contre la suspension de la constitution, M. Adelardo Lopez de Ayala. Un petit bâtiment à vapeur, le Buenaventura, avait été frété en secret. Le 14 septembre, il s’était présenté devant les Canaries ; dans la nuit du 15, il avait reçu à bord le duc de La Torre, Caballero de Rodas, Serrano Bedoya, laissant Dulce, qui était malade, et il avait repris aussitôt le chemin de l’Europe. D’un autre côté, Prim, venant d’Angleterre, avait paru à Cadix le 17, devançant les autres généraux, qui ne purent arriver que le matin du 19. Dans l’intervalle, le 18, le brigadier Juan Bautista Topete, tenant sans doute à honneur d’assurer le premier rang à son escadre, avait donné le signal de l’insurrection, que les chefs unionistes, à leur arrivée le lendemain, trouvaient accomplie, et à la tête de laquelle se plaçait immédiatement le duc de La Torre. Au même instant, la garnison de Séville se prononçait le plus pacifiquement du monde à la voix du général Izquierdo, déjà informé de ce qui se passait à Cadix, et celui-ci, maître désormais du commandement supérieur, expédiait partout, au camp de Gibraltar, à Malaga, des ordres que tous les chefs militaires acceptaient sans hésitation.

Voilà ce qui était arrivé, de sorte qu’en naissant cette révolution avait ses chefs de toute sorte, une armée, des villes populeuses et riches, des places de guerre, une escadre, des arsenaux, et aussi, bien entendu, ses manifestes. Il y avait trois manifestes. Je veux, dès l’origine, noter dans ces proclamations quelques nuances de langage. Topete parlait de la nécessité « d’ouvrir à la nation une véritable ère de monarchie constitutionnelle. » Prim, en appelant de son côté les Espagnols aux armes, ne laissait pas de prendre quelques précautions contre les impatiences démocratiques ; il ne prononçait pas le mot de royauté, mais il avait quelques phrases savamment obscures pour dire qu’il ne fallait pas « s’aventurer prématurément dans des solutions que les circonstances et les événemens peuvent rendre irréalisables… » Dans la proclamation collective signée par tous les généraux et rien que par des généraux, on disait sans rien préjuger : « Nous voulons qu’un gouvernement provisoire représentant toutes les forces du pays assure l’ordre, et que le suffrage universel pose les fondemens de notre régénération sociale et politique… » Le dernier mot de tout cela, c’était évidemment le renversement de la reine ; mais c’était aussi, à travers toutes les précautions de langage, le maintien de la monarchie, d’une monarchie nouvelle et plus libérale. Il n’est pas inutile de marquer ce point de départ de Cadix au 18 et au 19 septembre. Au premier bruit de cette insurrection dont on ne savait, rien encore, mais dont on pressentait bien la gravité, l’émotion fut vive à Saint-Sébastien, et comme toujours ce que la reine avait négligé de faire lorsqu’il était peut-être temps encore, elle se décidait enfin à le tenter quand il n’y avait plus de remède. Elle se hâtait alors d’appeler le général José de La Concha, qu’elle nommait président du conseil, et qu’elle envoyait à Madrid avec tous les pouvoirs possibles, en restant pour le moment elle-même dans les provinces basques. Quant au dernier cabinet, on ne peut dire ce qu’il devint. Une chausse-trape s’ouvrit, et il disparut. On n’en eut plus de nouvelles, si ce n’est qu’à l’arrivée du général Concha à Madrid, après une première entrevue, les ministres laissés en arrière par M. Gonzalez Bravo ne prirent même pas le temps de rentrer chez eux et allèrent droit au chemin de fer, partant pour la France. Au moins en 1854 M. Sartorius avait lutté pendant vingt jours ; M. Gonzalez Bravo ne tint pas vingt minutes devant la nouvelle du mouvement de Cadix. Ce qu’il y avait de plus clair, c’est que dès ce moment tout se concentrait sur trois points, en Andalousie, où campaient les insurgés, — à Madrid, où était le général Concha, — à Saint-Sébastien, où restait la reine, attendant son destin.

