La Traque aux nids

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La Traque aux nids
Y avait Michaud, y avait Langlois,
Y avait Landouillard…

Comme dans la chanson, nous étions sept ; c’est-à-dire, non, ne dramatisons rien et restons sincère, nous n’étions que six : Lebrac, Camus, Gambette, Tintin, Grangibus et La Crique.

Vétérans chevronnés de la guerre des boutons, grands maraudeurs de pommes et abatteurs de noix, tous, garnements de dix à douze ans, nous avions ce printemps-là reformé notre association de bandits grimpeurs, pillards aériens et détrousseurs de nids. Pour le partage, ainsi qu’on le verra, nous étions toujours un de trop, sinon deux ; pour la besogne, la criminelle besogne, nous étions de trop tous les six.

Ce n’était point pourtant aux petits oiseaux que nous en voulions, sauf Camus qui avait conservé un goût très vif pour les bouvreuils, prédilection qui lui avait d’ailleurs valu son nom : un bouvreuil, là-bas, s’appelant un camus. Donc, les pinsons, chardonnerets, linots, serins, fauvettes et mésanges pouvaient bâtir en paix, pondre, couver et faire éclore sans hâte avec nous ; c’était dans le grand que nous donnions et par les bois que se perpétraient nos rapts et nos meurtres.

Nous traquions les jeunes merles pour leur apprendre à siffler, les geais pour leur apprendre à parler, les corbeaux pour leur apprendre à se saouler, les pies pour leur apprendre à chaparder et les grives pour rien, pour l’égalité devant le malheur sans doute.

Or la tactique et les règles de notre association étaient les suivantes :

Nous entrions en forêt à un endroit déterminé et, à nous six, nous battions en tous sens un espace donné, habituellement le grand rectangle compris entre une tranchée sommière et deux tranchées transversales, plus ou moins selon le bois et temps dont nous disposions.

Dès que l’un des traqueurs apercevait un nid, il l’annonçait aux autres en criant de tous ses poumons : Preu ! Immédiatement on entendait : seu ! puis trois ! quat’ ! cinq ! et enfin, comme un grognement grave, der !

Ces diverses exclamations affirmaient que le preu ou premier, celui qui avait trouvé le nid, avait le droit de choisir parmi les oisillons celui qui lui semblerait le plus beau ; le seu ou second venait immédiatement après, puis le troisième et ainsi de suite.

Comme il était assez rare que le nid contînt plus de cinq petits, le der ou dernier « se bombait » généralement. Selon les lois de l’expérience et d’une sage approximation, les trois premiers étaient sûrs, le quatrième avait de fortes chances et pouvait espérer, quant au cinquième ses espérances se trouvaient considérablement amoindries. On pouvait d’ailleurs échanger son numéro comme on vend un billet de loterie et, quand tous étaient réunis au pied de l’arbre, avant la montée, on troquait, on marchandait, on vendait :

— Je te passe ma place contre la tienne, proposait habituellement le quatre au cinq.

— Allez !

— Seulement, tu me donneras quat’ billes et une agate !

— Quatre billes et une agate ! ben, mon cochon, t’en as du culot ; j’te donne deux billes et une blanche, voilà. J’sais pas ce qu’y a dans c’nid : on n’a pas seulement vu la mère. S’il était coucouté ?

— Ou s’il est parti, appuyait un copain !

— Voui, mais s’il y a quatre beaux petits bien drus, qui c’est qui sera le c… s’il n’a pas fait le marché ?

— Et s’il n’y en a que trois ?

— Veux-tu pour quat’ billes ?

— Non, deux !

— Eh bien ! garde ton numéro cinq et tu te taperas, tu n’es rien qu’un rapia !

— C’est toi que tu n’en es qu’un et puisque c’est comme ça, je voudrais que l’nid soille plein de m… !

— Salaud !

Les discussions n’allaient généralement pas plus loin ; une fois les combinaisons faites, les marchés consacrés en tapant dans la main, celui dont le tour était venu, « montait le nid » et annonçait. S’il était prêt on le prenait ; s’il ne l’était pas, on attendait, mais il n’y avait plus à revenir sur ce qui avait été réglé.

On ne sut jamais ce que Lebrac faisait de ses oiseaux. Gambette et Camus les revendaient à des amateurs ; La Crique à qui son père avait formellement interdit ce genre de chasse et Tintin qui était dans le même cas troquaient régulièrement leurs parts de prise avec Grangibus qui, au moulin où il avait en abondance des graines et des farines ainsi que des cages, se livrait avec rage à l’élevage de ses captifs.

