Mademoiselle Fifi (recueil, Ollendorff 1898)/La Rouille

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La Rouille (1882)
Mademoiselle FifiP. Ollendorff (p. 55-70).

LA ROUILLE


Il n’avait eu, toute sa vie, qu’une inapaisable passion : la chasse. Il chassait tous les jours, du matin au soir, avec un emportement furieux. Il chassait hiver comme été, au printemps comme à l’automne, au marais, quand les règlements interdisaient la plaine et les bois ; il chassait au tiré, à courre, au chien d’arrêt, au chien courant, à l’affut, au miroir, au furet. Il ne parlait que de chasse, rêvait chasse, répétait sans cesse : « Doit-on être malheureux quand on n’aime pas la chasse ! »

Il avait maintenant cinquante ans sonnés, se portait bien, restait vert, bien que chauve, un peu gros, mais vigoureux ; et il portait tout le dessous de la moustache rasé pour bien découvrir les lèvres et garder libre le tour de la bouche, afin de pouvoir sonner du cor plus facilement.

On ne le désignait dans la contrée que par son petit nom : M. Hector. Il s’appelait le baron Hector Gontran de Coutelier.

Il habitait, au milieu des bois, un petit manoir, dont il avait hérité ; et bien qu’il connût toute la noblesse du département et rencontrât tous ses représentants mâles dans les rendez-vous de chasse, il ne fréquentait assidûment qu’une famille : les Courville, des voisins aimables, alliés à sa race depuis des siècles.

Dans cette maison il était choyé, aimé, dorloté, et il disait : « Si je n’étais pas chasseur, je voudrais ne point vous quitter. » M. de Courville était son ami et son camarade depuis l’enfance. Gentilhomme agriculteur, il vivait tranquille avec sa femme, sa fille et son gendre, M. de Darnetot, qui ne faisait rien, sous prétexte d’études historiques.

Le baron de Coutelier allait souvent dîner chez ses amis, surtout pour leur raconter ses coups de fusil. Il avait de longues histoires de chiens et de furets dont il parlait comme de personnages marquants qu’il aurait beaucoup connus. Il dévoilait leurs pensées, leurs intentions, les analysait, les expliquait : « Quand Médor a vu que le râle le faisait courir ainsi, il s’est dit : « Attends, mon gaillard, nous allons rire. » Alors, en me faisant signe de la tête d’aller me placer au coin du champ de trèfle, il s’est mis à quêter de biais, à grand bruit, en remuant les herbes pour pousser le gibier dans l’angle où il ne pourrait plus échapper. Tout est arrivé comme il l’avait prévu ; le râle, tout d’un coup, s’est trouvé sur la lisière. Impossible d’aller plus loin sans se découvrir. Il s’est dit : « Pincé, nom d’un chien ! » et s’est tapi. Médor alors tomba en arrêt en me regardant ; je lui fais un signe, il force. — Brrrou — le râle s’envole — j’épaule — pan ! — il tombe ; et Médor, en le rapportant, remuait la queue pour me dire : « Est-il joué, ce tour-là, monsieur Hector ? »

Courville, Darnetot et les deux femmes riaient follement de ces récits pittoresques où le baron mettait toute son âme. Il s’animait, remuait les bras, gesticulait de tout le corps ; et quand il disait la mort du gibier, il riait d’un rire formidable, et demandait toujours comme conclusion : « Est-elle bonne, celle-là ? »

Dès qu’on parlait d’autre chose, il n’écoutait plus et s’essayait tout seul à fredonner des fanfares. Aussi, dès qu’un instant de silence se faisait entre deux phrases, dans ces moments de brusques accalmies qui coupent la rumeur des paroles, on entendait tout à coup un air de chasse : « Ton ton, ton taine ton ton », que le baron poussait en gonflant les joues comme s’il eût tenu son cor.

Il n’avait jamais vécu que pour la chasse et vieillissait sans s’en douter ni s’en apercevoir. Brusquement, il eut une attaque de rhumatisme et demeura deux mois au lit. Il faillit mourir de chagrin et d’ennui. Comme il n’avait pas de bonne, faisant préparer sa cuisine par un vieux serviteur, il n’obtenait ni cataplasmes chauds, ni petits soins, ni rien de ce qu’il faut aux souffrants. Son piqueur fut son garde-malade, et cet écuyer qui s’ennuyait au moins autant que son maître, dormait jour et nuit dans un fauteuil, pendant que le baron jurait et s’exaspérait entre ses draps.

Les dames de Courville venaient parfois le voir ; et c’étaient pour lui des heures de calme et de bien-être. Elles préparaient sa tisane, avaient soin du feu, lui servaient gentiment son déjeuner, sur le bord du lit ; et quand elles partaient il murmurait : « Sacrebleu ! vous devriez bien venir loger ici. » Et elles riaient de tout leur cœur.