L’insurrection, quant à elle, se déployait avec une vigueur croissante. Je ne parle pas du général Prim, qui, partant de Cadix avec quelques frégates, allait longer la côte et paraître à Carthagène, à Valence, à Barcelone, sans trouver l’occasion d’une action sérieuse. Dans l’Andalousie même, le général Serrano, resté du premier coup maître de Cadix et de Séville, n’avait pas d’abord de grandes difficultés à vaincre. Secondé par Caballero de Rodas, Izquierdo, Salazar et quelques autres, il organisait son armée, qui comptait une dizaine de mille hommes, et il la poussait sur Cordoue. En quelques jours, à vrai dire, l’Andalousie tout entière était à la révolution, une révolution qui avait pour elle non-seulement l’impulsion de tous les ressentimens coalisés, la complicité de tous les instincts comprimés, la séduisante apparence d’un mouvement libéral, mais encore des forces régulières assez sérieuses pour soutenu’ une campagne. Et pour faire face à cette révolution grandissante, dont le souffle commençait à remuer l’Espagne au nord comme au midi, que restait-il ? Un gouvernement doutant de lui-même, usé par les excès de réaction et les caprices de cour, un pouvoir coupé en deux au moment du danger, n’étant ni tout à fait à Madrid ni tout à fait à Saint-Sébastien, une reine perdue dans l’opinion qui avait l’air de fuir le combat, et un premier ministre sans collègues, sans alliés, arrivant tardivement sur un terrain miné de toutes parts. Rien certes n’était plus embarrassant que le rôle du général Coucha. Pendant huit jours, le nouveau président du conseil fut tout à Madrid, dictateur, ministre universel. A son arrivée, sa première pensée avait été de chercher des collègues, de former une apparence de gouvernement ; il avait songé au vieux marquis de Miraflorès, qui avait tout au moins de bonnes intentions. On n’eut pas de peine à lui faire comprendre que le temps du marquis de Miraflorès était passé, qu’en ces quelques jours tout avait changé de face, même à Madrid, où une junte révolutionnaire se tenait déjà prête, et il s’aperçut bien vite qu’il y avait moins à faire de la politique qu’à combattre. Il organisa le combat, distribuant de grands commandemens, plaçant son frère, le marquis del Duero, à Madrid, envoyant le général Eusebio Calonge du côté de Santander, qui s’insurgeait, Pezuela dans la Catalogne, où tout était à craindre, le marquis de Novaliches vers l’Andalousie avec une petite armée ramassée en toute hâte pour faire face au gros de l’insurrection. Le général Concha fit ce qu’il put, et son malheur était de ne rien pouvoir, parce qu’en réalité il ne tardait pas à sentir lui-même que tout s’en allait, qu’on serait bientôt peut-être trop heureux de faire la part du feu. Placé entre la reine, dont il tenait son autorité, et une insurrection dont il ne pouvait méconnaître la puissance, il se voyait réduit, pour ne pas laisser échapper un reste de pouvoir, pour maintenir Madrid, à entrer directement ou indirectement en pourparlers avec les chefs révolutionnaires, et son langage trahissait ses embarras. Son but unique paraissait être d’éviter une défaite trop signalée, et, selon une expression singulière de la Gazette officielle au sujet d’une tentative de la marine sur les côtes de Galice, de ne pas laisser décider isolément « des questions où devaient intervenir l’esprit du pays et l’a force de l’armée, » c’est-à-dire que par ces paroles le général Concha semblait se placer à moitié sur le terrain de l’insurrection.

A Saint-Sébastien, où la reine était restée, c’étaient d’autres agitations, d’autres incertitudes, où cette malheureuse royauté se perdait mille fois plus sûrement que dans Un combat. La souveraine, surprise par une révolution dans un coin des provinces basques, ne savait plus ce qu’elle devait faire. Fallait-il partir ? fallait-il rester ? Deux ou trois fois par jour, le train royal chauffait ou éteignait ses feux, selon le langage du télégraphe. La reine ne pouvait se décider ni à partir pour Madrid, au risque d’avoir à plier devant une insurrection triomphante, ni à ramener toutes ses forces dans le nord pour reprendre une lutte à outrance et sans concessions. C’est qu’au fond il y avait là une de ces questions intimes qui ont joué un si grand rôle dans la révolution espagnole. Sans nul doute la reine pouvait partir pour Madrid, rien ne s’y opposait, la route était encore libre devant elle ; seulement, et c’était ici le sentiment de tous ceux qui s’intéressaient encore à l’avenir de sa couronne et de sa dynastie, c’était l’avis du général Concha, sinon une condition expresse posée par lui, Isabelle II devait revenir à Madrid seule, sans un entourage compromettant, surtout sans son intendant, un de ces personnages qui fleurissent tout exprès pour orner les décadences monarchiques, sur qui semblent se résoudre les orages de tout un passé. Voilà ce qui révoltait la reine. Elle ne voulait en vérité rien entendre, comme si M. Marfori eût été la monarchie. Un des hommes que le général Concha avait compté faire entrer au ministère avec lui, M. Alejandro Castro, se trouvant à Zaraus, non loin de Saint-Sébastien, se rendait auprès de la reine ; lui aussi, il l’engageait à partir, mais à partir seule ; Isabelle lui répondit brusquement, à ce qu’il paraît, qu’elle n’avait pas besoin de conseils. — « Alors, reprit le ministre en expectative, votre majesté n’a pas besoin de conseillers, et je puis retourner à Zaraus. » Cédant à un instinct de fierté, la souveraine espagnole ne voulait pas avoir l’air de confirmer les rumeurs publiques en se courbant devant elles et en partant seule, comme si elle ne les confirmait pas tout aussi bien en restant. Cela voulait dire qu’après l’heure des difficultés l’heure des impossibilités arrivait. Isabelle II ne se croyait pas encore en cette extrémité ; elle espérait sortir de cette crise comme elle avait fait d’autres fois, et elle ne voyait pas même le changement de sa fortune dans la froideur des visages. « Que veut-on de moi ? disait-elle à un personnage qui venait de Madrid ; je ne puis pourtant pas céder devant des rebelles, je ne puis leur accorder ce qu’ils, demandent. — Votre majesté se fait illusion, répliqua l’interlocuteur avec franchise ; les rebelles ne lui demandent plus rien, ils ne lui demandent que de s’en aller. »