Pourtant, Grangibus n’avait pas de veine : beaucoup de ses oisillons, privés des soins maternels, périssaient ; un corbeau déjà dressé et comment (il buvait du vin), avait jugé bon néanmoins de renoncer aux bienfaits de la civilisation et de reprendre la clé des bois ; une pie, malgré ses ailes à demi-rognées, avait agi de même ; un merle qui sifflait la Marseillaise : « Aux armes, citoyens ! » était mort, sans doute d’une fièvre patriotique ; enfin un geai qui donnait les plus belles espérances —  « il bouffait, mon ami, comme un cochon » — bouffa si bien qu’un jour il avala, avec la bouillie de maïs que lui tendait Grangibus, la petite palette en bois qui lui servait de fourchette et s’étrangla, comme de juste.

Ces accidents ne désespéraient point l’éleveur qui avec de nouveaux sujets, faisait de nouveaux essais et mettait, au jour le jour, les camarades au courant des progrès réalisés par ses pensionnaires.

Ses récits éblouirent Tintin qui se résolut, malgré le veto familial, à dresser lui aussi, merles et geais.

Il eut moins de veine encore que Grangibus.

Le premier soir comme il se ramenait à la maison avec deux geais et un merle, son père lui tomba dessus et, pour lui apprendre l’obéissance et le respect des nids, l’obligea à tordre le cou à ses malheureuses victimes qui tournaient déjà de l’œil, à les plumer, à les vider, à les barder de lard, à les cuire lui-même et à les manger pour son souper.

D’écœurement, de dégoût et d’indigestion, Tintin vomit tripes et boyaux et faillit en crever pendant la nuit.

Le lendemain, il déclara qu’il quittait l’association.

Camus le suivit bientôt et elle fut définitivement dissoute, voici dans quelles mémorables circonstances :

À une heure moins cinq minutes, un beau jour, Lebrac découvrit sur un peuplier, au bord d’une source, un nid de pies et cria : preu ! Camus arriva bon dernier.

Depuis longtemps, pourtant, il désirait une agace. C’était le temps où celle de Grangibus commençait à chiper les petites cuillers.

Compter sur un cinquième oisillon était hasardeux ! L’heure de la classe arrivant, on décida que le nid ne serait monté qu’à quatre heures et l’on vint à l’école.

Camus, de même que Trochu, avait son plan.

Personne ne le remarqua lorsque, au nom de sa mère et pour on ne sait quelle fabuleuse commission, il demanda au maître la permission de sortir à quatre heures moins un quart et, le moment venu, il réussit à s’éclipser sans être vu.

Quand la sortie s’effectua, les camarades furent bien étonnés de ne pas le voir. La Crique, pris d’un soupçon, communiqua son idée aux associés et tous, craignant d’avoir été roulés par le gaillard, filèrent ventre à terre, dans la direction du peuplier où était le nid.

Ils arrivèrent.

Camus, au pied de l’arbre, gisait couché sur le dos, tout pâle, les yeux clos. Nul doute qu’il n’était monté à l’arbre et avait dégringolé. D’oiseaux, il n’en avait point entre sa chemise et sa peau, dans « ses estomacs » comme on disait ; mais le nid vide était à côté de lui et, au fond de sa poche, un œuf d’agace, pourri, cassé qui poissait la doublure et empestait.

— Bon Dieu ! il est peut-être tué !

La Crique tâta le cœur qui battait encore lentement.

— Non, affirma-t-il !

On se mit à frictionner vigoureusement le blessé ; on lui versa de l’eau froide sur la figure et Gambette, ayant gardé dans son bissac un peu de vin qui lui restait de son déjeuner, approcha le goulot de sa petite bouteille des lèvres de Camus qui ouvrit enfin les yeux.

D’un œil ahuri il regarda les copains, puis se souvint sans doute, porta les mains à son derrière qui lui cuisait et se tâta les côtes en faisant la grimace :

— Ben, m… ! affirma-t-il en guise de remerciement, j’y irai pus aux nids !

Voyant qu’il en était quitte pour la peur, les quatre associés qu’il avait voulu flouer l’attrapèrent véhémentement :

— Ça t’apprendra, bougre de cochon !

— C’est bien fait, tu l’as pas volé !

— Tu recommenceras, sale barboteur !

— C’est le bon Dieu qui t’a puni !

Devant ce débordement d’injures, Camus, malgré son ahurissement, éprouva tout de même le besoin de se rebiffer et, tout en se frottant les fesses, il crâna, menaçant et blasphématoire :

— Si que la branche aurait été solide, je m’en foutrerais pas mal de vot’ bon Dieu !