Comme il allait mieux et recommençait à chasser au marais, il vint un soir dîner chez ses amis ; mais il n’avait plus son entrain ni sa gaieté. Une pensée incessante le torturait, la crainte d’être ressaisi par les douleurs avant l’ouverture. Au moment de prendre congé, alors que les femmes l’enveloppaient en un châle, lui nouaient un foulard au cou, et qu’il se laissait faire pour la première fois de sa vie, il murmura d’un ton désolé : « Si ça recommence, je suis un homme foutu. »

Lorsqu’il fut parti, Mme de Darnetot dit à sa mère : « Il faudrait marier le baron. »

Tout le monde leva les bras. Comment n’y avait-on pas encore songé ? On chercha toute la soirée parmi les veuves qu’on connaissait, et le choix s’arrêta sur une femme de quarante ans, encore jolie, assez riche, de belle humeur et bien portante, qui s’appelait Mme Berthe Vilers.

On l’invita à passer un mois au château. Elle s’ennuyait. Elle vint. Elle était remuante et gaie ; M. de Coutelier lui plut tout de suite. Elle s’en amusait comme d’un jouet vivant et passait des heures entières à l’interroger sournoisement sur les sentiments des lapins et les machinations des renards. Il distinguait gravement les manières de voir différentes des divers animaux, et leur prêtait des plans et des raisonnements subtils comme aux hommes de sa connaissance.

L’attention qu’elle lui donnait le ravit ; et, un soir, pour lui témoigner son estime, il la pria de chasser, ce qu’il n’avait encore jamais fait pour aucune femme. L’invitation parut si drôle qu’elle accepta. Ce fut une fête pour l’équiper ; tout le monde s’y mit, lui offrit quelque chose ; et elle apparut vêtue en manière d’amazone, avec des bottes, des culottes d’homme, une jupe courte, une jaquette de velours trop étroite pour la gorge, et une casquette de valet de chiens.

Le baron semblait ému comme s’il allait tirer son premier coup de fusil. Il lui expliqua minutieusement la direction du vent, les différents arrêts des chiens, la façon de tirer les gibiers ; puis il la poussa dans un champ, en la suivant pas à pas, avec la sollicitude d’une nourrice qui regarde son nourrisson marcher pour la première fois.

Médor rencontra, rampa, s’arrêta, leva la patte. Le baron, derrière son élève, tremblait comme une feuille. Il balbutiait : « Attention, attention, des per… des per… des perdrix. »

Il n’avait pas fini qu’un grand bruit s’envola de terre, — brrr, brr, brr — et un régiment de gros oiseaux monta dans l’air en battant des ailes.

Mme Vilers, éperdue, ferma les yeux, lâcha les deux coups, recula d’un pas sous la secousse du fusil ; puis, quand elle reprit son sang-froid, elle aperçut le baron qui dansait comme un fou, et Médor rapportant deux perdrix dans sa gueule.

À dater de ce jour, M. de Coutelier fut amoureux d’elle.

Il disait en levant les yeux : « Quelle femme ! » et il venait tous les soirs maintenant pour causer chasse. Un jour, M. de Courville, qui le reconduisait et l’écoutait s’extasier sur sa nouvelle amie, lui demanda brusquement : « Pourquoi ne l’épousez-vous pas ? » Le baron resta saisi : « Moi ? moi ? l’épouser ?… mais… au fait… » Et il se tut. Puis serrant précipitamment la main de son compagnon, il murmura : « Au revoir, mon ami, » et disparut à grands pas dans la nuit.

Il fut trois jours sans revenir. Quand il reparut, il était pâli par ses réflexions, et plus grave que de coutume. Ayant pris à part M. de Courville : « Vous avez eu là une fameuse idée. Tâchez de la préparer à m’accepter. Sacrebleu, une femme comme ça, on la dirait faite pour moi. Nous chasserons ensemble toute l’année. »

M. de Courville, certain qu’il ne serait pas refusé, répondit : « Faites votre demande tout de suite, mon cher. Voulez-vous que je m’en charge ? » Mais le baron se troubla soudain ; et balbutiant : « Non… non…, il faut d’abord que je fasse un petit voyage… un petit voyage… à Paris. Dès que je serai revenu, je vous répondrai définitivement. » On n’en put obtenir d’autres éclaircissements et il partit le lendemain.


Le voyage dura longtemps. Une semaine, deux semaines, trois semaines se passèrent, M. de Coutelier ne reparaissait pas. Les Courville, étonnés, inquiets, ne savaient que dire à leur amie qu’ils avaient prévenue de la démarche du baron. On envoyait tous les deux jours prendre chez lui de ses nouvelles ; aucun de ses serviteurs n’en avait reçu.