C’était caractériser d’un mot une situation que les événemens seuls pouvaient dénouer, et ces événemens, c’est en Andalousie qu’ils pouvaient éclater d’une heure à l’autre. Ce qui se passait dans le reste de l’Espagne n’avait pour le moment qu’une importance secondaire. Calonge reprenait Santander de vive force sans que cela décidât rien. Pezuela promettait de contenir la Catalogne ; il le pouvait, il avait assez de troupes fidèles pour ne pas craindre de simples bandes. En Andalousie seulement, il y avait une armée sérieuse commandée par des chefs exercés et attendant à la hauteur de Cordoue le marquis de Novaliches, qui s’avançait à sa rencontre. Si Pavia gagnait une victoire, on n’était pas au bout sans doute, la reine elle-même avait peu de chances de garder sa couronne ; mais la dynastie pouvait peut-être se sauver par quelque transaction. Si Pavia était battu par Serrano et ses lieutenans, c’était la dernière espérance qui s’en allait. Le 28 septembre, les deux armées se heurtaient au pont d’Alcolea, sur le Guadalquivir, à quelques lieues de Cordoue. Le marquis de Novaliches fut battu, horriblement blessé au plus épais de la mêlée, et tout fut perdu, si bien perdu que ni à Madrid, ni à Saint-Sébastien, on ne songea plus à prolonger la lutte, quoique les partisans d’une résistance désespérée parlassent encore de s’enfermer à Pampelune. Tout était bien fini, la révolution l’emportait.

Un double spectacle aussi instructif que saisissant se déroulait alors en Espagne. D’un côté, une reine vaincue et humiliée se trouvait réduite après trente-quatre ans de règne à n’être plus en sûreté dans son dernier asile. Certainement elle avait été populaire autrefois, maintenant elle se voyait abandonnée, et autour d’elle les hostilités, enhardies par la victoire de l’insurrection, commençaient à murmurer. Elle n’était plus la reine que pour ses serviteurs. Il ne lui restait plus, si elle voulait échapper au réseau révolutionnaire qui pouvait l’envelopper, qu’à se hâter de gagner la France, et, en allant au chemin de fer qui allait l’emporter, elle pouvait voir encore les guirlandes et les fleurs dont on avait orné la gare quand elle avait dû partir pour Madrid, et qui s’étaient flétries comme sa royauté. On suivait cette souveraine en fuite avec plus de curiosité que d’intérêt sympathique. Elle-même, émue et troublée, elle semblait ne pas comprendre ce qui lui arrivait. Après avoir épuisé l’affection populaire, Isabelle ne prenait guère le moyen de la regagner dans son malheur : elle s’en allait entre son confesseur et son intendant ! Je ne veux certes pas dire que la reine Isabelle n’eût fait tout ce qu’il fallait pour provoquer ces cruelles représailles de la fortune ; mais enfin, parmi ceux qui, au temps de ses prospérités, l’avaient le plus aidée à se perdre par les complaisances ou les violences de leur politique, beaucoup n’étaient pas là à l’heure des grandes misères de la chute, et parmi ceux qui maintenant la précipitaient du trône, la poussaient dans l’exil, plus d’un avait aspiré à ses faveurs et serait resté son complice, si elle lui avait donné le pouvoir, même sans s’inquiéter de la constitution. Tous étaient absens ou ennemis. Par une étrange combinaison de plus, cette dernière royauté bourbonienne survivant en Europe revenait chercher asile au berceau de sa famille, au château de Pau, et à la première étape de l’exil, à une petite station de chemin de fer, elle était reçue par un Napoléon !

D’un autre côté, c’était la révolution triomphant partout. La victoire d’Alcolea, retentissant à Madrid, ne laissait au général Concha que le temps de partir en remettant le pouvoir à une junte révolutionnaire toute préparée. Des juntes révolutionnaires, il en naissait de toutes parts, dans toutes les villes, maintenant que la royauté était vaincue. Peu à peu les généraux arrivaient à Madrid, Prim après Serrano, puis Topete, Gaballero de Rodas, et chacun avait ses ovations, surtout Prim. La ville se pavoisait, s’illuminait, s’emplissait de joies, de musiques, de programmes de la régénération nationale, de cris contre les Bourbons. A bas les Bourbons ! c’était le mot d’ordre dans cette confusion à la fois comique et sérieuse d’où sortait enfin un gouvernement provisoire dont les chefs étaient naturellement cefux qui avaient combattu. L’interrègne commençait. Quatre mois sont passés, et où en est-on aujourd’hui ? Que va-t-il sortir de cette vaste incohérence où tout a été possible ?

C’est là précisément le problème de cette révolution, légitime assurément comme protestation contre un système politique qui ramenait l’Espagne à je ne sais quel capricieux absolutisme, — énigmatique dans son but et dans ses aspirations, irrésistible le jour où elle s’est ouvertement déclarée contre un régime énervé par ses propres excès, et à peu près impuissante jusqu’ici à s’organiser, à refaire un gouvernement. Aujourd’hui en effet, comme il y a quatre mois, bien plus qu’il y a quatre mois, tout est à reconstituer ou à régulariser ; l’Espagne en est toujours à retrouver son chemin à travers l’obscurité qui s’épaissit. Elle a vécu, il est vrai ; elle a eu sous forme de ministère un gouvernement provisoire qui a réussi avec beaucoup de bonne volonté à ne pas se décomposer chaque jour, qui a fait des généraux et distribué des décorations, qui a proclamé des libertés et promulgué des lois, qui a supprimé des impôts et ouvert des emprunts ; elle n’a eu pendant ce temps que deux au trois insurrections sanglantes, l’une à Cadix, l’autre à Malaga, sans parler de cette effroyable scène de la cathédrale de Burgos, où un gouverneur en train de mettre la main de l’état sur des richesses d’église a été déchiré, mis en lambeaux par le fanatisme populaire. L’Espagne, j’en conviens, a vécu au milieu du déploiement de toutes les passions, elle a pu gagner ainsi le moment de la réunion d’une assemblée constituante ; en est-elle beaucoup plus avancée ? Sait-elle ce qu’elle sera demain ? Ce ne sont pas cependant les difficultés qui ont assailli la révolution espagnole à sa naissance ; elle n’a eu presque qu’à paraître, elle n’a trouvé ni contestations méticuleuses au dehors, puisqu’elle a été reconnue tout de suite, même par le pape, ni résistances sérieuses à l’intérieur, où il y a eu au premier instant une de ces unanimités qui sont le miracle trompeur de ces heures de crise. Les difficultés qu’elle a rencontrées, qu’elle rencontre plus que jamais aujourd’hui, ne sont venues que d’elle-même, et elles devaient venir, parce qu’elles sont le résultat de toute une politique qui était en germe dans le mouvement de septembre.

La révolution de 1868, avec ses apparences de force, portait en elle d’inévitables faiblesses. Et d’abord, qu’on le remarque bien, ce n’est pas le peuple qui l’a faite. Le peuple ne s’est montré réellement que quand tout a été fini. Depuis bien des années sans doute, il s’était détaché par degrés de la monarchie d’Isabelle II ; à Madrid surtout, il se montrait glacial, si ce n’est hostile, sur le passage de la reine. Il avait perdu l’affection et le respect pour cette royauté dont il a regardé l’effondrement avec une placidité sceptique ; mais il n’avait ni la passion ni la claire intelligence d’un autre régime : il est resté passif. C’est donc une révolution militaire accomplie par des généraux disposant un jour d’une partie de l’armée, et ce fait seul créait d’avance un péril permanent au nouvel ordre de choses en le livrant à la fatalité traditionnelle des prépondérances et des antagonismes militaires. Toutes les autres insurrections avaient fait des capitaines-généraux ou maréchaux, celle-ci a fait le sien, c’est Prim. Serrano et Prim étaient-ils de bonne intelligence ? s’entendraient-ils longtemps ? lequel des deux aurait le plus d’ascendant sur l’armée ? C’était toute la question, comme au lendemain de 1854 on s’était demandé si Espartero et O’Donnell étaient d’accord. Il est bien certain en effet que sans Prim et Serrano la révolution n’aurait pas existé, et si depuis ils n’étaient pas restés ou s’ils n’avaient point paru rester unis, si leur union n’avait pas été la garantie de la fidélité de l’armée, il est telle circonstance où une simple sédition aurait pu devenir une révolution nouvelle.