Or, un soir, comme Mme Vilers chantait en s’accompagnant au piano, une bonne vint, avec un grand mystère, chercher M. de Courville, en lui disant tout bas qu’un monsieur le demandait. C’était le baron, changé, vieilli, en costume de voyage. Dès qu’il vit son vieil ami, il lui saisit les mains, et, d’une voix un peu fatiguée : « J’arrive à l’instant, mon cher, et j’accours chez vous, je n’en puis plus. » Puis il hésita, visiblement embarrassé : « Je voulais vous dire… tout de suite… que cette… cette affaire… vous savez bien… est manquée. »

M. de Courville le regardait stupéfait. « Comment ? manquée ? Et pourquoi ? » — Oh ! ne m’interrogez pas, je vous prie, ce serait trop pénible à dire, mais soyez sûr que j’agis en… en honnête homme. Je ne peux pas… Je n’ai pas le droit, vous entendez, pas le droit, d’épouser cette dame. J’attendrai qu’elle soit partie pour revenir chez vous ; il me serait trop douloureux de la revoir. Adieu. »

Et il s’enfuit.

Toute le famille délibéra, discuta, supposa mille choses. On conclut qu’un grand mystère était caché dans le vie du baron, qu’il avait peut-être des enfants naturels, une vieille liaison. Enfin l’affaire paraissait grave ; et pour ne point entrer en des complications difficiles, on prévint habilement Mme Vilers, qui s’en retourna veuve comme elle était venue.

Trois mois encore se passèrent. Un soir, comme il avait fortement dîné et qu’il titubait un peu, M. de Coutelier, en fumant sa pipe le soir avec M. de Courville, lui dit : « Si vous saviez comme je pense souvent à votre amie, vous auriez pitié de moi. »

L’autre, que la conduite du baron en cette circonstance avait un peu froissé, lui dit sa pensée vivement : « Sacrebleu, mon cher, quand on a des secrets dans son existence, on ne s’avance pas d’abord comme vous l’avez fait ; car, enfin, vous pouviez prévoir le motif de votre reculade, assurément. »

Le baron confus cessa de fumer.

« Oui et non. Enfin, je n’aurais pas cru ce qui est arrivé. »

M. de Courville, impatienté, reprit :

« On doit tout prévoir. »

Mais M. de Coutelier, en sondant de l’œil les ténèbres pour être sûr qu’on ne les écoutait pas, reprit à voix basse :

« Je vois bien que je vous ai blessé et devais tout vous dire pour me faire excuser. Depuis vingt ans, mon ami, je ne vis que pour la chasse. Je n’aime que ça, vous le savez, je ne m’occupe que de ça. Aussi, au moment de contracter des devoirs envers cette dame, un scrupule, un scrupule de conscience m’est venu. Depuis le temps que j’ai perdu l’habitude de… de… de l’amour, enfin, je ne savais plus si je serais encore capable de… de… vous savez bien… Songez donc ? voici maintenant seize ans exactement que… que… que… pour la dernière fois, vous comprenez. Dans ce pays-ci, ce n’est pas facile de… de… vous y êtes. Et puis j’avais autre chose à faire. J’aime mieux tirer un coup de fusil. Bref, au moment de m’engager devant le maire et le prêtre à… à… ce que vous savez, j’ai eu peur. Je me suis dit : Bigre, mais si… si… j’allais rater. Un honnête homme ne manque jamais à ses engagements ; et je prenais là un engagement sacré vis-à-vis de cette personne. Enfin, pour en avoir le cœur net, je me suis promis d’aller passer huit jours à Paris.

« Au bout de huit jours, rien, mais rien. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé. J’ai pris ce qu’il y avait de mieux dans tous les genres. Je vous assure qu’elles ont fait ce qu’elles ont pu… Oui… certainement elles n’ont rien négligé… Mais que voulez-vous, elles se retiraient toujours… bredouilles… bredouilles… bredouilles.

« J’ai attendu alors quinze jours, trois semaines, espérant toujours. J’ai mangé dans les restaurants un tas de choses poivrées, qui m’ont perdu l’estomac, et… et… rien… toujours rien.

« Vous comprenez que, dans ces circonstances, devant cette constatation, je ne pouvais que… que… que me retirer. Ce que j’ai fait. »

M. de Courville se tordait pour ne pas rire. Il serra gravement les mains du baron en lui disant : « Je vous plains, » et le reconduisit jusqu’à mi-chemin de sa demeure. Puis, lorsqu’il se trouva seul avec sa femme, il lui dit tout, en suffoquant de gaieté. Mais Mme de Courville ne riait point ; elle écoutait, très attentive, et lorsque son mari eut achevé, elle répondit avec un grand sérieux : « Le baron est un niais, mon cher ; il avait peur, voilà tout. Je vais écrire à Berthe de revenir, et bien vite. »

Et comme M. de Courville objectait le long et inutile essai de leur ami, elle reprit : — « Bah ! quand on aime sa femme, entendez-vous, cette chose-là… revient toujours. »

Et M. de Courville ne répliqua rien, un peu confus lui-même.