Une autre des faiblesses originelles du mouvement de septembre, c’est qu’il était le résultat d’une coalition où des nuances d’opinion, des partis divers, mettaient en commun leurs ressentimens et s’alliaient pour renverser une monarchie sans être convenus de ce qu’ils feraient le lendemain, en gardant au contraire leurs arriére-pensées. Les chefs de l’union libérale, les progressistes, les démocrates, étaient également victorieux, et se disputaient naturellement la victoire. De là le caractère du gouvernement provisoire, curieuse image de cette situation. L’union libérale avait pour représentai Serrano, Topete, M. Adelardo Lopez de Ayala, M. Lorenzana, un publiciste distingué qui devenait ministre des affaires étrangères ; les progressistes comptaient le général Prim au ministère de la guerre, M. Sagasta à l’intérieur, un ancien député, M. Ruiz Zorrilla, au fomento, un économiste un peu radical, M. Figuerola, aux finances. Le parti démocratique n’avait pas de place dans ce ministère dictatorial, mais on lui assurait sa part en faisant l’un de ses chefs les plus éminens, avocat et orateur passionné, M. Nicolas Rivero, le premier alcade de Madrid, et on lui donnait un gage bien plus grave encore en écartant toute décision sur la forme de gouvernement, de sorte que l’Espagne se trouvait entre la monarchie qui venait de tomber, une monarchie nouvelle qu’elle ne connaissait pas, et la république, qui cherchait à se glisser entre les deux. C’était une combinaison merveilleuse fondée sur une neutralisation complète de toutes les idées et de toutes les forces avec des généraux pour arbitres ou pour dominateurs. Ces complications mêmes, il est vrai, auraient dû conduire à la seule solution décisive, à l’élection immédiate d’une assemblée par le suffrage universel, qu’on avait promise Malheureusement les vainqueurs de septembre, au premier moment, n’avaient pas une confiance entière dans le suffrage universel. Les uns craignaient qu’il ne fût absolutiste, les autres craignaient qu’il ne fût républicain, et d’un commun accord on éloignait le plus possible les élections. A défaut de cette réunion immédiate des cortès, il y avait encore un moyen de trancher la première de toutes les questions, celle de la monarchie ou de la république, c’était d’appeler le pays à se prononcer directement par un plébiscite. Cette idée était venue à quelques esprits, et M. Olozaga en était, je crois, le partisan zélé ; mais les démocrates s’indignaient aussitôt de ce qu’ils appelaient une surprise, ils menaçaient de rompre l’alliance. L’idée du plébiscite était abandonnée, et c’est ainsi que dès le premier jour on se trouvait lancé dans l’imprévu et dans l’indéfini avec un gouvernement qui pouvait tout, mais à la condition de laisser tout faire. C’est ainsi que cette révolution de 1868, puissante pour détruire, pour déchaîner toutes les questions, a gardé fatalement dans ses actes et dans ses allures la marque des confusions d’où elle est née. Elle a été à la fois audacieuse et incertaine.

Ce serait un soin inutile d’aller se perdre dans les détails de tout ce qu’a fait le gouvernement. Depuis quatre mois, l’Espagne a été livrée à l’expérimentation particulière du ministre de l’intérieur, M. Sagasta, — du ministre des finances, M. Figuerola, — du ministre de fomento, M. Ruiz Zorrilla, — hommes distingués, mais plus que novices, qui se sont agités de leur mieux, et ont remué les finances, l’administration, l’enseignement, les travaux publics, sans rien résoudre. Allons droit aux traits essentiels et aux conséquences de ce règne du provisoire.

La vie de l’Espagne pendant ces quatre mois, à vrai dire, se résume dans une question qui domine toutes les autres, celle de la république ou de la monarchie. Cette question existait-elle réellement lorsqu’on a fait la révolution ? On n’en croit rien en Espagne, on est même persuadé, pour ne citer qu’un fait, que, si le soir du combat d’Alcolea le duc de Montpensier se fût trouvé là, il eût été proclamé roi instantanément par l’armée victorieuse, et il eût été facilement accepté par le pays comme le chef désigné d’une monarchie libérale. L’erreur des chefs de la révolution, devenus bientôt les chefs du gouvernement, ce n’est pas sans doute de s’être abstenus d’enlever un dénoûment par surprise, comme ils le pouvaient, c’est de n’avoir pas eu dès le premier moment une pensée avouée, c’est d’avoir favorisé par leur attitude une confusion redoutable, c’est enfin d’avoir laissé s’étendre sur le fait même du maintien de la monarchie un doute qui n’existait réellement que sur le choix du prince qu’on appellerait à ceindre cette couronne momentanément tombée dans la poussière. Ils étaient certainement tous monarchistes au fond, ces hommes qui venaient de faire une révolution, et dans toutes les occasions, après comme avant leur entrée au gouvernement, ils le disaient. Ce n’était pas Serrano qui pouvait passer pour un fauteur de république, et Topete n’était pas un royaliste moins décidé que le duc de La Torre. M. Olozaga, à sa rentrée en Espagne, n’hésitait pas à proclamer hautement ses opinions monarchiques dans des réunions de Madrid et de Guadalajara. Prim lui-même, le plus suspect d’ambition personnelle, avait des idées absolument semblables, et ceux qui ne le croyaient pas ignoraient que pendant deux ans de conspiration il avait résisté toujours au parti démocratique, qui ne voulait pas que la monarchie figurât dans les programmes révolutionnaires. C’était lui qui l’un des premiers, dans une correspondance assez excentrique, écrivait en France que, « pour établir la république, il fallait des républicains, » et qu’il n’y en avait pas assez en Espagne. Il y a mieux, quelques-uns des démocrates les plus distingués, M. Rivero, M. Cristino Martos, M. Becerra, agissant en politiques plus qu’en théoriciens, se ralliaient à la monarchie comme à une nécessité du moment. Pour tous, la royauté, une royauté parlementaire et libérale bien entendu, sanctionnée par un vote national, ne répondait pas seulement à la situation intérieure de l’Espagne ; elle était une garantie devant l’Europe. C’était le gage de l’affermissement des conquêtes légitimes de la révolution.

Où donc était la difficulté ? Ils étaient tous d’accord sur la nécessité de la monarchie ; mais ils ne s’entendaient plus sur les moyens de refaire cette monarchie et sur le prince qu’on choisirait. Dans le premier moment, toutes les candidatures éclataient à la fois : celle du roi dom Fernando de Portugal, dont M. Olozaga restait le promoteur persévérant, celle d’un prince italien ou du prince Alfred d’Angleterre, celle d’Espartero lui-même, que certains progressistes mettaient en avant, celle du duc de Montpensier, qui avait plus d’un partisan dans le gouvernement. Les unes étaient sérieuses, les autres n’étaient guère qu’une fantaisie d’imagination des chercheurs de candidats. Et comme on n’était pas d’accord sur le choix d’un prince, comme on ne voulait pas, d’un autre côté, rompre avec les républicains par un appel immédiat à la nation, on prenait le parti, au sein du gouvernement, de ne rien faire, de s’engager à ne prononcer pour l’instant aucun nom, d’ajourner les décisions suprêmes, c’est-à-dire que, pour s’épargner d’aborder de front une difficulté épineuse par le choix d’un candidat, on livrait la question même de la monarchie à l’imprévu d’un provisoire indéfini, on abandonnait le pays à toutes les excitations, à une incertitude agitée au milieu d’une révolution qui soulevait à la fois tous les problèmes, qui mettait sur son programme toutes les libertés, et au premier rang la plus précieuse assurément, mais aussi la plus propre à émouvoir les passions, la liberté religieuse. Le résultat le plus clair de ce système évasif, qui a été la seule politique du gouvernement provisoire de Madrid, c’est que la porte restait ouverte à toutes les combinaisons, à toutes les prétentions, et par le fait il n’y avait que deux partis, fort opposés d’ailleurs, à qui pouvait profiter ce règne de l’ambiguïté dans toutes les affaires de l’Espagne.

C’est ce qui est arrivé en effet, et si l’Espagne n’a pas sombré dans la guerre civile, ce n’est pas en vérité qu’elle n’ait été plus d’une fois sur le bord. D’un côté le parti carliste, après une longue éclipse, à reparu de nouveau ; il a retrouvé avec ses espérances un jeune chef qui ne demande pas mieux que d’aller chercher une couronne vainement disputée autrefois par son aïeul don Carlos. Le parti carliste n’a pas sans doute beaucoup de chances par lui-même, il a celles qu’on lui donnera par l’impuissance ou par l’excès des décevantes agitations, et dans tous les cas il a repris assez de vie pour devenir une menace, peut-être pour tenter le combat. Mais ce qu’il y a de plus sérieux et de plus significatif dans les conditions nouvelles créées par la révolution de septembre et par la politique du gouvernement provisoire espagnol, c’est l’importance croissante qu’a prise le parti démocratique depuis quatre mois.

Chose curieuse que le progrès soudain et retentissant de cette opinion nouvelle en Espagne ! Il n’y a pas bien longtemps encore, le parti démocratique existait à peine, au moins comme parti politique, et même les gouvernemens, par une de ces puérilités qu’ils croient toujours efficaces, lui refusaient le droit de se dire démocratique, sous prétexte que la constitution ne le permettait pas. C’était par le fait moins un parti qu’un petit groupe réunissant quelques esprits jeunes et ardens nourris de l’histoire révolutionnaire française, des théories du radicalisme économique et des doctrines socialistes. Il se développait déjà obscurément, il se recrutait dans les universités, envahies depuis quelques années par la philosophie allemande et devenues des foyers de propagande intellectuelle ; il avait des journaux, la Discussion, la Democracia, où il soutenait des idées fort nouvelles en Espagne avec un éclat inattendu, et il commençait surtout à faire irruption dans la politique, à prendre l’allure d’un parti d’action. Sans se subordonner aux progressistes, qu’il dépassait par ses tendances, déjà il entrait avec eux dans l’insurrection de 1866 ; il apparaissait en un mot comme un élément nouveau dans la politique, comme un allié nécessaire dans les révolutions qui pourraient s’accomplir ; mais enfin, au moment même de la dernière insurrection, c’était encore une petite minorité qui semblait peu en mesure d’exercer sur les événemens une influence décisive. Aujourd’hui, on n’en peut plus douter, il est devenu assez puissant pour tenir en échec le gouvernement, même pour lui livrer bataille, et il a pesé sérieusement sur les élections. Il a pris de toute façon une importance réelle. Est-ce par la popularité de ses idées, par suite du progrès des opinions républicaines en Espagne ? Le parti démocratique s’est scindé, il est vrai, et une fraction conduite par M. Rivero est allée vers la monarchie ; mais ce que je veux remarquer ici comme le phénomène caractéristique de ces derniers mois, c’est le progrès du groupe républicain pur, qui n’a pas suivi M. Rivero, qui est resté indépendant, poursuivant plus que jamais la réalisation de ses idées.

Le parti républicain a grandi tout à coup par un ensemble de circonstances qui devaient merveilleusement le servir, et la première de toutes ces circonstances a été la politique même suivie par le gouvernement. S’il n’a pas été l’acteur le plus décisif de l’insurrection de septembre, il était après tout le plus logique dans cette révolution qui commençait par renverser une monarchie sans avoir à offrir à l’Espagne une monarchie nouvelle représentant ses libérales aspirations. Rien ne pouvait lui être plus favorable que cet état d’incertitude où la royauté n’existait plus, où survivait seule une république de fait. La difficulté de choisir un prince, les antagonismes qui veillaient autour de ce trône vide, tout cela faisait sa force, et plus le provisoire se prolongeait, plus il avait le temps de remuer le pays, de faire briller à ses yeux tous ces programmes de république fédérale, de liberté universelle, de diminution des impôts, d’abolition du recrutement militaire. Le général Prim avait dit : « Pour faire une république, il faut des républicains… Dans notre situation actuelle, rien n’empêche cette fraction de l’Espagne de propager librement ses idées, et si elle arrive à convaincre la nation de l’excellence de ses doctrines, celle-ci satisfera ses aspirations… » Les républicains ont relevé ce défi, et ils ont répondu par l’agitation, par des manifestations auxquelles on n’avait à opposer qu’une volonté nationale problématique. Une autre raison a fait le succès du parti républicain, c’est qu’en définitive, au milieu des anciennes opinions usées par bien des luttes, il a la jeunesse, la vitalité et les illusions de ceux qui n’ont pas passé au pouvoir ; il a le talent aussi. Un de ses plus brillans adeptes, ancien professeur de l’université de Madrid, M. Emilio Castelar, avec sa fougueuse imagination, son esprit facile et ses dons aimables, est peut-être un des hommes les mieux faits pour entraîner les masses ; il a l’éloquence la plus séduisante au service d’un vrai fanatisme pour la république. Un des jeunes démocrates les plus sérieux et les plus convaincus, M. Pi y Margall, est aussi un des plus remarquables publicistes de l’Espagne ; il porte dans le développement des idées radicales une énergie contenue, une singulière fermeté d’esprit et une tranquille prévoyance. Je ne parle que des principaux ; le talent aide à la fortune des partis.

Une dernière circonstance toute locale enfin a merveilleusement favorisé les propagandes républicaines dans deux des plus importantes provinces de l’Espagne, en Catalogne et en Andalousie. Les ouvriers catalans sont depuis longtemps acquis aux opinions démocratiques ; ils sont intelligens et jaloux de leurs droits, qu’ils défendent par de nombreuses et fortes associations ; mais jusqu’ici, renfermés uniquement dans la sphère industrielle, ils avaient résisté aux avances du parti républicain. Depuis la dernière révolution, ils n’ont plus hésité, et ils viennent de le prouver dans les élections. En Andalousie, c’est une tout autre cause. Ici, il ne faut pas l’oublier, la constitution sociale est très particulière. La grande propriété existe encore comme elle existait autrefois, et elle est organisée de telle façon que les paysans sont de véritables serfs. Plus d’une fois de grands propriétaires, et entre autres le duc d’Ossuna, ont essayé d’entrer dans une voie de réforme, ils ont voulu donner aux paysans des lots de terre moyennant une redevance. Les paysans andalous sont très avancés, ils veulent tout simplement qu’on leur donne la propriété des terres. De là des habitudes ou des instincts de socialisme tout pratique qui éclatent à chaque révolution et qui livrent les populations aux propagandes républicaines, parce qu’elles voient dans la république le partage des terres. Que le parti démocratique, servi par toutes ces circonstances, enhardi par l’indécision publique, un peu enivré aussi du bruit qu’il faisait, se soit cru un instant tout près de la victoire et qu’il ait tenté de l’emporter par un dernier effort, cela n’est plus douteux aujourd’hui. C’est lui qui au mois de décembre a fait les insurrections de Cadix et de Malaga. Il avait compté sans l’armée, il a été battu. Il n’est pas moins vrai qu’il avait fait acte de force, que le lendemain encore il obtenait près de quatre-vingts élections au scrutin d’où sortait l’assemblée constituante, et, dernier détail à noter, le chef même de l’insurrection de Cadix, M. Fermin Salvochea, était élu. Le parti républicain a donc grandi singulièrement dans ces quatre mois. Il ne faudrait cependant rien exagérer : ces succès n’ont qu’une valeur relative, ils tiennent moins à la force intime du parti qu’à un état exceptionnel du pays, aux faiblesses d’un gouvernement divisé, à un embarras universel. Les républicains les plus sérieux ne se font pas trop d’illusions, ils comprennent ce que cette apparente extension a d’artificiel et de précaire, ils n’ignorent pas que ceux qui ont acclamé hier la république dans les élections acclameront aussi bien un roi demain. La république en Espagne a contre elle pour le moment une terrible chose : sans être assurée de vivre par elle-même, elle peut être le plus court chemin pour arriver à l’absolutisme à travers les agitations sanglantes d’une guerre civile qu’elle précipiterait probablement, et je me souviens de ce que me disait au mois d’octobre un des Espagnols les plus sensés, les plus judicieux. Il mesurait l’avenir de l’Espagne à un thermomètre singulier, quoique très sûr, celui de l’ordre et du désordre. « Si nous restons à une bonne température, nous pourrons choisir ce qui nous conviendra. Si le désordre chauffe la température, si le thermomètre monte, nous irons au duc de Montpensier ; s’il monte encore, nous reviendrons peut-être au prince des Asturies, et s’il monte tout à fait, qui sait si nous n’irons pas jusqu’à don Carlos ? »

Toute la question est là. La république est une expérience qui peut coûter cher et conduire loin. L’assemblée constituante espagnole a maintenant le problème devant elle, et la majorité sortie des élections, quelque bariolée qu’elle soit elle-même, ne laisse guère de doutes sur les préférences intimes du pays ; mais ici reviennent toutes les difficultés du choix d’un roi, si on refait une monarchie. Ces difficultés sont grandes, il est vrai, elles n’ont pas diminué beaucoup depuis le premier jour ; seulement sous ce rapport ces quatre mois ont produit un résultat d’une autre sorte. Ils ont un peu éclairci les situations, montré ce qui pouvait être possible et ce qui était impossible. Ainsi une des candidatures qui auraient eu le plus de chances, celle du roi dom Fernando de Portugal est passée désormais au nombre des rêves. Dom Fernando ne sera pas roi d’Espagne, on ne le croit plus du moins, parce qu’il ne le veut pas, parce que le roi son fils et le Portugal lui-même ne le veulent pas plus que lui, parce que cette candidature représente une idée qui se réalisera peut-être dans un avenir plus ou moins lointain, mais qui se heurte aujourd’hui contre toutes les incompatibilités. Que reste-t-il dès lors ? Tout compte fait, il n’y a plus que deux candidatures possibles, celle d’un prince italien et celle du duc de Montpensier ; mais en admettant même que le duc d’Aoste, puisqu’il s’agit de lui, pût accepter une couronne étrangère lorsque son frère, le prince Humbert, n’a pas encore d’enfans, est-ce que la royauté d’un prince italien en Espagne ne serait pas une source de dangers pour les deux pays ? L’Italie n’y gagnerait rien, la maison de Savoie elle-même n’y trouverait pas un avantage réel ; elle s’exposerait uniquement à exciter ces ombrages, ces défiances, qui font l’embarras et souvent le péril des dynasties envahissantes. L’Espagne de son côté n’a rien à espérer d’une combinaison qui ne ferait que compliquer les relations des deux peuples en les plaçant tous les deux dans une position suspecte vis-à-vis de l’Europe. Et c’est ainsi que, par cette élimination qui s’accomplit lentement depuis quatre mois, on est ramené en face de la candidature qui semble avoir aujourd’hui le plus de chances au-delà des Pyrénées, celle du duc de Montpensier.

Elle est très vivement combattue, elle est très vivement soutenue aussi, cette candidature. Elle alimente depuis quelque temps toutes les polémiques, et elle va se présenter maintenant devant l’assemblée constituante avec la question même de la république ou de la monarchie. C’est après tout l’affaire de l’Espagne de se prononcer, de savoir à quel degré du thermomètre elle en est. Dans tous les cas, ce qui est pour elle une nécessité évidente, supérieure, c’est d’arriver enfin à clore ce provisoire où elle se débat depuis quatre mois, à constituer un gouvernement. On a parlé d’un directoire ou triumvirat, qui était particulièrement désiré par M. Rivero, parce que l’ancien chef du parti démocratique devait y figurer entre Prim et Serrano. Aujourd’hui ce triumvirat semble abandonné. Prim, qui avait d’abord caressé cette idée, ne se soucie plus de quitter le ministère de la guerre, et Serrano se soucie encore moins de se voir enfermé dans ce tête-à-tête avec Prim, fût-ce en ayant M. Rivero pour intermédiaire. C’est dire que les divisions intimes qui ont paralysé pendant quatre mois le gouvernement de Madrid sont loin d’avoir cessé ; elles sont dans la nature des choses, et c’est pour cela que l’Espagne a un intérêt plus direct, plus pressant, à régler sa propre destinée. Le vrai danger serait que l’assemblée constituante, dans ces conditions exceptionnelles d’un interrègne où elle se trouve placée, passât six mois ou un an à voter une constitution avant de se prononcer sur le gouvernement définitif du pays. Pendant ce temps, tout s’aggraverait rapidement, et l’Espagne, au lieu de retrouver la paix dans des institutions libérales, n’aboutirait qu’à de nouvelles incertitudes qui feraient d’une révolution avortée le commencement de révolutions sanglantes.


CHABLES DE MAZADE.